TARIF DES LEGS PIES
Une des causes de redevances les plus fréquentes en Bigorre fut un sentiment de dévotion. Dans lin temps et dans un pays où la foi était très-vive, au milieu d'invasions et do calamités incessantes , Thomme tourmenté par des soufirances physiques ou morales , le noble comme le roturier, se mettait sous la protection d*un saint et faisait des libéralités pieuses au monastère ou à la chapelle qui lui étaient consacrés. Les fiefs de dévotion se multiplièrent dans nos vallées.
Une charte du cartulaire de Bigorre ^ raconte que Gharlemagne ne pouvait réussir à s'emparer du château de Lourdes, défendu par Mirât , chef des Sarrasins. Au moment oili il espérait réduire la place par la famine, les assiégés envoyèrent à l'empereur un beau poisson pour lui faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance. Or c'était un poisson qu'un aigle des montagnes avait pris dans le lac voisin et avait laissé tomber au-dessus de la grande tour. L'archevêque Turpin chercha à négocier la paix. Mirât, qui avait juré de ne jamais se soumettre à un homme mortel, consentit à se rendre à une femme immortelle, à Notre-Dame du Puy-en-Velay, et lui offrit en signe de vasselage une poignée de foin.
Cette légende, consacrée par la tradition et les vieilles armoiries de la ville , a-t-elle quelque chose de vrai ? Ce qui est historiquement démontré, c'est que Bernard, comte de Bigorre , par un acte en date de i o 6 s , soumit son comté à Notre- Dame du Puy , et que ses successeurs , pendant des siècles ,
^ Voir noire Chromqtte de Lourdn^ a* édition.
ont acquitté, chaque année, dans ce sanctuaire si éloigné de nos montagnes, une redevance de 60 sous moriàas.
Nous avons raconté, dans notre Histoire religieuse de la Bigtnre, une des plus singulières histoires de sorcellerie qu'on puisse imaginer. Les montagnards de la vallée d*Aspe, en Béam , vinrent un jour attaquer à Timproviste les habitants de la vallée de Saint-Savin , en Bigorre. Un abbé monte sur un sureau, et par ses enchantements magiques il paralyse leurs forces. Les armes tombent de leurs mains, ils rient et se laissent égorger par ceux qu'ils venaient assaillir. Le pape, informé de ce carnage , jette un interdit sur le Lavedan. Pendant sept ans, tout fut frappé de stérilité. Les épouses cessèrent de devenir mères, les animaux cessèrent de se reproduire, les plantes cessèrent de porter des fleurs et des fruits K Pour conjurer Tanatbème du souverain pontife et pour expier sa faute , la vallée de Saint-Savin s'engagea à payer à perpétuité une redevance annuelle de 3o sous moriàas au procureur de la vallée d'Aspe, le jour de la Saint-Michel, dans l'église de Saint-Savin. Cette redevance portait le nom de midaiUes. Jamais fait plus incroyable n'a été constaté par des documents plus authentiques. 11 est rapporté dans la traduction d'un ancien titre béarnais, consignée, en i3/i8, dans les privilèges mêmes de la vallée d'Aspe. Plusieurs arrêts du conseil souverain de Béam ont constaté, notamment en 1599, l'origine du tribut des médailles, qui a été régulièrement acquitté depuis un temps immémorial jusqu'en 1789.
^ Ceci rappelle le débat de VCEdipe roi ;
La cité
En butte trop longtemps aiu coups de la tempête , Du sein des flola sangla nt8 ne peut lever la tète : EOe voit tous ses fniits en germe se flétrir, Les troupeaux an milieu des pacages périr, Les enfanta avorter dans le flanc de leur mère.
(Voir Tneellente traduction de L. Ayma.)
