‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 18 sur 86 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

•OMMAIRF. :

Troisième invasion du Portugal. — Plan de Masséna. — Système de défense de Wellington. — Mesures énergiques qu'il fut obligé de prendre. — Lignes de Torrès-Vedras. — Premières opérations de l'armée française. — Prise d'Astorga. — Siège de Ciudad-Rodrigo. — Motifs pour lesquels Wellington ne vint pas au secours de cette place. — Attaque de Ney contre la division de Crawfurd. — Investissement et reddition d'Almeida. — État des esprits à Lisbonne et dans l'armée anglo-portugaise. — Opposition de la régence aux idées du général en chef. — Le prince d'Essling attaque l'armée alliée sur les hauteurs de Busaco. — N'ayant pu enlever cette position de front , il la tourne et se porte sur Lisbonne.— Après une reconnaissance détaillée des lignes de Torrès-Vedras, il renonce à l'attaque de ces lignes et se décide à demander des secours à l'empereur. — Wellington , en attendant, renforce sa position, et déploie une activité extraordinaire. —Il prend la résolution de rester sur la défensive. — Raisons qu'il donne pour justifier ce système. — Retraite de Masséna sur Santarem. — Avantages de cette position.— Wellington, après l'avoir reconnue, s'établit à Cartaxo. — Il se retranche dans ses cantonnements, et forme de nouvelles lignes de défense sur la rive gauche du Tage. — Soult vient au secours de l'armée de Portugal. — Prise d'Olivenza. — Défaite de Mendizabal sur la Gebora. — Siège et prise de Badajoz. —Retraite de Masséna. — Combats de Pombal, de Redinha, de Condeixa, de Foz-d'Arunce et de Sabugal. — Masséna rentre en Espagne. — Il veut recommencer immédiatement les opérations d'après un plan nouveau. — Difficultés qu'il rencontre. — Insubordination du maréchal Ney. — Fin de la

campagne. — Situation misérable du Portugal. — Blocus d'Almeida par l'armée anglaise. — Masséna vole au secours de la place. — Bataille de Fuentès d'Onoro. — Le général Brenier abandonne Almeida après avoir fait sauter une partie des ouvrages de la place. — Conclusion.

L'échec de Walcheren avait notablement diminué les ressources de la Grande-Bretagne et compliqué les embarras du gouvernement.

Les meilleurs soldats encombraient les hôpitaux; le pays était inondé de papier-monnaie; l'enrôlement ne se faisait plus qu'avec des primes considérables (1), le besoin d'hommes et d'argent augmentait tous les jours.

Wellington eut la loyauté de tenir compte au gouvernement de cette situation critique. Bien que la responsabilité de la guerre fût plus écrasante que jamais (depuis les derniers débats), et que les ministres en accédant aux propositions du générai en chef lui eussent formellement déclaré que désormais cette responsabilité pèserait sur lui seul (2), il s'abstint de demander plus qu'on ne pouvait raisonnablement lui accorder. « Je ne veux pas, écrivit-il à M. Villiers (3), re- « jeter sur les ministres la responsabilité du mauvais succès « en leur demandant des secours qu'ils ne peuvent me four- « nir. . . ni donner au gouvernement qui est sans force, et qui « doit sentir la faiblesse de sa situation, un prétexte de reti- « rer l'armée d'une position où, suivant moi, l'honneur et « l'intérêt du pays exigent qu'elle se maintienne le plus long- « temps possible. »

(1) Il n'y avait pas moyen d'augmenter en ce moment l'effectif des troupes anglaises. Les engagements étaient hors de prix, et les lois ne permettaient pas de pourvoir au remplacement des troupes de terre par des conscriptions forcées. On donnait 11 guinées de prime pour chaque homme qui passait de la milice dans la ligne, et 10 pour ceux qui s'engageaient dans la milice. L'entretien de l'armée anglaise coûtait alors 500,000 livres de plus par an qu'il n'eût coûté si celle armée était restée dans son pays; quant aux subsides fournis par la Grande- Bretagne à la Péninsule, ils s'élevaient à près d'un million sterling.— Voir TORÉNO, t. III, p. 271.

(2) ÀLISON, t. VII, p. 414 et 415.

(3) Lettre du 6 janvier 1810. — Voir aussi celle du 27 mars de la même année, au général Stewart,

Malgré toutes les difficultés qui l'entouraient, le mauvais vouloir des Espagnols, les tracasseries de l'autorité portugaise, l'inertie du gouvernement britannique et le découragement de sa propre armée, Wellington montrait une confiance, un sang-froid, une résolution qu'on ne saurait trop admirer. Si, à cette époque, moins sûr de lui-même, de la valeur de ses soldats et de la bonté de sa cause, il eût prêté l'oreille aux sinistres prédictions de ses compatriotes, la guerre eût cessé et l'Espagne se fût soumise. Les historiens de la Péninsule, eux-mêmes , ont été obligés d'en convenir (1).

Le premier soin du général en chef fut de fortifier Lisbonne, seule position capable d'assurer par sa résistance le succès des opérations ultérieures, et de protéger au besoin le rembarquement des troupes anglaises (2).

Dès le mois d'octobre 1809, il avait donné l'ordre de construire, sur les hauteurs de Torrès-Vedras, qui enveloppent une partie de cette position , tous les ouvrages nécessaires pour former un immense camp retranché.

(1) Voir entre autres le comte Toréno , t. III, p. 277.

H. Thiers rend justice â Wellington dans le passage suivant : « Avec une rare pénétra- « tion, le général anglais avait jugé la marche des choses dans la Péninsule mieux que « Napoléon lui-même... Il se disait, avec une conviction que rien n'avait pu ébranler, que ce « vaste échafaudage de grandeur (l'empire français) était miné de toutes parts, et que l'Eu- « rope, tôt ou tard, se révolterait contre le joug de Napoléon... Cette opinion, qui honore au « plus haut point le jugement militaire et politique de lord Wellington, était devenue chez « lui une idée invariable, et il y persévérait avec une sûreté d'esprit et une opiniâtreté de « caractère dignes d'être admirées. » (T. III, p. 392.)

(2) Voir sa lettre du 25 août 1809, à lord Gastlereagh (où il mentionne pour la première fois le projet de faire un camp retranché autour de Lisbonne), ses instructions du 20 octobre, au colonel Fletchcr, et sa lettre du 9 février 1810, au comte Liverpool.

TiiiBAUDKAi' (t. VIII, p. 285) prétend que Junot avait eu le projet de couvrir Lisbonne par des travaux analogues, et que ce furent les croquis du colonel Vincent qui servirent de guide

A l'aide de ce camp, Wellington voulait assurer les flancs et les derrières de son armée, lui procurer le moyen de tenir tête à des forces supérieures, la garantir d'un blocus et lui permettre de donner la main aux troupes irrégulières, chargées de harceler l'ennemi, sans avoir rien à craindre pour ses communications avec la flotte. Il avait lui-même indiqué l'emplacement et le tracé de chaque ouvrage, ne laissant aux ingénieurs que le soin des détails (1).

