CHAPITRE XV
■Aimv t
Wellington représente TAngleterre dans les conseils des alliés à Paris. —Il se rend à Madrid et de là, par la France, en Angleterre. —Brillante réception que lui fait le Parlement.— Enthousiasme du peuple. —Récompenses nationales.- Le duc est envoyé dans les Pays-Bas pour étudier le système de défense de cette contrée. — Il jette à Paris les bases d'un arrangement pour l'abolition de la traite des nègfres.— Il remplace lord Castlereagh au congrès de Vienne. — Napoléon quitte llle d'Elbe.— Sa marche triomphale sur Paris. — Préparatifs des alliés. — Ouverture de la campagne. — Batailles de Ligny et des Quatre-Bras. — Waterloo. — Observations critiques sur les mouvements des armées belligérantes.— Examen des fautes reprochéeftpar Napoléon à Blticher et à Wellingfton. — Retraite de Tarmée française. — Marche des alliés sur Paris. — Ck>Ddulte généreuse de Wellington à regard du peuple français. — Sages conseils qu'il fait prévaloir. — Abdication de Napoléon. —Entrée des alliés à Paris. —Avènement de Louis XVIII. — Traité de Paix. — Occupation du territoire français par 150,000 alliés.— Wellington nommé commandant en chef de cette armée. — Il retourne en Angleterre où les plus grands honneurs lui sont rendus.
Le rôle politique de Wellington, après les événements de 1814, devint aussi important que Tavait été jusque-là son rôle militaire. Les cabinets étrangers demandaient ses conseils ou les recevaient avec déférence. Plus rien d'important ne se faisait sans sa coopération.
Quatre jours après son départ de Farmée, il fut envoyé à
Paris comme ambassadeur de la Grande-Bretagne, chargé de concourir aux mesures que réclamait la dissolution de l'empire français; mais à peine investi de ces nouvelles fonctions, il dut se rendre en toute hâte à Madrid (i) pour aplanir les difficultés survenues entre la nation espagnole et son nouveau souverain. La correspondance du duc prouve qu'il était peu satisfait des mesures réactionnaires prises à Fégard des membres libéraux des Cortès, ainsi que de l'hésitation que témoignait Ferdinand à donner aux Espagnols la constitution qu'il leur avait promise par son décret du 4 mai. Ses démarches pour obtenir cette concession nécessaire au bonheur de la nation espagnole, restèrent infructueuses; mais il eut la satisfaction d'atteindre le but principal de son voyage, en empêchant la guerre civile d'éclater (2).
Pendant son séjour à Madrid, Wellington donna d'excellents conseils au ministre de la guerre pour la réorganisation de l'armée nationale (3). Il s'employa très-activement aussi pour engager Ferdinand, dont les sympathies étaient acquises aux Bourbons de France, à conclure une alliance étroite avec la Grande-Bretagne (4). Enfin, la veille de son départ, il adressa au roi un mémoire que don Miguel de Âlava remit au duc de San-Garlos, « mémoire très-remarquable, dit un his- « torien espagnol (5), et plein d'excellents conseils de toc( lérance et de bonne administration. Mais ceux qui ne a voulurent point écouter ces conseils, Wellington présent,
(1) Voir M Utlre du 9 mal, au comte de Lluerpool^ où II dil : « Je me propose d'ANcr i Xadriil pour c^ngai^er tous les parti» k dire plus modérés, à adopler une constilutiea pla* facile d^ns l« pratique et a contribuer ft la paix et aa bonbeur de la nation. ».
Wellington arriva à Paris, le «4 mai, à Toulouse le 13, et â Madrid le 24. 11 qitliu cette dernière ville le 5 Juin.
(2) Voir sa lettre du 25 mai, à Chartes Stuart.
{i) Voir sa lettre du 2 Juiu, au ministre de ta guerre.
(4> Voir le Mémorandum adressé par le duc au roi Ftrdlnané,
(5j (iomle TOBkMO, t. V, p. 494.
