‹ Histoire du droit romainChapitre 10 sur 70 · TROISIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PÉRIODE

Depuis Cicéron jusqu'à Alexandre Scvère.

Section I". — Histoire politique.

Chut*. i,r. — La forme monarchique remplace ta forme rrpit/ilicainr. — Politique intérieure. — Série des empereurs.

Dt ms le temps des Grecques, il était évident «pie la république romaine marchait à sa ruine1, il 11e s'agissait plus que de savoir qui la renverserait et régnerait à sa place , et celle question ensanglanta le monde pendant prés d’un siècle. Dans la république, disait Catilina, il y a deux corps : l’un est faible, et sa tête est plus faible encore; l’autre est plein de force , mais n’a point de tête. Catilina voulut être cette tête , et il périt : ce fui César qui recueillit son héritage.

Dans l’intérieur de Rome , le sénat et les riches disputaient le terrain à la faction populaire ; mais il y arait des plaies qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient fermer. Les provinces murmuraient , et le sénat ne pouvait les protéger contre l’oppression des gouverneurs , dont la plupart étaient

(l) Gaius , iv, 81 et seq., 97, 98. — Festns, v» Cognitor.

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ses membres ; il ne pouvait réprimer les désordres d'une populace effrénée, conduite par différentes factions, qui toutes étaient avides de révolutions et fatiguées du gouvernement actuel ; il ne pouvait diriger avec ordre les assemblées populaires, dans lesquelles résidait cependant l’autorité souveraine et législative ; il ne pouvait concilier la forme du gouvernement républicain avec un empire aussi étendu , et il était souvent réduit à conférer des pouvoirs extraordinaires qui acheminaient les idées et les habitudes vers la théorie monarchique. Enfin, las de sa tutelle importune, les riches et le peuple, Pompée et César se réunirent pour abattre le sénat, sauf ensuite à s’exterminer l’un l’autre pour partager ses dépouilles ; car le sort était jeté, la propriété était mise en question , les riches voulaient tuer les pauvres et les pauvres tuer les riches , et les deux partis, ou plutôt les deux factions des riches et des pauvres, s’étaient déclaré guerre à outrance , où corps et biens devaient périr faute de vaincre : c’était la lutte d’une société nouvelle contre une société vieillie.

A l’extérieur, mêmes dangers. Naguère c’était l’Italie foulée qui avait voulu étouffer Rome, et son admission au droit de cité avait empoisonné le cœur de la république. Maintenant le mal était dans les provinces , elles étaient indignement pillées par les agens de la république. Ce n’était qu’en dépouillant ces misérables péregrins que les nobles ou les chevaliers pouvaient fournir au luxe qu’ils venaient étaler il Rome; et le procès de Verrès était celui de tonte l’aristocratie romaine. V errès fut sacrifié comme une victime abandonnée à la clameur publique ; mais son crime était celui de tous les publicains , de tous les généraux , de tous les gouverneurs de province.

Les provinces romaines , dit Ferguson , étaient moins le domaine de la république que la propriété des particuliers, entre les mains desquels elles passaient successivement de l’un à l’autre. Comme elles n’étaient qu’un dépôt confié par l’état, sans appointemens fixes et déterminés, les gouverneurs étaient censés vivre aux dépens des provinces , et ils

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avaient un droit indéfini de réquisition. Quand une taxe frappait les provinces , les puhlicains en extorquaient le double. Une province fut obligée de payer le tribut à un chef de faction pour sept années d’avance , et le chef de l’antre faction vint, peu de temps après, exiger le tribut comme à l’ordinaire. Sortis de leurs gouvernemens , les officiers de la république revenaient, chargés de dépouilles, acquérir de l’importance à Rome. Si on les changeait trop fréquemment, la rapacité du nouveau-venu croissait en raison de scs besoins , tandis que celui qui s'était engraissé du sang des provinciaux retournait tranquillement à Rome corrompre ses concitoyens; si on les continuait trop longtemps dans leurs pouvoirs , ils acquéraient la force de monarques puissans, ils s'emparaient de l'esprit des armées , et ils trouvaient dans le nombre de leurs soldats et dans leurs richesses des ressources suffisantes pour faire la guerre à l’état. Jules César montra quel usage on pouvait faire d'un territoire étendu, confié pendant une longue suite d'années au gouvernement d'une même personne. La république avait souvent été ébranlée par les désordres intérieurs de la capitale , mais elle succomba irrévocablement sous les coups qui lui furent portés des provinces.

