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BATAILLE DE VJMEIRO
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« plus maintenant qu'à faire la chasse aux perdrix rouet ges (1). »
Il n'en persista pas moins à soutenir qu'il avait conseillé le seul mouvement capable de donner un résultat décisif. Le 22, écrivant au duc d'York : « Je pense, dit-il, que si la « brigade du général Hill et l'avant-garde eussent marché « sur Ïorrès-Vedras aussitôt qu'on eut la certitude que la « droite de l'ennemi avait été mise en déroute par notre « gauche, et que celle-ci poursuivait ses avantages, l'ennemi « aurait été coupé à Torrès-Vedras, et nous serions arrivés « à Lisbonne avant lui. Je doute même qu'il fût resté une « armée française en Portugal. » Sir Arthur exprima la même opinion dans plusieurs circonstances, et notamment dans son exposé à la cour d'enquête.
Nous ne citons ce fait que pour combattre l'assertion, si souvent reproduite par les auteurs français, que Wellington manquait de hardiesse et de résolution. On aurait pu, au contraire, dans le cas présent, lui faire le reproche d'avoir conseillé une opération hardie jusqu'à la témérité. Quoi qu'il en soit, l'inspection des lieux et la situation respective des belligérants donne la conviction que la prise de Torrès-Vedras et de Mafra eût forcé Junot à abandonner son artillerie et plusieurs milliers de traînards pour gagner Almeida et Elvas. Encore ce mouvement fût-il devenu impossible, si Moore avait débarqué au Mondego et occupé Santarem, suivant le plan d'opérations conçu par Wellesley.
Le duc d'Abrantès ayant regagné le défilé de Torrès-Vedras, grâce à la prudence exagérée de Burrard, la position respective des deux armées, à la nuit tombante, fut la même que le soir précédent. Le lendemain 22, sir Hew Dalrymple dé-
(1) ALISON, t. VI, p. 364, Londonderry's peninsuiar campaings, t. I, p. 145, 146 : Burgherst, Opérations ofthe allies in Portugal in 1808, t. IV, p. 214.
barqua de grand matin et vint prendre le commandement en chef. Ainsi, dans le court espace de 24 heures, l'armée avait passé successivement aux ordres de trois généraux, venant de divers lieux, avec des vues, des habitudes, des renseignements différents, et n'ayant pas même eu l'occasion de se concerter par écrit pour adopter un plan d'opération uniforme (1). L'armée fut mécontente de voir son véritable chef relégué au quatrième rang et sacrifié à des hommes dont l'incapacité s'était révélée par les ordres malencontreux qu'ils avaient donnés, après Rorissa et Yimeiro.
Les officiers généraux crurent même devoir protester indirectement contre cette façon d'agir, en écrivant à leur jeune collègue une lettre collective, pour le féliciter de la manière dont il avait exercé le commandement (2).
L'intention de Dalrymple était d'attendre le corps de sir John Moore (3), quand le 22, Junot, alarmé par les symptômes d'une prochaine explosion à Lisbonne, lui fit proposer par le général Kellermann un armistice et un projet d'évacuation du Portugal. Cette offre, assez surprenante de la part d'un général qui avait montré tant d'audace au commencement de la guerre, fut accueillie avec empressement par le nouveau chef de l'armée anglaise.
Wellesley et Burrard assistèrent à la conférence, mais seu-
(1) Ce fait et l'obstination qu'on mit à rester sur le champ de bataille de Vimeiro donnèrent beaucoup d'ennui à Wellesley: «Je vous assure » écrivit-il Ie30aoùt à lord Castlereagh, «que « les affaires ne sont pas brillantes ici, et que j'éprouve un vif désir de quitter l'armée. » Le 5 septembre, il demanda formellement l'autorisation de rentrer en Angleterre, disant «qu'il lui était tout à fait impossible de rester plus longtemps sous les ordres de Dalrymple. »
(2) Cette lettre, du 3 septembre 1808, est signée par les généraux Spencer, Hill, Fergusson, Nightengale, Bowes, Fane et Crawfurd.