Une autre légende du même genre se retrouve dans la vallée d'Azun. Saint Bertrand de Gominge était venu prêcher TËvangile aux montagnards d'Azun, qui, au lieu de respecter le saint missionnaire, l'outragèrent en cou(>ant la queue de sa mule. Dieu , pour le venger, frappa aussitôt de stérilité la contrée entière. Saint Bertrand appelait toutes les bénédictions du ciel sur ceux qui lui avaient prodigué toutes les injures. Les montagnards reconnurent leurs torts et s'obligèrent à lui faire hommage, ainsi qu'aux évêques de Gominge, ses successeurs, de tout le beurre qu'on pourrait recueillir dans les villages de la vallée pendant la semaine qui précède la Pentecôte. Cette redevance, qui remontait si haut, s'est continuée jusqu'à la Révolution. Tous les ans , un chanoine de Gominge et deux prébendiers se rendaient à Arrens, cheflieu d'Azun , le jour de la Pentecôte. Ils recevaient le beurre et distribuaient aux fidèles de l'eau bénite où les reliques de saint Bertrand avaient été baignées. Le chanoine passait ensuite devant la maison oili le saint avait été insulté , maison qui subsiste encore. Le mattre se tenait sur le seuil ; il invitait les députés comingeois à entrer et leur offrait des rafraîchissements.
Il serait trop long de rechercher et d'énumérer toutes les redevances établies en Bigorre , au moyen âge , en mémoire de tel saint ou au profit de tel monastère. Ges redevances étaient souvent dues en vertu de quelque disposition testamentaire remontant à plusieurs siècles. Glariane de Riolis ^ avait obligé à perpétuité ses héritiers à donner et à servir «dare <i et ministrare » deux dtners par an à tous les cordeliers du couvent de Tarbes, l'un à la fête de sainte Anne, l'autre pendant que l'on célébrait la messe des Rogations à l'église SaintrJean.
* Larcher, Gloêtaire, au mot Atoiit.
Les legs de dévotion étaient tellement dans les mœurs du pays, qu'un vicomte de Bayonne, avec Fassentiment de tous les barons et de tout le peuple , fit un statut pour régler ce que chacun devait léguer pour le salut de son âme ^
REDITAlfCn BUàlUn. BBAODOUIN. SAOUL. LB SnOHBDB DB VI8QUBB.
LB SBIGUBUR DB BOBDBU.
Parfois le seigneur n'imposait qu'une redevance très-minime comme simple reconnaissance de vassalité. Parfois même il n'exigeait qu'une redevance bizarre, propre à faire ressortir la soumission de celui qu'il assujettissait à une démonstration humiliante ou ridicule. Le vicomte d'Asté apportait au comte un épervier sous l'ormeau de Lourdes. Henri 11 donna le château d'Odos à Jean de Lassalle, moyennant un épervier à chaque mutation de vassal et de seigneur. Le baron des Angles devait une paire de gants blancs ^; le seigneur de Parabère devait au comte un épervier pour ses terres de Nouilhan, une lance pour celles de Vidouze et un baiser pour celles de Labitte.
Beaudouin était tenu, envers le roi d'Angleterre, à un hommage si étrange que nous n'osons le citer qu'en latin : « Débet, die natali Domini, singulis annis, coram domino rege R Angliœ, unum saltum, unum sulHetum et unum bombulum. » Compden commente ces mots : c^Ut saltaret, buccas cum so- «nitu inflaret et ventris crepitum ederet. 99 Les Annales de
^ Baiaaqne, Etude hiitmiquê iur Bayonnê, t. I , p. s 3&.
* Daos pluneara chartes des Pyrénées , des gants sont dus comme redevance. Dans d^autres contrées , on se servait ordinairement d*un gant pour Tinvestiture.
