CHAPITRE VI
SOMMAIRE
Arrivée de Napoléon en Espagne. — Défaites successives des armées nationales. — Prise de Madrid. — Sir John Moore se dirige sur Salamanque. — Ses idées sur les opérations des généraux espagnols. — Embarras et difficultés qu'il éprouve. — Après avoir hésité quelque temps, il se décide à menacer les communications de l'armée française. — Effet salutaire de cette diversion.— Napoléon se met à la poursuite de l'armée anglaise.— John Moore parvient à lui échapper.— Sa retraite sur la Corogne. — Glorieux combat soutenu sous les murs de cette ville. — L'armée anglaise se rembarque. —Réflexions sur cette désastreuse campagne. — Embarras de sir John Cradock. — Nomination de sir Arthur Welle sley.
On a vu que Napoléon s'était mépris complètement sur le caractère du peuple espagnol, et qu'à l'espoir d'une restauration pacifique avait succédé la certitude d'une guerre terrible. Mais l'empereur n'était pas homme à reculer devant une entreprise où il s'était engagé après mûre délibération, pour soutenir sa lutte maritime contre l'Angleterre, et pour enlever aux Bourbons leur dernier point d'appui en Europe. Il prit donc la résolution de mettre à profit le peu de temps
que l'Autriche semblait devoir lui laisser avant la fin de ses armements, pour écraser par un coup de vigueur les troupes anglo-nationales, dont les succès récents avaient amené l'évacuation du Portugal et des neuf dixièmes du territoire espagnol.
Le moment qu'il choisit coïncidait avec le premier essai de reconstitution d'une autorité centrale supérieure aux juntes, essai patronné par l'Angleterre, et qu'il importait de faire avorter le plus tôt possible.
L'armée française, campée derrière l'Èbre (i), fut renforcée par un corps de vieilles troupes, tiré de l'Allemagne, et portée au chiffre de 150,000 hommes (2). Napoléon lui-même, après avoir resserré ses liens avec la Russie (3) et obtenu la reconnaissance de Joseph par Alexandre, vint prendre le commandement de cette armée à Vittoria, le 8 novembre 1808. Avant de quitter Paris, il fit l'ouverture de la session du Corps législatif (25 octobre) ; à cette occasion, il prononça une harangue orgueilleuse, où il annonça ses projets sur l'Espagne dans les termes suivants : « C'est un bienfait particulier de la « Providence, qui a constamment protégé nos armes, que « les passions aient assez aveuglé les conseils anglais pour « qu'ils renoncent à la protection des mers et présentent
(1) L'empereur avait blâmé l'évacuation tic Madrid et la retraite île l'armée derrière l'Ebre (voir sa lettre du 16 août 1808 à Joseph, et celle du 2 septembre de Berthier A Jourdan : Mémoires de Josephut. V). Mais Joseph, dans ses lettres du 22 août et du 9 septembre 1S0S, donne de bonnes raisons pour justifier ce mouvement de retraite; il fit observer notamment que les maréchaux Ney, Bessières et tous les officiers généraux avaient approuvé sa résolution.
(2) D'après du Casse (compilateur des Mémoires de Joseph), la récapitulation des forces, au début de la guerre qui allait s'ouvrir, était de 186,700 hommes.
(3) Par la convention signée à Erl'urt le 12 octobre, les deux puissances s'engageaient à regarder comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre, qu'elle reconnaîtrait la Finlande, la Valachie et la Moldavie comme faisant partie de l'empire russe. — Voir Bignon, t. VIII, p. 5.
On ne peut plus douter aujourd'hui que la France, en faisant la guerre à l'Espagne, n'ait été soutenue et encouragée dans le principe par la Russie.
Les Mémoires de Joseph en fournissent un grand nombre de preuves. Voir notamment les lettres de Napoléon à Joseph des 10, 23, 28 et 31 juillet 1808.
l'Autriche ne reconnut Joseph que par le traité de Presbourg, après Wagram.
« enfin leur armée sur le continent... Je pars dans peu de « jours pour me mettre moi-même à la tête de mon armée, et, « avec l'aide de Dieu, couronner dans Madrid le roi d'Es- « pagne et planter mes aigles sur les forts de Lisbonne. »
Le sénat, toujours servile quand le maître était puissant, répondit à cette communication par des vœux pour la guerre politique, juste et nécessaire qu'on allait entreprendre.
Napoléon fit ses préparatifs avec une intelligence et une activité admirables. Quoique la dispersion des corps espagnols lui permît de se jeter sur Madrid sans éprouver d'obstacle sérieux, il ne voulut rien donner au hasard et prit toutes les mesures nécessaires pour vaincre méthodiquement ceux-là mêmes qui affectaient dans leur faiblesse le plus grand mépris des règles de l'art. Depuis l'affaire de Baylen, les généraux espagnols ne songeaient qu'à envelopper l'armée française ; système d'opération absurde, et qui eut pour résultat de paralyser tous les efforts de la junte centrale.
L'emplacement des corps espagnols, au début des hostilités, fut un premier gage de leur défaite.
Sur la gauche se trouvait l'armée de Galice et des Asturies, commandée par Blake, et forte de 45,000 hommes (1). Cette armée, composée en grande partie de troupes de ligne, avait dépassé Bilbao et se dirigeait vers Mondragon, pour déboucher derrière Vittoria.
Au centre, l'armée d'Estramadure, qui comptait plus de 12,000 hommes (2), commandée par Galluzo et le marquis de Belvéder, occupait Burgos.
A droite, l'armée d'Andalousie, d'environ 30,000 hommes, sous Castanos, bordait l'Èbre de Logrono à Calahorra.
(1) Dont 9,000 sous les ordres de la Romana ; ces derniers étaient venus récemment du Danemark, où Napoléon les avait envoyés quelque temps auparavant, dans le but de garder la Baltique, mais en réalité dans l'intention de disperser l'armée régulière d'Espagne.
(2) Quelques auteurs la portent à 20,000.
L'armée d'Aragon, forte de 18,000 hommes (1), commandée par Palafox, occupait la rive gauche de l' Aragon; enfin un corps de réserve de 10,000 hommes (qui ne parut jamais en ligne) devait s'établir en avant de Madrid.