Pendant que ces travaux se poursuivaient à l'insu de l'ennemi (2), le général en chef prenait les mesures les plus énergiques pour assurer la défense du pays contre une invasion française. Il obtint d'abord que son autorité comme maréchal général du royaume (s) fût indépendante du gouvernement local, et absolue en tout ce qui aurait rapport aux troupes réglées , milices ou ordenanzas. Armé de ce pouvoir, et fort de l'appui de l'Angleterre, il demanda ensuite qu'on remît en vigueur les anciennes lois militaires du royaume, en vertu desquelles toute la population mâle pouvait être enrôlée et mise sous les armes. Il exigea enfin qu'on imposât au peuple l'obligation de détruire les moulins et les ponts, d'éloigner les bateaux, de dévaster les champs, d'abandonner les habitations et d'emporter tous

au général anglais. D'après le comte Toréno,au contraire, l'idée première des lignes appartiendrait au général Stuart, qui dressa, en 1799, un plan détaillé de ces lignes et des ouvrages à élever autour de Lisbonne pour garantir le Portugal d'une invasion française. (T. m . p. 272). Nous n'avons pu trouver aucune trace de ces faits, qui semblent pour le moins douteux, puisque M. Thiers, les Victoires et conquêtes et le général Koch attribuent à Wellington tout l'honneur du choix de la position, et tout le mérite du système d'ouvrages qui fut exécuté. Ces écrivains se fussent sans doute exprimés dans un autre sens, si l'idée première des ligues de Torrès-Vedras avait appartenu â un de leurs compatriotes.

(1) Thiers, t. m, p. 393.

(2) Wellington évita d'en parler, même au gouvernement, tant il craignait que l'ennemi en eût connaissance; et il fit exécuter les travaux avec tant de discrétion, que la plupart des officiers de son armée, le public anglais et toute l'armée française manifestèrent leur surprise quand, après Busaco, il alla s'établir derrière ces fameuses lignes. — Voir comte Gret, p. 145.

(3) Cette nomination, signée en juillet 1808, à RioJaneiro, fut publiée à Lisbonne, le 23 novembre 1809- Le même décret obligeait la régence d'inviter Wellington à toutes ses séance», et de s'entendre avec lu? sur toutes les mesures ImportanteSi

les objets pouvant servir aux envahisseurs. La régence toutefois éleva des objections contre ces mesures rigoureuses, qui pouvaient compromettre sa popularité. Voyant cela, Wellington n'hésita point à accepter cette responsabilité pour lui-même; il adressa aux Portugais une proclamation sévère, où il dit entre autres : « Je déclare que « tout fonctionnaire qui restera dans les villes ou vil- « lages, après avoir reçu l'ordre de se retirer, et toute per- « sonne, à quelque condition qu'elle appartienne, qui aura « des relations avec l'ennemi, l'aidera ou l'assistera en « quelque manière, sera condamnée comme traître à l'État « et punie en conséquence. »

Un système analogue avait été préconisé par Lloyd pour la défense de l'Angleterre ; il devait plus tard être appliqué avec le plus grand succès parles armées russes. Wellington n'avait pas craint de le proposer au Portugal, en se fondant sur l'impérieuse loi de la nécessité, sur l'aversion très-vive qu'inspirait la domination française aux habitants des campagnes, enfin sur l'incontestable principe « que le peuple, pour sauver sa natio- « nalité, devait résister à l'ennemi, détruire ses biens, ou « les emporter en se retirant (1). » Le duc espérait par ce système affamer les Français, les obliger à se tenir en grandes masses pour échapper aux bandes insurrectionnelles , et neutraliser ainsi une partie de leurs forces, en leur donnant de continuelles inquiétudes sur leurs flancs et sur leurs derrières.

Quelques auteurs français ont blâmé ce système dans les termes les plus énergiques : « Pas une voix, s'écrie l'un d'eux, « ne s'est élevée pour flétrir cette manière odieuse et barbare « de poursuivre l'accomplissement d'un plan militaire, et « cependant combien de malédictions ne furent pas lancées « contre Turenne après la dévastation du Palatinat! Ce grand

(1) Proclamation de Wellington.

« capitaine agissait pourtant alors en pays ennemi ; Welling- « ton n'a pas même cette triste excuse, puisque le Portugal « était l'allié de l'Angleterre (i). » Mais c'est précisément parce que Wellington avait à défendre un pays amé, qui abhorrait la domination française, qu'il put imposera ce pays des sacrifices aussi pénibles. La nation portugaise a gémi sans doute de ces sacrifices; elle n'a point flétri cependant le gérai qui les a conseillés. Autre chose est de dévaster un pays que l'on défend , et autre chose de mettre au pillage une province conquise. Ce qui est glorieux dans le premier cas devient odieux dans l'autre.

Au reste, tout en provoquant ces mesures extrêmes, Wellington fit ce qui dépendait de lui pour adoucir les maux qui devaient en résulter. Les pauvres habitants de la campagne, obligés d'abandonner et de détruire ce qui assurait l'existence de leurs familles, obtinrent de lui tous les secours qu'il était humainement possible de leur accorder.

Il écrivit en leur faveur au comte de Liverpool une lettre touchante, pour le prier « d'attirer sur les malheu- « reux Portugais les bienveillantes dispositions des sujets « britanniques..., dans d'autres moments, ils étaient ve- « nus au secours de peuples étrangers frappés de calami- « tés par la Providence, ou par un ennemi puissant et « cruel (2).... »

(1) Général Koch, Mémoires de Matséna, t. VII, p. 171. Il est inutile, croyons-nous, de relever l'insinuation suivante, par laquelle cet écrivain termine sa critique : « La ruine du Porlu- « ijal, loin de nuire aux intérêts mercantiles du Royaume-Uni, élargissait, au contraire, « le débouché de ses manufactures , et peut-être est-ce pour cela que, sourd â la voix u de rhumanité, égoïste, Impitoyable, le général anglais poursuivit froidement son œuvre « jusqu'au bout, »

(2) C'est sans doute à la suite de cette lettre que le ministre demanda au Parlement une somme de 100,000 livres pour secourir les malheureux Portugais.

Malgré l'opposition secrète de la régence et des fidalgos, les mesures prescrites furent assez convenablement exécutées, grâce à l'énergie du général en chef et au patriotisme de la nation portugaise, laquelle se montra , dans cette circonstance, bien supérieure à l'enthousiaste, mais versatile nation espagnole (1).

Cependant, au moment d'entrer en campagne, les forces indigènes ne s'élevaient qu'à 56,000 hommes, dont la moitié appartenaient à la milice (2), et les forces anglaises, non compris la garnison de Gibraltar, à 38,000 hommes seulement ; plus de 6,000 se trouvaient à l'hôpital ou en détachement; et des 32,000 restants, 7,000 tenaient garnison à Cadix (3).