« le voudraient encore moins en son absence, et lorsqu'il « serait déjà loin. Le mémorandum fut donc enfoui dans les « cartons des secrétaires comme chose de nulle valeur. »
Wellington à son retour de Madrid s'arrêta quelques jours à Bordeaux, où il prit congé de sa brave armée, dans un ordre du jour très-simple et très-digne (i). Il chargea lord Dalhousie de tous les arrangements relatifs à l'embarquement des troupes, et se rendit ensuite à Douvres, où il arriva le 25.
Des milliers de curieux, avertis de son retour, s'étaient portés sur ce point et lui firent une réception des plus enthousiastes (2). Sa présence à Londres produisit une sensation immense. Pendant plusieurs jours, il fut Tobjet de toutes sortes de manifestations populaires, auxquelles voulurent s'associer les grands corps de l'État et les princes alliés réunis en ce moment dans la capitale de la Grande-Bretagne (3).
Le 28 juin, une cérémonie imposante eut lieu pour la réception du duc à la Chambre des Pairs (4). « Vos exploits ilti lustres, dit le lord chancelier, ont attaché Timmortalité au c< nom de Wellington et porté la gloire du pays à une hauteur
a sans exemple dans les annales de ce royaume Ils ont
(c eu pour résultat final d'assurer la paix, la prospérité et la <c gloire de la Grande-Bretagne, tandis que, d'un autre côté, « l'exemple de Votre Grâce a excité les autres nations de <( l'Europe à faire de grands efforts pour se soustraire à la « tyrannie et recouvrer leur indépendance. »
Le duc, visiblement ému et comme intimidé par ces éloges
(1) Orcfrf du U Juin.
(2) Voir VJnnual regttter 1814 et Stocqurlri, 1. 1 , p. 342.
(3) Les hôlet Illustres de la Grande-Bretagne étalent alors : Pempercur de Eussie, le roi do Frusse. quelques proches parents de ces souverains, le prince d'Orange, le chef des cosaques Flatoir et le maréchal Biticher, qui |i«rtagealt arec Wellington les honneurs de la popularité.
(4) Les honneurs de la pairie avalent été conférés en mémo temps aux meilleurs généraux ct« Wellington : Ilopo, Graham, Cotton, Hlll 6i Beresford.
fit au lord cliancelier une courte réponse, empreinte de ce caractère de simplicité modeste qui distingue tous les écrits et Coûtes les actions de l'illustre général : a Quelque grandes, i< dit-il, qu'aient été les difficultés contre lesquelles j*ai eu à a lutter, les moyens de combattre ont été suffisants pour surcc monter ces difficultés, et je crains, à cause de cela, de ne a pas mériter votre faveur autant que je le souhaiterais. Mais « si mon mérite n'est pas grand, ma reconnaissance est sans « bornes, etc...... »
La femme du duc de Wellington et sa vieille mère, qui assistaient à cette mémorable séance, eurent peine k cacker leur émotion. Quelle mère, quelle épouse n'eussent pas été attendries au magnifique spectacle d'un peuple décernant de pareils honneurs à l'objet d'une si vive et si légitime affection (i) !
Le prince régent, ne voulant pas rester au-dessous de l'enthousiasme général, conféra au libérateur de la Péninsule le titre de duc et marquis du Royaume-Uni, et les Chambres des Lords et des Communes, pour le mettre à même de soutenir dignement ce titre, lui votèrent à l'unanimité une somme de 500 mille livres sterling. Non contentes de cette manifestation, les Communes résolurent de lui donner la plus haute marque de respect et d'approbation qu'un citoyen puisse obtenir. Elles lui adressèrent des félicitations, et envoyèrent une députation pour le congratuler sur son retour en Angleterre (2).