Ces diverses armées, dont la force s'élevait à 105,000 hommes, non compris les miquelets (qui-, en dehors de l'échiquier stratégique, disputaient la Catalogne au général Duhesme), allaient être soutenues par les 50,000 Anglais sous les ordres de Baird et de John Moore, arrivant les uns de la Corogne, les autres des bords du Tage, et se portant tous ensemble sur Valladoiid.
Le général Moore avait, dès le mois d'octobre, signalé à son gouvernement les vices du système d'opération adopté par les Espagnols. « Tant que les Français, dit-il, resteront sur la défensive, on s'apercevra peu des défauts du plan d'opérations, mais dès qu'on attaquera, il y aura quelque grande catastrophe. »
Cette prédiction ne tarda point à se réaliser. Le plan de Napoléon était de culbuter le centre de la ligne ennemie, de se rabattre ensuite sur les deux ailes et de les écraser avant d'assiéger Madrid. Pour mettre ce plan à exécution, il fit avancer Soult le 10 novembre avec ordre de s'établir à Burgos, point central d'où il pouvait menacer la capitale, tenir l'armée anglaise en échec, envelopper et détruire l'aile gauche des Espagnols à l'insu de l'aile droite, menacée par ce même mouvement (2). Le duc de Dalmatie rencontra sur les bords de l'Arlanzon, à quelque distance de la ville, l'armée d'Estramadure, commandée par le jeune et présomptueux marquis de Belvéder. Après une attaque vigoureuse du général Mouton, cette armée tout entière se débanda avec une
(1) D'après d'autres calculs, cette armée comptait 25,600 hemmes.
(2) Burgos devait être, dans la pensée de l'empereur, la base et le pivot des opérations ultérieures : il y forma de vastes magasins.
promptitude inouïe ; elle fut taillée en pièces par la cavalerie de Lasalle et de Milhaud. La ville et le château de Burgos tombèrent le même jour au pouvoir du vainqueur, et le même jour encore Soult se dirigea sur Reinosa, afin de couper la retraite à Blake, qui reculait devant les corps de Lefebvre et de Bellune.
Le H, Victor, renouvelant une attaque commencée la veille, dispersa complètement les troupes de Blake à Espinosa. Il ne restait plus dès lors à combattre que les armées de Castanos et de Palafox, établies l'une et l'autre sur la gauche des Français. Napoléon chargea le brave Lannes de culbuter ces corps et de les refouler ensuite sur le maréchal Ney, qui avait ordre d'avancer sur leurs derrières. Le duc de Montebello arriva à Tudela dans la journée du 25, au moment où les deux généraux espagnols disputaient encore sur le meilleur plan de campagne à suivre (i). Lannes les attaqua et les défit avant qu'ils eussent eu le temps de concentrer leurs forces (2). Ce fut une déroute complète : ici comme à Burgos et à Espinosa, une sorte de terreur panique s'empara des Espagnols dès qu'ils virent leurs premiers corps enfoncés, et cependant jamais ils ne montrèrent individuellement plus de bravoure.
Si le maréchal Ney avait exécuté son mouvement avec autant de promptitude et de vigueur que Lannes exécuta le sien, l'armée espagnole eût été obligée de mettre bas les armes; mais, induit en erreur par les bruits exagérés qu'il recueillit en chemin sur l'effectif de Castanos, Ney s'était arrêté quelque temps à Soria, malgré l'avis de son chef d'étatmajor (3), qui voulait marcher sur Catalayud: cette faute lui avait fait perdre l'occasion de couper la retraite à l'ennemi !
(l)JCes disputes ridicules duraient depuis plusieurs jours. Déjà les Espagnols, impatients de combattre, accusaient les généraux de trahison.
(2) Les Espagnols occupaient en ce moment un front de quatre lieues, entre Cascante et Tudela. — Voir Toréno, t. II, p. 140.
(3) Le général Jomini.
Dès que Napoléon eut connaissance de la dispersion des troupes andalouses et aragonnaises, n'ayant plus rien à craindre pour ses flancs, il se porta vivement de Burgos à Bocequillas, au pied du Guadarama.
Le 29, il alla reconnaître la gorge de Somo-Sierra, défendue par les débris de l'armée d'Estramadure conjointement avec les troupes andalouses restées à Madrid, et, dès le lendemain, une charge brillante des lanciers polonais et des chasseurs de la garde, commandés par Montbrun, le rendit maître de ce passage. L'empereur fit déblayer à fond de train les fuyards répandus dans les plaines de la Castille, et le 2 décembre, jour anniversaire de son couronnement et de la bataille d'Austerlitz, le gros de l'armée française se présenta devant les portes de Madrid.
La capitale de l'Espagne avait été fortifiée à la hâte. Le général Morla y commandait 8,000 hommes de troupes réglées et 30 à 40,000 paysans armés (i). Après deux sommations inutiles, l'empereur fit jeter quelques bombes et battre en brèche le Retiro, château royal entouré de murs, et construit sur une hauteur attenant à l'enceinte.
Dès le 3 au matin, la division Villatte pénétra dans ce réduit, traversa la promenade du Prado, s'empara des barricades à l'entrée des rues, et prit possession de l'immense palais du duc de Médina Cœli, l'une des clefs de Madrid. En ce moment, le désordre était à son comble dans la ville; les habitants manquaient de vivres, et la populace ne connaissait plus de frein.
Le marquis de Castelar profita de ce désarroi pour se retirer, pendant* la nuit, à la tête des troupes de ligne. Se voyant dès lors abandonné à lui-même, le peuple ne songea
(1) D'après du Casse [Mémoires de Joseph, t. V, p. 199), il y avait à Madrid 6,000 hommes de troupes de ligne, auxquels s'étaient joints 12 a 15,000 paysans des environs et une grande partie de la population.
plus qu'à se mettre à l'abri du courroux de Napoléon. Les habitants déposèrent les armes, et les paysans quittèrent la ville.
