LIGNES DE TORUÈS VEDRAS
• Ile, Imite ordinaire.
♦ u Fort ou grande Redoute
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Jugeant qu'il ne fallait rien négliger pour la rendre plus imposante encore, Wellington y fit entrer 6,000 Espagnols (î) sous la Romana; de sorte qu'avant la fin d'octobre, les lignes étaient occupées par 150,000 combattants, dont plus de 70,000 de troupes réglées (2).
Le marquis de Londonderry, à cette époque adjudant général de Wellington, a prétendu que si Masséna, au lieu d'attendre son artillerie, avait dirigé immédiatement une attaque vigoureuse contre les ouvrages de Torrès-Vedras, il les eût enlevés, grâce à la confusion qui régnait dans l'intérieur du camp et à l'ignorance où étaient encore les soldats et les généraux du rôle qu'ils avaient à jouer (3). Le prince d'Essling n'en jugea pas ainsi. Après une reconnaissance détaillée des lignes anglaises, il estima que ses moyens n'étaient pas en rapport avec la difficulté de l'entreprise; et, en effet, n'ayant que 50,000 hommes et des munitions pour une seule bataille (4), il se fût exposé, en cas d'insuccès, à un immense désastre. Le colonel ingénieur Jones approuve les scrupules de Masséna (s), et le comte Toréno (6) affirme que les princi-
(1) 3,000, d'après Londonderry ; 8,000, d'après le comte Toréno et Thiers ; 6,000, d'après Napier, et 10,000 d'après les Victoires et conquêtes.
(2) Calculs de Napiei- et de Thibaudeau. D'après Londonderry, Wellington, après avoir reçu 3,000 hommes de la Romana, et 7 à 8,000 Anglais, venus de Cadix et de la mère-patrie, se trouvait à la tète de 33,000 Anglais, 30,000 Portugais et 3,000 Espagnols en état de tenir la campagne. Les Victoires et conquêtes estiment les forces des alliés a 97,000 hommes, dont 71,000 de troupes anglo-portugaises, et celles des Français à 35,000 seulement. Le général Pelet dit que : « 35,000 Français, manquant de tout, avaient contenu plus de 100,000 alliés, « sans toutefois penser à les bloquer comme on l'a cru. » Victoires et conquêtes, t. XXI, p. 325. D'après Jomini, il y avait dans les lignes, avant l'arrivée des secours anglais et espagnols, 60,000 hommes, dont 30,000 Portugais. Le même auteur estime les forces de Masséna, antérieurement à l'arrivée de Drouet, à 40,000 hommes.
(3) Maxwell, 1. 11, p. 207, dit que Junot et Ney furent également de cet avis et proposèrent à Masséna de brusquer l'attaque de la position. Nous n'avons trouvé aucune preuve de ce fait, et l'auteur des Mémoires de Masséna dit formellement, t. VII, p. 465 : « que tous les lieutenants du maréchal Masséna s'accordèrent a représenter les lignes comme inexpugnables. »
(4) thiers, t. III, p. 422.
(5) Mémoire sur les lignes tic Torrès-Vedras, p. 68. Parmi les circonstances qui empêchèrent Masséna d'attaquer les lignes, il faut signaler le mauvais temps, qui rendit le terrain impraticable pour l'artillerie partout, excepté sur les routes pavées. Mcmoir ofthewar in Spain and France, p. 14,
(6) T. 1 II, p. 289,
paux chefs de l'armée française, consultés sur ce point, opinèrent qu'il fallait demander des secours et réduire, en attendant, les opérations à un blocus (1). D'après ce conseil, Masséna envoya le général Foy à Paris, rendre compte de la situation de l'armée de Portugal, et solliciter de nouvelles instructions (2).
Afin de resserrer autant que possible la position des Anglais, les troupes françaises furent distribuées de la manière suivante : Junot à Sobral, vis-à-vis des avant-postes anglais; Reynier près du Tage, à Villa-Nova, et le duc d'Elchingen, près d'Alenquer (où il était à même de soutenir le 8e corps). Une partie de la cavalerie fut détachée pour observer le Tage et communiquer avec Santarem.
Ces dispositions étaient très-bonnes au point de vue du blocus et de la subsistance des troupes ; mais prises devant un ennemi concentré, dont les forces étaient supérieures en nombre, elles auraient amené sans aucun doute la destruction de l'armée française, si cet ennemi avait pu ou voulu prendre vigoureusement l'offensive.
Le prince d'Essling jugeant que Santerem était un lieu convenable pour ses magasins et ses dépôts, chargea Montbrun de réunir dans cette ville les matériaux nécessaires à la construction d'un pont flottant (3); malheureusement, les troupes qui s'emparèrent de la place y commirent, pendant cinq jours, des excès comparables à ceux qu'elles avaient commis à Leyria (4) et qui, cette fois encore, privèrent l'armée des ressources dont elle avait le plus grand besoin.
(1) Les auteurs des Victoire» et conquêtes prétendent qu'il était absurde de vouloir bloquer avec 35,000 hommes une position en communication avec la mer et renfermant 97,000 alliés. Us ont raison en principe, mais Masséna devait étendre ses cantonnements pour avoir des vivres, et c'est ce qui explique que l'empereur ne fit aucune objection contre l'emplacement donné aux différents corps de l'armée du Portugal.
(2) Le général Foy partit le 29 octobre.
(3) Ce pont devait lui servir pour envoyer des fourrageurs sur l'autre rive, dans la fertile Alentejo, pour donner la main à Soult, et pour faciliter le siège d'Abrantès.
(4) Mémoirei de Masséna, t. VII, p. 239.
