TERRES NORLES ET TERRES ROTURIÈRES. ^- CHATEAUX
Des privilèges étaient attachés à la terre , qui les communiquait au propriétaire, tanJis que le propriétaire (|ui était noble ne pouvait anoblir la terre qui ne l'était pas.
Ce qui distinguait surtout la terre noble d'une terre roturière, c'était le château.
Le comte en possédait plusieurs, qu'il gardait pour faire respecter son autorité et pour la défense générale du pays. C'étaient de véritables forteresses [)Iacées au centre des villes ou au seuil des vallées. Tel fut le château de Lourdes, qui,
depuis le siège légendaire de Chariemagne, n'a cessé de jouer, sous le drapeau de la France, ou sous celui de l'Angleterre, un rôle mémorable dans les affaires de la province. Tel fut le château de Mauvesin , qui résista longtemps à Du Guesclin et au duc d'Anjou.
Les seigneurs, à l'imitation du comte, entourèrent aussi leur manoir de fossés profonds et de hautes tourelles. II existe plusieurs de ces vieux donjons encore debout, ou bien h demi écroulés, mais dominant de loin la plaine ou se dressant sur la crête des monts escarpés.
Ces constructions guerrières reportent la pensée vers les temps qui ne sont plus. Quelques-uns considèrent ces épaisses murailles comme les débris d'un repaire de seigneurs bandits , qui exploitaient leurs serfs comme leurs troupeaux; qui mettaient un impôt jusque sur la pudeur des femmes; enfin qui, ne rêvant que grands coups d'épées et habitués aux larmes comme au sang, ne craignaient pas d'ensevelir vivants dans les oubliettes et les in pace les tristes victimes de la plus barbare tvrannie.
D'autres, au contraire, peuplent ces demeures seigneuriales de chevaliers preux et courtois, prêts à sacrifier leur vie pour leur Dieu, leur roi et leur dame; de nobles châtelaines, mères des pauvres, protectrices des troubadours, occupées è distribuer partout le prix du courage, de la vertu, de la poésie.
Froissart raconte d'étranges aventures des capitaines de Lourdes sous la domination anglaise. Ces capitaines ne se faisaient pas scrupule d'aller au loin attaquer leurs ennemis par la force , ou de lei surprendre par la ruse , afin de les retenir captifs jusqu'après le payement d'une forte rançon; mais, incapables dJe lâcheté ou de félonie, ils étaient toujours prêts « comme Jean de Béarn, i^ sacrifier leur vie plutôt que de faillir à leur parole.
17^ IIISTUIRK [)l DKOIT I)\NS LE> IMRKNEES.
I-a iradition rac<»iit«» aiiïvsi <|ue tjnHli|uos seij^nours abust^ rent de leur j)Ui>>iiace: mais, en gén»'Tal. les nobles de Bigorre quittaient rarenipnl leur \iil.ijje pour aller à la cour, qui était trop loin: ils préféraient être los pères que les hrans de ceux au milieu de>quels leurs enfants devaient naître et grandir.
Les chàleaui >'élèvenl en si grand nombre, de distance en distance, sur les points culminants de nos \ allées, que des auteurs ont écrit qu'ils furent balis pour transmettre des signaux, comme des e>[>èces de télé^jrapbes, sans songer qu'ils ne correspondent pas entre eu\.
Ln Bi;;orre, par sa situation lopographique et son voisinage de l'Espagne, fut expost'-e à de fréquentes inva>ions. Les barbares, les Sarrasins et les Normands ravagèrent lotit a tour nos campagnes. Les Aragonais et les montagnards des vallées voisines vinrent assaillir nos pasteurs. Après le Irailé de Bréligny, les Anglais prirent possession du pays, et bientôt plusieurs gentilshommes dévoués à la France s'armèrent contre Tétranger, et luttèrent contre lui jusqu'à ce qu'il fût expulsé du sol de la patrie. Enlin les guerres de religion désolèrent longtemps la contrée.
Le seigneur de Bigorre, ne comptant guère sur les secours lointains du roi de France, dut veiller lui-même à sa propre sécurité et à la défense du pays. 11 fortifia ses châteaux. Le gnuid propriétaire fortifia son manoir. Les châteaux s'élevèrent ordinairement sur les hauteurs, aux pieds desquelles Ie> p;nsans, rusim^ abritèrent leurs chaumières. De là vient l'expression encore usittV d'homme de kami heu et d^iomme de kis fUtgt^
Au premier signai du danger, les populations rurales allaient chercher un refuge dans l'enceinte de ia forteresse féodale. Elles combattaient pour le seigneur, mais ie seigneur était toujours prêt ausv<i à hasarder sa vie pour les défendre.