Le 4, à 6 heures du matin, le général Morla (î) et don Fernando de Lavera vinrent annoncer à l'empereur qu'il pouvait prendre possession de la capitale (2). Enivré par ce brillant et rapide succès, Napoléon crut avoir terminé d'un seul coup la guerre et affermi la couronne de Charles-Quint sur le front de Joseph. Sa réponse au corrégidor de Madrid en offre la preuve : « Les Bourbons, dit-il, ne peuvent plus
« régner en Espagne. » « Les armées anglaises,
« je les chasserai de la Péninsule. Saragosse, Valence, « Séville, seront soumises, ou par persuasion, ou par la « force de mes armes; il n'est aucun obstacle capable de « retarder l'exécution de mes volontés ! »
Ce n'était pas sans motif que l'empereur tenait ce langage. Il savait à quoi s'en tenir maintenant sur la puissance de l'insurrection et sur la valeur des troupes espagnoles. Il voyait les armées des provinces écrasées, abattues, et ce qui en restait, affaibli par la désertion à l'intérieur et par le relâchement de la discipline (3). Il voyait les généraux s'accusant l'un l'autre du mauvais résultat des opérations, le peuple et les soldats mécontents de la junte et des chefs qu'elle leur avait donnés ; enfin , l'anarchie et le découragement partout où régnaient naguère l'enthousiasme et la confiance. Tandis que la cause nationale perdait ainsi le terrain qu'elle avait si brillamment conquis, l'armée française, remplie d'espoir et d'ardeur, fut portée au chiffre énorme de 530,000 hommes, non compris les réserves (4).
(1) Morla fut accusé d'avoir trahi; cette accusation vraisemblablement n'aurait pas été" dirigée contre sa mémoire s'il n'avait eu la faiblesse d'accepter du service sous Napoléon.
(2) Mémoires de Joseph, t. V, p. 208.
(3) Plusieurs officiers furent tués par leurs propres soldats. — voir TORÉNO, t. H, p. 159, 160, 162.
(4)250,000 fantassins, 50,000 cavaliers elles artilleurs nécessaires au service de 400 bouches à feu étaient présents à l'armée active; 32,000 hommes élaient dans les garnisons, ou occupés
Les troupes nationales, pendant la campagne qui venait d'aboutir à ce triste résultat, n'avaient montré aucune fermeté, aucune valeur militaire, bien que les soldats isolément se fussent conduits avec bravoure ; leurs généraux s'étaient signalés par une profonde ignorance de l'art de la guerre, par des dissensions continuelles, un amour-propre excessif et une forfanterie digne du héros de Cervantes. Le peuple ne s'était montré plein d'élan et vraiment admirable qu'à Saragosse et à Gironne. Partout ailleurs, son énergie avait dégénéré en férocité, du moment où la victoire s'était déclarée contre lui. Alors, comme au premier jour de l'insurrection, on avait vu des assassinats ayant le patriotisme pour prétexte , des haines et des passions individuelles pour cause véritable (1). Quant à la junte centrale, elle s'était rendue odieuse par son incurie, par ses folles prétentions et par sa funeste tendance à maintenir les vieux abus (2).
Ainsi, après Somo-Sierra,la force et l'énergie de l'Espagne étaient véritablement affaissées. La capitale de l' Aragon et la petite armée anglaise montraient seules encore de la fermeté; mais l'empereur se flattait de renverser bientôt ces digues impuissantes et d'assurer, par un dernier triomphe, la soumission complète et définitive de la Péninsule.
Telle était la situation du pays, quand le général Moore fut rejoint, à Salamanque (3), par la colonne de sir John Hope, formée de toute la cavalerie de l'armée, de toute son artillerie
à protéger les derrières de l'armée. Sur un effectif aussi considérable, les Espagnols n'avaient pu faire que 1,900 prisonniers.
(1) TORÉNO, t. Il, p. 168.
(2) A l'approche de l'armée française, elle se retira sur Badajoz et de là sur Séville.
(3) L'avant-garde de Moore était arrivée à Salamanque le 13 novembre; les dernières troupes n'y étaient entrées que le 23, jour même de la victoire de Tudela; enfin l'artillerieet la cavalerie, sous les ordres de Ilopc, n'avaient rejoint que le 3 décembre, après avoir couru de grands risques- Elles avaient été un moment sur point de tomber au milieu des escadrons do Lasalle; mais le général Hope s'était dérobé à ce danger par une marche habile dans la montagne.
et de 5,000 hommes d'infanterie. Cette colonne avait pris par Talavéra de la Reyna, la route royale qui traverse la Guadarrama, et s'était dirigée par Espinar sur Salamanque ; route dangereuse, que le général en chef aurait pu éviter en faisant reconnaître à temps le chemin d'Almeida à Ciudad- Rodrigo (1).
Sir John Moore eut à peine réuni toutes ses forces, que la nouvelle de la destruction des armées espagnoles et du siège de Madrid le mit dans l'alternative de retourner précipitamment à Lisbonne, ou de continuer la campagne en changeant sa ligne de retraite. M. Frère, ministre britannique près de la junte centrale, le pressa vivement de secourir Madrid , et M. Charles Stuart, autre agent anglais accrédité auprès du gouvernement portugais, lui écrivit dans le même sens, parce qu'il croyait le peuple de la capitale disposé à faire une résistance énergique.
Les conseils de ce diplomate, qui était un homme plus réservé et plus judicieux que Frère, firent quelque impression sur le général anglais (2); mais de nouveaux renseignements qu'il reçut lui donnèrent la conviction qu'un mouvement sur Madrid offrait peu de chances de succès, et que même la retraite sur l'embouchure du Tage était
(1) Ce chemin était difficile sans doute, mais non impraticable- Le colonel Kapier, qui a si noblcmentvcngéMooredcsaccusationsque la haine cl l'envie ont dirigées contre sa mémoire, ne parvient pas, nous semble-t-il, à justifier ce général de la résolution qu'il prit de diriger son infanterie seule par ce chemin, et de faire prendre aux deux autres armes la route si longue et si dangereuse par Talavéra, l'Escurial et Salamanque. Cette faute aurait pu avoir de graves conséquences, si napoléon avait fait attaquer Moore pendant que l'armée française se dirigeait sur Madrid, ou si le 4« corps avait surpris la colonne de Hope dans la marche de ilanc, excessivement compromettante, qu'elle fit à proximité dece corps. En supposant toutefois que Moore eût fait prendre à son armée une seule roule, cela n'eût pas empêché la défaite des Espagnols, car Soult battit l'armée d'Estramadure le 10 novembre, tandis que Baird n'atteignit Astorga que le 4 du mois suivant.
