CONVOCATION. LETTRE DE HENRI IV
Je ne citerai pas une lettre autographe que François I""' leur adressait^ mais je ne puis résister au désir de reproduire des lettres patentes de notre bon Henri. J'aurais voulu en donner le texte béarnais'; pour la commodité de plusieurs, en voici la traduction littérale :
«Henri, par la grâce de Dieu roi de Navarre, seigneur «souverain de Béam, comte de Bigorre, à notre aimé et fidèle «conseiller en notre conseil privé, sénéchal de notre comté, «le seigneur de Bénac, salut et affection (^dilectitm). L'une « des choses que nous aurions le plus désirées pour la tran- «quillité, le bien et le soulagement de nos sujets, c'eût été « d'aller nous-méme entendre à l'assemblée des états les récla- «mations que nos sujets auraient à nous faire, afin de porter « remède à leurs maux et de venir à leur secours autant que «cela dépendrait de nous. Toutefois nous reconnaissons, à «notre très-grand regret, que nous ne pouvons nous rendre «en notre comté, comme nous l'aurions désiré, à cause des
* ft II a été décidé que les délibérations seraient imprimées en précis , en nombre «{rexemplaires suffisant pour chacun de MM. les vocables aux états, et deux exem- «plaircs à chacun des vallées, villes el lieux , lesquels seront tenus d^en déposer un «dans les archives de la commune à leur retour. t» (Procès des délibéralioM de$ étal» du paya et comté de Bigorre, 178&, Tarbes, Roqupmnnrel, imprimeur.)
^ Archives du séminaire d*Aurh, série 1, n" 6.
" Archives de la préfeclure de Tarbes.
«grandes affaires qui nous retiennent ici, ainsi que cela est «notoire pour nos sujets. Souhaitant cependant les secourir «et les soulager en leur accordant la réparation de leurs «griefs [gruges) y plaintes et doléances, nous avons avisé [adavisai) de faire convoquer et assembler les gens des trois états «de notredit comté, et d'y députer, pour y assister et repré- «senter notre personne, quelque personnage dont la vertu et «l'intégrité nous fussent de longue main connues. Ne pou- «vant faire un meilleur choix de personnage sur lequel nous «voulions, pour l'acquit de notre conscience, nous reposer «d'une telle charge que sur vous, dont nous connaissons «grandement le zèle particulier, le dévouement affectueux fn^affêcUonade boulountat) que vous portez au bien de notre ser^ «vice, ainsi que votre fidélité, probité, prudence, sagesse et «activité, qui nous inspirent pleine confiance; par ces causes «et autres bonnes considérations, nous vous avons commis, « commandé , député , et par ces présentes nous vous commet- «tons, commandons et députons pour vous transporter en ((notre ville de Tarbes le s 5 juillet prochain, et là étant, «vous ferez entendre aux gens des trois états de notre comté, «vous leur direz et déclarerez les motifs de la convocation, «ainsi qu'ils vous ont été plus longuement expliqués, et puis « vous prendrez telles conclusions qui vous paraîtront les plus « convenables pour notre service , et vous ferez décider, accor- «der et arrêter tout ce que nous aurions voulu et pu faire «faire si nous avions été présent en personne; vous promet- «tant de bonne foi, avec parole de roi [parauk de rey)^ avoir «pour agréable et tenir pour ferme et stable tout ce qui par «vous sera fait, ordonné, arrêté, résolu et négocié.
« Donné à Monta uban , le 1 8* jour de mars 1 58 1 .
«Henri.»
ORGANISATION POLlTIQLli: ET iCDICIAlRE. 81
N'y a-l-îl pas quelque chose du cœur de Henri dans ces lettres patentes, dans ces expressions si vives du d<^sir de «otiloger son bon peuple de Bigorro?
PldsC?ICB DU 60DVEBAI5I AUX ^TATS.