On y remarque le passage suivant : « Anxious to manifest the high esteem and respect we bear towards you and the satisfaction we must ever feel in having had the good fortune to serve under your command, we hâve this day directed a pièce of plate, value 1,000 guineas, to be propared and presented to you. » La valeur de ce cadeau fut augmentée dans la suite par la souscription des généraux Anstruther et Ackland, et de tous les officiers qui avaient servi sous les ordres de Wellesley a Vimeiro. —Voir Gurwood, t. IV, p. 137.
(3) Wellesley aurait au contraire voulu marcher en avant. Le 25, il écrivit à Charles Stuart: « Si je n'en avais pas été empêché, j'aurais poursuivi le soir l'ennemi à Torrès-Vedras, et pro-
lement à titre de conseils. Le véritable négociateur fut Dalryniple, qui accepta plusieurs articles, malgré l'opposition de ses collègues (i)', cependant, il ne mit point sa signature au bas de la convention, parce qu'il est contraire à l'usage qu'un général en chef traite avec un officier d'un rang inférieur. C'est Wellesley, dont le nom du reste figurait en tête de la note rédigée par Kellermann, qui signa l'acte ; et en accédant sur ce point au désir de son chef, il était persuadé qu'il n'engageait en aucune façon sa responsabilité, puisqu'il n'approuvait l'armistice qu'en principe, et qu'il voulait même le limiter à 48 heures.
Quant à la convention définitive du 50 août, appelée improprement convention de Cintra (2), elle fut négociée par l'intermédiaire du colonel Marray ; et sir Arthur n'en connaissait pas la teneur quand il fut appelé devant la cour d'enquête pour justifier sa conduite.
La convention de Cintra déplut fort au général Freire et à la faction remuante qui avait pour chef l'évêque d'Oporto. Ce parti reprochait aux généraux anglais de n'avoir fait mention dans le traité ni de l'armée portugaise, ni de la
« bâillement, je l'eusse entièrement détruit. » Et, le 29, au capitaine Malcolm : « En atten- « 'tant (la conclusion du traité), l'armée reste sur le terrain qu'elle occupe à présent bien « contre mon avis. »
(1) Le colonel Napier, Jomini, le comte Toréno et la plupart des auteurs sa trompent en disant que Wellesley fut le principal ou l'unique négociateur de l'arrangement préliminaire de Vimeiro, voire même de la convention de Cintra. Et en arrivant à Londres le 6 octobre, sir Arthur écrivit à lord Castlereagli , ministre de la guerre : « Je vous demande la « permission d'informer votre seigneurie que je n'ai point négocié cette convention, qu'elle « a été traitée et conclue par Son Excellence le général Dalrymple en personne, et que je l'ai « signée pour complaire à Son Excellence. Mais je ne me regarde en aucune manière comme « responsable des termes dans lesquels elle a été conçue, ni des clauses qu'elle peut con- « tenir. »
Voir encore sa lettre du 5 septembre au capitaine Malcolm, celle du 6septembre à l'évêque d'Oporto et ses diverses communications à la cour d'enquête. II résulte de ces pièces, que Wellesley consentit en principe à l'évacuation, et qu'il donna le conseil d'y accéder. Son rôle n'alla pas plus loin.
(2) IVapier prétend que la convention de Cintra fut conclue à Falus, à 30 milles de Cintra; cependant elle porte ces mots : « Fait et arrêté à Lisbonne le 30 août. » IVous croyons qu'on ne donna à cet acte le nom de Cintra, que parce que la lettre de Dalrymple, contenant une copie de la convention, était datée de ce village.
junte d'Oporto, ni du prince régent, ni d'aucune autorité civile ou militaire représentant la nation alliée, oubli en effet très-singulier, et que Dalrymple expliqua en disant que la convention était purement militaire. L'évêque leur en voulait aussi de ce qu'ils avaient reconnu le droit de conquête invoqué par les Français; permis à ces derniers (art. 5) d'emporter le produit de leurs pillages, et de mettre, par l'art. 6, les traîtres et les soutiens de l'usurpateur à l'abri de toute persécution. L'ensemble de ces concessions Jui semblait indiquer un parti pris de soustraire les envahisseurs au châtiment que méritaient leurs rapines et leurs cruautés. Mais la principale raison du mécontentement de Freire et de ses adhérents tenait à la mission qu'avait reçue l'armée anglaise d'aider le prince régent à recouvrer ses droits légitimes, mission contraire aux vues de l'évêque d'Oporto, qui voulait être à la tête des autorités insurrectionnelles. Heureusement le peuple, un moment trompé par cette manœuvre, ne tarda point à reconnaître les services que l'Angleterre lui avait rendus en le débarrassant de l'armée française. Cependant, les choses avaient été si loin, que les généraux anglais s'étaient vus obligés de méconnaître l'autorité des juntes et de rétablir, le 18 septembre, suivant les instructions de leur gouvernement, la régence instituée par le prince don Juan à son départ pour le Brésil (î). Le Portugal avait reconnu ce nouveau gouvernement, et toutes les juntes s'étaient désorganisées (2).