Lorsque les invasions furent passées, le fier baron, dans son inexpugnable château , devint souvent redoutable à son suzerain, qu'il osait braver, et à ses sujets, qu'il pouvait opprimer.
L'histoire locale rapporte plusieurs faits d'insurrection des grands vassaux contre le seigneur de Bigorre. Sanche Garcie , vicomte d'Aure, avait reçu du comte Centulle (vers iiùli) le château d'Albespin, sous condition de le rendre à la première réclamation du comte courroucé ou apaisé. Sanche Garcie refusa la remise du château. Il se fit appuyer par le comte de Gominges. Le seigneur de Bigorre, de son côté, réclama l'aide du roi d'Aragon. Le vicomte, accusé de félonie et condamné à subir le jugement de Dieu, préféra rentrer en grâce avec son suzerain, qui, après avoir reçu le château, en confia la garde au vicomte, sous la garantie d'un nouveau serment.
Le vicomte de Lavedan s'insurgea aussi contre le comte; mais, après avoir déposé les armes, il jura de lui remettre tous ses châteaux trois fois l'an, «avec forfait ou sans forfait, (ravec colère ou sans colère.»
Ces insurrections expliquent les précautions prises par le for de Bigorre. L'article 3 défend à tout gentilhomme d'oser faire bâtir un château sans le consentement du comte libre et majeur: «Nemo militum terrae caslellum sibi audeat facere « sine amore comitis non puerilis vel consilio. " La même autorisation était nécessaire pour la reconstruction en pierre d'un château déjà existant. En cas de contravention , le comte pouvait s'emparer des ouvrages faits sans ordre et les démolir. Les châteaux autorisés par le comte et gardés de son aveu devaient, pour sa propre sûreté, être mis en sa possession une fois l'an avec ou sans colère, t^ne ira tus neque absque ira «comili castellum retineat.» (Art. /iy.) Le comte de son côté ne pouvait le retenir injustement au préjudice de son vassal.
Le comte ne permettait pas seulement aux nobles de bâtir
(k's châtemix, il autorisait encore les bourgeois des villes affranchies i\ élever des forts pour la défense de la ville. IjCs Béarnais commettaient souvent des actes de pillage dans la riche plaine de Bigorre. Les habitants de Vie, désolés par ces excursions, s'adressèrent en i i5i au comte, qui leur permit de construire un château fort pour se précautionner contre ces ravages.
Lorsque les manoirs seigneuriaux eurent perdu toute leur utilité pour les populations rurales, ils leur devinrent odieux et à charge. L'obligation de les entretenir et de les garder leur parut onéreuse, et Ton chercha à s'y soustraire tantôt par de sages réclamations, tantôt par la force. En iSôg les habitants de Neslalas refusèrent de participera la garde et à l'entretien du château de l'abbé de Saint-Savin. Béunis dans leur église, au son de la cloche, ils décidèrent que la forteresse de Saint-Savin leur était inutile, parce qu'ils en avaient une dans le village en bon état et suffisante, où ils pouvaient, en cas de danger, enfermer leurs biens et défendre leurs personnes; que dès lors le seigneur abbé les tourmentait et les faisait tourmenter sans raison : nDictus dominus abbas indebite fatigat «et faligari incitât ipsos homines^y»
Non loin de Lourdes on remarque encore les ruines du château de Geû, situé sur la crête d'un roc, comme l'aire d'un aigle. Au xvi*" siècle, Jean-Jacques de Bourbon-Lavedan voulut le faire reconstruire. Les montagnards, qui avaient conservé un triste souvenir de ce castel redoutable, s'opposèrent à sa reconstruction ; ils s'armèrent et se rassemblèrent au marché d'Argelès; le sang coula, et le vicomte céda à la résistance populaire.
Aujourd'hui le château comtal de Tarbes est transformé en
' Monofp'apkie dv Samt-Sarw.
prison. Les châlenux des anciens barons sont presque tous tombés en ruines ou ont été rebâtis dans le style des derniers siècles. Le château de Lourdes, seul, maintenu au rang des places fortes de l'Empire, conserve toujours son ancienne destination de protéger et de défendre le pays.
