CHAPITRE II
Le (ilerijo. L'KxVjue de Bigorre.
L'égalité devant la loi est une des plus précieuses conquêtes de l'esprit humain. Ce principe était entièrement méconnu par la législation du moyen âge. Quel était l'état des personnes en Bigorre? Les documents certains me manqueraient si je voulais remonter vers les temps très-reculés pour tracer les différences que dut établir parmi les habitants du pays une origine gauloise, franque ou barbare. Il est des obscurités historiques que l'on peut essayer d'éclairer par des conjectures, mais qu'on doit désespérer de dissiper entièrement. L'état des personnes dans les Pyrénées a varié selon les lieux et a été profondément modifié selon les temps.
La hiérarchie féodale ne fut pas, dès l'origine, aussi bien établie qu'on voulut plus tard l'organiser.
Sous l'ère féodale, l'influence de l'évêque de Tarbes, qui, primitivement, porta le titre à*évéque de Bigorre, fut grande et utile. Il joua un rôle considérable dans les affaires du pays. Le comte sollicita souvent ses bons offices; souvent il usa de son intervention pour terminer pacifiquement de sanglantes querelles avec ses vassaux et pour les faire rentrer dans le devoir. Dans les siècles d'ignorance et de foi, l'évêque avait une double influence résultant de la supériorité des lumières et de l'empire sur les âmes. Il dut avoir quelquefois le courage de résister au comte. Quelquefois aussi il eut la faiblesse de céder à ses sollicitations. Un évêque, un
jour, se rendit coupable d'une complaisance illicite envers le seigneur du pays, et il en accepta la récompense. C'est luimême qui nous a conservé le souvenir de sa faute en même temps que celui de son repentir. c^Dieu, dit-il, veut que chat^cun expie son crime : c'est pourquoi moi Amélius, évéque c( indigne , j'avoue que j'ai péché en donnant mes conseils et ttmon consentement à Louis, comte de Bigorre, et à sa femme « Amerne, qui se sont mariés malgré les liens du sang qui les et unissaient. A raison de ce péché, de ma transgression aux ce ordres du souverain pontife, et de plusieurs autres crimes, «je fais don à Dieu et à Saint-Orens de tous les biens que «j'avais acceptés du comte Louis et de sa femme Amerne ^ n
L'évéque fut plus souvent du côté du peuple que de celui du seigneur féodal. C'est lui qui intervenait pour obtenir des franchises, pour rédiger les coutumes et pour les sanctionner. Dans le for de Bigorre , l'évéque est nommé avant le vicomte de Lavedan.
Dans les temps antérieurs au xi* siècle ^, les rois de France se faisaient assister dans l'exercice de leur pouvoir judiciaire par des personnages éclairés et puissants, et particulièrement par des prélats, auxquels ils déléguaient momentanément une portion de l'autorité royale. Le comte dut agir comme le roi et se faire remplacer quelquefois, pour des affaires importantes, par l'évéque de Bigorre. Ce prélat abusa-t-il de son influence sur les juges en gardant la présidence? Le for de Bigorre lui enlève ce pouvoir, qui pouvait devenir redoutable. L'article 1 8 porte : «Nunquam judex sit comes aut episcopus nisi episco- «pus de salvandis animabus. t?
Plusieurs de nos coutumes étonnent par la sagesse de leurs dispositions. Le clergé était le dépositaire des lettres et des
' lÀvrê vert de Bénae.
' Olim, t. I, p. xxTii.
sciences; il se trouve associé aux progrès de la jurisprudence comme à tous les autres progrès, ^aint Bernard se plaint vivement au pape de la passion avec laquelle les moines s'occupent des lois de Justinien plus encore que de celles de Dieu. Les nombreux monastères de la Bigorre furent les seuls foyers de lumière de nos vallées. Si, sous certains rapports, on peut reprocher aux religieux de nos abbayes d'avoir eu de nombreux procès, les légistes doivent se féliciter au contraire que, dans des siècles d'ignorance et de barbarie, les hommes les plus éclairés et les plus empreints des idées libérâtes du christianisme se soient occupés du perfectionnement de la science des lois.
L'Eglise avait acquis des propriétés d'une vaste étendue. Elle peupla et cultiva d'immenses déserts. En faisant le bien du pays, elle accumula, dans la suite des temps, des richesses considérables. Entrée, au x* siècle, dans l'organisation féodale , elle recevait à titre de fief; elle inféodait directement et par reprise. L'évéque et l'abbé étaient devenus seigneurs et vassaux.
L'égalité régnait dans les clottres, lorsqu'elle était inconnue ailleurs. Là se réfugiaient un si grand nombre d'esclaves et d'affranchis, que les capituiaires de nos rois durent prendre des mesures afin que les terres des particuliers ne fussent pas désertées par ceux qui les devaient travailler ' .
« L'Eglise , du vi* au vu* siècle , apparaît peuplée d'esclaves, » dit M. Guizot. C'est surtout parmi ses propres esclaves, parmi les serfs ou les colons de ses domaines, qu'elle se recrute, et cette circonstance n'est peut-être pas une de celles qui ont le moins contribué aux efforts de l'Eglise pour améliorer la situation des serfs. Beaucoup de clercs en étaient sortis, et, indé-
' KnliiKP. I. ï, roi. ']9^\,
pendamment du sentiment religieux, ils en connaissaient les misères, ils portaient quelque sympathie à ceux qui y étaient plongés.
Si Tévéque et l'abbé ont souvent, en Bigorre, appartenu à la noblesse la plus distinguée , quelquefois cependant ce n'est pas à la naissance, mais au mérite, qu'ils ont dû leur élévation. Toujours du moins ils ont vécu au milieu de moines appartenant aux classes inférieures, et ils ont été habitués à les regarder comme des frères.
Le clergé, composé d'éléments divers, d'éléments aristocratiques et d'éléments démocratiques, pouvait donc utilement intervenir pour rapprocher la noblesse et le peuple , si profondément séparés par la féodalité. Aussi son action fut-elle constamment utile , bienfaisante , et contribua beaucoup , en Bigorre , à l'abolition du dernier reste de la servitude païenne. Nous verrons les affranchissements se multiplier comme des actes de piété, et le rachat des captifs devenir l'œuvre des saints.
Il n'est pas de concession libérale faite par un seigneur féodal où n'apparaisse un prélat, un moine, pour l'approuver ou la rédiger. L'action du clergé ne fut jamais abusive en Bigorre : aussi y fut-elle toujours populaire.
Au moyen âge, la noblesse, qui disposait de la force, occupait le premier rang dans les états des pays. Dans l'enquête faite en Bigorre par ordre de Philippe le Bel , en 1 3 o o , le clergé n'est mentionné qu'après les barons et les gentilshommes. La noblesse précédait encore le clergé dans les états de i3oi et dans l'assemblée de i38o. Plus tard l'importance de la dignité épiscopale grandit à mesure que celle du pouvoir féodal s'affaiblissait. Le clergé prit la préséance sur les barons et les gentilshonunes. Le sénéchal, qui avait conservé, comme représentant du comte , la présidence des états, fut enfin obligé , dans les derniers temps , de la céder à l'évéque de Tarbes.
n HISTOIRE Dl! DROIT DANS LES PYRENEES.