Mais c'est surtout en Angleterre que le mécontentement fut extrême (5). Il se manifesta par des signes d'indignation et de douleur dont il n'y avait pas eu d'exemple jusqu'a-
(1) « Après le départ des Français, l'évêque d'Oporto, et à son instigation la junte de cette ville, cherchèrent à obtenir le pouvoir suprême et à transférer le siège du gouvernement à Oporto. Mais cette proposition fut très-sagement rejetée par Dalrymple. » — Sherer, t. I, p. 124.
(2) TORENO, t. II, p. 55.
(3) Londonderry prétend que dans les rangs inférieurs de l'armée le mécontentement fut
lors (1). « Les journalistes encadrèrent leurs feuilles dans des bandes noires en signe de deuil public, et l'on vit abonder des caricatures où trois potences étaient élevées pour les trois généraux qui s'étaient succédé dans le commandementen chef (2) . »
« Une folie générale, dit le colonel Napier, semblait s'être emparée de toutes les classes de la société, et, semblable aux Athéniens après le combat d'Arginuses, le peuple anglais, si les lois l'eussent permis, aurait condamné ses généraux à mort pour avoir remporté la victoire. »
Cependant, de l'aveu même de M. Thiers, «l'expédition du Portugal fut l'une des mieux conduites et des plus heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme. »
En vain les canons du Parc et de la Tour annoncèrent-ils la victoire de Vimeiro, comme ils avaient annoncé toutes les autres victoires remportées par les armes britanniques; en vain les hommes d'État les plus recommandables essayèrentils de résister au courant de l'opinion, — la masse du peuple et les journalistes s'obstinèrent à représenter la convention de Cintra comme plus honteuse encore que celles du Helder et de Closter Seven (3), et il fallut, pour contenter l'opposition, que le gouvernement soumît le traité à une enquête solennelle, comme s'il eût été funeste pour le pays, déshonorant pour l'armée anglaise. Sir Arthur, qui avait signé la convention préliminaire de Vimeiro, fut particulièrement en butte à la rage
aussi très-vif. On y blâmait surtout le général en chef d'avoir accepté condilionnellemenl l'inconcevable demande de stipuler que la flotte russe pourrait se retirer sans être molestée (t. 1, p. 155). L'auteur, qui était sur les lieux, doit être cru sur ce point, bien que sa relation soit inexacte sur plusieurs autres. Le mécontentement dont il parle avait, au reste, pour cause principale Tordre donné par Dalrymple de suspendre les hostilités après la victoire.
(1) « L'arrangement de Vimeiro, dit le général Foy, était protégé dans l'armée par la popularité du général Wellcsley, qui l'avait signé. »11 aurait pu ajouter : et par la connaissance des faits qui la rendaient désirable et utile.
(2) Général Foy, les historiens anglais, Alison et Southey confirment ce fait.
(3) alison, t. VI, p. 367.
Un écrivain whig avoue naïvement que l'opposition de son parti à la convention de Cintra avait pour but principal de renverser le ministère. Edimburgh review, 1852, p. 218.