Wellington ayant manifesté le désir de répondre en personne à la Chambre, celle-ci le reçut en audience solennelle le l""' juillet (3). Â son entrée, tous les membres, en grand
(1) Voir, pour Ict détails de coite cérémonie, VJnnuai regUier «1 les Jmnais ofPmriU^ meni.
(2) Cette motion, faite le 27 Juin par lord CaïUereagh, «nii été votée i PanaBlmlté.
(3) Tolr les détails dans Pou vragc de Souysbt» t. VI« p.
costume, 86 levèrent en poussant des hourras énergiques. Un fauteuil avait été placé pour lui à côté du président. Quand les députés se furent rassis, le duc se leva. Il remercia rassemblée des efforts prodigieux qu'elle avait faits pour soutrair la guerre; et comme à la Chambre des Liords, il as- « socia $e$ braves amis les généraux et sa vaillante armée » au triomphé que lui décernait en ce moment la nation, par Torgane de ses mandataires. Le président se leva ensuite et, dans un discours chaleureux, fit leloge des travaux et surtout du caractère de Wellington. « On ne peut, dit-il, assez admirer ce cet esprit généreux et sublime, qui inspirait une confiance « sans bornes aux soldats et leur apprenait qu'un jour de « bataille était pour eux un jour de victoire; ce courage <c moral et cette force patiente qui, dans les temps périlleux, (c alors que Tobscurité et le doute accablaient les esprits c< ordinaires, demeuraient inébranlables; et enfin cet ascenc< dant de caractère qui, unissant Ténergie de nations rivales ce et jalouses, dirigeait à son gré le destin et la fortune de c< puissants États. »
Après ce discours, les membres des Communes se levèrent de nouveau, et Thuissier reconduisit le duc jusqu'à la porte.
Le 9 juillet, le conseil communal de Londres offirit à Wellington un banquet splendide, à la fin duquel on remit à l'illustre capitaine une épée renfermée dans une boite d'or.
Les temps étaient bien changés! Ce même conseil, si enthousiaste maintenant, avait fait en 1810. une démarche auprès du roi pour priver le vainqueur de Talavera de la récompense due à ses services et à ses talents militaires...
Pendant son séjour en Angleterre, toutes les fois que Wellington se montrait en public, les rues se remplissaient de monde sur son passage, les fenêtres se garnissaient de figures animées, les gamins se bûchaient sur les toits, et les mères
élevaient leurs jeunes fils sur les bras pour leur faire voir rhomme que tout le pays admirait (i).
Wellington se montra touché et reconnaissant de ces ovations, mais n'en fut point ébloui; son caractère simple et réservé le mettait à Tabri des atteintes de Forgueil et des hallucinations de Tamour-propre. G*est le guerrier le moins vain et le moins théâtral qui ait jamais existé.
Après quelques semaines de séjour en Angleterre, Wellington se rendit dans les Pays-Bas afin d'arrêter les bases du système de défense de ce pays (2). On lui avait adjoint les colonels Pasley, Chapman et Carmichaël Smyth. Il parcourut avec eux la frontière belge depuis Ostende jusqu'à Dinant. A la suite de cette reconnaissance, faite dans les premiers jours du mois d'août, le duc se rendit à Paris, d'où il adressa, le 22 septembre, à lord Bathurst, un mémoire très-étendu, qui a servi de point de départ à l'établissement des forteresses méridionales des Pays-Bas.
Ce mémoire toutefois n'est pas ce que le général anglais a fait de mieux. Il consacre le principe de la dissémination des forces, connu sous le nom de système de cordon. On ne dirait pas qu'il émane du stratégiste qui avait si admirablement défendu le Portugal par la concentration des troupes alliées sur Lisbonne.
En arrivant à Paris (le 24 août), Wellington se mit en rapport avec le prince de Bénévent pour jeter les bases d^une convention, entre la France et l'Angleterre, au sujet de la traite des nègres.
(1) SHEBEI, t. Il, p. 344.
(2) Il «lultu Londres le 8 août ; le 24, il fat préseaté en audience solennelle à Looie XVlfl.