Ainsi, déduction faite des ordenanzas, Wellington ne pouvait disposer que de 80,000 hommes bien armés pour défendre une frontière de 145 lieues de développement (depuis Bragance jusqu'à Ayamonte), et contenir un adversaire dont les forces disponibles dans la Péninsule s'élevaient alors à 280,000 combattants (4). Cette disproportion, toutefois, ne

(.1) « Je déclare, écrivit Wellington, le 27 octobre, au comte «le Llverpool, qu'il n'y a pas « d'exemple qu'aucune personne en Portugal, même de la plus basse classe, ait eu avec l'en- « nemi des rapports contraires à son devoir envers le souverain, ou aux ordres qu'on avait « donnés. » Masséna confirme ce fait dans sa correspondance avec Berthier.

(2) Ce chiffre ne comprend que les hommes réellement présents au drapeau. Les forces inscrites, malades, recrues, absents et hommes détachés compris s'élevaient, en mai 1810, à 50,000 hommes de troupes régulières, 55,000 hommes de milice, et 325,000 ordenanzas. Mais, par suite de la tolérance des autorités , ce dernier nombre n'a jamais existé que sur les rôles. «Il est scandaleux, écrivit Wellington le 23 mars à « l'amiral Berkeley, que l'armée portugaise régulière ne soit pas de 100,000 hommes au « lieu de 50.C00. 11 est plus scandaleux qu'il s'en faille de 10,000 pour compléter ce dernier « nombre, et plus scandaleux encore que le gouvernement n'ait pas même le moyen d'en- « tretenir son armée, etc. »

(3) D'après Toréno, l'armée portugaise s'élevait à 30,000 hommes; la milice à 26,000 ; l'armée anglaise, non compris la garnison de Gibraltar, à 40,000, et, sans les malades et la garnison de Cadix, à 26 ou 27,000 (T. III, p. 271). Il y a loin de ces chiffres et de ceux que nous donnons plus haut, d'après des situations exactes, aux chiffres accusés par la plupart des auteurs français, et notamment parles auteurs des Victoires et conquêtes et par le général Kocli.

(4) 48,000 hommes étaient dans les hôpitaux, 4,000 retenus prisonniers, et 29,000 envoyés en détachement. Outre l'effectif disponible indiqué ci-dessus, il y avait une réserve de

lui causait aucune inquiétude, parce qu'il avait reconnu depuis longtemps la possibilité de défendre le Portugal contre des forces supérieures.

Ayant besoin de gagner du temps pour achever ses lignes, faire la récolte des grains, discipliner les troupes portugaises et compléter l'organisation des ordenanzas, Wellington résolut de prendre une position avancée. A cet effet, il établit quatre divisions d'infanterie anglaise, ou 58,000 hommes, à Viseu, Guarda, Pinhel et Célerico; 5,000 hommes des mêmes troupes, sous les ordres de Hill, à Abrantès; les Portugais de Beresford, à Thomar; 5,000 hommes de cavalerie dans la vallée duMondégo; Baccellar etSylviera, avec 21 régiments de milice, dans les provinces au delà du Douro; dix régiments de milice, un de cavalerie portugaise et la légion lusitanienne dans le pays entre Pena-Macor et le Tage ; et les 19 autres régiments de milice sur les deux rives du fleuve, dans les Àlgarves et dans l'Alentejo, pour couvrir la droite de la ligne de défense. Cette aile était protégée en outre par la Romana , qui faisait une guerre de partisans entre Albuquerque et Ayamonte, tandis que l'extrême gauche était couverte par 15,000 Espagnols, défendant la Galice et les Asturies. Enfin des garnisons anglo-portugaises avaient été mises dans les places des Algarves, dansElvas, Almeida, Valencia, Péniche, Abrantès et Sétuval.

Ces dispositions habiles permettaient à Wellington de parer à toutes les éventualités sans compromettre sa ligne de retraite, et d'opposer, sur chaque point menacé, un nombre de

18,000 hommes prête à entrer en Espagne (situation de juillet). Thibaudeau estime que les forces françaises dans la Péninsule s'élevaient à 372,058 hommes, dont 86,896 composant l'armée de Portugal (2e, 6* et 8e corps), t. VIII, p. 286. D'après une situation officielle, donnée par le général Koch dans les Mémoires de Masséna, il y avait, en janvier 1809, 324,411 hommes, dont 39,574 de cavalerie (en y comprenant les détachés et les malades). Du 15 décembre 1809 au 15 janvier 1810,, 120,000 hommes furent dirigés de la France , de l'Allemagne et de l'Italie sur Bayonne. Ce renfort, d'après l'auteur des Mémoires de Masséna, porta l'effectif total à 360,000 hommes.

troupes assez considérable pour obliger l'ennemi à n'avancer qu'en masse, obligation que l'absence de magasins de vivres rendait extrêmement difficile.

Tel était l'état des choses quand Masséna reçut l'ordre de prendre l'offensive. Ce vieux guerrier n'avait pas eu besoin de l'avertissement d'Essling pour comprendre que les limites de la prudence étaient partout dépassées, et que le système de conquête sur lequel reposait l'Empire amènerait tôt ou tard une catastrophe. Sous l'impression d'une grande lassitude physique et morale, résultat de vingt années de guerre et de pénibles travaux glorieusement accomplis, le vainqueur de Zurich montrait peu d'ardeur et semblait en outre dominé par de sinistres pressentiments. Il savait que Ney et Junot se plaignaient d'être au second rang ; que son armée était insuffisante par le nombre et surtout par le matériel , et que le caractère du soldat était notablement altéré par le mauvais exemple des chefs. Aussi avait-il fallu que Napoléon l'entourât de prévenances et de séductions pour qu'il acceptât le commandement dans de pareilles conditions^). L'armée, qui n'ignorait point cette circonstance et qui voyait son nouveau chef, dégoûté de la guerre, se livrer à des plaisirs qui n'étaient plus de son âge, et prendre cet air négligé qui ôte au commandement son prestige et son influence, disait hautement : Masséna vieillit. Il y avait du vrai dans cette appréciation ; cependant, nous verrons dans certains moments le prince d'Essling se montrer digne encore de sa brillante renommée.

L'empereur avait décidé que l'armée de Portugal, em-

(1) Il lui dit entre autres : « Qui pourrais-je envoyer en Portugal pour rétablir mes affaires « compromises par des maladroits, sinon celui qui lésa toujours réparées? Est-ce que vous « n'êtes pas l'homme des circonstances difficiles, des cas désespérés? Et vous iriez me faire « défaut, quand vous seul pouvez me tirer d'embarras ! Puis-je, en effet, quitter Paris mainte- < nant? Je vous envoie en Portugal à ma place, et vous me refuseriez, sous de futiles et ima- « ginaires prétextes ! » Mémoires de Masséna, t. Vil, p. 20.