Le général Eblé, chargé de la construction de l'équipage de pont nécessaire pour franchir le Zezère et le Tage, rencontra des difficultés inouïes. Il n'avait trouvé à Santaremque deux vieilles barques submergées, et les magasins du port ne contenaient ni ancres, ni goudron, ni outils, ni cordages, ni madriers, ni rien de ce qu'il fallait pour organiser un chantier de construction (1). Mais grâce à son industrie et à son activité prodigieuses, ce général parvint à surmonter tous les obstacles : bientôt l'on vit; une masse de soldats, transformés en ouvriers, débiter et mettre en œuvre le bois, le fer et le chanvre, avec des outils qu'ils avaient confectionnés eux-mêmes. La construction des ponts de l'île de Lobau n'avait pas offert plus de difficultés.
Pour assurer sa position et se ménager le moyen d'agir sur la rive gauche du Tage, il importait à Masséna d'occuper Abrantès. Montbrun fut chargé de s'emparer de ce point de vive force ou par ruse. Il brusqua facilement le passage du Zezère, mais il perdit ensuite par sa lenteur l'occasion de prendre la ville et de capturer cinquante barques portugaises abritées dans une crique du Tage, en face de Chamusa.
Le prince d'Essling fut vivement contrarié de cette maladresse. Cependant Montbrun s'empara, le 31 octobre, de Punhète, et le général Tirlet mit aussitôt cette ville en communication avec la rive droite du Zezère, à l'aide d'un pont sur chevalets. Une reconnaissance faite à la suite de cette opération convainquit le général en chef qu' Abrantès était à l'abri d'un coup de main et, que pour le moment, il ne fallait pas songer à s'en rendre maître. Il ordonna, en conséquence, au général Lazowski de mettre Punhète en état de défense,
(1) Il fallait 80 bateaux pour franchir le Tage, et 20 pour franchir le Zezère.
Le général Pelet dit qu'on ne pouvait songer à entreprendre le passage, ni â former un établissement solide sur le fleuve, sans avoir les matériaux nécessaires» un double pont.
Les premiers bateaux construits furent destinés a l'établissement de deux ponts sur le Zezère, l'un a Puniiète, l'autre à Nartincbel. — Victoires et conquêtes, t. XXI, p. 3r>.
et au général Eblé de diriger sur ce point les chantiers de Santarem (1).
Dans ces entrefaites, Wellington avait reçu des renforts, construit de nouvelles batteries ; achevé ou complété les ouvrages des lignes. Le moral des troupes était excellent; officiers et soldats rivalisaient de zèle et de bonne volonté. « En dehors des heures de service , dit un témoin oculaire , ils se livraient à la chasse ou à la pêche, comme s'ils eussent été en Angleterre. » Entre autres détails donnés à ce sujet , le général Stewart nous a laissé la description d'une fête brillante qui fut organisée dans le camp des alliés pour célébrer la nomination de Beresford au rang de chevalier de l'ordre du Bain. Cette situation formait un contraste pénible avec celle de l'armée française , qui devenait chaque jour plus intolérable : privée de tout, en butte à l'hostilité des populations, harcelée sur ses derrières par les corps de milice et les ordenanzas du Nord, que Wellington avait appelés à lui et jetés dans les montagnes, cette armée devait employer la moitié de son effectif à chercher des vivres (2). L'armée anglaise elle-même, avec toutes les ressources que lui assuraient la flotte et l'appui des Portugais, avait une peine infinie à nourrir les habitants de Lisbonne et les milliers de campagnards qui s'étaient réfugiés derrière les lignes de Torrès-Vedras(ô). Quelques auteurs pensent que si le maréchal Soult se fût hâté de prendre Badajoz et
(1) « Hasséna, après avoir reconnu le Tage à Santarem, a,vait renoncé à ridée d'y établir son pont de bateaux. » Mémoires dcMasséna.
(2) « II est certainement étonnant, dit Wellington, que l'ennemi ait pu rester si longtemps « dans ce pays, et c'est un exemple extraordinaire de ce que peut faire une armée française. « Avec tout notre argent et les bonnes dispositions du pays, je vous assure que je ne pour- « rais pas entretenir une seule division dans l'endroit où les Français ont entretenu jusqu'à » 60,000 hommes et 20,000 animaux pendant plus de deux mois. » {Au comte de Liverpool, 21 décembre 1810.)
(3) L'armée de Wellington était assez bien pourvue, et néanmoins un grand nombre de soldats passèrent à l'armée française, où la misère était au comble : circonstance d'autant plus extraordinaire, que le crime de désertion était, en quelque sorte, inconnu dans les trou pes anglaises.
de faire par cette ville une diversion sur Lisbonne , il aurait forcé Wellington à sortir de son camp et fourni à Masséna l'occasion de s'emparer de la position (1). Mais nous doutons fort que le général anglais eût pris une résolution aussi dangereuse, pour couvrir une ville suffisamment protégée contre un bombardement par sa forte escadre et par un bras de mer de 1,500 toises de largeur. Il avait écrit, du reste, à son gouvernement dès les premiers jours de son arrivée à Lisbonne, qu'il était en mesure de résister, dans son camp, aux armées réunies de Masséna et de Soult (4).
Si Wellington avait été obligé de quitter les bouches du Tage et de se rembarquer, il aurait probablement trouvé sur les côtes du Portugal une autre position susceptible de devenir la base de ses opérations ultérieures. Ce n'était pas assez pour sauver la Péninsule de balayer les Anglais dans la mer, il fallait encore détruire leur flotte et gagner la confiance des populations : deux choses également difficiles, dans la situation où se trouvait alors l'empire français.
Cependant le duc n'était pas sans embarras, ni sans inquiétudes au milieu de ses lignes. La folie de George III avait surexcité les espérances de l'opposition, qui cherchait par tous les moyens possibles à s'emparer du pouvoir. Elle exploita avec une adresse perfide les désastres de la campagne précédente, les victoires de Suchet en Catalogne et les succès de Soult en Andalousie, pour amoindrir le résultat des opérations de Wellington ; elle prit même un' tel ascendant, que l'armée pouvait à peine compter sur le cabinet pour un appui ordinaire. On disait tout haut à la tribune et dans la Presse : « Qu'il y avait folie à laisser l'armée mourir de faim et de misère dans les lignes rocailleuses de Torrès-Vedras,
(1) Ou a remarqué sans doute que l'armée du centre ne fut d'aucun poids dans la balance ; le roi ne l'eût pas laissée dans cette inaction.