LIBERTÉ DE LA PROPBliTC.
Dans le moyen âge, l'égalité, comme nous venons de le voir, n'existait pas dans la classification dos terres, la liberté n'existait pas encore dans la propriété.
Le comte se regardait comme un prince souverain; il s'altribuait la propriété des choses qui n'appartenaient pas à des particuliers, comme les routes et les rivières. Il s'arrogeait des droits sur les domaines de ses vassaux. Nous venons de dire qu'il leur défendait la reconstruction des châteaux et en exigeait la remise à volonté.
Le seigneur du village à son tour considérait les paysans comme tenant de lui la propriété de leurs biens et ne leur permettait pas d'en disposer sans son consentement. Gela est constaté dans plusieurs chartes : nous n'en citerons qu'une; elle est du xvi* siècle et nous l'avons trouvée dans le Livre vert de Bénac (fol. 61). C'est une sentence arbitrale passée entre les habitants de Cheust et d'Orleix, d'une part, et le vicomte de Lavedan, d'autre part, où il est dit que les habitants do ces communes ne pourront vendre ni affiéver leurs biens s'ins le consentement du seigneur. ^Item dam per dit et pre- ^nunciam que losdits homes et los successoos no posquen c^bene terre ni afievar sens de la volonlad deudit senhor et ? de los successoos. n
Celle sentence est du 1" juillet i3i3. Vers cette époque la liberté des héritages commence à #tre proclamée dans plusieurs
de nos vallées, tantôt avec quelques petites modifications, tantôt sans restriction, tantôt comme une concession gracieuse.
L'article s 5 des statuts des quatre vallées est ainsi conçu : « Tout habitant pourra tenir et posséder des jardins et lieux (c d'habitation en divers endroits, jusqu'au nombre de neuf, «et il peut choisir oii il lui plaira le lieu de sa résidence.»
Dans le Livre vert (fol. 53), par un compromis du i s juin i3i3, le vicomte de Lavedan donne aux communautés de l'extrême de Castelloubon le droit illimité de faire de leur5 biens ce qu'ils voudront.
Enfin le droit de propriété triomphe. Plusieurs chartes municipales le constatent dans des termes qui rappellent la définition même du Gode Napoléon.
L'acte de fondation de Sarrancolin commence en ces termes : c(In nomine Domini Dei et salvatoris nostri Jesu Ghristi; lex <^ vêtus et nova consuetudo et regalis potestas perhibent ut «homo de suis rébus quas possidet licentiam habeat faciendi (cquid velit.T)
Certains privilèges proclament énergiquement le respect dû à la propriété. Nous citerons l'article 96 des fors de Montfaucon, dont les expressions ont une ressemblance remarquable avec celles de larticle 5&5 du Code Napoléon portant que nul ne peut être contraint de céder sa propriété, si ce n'est pour cause d'utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité : « Item quod prefatus dominus noster rex et ejus «pariarius non possint capere de bonis alicujus vicini dictt «loci, absque ejus voluntate, nisi tamen causa necessitatis et « facta primitus existimatione légitima de iisdem. v
DISTINCTION DES BIBNS.
indépendamment de la classification de diverses natures de
domaines sous le régime féodal, les coutumes du pays distinguent les meubles des immeubles. Les biens immobiliers sont classés en trois catégories : les biens avitins ou linatgers, les biens de souche ou paternaus, et les acquêts.
Les biens avitins sont ceux que Ton tenait des ancêtres ou du moins de Taîcul : «avitia patrimonia seu quae a majoribus ftobvenerunt. 79 La coutume revisée de Baréges définit les avitins des «propres anciens que le père et la mère avaient reçus «de leurs ascendants ou collatéraux.»
Les biens de souche étaient ceux qui étaient entrés dans la maison du temps du père ou de la mère, ou qui étaient advenus par voie de succession d*un collatéral.
Les acquêts étaient les bieiîs acquis par industrie ou autrement. On nonmiait pécule caitrense ou quasi castreme les acquêts faits» à la guerre ou de toute autre manière, par les fils de famille ou gendres, nobles, docteurs, avocats, médecins, prêtres et autres personnes sacrées.
L'importance de ces distinctions de la propriété ressortira surtout lorsque nous parlerons des successions.