'ployerait une partie de l'été à faire les sièges d'Almeida et de Ciudad-Rodrigo (1).

Déjà le 21 avril, leducd'Abrantès, commandant le 8e corps, avait conquis Astorga, dont l'occupation, conjointement avec celle des Asturies, était nécessaire pour assurer la droite de l'armée.

Le siège de Ciudad-Rodrigo fut confié au maréchal Ney. Il y avait dans cette place 5,500 Espagnols mal disciplinés, à la tête desquels se trouvait le général Herrasti, vieillard respectable, encore doué de toute l'énergie de la jeunesse (2).

La tranchée fut ouverte dans la nuit du 15 au 16 juin, et continuée avec ardeur les jours suivants.

Wellington, qui avait quitté Badajoz pour empêcher la prise de vive force de Ciudad, eut un moment l'intention de la secourir ou d'en retirer au moins la garnison ; mais il fut détourné de ce projet par la conduite de la régence, qui le laissait sans vivres, et surtout par l'appréhension d'échouer dans une opération aussi dangereuse que peu nécessaire au succès de son plan de campagne (3). Il était pénible cependant de perdre cette place importante sans coup férir, et d'abandonner à son malheureux sort une garnison brave et dévouée. L'armée sentait qu'on lui ferait un reproche de cet abandon, et c'est pourquoi elle exprima hautement le désir de marcher en avant. Les Espa-

(1) Masséna était arrivé le 6 mai à Vittoria. Quelque temps après, il avait reçu une lettre du major-général, ainsi conçue : « Je dois vous prévenir que l'empereur ne veut pas entrer en •■ ce moment à Lisbonne, parce qu'il ne pourrait faire vivre la ville, dont l'immense popula- « tion reçoit ses subsistances par la mer. Il faut employer l'été à prendre Ciudad-Rodrigo et « ensuite Almeida; il ne faut pas aller par expédition, mais méthodiquement... » Mémoires de Masséna, t. VII, p. 62.

(2) Augoyat, p, 253.

(3) II écrivit, le 11 juin 1810, à son frère : « Je crois que j'aurais pu retarder encore long- « temps l'investissement complet de la place, et que les chances de la guerre m'auraient « mis A même d'empêcher tout à fait le siège, si le gouvernement avait eu quelque force ets'll « avait voulu faire autre chose que ce qui est sans danger et ne coûte rien; mais je pense « que je ne dois pas risquer une bataille en plaine pour secourir la place, ayant une « armée bien inférieure en nombre, composée en grande partie de troupes douteuses et à « peine formées, et me trouvant en face d'un ennemi beaucoup plus fort en cavalerie. »

gnols, d'un autre côté, réclamaient cet effort comme une preuve de bonne foi , et les Portugais comme un moyen d'éloigner la guerre de leurs foyers (j). Enfin quelque chose disait à Wellington que s'il restait l'arme au bras, sa promesse de défendre la Péninsule semblerait une orgueilleuse forfanterie. Néanmoins il refusa obstinément de compromettre son armée pour sauver une ville dont la possession n'était pas indispensable au succès de son plan de campagne (2). « J'oublierais mon devoir, écrivit-il à don Miguel Forjas (3), « mon devoir envers le roi, envers le prince régent et envers « la cause commune, si je me laissais influencer par la cla- « meur publique ou par la peur, au point de modifier le sys- « tème d'opérations que j'ai adopté après mûre délibération, « et qu'une expérience journalière démontre être le seul qui « puisse mener les choses à bonne fin. » Cette fermeté constitue un genre de courage infinement plus rare et plus digne d'éloges que celui qui consiste à braver la mort au milieu des scènes émouvantes du champ de bataille (4).

Ce n'était pas seulement une campagne, mais une guerre terrible que Wellington avait entreprise. « S'il perdait, ne fût-

ci) « Le gouvernement portugais est impatient de voir l'ennemi en déroute, et, à l'Imlta- « lion de la junte centrale, il demande à grands cris une bataille et un prompt succès. Si j'en « avais eu le pouvoir, j'aurais empêché les Espagnols de répondre â cet appel, et la cause « serait sauvée ; maintenant que j'ai le pouvoir en main, je ne laisserai pas échapper la « seule chance de succès qui me reste, en cédant aux suggestions insensées du gouver- « nement portugais. » (A Charles Stuart, 7 septembre 1810.)

(2) Wellington au surplus était d'avis que Ciudad-Rodrigo ne pouvait être sauvé qu'à l'aide d'une diversion opérée par le général Mahy en Galice, avec l'assistance des habitants et des guérillas de la Castille. « On aurait ainsi, dit-il, obligé les Français à détacher des troupes « pour étouffer l'insurrection ou pour forcer Mahy à se réfugier dans les montagnes, ce qui « aurait diminué assez la force de l'armée assiégeante pour nous permettre de l'attaquer. « Mais le général Mahy ne fit aucun mouvement, et les habitants restèrent spectateurs « apathiques, se bornant a nous injurier parce que nous n'avions pas voulu courir les mêmes « dangers que Ciudad-Rodrigo. » [Relation des opérations en 1810.)

(3) Lettre du 6 septembre. — Voir aussi celle du 11 Juillet à lord Liverpool. Forjas était ministre de la guerre de la régence de Portugal. Wellington dit de ce personnage : « C'est l'homme d'État et l'homme d'affaires le pluscapable que j'aie trouvé dans la Péninsule. (11 octobre 1813, à Ch. Stuart.)

(4) L'auteur des Mémoires de Masséna trouve la circonspection de Wellington inexplicable; nous la trouvon»,au contraire, fort naturelle et parfaitement justifiée,

ce que 5,000 hommes, dit Napier, son gouvernement abandonnait la lutte, et s'il en perdait 15,000, lui-même y devait renoncer. » Ses forces disponibles s'élevaient à 56,000 combattants , et il n'aurait pu en diriger plus de 20 à 25,000 contre Ciudad-Rodrigo sans exposer ses derrières. Les miliciens, d'un autre côté, désertaient en masse pour vaquer à la moisson. Tout faisait donc un devoir au général en chef de rejeter l'opération qu'on lui proposait. Masséna, au contraire, la désirait, et à ce point qu'il essaya d'y provoquer son adversaire en retirant un peu ses troupes, en affectant une grande insouciance et en faisant des proclamations, où il disait : «que le duc avait peur; que les vaisseaux chargés de l'emmener avaient déjà arboré leur pavillon et qu'insensible à l'honneur, il laissait tomber les villes de son allié sans risquer un coup de fusil pour les sauver ou racheter sa parole » (î). Mais toutes ces manœuvres n'aboutirent à rien : lord Wellington eut le courage de braver la critique et le sarcasme, et d'attendre pour agir le moment qu'il avait fixé lui-même. L'antiquité nousoffreune situation analogue : « Si tu es un grand général, dit Sylla à Marius, viens combattre! » — « Si tu es un grand général, répondit Marius à Sylla, force-moi à combattre! » Ainsi firent Masséna et Wellington.