des partis. On l'accusa d'avoir laissé échapper une proie plus facile à saisir que celle de Baylen, et on ne laissa pas d'ajouter qu'en pareille occurrence les volontaires espagnols auraient obtenu de meilleurs résultats. Mais de retour en Angleterre, Wellesley n'eut point de peine à faire évanouir cette accusation (1). Il prouva qu'il n'avait pas tenu à lui que Junot ne fût battu complètement ; et cette réserve faite, au lieu de se mettre à couvert en déclarant qu'il s'était strictement conformé aux ordres de Dalrymple, il prit hautement la défense de la convention. Utile et politique dans son ensemble, elle ne lui paraissait défectueuse que dans quelques-uns de ses détails (2) . Les raisons qu'il donna étaient plausibles : Junot tenait plusieurs fortes positions en avant de Lisbonne ; sa retraite sur Elvas était facile et sûre ; il pouvait donc prolonger la lutte et rendre de nouveaux sacrifices nécessaires. Or, l'armée anglaise n'était pas dans une situation à supporter facilement ces sacrifices, ayant un matériel de campagne disloqué, des chevaux trop faibles et en nombre insuffisant, peu ou point de chariots, une cavalerie démontée et des vivres pour dix ou douze jours seulement. Le moindre vent contraire pouvait
(1) La correspondance Je Wellington prouve qu'il était mécontent de la marche imprimée aux affaires par sir Ilew Dalrymple. (Voir notamment ses lettres du 9 et du 17 septembre 1808 à Castlereagh et a J. Moore.) Le 17 septembre, il écrivit au général en chef pour lui demander la permission de retourner en Angleterre et de reprendre ses fonctions de chef secrétaire d'Irlande. Cette permission lui fut accordée cinq jours après l'embarquement des troupes françaises. Vers la même époque, Dalrymple fut rappelé pour justifier sa conduite, et quelque temps après, Burrard s'embarqua pour cause de maladie. A la suite de ces mutalions, plutôt forcées que volontaires, le commandement en chef revint à sir John Moore, qui avait déjà signalé son nom dans les Indes occidentales, en Hollande et en Egypte.
(2) Il désapprouva l'art. 7 relatif à la flotte russe, et l'art. 9, qui stipulait que la rupture de l'armistice serait dénoncée quarante-huit heures avant la reprise des hostilités. Ce dernier article, favorable seulement aux Français, aurait donné à Junot le temps de faire des préparatifs de défense pour passer le Tage, s'assurer la coopération de la flotte russe, gagner Almeida, Elvas et la Lippe, et porter ensuite la guerre sur la frontière.
Wellesley voulait accorder seulement une suspension limitée et laisser la flotte russe en dehors de l'arrangement pour séparer sa cause de celle des Français, avec laquelle il n'était ni prudent ni juste de la confondre. Sur ce dernier point, il obtint gain de cause, puisque, à la suite du refus de l'amiral Cotton d'adhérer à la proposition d'armistice, Junot offrit de laisser la question des flottes en dehors de l'arrangement et d'en faire l'objet d'une négociation séparée entre les deux amiraux.
éloigner la flotte, seule ressource de cette armée, et empêcher le débarquement de sir John Moore. Enfin le matériel de siège était encore sur les vaisseaux (1), et d'ailleurs il aurait fallu, pour l'amener à destination, le tirer à bras d'hommes au-dessus des montagnes. Rejeter les propositions de Junot, c'était donc poursuivre la lutte et courir de nouvelles chances; les accepter, au contraire, c'était délivrer le Portugal sans perte de temps et sans sacrifices, considération importante, au moment où il s'agissait de porter la guerre le plus tôt possible en Espagne; c'était éviter la difficulté de réduire les forteresses et le danger de perdre les communications avec la flotte; c'était préserver Lisbonne d'une destruction certaine, et sauver les trésors accumulés dans cette ville (2); c'était obtenir enfin pacifiquement tout ce qu'on pouvait attendre d'une suite d'opérations habilement exécutées.
La cour d'enquête formée d'officiers honorables (3) , mais énervés par l'âge, admit la plupart de ces raisons et déclara, le 22 décembre, après six semaines d'examen : « Que vu Par- « rivée successive de deux nouveaux commandants d'armée « après Vimeiro, il n'était pas étonnant que cette victoire « n'eût pas été plus vigoureusement poursuivie, et que dès
(1) Le colonel Jones dit {Journaux îles sièges, p. 45)) : « si sir Hew Dalrymple eût eu besoin d'un argument sans réplique pour justifier la convention de Cintra, il aurait pu établir que la Grande-Bretagne n'avait pas le matériel nécessaire pour réduire Almcida el Elvas. »
C'est la môme pénurie de matériel qui avait empêché, en 1793, le duc d'York de s'emparer de Dunkerque et de Valenciennes.