(2) Londonderry, qui commandait un régiment de cavalerie dans l'armée de John Moore, pense que l'armée anglaise aurait pu, sans courir aucun risque, marcher de Salamanque sur Madrid par Alba de Tormès, défendre la Guadarrama, et se retirer en cas d'Insuccès par la Sierra-Horena sur Cadix. Ce plan offrait des avantages, mais pour que John Moore pût le sui vre, il fallait qu'il fût informé a temps de la véritable situation des armées espagnoles, ce qui n'eut pas Heu.
gravement compromise par la présence de Napoléon au cœur de l'Espagne (1).
Sir John prenant alors le parti le plus sûr pour concilier ses devoirs envers la nation espagnole avec l'intérêt des troupes anglaises, se décida à battre en retraite sur la Corogne, où il pouvait réunir assez de bâtiments pour transporter au besoin toute son armée en Angleterre. Déjà Baird marchait sur cette ville, quand, le 5 décembre, on reçut au quartier général une lettre de Frère annonçant que Madrid, après avoir résisté à un premier assaut, se disposait à imiter la conduite de Saragosse. Cette nouvelle, toute extraordinaire qu'elle parût, engagea le commandant en chef à faire une tentative en faveur des Madrilènes. Il envoya à Baird l'ordre de retourner à Astorga et dépêcha le colonel Graham à Madrid pour s'enquérir de l'état réel des choses. Cetofficier revint le9, ayant appris l'avant-veille, à Calaveyra, que la capitale était au pouvoir des Français ; mais que néanmoins la population avait gardé une attitude excellente, et qu'il ne serait pas inutile de venir à son secours (2). « A la suite de ce renseignement, dit le marquis de Londonderry, John Moore partit le 12, avec l'intention de s'avancer sur Yalladolid, pour se réunir à l'armée de la Romana (3) et menacer les communications entre Madrid et la France. » Il jugea qu'en faisant cette diversion sur les derrières de l'armée française, il forcerait l'empereur à revenir sur ses pas, ce qui donnerait quelque répit aux provinces méridionales, retarderait la prise de Saragosse, et fournirait aux Espagnols l'occasion de tenter un nouvel effort.
« Je fus décidé, écrivit-il, à faire cette marche offensive,
(1 ) C'est la version de Napier : d'après Clinton, Jones et Londonderry, II semble, au contraire, que Moore n'eut aucun doute sur la possibilité d'atteindre Lisbonne, et qu'il changea de ligne de retraite uniquement parce que les lettres de Frère, les nouvelles apportées par Graham et les vœux de son armée le décidèrent à tenter une diversion en faveur de Madrid.
[2) LONDONDERRY, t. 1, p. 229. '
(3) Cette armée avait déjà commencé sa retraite : elle venait de Léon,
« pour l'honneur des armes anglaises, et pour montrer « qu'elles restaient attachées à la cause des Espagnols, long- « temps après que ceux-ci l'avaient regardée comme perte due. »
L'intention de John Moore (1) était de gagner Valladolid. Mais, le 14, étant à Alaejos, il reçut du général Stewart une lettre interceptée du prince Berthier au duc de Dalmatie, laquelle démontrait que Soult se trouvait dans une position critique à Saldanha, sur le Carrion. Jugeant la circonstance favorable pour un mouvement offensif, sir John se dirigea sur Mayorga, où la colonne de Baird le rejoignit dans la journée du 20 (a). Le 22, ses forces réunies, s'élevant à 23,000 baïonnettes, 2,278 sabres et 60 canons (3), furent obligées de s'arrêter à Sahagun pour attendre l'arrivée des approvisionnements. L'armée ne put se remettre en route que le lendemain au soir.
L'intention de Moore était de faire une marche de nuit et de tomber, le 24 au matin, sur le corps de Soult, dont l'effectif ne s'élevait qu'à 12,000 hommes environ (4); mais à peine eut-il commencé son mouvement, qu'il reçut un premier avis annonçant que le duc de Dalmatie battait en retraite, et un second avis de la Romana, portant que l'empereur s'avançait à marches forcées contre l'armée alliée.
Déjà, depuis le 23, des rumeurs vagues avaient fait pressentir cet événement; mais John Moore s'était persuadé qu'il
(1) Journal de Moore, Sahagun, 24 décembre 1808. (Voir aussi l'annexe I.) M. Thiers, qui attribue le mouvement offensif de Moore uniquemeut à la résolution qu'avait prise ce général de changer de ligne de retraite, oublie que l'armée pouvait atteindre la Corognc sans attaquer auparavant Soult sur le Carrion. Le compilateur des Mémoires de Joseph porte sur la conduite de John Moore un jugement plus faux encore. — Voir t. V, p. 243.
(2) Voir Londonderry et les Remarques du général Clinton. Le colonel Jones se trompe en disant que la jonction de Baird et de Moore se fit le 21 à Toro.
(3) Évaluation de[ Napier. D'après Londonderry, Moore avait 23,000 hommes d'infanterie, 2,300 cavaliers ,et 50 canons ; Id'apres Jones, 29,000 baïonnettes; c'est un chiffre trop élevé.
(4) II avait 16,000 hommes d'infanterie et 1,200 chevaux : de cet effectif, 12,000 hommes seulement étaient disponibles. — Voir Sherer, 1. 1. p. 150 et 151.
aurait le temps d'engager Soult avant l'arrivée des secours. Le rapide mouvement de l'armée française ne tarda point à le détromper. Ayant appris dans la journée du 21 la marche offensive de John Moore, l'empereur suspendit immédiatement l'exécution de ses projets sur Lisbonne et sur les provinces méridionales de l'Espagne (1) ; il réunit 50,000 hommes de troupes à la hâte, et à la tête de cette armée d'élite, il franchit les sommets neigeux du Guadarrama, dans l'intention de manœuvrer sur les derrières des Anglais et de les séparer du Portugal (2) et des ports de la Galice.