Cependant le 9 juillet, à 6 heures du soir, le gouverneur de Ciudad-Rodrigo, voyant la brèche faite, la garnison livrée à elle-même et les colonnes d'assaut formées, arbora le drapeau blanc et vint s'aboucher avec Ney, sur les ruines mêmes de la forteresse. Le maréchal lui serra la main comme à un brave soldat, et lui accorda les honneurs dus à une belle défense (2).

(1) TH1BACBEAU, t. VIII, p. 287.

(2) On trouva dans la place 125 bouches à feu, 2d0 milliers de poudre, 1,200,000 cartouches, et une quantité considérable de projectiles et d'approvisionnements d'artillerie, d'après les

Mémoires de Joseph (t. VII, p. 170.); 105 bouches à feu, 3,655 fusils et 71,528 kil. de poudre, d'après les Mémoires de Masséna.

Ce siège coûta aux Espagnols 500 hommes environ, et aux Français 1,177, dont 168 tués (î).

En ce moment, le général Cravvfurd soutenait la défense de la Coa, aux environs d'Almeida, avec 4,000 hommes d'infanterie, 1,100 chevaux et 6 canons (2). Enhardi par quelques avantages partiels, remportés sur les partis français, le 4 et le 11 juillet, il résolut, malgré les ordres de Wellington, de combattre au delà de cette rivière : c'était une faute. Le 24, en effet, 30,000 hommes, sous la conduite de Ney, tombèrent comme la foudre sur la division anglaise, avec l'intention de la couper d'Almeida et de la jeter ensuite dans le ravin profond de la Coa. Ils auraient infailliblement obtenu ce résultat, sans la bonne contenance et la présence d'esprit du général anglais, qui, malgré la vigueur de l'attaque, parvint à franchir la Coa sans perdre ses communications ; il continua ensuite sa retraite avec tant de calme et de bravoure, que le maréchal Ney, après trois tentatives vigoureuses pour forcer le passage du pont, dut renoncer à la poursuite. Crawfurd cependant aurait éprouvé des pertes considérables (0), si Montbrun n'avait pas refusé de lui couper la retraite, sous prétexte qu'il était aux ordres de Messéna, à i'insu duquel Ney avait attaqué (4).

Le résultat de ce mouvement offensif fut l'investissement d'Almeida. Cette place, qui passait alors pour la plus forte du

(1) D'après les Mémoires de Massêna.

La place avait résisté à quarante-huit jours de blocus Incomplet et vingt-quatre de tranchée. Les Français expliquent cette longue résistance par le manque de matériel, et par la mauvaise direction donnée aux premiers travaux du génie.

(2) I) y a loin de ce chiffre aux 10,000 hommes que les Victoires et conquêtes attribuent à Crawfurd.

(3) Les pertes des Anglais s'élevèrent non à 1,200 hommes, comme leditBelmas; non à 1,100, comme le disent les auteurs des Victoires et conquêtes ; non à 1,000 hommes, comme le dit le général Koch ; non à 700 ou 800, comme le dit M. Thfers, mais à 313 hommes, dont 30 tués et 83 manquants. Les Français, d'après Sherer, eurent environ 1,000 hommes tors de combat ; d'après les Victoires et conquêtes, 300 seulement ; mais la situation officielle porte 527 hommes, dont 117 tués, (Mémoires de Massêna)

(4) TORÉNO, t. III, p. 275, et THIBAUDFAU, t. VIII, p. 289.

Portugal, avait une garnison de 6,000 hommes de troupes de ligne et de milice portugaise (*). Le gouverneur, le colonel Cox, avait promis à Wellington de faire une longue résistance; mais la mollesse de ses troupes et un accident funeste trompèrent ses espérances. Dans la soirée du 26 août, après dix jours de tranchée ouverte, une détonation effroyable se fit entendre; au même instant, on vit s'élever au-dessus de la ville un immense tourbillon de flammes et de fumée ; le terrain des attaques fut couvert de débris d'affûts, de pierres et de matériaux. Deux bombes, tombées à la fois sur un magasin contenant 150,000 livres de poudre, avaient produit ce désastre. Le tiers des habitants (500 hommes) et un grand nombre de soldats périrent. Quelques maisons seulement restèrent debout (a). Wellington prétend (s) que l'explosion fit une brèche dans la place, qu'elle jeta tous les canons, à l'exception de trois, dans les fossés, et qu'elle détruisit entièrement les munitions, sauf dix barils de poudre. Mais Belmas, Augoyat, Koch et Londonderry affirment que la place ne fut pas ouverte, et qu'il y eut seulement quelques dégâts à la courtine près du château. D'après cette dernière version, qui semble la plus exacte, la défense était encore possible, et ce qui le prouve du reste, c'est que, pour obtenir une reddition, les soldats durent signifier à leurs officiers que si le gouverneur ne capitulait pas, ils ouvriraient les portes aux troupes françaises (4).

William Cox qui, depuis l'explosion du magasin, avait

11) AUGOYAT, p. 260.

(2) Augoyat, les Victoires et conquêtes et le général Koch disent qu'une grande partie des maisons furent détruites. Le comte Toréno et Thibaudeau affirment qu'il ne resta que six maisons debout ; mais ce chiffre est évidemment exagéré.

(3) Lettre du 31 août 1810, à Ch. Stuarl. Jones et Thibaudeau s'expriment à peu près dans le même sens.

(4) Mémoires de Massêna, t. VII, p. 155.

M.Thlers attribue cette conduite des troupes à Tlndignalion que leur causa l'immobilité persévérante des Anglais. Elles disaient hautement qu'on ne devait pas les sacrifier plus longtemps â l'égoi'sme d'un allié impitoyable.

rejeté deux sommations de Masséna, se vit obligé de céder à cette révolte, dans la nuit du 27 au 28. Le lendemain, la garnison sortit de la place, forte de 5,000 hommes. Les miliciens rentrèrent dans leurs foyers , sous la condition de ne plus servir contre la France ; les troupes de ligne (24e portugais) se déshonorèrent en acceptant du service dans l'armée de Masséna (î).

L'ennemi trouva dans Almeida un approvisionnement considérable de vivres et de munitions (2).

Wellington fut d'autant plus contrarié de la perte de cette place, qu'il avait résolu (voyant le peu de vigueur avec lequel les Français entamèrent le siège) de brusquer le passage du pont et d'emmener la garnison avec son artillerie; mais l'explosion du magasin à poudre eut lieu juste au moment où il s'occupait des préparatifs de ce coup de main audacieux.