(2) Thiébault, chef d'état-major de Junot, dit, p. 217 : « Si l'on avait refusé la convention, Junot brûlait le port, les arsenaux, la flotte, la douane, les magasins... détruisait l'artillerie, défendait Lisbonne pied a pied, et s'ensevelissait sous ses ruines... Junot laissa dans les caisses et A la monnaie pour 9 millions de francs de valeur. »
(3) La cour siégea pour la première fois à Chelsea, le 14 novembre 1808. Elle était composée des généraux comte de Moira, Peter Craig, Francis lord licalhficld, George comte de Pembroke, George de IVugcnt et Olivier Nicholls.
La cour, dans son rapport du 22 décembre 1808, rendit pleine justice au courage et à l'habileté de Wellesley, mais elle n'osa point juger le plan qu'il avait proposé après la bataille de Vimeiro, bien que sir Arthur eût pleinement justifié la bonté et l'opportunité de ce plan, et combattu victorieusement le général Dalrymple, qui maintint l'opinion qu'il avait émise sur les lieux. — Quatre membres approuvèrent la convention, trois la rejetèrent.
« lors il n'y avait pas lieu de recourir à de plus amples « mesures judiciaires. »
Ce jugement donna pleine satisfaction à Wellesley (1), qui avait proposé de marcher sur Torrès-Vedras après la bataille ; néanmoins sir Arthur aurait vu sa carrière brisée comme celle de Dalrymple et de Burrard, s'il n'avait pas été soutenu par le crédit de sa famille et le prestige de ses victoires antérieures (2).
C'est par une semblable injustice de l'opinion publique, que Robert Calder, lord Melville, Warren Hastings, le duc d'York, le marquis Wellesley et plusieurs autres personnages illustres étaient tombés en disgrâce après avoir rendu les services les plus signalés. Il y a des moments où les hommes en masse perdent la faculté de raisonner, de voir et de sentir juste. Ces moments de vertige et de folie sont heureusement fort rares et de courte durée.
Bientôt la raison et le sang-froid, reprenant leur autorité, firent reconnaître unanimement que la campagne de Portugal avait été, somme toute, funeste à la France et très-favorable à la Grande-Bretagne. Pour la première fois, en effet, l'armée anglaise, si malheureuse dans les expéditions antérieures, s'était mesurée avec les troupes impériales, et l'avantage lui était resté; elle avait donné la plus haute opinion de son courage et de sa fermeté; son général, qu'on appelait par dérision un général indien, s'était montré digne de combattre les vétérans de Napoléon ; enfin Junot, qui avait cru un moment obtenir la couronne d'Étrurie, était passé de l'autre côté de la frontière, et le Portugal, en moins de trente jours avait été débarrassé de tous ses ennemis!
(1) Sir Hew fut moins heureux. Par sa lettre du 18 janvier 1809, lord Castlereagh lui nt savoir que le roi, tout en adoptant l'opinion unanime de la cour d'enquête, blâmait le retard que le général en chef avait mis à faire connaître à son gouvernement l'armistice conclu le 22, et désapprouvait les articles de la convention « in whlch stipulations were made aifecting tlie interests or feelings of the Spanish and Portuguese nations. »
(2) Alison, t. VI, p. 367. « il ne fallut rien moins, «lit le général Jomini, que ses talents re- « connus et le crédit de sa famille pour le sauver d'une disgrâce. »
La convention de Cintra nous paraît moins honorable pour le duc d'Abrantès que pour Wellington , bien que certains auteurs français aient considéré cet acte comme une habile concession arrachée au vainqueur (1). Et en effet, la situation de Junot était-elle donc si désespérée que l'abandon immédiat du Portugal et l'embarquement de ses troupes dussent être regardés comme des avantages? Il nous est impossible de l'admettre. Sans doute c'était une entreprise dangereuse que de continuer la guerre avec 12,000 hommes (2), dans un pays soulevé, à 200 lieues des corps français les plus rapprochés, contre un peuple vindicatif, soutenu par une flotte imposante et par une armée de 14,000 Anglais, que l'arrivée prochaine de Moore devait porter à 55,000 combattants ! Mais si l'on songe que les forts et la flotte russe auraient pu défendre efficacement l'entrée du Tage ; qu'une menace de bombardement aurait contenu l'insurrection de Lisbonne; que Junot avait les moyens de passer le fleuve, d'occuper Abrantès et d'approvisionner Elvas avec le matériel pris à Évora ; que sa retraite sur Almeida, Elvas et la Lippe ne pouvait plus être coupée, du moment où Burrard avait refusé à Wellesley l'autorisation de poursuivre les troupes battues à Vimeiro; — quand on estime ce qu'il aurait fallu de temps aux Anglais pour réduire les forts du Tage, organiser les ressources de Lisbonne, préparer le matériel du siège, prendre Almeida et Elvas (dans la saison la plus malsaine et dans une contrée où régnent des miasmes pestilentiels), et porteries derniers coups à l'armée française sur la frontière d'Espagne ; quand on songe surtout
(1) Jomini, Foy, etc.