Parti le 22, il se trouva le 28 à Villapando, ayant fait en sept jours 59 lieues, par des chemins détestables et un temps affreux. De Tordésillas, il écrivit le 26 au maréchal Soult : « Si les Anglais conservent encore aujourd'hui leur « position, ils sont perdus; si, au contraire, ils vous atta- « quent, retirez-vous à la distance d'une journée de marche, « car plus ils s'obstineront à avancer, mieux ce sera pour « vous. » Mais le général Moore était trop prudent pour donner dans ce piège. Averti du danger qui le menaçait, il quitta Sahagun le 24 au soir, arriva le 28 à Benavente, et continua le lendemain son mouvement rétrograde, satisfait d'avoir attiré l'empereur loin de Madrid. Quand ce dernier arriva près de Valderas, il apprit avec douleur que, malgré la rapidité de sa course, il était en retard de 12 heures sur les Anglais, qui venaient de passer l'Eisa. Si Napoléon avait appuyé plus à gauche et marché directement sur Benavente, il aurait prévenu le général Moore dans cette ville; toutefois c'est là une opinion formée après l'événement, et qui n'implique aucune idée de blâme pour l'illustre chef de l'armée française.
(1) « Je marchais sur Lisbonne et Cadix lorsque, etc. » Napoléon : Discours prononcé le 8 décembre 1809 à l'ouverture du Corps législatif.
(2) Napoléon avait été jusque-là dans la persuasion que Moore se repliait sur le Portugal ; sans cette erreur, l'armée anglaise eût été écrasée.
Le 20, John Moorc rencontra à Àstorga la colonne de Baird, qui avait opéré sa retraite par Valencia , et le lendemain il rallia dans la même ville le corps de la Romana. Le 31 , commença la retraite surVigo, où les bâtiments de transport étaient réunis pour le rembarquement des troupes (î). L'armée anglaise prit la route de Manzanal, et l'armée de la Galice le chemin raboteux de Fuencebadon (2).
A partir d'Astorga, la poursuite fut confiée à Ney et à Soult, qui la dirigèrent avec leur talent accoutumé. Napoléon avait reçu près de cette ville un courrier porteur de la nouvelle que l'Autriche faisait des armements considérables et se disposait à entrer en campagne pour le commencement de l'année 1809 (s). Aussitôt il avait pris la résolution de quitter la Péninsule, et de revenir à Paris surveiller les apprêts d'une nouvelle guerre d'Allemagne; cependant, il resta quelques jours encore à Valladolid pour être bien certain que les Anglais continuaient leur mouvement de retraite.
Les chemins encaissés que suivaient les troupes de Moore ne permirent point aux généraux français de les entamer ni de les prendre en flanc : circonstance d'autant plus heureuse pour les alliés, que les magasins distribués sur la ligne de retraite (4) n'offraient pas des ressources suffisantes :
(1) Général Clinton.
(2) I.e général Jomini, Alison et le marquis de Londonderry ne comprennent pas pourquoi Moorc ne déTendit pas la Corogne. Il nous semble que le projet de ce général de s'embarquer à Vigo pour renouveler la guerre dans les provinces du Sud explique fort bien cette résolution; au surplus, il eût été impossible au général anglais de se défendre longtemps sans magasins, sans argent et sans moyens de transport, contre une armée supérieure en nombre, dans une province peu disposée à le soutenir, et qui n'offrait aucune position suscepti. ble d'être défendue pendant trois semaines seulement.
(3) Napoléon savait depuis longtemps que l'Autriche manifestait des sentiments hostiles à son égard, mais il s'était flatté de contenir l'explosion de ces sentiments en mettant promptement fin à la guerre d'Espagne. Or le départ des régiments français stationnés en Allemagne fut précisément ce qui engagea l'Autriche à hâter la rupture. Ici encore les prévisions du grand homme se trouvèrent renversées par vin concours de circonstances fâcheuses, et peut-être inévitables.
(4) Le général Jomini se trompe en disant que rien n'avait été préparé sur la ligne de retraite de Moore. il y avait des magasins de vivres à Benavente, à Astorga, à la Banesa, A Villa-Franca, à Lugo et à la Corogne. Il y avait en outre quelques petits dépôts sur la ligne d'OrenséetdeVigo.
les animaux de trait et les moyens de transport faisaient défaut ; la cavalerie avait été obligée de tuer bon nombre de chevaux, et l'infanterie, harassée de fatigue, presque sans souliers, souffrait cruellement du mauvais état des routes et de la neige mêlée de pluie qui tombait en abondance. Pour comble de malheur, les habitants de cette partie de l'Espagne étaient hostiles aux Anglais, qui, par représailles, avaient commis la faute de les maltraiter.
« Les granges des villages de la Galice, écrivait Napoléon « à son frère (1), sont pleines d'Anglais pendus par les « paysans, en vengeance des horribles pillages qu'ils com- « mettent (2). »
Le 5, Moore livra, près de Villa-Franca, un combat d'arrière-garde très-vif et parfaitement conduit. Dans la soirée du 5 (5), son armée occupait une très-forte position en avant de Lugo. Soult aurait pu l'attaquer avec avantage dès le 7, mais il remit l'opération au 8, puis au 9. C'était trop présumer de la patience de l'ennemi. Satisfait d'avoir gagné trois jours, Moore décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 et se dirigea sur la Corogne. Il préféra ce port à celui de Vigo, où cependant les transports étaient rassemblés, parce que la distance de Lugo à Vigo est double de celle de Lugo à la Corogne, et que la route de Vigo était impraticable aux voitures (4).
A partir de Lugo, l'indiscipline et le désordre devinrent extrêmes. Cependant, quand l'armée arriva le 12 en vue de la Corogne, bien que les troupes fussent harassées de fatigue et les embarcations retenues au large par des vents
(1) Le 9 janvier 1809.
(2) Les auteurs des Victoires et conquêtes confirment ce dernier fait, attesté également par Wellington.'
(3) Ce fut ce même jour qu'il obtint les renseignements positifs qui le décidèrent à s'embarquer à la Corogne de préférence à Vigo.
(4) Opinion du général Clinton. — Voir JONES, t. II, p. 332.
contraires, John Moore rejeta fièrement la proposition que lui firent ses principaux officiers de négocier avec Soult, pour obtenir une convention analogue à celle de Vimeiro (1). En ce moment, ses forces s'élevaient à 14,500 hommes (2); Soult en avait plus de 20,000, mais trop fatigués et trop dispersés pour entrer immédiatement en ligne. Il dut attendre le 13, le 14 et le 15 pour rallier les traînards. Pendant ce temps, la flotte anglaise entra dans le port. Si le duc de Dalmatie avait agi avec plus de vigueur, il aurait prévenu cet événement et rendu l'échec des Anglais beaucoup plus désastreux.
