LES BAB01I8 DE BIGOBRE
Nous avons remarqué des qualifications analogues dans des chartes très-anciennes. Marca (p. 8&&), rappelant l'enquête du comte de Bigorre faite par ordre du roi de France, s'exprime ainsi : «Il y avait, en cette année 1 3oo, douze barons, «dont les noms sont contenus en cet ordre dans i'enquéle, «sans qu'il soit observé qu'ils doivent tenir entre eux ce rang «ni aucun autre : Arnaud de Lavedan, Arnaud de Barbazan, «Bos de Bénac, Raymond de Basilhac, Thibaut d'Ez-Angles, «Arnaud Raymond de Gastelbajac, Péregrin de Lavedan, «Gontebo d'Antin, Pierre et Raymond d'Esparros, Pierre de «Gastelbajac, Bernard d'Aster; ou il faut remarquer que les «puinés de Lavedan, de Gastelbajac et d'Esparros sont entre «les barons aussi bien que leurs atnés. De sorte que les mai- «sons qui ont la dignité debaronnie sont réduites à huit avec «celle d'Esparros. 11 y a quatre-vingt-quinze gentilshommes «appelés dans l'enquête domicelliy parmi lesquels il y en a «quelques-uns qui étaient chevaliers, milites, n
Un rôle des états de Bigorre en i635 ^ énumère ainsi les barons : « Lo senhor de Labedan , de Barbaza , d'Antin , de Ba- «silhac, de Gastelbalac, Deus-Angles, de Benac; lo viconte «d'Aster. Lo senhor de Luc, érigé en baronnie par le roy «Henri IIII en l'an 1699, ^^ adjousté en ce rooUe par déli- «bération des estats du 98 février 1601.?'
' Bulletin d*Auck, \. I, p. li?i.
Un cahier inédit des états, à la date du 17 mai 1675, donne la même liste , si ce n est que le sieur de Barbazan-Debat, reçu en i658, figure entre le vicomte d'Aster et le seigneur de Luc. On y trouve aussi le sieur de Gastelvieiili , créé baron par lettres patentes de Henri IV, en 1696.
Dans ces rôles, le nombre de gentilshommes ayant entrée aux états est à peu près le même qu'en i3oo.
La Bigorre était un comté ; le comte ne pouvait donc tolérer un titre supérieur ou égal au sien. Il y eut plusieurs vicomtes, mais le vicomte de Lavedan prend souvent le simple titre de baron , et le vicomte d'Aster est classé parmi les barons au dernier rang. Le nom de baron dérive du mot germanique bar (vir), «homme par excellence. 9 Autrefois il n'y avait en France que trois baronnies, mais le titre de baron était commun à tous les grands du royaume, soit qu'ils fussent ducs, comtes ou même évêques^ Le titre de baron était si estimé que les fils de France aimaient souvent à le porter. En 1^73, Isabelle, comtesse de Forêt, supplie son très- cher seigneur et haut baron Robert, duc de Bourgogne, de recevoir son fils en l'hommage de sa terre.
LES GENTILSHOMMES. PBR80NBBS,
Dans plusieurs chartes, les barons prennent seulement le nom de la terre. Les simples gentilshommes ajoutaient à leur prénom le titre de « seigneur t) ou persaner de tel lieu. Dans quelques actes on trouve posnarie ou personarie pour «seignewie. v Souvent les noms sont précédés de la particule en, et\a ou fia. On lit dans des actes : t^En Ramon Deus-Angles, (cn'Arnaut de Labeda> madaune na Arnaute, sa molher, et
' A/emo/r4?« (Va iiKi ici . I. I , p. 266.
«madauna na Benatridz, (ilha que es deudit n'Arnaui. » En latin on disait domnus, domna; on dit en espagnol don y dotui, L'affîxe en, très-frëquemment adopté au moyen âge dans les chartes des Pyrénées, ainsi que l'ont remarqué avant moi Scaliger et Marca, n*est jamais employé, suivant Roquefort, dans l'ancien français. En Provence on disait na, même au masculin, et l'a s'élidait devant une voyelle. Dans le manuscrit d'Orderic Vital, édité par le regrettable Auguste le Prévost, Aymar, évéque du Puy, est appelé nAimarus.
LES ABBis LATS.
Parmi les nobles nous placerons les ahhéê lays des Pyrénées. Au dernier siècle on en comptait encore quarante-trois en Bigorre.
Quelle est leur origine'^ Abbé et ^t^uesont deux expressions antithétiques, qu'on s'étonne de rencontrer ensemble. Le mot abbé a pris de nos jours un sens différent de celui qu'il avait primitivement. Abba, expression hébraïque ou plutôt syriaque, signifiait père. Saint Paul et saint Marc l'ont employée en l'accompagnant de l'interprétation latine, pater. C'est de là que dérivent, abbé en français, abbot eu anglais, abad en espagnol, abbaie en italien, etc. Ce titre, d'abord simple titre d'affection, devint plus tard un titre de dignité. Les ecclésiastiques se sont attribué la possession exclusive de cette qualité. On trouve dans des chartes que des ducs et des comtes étaient jadis appelés abbés, et qu'on nommait abbayes des duchés et des comtés. Ménage, après Fauchet, a remarqué que plusieurs gentilshommes, autres que des religieux, avaient pris ce titre. Des rois, des ducs d'Orléans, des ducs d'Aquitaine, se sont fait honneur de le porter. Dans un traité conclu, en 1807, entre Charles roi de Sicile et la république
de Gènes le premier magistrat génois est qualifié abbas jxh puli, «abbé du peuple.»