(2) Au comte de Liverpool, 21 décembre 1810.
et qu'il fallait absolument l'embarquer avant l'hiver (1). » Le parti de la guerre, représenté par lord Wellesley, était en opposition continuelle avecPerceval, le chef du parti opposé, cœur dur, esprit turbulent, homme d'État médiocre, et tout à fait incapable de mener à bonne fin la lutte gigantesque où la Grande-Bretagne se trouvait engagée. « Il n'avait, dit un historien anglais, ni assez de sagesse pour vouloir la guerre, ni assez de fermeté pour y mettre fin (2). » Pris en masse, le ministère désespérait de pouvoir délivrer l'Espagne et croyait tout au plus encore à la possibilité de défendre le Portugal. « Le marquis Wellesley lui-même, atteint de l'inquiétude générale, se laissait aller à craindre que son frère, par obstination de caractère, par ambition peut-être, ne commît quelque imprudence et ne compromit l'armée anglaise en restant trop longtemps sur le continent (3). » Les subsides étaient insuffisants et n'arrivaient pas avec la régularité voulue. « Je ne « reçois, disait Wellington, que le sixième de l'argent néces- « saire pour tenir une aussi grande machine en mouve- « ment (4). » Abandonné, pour ainsi dire, à ses propres ressources, il créa un papier monnaie sur la caisse du commissariat, et s'entendit avec M. Stuart pour augmenter ses ressources en faisant un commerce de grains avec l'Amérique. Ce commerce, qui n'aurait dû assurément occuper ni le temps ni l'attention de lord Wellington , préserva l'armée et le peuple de la disette ; et néanmoins, influencés par les réclamations des marchands de grains qui virent diminuer leurs
(1) MAXWELL, t. II, p. 207, 209.
(3) THIERS, t. III, p. 426.
(4) Ifapier, qui est parfois trop sévère pour les tories, aurait dû ajouter que la situation financière de la Grande-Bretagne était alors des plus fâcheuses. Les impôts s'élevaient à 925 millions, et les dépenses à 1,400. Il fallait donc emprunter cbaque année 475 millions. Le papier monnaie était déprécié, et le change anglais, était descendu de 16 p. c. de perte, à plus de 20 p. c...
L'armée coûtait 250 millions par an, y compris 75 à 80 millions nécessaires à l'entretien de la flotte de transport.
gros bénéfices, les ministres anglaisy trouvèrent à redire (i). Il y a plus: quand Wellington se plaignit de l'attention qu'avait prêtée le gouvernement aux craintes mal fondées de quelques-uns des officiers sous ses ordres, on lui répondit insolemment que ces officiers étaient meilleurs généraux que lui (2) . En même temps et par un motif d'économie pitoyable, on l'obligea à renvoyer les bâtiments de transport sur lesquels reposait le salut de l'armée en cas de revers (3).
La situation de l'Espagne n'était pas de nature à rendre Wellington insensible à ces contrariétés. L'ardeur et l'enthousiasme des populations avaient fait place à une indifférence profonde et, dans quelques provinces même, à un commencement de réconciliation avec les Français. Par la défaite des armées régulières, les opérations étaient réduites à une infinité de petits engagements sans aucune liaison entre eux. Des généraux incapables, hostiles les uns aux autres , des places fortes mal approvisionnées et faiblement défendues, des bandes de soldats déguenillés, mourant de faim et vivant à la façon des brigands : voilà tout ce que pouvaient alors mettre dans la balance ces fiers Espagnols, qui naguère encore se croyaient propres à jouer le premier rôle. Wellington essaya vainement d'améliorer l'état des armées et d'introduire en Espagne le système adopté en Portugal. Les hommes qui se trouvaient à la tête des affaires ne voulurent point seconder ses efforts, et de fait le ministre Can-
(2) NAPIER, t. VII, p. 182.
(3) Au fond, le ministère anglais ne croyait pas, malgré ses forfanteries, au triomphe de la cause espagnole.
Wellington parvint cependant à calmer un peu ses appréhensions, déplus en plus vives, sur la crise dont le Portugal était menacé.
Dans une lettre adressée à lord Liverpool, il exprima ses vues, justifia ses plans, indiqua la marche probable des événements ultérieurs, et pénétra dans les desseins de l'ennemi avec une justesse de coup d'œll et une sûreté de jugement remarquables :« Cette lettre, dit un auteur, subsiste, et alors même que tous les autres témoignages du génie de Wellington seraient perdus, cclui-lâ seul suiïirait pour justifier sa haute réputation aux yeux de la postérité. «
ning avait tant vanté les patriotes, qu'ils devaient croire leur organisation militaire excellente.
La convocation des cortès (1) avait peu amélioré cet état de choses : l'enthousiasme n'était pas revenu; l'influence pernicieuse des juntes locales n'avait pas diminué ; les chefs militaires n'étaient pas choisis avec plus de discernement, et les opérations n'étaient pas mieux conduites ; enfin les rivalités, les extravagances et les fautes de tout genre qui avaient rendu la junte centrale si odieuse , se renouvelèrent sous l'administration des cortès, lesquelles d'ailleurs, par leurs tendances républicaines, déplaisaient aux nobles et aux prêtres , non moins qu'à la régence (2) et à l'aristocratie anglaise, alors au pouvoir (5). Cette assemblée était divisée en trois partis : celui des libéraux, qui voulaient des réformes ; celui des partisans de l'ancien régime, qualifié de parti servile, dont l'influence était considérable au dehors, et celui des Américains , qui se composait de membres flottants entre les deux partis extrêmes. Le premier soin des cortès fut de satisfaire le parti des réformateurs, en proclamant la souveraineté de la nation représentée par ses députés, et en accordant la liberté de la presse en matière politique. L'assemblée se donna le titre de majesté, et fit prêter serment à la régence , qui continua à remplir auprès d'elle les fonctions de pouvoir exécutif. Elle ne tarda point cependant à ressentir l'hostilité secrète de cette régence. Vers la fin d'octobre 1810, sa dignité fut gravement compromise par un ordre donné au gouverneur de Cadix; et cet incident, joint à plusieurs autres, obligea les régents à
(1) Elles avaient été réunies à Cadix, le 24 septembre 1810.