(2) D'après Thiébault, Junot avait perdu depuis le 15 juillet 4,400 hommes, dont 900 prisonniers : 2,000 hommes périrent en mer, par suite des tempêtes furieuses qui assaillirent les vaisseaux français. Belmas porte le nombre des soldats qui s'embarquèrent à 25,747, et George Mu rray à 25,601 hommes (Memoir of llie ivar, etc., p. 4). Junot emmena également 1,655 chevaux et 30 pièces d'artillerie. On peut considérer ces chiffres comme exacts; mais il faut observer que plus de la moitié de l'effectif était immobilisé dans les postes fortifiés, circonstance dont on fit plus tard un sujet de reproches fondés au duc d'Abrantès.
que ce temps aurait permis à Napoléon d'envoyer à Junot une partie de la Grande Armée devenue disponible en Allemagne,— on doit reconnaître que le duc d'Abrantès n'était plus ce général audacieux qui, avec une poignée de soldats exténués de fatigue, s'était emparé de Lisbonne en dépit de l'escadre anglaise, de 14,000 soldats portugais et d'une population de 50,000 habitants, hostiles à la France. Aussi Napoléon fut-il si mécontent de la conduite de son lieutenant, qu'il l'aurait traduit devant un conseil de guerre, si les Anglais, par leurs injustes diatribes, n'avaient en quelque sorte glorifié le duc d'Abrantès aux dépens de leurs propres généraux (î).
A la suite des incidents qu'avait produit la convention de Cintra, le ministère crut devoir priver de leur commandement les généraux qui avaient pris part à cette négociation , condescendance regrettable envers une opposition qu'il aurait dû combattre ouvertement. Wellesley, dont les talents avaient été neutralisés par l'action de chefs médiocres, et qui d'ailleurs trouvait que la guerre de la Péninsule était entrée dans une mauvaise voie, abandonna son poste sans le moindre regret, et vint reprendre ses travaux au secrétariat d'Irlande et au Parlement (2). En sa qualité de député, il put faire prévaloir quelques idées utiles, et conjurer l'orage dont l'Espagne lui semblait menacée dans un avenir très-prochain. L'opinion cependant se calma peu à peu, et la faveur popu-
(1) Thibaudeau prête à Napoléon les paroles suivantes:
« J'allais appeler Junot devant un conseil de guerre; mais heureusement les Anglais y citèrent leurs généraux et m'épargnèrent la peine de punir un vieil ami. »
(2) Voir la note (1), p. 190.
laire finit par revenir à celui qui n'avait pas cessé d'en être digne, ayant tout fait pour la mériter et rien pour l'obtenir.
En janvier 1809, la Chambre des Communes rendant justice aux talents et au caractère du jeune général, lui adressa par la voix de son orateur des remercîments, pour la valeur distinguée et l'habileté dont il avait fait preuve les 17 et 21 août 1808 en Portugal.
« A Vimeiro, vous avez remporté sur l'armée ennemie, dit « le Speaker, une victoire signalée, honorable et glorieuse « pour les armes britanniques (î). »
Quelques jours après, la Chambre des Lords voulut donner à Wellesley, ainsi qu'aux officiers et soldats sous ses ordres, les mêmes marques d'estime et de reconnaissance.
C'était une satisfaction suffisante pour sir Arthur, en attendant le jour où, désigné par la voix publique, il fut réintégré dans son commandement et choisi pour relever en Espagne l'honneur du drapeau anglais.