On retrouve dans le Nord des abbates laici, abbates milites. Voici ce que rapporte un écrivain du xii* siècle * : ç^ Plusieurs « églises de diverses contrées d'Angleterre ont des abbés laïques. « Il est résulté de l'usage et d'une détestable coutume que des ft hommes puissants dans la paroisse, tels que des économes ou «plutôt les anciens patrons de l'église, choisis pour défendre «les droits du prêtre, ont fini par les usurper par esprit de « cupidité. Ils se sont attribué toutes les terres et toute Tau- « lorité extérieure , ne laissant que l'autel , la dîme et les of- « fraudes au curé , presque toujours pris parmi leurs fils ou «leurs proches. C'est pourquoi de tels défenseurs ou plutôt «destructeurs des églises se font appeler abbés, afin de s'em- « parer de tout, du nom et de la chose, aussi injustement de «l'un que de l'autre.»
Dans divers temps et dans divers pays il a pu y avoir des abbés laïques émanant d'origines différentes , quoique une similitude de nom et de privilèges offrit entre eux quelques traits de ressemblance.
Marca, dans son Histoire de Béarn^, pense que l'inféodation des églises de Béarn fut faite par Gharlemagne et par Louis le Débonnaire, pour obliger la noblesse à continuer la guerre sur la frontière, contre les Sarrasins d'Espagne, ce qui était un des motifs du pape Zacharie pour consentir à ces aliénations des biens ecclésiastiques. Marca ajoute que les possesseurs de ces dîmes prirent la qualité d'abbé , « à l'exemple des «seigneurs de France, lesquels, à raison des abbayes dont ils «jouissaient, prenaient le titre d'abbé, que Gerbet nomme en «ces termes abba comités; d'où ces gentilshommes qui possé-
' Silvesler Giraidus, h\net\ Cambr. \. II, c. i?. ^ L. I, r. xxTiii, XIX.
tcdaiont le bien de l'Eglise furent portés à croire qu'il leur 9 était aussi loisible de se qualifier abbés. »
Cette opinion me paratt facile à appuyer. Ainioin ' rapporte que Charlemagne établit dans toute l'Aquitaine des comtes, des ahhh et plusieurs autres grands vassaux près de la nation franque. Il confia à leur courage et à leur sagesse la défense des frontières et le gouvernement du pays.
La mission guerrière donnée à ces abbés me fait penser, avec Cujas, que ce devaient être des hommes d'épée plutôt que des hommes du clergé. Dans les premiers siècles, les élises n'avaient pas le droit d'acquérir sans autorisation; elles s'enrichirent rapidement dès que les legs pieux furent permis et favorisés par les lois et les idées du temps. Saint Ghrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, se plaignent d'un accroissement trop considérable de richesses, qui occasionne une diminution des vertus chrétiennes. Charles Martel, qui était assez fort pour braver le clergé, ne craignit pas de le dépouiller. Les guerres contre les Sarrasins lui offraient d'ailleurs le moyen d'excuser, par la sainteté du motif, ce que la spoliation des abbayes avait d'odieux.
«Charles Martel, dit un de nos vieux historiens^, poussant «avec vigueur les guerres qu'il avait à soutenir, réprima les « petits tyrans qui dans toute la France s'étaient arrogé l'em- «pire; la nécessité le détermina à enlever aux ecclésiastiques «un grand nombre de domaines; il les réunit au fisc et les «partagea ensuite à ses guerriers. 99 Montesquieu et Guizot admettent ce fait comme certain et citent la lettre des évéques à Louis le Germanique en 858, dans laquelle se trouve racontée une étrange légende de saint Euchère. Cet évéque d'Orléans, dans une vision, aurait trouvé Charles Martel livré
' \\ta LiuhvicipUy I. V, c. i.
* Ckrcniron Cenluletue. I. III, p. ûbi.
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R. P. \e[r*:r \ Lor^ju»* 1»?^ Miunr* s^ i-^^ni ivcdu> maînv> di*> F.'^paj^n*^, le p^a de nobte^î^ qui ei:bij.-f-^ au tVr de> conquérants et qui %ouiut garder ia foi 5^ r-{indi: dan> les Pyrénées» • lierchant un refujje <ur ces nionb- ina*:ce>^ible>- l n grand nombre de i>*llji»^ui eipul><-< de l»-ur* clt.*ilre> le> j suivirent. A rôle de la maison de iliomme d»* giieire le moine éleva sa chapelle. Ces petites abbayes se mulûplièrent d'une manière considérable. Dom Yeper en a compté près d^une centaine dans les Astories. L'auteur du manuscrit que j*analyse pense qu'il devait v en avoir autant dans les Pyrénées.