(2) « La régence, qui avait convoqué les cortès à contre-cœur, chercha dès le premier jour à « les discréditer. » — TORÉNO, t. HT, p. 365.
(3) « Le schisme qui existait entre les deux cabinets aurait inévitablement fait tomber « l'Espagne aux mains de Napoléon, si la fortune ne l'eût trahi en Russie »— Napier, t. VI, p. 130.
se démettre de leur charge. On les remplaça par une nouvelle régence de trois membres, qui entra en fonctions le 28 octobre 1810. Quoique celle-ci penchât vers le parti réformateur, elle s'inquiéta aussi peu que la première des questions de finance et d'organisation militaire. Le but essentiel fut négligé, et la turbulente activité des libéraux ne se révéla que par des discussions stériles et des mesures plutôt nuisibles qu'utiles à la cause nationale.
Un grand nombre de députés, influencés par les Souza, cherchaient à mettre sur le trône d'Espagne la princesse Charlotte, qui intriguait activement pour se créer des appuis à Cadix (i); mais les vœux de ce parti étaient trop manifestement contraires aux intérêts de la Péninsule et aux vues du cabinet de Londres pour qu'il osât les manifester publiquement. La majorité de l'assemblée déclara les membres de la famille royale inhabiles à gouverner comme régents, et ce vote s'il ne parvint pas à faire cesser les intrigues, du moins écarta pour un temps les sollicitations et les démarches de la princesse.
A cette époque, l'Angleterre, que toutes ces querelles mettaient fort mal avec une grande partie de la nation espagnole, eut un démêlé plus grave encore à soutenir avec le gouvernement de Cadix.
Les colonies américaines, froissées par la violence et l'injustice des juntes, avaient, dès la fin de 1808, demandé à grands cris la liberté de commerce avec l'Angleterre. On leur avait accordé quelque satisfaction sur ce point, mais les choses n'en restèrent pas là. L"invasion des Français en Andalousie et la malencontreuse dissolution de la junte centrale provoquèrent une explosion. Avec plus d'habileté que de loyauté, les colonies choisirent , pour donner le signal
(1) On voulait la mettre a la tète de la régence avec un pouvoir royal. Cette idée, dit TorOno, fut soutenue par don Pedro Souza, ministre de Portugal à Cadix.
de cette explosion, le moment où la mère-patrie se trouvait dans l'abattement le plus profond, et venait de reconnaître ses possessions éloignées comme parties intégrantes de la monarchie, en les invitant à faire choix de députés pour les cortès. À la tête de la révolte se trouvaient la jeunesse créole de la classe moyenne et le bas clergé, instigués d'ailleurs par les Anglais, qui craignaient de voir succomber l'Espagne sous les efforts de la France, et par les émissaires de Joseph, qui voulaient soustraire les colonies à l'influence du gouvernement de Cadix et de Séville. Le mouvement commença par Caracas, le 19 avril 1810; il fut suivi par les autres provinces de Venezuela, par Buenos- Ayres, Tucuman, le Paraguay, le nouveau royaume de Grenade, la Nouvelle-Espagne et le Chili. Dans ces deux derniers États, l'insurrection fut heureusement comprimée. Au Mexique, la lutte se prolongea avec des chances diverses, mais plus généralement défavorables à la mère-patrie. Pour mieux atteindre leur but, les insurgés affectaient le plus grand respect pour le roi d'Espagne et pour les juntes; ils déclaraient hautement ne vouloir faire usage de l'autorité souveraine que jusqu'au retour de Ferdinand sur le trône, ou jusqu'à l'installation solennelle du gouvernement constitué par les cortès. Malgré ces protestations rassurantes, l'Espagne vit bientôt se détacher de son tronc les rameaux les plus fructueux.
Ce fut le 4 juillet que la régence apprit l'insurrection de Caracas. Au lieu d'agir immédiatement avec une grande énergie, elle perdit un temps précieux à délibérer. Enfin le parti de la résistance prévalut, et l'on embarqua des troupes, mais en nombre insuffisant pour comprimer la révolte. Cette première faute fut bientôt aggravée par l'envoi d'expéditions plus importantes, formées avec une partie des secours de l'Angleterre et les meilleurs régiments espagnols. Ainsi plusieurs vaisseaux, frétés dans les ports de la Grande-Bretagne pour la guerre avec la France, servirent
à bloquer les colonies et à ruiner le commerce anglais (1). Cet état de choses exerçait une influence fâcheuse sur la Péninsule et compromettait de plus en plus le cabinet de Londres, qui désirait secrètement le triomphe des colonies dans l'intérêt du commerce britanique (2). Le gouvernement de Cadix ayant voulu l'entraîner dans la lutte, reçut une protestation énergique : « L'Espagne, disait le marquis Wellesley (s), « ne peut pas espérer que l'Angleterre concoure à la réali- « sation d'un système qui tue son commerce, et par lequel « l'Espagne ne dirige plus ses efforts contre la France , « mais bien contre la source réelle de sa force. » Mais la régence attacha si peu d'importance à cette considération , qu'elle refusa d'admettre les raisons données par le ministère en faveur du traité amical qu'il avait conclu avec les colonies (4). Elle accusa même le gouvernement anglais de duplicité et de machiavélisme. Voyant les choses envenimées à ce point, le marquis Wellesley proposa aux deux partis d'accepter la médiation de l'Angleterre; en même temps il
(1) En 1811, les troupes de la Galice, habillées et armées par les soins de l'Angleterre, furent dirigées sur les colonies, au moment où une armée française était prête à envahir cette province ; et malgré les protestations de Wellington, une autre expédition, plus considérable, suivit celle-là, emportant la meilleure partie de l'artillerie.