Le général Moore occupait en avant de la ville une position assez avantageuse; mais il avait trop peu d'artillerie et sa cavalerie était détruite. Soult l'attaqua vivement dans cette position, le 16, à deux heures de l'après-midi. Son principal objet était de tourner la droite des Anglais, qui se trouvait être la partie faible de leur ordre de bataille. Ayant échoué complètement dans cette tentative, il fut, après quatre heures de lutte opiniâtre, obligé de reculer devant une charge vigoureuse de la réserve anglaise, sous les ordres du général Paget. Les pertes de John Moore, d'après Londonderry (témoin oculaire), s'élevèrent à environ 800 hommes (3), et celles de l'ennemi à plus du double (4). L'armée anglaise resta maîtresse du terrain et put s'embarquer la nuit suivante, sans éprouver de nouvelles pertes (5). Son chef, cependant, ne l'accompagna
(1) LONDONDERRY, 1. 1, p. 285.
(2) C'est l'évaluation de Napier ; d'après les documents publiés par le général Murray, John Moore avait 13,244 hommes effectifs; d'après Jones, il en avait 15,000.
(3) Il y a loin de là aux 2,500 hommes dont parlent les auteurs des Victoires et conquêtes.
(4) Maxwell et Sherer évaluent la perte de l'armée française à 3,000 hommes.
Belmas porte la perte des Anglais à 400 tués et 2,000 blessés, et celle des Français à 150 tués et 500 blessés; nous croyons ces chiffres exagérés, au moins en ce qui concerne l'armée anglaise. D'après du Casse, Soult et Moore perdirent l'un et l'autre environ 1,000 hommes.
(5) Belmas prétend qu'elle abandonna les riches magasins de la Corogne, des malades, des blessés, 15,000 fusils, 10 canons et 2,000 chevaux, dont elle coupa les jarrets; mais d'une part nous ne trouvons pas la confirmation de ce fait dans le rapport de John Hope (du 19 jan-
pas! il était tombé glorieusement à la fin de la journée, en menant à la charge le 42e régiment de ligne. L'épaule droite fracassée par un boulet, et souffrant horriblement de cette blessure, sir John Moore ne se laissa emporter du champ de bataille que quand il vit ses troupes gagner du terrain sur l'ennemi. Epuisé par cet effort suprême, il mourut peu d'instants après, avec le calme et la sérénité d'un homme qui a la conscience d'avoir noblement fait son devoir : « J'espère, dit-il, que le peuple anglais sera satisfait, et que « mon pays me rendra justice (1)... »
On ensevelit ce brave officier dans un bastion, à la lueur des torches, et au bruit lointain des derniers coups de canon. Plus tard, le maréchal Soult fit élever un monument sur le lieu même où il avait été tué (2).
Les soldats anglais déployèrent à la Corogne une fermeté à laquelle on ne devait pas s'attendre, après les scènes de désordre qui avaient marqué une partie de leur retraite. Ce sont précisément ces regrettables scènes qui ont fait dire à plusieurs auteurs, et notamment à l'impartial Jomini, que la retraite de Moore ne fut autre chose qu'une fuite.
La vérité proteste contre cette assertion. Une armée composée de jeunes soldats, commandés par des officiers sans expérience, et qui soutient pendant onze jours, sans en être ébranlée, la poursuite d'une armée supérieure en nombre, composée de vieilles troupes et conduite par des chefs tels que Ney et Soult, — qui, malgré la vivacité de cette poursuite, fait six lieues et demie en vingt-quatre heures (5) et se repose trois
vier 1809), et d'autre part le marquis de Londonderry , qui assistait à la bataille, prétend que tout fut embarqué, sauf les chevaux que l'on tua. (T. I, p. 287.) Jones et Napier confirment ce dernier renseignement, que nous tenons pour exact.
(1) Moore's narrative, p. 354,371.
(2) ce monument est un rocher, avec cette simple inscription :
« Hic cecidit Johannes Moore, dux cxercit.us, in pugnâ januariiXVI MDCCCIX contra Gallos, « a duce Dalmatix ductos. »
(3) Elle fit cinquante-six lieues en onze jours, dont trois furent des jours de repos.
jours sur onze, — qui, arrivée au ternie de son voyage, soutient un combat opiniâtre et se rembarque en présence d'un ennemi supérieur, — qui enfin n'a perdu et laissé en arrière, depuis le commencement de la campagne, que 4,033 hommes (1) : une telle armée ne fuit pas ; elle ne fait pas même une retraite précipitée.
Au reste, le maréchal Soult a noblement donné son témoignage pour disculper le général Moore, si indignement calomnié dans son propre pays : « Sir John, dit-il, sut partout « profiter des avantages que le pays lui offrait pour opposer « une active et vigoureuse résistance (2) et il a fini, en suc- « combant dans un combat qui doit à jamais honorer sa mé- « moire (3). »
Les historiens anglais, Londonderry, Alison, Maxwell et Southey ont traité Moore avec une sévérité excessive. Et cependant, à part l'irrésolution qu'il montra à Salamanque(i), on n'a aucune faute à lui reprocher (5). Les désordres qui si-
(1) D'après les documents publiés par Murray (p. 6), l'armée de J. Moore avait, le 19 décembre 1808, 27,309 hommes, et, le 16 janvier 1809, 23,276; différence en moins 4,033, dont 800 avaient quitté la colonne en marche et s'étaient dirigés vers le Portugal. M. Thiers porte le nombre de chevaux tués par les cavaliers à 3,000, et celui des morts, des blessés et des prisonniers à 6,000. Ce dernier chiffre, indiqué par Jones et d'autres écrivains, doit être considéré comme inexact; cependant il cadre avec l'évaluation faite par Berthicr dans une lettre à Joseph, 17 janvier 1809, où il porte le nombre des prisonniers à 4,000, celui des chevaux tués à 3,000, et celui des chariots de bagages et de munitions abandonnés par les Anglais à 7,000. Les Victoires et conquêtes estiment les pertes de Moore au chiffre exagéré de 8 à 9,000 hommes et de 6,000 chevaux.