Telle est, selon lui, Forigine des abbés la\s. Charlemagne, frappé des désordres qui pouvaient s'introduire dans cette foule innombrable de petites abbayes isolées, les supprima pour fonder de grands monastères. C'est ainsi qu'il fonda ou qu'il agrandit le couvent de Saint-Savin. Il voulut aussi récompenser les
' Amiala, \o\, 111, an 817.
braves défenseurs de nos frontières, les guerriers qui avaient refoulé les Sarrasins en Espagne et fermé nos montagnes aux invasions. Il leur conféra à titre de bénéfice les abbayes et ermitages abandonnés.
Nos abbés lays des Pyrénées remontent-ils à Charles Martel ou à Gharlemagne? Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il n'existe pas de trace d'une origine plus récente. Ils figurent dans les plus anciens monuments de l'histoire locale. Us sont toujours considérés comme ayant eu la mission de défendre les armes à la main l'entrée des Pyrénées.
Ce qu'il y a de remarquable , c'est la persistance de ces vieilles races et leur fidélité à conserver leurs anciens titres. 11 existe encore beaucoup de familles du nom de Fabas, Babas, Abbadie, C'est d'une des plus anciennes maisons du val d'Azun, de la famille des d'Âbbadie de Sireix^ qu'est sortie la mère de Bernadotte, l'illustre fondateur de la dynastie régnante de Suède.
Les abbés lays possédaient la dtme du village et le droit de présentation à la cure. Sous le règne de Jeanne d'Albret, les abbés y devenus protestants, continuèrent à jouir du droit de présenter le curé catholique. Leur maison, ordinairement rapprochée de l'église, passait pour noble et était exempte de la taille, ainsi que les terres, anciennes dépendances des abbadies. Us touchaient les revenus de l'église, mais ils étaient tenus des frais d'entretien de l'édifice et du salaire des prêtres. Lorsqu'ils gardaient toute la dime pour eux, les paroissiens étaient soumis à une redevance nommée paequère pour subvenir aux dépenses du curé.
Ces abbés, comme laïques, pouvaient se marier et laisser des filles héritières de leurs droits.
' Vuir aiii archives du rMteau de Pau les pièces relatives à cette maison.
Pour ne pas scinder ce que nous avons à dire sur cette catégorie de nobles , nous publierons ici un document qui aurait peut-être dû être renvoyé au chapitre des successions.
Si Ton en croit un vieux titre en latin \ dont la traduction fut déposée en la chancellerie de Navarre, les abbés lays de Béarn et de Bigorre auraient présenté, nu commencement du xiii' siècle, au comte Gaston, une requête dont voici l'analyse :
De temps immémorial, disaient-ils, il a existé une coutume inviolablement observée qui frappe d'inaliénabilité les biens nobles et avitins des abbés lays. Ces biens sont soumis à des substitutions fidéicommissaires perpétuelles. Le chef de la famille ne peut en disposer par donation, testament, vente, échange ou aliénation quelconque, sans l'exprès commandement de l'héritier, qui doit prononcer un refus si l'aliénation projetée n'a pas pour but évident l'avantage et l'amélioration notable de la maison. €e vieil usage local a force de loi , depuis surtout qu'il a été reconnu par le comte Bernard, auteur du for de Bigorre, notamment pour les vallées de Lourdes ou des frontières du Béarn. Cette défense de diminuer l'héritage au préjudice du successeur futur est le seul moyen de sauver les fortunes des dissipations delà prodigalité, surtout dans les pauvres pays de la montagne, où les meilleures familles tombent bien vite si on n'y avise.
Gaston, faisant droit à cette requête, siégeant dans ^a cour de justice, convoquée à Tarbes et composée de juges barons, chevaliers et autres nobles de sa terre, assemblés pour délibérer sur les affaires de ses sujets, sur les intérêts et soulagement du peuple bigorrais, tant en particulier qu'en général, déclare que, voulant conserver entières les maisons et familles des abbés lays, il les maintient dans leurs privilèges, hon-
' Cette pièce existe aux archives de Pau, et nous ne cacherons pas qu'elle pourniit prêter à bien des critiques.
neurs, us et coutumes, coiin, dit-il, qu'il leur soil plus facile ^de venir en aide aux souverains du pays en cas de guerre.» Le principe de Tinaliënabilité des biens sans le consentement de l'héritier et hors le cas d'utilité pour la maison est maintenu , et n'admet que les exceptions suivantes : i^ pour legs pie afin d'assurer le salut de son âme; q** pour sortir de prison; 3* pour fournir à sa famille les aliments nécessaires, nécessité qui doit être constatée par le comte et la cour de Bigorre, afin d'éviter le dol et la fraude; A" pour marier des filles qui courraient risque de se mal conduire; 5*" enfin pour combattre sous les drapeaux de la foi contre les infidèles et les Sarrasins* Les cas d'exception devaient être expliqués et précisés. D'autres droits, et notamment des droits de pacage anciennement concédés sont reconnus aux abbés lays.
Cet acte, passé à Tarbes, en pleine cour et dans la maison comtale, porte la date du U des ides de mai lai/i.