LE COMTE
César, en parlant des Sotiates, dont nous avons cherché la patrie dans nos montagnes \ raconte ce que c'étaient que les soldures. C'était le dévouement d'un guerrier à un guerrier, une véritable fraternité d'armes, une association à vie d'honneurs et de dangers. Les traditions romaines et les vieilles m<Burs germaniques survécurent à l'invasion des Francs. Les
* Voir ma Chronique de IjMtrde», 2* édition, 1866.
rois des deux premières races concédèrent à leurs compagnons de guerre des récompenses territoriales. Ces bénéfices, d'abord personnels et révocables, furent le prix du service militaire qui était dû par le vassal au seigneur. Lorsque Charlemagne traversa nos contrées, il organisa un système de défense des frontières. 11 concéda des inféodations de dtmes à ceux qui avaient repoussé l'invasion étrangère : c'est l'origine des abbés lays de Bigorre. Lorsque l'illustre empereur eut laissé les rênes de son empire à des mains trop faibles pour les tenir, ceux qui avaient reçu des titres ou des bénéfices temporaires les gardèrent comme un patrimoine. Le délégué du roi, le comte, usurpa sur sa terre des droits de souveraineté, abusant ainsi de Téloignement et de l'impuissance de son mattre. Les vassaux du comte cherchèrent à l'imiter plutôt qu'à contester son autorité. Us sentaient la nécessité de s'unir et de se défendre mutuellement dès que la protection du pouvoir royal ne leur était plus suffisamment assurée. Enfin Charles le Chauve sanctionna par son fameux capitulaire de Kiersy ces usurpations, en permettant de disposer des bénéfices en faveur des enfants ou des proches.
Le comte de Bigorre reconnut pour son suzerain tantôt le roi de France, tantôt le roi d'Aragon. Ces deux rois ayant fait, en ia58y un traité sur la mouvance des fiefs enclavés dans leurs Etats respectifs, la suzeraineté immédiate de la Bigorre fut définitivement attribuée à la France.
L'autorité comtale grandit surtout lorsque les Normands désolèrent nos contrées et qu'il fallut une vaillante épée pour défendre les populations lointaines, que les faibles successeurs de Charlemagne n'avaient plus la puissance de protéger. C'est à l'époque de ces invasions que remonte la première mention historique des vicomtes de Lavedan, qui, après avoir aidé le comte à chasser l'étranger, l'aidèrent à réparer les désastres
de la guerre. Dans plusieurs actes du x% du xi* et du xii* siècle, nous trouvons que le seigneur de Bigorre substitue au titre de comte celui de consul [eannU B^forritanus). Le vicomte, ce qui est plus rare dans le Midi , prend le titre de proconsul. Ainsi le contrat de mariage de don Ramire, roi d'Aragon, qualifie le vicomte de Lavedan de proœnitd Levitanensis.
A cette époque la féodalité avait pris une telle expansion que les comtes et les vicomtes, après avoir usurpé les droits du souverain, ne craignirent pas de porter atteinte aux droits du peuple qui avaient précédé la monarchie et survécu à la conquête. Ils échangèrent leur ancien titre seigneurial contre le titre des magistrats populaires. Etait-ce parce qu'en détruisant en réalité le pouvoir municipal et l'ancien ordre de choses, ils avaient voulu en conserver le nom et l'apparence?
Le comte est le seigneur du pays. Ce n'est qu'à lui que ce titre de seigneur s'adresse quand il est employé seul, Pour les autres barons ou gentilshommes, il est toujours accompagné du nom de la terre. Comme souverain , le comte réunit sur sa tête la puissance militaire, civile et fiscale. Cette accumulation de tous les pouvoirs dans les mains d'un homme irresponsable a quelque chose d'effrayant. L'histoire cependant ne rappelle le nom d'aucun seigneur de Bigorre qui ait abusé de sa force d'une manière tyrannique. L'autorité comtale fut successivement restreinte, et des homes lui furent imposées par les fors et franchises du peuple, par les progrès de la royauté et de la civilisation. C'est ce que nous allons montrer.