(2) La Grande-Bretagne, par la liberté de son commerce avec le Brésil, avait ruiné le Portugal. C'est ce motif que Wellington invoqua dans sa lettre du 10 août 1810, à Henri Wellesley, pour justifier son opposition à la demande des colonies : « J'espère, dit-il, que la régence « aura la fermeté de repousser la liberté du commerce avec les colonies... Est-il « sage, libéral et juste de détruire le pouvoir et les ressources de nos alliés, et de les « ruiner de fond en comble, pour faire entrer dans la poche de nos marchands l'argent qui <t remplissait auparavant les trésors de ces alliés, et qui devrait maintenant être employé au « soutien de leur établissement militaire contre l'ennemi commun? »
Le comte Toréno cite (t. 111, p. 406) l'extrait d'une lettre où lord Liverpool déclarait « que le gouvernement britannique resterait neutre entre les deux partis, aussi longtemps qu'ils seraient d'accord sur le même légitime souverain, et décidés à s'opposer à l'usurpation et à la tyrannie françaises. » Mais une lettre de Henri Wellesley, écrite au mois d'août, donnait à entendre que cette neutralité ne serait pas désintéressée ni même réelle. Cette missive portait en effet, que le gouvernement britannique, en réciprocité des sacrifices que lui imposait la guerre de la Péninsule, croyait juste que « le gouvernement de Cadix autorisât le « commerce direct des ports de l'Angleterre avec les possessions espagnoles des Indes, sou» « un droit de 11 p. c. sur facture, avec cette condition, que la liberté du commerce ne dure- « rait que jusqu'à la conclusion de la guerre engagée contre la France. »
(3) Mai 1811.
(4) Wellesley avait fait valoir surtout cette considération, que si l'Angleterre avait refusé son intervention aux colonies, celles-ci se seraient adressées à la France.
s'adressa à son frère pour savoir si réellement il était d'avis, comme on l'assurait, que la Grande-Bretagne dût prendre part à la guerre des colonies.
Wellington écrivit à cette occasion une lettre qui mérite d'être citée comme une preuve remarquable d'intelligence et de perspicacité politique.
Il voulait que la Grande-Bretagne laissât de côté, au moins pendant la durée de la guerre, toute considération mercantile : « Quelques relations qui puissent être établies à
« l'avenir entre l'Espagne et ses colonies, le résultat général, « disait-il, sera la diminution sinon l'anéantissement du com- « merce extérieur de la Péninsule, circonstance dont la
« Grande-Bretagne aura la certitude de profiter seule
« Il n'est que trop certain que les colonies se séparent toute jours de la mère-patrie dès qu'elles le veulent; ce serait donc « un acte de folie à l'Espagne de vouloir empêcher par la force « cette séparation, et ce serait également folie à l'Angleterre
« de seconder ou même d'encourager une telle tentative
« Cette dernière puissance aurait pu, par son influence et par « ses avis, empêcher que les choses n'arrivassent à cette exce trémité ; maintenant elle n'a plus qu'à dissuader l'Espagne « de recourir à l'absurde moyen de la violence »
Après bien des discussions, les cortès acceptèrent la médiation en juin 1811 ; mais rien ne fut décidé par ce moyen (1), et les Espagnols continuèrent à envoyer des expéditions dans
(1) Voici la cause de l'insuccès de cette médiation, sur laquelle, au reste, nous serons obligés de revenir plus loin :
La régence ajouta au décret portant les bases de la médiation une clause secrète , dont voici la teneur: « Il demeure convenu entre les deux nations, que si la réconciliation n'est point effectuée dans le délai de quinze mois, la Grande Bretagne suspendra toute communication avec lesdites provinces, et que de plus, elle prêtera à la métropole le secours de ses forces pour l'aider a les réduire à l'obéissance. >• Cette clause inopportune empêcha le gouvernement anglais d'adhérer aux bases. Henri Welleslcy reprit la négociation avec la régence en mai 1812, mais ne pouvant obtenir le retrait complet de la condition stipulée dans la clause secrète, il souleva des incidents et traîna les choses en longueur. Enfin les cortès ratifièrent le refus delà régence, et la négociation fut rompue en juillet 1812.— Voir TORÉNO, t. IV, p. 188, 189,
les colonies, au grand détriment de la Péninsule et malgré toutes les protestations de Henri Wellesley, ministre plénipotentiaire à Cadix. Une autre cause d'embarras, qui pensa devenir un sujet de guerre civile, était l'hostilité des Portugais et des Espagnols (i). Mais ce qui par-dessus tout rendait la position du général anglais difficile et précaire, c'était l'influence qu'exerçait à Lisbonne le parti des Souza et de l'évêque d'Oporto. Ces hommes remuants, tantôt soulevaient la populace contre les personnes soupçonnées d'être peu favorables au gouvernement (2), tantôt essayaient de la calmer, en supposant aux rigoureuses, mais justes demandes du général en chef. Ils détestaient ce dernier, parce qu'ils le savaient opposé aux prétentions des fidalgos et bien décidé à ne pas tenir compte de leurs misérables cabales. Enhardis par l'ascendant qu'ils exerçaient sur la régence et sur un prince facile à tromper, ils contrôlaient tous les actes de Wellington, en dénaturaient le sens , et en entravaient l'exécution par mille chicanes absurdes. Ils voulaient placer le duc de Brunswick à la tête de l'armée portugaise (3); et les choses étaient arrivées à ce point, que la régence et la faction Souza avaient organisé, au commencement de 4811, un parti anti-anglais. « Il y eut même, dit Napier, un complot formé pour « chasser du Portugal tous les Anglais, et sans la vigilance
(1) Plusieurs lettres de Wellington attestent que cette haine nationale était pour le moins aussi vive que celle dont les uns et les autres étaient animés contre les Français. En voici une preuve entre mille : « Les moyens de transport pour les vivres de l'armée anglaise reposaient principalement sur les muletiers espagnols ; eh bien, telle était la haine de ces muletiers contreles Espagnols, qu'ils ne voulurent jamais se charger du transport de provisions destinées aux troupes de cette nation. Wellington ne put obtenir des vivres pour les brigades attachées aux divisions anglaises qu'en Taisant croire aux muletiers que ces vivres étaient nécessaires pour lui. » — Napier.