L*opinion en Angleterre s*était fortement prononcée contre ce trafic abominable (i), que Wilberforce avait si souvent et si énergiquement flétri dans le Parlement.
En France, il y avait beaucoup moins d enthousiasme pour la cause des noirs , parce qu*on attribuait les intentions philanthropiques de la Grande-Bretagne à une certaine jalousie commerciale et à son désir de garder le monopole des denrées coloniales (2). Louis XVlll se montra aussi très-réservé sur cette question (3); en conséquence, Wellington ne put obtenir qu'une partie de ce que son gouvernement désirait (4).
Le duc resta à Paris jusqu'à la fin de janvier 1815. A cette époque , il reçut l'ordre d'aller remplacer , au congrès de Vienne, lord Castlereagh, appelé en Angleterre pour l'ouverture du Parlement (5).
Wellington accepta avec plaisir cette mission, qui l'éloignait d'une ville où le sentiment général était hostile à la Grande-Bretagne (e).
Les travaux des plénipotentiaires, bien que commencés
(1) Letirt d€ fTelt/ngton à ton frère Henri, l^ndres» 20 Julllel IttU. vuir aussi s« lettre du 4 août , au duc de San Carlos, où il dit « que toute PEuropc commençait k voir la traite dfs m nègres avec horreur. •
f2) Paris . 31 août 1814, à Ch. ViUters, et 8 octobro, à fTitàerforce.
(3} Voir la lettre du 15 septembre, de IVellington à ff^ liber force.
(4) La question au reste devait être traitée a Tond par ce congrès de Vienne ; m^is le congrès fut dissous avant d^avolr donné satisractiou aux abolltfonnistes.
En 1823, au congrès de Wrone, ils revinrent de nouveau à la charge, sans obtenir plus de résultat, n C'était une chose sinf^uliOre, dit ChAteaubriand,que la persévérance du cabinet de Satnt-Jamcs A introduire dans tous les congrès, au milieu des questions les plus vives et des intérêts les plus actuels, cette question de la traite des noirs, incidente et éluii;née. L'Angleterre avait peur que le commerce auquel elle avait renoncé à regr t ne tonibJt entre les malus d'une autre nation ; elle voulut forcer la France, l'Espagne, le Portugal, la Hollamlc :) changer subitement le régime de leurs colonies, sans s'embarrasser si ers fEUts étaient arrivés au degré de pri^paration morale où l'on pouvait donner l.i liberté aux nègres, en abandonnant â la grâce de Dieu la propriété et la vie des blancs. » Congrès de yérone, 1. 1, p. "H.
(5) Il arriva â Vienne le 5 février.
(6) 8T0GQUILEI, 1. 1, p. 359.
depuis le mois d'octobre, étaient encore peu avancés. Wellington y prit une part active, et se fit remarquer par sa modération non moins que par la sûreté de son jugement.
Le duc trouva, dans les notes qu'on lui avait remises, un mémoire de Tamiral Martin sur la nécessité de détruire les bassins d'Anvers. Jugeant cette mesure inutile et de naturel compromettre la bonne réputation de l'Angleterre dans ks Pays-Bas , il écrivit à Castlereagh (i) pour savoir ce que pensait le gouvernement. On convint d'en référer à la cùmmûsion des rivières, qui, peu de temps après, fit un rapport dont les conclusions étaient favorables à la ville d'Anvers. Peut être que, sans l'intervention du duc, le congrès se serait arrêté à une solution toute différente. La Belgique gardera un souvenir reconnaissant de ce précieux service rendu à son commerce maritime.
Le congrès était sur le point de terminer ses travaux quand, le 7 mars, Wellington reçut avis delordBurgherst que Napoléon avait quitté l'ile d'Elbe (i).