Ce regret du roi de ne pouvoir se rendre en personne au mi* lieu de ses sujets, ce soin d'excuser son absence sur les grandes affaires qui le retenaient ailleurs, ne prouvent-ils pas que les comtes de Bigorre avaient jadis Tusage de venir eux-mêmes dans les assemblées du pays écouter les plaintes de leurs sujets?
Dans le petit royaume de la basse Navarre, resté au Béarn, les états ne voulaient reconnaître d'autre président que le roi. Les Béarnais, au contraire, trouvaient que la présence du seigneur ne pouvait être que très-génante. On lit dans leurs remontrances ^ : «Il y a plus de dix siècles que les états de « cette province ont été convoqués et ont tenu leurs assemblées <c chaque année... Mais ni le prince ni ses lieutenants n'ont «jamais assisté à l'assemblée des états, lesquels ont toujours «travaillé et délibéré sur leurs affaires sans l'intervention ni «l'assistance d'aucune personne étrangère à leur corps.?)
Lorsque les comtes de Bigorre furent devenus rois de France , le sénéchal ou un commissaire du roi représentèrent ce souverain dans l'assemblée.
DON AD BOI. TITRE h'SICSLLSNCE CONFERA À CATHERINE DE NAVARRE.
Dans la session du i5 août i58/i, «le sénéchal, est-il dit, « releva la protection que le roi de Navarre avait toujours ac-
* M. Paul Raymond, Ao</r« xur Vint^idnnr^ pu Rèarn.^lc. p. 9^.
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«cordée au pays de Bîgorre et combien il désirait d*en soulager «les habitants; mais il marqua que, se trouvant, par la mort ^ de Monsieur, frère du roi , la seconde personne du royaume (cpour la proximité de la couronne d'icelui, ses domaines ne (^suffisant pas, il avait besoin du secours de ses sujets. ?»
Le syndic du pays, Pierre de Lacazc, demanda qu'avant de délibérer sur le don à faii'e au roi on eût d'abord égard aux griefs qu'il présentait contre les magistrats, officiers et membres de la justice et des finances. On alloua au roi 8,000 livres, à sa sœur Catherine 1,000 livres, et, après délibération, sur la demande du sénéchal, le titre d'Excellence fut conféré à celte princesse.
Henri , en s'adressant avec tant de cœur aux états de Bigorre, ne négligeait pas plus ses intérêts que ceux de ses sujets, et, pour exciter leur générosité, il ne manquait pas de leor faire raconter ses embarras financiers.
Lors<|u'il fut monté sur le trône de France il n'oublia pas les Bigorrais. Il comprit leur misère, dont il avait été témoin, et il tint sa promesse de la soulager. Dans des lettres patentes, enregistrées le 27 août 1608, il prend en considération (^que «son ancien domaine de Bigorre est pauvre, stérile et sujet ((à diverses incommodités de grélc, gelée et autres accidents, «par sa proximité des montagnes; et que la plupart d'icelui, «étant dans les monts Pyrénées, est obligé à de grandes dé- «penses et veilles continuelles pour la conservation de la fran- « tière contre les ennemis de l'Etat, n
N'est-ce pas plaider une cause en avocat qui connaît et qui aime son client ?
Sous la monarchie absolue, la Bigorre conserva les états. En ouvrant la session le 1 o mars 1 636 , le sénéchal parle au nom du souverain. Après la liste des membres de l'assemblée, le [)rocès-verbal porte : «En présence desquels ledit sénéchal a
t( représenté comme d'ancienneté et de louable coutume ledit c^pays s*est maintenu en la liberté quil a toujours eue de se «pouvoir assembler annuellement en corps d'Etat composé de <t gens des trois ordres. y>
OUVBRTDRE DE Là SESSION.
Je voudrais pouvoir rendre la physionomie de ces assemblées, si chères à la Bigorre.
Jadis elles furent convoquées, dans certaines circonstances graves, au château de Lourdes^ ; Tarbes fut le lieu définitivement choisi pour leur réunion.