(2) Voir dans Maxwell, t. II, p. 212, une lettre par laquelle Wellington proteste contre ces violences.
(3) Lettre de Wellington à lord Villiers, 25 mai 1811. Voir aussi sa lettre du 10 octobre 1810 à l'amiral Berkeley, où il accuse la régence d'avoir laissé prendre à Santarem par les Français, malgré ses avertissements, 40 grandes chaloupes, des vivres et du bétail en quantité. Ce reproche toutefois, en ce qui concerne les chaloupes, n'est pas confirmé par les auteurs français, lesquels ne signalent aucune prise de ce genre.
« de M. Stuart et la fermeté de lord Wellington, il est à croire « que ce complot eût réussi (1). » Les plus graves désordres se commettaient sans que la régence essayât de les réprimer ; les militaires anglais étaient journellement insultés à Lisbonne, quelques-uns même furent assassinés dans l'exercice de leurs fonctions; et on laissait les coupables impunis. Aucune mesure n'était prise contre les réfractaires, et on maintenait en place les autorités qui refusaient d'obéir aux proclamations. L'armée portugaise (2) mourait de faim et manquait des moyens de transport les plus indispensables ; les forteresses n'étaient pas approvisionnées en temps opportun (3) ; enfin l'évêque, se faisant l'organe du parti Souza, avait osé dire en séance publique de la régence, qu'il ne permettrait pas à Wellington « de faire des réquisitions et d'imposer de « nouvelles charges au peuple, pour le seul but de nourrir « la guerre au centre du royaume (4). » Le général en chef se plaignit amèrement de cet état de choses ; il s'éleva surtout avec énergie contre les discours du prélat ambitieux qui voulait lui imposer un système de guerre ; il autorisa même Stuart à lire aux régents assemblés une lettre où il exhalait son mécontentement dans les termes les plus durs (5). L'évêque, outré de la rude franchise de ce document, insulta l'envoyé de l'Angleterre, et s'éleva contre le général en chef dans un lan-
(1) « Mon opinion est qu'on médite un complot contre les Anglais, à la tête duquel sont « l'évêque et Souza... Tout cela amènera la ruine du pays; mais qu'y a-t-il là que ne méditent k et n'entreprennent pas l'ambition et la folie?» Wellington à Charles Stuart, 5 janvier 1811.
(2) Les troupes portugaises que l'Angleterre avait prises à sa solde s'élevaient en mars 1809 à 10,000 hommes; en mai, à 20,000 hommes, et en juin, à 30,000 hommes. L'Angleterre ne s'était point engagée toutefois à nourrir ces troupes.
(3) On fut sur le point d'abandonner Abrantès, faute d'approvisionnements, au moment où Masséna était maître deSantarem. Par suite de l'insuffisance des moyens de transport, les opérations de Beresford furent entravées dans l'Alentejo et les hôpitaux laissés sans secours. A Fuenlès-Onoro, les munitions manquaient à ce point que l'artillerie portugaise dut ramasser les boulets de l'ennemi pour tirer encore quelques coups. La cavalerie était entièrement ruinée et démontée, et des 40,000 hommes de troupes réglées formées par Beresford, 19,000 seulement restaientaprès la bataille d'Albuéra; le surplus avait déserté ou était mort de privations.
(4) Voir la lettre de Wellington à Charles Stuart (Cartaxo, 18 janvier 1811).
(5) Cette lettre porte la date du 18 janvier 1811.
gage peu apostolique (1). Pour mettre un terme à ces misérables intrigues, Wellington écrivit à M. Forjas, ministre de la guerre de Portugal (2) : « Je vous prie d'informer votre « gouvernement que je ne resterai pas dans le pays, et que je « conseillerai au gouvernement britannique de retirer l'assis- « tance que S. M. prête à l'Espagne. » Un mois après (3), il adressa à lord Stuart une lettre empreinte des mêmes sentiments :« Je vous prie d'informer la régence, dit-il, et surtout « le principal Souza (4), que S. M. et le prince régent m'ayant « confié le commandement de leurs armées et la conduite « exclusive des opérations militaires, je ne souffrirai pas « qu'eux ou personne viennent s'en mêler ; je sais très-bien « où mettre mes troupes et comment leur faire prendre po- « sition contre l'ennemi ; et malgré tout ce qu'ils peuvent dire, « je ne changerai pas le plan que j'ai arrêté après mûre déli- « bération. Ce n'est point à eux, c'est à moi qu'appartient la « responsabilité de mes actes... Les seules choses que je de- « mande à la régence portugaise , c'est la tranquillité de la « ville de Lisbonne , ce sont des provisions pour ses propres « troupes, tant qu'elles serviront dans cette partie du Porte tugal. »
Tel était le dénûment de l'armée portugaise que, dans l'intervalle du mois d'avril au mois de décembre, plus de 10,000 hommes désertèrent, non compris les miliciens et les ordenanzas, qui abandonnaient leurs drapeaux en bien plus grand nombre. Toutes les troupes régulières se seraient débandées, si l'on ne leur avait fourni les choses les plus urgentes, aux dépens des magasins anglais.