Cette nouvelle, arrivée le même jour au prince Metternich par la voie de Livourne, jeta les souverains et les diplomates alliés dans la plus grande perplexité. Le lendemain, une autre dépêche annonça que Bonaparte était débarqué en France et marchait sur Paris. Personne ne douta plus dès lors que les armées fidèles de Louis XYIII ne parvinssent à réprimer la folle tentative de réchappé de l'ile d'Elbe.
Les choses cependant prirent une toute autre tournure.
Avec un millier de braves seulement. Napoléon avait touché la terre de France, où l'appelaient les vœux du peuple et
(1) Le 3 mal «815.
(2) Lettre de /yettington à Catttereagh, 12 mars 1815.
— Solde l*armée. Labédoyère était venu se jeter dans ses bras à Grenoble, et le maréchal Ney, au mépris de ses devoirs et de sa parole, entraîné par Télan irrésistible de sa troupe et doqnioé lui-même par un sentiment dont il ne se rendait pas compte, avait livré à son ancien maître les clefs de l'importante ville de Lyon. Depuis cette ville jusqu'à Paris, la marche de Napoléon ne fut qu'une suite de triomphes. Il entra dans sa capitale le 20 au soir, et remonta sur le trône sans avoir versé une goutte de sang. Les Bourbons avaient mis sa tête fi prix, et un sous-préfet, nommé Buguet, se vanta publiquement, dans une brochure écrite en 1816, d'avoir été choisi par M. de Blacas pour assassiner l'usurpateur. Misérables moyens employés par tous les gouvernements qui sentent leur faiblesse et leur impopularité. Il suffît au prisonnier de l'île d'Elbe de se montrer pour reconquérir le trône et l'armée , et telle fut la rapidité avec laquelle s'opéra cette merveilleuse révolution, que Louis XYIII eut à peine le temps de se réfugier en Belgique.
La France n'aurait pas abandonné ainsi le roi qu'elle avait reçu naguère avec transport, si ce roi et sa cour avaient su oublier et pardonner. Mais au lieu de tenir compte au règne précédent de ses travaux utiles et de sa gloire noblement acquise, ils poursuivirent d'une haine stupide des hommes dont le seul tort à leurs yeux était d'avoir servi avec courage et fidélité la catise de rusurpateur.
Il n'y a pas d'humiliation que les braves soldats de l'empire ne dussent essuyer. En rentrant dans Paris, l'épée teinte du sang des alliés, ils virent la capitale de la France prodiguer à leurs ennemis l'encens de la bassesse et de la flatterie. Les maisons étaient pavoisées, les cloches mises en branle, et les balcons garnis de curieux comme aux jours de fête et de triomphe.
Quelques femmes, la honte de leur sexe, se jetèrent publiquement dans les bras des cosaques ; les salons et les bou-
doirs eurent de gracieuses attentions pour les vainqueurs titrés ; les théâtres et les lieux publics accueillirent les généraux alliés par des applaudissements ; l'Institut lui-même alla féliciter Alexandre et lui porter le tribut « de son amour et de son admiration. » Des barbares auraient eu plus de pudeur!... Et comme s'il ne suffisait point que la cour et le gouvernement montrassent de viles complaisances pour les souverains alliés, que les hautes classes de la société accueillissent avec transport les ennemis de la France, que les Fontane, les Séguier, les Lacretelle, les Garât, les Villemain fissent assaut de bassesses, que la garde nationale de Paris donnât une épée d'or et un banquet au général Sacken ; il fallut encore, pour surcroit de honte, qu'à la tourbe des intrigants et des adorateurs de la puissance, on vit se mêler lesBerthier, les Augereau, les Soult, les Marmont,Ies Victor, les Suchet, les Oudinot, les ducs de Trévise et les princes d'Essling, tous ces noms glorieux que l'armée avait confondus si longtemps dans le même respect et la même admiration. Cette absence de caractère et de dignité exaspérait les patriotes et surtout les militaires. En revanche, elle servait admirablement les desseins de la cour, dont l'unique préoccupation était de ravaler ce qui avait fait la force et la gloire du régime précédent. L'armée devint