La chute d'Almeida et de Ciudad-Rodrigo affligea l'armée (3) et produisit un vif mécontentement à Lisbonne, où la populace subissait la fâcheuse influence du principal Souza qui, depuis son introduction dans le conseil de régence, n'avait cessé de contrecarrer toutes les mesures du général anglais. «Al'imitation de la junte centrale, écrivait Wellington, « la régence a flatté la populace de la capitale au lieu de la « comprimer; elle s'est mêlée des opérations militaires, a « délibéré s'il ne conviendrait pas d'adopter des mesures « offensives, de faire avancer l'armée en Espagne, et s'est « permis enfin de jeter son blâme et ses soupçons sur tous « les Portugais employés par moi et par Beresford (4).

(1) Londonderry, t. N, p. 106 j Mémoires de Joseph, t. VII, p. 172.

(2) On 7 trouva entre autres 115 canons, un petit équipage d'artillerie Ue montagne et 500,000 cartouches.

Pendant ce siège , les Français eurent 439 hommes blessés, 62 hommes et 1,500 chevaux d'artillerie tués. {Mémoires de Masséna.)

(3) Une foule d'officiers écrivirent a leurs amis, en Angleterre et » Oporto, des lettres où les choses étalent exposées sous le jour le plus faux et le plus alarmant. Wellington se plaignit vivement de cette conduite. — Voir Sherer, t. II, p. 10 «t 11.

(4) Wellington aucomlt de I.iverpool, 13 septembre 1810.

Le général Jomini reproche à Wellington de n'avoir fait aucun mouvement pendant les sièges d'Almeida et de Ciudad-Rodrigo, et d'avoir tenu ses forces dispersées, lorsqu'en les réunissant il aurait pu troubler les opérations des Français, sans compromettre le succès des siennes. Cette observation ne manque pas de justesse; et en effet, quoique Wellington parvint à concentrer ses forces dès qu'il fut attaqué, l'éloignement de Hill aurait amené la séparation de l'armée anglaise, si Masséna avait agi avec plus de vigueur. Cependant les considérations politiques énoncées plus haut, l'état des esprits à Lisbonne , l'opposition qu'un grand nombre d'officiers commençaient à faire aux idées du général en chef (i), et l'incontestable supériorité numérique des Français (2) ne nous permettent pas de blâmer le soin avec lequel Wellington s'abstint de commettre ses troupes en rase campagne.

Nous avons vu que Napoléon, sollicité par Joseph, avait fini par autoriser l'expédition d'Andalousie, qui offrait à ses yeux le triple avantage d'être peu dangereuse, de procurer à l'armée française d'abondantes ressources et d'ôter aux An-

(1) « La disposition d'esprit de quelques officiers de l'armée me cause vraiment plus de « souci que la folie du gouvernement portugais. J'ai toujours été accoutumé à avoir la con- « fiance et l'appui des ofliciersdes armées que j'ai commandées ; pour la première fois, je me « trouve dans d'autres conditions, soit qu'on doive en accuser l'opposition en Angleterre, ou « que la grandeur de l'entreprise soit au-dessus de la portée de leur esprit, ou qu'elle « irrite leurs nerfs, ou que je me sois trompé et qu'ils aient raison, ce que je ne puis dire; « le fait est qu'il règne dans l'armée un système de clabauderie très-préjudiciable au ser- « vice public, et qu'il faut que j'anéantisse, sans quoi c'est lui qui nous anéantira. » (Wellington à Stuart, H septembre 1810.)

Le marquis de Londonderry confirme ce jugement dans son Histoire de la guerre de la Péninsule : « Beaucoup d'entre nous, dit-il, pensaient qu'il était impossible de tenter de se maintenir quelque temps en Portugal, dès que les Français auraient entrepris franchement de le subjuguer... On agita même la question de savoir si l'on ne retirerait pas de la Péninsule non-seulement tous nos soldats, mais encore l'armée portugaise. » (T. II, p. 60 ) « Il est certain que les trois quarts au moins de l'armée désiraient se rembarquer. Le Portugal, disait-on, n'a pas de postes assez solides pour permettre à 30,000 Anglais de disputer l'entrée à l'armée française. » (T. II, p. 212.)

(2) L'armée qui couvrait Ciudad-Rodrigo était presque deux fois aussi forte que l'armée alliée, elle avait quatre fois autant de cavalerie, et se trouvait dans un pays essentiellement favorable à l'emploi de cette dernière arme. (Voir la Relation des opérations de 1810 par Wellington, 23 février 1811.)

glais le moyen de s'établir à Cadix, dans le cas où ils seraient chassés du Portugal. La première idée de l'empereur avait été de faire marcher toutes ses forces disponibles sur Lisbonne par les deux rives du Tage, opération qui aurait produit sans doute un résultat décisif. Au reste, en donnant son consentement à l'expédition d'Andalousie, il pensa que 30,000 hommes au moins des 70,000 confiés à Joseph pourraient se détacher , l'expédition terminée , et se porter vers l'Alentéjo; que ces 30,000 hommes se dirigeant sur Lisbonne par la gauche du Tage, tandis que Masséna y marcherait par la droite avec les 60,000 hommes de Ney et de Junot, avec les 15,000 de la garde, avec les 10,000 cavaliers de Montbrun, sans parler de la réserve de Drouet, il serait impossible aux Anglais de résister à une masse aussi accablante de forces ; que leur embarquement deviendrait inévitable, et que la campagne de 1810 serait peut-être la dernière de la guerre d'Espagne (î).

Mais toutes ces prévisions furent loin de se réaliser, parce que l'empereur, à la distance où il se trouvait, s'était fait une fausse idée de la situation des choses dans la Péninsule, et parce qu'il avait supposé aux généraux plus de forces qu'ils n'en possédaient réellement. Masséna, qui a le mérite d'avoir vu plus loin et plus juste que lui dans cette circonstance, partit pour le Portugal avec la conviction qu'il n'avait de secours à attendre d'aucun côté.

La possession de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida lui assurait une bonne base et d'excellents pivots de manœuvres. Cependant il aurait bien fait de raser la dernière de ces places, ainsi qu'il en avait eu l'intention.

Quand son armée se mit en marche, elle comptait 58,956 hommes, dont 7,468 de cavalerie et 84 pièces atte-

(1) THIF.RS, t. III, p. 372.

lées (1). Elle devait être rejointe en route par le 9e corps, sous Drouet, estimé à 20,000 hommes, et par 8,000 à 9,000 hommes, sous le général Gardanne.

Le mouvement offensif commença dans les premiers jours de septembre.

Wellington se trouvait alors à Célerico avec 50,000 hommes seulement (2) ; il jugea prudent de ne pas attendre l'ennemi sur ce point : son front était si étendu qu'une vive poursuite à travers la ville aurait porté les Français sur l'Alva et obligé l'armée anglaise à soutenir une bataille, avant l'arrivée de Hill (5), et peut-être de Leith.

