ALLEU
Le mot alodium, t^alieu,?) d'après M. Guizot, dérive du mot looê, R sort, 99 d'oii sont venus une foule de mots dans la langue germanique, et en français les mots lot, loterie. D'autres étymologies ont été données : ail od, r toute terre ; t) Alodium {a privatif et lodium, R tribut t)), r terre exempte de tout tribut, t) Quant à moi j'adopterais plus volontiers l'origine celtique du mot al hd, «le lot, la part." Ce mot paraît être commun aux langues celtiques et germaniques '.
Je ne reviendrai pas sur les recherches étymologiques de Pithou, d'Alciat, de Cujas, de Bodin et de tant d'autres érudits qui ont si doctement discouru en sens divers sur ce sujet si controversé.
J'imiterai la prudente réserve de Dumoulin, qui n'a pas voulu suivre Brodeau dans ses savantes dissertations sur les origines obscures de l'alleu.
Les alleux étaient-ils des terres partagées par le sort, ou
• Dictionnaire franeaiM-brfton f par Legonidec, éHilc par le vicomte de la Vill»»marqué, membre de I*ln5li(iil.
i64 HISTOIRE DU DROIT DANS LES PYRÉNÉES. ^
des biens exceptés par le parfage ries terres conquises? Quelle est rhistoin* des terres allodiales et par quelles vicissitudes a passé ce genre de propriété avant d'être , sinon détruit, du moins fort restreint par le plein élablissernenl du régime féodal? Quelles sont les distinctions faites par les jurisconsultes? Voilà des questions trop souvent et trop bien étudiées de nos jours pour que j'aie besoin de les reprendre en sous-œuvre.
Le caractère de l'alleu était la liberté d'une propriété pleine, entière, absolue. Selon le jurisconsulte Eicbhom l'alleu était primitivement la terre de l'homme libre, qui, roi dans ses domaines, juge de ses vassaux, mattre de ses fiefs, ne relevait que de Dieu et de son épée.
Dans des temps d'invasion et de désordre l'homme libre pouvait seul défendre son champ. La propriété devint ainsi le signe et la condition de la liberté.
Nous n'aurions pas cru nécessaire de démontrer qu'il existait des alleux en Bigorrc si M. Laferrière * n'avait soutenu le contraire.
11 serait trop long d'énumérer tous les anciens titres où il est fait mention de terres allodiales. Pour ne citer que le cartulaire de Saint-Pé, on y lit : (cAsnerius dédit casalem
^ cum multo alodio Garsendis dédit proprium alodium in
c( Uraco. n Nous avons cité le don fait par Raymond, qui donnait tout ce qu'il avait d'alletix et d'honneurs. Ce qui prouve qu'on mettait une différence entre ces deux choses.
L'article 8 des privilèges de Lourdes distingue les terres simplement libres des terres données en (ief : (c Item damus et «concedimus predictis habitatoribus Lordœ quod terras vel (c possessiones quas tenent in feudum vel eliam libéras possint «in omnibus moliorare, salvo jure domini. "
^ HtMloive du tiruit f l. V, p. .'i5i.
LOIS OIVILKS. 165
Les propriétaires des alleux primitifs jouissaient de la complète liberté de leurs terres, mais ces terres passèrent successivement en plusieurs mains. L'isolement était la conséquence de l'exemption de toute charge. Le propriétaire le plus fort s'agrandit aux dépens du plus faible. Il fallut se soumettre, pour avoir un protecteur, à payer le prix de sa protection. Nous avons vu le comte exiger de tous ses vassaux la fidélité, l'hommage et le service militaire. Il obtint, par abus de pouvoir ou par concession volontaire, des droits sur presque toutes les terres de son comté, droits qui s'aggravèrent ou s'amoindrirent selon les temps et les circonstances. Les abandons d'alleux les plus fréquents eurent lieu en faveur des monastères, très-nombreux en Bigorre.
Les terres allodiales furent données pour des prières ou échangées contre des terres tributaires. Des actes parlent trèssouvent de dons faits à Notre-Seigneur, à Notre-Dame, au saint du pays, et expliquent que c'est pour la rémission des péchés et le salut de l'âme.
A côté du motif religieux, si puissant au moyen âge, un autre motif d'intérêt terrestre était sous-entendu : c'est qu'en >e donnant à l'évéque ou à l'abbé, on s'assurait un protecteur bienveillant et respecté.