Après l'évacuation du Portugal (2), lord Stuart, représentant de la Grande-Bretagne, fit de nombreuses et pressantes démarches pour obtenir la formation d'une junte centrale. Jusque-là, chaque junte avait cherché à établir la suprématie de la province qu'elle représentait; celle de Séville, sans aucun droit, s'était arrogé le titre de junte suprême, mais son autorité n'avait nullement répondu à ce titre. La plupart de ces assemblées désiraient un gouvernement fédératif.
(1) Séance du 27 janvier.
(2) La première division française parlit le 15 septembre, et les autres suivirent à courtes distances. Il fallut que le général Hope les protégeât contre la population de Lisbonne.
Un petit nombre seulement parut incliner vers la monarchie. Des conflits sérieux pouvaient naître de cette situation; la junte centrale (1), fort heureusement, donna aux passions le temps de se calmer, en préparant les lois en vertu desquelles les Cortès devaient être convoquées.
Les anciennes lois qui régissaient le parlement espagnol étaient défectueuses à ce point, que si on les eût appliquées sans modification, la Galice n'aurait été représentée que par un seul député, et les Asturies par aucun (2).
L'institution de la junte centrale exigeait comme mesure complémentaire la nomination d'un chef unique à la tête des armées espagnoles. Mais telle était l'apathie ou l'ignorance du nouveau gouvernement (3), que rien ne put le décider à prendre cette sage et indispensable résolution , que l'intérêt national réclamait vivement.
Les capitaines généraux et les juntes locales conservèrent donc leur autorité individuelle. Quant à l'assemblée d'Aranjuez, sans principes et sans vues générales, elle adopta, suivant l'expression de Stuart : « un système de gouvernement qui ne pouvait inspirer ni le courage, ni augmenter l'enthousiasme. » Trop nombreuse comme pouvoir exécutif, trop bornée dans sa composition pour exercer la puissance législative, elle s'occupa de futilités (4) et compromit son influence par des mesures rétrogrades, dans un moment où le salut de la cause nationale exigeait de promptes et vigoureuses
(1) Elle se réunit à Aranjuezle 25 septembre.
(2) TORÉNO, t. II, p. 77.
(3) « On eut la douleur de voir le nouveau gouvernement s'occuper avec lenteur et mol-* lesse de la défense du pays, ne s'inquiéter que de détails, etc.. » — Voir Toréno, t. II, p. 96.
(4) Les membres de la junte se donnèrent le titre d'Excellence, avec un traitement de 120,000 réaux. Le président eut le titre d'Altesse, et la junte en corps celui de Majesté. Cette assemblée suspendit la vente des biens de main morte, permit aux jésuites de rentrer isolément en Espagne, rétablit les lois restrictives de la presse, nomma un inquisiteur,
général, etc Toutes mesures propres à mécontenter l'opinion publique.— Ses dernières
résolutions, toutefois, eurent un cachet plus libéral etplus intelligent.
résolutions. L'armée ne fit aucun progrès, et les secours abondants de l'Angleterre (i) furent aussi mal employés que dans les premiers temps de la révolution. La même incurie et les mêmes dilapidations continuèrent (2).
Pour comble de malheur, la conduite du gouvernement anglais, à l'égard de la Péninsule, « fut à peine supérieure à celle de la junte centrale elle-même (3). «Les ministres avaient les plus fausses idées de la force et de la valeur relatives des armées française et espagnole (4), ils ne savaient prendre aucune résolution opportune, aucune mesure utile. Leur lenteur et leur incapacité furent cause que l'armée anglo-portugaise arriva trop tard à Salamanque pour agir de concert avec les troupes espagnoles. En effet, sir John Moore ne reçut que le 6 octobre une dépêche renfermant le premier projet arrêté pour la campagne; par cette incurie, on lui fit perdre l'avantage incalculable d'être le premier sur les lieux; on eut en outre le tort grave de lui donner un nombre de troupes insuffisant pour atteindre le but indiqué. Sur un effectif de 50,000 hommes, il avait 20,000 Portugais sans expérience, dont l'équipement et l'organisation laissaient beau-
(1) « Depuis le commencement de la guerre, la Grande-Bretagne avait envoyé aux armées espagnoles, outre 2,000,000 de livres sterling, 150 pièces d'artillerie de campagne, 42,000 gargousses (roundsoCammunition), 200,000 mousquets, 61,000sabres, 79,000piques, 23,000,000 cartouches à balles, 6,000,000 balles en plomb, 15,000 barils de poudre, 92,000 habillements, 310,000 paires de souliers, 37,000 paires de bottes, 40,000 tentes, 250,000 yards de drap, 10,000 fournitures de campement, 118,000 yards de toile, 50,000 grandes capotes, 50,000 cantines (canteens), 54,000 havre-sacs, avec une variété d'autres objets trop longs à énumérer. » —Jones, 1. 1, p. 116.