Mais au lieu de marcher vers ce but et de gagner Coïmbre par la rive gauche du Mondégo, Masséna, se fiant à de faux renseignements, ou craignant d'éprouver les embarras qui avaient signalé la marche de Junot en 1808 , prit le chemin plus long et plus difficile de Viseu (4), chemin qui avait

(1) D'après une situation officielle du 15 septembre 1810. (Mémoires de Masséna, t. VII, p. 571.)

M. Tbiers estime la force des trois corps de Masséna à 66,000 hommes , et Napier a 55,000 hommrs d'infanterie et à 8,f)00 de cavalerie. Ce dernier chiffre est basé sur un élat officiel du 15 août, qui porte, à cette date, Teffectif sous les armes (déduction faite des hommes malades , prisonniers et détachés , mais y compris les non combattants) , a 65,746 hommes. Néanmoins l'évaluation de Napier ne nous semble pas plus exacte que celle du général Koch, qui défalque de la situation officielle du 15 septembre 1810,5,400 hommes de cavalerie et 1,005 de cavalerie pour des détachements, qui n'ont pas, croyons-nous, été compris dans ladite situation, et qui, en revanche, auraient du être défalqués de celle de Napier.

(2) D'après I.ondonderry, Wellington avait en tout 28,738 soldats anglais, dont 2,870 de cavalerie et 24,408 soldats portugais, dont 1,696 de cavalerie : 25,000 hommes étaient détachés sous les ordres de Hill et de I.elth.

(3) Ce général était alors à Sarzedas.

(4) «Ce chemin, dit le colonel Napier, était le plus mauvais du Portugal. A mesure qu'il y avançait, le prince d'EssIing devait le faire réparer pour que l'artillerie pût suivre.» Une l'aurait pas choisi probablement, si des Portugais employés dans l'armée française ne lui eussent assuré qu'il était facile, et qu'aucune position importante ne le couvrait. « On ne se serait « jamais imaginé, dit Wellington, que les Français auraient fait la marche qu'ils exécutèrent « â travers le haut Beira, après avoir passé le Mondégo. » (Relation des opérations de 1810.) « Les chemins, d'après Belmas, étaient si mauvais, que dès le premier jour tous les chevaux se trouvèrent délerrés, et que Masséna fut obligé de s'arrêter deux jours à Viseu pour attendre son artillerie. »(T. I, p. 130.)

Après ces témoignages, on aura peine à se rendre compte de ce jugement de M.Thlers, emprunté, du reste, aux Mémoires du prince d'Essling : « Masséna n'avait pas une autre « route â suivre que celle de Viseu :» jugement que l'émlnent écrivain croît justifier en disant que sur les pentes moins abruptes d« la Sierra-Caraniula, Masséna avait la chance de

en outre l'inconvénient de lui faire abandonner sa ligne de communication avant qu'il en eût établi une autre (1).

Le 21 septembre, jour même de l'arrivée de l'armée française à Viseu, les généraux anglais se trouvèrent réunis sur l'Alva. Dès ce moment, Coïmbre était couverte et la retraite assurée. Une seule éventualité pouvait la compromettre, à savoir si le maréchal Soult, profitant de l'éloignement et de la dispersion des troupes chargées de protéger l'Alentéjo (2), se jetait dans cette province avec 25 ou 30,000 hommes, pour forcer les Anglais à se rembarquer. Heureusement, le duc de Dalmatie, inquiété sur plusieurs points à la fois, attachait trop de prix au blocus de Cadix et à la pacification de l'Andalousie pour songer à faire cette importante diversion.

Arrivé sur le Mondégo, Wellington devait continuer sa retraite vers les lignes de Torrès-Vedras, ou accepter une bataille pour disputer le passage du fleuve. Le premier parti était plus sûr et plus conforme au plan d'opérations adopté par le généra] anglais; néanmoins il donna la préférence au

trouver plus de culture el plus de ressources pour sou armée. Or, si nous pouvions entrer dans la discussion de ce point secondaire, il nous serait facile de prouver que cette raison n'est pas valable, et que le prince d'Essling prit la route de Viseu sans l'avoir fait reconnaître, la croyant beaucoup meilleure qu'elle n'était. Au reste, M. Thiers lui-même est obligé d'avouer « que cette route était mauvaise, presque impraticable, et que trois jours avaient suffi pour épuiser les chevaux et mettre dans le plus mauvais état le charronnage de l'artillerie. » Comment après cet aveu, l'historien français peut-il dire que « les critiques de Wellington sur le choix de ladite route sont indignes de la justesse et de la justice ordinaires de ses jugements ? »

Les Victoires et conquêtes et le général Pelet expliquent et justifient le choix de la route de Viseu, en disant que Wellington était préparé à recevoir l'armée française sur la rive gauche du Mondégo, et que le prince d'Essling espérait le gagner de vitesse sur Coïmbre en marchant par la rive droite.

L'événement a prouvé que cette raison n'était pas meilleure que l'autre.

(l)En prenant la route de Viseu sur Coïmbre, il fallait, pour assurer les communications, se rendre maître d'Oporto et établir des postes fortifiés entre cette ville et Almeida.

Londonderry, t. II, p. 111, dit que dans l'état-major anglais on avait cru que Masséna manœuvrerait sur la droite des alliés pour conserver ses communications avec Mortier' et avec l'armée devant Cadix. En manœuvrant sur la gauche, il se privait de ces avantages.

(2) L'armée de la Romana avait été mise en déroule par le 5e corps, et forcée de se disséminer dans Elvas et dans d'autres places fortes.

second, parce que la situation des choses et l'état des esprits en rendait l'exécution désirable.

Malgré ses proclamations et ses remontrances énergiques, la régence de Portugal avait négligé l'exécution du plan arrêté de commun accord, dans l'intérêt de la défense. « Entre le Mondégo, le Tage et les lignes de Torrès-Vedras, le pays offrait encore assez de vivres pour nourrir les Français pendant tout l'hiver, et le peuple n'était préparé ni à recevoir l'ennemi ni à détruire lui-même ses propriétés (1). » Il fallait donc, ou bien continuer la retraite en dévastant le pays, ou bien arrêter les Français sur le Mondégo assez longtemps pour obtenir le même résultat, par des voies plus honorables pour l'armée et moins compromettantes pour l'autorité morale de son chef (2). Wellington n'hésita point entre ces deux résolutions. Il prit position sur la Sierra de Busaco (s) et fit venir en toute hâte la division de Leith, qui était à Thomar, et celle de Hill , qui se trouvait derrière l'Alva sur la Sierra-Murcelha.

Le corps de Ney, fort de 40,000 hommes (4), déboucha sur la position le 25 septembre.

En ce moment, les préparatifs du général anglais étaient encore incomplets. La première division, les troupes de Leith et celle de Hill, n'avait pas rejoint; 25,000 hommes seu= lement se trouvaient en ligne (2), et par suite de l'étendue de la Sierra, de grands intervalles séparaient les divisions.

(1) Napirr.