Tels furent les caractères qui dominèrent dans celte effroyable guerre civile qui dura soixante ans , et desquels devait surgir un monde nouveau. L'intelligence individuelle s’y développa avec fine grande activité ; mais le principe qui fait vivre les sociétés humaines, la sûreté, avait disparu: à plus forte raison, la fixité politique était-elle un bien perdu. Cette république , conduite autrefois par des principes de mœurs, de politique et d'administration , si constans et si fermes , ne se ressemblait plus : c'était un vaisseau flottant au gré des vents , sans pilote , sans gouvernail , dont la direction était abandonnée à qui voulait la prendre; il suffisait, pour qui l’osait saisir, qu'il laissât espérer et qu'il persuadât qu'il pouvait garantir du naufrage cc vaisseau épuisé par de continuelles agitations.

Ce fut ainsi que les Gracqucs gouvernèrent Rome en

310 HfTRODUCTIOir.

fouveiaing; ce fut ainsi que Marius, soldat habile mais grossier, devint le tyran de sa patrie; que Sylla devint encore plus puissant que Marins, qu'il fut nommé dictateur pour un temps illimité , et, en cette qualité, chargé de rétablir l'ordre dans la république. Son essai fut cruel ; mais la terreur était alors un moyen à l'usage de toutes les factions. Pendant soixante ans on expropria , on dressa des liftes de proscription; et l'erreur de Sylla fut si déplorable, que l’expérience prouva qu'il n'avait pris qu'une demifnesure dans ces effroyables proscriptions qui font frémir tpute àmc honnête: tant il est vrai que l'extermination est un moyen politique autant inefficace qu'il est digne de haine !

Le triomphe de Sylla avait été hors de Rome la victoire dç Rome sur l’Italie , et dans Rome la victoire des nobles sur les enrichis, sur les chevaliers et sur la plebs. Serlorius, Spartacus avaient succombé; mais un élève de Sylla, l’heureux Pompée , devenu si grand à si bon marché, détruisit l’qeuvre de son maître: il était l'organe, le représentant d’un parti moyen, qui ne voulait ni de la tyrannie dos nobles , ni de celle de la populace. Il s’unit avec César, organe secret et rusé du parti populaire , et tous deux réduisirent le sénat à cette extrémité, qu'il n'eut plus d’autre ressource que de conférer la suprême puissance à Pompée «t de s’identifier aven le parti des enrichis. César laissa taire Pompée, sacrifia Catilina, et vint préparer dans la Gaule , avec une étonnante profondeur de génie , la destruction de la république, comme un autre César fut depuis essayer la môme œuvre en Egypte.

Ainsi donc Pompée rendit au peuple une partie de l’influence que lui avait ôtée Sylla ; il rétablit la puissance trihuniticnne ; il rendit communes à l’ordre des chevaliers les attributions judiciaires que Sylla avait réservées au sénat Cet ordre intermédiaire devint l'arbitre de la république. César se prêta patiemment à tous ces arrangemens; et quand la république ne fut plus représentée que par Pompée , sur te tête duquel on avait accumulé honneurs, dignités, pou-

INtftQBUGTiON. zVt

Voira et missions extraordinaires (i), alors César disputa la place à Pompée, à son collègue, en triumvirat, et l’on sait ce qu’il en advint à Pharsalc.

César, un des plus grands génies de l’antiquité , avait commencé sa carrière par conspirer. Ce moyen n'ayant pas satisfait son ambition , il se (il homme de guerre pat calcul politique, et il se plaça à côté d’Alexandre et d’Annibal ; il conquit l’empire à la tôte de ses légions , et il fut porté sur les épaules du peuple dont il avait caressé les

fiassions pendant tant d'années. Son avènement au pouvoir ut le triomphe de l’ordre public et de l’égalité sociale, la réactiondcs provinces foulées contre l'orgueilleuse noblesse de Rome. Il fit donner le droit de cité romaine à la Gaule transpadane; il posa la première pierre du gouvernement militaire qui fut organisé par son successeur; il réforma le calendrier, porta ses regards sur la législation, et voulut la réduire pour tout l'empire en nn code uniforme, autre garantie d’égalité ; mais, avant d’avoir consommé son grand travail de nivellement politique, il mourut assassiné par les nobles, parBrulus. Le peuple le pleura, le monde fut consterné, et son fils adoptif put facilement réclamer son héritage.