l'objet de ses premières persécutions. Insensiblement on la réduisit à 140, à 100, puis à 80,000 hommes; la marine descendit au niveau de celle de la Hollande et de la Suède; les places fortes ne furent plus entretenues; les arsenaux, les dépôts de remonte, les établissements de l'armée et de la flotte périclitèrent; et le roi, n'osant confier sa garde à des soldats français, s'entoura de régiments suisses. Les braves et vigoureux officiers de l'empire furent mis à la demi-solde, et remplacés par de jeunes officiers sans titres, ou de vieux gentilshommes dont le seul mérite était d'avoir émigré. Le comte d'Artois réintégra de son propre mouvement des hommes destitués comme
•lâches ou ineptes sous le régime précédent. Le général Dupont, si tristement célèbre par la capitulation de Baylen, devint ministre de la guerre ; les Laborie et les Bourienne obtinrent les premières faveurs de la restauration, et, chose véritablement honteuse, la famille de George Cadoudal reçut des lettres de noblesse! On introduisit dans les rangs de Tarmée les fauteurs de tous les partis qu'elle avait détestés et combattus. La Légion d'honneur fut avilie par des choix indignes et par une scandaleuse prodigalité. On remplaça , sur toutes les croix, l'effigie de l'empereur par celle de Henri IV, et pour humilier davantage encore les vieux serviteurs on nomma l'abbé de Pradt grand chancelier! On eut même la pensée de supprimer la Légion d'honneur comme ordre militaire, et de rendre à l'ordre de Saint-Louis sa splendeur primitive. Mais on recula devant cette énormité comme devant le projet de réduire de 800 le nombre des orphelines de la Légion d'honneur réunies aux Barbeaux et aux Loges. On essaya aussi, mais sans succès, de rendre les écoles militaires accessibles seulement aux fils des généraux et des officiers supérieurs, afin d'en exclure ceux des pauvres militaires qui avaient servi l'empire avec le plus de fidélité et de désintéressement.
Cette haine aveugle de tout ce qu'avait créé, protégé, glorifié le régime précédent se révélait dans les moindres actions du pouvoir. Ce n'était rien pour lui d'avoir transformé la cocarde tricolore en emblème factieux, d'avoir changé les numéros illustres des régiments, d'avoir substitué des drapeaux vierges aux aigles déchirées d'Âusterlitz et de Borodino, d'avoir condamné les vieux officiers à un état voisin de la misère, et pris à leur égard une foule de mesures vexatoires ; ce n'était rien d'avoir avili la Légion d'honneur, d'avoir voulu chasser de leurs asiles les orphelines de la bravoure française, et d avoir essayé de proscrire le fils du peuple des écoles créées pour lui ; ce n'était rien d'avoir frappé l'ar-
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mée dans ses sentiments les plus chers et d'avoir tari la* source de sa grandeur et de sa force, en supprimant la coih scription : il fallut encore expulser de Thôtel consacré à la vieillesse et aux souffrances militaires, une foule de soldats mutilés sur les divers champs de bataille de FEurope. Oui, la restauration poussa Tindignité au point de renvoyer 2,500 invalides, les uns sans pensions, parce qu'ils étaieol nés sur les territoires enlevés à la France^ et les autres zfpt des pensions illusoires, quoiqu'ils appartinssent à Télite de l'armée française.
 toutes ces infamies venaient se joindre de petites vexations qui entretenaient la haine des militaires et des patriotes contre le régime nouveau.  la cour, les nobles de l'empiit étaient proscrits comme indignes ; les femmes mêmes des maréchaux ralliés s'v trouvaient en butte aux sarcasmes des vieux gentilshommes et des marquises de l'ancien régime. On obligea les soldats à fréquenter la messe et le confessionnal; on leur fit des théories sur le catéchisme, et on introduisit dans les régiments des aumôniers avec le titre de premier capitaine. On poussa même Texagération du prosélytisme jusqu'à donner une somme d'argent pour la conversion de châtjue militaire.