(2) Le parti des nobles {fidalgos), qui trouvait de l'appui dans la régence, n'aurait pas manqué d'exploiter contre le général anglais le mécontentement et le désordre qu'eût produit la dévastation du pays par l'armée anglaise. Ce parti ne lui donnait déjà que trop d'embarras; on en voit la preuve dans une lettre écrite avant la bataille de Busaco, et par laquelle Wellington prévint les meneurs, « qu'ils eussent à cesser leurs misérables intrigues, ou qu'il « conseillerait à son gouvernement de rappeler l'armée anglaise. »

(3) Le comte Toréno est dans l'erreur quand il dit que Wellington livra la bataille de Busaco uniquement pour faire cesser les plaintes qui s'élevaient contre l'inertie de l'armée anglaise en Portugal.

(4) il venait d'être rejoint par les troupes de Reynier.

(5) IVAP1ER et THIBAUDEAU-

Ces circonstances n'échappèrent point à la sagacité de Ney, qui, de concert avec Reynier, proposa de faire immédiatement une attaque vigoureuse (1). Mais le prince d'Essling, qui était resté à trois lieues en arrière, dans la persuasion que l'ennemi ne s'arrêterait pas en avant de Coïmbre (s), n'arriva sur les lieux qu'entre midi et deux heures. Il examina la position et reconnut qu'il serait dangereux de l'attaquer avant la jonction du 8° corps (3). Ce délai regrettable permit à Wellington de concentrer tous ses moyens de défense (•*). Le lendemain, l'occasion favorable était perdue (s).

L'armée alliée occupait en force la Sierra de Busaco, située à 250 pieds au-dessus de la plaine, position en quelque sorte inattaquable de front, bien qu'elle eût le défaut d'être trop étendue (6). La division Hill, couverte par le fleuve, occupait la droite et défendait l'approche des collines; venaient ensuite dans l'ordre de bataille le corps de Leith, les divisions Picton, Spencer et Crawfurd, cette dernière placée en avant de la Chartreuse. La 4e division, commandée par Cole, se trouvait à l'extrême gauche, où elle couvrait un sentier menant à Milheada; la cavalerie était en face du village de ce nom, dans des

(1) Le 26, à la pointe du jour, Ney dépêcha un aide de camp â Masséna pour le prévenir qu'il était en présence de l'ennemi. Cet officier trouva Masse na, vers les dix heures, à Mortagao. A dix heures et demie, Ney envoya à son chef copie d'une lettre de Reynier et de sa réponse à cette lettre. Il disait dans cette réponse : « Si j'avais le commandement, j'attaque- « rais sans hésiter un seul instant. »

(2) Mémoires de Massêna, t. Vil, p. 185.

(3) « L'éloignemcnt du 8e corps et de l'artillerie ne permettait pas de commencer l'attaque avant le soir. » Mémoires de Masséna, t. Vil, p. 210.

(4) Wellington estime qu'à cette époque ses forces disponibles s'élevaient, non â 62,000 hommes comme l'affirment les Victoires et conquêtes, mais à 24,000 combattants anglais et 25,175 portugais : total 49,175 hommes, dont 2,839 de cavalerie anglaise et 1,375 de cavalerie portugaise (l'artillerie n'était pas comprise dans ces chiffres). Il porte â 72,000 hommes l'effectif de Masséna, mais ce chiffre est exagéré. Belmas estime les forces des Français à 62,000 hommes ; Londonderry à 60,000, les Victoires et conquêtes à 54,500, et M. Thiers à 50,000. 11 faut remarquer, au surplus, que ces hommes étaient des soldats bronzés au feu, tandis que la moitié de ceux de Wellington n'avaient jamais vu l'ennemi.

(5) M. Thiers raconte ces détails d'une manière inexacte et trop favorable à Masséna.

(6) « Pour donner une idée de la grande extension de la position de Busaco, dit le lieutenant-colonel Leitli-Hay, il suffit de rappeler qu'après que 50,000 hommes s'y fussent établis, un espace d'environ 2 milles séparait la gauche du corps de Leith de la droite de la 3= division, qui était en ligne à coté de lui. »

plaines où elle pouvait manœuvrer facilement; enfin 50 pièces de canon avaient été mises en batterie sur les points les plus favorables à l'action de l'artillerie (1). Cette position offrait tant d'obstacles, que l'on ne croyait pas que le prince d'Essling osât l'attaquer. «Wellington seul, dit Londonderry, était d'un « avis différent : tous les autres officiers pensaient que les « Français tourneraient la gauche, où le terrain était plat. » Cette opération eût été sans doute plus facile que l'autre, mais elle présentait le danger d'une marche de flanc, parallèle à la mer, et c'est ce qui engagea sans doute le général anglais à ne pas la considérer comme probable ; au reste, pour être en mesure contre toute éventualité, il avait donné au corps de Trant l'ordre de se rendre à Sardao, et de disputer à l'ennemi la route qui traverse ce village (2).

Dans un conseil tenu le 26 au soir, Ney exprima de vifs regrets de ce qu'on n'eût pas attaqué la veille, et soutint qu'il n'y avait plus moyen d'enlever la position. Junot, Eblé, chef de l'artillerie, etFririon, chef de l'état-major, furent du même avis. Reynier et Lazowski, chef des ingénieurs, déclarèrent que l'attaque, quoique difficile, n'était pas sans offrir quelques chances de succès (3). Le prince d'Essling se rangea à l'avis de ces derniers, et fit en conséquence ses préparatifs pour attaquer le lendemain.

fi) Voir LONDONDERRY etNAPIER.

(2) L'ensemble de ces circonstances est loin de confirmer l'extrait suivant deM.Thiers : " Lord Wellington, croyant comme le maréchal Masséna qu'au delà de sa gauche ne se

<i trouvait pas de route praticable, avait borné sa surveillance de ce côté à l'envoi de quelque i< cavalerie légère, sous le partisan Trant.... Il est étonnant qu'au seul aspect des lieux, il « n'ait pas deviné l'existence d'une route sur sa gauche... »

L'auteur des Mémoires de Masséna est plus équitable en disant que « 'Wellington, pré- « voyant que son adversaire pourrait chercher à tourner sa gauche par le chemin de Morta- « gao à Oporto, prescrivit au colonel Trant de se porter avec sa brigade à Sardao, au débou- « ché des montagnes. » (T. VII, p. 190.)

Du reste, Murray (Memoirs of the war in Spahi, etc., p. 29) donne une lettre du quartiermaitre général à sir Stapleton Cotton, datée du couvent de Busaco, 24 septembre, laquelle prescrivait à ce général de faire reconnaître la'route de Sardao, de façon toutefois à ne pas attirer l'attention de l'ennemi sur cette route. « Itis désirable to avoid shewlng the patrol « lo the euemy, or attracllng bis attention towards the road in question. »

(3) Mémoires de Masséna, t. VII, p. 191.

Mlle de busaco

27 Septembre 1810.

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