Auguste conserva par la profondeur desapoliliqueeeque César avait conquis par l'éclat et la force de son génie. Sa dissimulation , son triumvirat avec Antoine , sa victoire sur ce dernier, ses proscriptions, dernier essai du système de la terreur, son habileté pratique dans le gouvernement, lui assurèrent le rang de fondateur de l’empire. C’est à lui que commence là substitution permanente du système monarchique au système républicain. Comme Pompée, Caton et

(t) « Fallut-il faire la guerre A Sertoriu», » dit Montesquieu,» ou * en donna le commandement A Pompée. Fallut-il la faire A Mithri- • date, tout le monde cria: Pompée. F.ut-011 besoin de faire venir • des blés A Rome, te peuple crut être perdn si on n’en chargeait « pas Pompée. Veut-on détruire les pirates, il n’y a que Pompée. • César veut-il tout envahir, le sénat crie A son tonr et n’espère pin* • qu’en Pompée. » (Grandeur iet Romains.)

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les principaux soutiens du sénat avaient succombé sous le premier César; ainsi Brulus, Cassius , l’héritier de Pompée, Antoine et Lépide succombèrent sous Octave, et il resta seul maître de l'empire depuis l'Euphrate jusqu’à l'Océan britannique. 11 resta sans rivaux, et après avoir débuté par de sanglans sacrifices à son intérêt , il se montra pendant quarante ans modéré , habile h gagner les cœurs et à faire oublier son usurpation.

Un fait immense sc développait alors : c'était l'influence du pouvoir militaire sur le gouvernement civil. La violence des armes avait été pendant bien des années la ressource des factions. Cette funeste expérience apprit à Pompée , à César, à Auguste le chemin de la dictature et de l'empire ; et Auguste , demeuré maître du champ de bataille, comprit que son pouvoir n’était appuyé que sur la prépondérance militaire, et que ses successeurs n'auraient d’autre ancre de sûreté que la puissance des soldats. En conséquence , sa politique eut deux objets principaux: d’organiser un gouvernement militaire avec une constitution civile, et d’éviter l’occasion de nouvelles guerres et même de nouvelles conquêtes.

Pour accomplir ce double but , Auguste ferma le temple de Janus, et il garda cependant une armée permanente. Il avait tout prodigué pour plaire à celte armée et pour l’assujettir à ses volontés ; il voulut garder toujours en ses mains la foudre effrayante du pouvoir militaire, et il consomma ainsi l'œuvre difficile d'un établissement fondé sur l'armée en un temps de paix qui dura plus d'un demisiècle : la constitution ne devint réellement militaire qu'après Néron. Quant à l'extérieur, Auguste pensa que l’étendue de l'empire était assez grande , qu'il y avait assez à faire de conserver l'intégrité du territoire légué par la république, et qu’il ne fallait pas compromettre au sort d'une bataille , ni aux caprices d’une année séduite par son général, la monarchie naissante. Ajoutez à ces combinaisons le soin que prit sa politique de disperser en privilèges municipaux la liberté jadis concentrée dans les murs de Rome ,

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et de disséminer ainsi l’esprit d’indépendance dont le foyer embrasait si souvent naguère la capitale.

Tous ces calculs réussirent à merveille au grand profit de la civilisation et de l'humanité. Ce que le monde demandait c’était un maître , et il l’avait trouvé. L'unité monarchique avait remplacé une oligarchie émeutière ; l'ordre régnait à la place d’une trop longue anarchie ; l'industrie pouvait espérer de recueillir le fruit de ses labeurs ; la liberté politique avait péri , mais le monde s’en réjouissait, car cette désolante liberté avait saccagé le monde pendant soixante ans , et l'on préférait à une liberté trompeuse la sûreté , ce premier besoin de l'homme civilisé , la sûreté qui , depuis si long-temps , avait disparu de la terre. Ainsi plus tard nous avons vu la France applaudir à l’usurpation du 18 brumaire. Le bien-être moral et matériel renaquit donc avec l'empire ; la confiance en un avenir plus heureux gagna tous les cœurs ; l'esprit humain déploya avec délices scs plus riches facultés ; et ce qui prouve combien la sûreté croissait tous les jours, c'est que les maisons, les terres, soit à Rome, soit en Italie, soit dans les provinces, augmentèrent rapidement de valeur et s’élevèrent à un prix très considérable.

Les quarante-trois ans du règne paisible d’Auguste rendirent facile à Tibère la succession à la dignité impériale. La vieille nationalité romaine n’était plus que de l’histoire, en ce sens que l'influence de la ville do Rome avait passé dans les camps peuplés d'hommes pris dans toutes les parties de l'empire. Les anciennes familles romaines étaient presque toutes éteintes , dégénérées ou avilies. Un fantôme de liberté conservait cependant un fantôme de dignité au sénat et aux grandes charges de l'état; mais la première qualité que dut avoir désormais le chef de l’empire dut être celle de bon soldat. Tibère avait été général distingué; la famille impériale comptait aussi des chefs du plus haut mérite : Agrippa , Drusus , Gcrmanicus. Caligula avait commencé par déployer de grands talens ; j’en dirai autant de Claude et de Néron. Galba , Othon ,