(2) « En 1808, les autorités asturiennes se partagèrent ouvertement les subsides de J'An- « gleterre et frustrèrent non-seulement les soldats de leur paye, mais encore les malheureux « paysans du prix de leur travail. » — Napier.
Les armes et la poudre, au lieu d'être distribuées, furent la plupart du temps enfermées dans des magasins dont l'ennemi s'empara.
(4) le gouvernement écrivit à Moore que plus de 170,000 Espagnols protégeraient sa marche, et que le peuple, animé du plus vif enthousiasme, était prêt à tout entreprendre pour la délivrance de la Péninsule! — Et au moment même où l'Espagne allait êlre inondée par 330,000 Français, il donna des instructions à lord William Bentinck pour presser la junte centrale de faire envahir la France aussitôt que l'armée de l'Èbre serait anéantie!
coup à désirer. L'état-major et l'intendance de cette armée se composaient en grande partie déjeunes officiers qui ne possédaient aucune notion de leur métier (1) ; les chemins étaient mauvais, et la saison des pluies, si malsaine pour des troupes en marche, approchait; enfin l'on devait, pour rencontrer l'ennemi, faire 600 milles dans un pays pauvre et ravagé, montrant peu d'empressement à soutenir l'armée anglaise (2), et ne lui fournissant les vivres et les moyens de transport nécessaires qu'à prix d'argent. « Or telle était la politique des ministres, qu'ils prodiguaient les ressources du trésor aux Espagnols, et laissaient l'armée anglaise dans l'alternative de manquer de tout, ou de recourir à la voie des emprunts (3). »
Les instructions de Moore portaient qu'il devait ouvrir des communications avec les autorités espagnoles « afin de préparer le plan de campagne, » mais aucune de ces autorités n'avait le droit ni le pouvoir de prendre une résolution, et, d'un autre côté, sir John manquait des données nécessaires pour établir lui-même un plan convenable (*).
On doit avouer que rarement un général se trouva dans des conditions plus fâcheuses. Moore cependant mit beaucoup d'énergie à vaincre ces difficultés, car le 26 son armée était déjà suffisamment équipée, organisée et approvisionnée
(1) « L'administration de l'armée est inexpérimentée. »,J. Moore à Bentinck, 22 octobre :
« On ne manque pas de zèle dans aucune des branches de l'administration, mais bien d'expérience dans les plus importantes. » J. Moore à Castlereagh, 18 octobre.
(2) Témoin le corps du général Baird, qui fut retenu pendant dix-sept jours à la Corogne, parce que la junte locale, dans la crainte que ce corps lui donnât quelques embarras, ne permit pas à Baird de débarquer avant qu'elle en eût référé au gouvernement d'Aranjuez.
(3) Napier.— Le 24 novembre 1808, John Moore écrivit à Castlereagh :
« Je suis sans un schelling, et journellement dans l'appréhension que le manque d'argent ne n'empêche d'obtenir les provisions nécessaires. Il est impossible de décrire les embarras que nous cause le besoin de cet objet essentiel. »
(4) « Je ne suis en communication avec aucun des généraux espagnols, et je ne connais ni leurs plans, ni ceux du gouvernement. Aucune ressource ne m'a été ouverte, et je n'ai sur la force et la situation de l'ennemi d'autres notions que celles que, comme étranger, je me procure çà et là. » Journal de Moore, 28 novembre 1808.
pour commencer son mouvement de concentration sur Salamanque.
Mais avant de rendre compte de ce mouvement, nous devons jeter un coup d'œil sur l'état de la Péninsule, et relater sommairement les principaux faits de la campagne de Somo- Sierra, qui aboutit à la prise de Madrid.