Au jour indiqué, les gens des trois ordres se rendaient en corps chez le commissaire du roi; ils allaient le prendre pour raccompagner en cérémonie à la messe solennelle du Saint- Esprit, qui était célébrée k l'église des Cordeliers. Ils se réunissaieat ensuite dans le grand auditoire du château comtal de Tarbes,
Rien n'indique dans les procès-verbaux la place occupée par les divers députés. Dans un manuscrit des archives de Pau, M. de Sallenave, subdélégué général, raconte que les trois états sont dans la même salle , le clergé et la noblesse ensemble , le tiers état derrière, sur des bancs. II ajoute : ^ En assistant à ces t( différents états, il faut y prêter la même patience, politesse (ret douceur, et dans le commencement faire entrevoir l'auto- (crité, que l'on démontre de plus en plus selon les besoins. 79
Souvent les séances des Bigorrais, fiers montagnards un peu rudes, furent très-orageuses. Pour apaiser les tempêtes, pour arrêter court les orateurs que rien n'avait pu faire taire , il suffisait d'un coup de sonnette; dès que la petite cloche
* Voir ma Chronique dtf ï^urdêi^ 9* ndilion.
comtale annonçait que l'heure du dtner avait sonné, chacun s'empressait de sortira
La séance s'ouvrait à neuf heures du matin ; puis à midi elle était suspendue jusqu'à trois heures de relevée.
La durée de la session fut longtemps illimitée. En 1 6 1 q , on déclara qu'elle serait réduite h six jours, plus tard à quatre. Cependant j'ai retrouvé des sessions plus longues.
DROITS DE PRÉ8BNCE : TÀIUVQVET,
Les membres des états avaient droit à une indemnité, et «le (( payement en était fait à proportion du travail et des séances (cque chacun avait vaqué pendant lesdits quatre jours, et non «autrement, v Si le service du roi ou le bien du pays exigeaient des assemblées extraordinaires dans le courant de l'année, aucun supplément d'honoraires n'était dû.
En Béarn, les députés recevaient des tailluquets. «Le taillu- «quet, dit M. Lacaze (p. a 5), ne représentait dans le principe «qu'une indemnité analogue à ce que nous appelons aujourtf^d*hui jetons de présence. On voit, aux fréquentes réclamations « des députés , au xvi* siècle , contre des réunions trop fréquentes «et aux époques oii les travaux des champs les réclamaient, «que cette indemnité était modeste et ne prétait pas encore «à la spéculation ; plus tard le tailluquet prit le caractère d'une «gratification. 99
Le mot tailluquet^ ne se retrouve pas dans les procès-verbaux des états de Bigorrc, mais nous y retrouvons la chose. Dans le verbal de 1 636 on lit :
«Pour gages du syndic de la noblesse i5o 1.
^ Voir dans la Chronique de Lottrdet, 9* édilioo , le récit d'une séance orageasc. * Le mot taiUuquet en béarnais signifie ^ petit morceau ;n c'était une petite part du budj^ol que les états se réservaient pour eux.
(cPour gages du syndic de robe longue loo i.
(( Pour gages du secrétaire 5o
«Pour gages des collecteurs 5oo
(( Pour le trompette de Tarbes qui gardait la porte. 3
« Pour difray des sieurs de TEglise et de la no-
(t blesse, qui ont vaqué six jours 760
R Pour défray des sieui*s députés du tiers ordre . . 3 1 â 79 D'après M.Louis Lacaze (p. Q7), les états de Béarn au xYii* siècle ne rappelaient à aucun degré nos assemblées constitutionnelles, parce qu'ils ne participaient au pouvoir législatif que par le vote de l'impôt. On ne peut non plus les comparer, suivant lui, à nos conseils départementaux, parce qu'on ne connaissait guère, à cette époque, ce que nous appelons les services publics, comme l'instruction primaire ou les voies de communication.
Je retrouve au contraire dans les états de Bigorre toutes les attributions de nos conseils généraux actuels et même celles du Corps législatif.