au

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Vitellius vinrent éclipser sous la pourpre leur réputation militaire. Vcspasien, après s'être fait remarquer dans lea camps , rétablit les finances , la discipline, les beaux-arts et le commerce ; il rappela le règne d'Auguste ; il embellit Rome , releva le Capitole , construisit le Colisée, le temple de la Paix. Titus fut d'abord un héros, puis sc montra plus grand encore en corrigeant ses vices et régnant par la justice. Oublions Domitien , et reposons nos souvenirs sur Nerva , surTrajan , sur Adrien , sur Antonin le pieux , sur Maro-Aurèle. Quelle succession de princes ! elle console de rencontrer après eux Vérus et Commode. A dater de Pertinax, l’influence militaire alla toujours croissant, et montra déjà la tendance inévitable de tout gouvernement de ce genre à dépérir en anarchie militaire. Il y eut quatre prétendant à l’empire, tons élevés sur les bouchers de leurs soldats. Scptime Sevère fut le plus habile homme de guerre de son temps et défit tous se^ rivaux. Caracalta, Géta, Macrin , le seul avocat qui parvint à l’empire , Klagahale firent gémir la terre ; mais on retrouva dans Alexandre Sevère esprit, talens, courage, mœurs régulière», bonté parfaite , enfin un prince accompli : il fut tué par un soldat golb, par Maximin, qui lotit regretter amèrement.

Une chose est à remarquer : c’est que la qualité de romain n’est plus nécessaire pour arriver même à l’empire. Des empereurs que nous venons de nommer, un grand nombre étaient de famille romaine , mais les autres étaient de toute race ; et1 cette altération de mœurs eut une si grande influence sur ledvoit , qu’elle fit communiquer à tous les sujet» de Pempire le droit de cité (an de J.-C. ai»).

En résumé , la tyrannie , dans le sens que les- anciens’ attachaient à ce mot', avait succédé à la liberté; cependant beaucoup d'institutions ancienne» surnagèrent. Ainsi, par exemple, le principe d’élection avait été sauvé; car on ne songea dans aucun temps à appliquer à l’empire le principe de l'hérédité légitime. La puissance impériale était considérée comme purement personnelle, et tous les acte» dèTemjxfreuv devaient être ratifié* apfèsxa mort par

Introduction’. ai s

lè sénat. A là vérité , lorsque l’empereur ne périssait pas dé itiort violente , sou héritier naturel ou adoptif lui succédait presque toujours , surtout si du vivant de l’empereur il avait été considéré comme héritier présomptif ; mais cependant, dans le cours de cette période , on ne vit que trois fois le fils légitime de l’empereur succéder à son père. Le corps électoral était le sénat, le peuple, l’armée. Quant au sénat , on sait combien alors il était corrompu ; César l'avait peuplé d’étrangers. Le peuple était une populace vénale , avide de pain et de spectacles; l'armée était acquise à tout chef habile ou à ton (homme qui achetait ses suffrages. Si le principe d’hérédité eût été régulièrement admis, bien des maux auraient été épargnés au genre humain ; mais on s’accordait sur l’unité de pouvoir et non sur la fixité de cette unité.

Nous pensons que le» historiens contemporains qui noui ont transmis les souvenirs de l'empire ont quelquefois altéré la vérité et flétri à plaisir le caractère des empereurs. Une dépravation pareille à celte qu'a peinte Suétone est difficile à croire , et l’on voit trop dans Tacite l’aristocrate qui écrit sous la préoccupation de ses regrets politiques. A Home, l'aristocratie seule était républicaine; le peuple était partisan de l’empire , parce que l’empire était fondé sur l’égalité des dtoils. Or, I histoire contemporaine n’a été écrite que par l’aristocratie ; ni le peuple , ni les soldats n’ont écrit leurs mémoires. Les prorinces préféraient aussi l’empire à la république, et voilà pourquoi il y eut souvent dé sanglans débats pour 1a succession au trône, mais qu’il n’jf en eut jamais de sérieux pour le rétablissement du régime républicain. Les souvenirs des guerres civiles véourént1 long- temps dans l’esprit des peuples ; la poésie a consacré la consternation du monde à la mort do César, et une ville seule, Home, avait intérêt au rétablissement de la république ; car, pour le reste de l’empire, il n'eut qu’à goûter les bienfaits de la hiérarchie, de l’ordre public , de la subordination , en échange des mille maux qu’on avait endurés sous un autre régime. Quantaux mœurs privées de quelques empereurs, elles n’étaient pas plus dépravées que celles des

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