La régence, qui voulait engager la lutte sur la frontière,
(1) Maxwell, t. il, p. 219.
(2) Gouvéa.le 7 septembre 1810.
(3) Rio-Mayor, 6 octobre.
(4) « S'il ne va pas eu Angleterre ou ailleurs, écrivait Wellington, le pays est perdu. » (Lettre à M. Forjas).
avait négligé de faire évacuer la ligne de retraite, d'éloigner les habitants, d'enlever les vivres et de détruire les moulins à farine. Par cette coupable inertie, elle espérait faire retomber sur les autorités anglaises tout l'odieux des mesures de rigueur qui avaient été prescrites. Mais Wellington déjoua cette intrigue, en s'avouant hautement, dans ses proclamations , l'auteur du plan de campagne si vivement attaqué , et en reprochant à la régence de tenir une conduite déloyale, contraire aux intérêts et à la dignité du pays. Il est incontestable que si les ordres avaient été rigoureusement exécutés , Masséna ne serait pas resté dix jours devant les lignes de Torrès-Vedras , que sa retraite eût été désastreuse, et que les vivres consommés par ses troupes auraient servi à la subsistance des Portugais campés autour de Lisbonne.
Au milieu de tous ces embarras, Wellington acquit la preuve que Souza avait organisé une opposition régulière et systématique contre les plans de défense de l'armée alliée. Justement indigné de cette trahison , il en appela au prince régent, qui mit fin pour quelque temps aux intrigues , en désapprouvant la conduite du principal (1), et en donnant au général en chef les pouvoirs les plus étendus. Le duc, en vertu de cette autorisation , élimina de la régence quelques partisans de l'évêque , et nomma à leur place l'amiral Berkeley, ainsi que d'autres soutiens de l'influence anglaise. Cependant, plus d'une fois dans le cours de cette lutte incessante, voyant ses efforts paralysés, son dévouement méconnu, ses intentions calomniées, ses talents même contestés par d'oisifs rhéteurs, son gouvernement près de l'abandonner,
(1) Wellington écrivit, le 30 novembre au prince régent, pour se plaindre de Souza et le prier de décider s'il était convenable que ce personnage continuât à être membre du gouvernement.
Souza ne tarda point a rentrer en faveur ; les Intrigues el les difficultés recommencèrent alors de plus belle.
ses officiers mécontents, ses soldats rebutés, — il songea à se retirer d'une arène où il semblait n'avoir plus aucune chance de triompher. Mais sa confiance dans la valeur de l'armée britannique, dans le patriotisme de la nation portugaise, dans la bonté de sa cause, et peut-être aussi dans l'efficacité de ses talents, lui firent abandonner chaque fois ce projet, et lui donnèrent le courage de conserver son poste au fort de la tempête.
Dans cette situation, Wellington avait deux dangers à courir : l'arrivée de renforts importants tirés de France ou d'Andalousie, et le rappel de sa propre armée. Ce dernier danger, un moment très-sérieux et toujours menaçant, l'inquiétait moins cependant que l'autre. Il prit donc ses mesures pour le cas où Soult, négligeant les sièges de Cadix et de Badajoz, voudrait se porter au secours de l'armée de Portugal.
La régence fut invitée à donner aux Français devant Cadix le plus de soucis possible, à couper tous les ponts de la Guadiana et à renforcer Elvas, Campo-Mayor et Badajoz ; recommandations excellentes, mais qui furent très-mal observées, comme nous le verrons plus loin (1).
En présence de l'attitude qu'avait prise Masséna, le général anglais se demanda s'il devait le laisser poursuivre tranquillement son but , ou sortir des lignes pour l'écraser. Une première fois , considérant la supériorité numérique de l'armée alliée (2), il annonça au gouvernement l'intention d'attaquer (5) ; mais revenant peu de jours après sur cette décision (*), il se prononça irrévocablement pour la défensive.
(1) M. Thiers dit que Wellington demanda â la régence , mais en vain , la dévastation de TAlenlejo. Nous n'avons pas trouvé la confirmation de ce fait-
(2) Le 3 novembre 1810, Wellington, dans une lettre au comte de Liuerpool, estimait la force de l'armée française à 55,000 hommes, dont 6 a 7,000 de cavalerie, et celle de l'armée alliée, à 58,615 hommes capables d'agir offensivement. Dans cet effectif, les Anglais ne figuraient que pour 29,000 hommes.
(3) Voir sa lettre du 27 octobre 1SI0, au comte de tivcrpool.
(4) Voir ses lettres du 3 novembre et du 21 décembre, au comte de Liuerpool-
Voici, en résumé, le langage qu'il tint pour justifier cette résolution :
« Je ne doute pas que, dans la situation actuelle, je ne puisse battre l'armée française; mais je perdrai du monde et j'exposerai une partie de mes troupes à contracter des maladies, par la nécessité où je serai de les soumettre aux intempéries de l'air dans cette saison rigoureuse, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits consécutifs. Or que gagnerai-je à la défaite de Masséna et même à celle de Soult, qui sera probablement obligé de sortir de l'Andalousie?