Des gants ou une somme qui en remplaçait la valeur étaient dus au seigneur féodal par Tacquéreur d^un domaine tenu en foi et hommage. (Voir, à ce sujet, les Ordcnnanee$ Heê rm$ de France de h troieième race , t. XVII , P* v. )
Normandie ( c. xxv ) rapportent que Charles le Simple exigea du duc Raoul qu'il lui baisât les pieds au lieu de la bouche : c(Et quand Raoul vint faire son hommage, il ne se daigna « baisser, mais prit le pied du roi et le leva si haut que le roi (( cheut , dont il sourdit grande risée. » Albertus Grantzius ^ rapporte ce même fait ; il prétend cependant que le duc , refusant un pareil hommage , le fit rendre par un procureur, qui mordit le pied du roi et renversa Sa Majesté par terre.
Dans un dénombrement fourni parle baron de Bénac, le 10 septembre i5&i, il est dit que le seigneur de Visquer, pour ledit lieu, fait hommage au baron de Bénac; quil est obligé de le suivre à la guerre et de porter un panneau ou guidon, en armes, à cheval. Uacte ajoute : <iTenu aussi, à «chacun seigneur baron nouveau ou dame de Bénac, à son ce avènement à ladite baronnie , de se trouver à pied à Tentrée c( des limites de ladite baronnie , et de prendre ledit seigneur ou ce ladite dame de Bénac par les rênes de son chevaP, le menant ce toujours de la sorte à pied jusqu'au château dudit Bénac, ce ayant pour son salaire la robe dudit seigneur ce jour-là porte tant sur lui, ou de ladite dame. 99
Une charte de i33o exprime d'une manière un peu crue un droit analogue à celui que nous venons de raconter. Elle est ainsi conçue : ce Si le seigneur de Sadirac vient h se macerier {audibe misse nupùau)^ le seigneur de Bordeu est tenu
' Normanma, I. II , c. xxv 11.
* Jadis, en Espagne, le comte trAlUmira était obligé de rendre hommage à i^archevéque de Santiago le jour où ce prélat prenait possession de son siège. Le comte ou son représentant arrivait solennellement, amenant deux chevaux ricbement caparaçonnés, et, en présence de toutes les notabilités du pays, iJ conduisait les chevaux dans la grande salle où se tenait Tarchevéque. G^est pourquoi ce palais n^a pas d^escalier, mais une rampe très-douce. Cette redevance, dans les derniers temps, fut convertie en argent. — Je dois cette note à M. Nouguès, député aux cortès et savant auteur espagnol.
cr (l*aller à la rencootre de sa femme [sera tengut anar A Far- '^quoeilhudede sa molher) et de convoquer le peuple; et, quand 'tia dame sera à l'entrée de sa terre, ledit seigneur de Bordeu (c doit descendre de son roncin ^ (deu debarra de son aroussm)^ '» faire la révérence (far la reverenàa ) , mettre pied à terre la (tdame, la baiser et lui prendre tous les vêtements qu'elle porn tera ce jour-là, jusqu'à sa chemise (haisar la daune et prener n la peiUe qui lo jom partara, entra à la camtse).
ce Item, si le seigneur de Bordeu tient à lui faire le plaisir n de lui prêter ses vêlements [si lo senhor de Bordeu le vol far r'^.loplaser que lo preste la peille)^ il la replacera sur son cheval, Cl la conduira au manoir de Monseigneur; là il la déshabillera '^ et prendra ses droits [et aqux despulhar la et prene sus dretz), ^ Le roncin sera donné aux jurats du lieu de Sadirac ^. y>
De notre temps encore, le duc de Hijar, en Espagne, reçoit solennellement dans son hôtel, chaque année, la robe que la reine a portée le jour de l'Epiphanie. Ce singulier privilège fut concédé aux ancêtres du duc par le roi don Juan, en i Â&i , en reconnaissance de ce qu'ils lui avaient sauvé la vie.
' Le cheval de bataille se nommait rtmcm. Il était dâ , en génëral , à chaque mulaiion de seigneur. ( ùràonMmetM dêsrùiê de France de la troùième race, t. XVII, p. 9.) L^orlhographe a changé : on écrit aujourd'hui rofM«m, qui vient de l'allemand riuM, cheval, d'où roue, vieux cheval.
' Larcher, Gloêêoire, p. 1 15.