M. Laferrière (p. &5i ) prétend qu'il n'y avait pas d'alleux en Bigorre, parce que l'homme qui se trouve indiqué de condition libre dans le for est en état réel de recommandation et de sujétion, (c L'homme libre qui perd son seigneur par décès, «dit l'article 87, doit recevoir dans les trois semaines un autre ^seigneur.»
Cette disposition, qui paratt générale et absolue à M. Laferrière, ne me parait atteindre que celui qui avait eu déjà un seigneur, et non celui qui n'en avait jamais reconnu. Cette injonction formelle prouve qu'il fallait toujours faire des efforts
pour amener à la recommandation les Bigorrais, qui, au milieu de leurs montagnes, aimaient à conserver leur indépendance. La recommandation, cet acte par lequel on se plaçait sous la tutelle d'un homme puissant, contribua à préparer la féodalité. La tendance de la société était de resserrer les liens qui unissaient le faible au fort. L'intérêt individuel bien entendu n'était pas en désaccord avec le principe. La protection encourageait l'agriculture et diminuait le vagabondage.
Les bénéfices furent primitivement les concessions de territoire faites après la conquête par les rois et les chefs à leurs compagnons d'armes. Les bénéfices, dans l'origine, étaient-ils toujours révocables au gré du donateur? Montesquieu l'a prétendu; mais M. Guizot a très-bien démontré qu'on trouve, à toutes les époques de la période depuis Glovis jusqu'au plein raffermissement du régime féodal, des bénéfices arbitrairement révoqués par le donateur, des bénéfices temporaires, des bénéfices concédés à vie, des bénéfices donnés ou retenus héréditairement.
La tradition attribue à Gharlemagne, à son passage en Bigorre, la création de bénéfices en faveur des braves défenseurs du pays qui avaient achevé la défaite des Sarrasins et refoulé les invasions du côté de l'Espagne. Il créa les abbés lays, et leur accorda des dotations aux dépens de l'Eglise. Ces terres, concédées d'abord à titre précaire, furent transformées plus tard comme les autres fiefs en propriétés héréditaires.
Le mot bénéfice dérive évidemment de beneficium, t^ bienfait; » or, comme dit Vico, «les hommes ont une disposition nature relie à accorder des bienfaits qui puissent leur rapporter quel- « (|ues avantages, r
Les possesseurs de terres bénëficiaires avaient des obligations à remplir envers le comte et le roi.
TBRBBS TBIBUTAIRES.
Nous avons parlé des alleux, qui, la plupart, se transformèrent peu a peu en bénéfices; les bénéfices se convertirent en fiefs. La féodalité se constitua par la confusion des droits de souveraineté et des droits de propriété dans la main des seigneurs. Les terres non nobles devinrent tributaires, nous ne voulons pas dire soumises k un impôt régulier, mais assujetties à un cens , à une redevance.
Des Espagnols , fuyant les Sarrasins, avaient obtenu en France la concession de landes incultes. Les uns, devenus très-puissants, voulurent assujettir leurs voisins; les autres, après avoir fertilisé le sol par la culture, excitèrent Tenvie du comte, qui voulut profiter du fruit de leur travail. Ces luttes devinrent très-vives. Charlemagnc écrivit à huit comtes de la Gaule méridionale : (c Gardez-vous bien , vous et vos subordonnés , d'im- ««poser un cens aux Espagnols qui, venus d'Espagne pour se «ranger sous notre foi, ont occupé avec notre permission des (< terres désertes et les ont cultivées ^ »
Ces luttes redoublèrent d'énergie à mesure que l'autorité royale perdait de son influence sur les régions lointaines. Louis le Débonnaire fit paraître en 8 1 6 une ordonnance qui peint bien les envahissements de la petite propriété par la grande, r Les pauvres, dit-il, se récrient contre l'usurpation de leurs <^ droits; ils se plaignent de l'évéque et des abbés, du comte «et de ses officiers. Ils prétendent que, lorsqu'ils refusent de fc donner ce qu'on exige d'eux, on cherche l'occasion de leur
^ Baluie, 1. 1, p. 'yhi).
ce faire la guerre^ jusqu'à ce que, boi> gré mal gré, ils soient efforcés de livrer ou de vendre ce qui leur appartient ^ t? Plusiours, pour éviter les dangers d'une spoliation complète, allèrent au-devant du mal et offrirent de payer un tribut pour se faire des protecteurs.