(2) Ceci est en opposition formelle avec le témoignage du comte de Toréno, qui dit, t. II, p. 196, que John Moore « ne tira aucun parti des grands avantages ;du terrain ; » mais on nous permettra de préférer à ce jugement celui du maréchal français.
(3) Lettre au colonel Napier, 15 novembre 1824.
(4) Cette irrésolution se manifeste clairement dans l'extrait suivant d'une lettre de John Moore à son frère : « Prie pour moi, afin que je puisse prendre une bonne décision; si j'en « prends une mauvaise, ce ne sera pas par défaut d'examen (want of considération). »
(5) Pour des raisons qu'il est inutile de développer ici, nous avons écarté les deux reproches suivants qu'adressent à John Moore los auteurs des Victoires et conquêtes :
lo John Moore, au lieu de faire son mouvement intempestif sur Toro, aurait dû se porter derrière le pont d'Alninraz sur la Tage, et s'y occuper de la réorganisation des troupes espagnoles ;
2° Étant à Benavente, il aurait dû descendre la rive droite d'Esla et gagner la province de Tras-os-Montès, où il devait supposer que Béresford aurait tout disposé pour protéger sa retraite. Ce parti valait infiniment mieux qu'un embarquement à la Corogne.
Les dates et les faits exposés dans le texte peuvent servir de réponse à ces critiques.
gnalèrent la retraite depuis Lugo doivent être attribués à l'inexpérience des officiers et des soldats, à l'extrême relâchement de la discipline, augmenté par l'excès des fatigues, les rigueurs de la saison, le mauvais état des routes et le manque de vivres. Ces désordres, assez fréquents dans l'armée anglaise (1), et que Wellington lui-même n'a pu prévenir dans plus d'une circonstance, notamment pendant la retraite de Burgos (aussi déplorable que celle de Moore), n'affectèrent point cependant le courage ni les forces morales des troupes; les combats de Lugo et de la Corogne en fournissent la preuve. Au résumé, l'expédition de John Moore ne porta aucune atteinte à l'honneur militaire de la Grande-Bretagne; mais, comme le fait observer avec raison l'auteur du Consulat et de l'Empire « elle enleva aux Anglais beaucoup de leur considération politique auprès des Espagnols, et fit croire, pour le moment du moins, qu'ils étaient incapables de sauver la Péninsule. » D'un autre côté, les désastres delà courte campagne de Somo-Sierra et de la Corogne eurent cet avantage, qu'ils donnèrent au peuple anglais la conviction que, pour combattre avec succès Napoléon, une armée de volontaires, fût-elle composée des héros de Baylen et de Saragosse, ne suffisait pas. Or cette conviction , jointe à l'espoir que donna au gouvernement anglais l'imminence d'une rupture entre la France et l'Autriche, décida la Grande-Bretagne à faire de plus grands sacrifices pour mener la guerre à bonne fin.
A la suite de l'embarquement des troupes de Moore, les places importantes de Corogne et de Ferrol tombèrent au pouvoir des Français, et la Galice pendant longtemps ne donna plus signe de vie.
Ainsi, en moins de trois mois, les Français avaient détruit
(1) Il faut remarquer.au surplus, que l'armée française, malgré l'avantage du succès, avait beaucoup de traînards, et qu'à Lugo ainsi qu'A la Corogne, Soult dut attendre plusieurs jours pour avoir son armée au complet-
trois armées castillanes, occupé Madrid, chassé les Anglais, pris Saragosse, battu Vives et Reding en Catalogne, occupé la Galice, et frappé d'épouvante toute la Péninsule.
De l'aveu même d'un célèbre historien espagnol, cette campagne mit au jour « de grandes fautes et l'impéritie de « la plupart des généraux, l'inexpérience des soldats et « l'abandon complet où le gouvernement antérieur de la « Péninsule avait laissé le département de la guerre, ainsi « que les autres branches de l'administration (i). »
A la suite du rappel de Dalrymple, de Burrard, de Wellesley et de Spencer, sir John Cradock avait été chargé de la conduite des affaires militaires du Portugal. Ses instructions portaient qu'il devait renforcer l'armée de Moore et diriger lui-même les opérations, si le cours des événements ramenait ce général en Portugal. Mais le gouvernement anglais procédait avec tant de lenteur, que sir John ne toucha à la Corogne que le 5 décembre.
Aux premières investigations, Cradock reconnut que la régence n'avait aucune activité, que le peuple manquait d'enthousiasme, et que l'armée, sous le rapport du nombre, de l'organisation et de la discipline, était dans les plus fâcheuses conditions. Le désordre et l'anarchie se révélaient en toutes choses. Les membres du cabinet de Londres, M. Frère leur agent principal, l'évêque d'Oporto, les em-
(1) TORÉNO, t. II, p. 292,
ployés secondaires même, avaient la prétention de former des plans de campagne et de les imposer au général en chef (1). « Chaque semaine, dit un historien, amenait quelque nouveau projet; les généraux étaient les seules personnes qui n'eussent pas le pouvoir de régler les opérations militaires (2). »La faction turbulente de l'évêque, si hostile aux Anglais, parvint à soulever contre eux la populace d'Oporto et de Lisbonne, et à renouveler dans ces villes les scènes violentes qui avaient signalé l'occupation de la capitale par l'armée française (5). Les embarras de la situation étaient tels enfin, que le cabinet de Sl-James prit secrètement des mesures pour abandonner le Portugal, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait en force (4). La régence cependant fit d'énergiques efforts pour stimuler l'esprit national et organiser la défense sur des bases plus solides. Elle ordonna entre autres la levée en masse de tous les citoyens de 18 à 60 ans; elle prononça la peine de mort contre ceux qui refuseraient de marcher; elle décréta en outre que tout village qui accueillerait l'ennemi serait incendié. . . . A la suite d'une démarche faite par l'un des agents de l'Angleterre, la régence annonça au cabinet de Londres l'intention de donner le commandement de toutes les forces nationales à un général de l'armée britannique, avec plein pouvoir de changer et d'améliorer la discipline, de nommer les officiers, enfin d'agir
(1) M. Frùrc, entre autres, proposa d'envoyer les forces anglaises qui se trouvaient alors dans les eaux de Cadix à Tarragone pour seconder Rcding, et cela dans un moment où Soult s'apprêtait a envahir le Portugal !