La police, si sévère dans la répression de tout ce qui po^ tait atteinte à la légitimité, autorisait et encourageait ta publication de libelles et de caricatures ignobles contre Napoléon et la grande armée. Les brigands et Cuswrpateur étaient joiiiés chaque jour, dans des farces bouffonnes, sur fcs théâtres du boulevard. Le peuple goûtait peu ces parodfes; l'armée en était exaspérée ; la cour et les légitimistes seuls y applaudissaient.
Mais le moment approchait où toutes ces fautes et tentes ces bravades allaient être châtiées . La partie virile de la n»* tion, aigrie par ks mesures réactionnaires de Louis XYIH, par sa loi sur l'observation du dimanche, par sa tentative
de supprimer la Cour de cassation , par sou idée fixe de spolier les détenteurs des biens nationaux dans Fintérèt des oo- Ues et des prêtres; par les vues étroites et la bigoterie de ses conseillers ne cherchait qu^une occasion pour se seuleyer. Â Paris^ dans la province, à la cour même, on disait : eela ne peut pas durer. La France était à bout de patience et de résignation. Les injustices et les outrages du pouvofp l'avaient à tel point surexcitée , qu'elle se fût insurgée quelques jours phis tard, si l'arrivée de Napoléon n'était venue mettre le feu aux poudres.
Le gouvernement et les politiques à courte vue dont il s'était entouré» ne se rendirent pas bien compte de l'influence que cette situation devait exercer. De là cette extrême imprévoyance qui leur fit dédaigner les avertissements des persoDnes les plus dévouées. De Bcauchamp (f) affirme que, dès le nM>iS' d'août i814, la police avait arrêté des émissaires de nie d'Elbe, porteurs de papiers indiquant que Bonaparte avait le projet de rentrer en France. Mais le gouvernement s'obstina à regarder ces indices et d'autres qui se manifestèrent successivement comme des alarmes vaines et ridicules, propres seulement à faire dévier le char de l'État.
En novembre, il ne fut plus possible de nier que Napoléon songeât à faire une tentative pour ressaisir le pouvoir ; mais les ministres, persuadés qu'il n'oserait rien entreprendre pendant la réunion du congrès, furent d'avis que l'usurpateur attendrait la fin de cette assemblée pour prendre la route de Naples, soulever l'Italie et le Piémont, et rentrer en France par le Dauphiné (2). Ils pensèrent, du reste, qu'il serait facile de prévenir une tentative de ce genre par les moyens de surveillance que la police avait organisés.
(1^) BB BlADCOAlIP, t, III, p- 107.
Ce fut à cette époque que les ministres de France et d*Es* pagne s'adressèrent au congrès pour demander réloignement de Tempereur. Les conjurés ayant, dit-on, eu connaissance de cette demande (i), engagèrent vivement leur chef à hâter Texécution de son projet. Il est certain qu'on distribua à Grenoble des lettres de Paris annonçant TexpuIsioD des Bourbons pour le l""' mars.
Tous ces indices ne purent émouvoir le gouvernement, qui se croyait sûr de Tarmée et du peuple. Les apparences devaient jusqu'à un certain point le confirmer dans cette opinion, car les principaux agents de Tautorité faisaient assaut de servilité, et les autres, désirant le triomphe des consph^teurs, cachaient ce qui aurait pu donner l'éveil.
La sécurité des ministres ne les abandonna pas même lorsqu'ils apprirent le retour de l'empereur. Ils en furent presque joyeux, s'imaginant que Bonaparte venait se jeter dans h gueule du loup. M. de Blacas traita l'entreprise de folie, et la cour la ridiculisa (2). Le roi, s'adressant aux ambassadeurs, dit en souriant : (c Rassurez vos souverains sur ce qui se passe ici ; le repos de l'Europe ne sera pas plus troublé que celai de la France. »
Ordre fut donné de courir sus à Napoléon, « formule des anciennes lois qui montre, dit Chateaubriand, la portée des hommes de cette époque (s). » Soult qui, en 1814, s'était écrié devant les magistrats de Toulouse : « On nous menace des « Bourbons, eh bien, j'irai plutôt me faire chef de brigands
(1) On prétend que Napoléon fut directement Informé de Ui demande des de France et d'Iipagne par la voie de Vienne , probablement par ion Oit ndopUr.
(2) Le gouvernement publia, dans une note du 7 mars, let abaurdités que Telel : guerrier de Fontainebleau .. sVxpose à mourir de la mort des bérot; Die» permettra q«1> meure de la mort des traîtres. La terre de France Ta rejeté; la terre tfe Praace le dévorerai >
(3) « Louis XT111, sans Jambes, courir sus le conquérant qui enjambait la lerre^ Ccmrir sut en 1815 ! Courir sus et sus qui ? Sus un loup? sus un chef de briganda? su* na félon ? Non, sus If apoK^on, qui avait couru sus les rois, les avait saisis et marqués poarj S l'épaule de son 5 Ineffaçable. » — Mém. d'Outrt'Tombe, t. VI.
« dans les montagnes de Cahors, que de me soumettre à de « tels princes (i); » ce même maréchal ^ apprenant Tarrivée de son ancien maître, fit un ordre du jour où, après avoir qualifié la tentative de cet homme (il ne daigne pas même le nommer!) un dernier acte de démence, il félicita Tarmée d'avoir à sa tête, pour écraser Yusurpateurj le comte d'Artois,
ce modèle des chevaliers français
• . « Bonaparte , disait encore le duc de Dalmatie , « nous méprise assez pour croire que nous pourrions aban- « donner un souverain légitime et bien-aimé pour partager ce le sort d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le « croit, l'insensé ! et son dernier acte de démence achève de
ce le faire connaître (2) »
Le maréchal Ney alla plus loin dans cette voie déplorable :
« Partez, lui avait dit le roi, je compte sur votre fidélité
ce et sur votre dévouement. » Et le maréchal, en s'inclinant,
avait promis « de ramener l'usurpateur dans une. cage de
fer (3). »
Toutes ces forfanteries, inspirées par un dévouement factice, et colportées par les gens de la cour, aboutirent à la plus humiliante déception. Le modèle des chevalieis français, envoyé à Lyon pour rallier les troupes du Midi, fut obligé de quitter la ville suivi d'un seul gendarme (4), la duchesse
(1) Dr Beaucbimps , t. m, p. 98.
(2) OrdrtduJour&Vi%tMT%.
Bien que la condalte du maréchal Soult dans celle circonslance fùl Inexplicable , nous ne YOQlons pas, par notre silence « confirmer Toplnion de quelques historiens, qui prétendent <|tie le duc de Dalmatie fut complice de napoléon ; qu'il poussa la violence A rcxtréme pour provoqua* une réaction ; qu'il plaça sur la route de napoléon les corps et les chefs les plus dévoués \ l*usurpateur, etc.^ etc.
Nous croyons que Soult servit loyalement, quoique très-maladmitenirnt , la cause des BourlMns, Juiqu'A ce que les débals de la Chambre des députés, au sujet de la révolte de d'Krlon et de Lerebvre-Desnouettes, l'obligeassent â donner sa démission. Il fut, A la vérité, dénoncé dans cette séance comme /ra//re; mais on ne pcutpatt, dans de pareils moments, demander la Justice aux passions déchaînées.
(3) r:es paroles avouées par le maréchal lul-niénie, dans sa déposition devant la Cour dea Pairs, furent prononcées le 7 mars.
(4) « Ce gendarme fut décoré dans U suite par IV.ipotéon. » Hhtofre dr i/i Heslati ration, par CAPiricuR, t. il, p. 269.