(2) «AI'IMl.
(3) Les courriers étaient pillés et les gardes insultées à leur poste. L'uniforme anglais n'était plus en sûreté, et si l'armée, accusée de trahir les intérêts du Portugal, avait voulu s'embarquer dans ce moment, elle aurait dû s'ouvrir un passage vers la flotte. — Voir Maxwell, 1. 1, p. 504.
Sherer prétend que cette irritation eut pour cause principale les mesures prises par John Cradock pour embarquer toute l'armée anglaise.
(4)VoirNAPiK«, t. III, p. 181, et Maxwell, 1. 1, p. 504 et 505. Sherer dit, 1. 1, p. 195, que John Cradock avait déjà fait des préparatifs pour embarquer ses troupes, le cas échéant, malgré l'opposition des Portugais-
sans contrôle. La junte proposait d'investir de cette confiance sans borne sir Arthur Wellesley, mais celui-ci, ne voulant pas accepter un emploi qui aurait absorbé tout son temps, pria le conseil des ministres de désigner le général Béresford, que ses talents et son activité recommandaient d'une manière spéciale. Ce général avait d'ailleurs conquis l'estime et la confiance de l'armée par ses beaux services dans l'Inde, en Egypte, au cap de Bonne-Espérance, en Amérique, et tout récemment en Portugal, où il avait fait, sous John Moore, la malheureuse campagne de 1809.
Béresford débarqua à Lisbonne dans le courant du mois de mars; son premier soin fut de nommer des Anglais à tous les emplois militaires importants. Avec le concours de ces officiers, il modifia peu à peu l'organisation et l'équipement des troupes nationales, qui devinrent, sous son habile direction, aussi remarquables par leur bravoure que par leur discipline et leur instruction (1).
Ce résultat, et plus encore la déclaration de guerre de l'Autriche, auraient dû exercer une heureuse influence sur le gouvernement anglais ; mais la retraite précipitée de Moore, la déroute des patriotes et l'occupation de Madrid avaient notablement refroidi l'enthousiasme populaire.
Par un de ces revirements subits dont l'histoire de la Grande-Bretagne offre tant d'exemples, la nation était passée tout à coup d'une confiance extrême à un sentiment irrésistible de crainte et de découragement. Ceux même qui avaient le plus poussé à la guerre semblaient maintenant convaincus qu'il était absurde de chercher à combattre Napoléon sur le continent.
Le gouvernement fut ébranlé par ces déclamations, au point qu'il voulut rappeler ses troupes en Angleterre. Tou-
(1) Béresford laissa les colonels portugais à la tête des régiments, mais il plaça à côté d'eux des majors qui faisaient toute la nesojjne. — Voir Sherer, 1. 1, p. 196.
tefois, avant de prendre cette mesure extrême, il crut devoir consulter sir Arthur Wellesley, qui, dans un mémoire daté de Londres (7 mars 1809), non-seulement soutint la possibilité de défendre le Portugal en toute circonstance (î), mais encore fit connaître avec une grande précision le moyen d'organiser cette défense, de créer de nouvelles forces, d'améliorer les finances du pays et de faire vivre les troupes alliées, au milieu de provinces appauvries et dévastées. «Avec son rare bon sens, dit M. Thiers, il avait aperçu tout de suite comment les Anglais devaient se comporter dans la Péninsule, et malgré l'avis de ceux que l'expédition de Moore avait profondément effrayés, il affirmait qu'on pourrait toujours se rembarquer à temps, en sacrifiant tout au plus le matériel. Il allait même jusqu'à désigner d'une manière presque prophétique une position dans laquelle, appuyé sur la mer et couvert de retranchements, il serait assuré de tenir plusieurs années contre les armées victorieuses de l'empire. La confiance qu'inspirait ce général, d'un esprit droit et ferme, vainquit la répugnance de son gouvernement à risquer de nouvelles armées dans l'intérieur de la Péninsule, et le disposa à défendre courageusement les intérêts de la nation anglaise contre la nation elle-même (2). »
Le cabinet de Londres avait conclu, à la date du 9 janvier 1809, un traité de paix et d'alliance avec l'Espagne; en même temps, il avait fait de vastes préparatifs militaires pour que la Grande-Bretagne jouât désormais le premier rôle dans la lutte. C'était un acte d'énergie et de courage par lequel, on doit le dire à son honneur, le ministère assumait sur sa tête une responsabilité que le moindre revers, le moindre mécompte
(1) « J'ai toujours été d'opinion que le Portugal peut être défendu, quel que soit le résultat « de la lutte engagée en Espagne, et qu'en même temps les mesures adoptées pour la défense » dui Portugal seront très-utiles aux Espagnols dans leur lutte avec la France. » (Voir la lettre du 7 mars de Wellesley).
(2) Histoire du Consulat et de l'Empire, llv. 36.
pouvait faire retomber sur lui d'une manière accablante. Or cette éventualité n'était pas si incertaine qu'elle n'eût l'ail reculer beaucoup d'hommes d'État, même parmi ceux qui affectaient le plus ardent amour pour la cause espagnole. L'Angleterre, en effet, ne pouvait opposer plus de 00,000 combattants aux 500,000 hommes disponibles de Napoléon; et encore ces soldats n'avaient-ils aucune expérience de la guerre européenne. Quant aux troupes espagnoles, elles manquaient de discipline, étaient mal équipées, mal organisées, avaient des chefs incapables, et ne montraient aucune sympathie pour l'armée anglaise. Mais ce qui rendait surtout la situation du gouvernement délicate et précaire, c'était la violence de l'opposition, qui entravait sans cesse les efforts du cabinet de Londres; dans la suite, elle suscita les plus grands embarras au général en chef lui-même.
Arthur Wellesley fut désigné par la voix publique comme le seul homme capable de sortir avec honneur d'une pareille situation, et le ministère, en ratifiant ce choix (î), fit pour la cause espagnole ce que le directoire avait fait pour la cause de la Révolution française, en mettant le jeune Bonaparte à la tête de l'armée d'Italie.
(I) le 2 avril 1809.
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