« J'y gagnerai de débarrasser les provinces du Nord et l'Andalousie de la présence des Français. Mais il est probable que le cours des événements nous fera atteindre cet avantage sans courir le risque de la perte d'une bataille , qui pourrait tout compromettre. Au surplus, on a vu, par ce qui est arrivé après la dernière campagne, que l'évacuation des provinces n'améliorerait pas notre situation générale; ainsi, quand la Castille et le nord de l'Espagne furent délivrés, elles ne levèrent pas un seul homme et ne firent aucun effort pour la cause commune. Si tout cela est vrai, notre intérêt n'est pas de livrer bataille à l'armée française, que nous ne pouvons pas assurément chasser de la Péninsule, mais de donner autant d'occupation que nous pourrons à la plus grande partie de cette armée, et de laisser la guerre offensive aux guérillas. Tant que les Français ne menaceront pas nos vivres, les ressources du gouvernement portugais , ni rien de ce qui importe à notre sécurité, il est fort indifférent qu'ils soient en Espagne ou en Portugal. Je crois même, en voyant les difficultés plus grandes qu'ils ont à subsister dans ce dernier pays et à conserver leurs communications , qu'il est avantageux qu'ils restent où ils sont. Leur nombre diminue tous les jours; ils ne nous font aucun mal ; nous sommes plus voisins de nos ressources que nous ne l'avons jamais été, et tout le nord de l'Espagne reste ouvert aux opérations des guérillas. »
L'importance de ces raisons ne saurait être contestée. Il faut remarquer au surplus que l'armée alliée, de l'avis même de ses chefs (1), n'était pas assez manœuvrière à cette époque pour lutter en plaine contre les vieilles troupes de Masséna, et que si elle avait attaqué, elle aurait dû se passer d'artillerie (2), les routes étant détruites et les collines couvertes d'escarpements. Un succès, même dans ces conditions, lui aurait créé des embarras , en rejetant Masséna sur ses renforts et en obligeant l'armée anglo - portugaise , affaiblie par la perte de ses meilleurs soldats, à s'éloigner de ses ressources , à parcourir un pays dévasté , et à laisser momentanément sans défense le point qu'elle avait mission de couvrir.
On conseilla à Wellington de tourner les flancs de l'armée française (3); mais, indépendamment des raisons précédentes, il avait, pour rejeter ce plan, un motif qui ne laisse pas d'avoir une certaine importance; c'est que le prince d'Essling, entouré et coupé (4), ne montrait aucun souci de ses communications , de sorte que rien ne l'empêchait de profiter d'une manœuvre « dont la conséquence inévitable était d'ouvrir l'une ou l'autre route conduisant à Lisbonne (5). »
Wellington n'avait qu'une chose à craindre en restant sur la défensive, c'était de favoriser la réunion des armées d'Andalousie et de Portugal ; mais il se croyait en état de résister à toutes ces forces accumulées (6), et il avait, d'un autre
(1) Lord LONDONDERRY, t. II, p. 158.
(2) Relation des opérations de 1810, par Wellington-
(3) Il est certain que la droite de Masséna était en l'air, et qu'une attaque de ce côté aurait eu du succès. Mais de là ne suit point, comme le prétendent les Victoires et conquêtes, que Wellington fit une faute en négligeant cette occasion favorable. Le général anglais avait ses raisons pour ne pas prendre l'offensive, et on a généralement trouvé depuis ces raisons excellentes.
(4) Il était coupé de sa base, tant par les partis espagnols des royaumes de Léon et de Castille , que par Sylviera, qui avait quitté le Douro (le 29 octobre), bloqué Almeida, et interpos* ses troupes entre le Portugal et l'Espagne.
(5) Au comte de Liverpool, 3 novembre 1810.
(6) Voir sa lettre du 21 décembre 1810, au comte de Liverpool.
côté, pris ses mesures pour empêcher le seul mal qu'elles pussent lui causer, à savoir, la disette des subsistances. On doit donc approuver sa résolution d'éviter une bataille, dont le gain eût amené de faibles résultats, et dont la perte (1), au contraire, aurait eu les conséquences les plus désastreuses, au point de vue matériel comme au point de vue moral. Le duc se trouvait dans une position à ne rien aventurer ; le moindre échec pouvait provoquer le soulèvement de Lisbonne et peut-être le rappel des troupes anglaises. Le ministère, en effet, n'avait pas confiance dans le succès de la guerre; et bien qu'il n'osât avouer ce point au général en chef, qui le combattait à outrance, il s'en expliquait franchement avec d'autres personnages. Ainsi pendant que Wellington était sur le Mondégo, lord Liverpool avait donné directement à un officier du génie de Lisbonne , des instructions dont le général en chef n'eut point connaissance, et qui commençaient par ces mots : « Comme il est probable que l'armée s'embarquera en septembre, etc. » Imprudent aveu qui aurait jeté le découragement dans l'armée, si Wellington n'avait montré d'autant plus de calme et d'assurance, que le ministère affichait plus de crainte et d'irrésolution.
Cependant, le prince d'Essling conserva sa position étendue entre Sobral et Abrantès, jusqu'à ce que le pays à plusieurs lieues en arrière fût complètement épuisé. Obligé enfin d'assurer la subsistance et d'améliorer l'état sanitaire de ses troupes à l'approche de l'hiver, il prit la résolution de s'établir dans un nouveau camp plus favorablement situé. Cette opération présentait de grandes difficultés , parce que Wellington épiait les moindres mouvements des Français. Elle
(I) « J'ai assez livré de batailles, écrivait Wellington à Charles s tua ri, le 6 octobre 1810, « pour savoir que l'issue d'aucune n'est certaine, même après les meilleures disposi- « lions. »
réussit néanmoins parfaitement, grâce à l'habileté que montra dans cette circonstance l'illustre maréchal. Dès la fin d'octobre, son hôpital, ses magasins et tous les impedimenta de l'armée avaient été dirigés secrètement sur Santarem.
Dans la nuit du 14 novembre, ses troupes prirent le même chemin.
L'ennemi ne s'aperçut de ce mouvement que le lendemain, après que le soleil eut dissipé le brouillard qui couvrait la plaine. En ce moment, les Français étaient encore embarrassés dans des défilés, où l'on aurait pu attaquer leurs derrières sans rien compromettre. Malgré cette circonstance favorable, Wellington commença la poursuite avec deux divisions seulement et n'imprima aucune vigueur à ses opérations, soit qu'il manquât d'énergie, soit qu'il poussât trop loin le système de prudence qu'il s'était imposé. Il est certain que le prince d'Essling fut plus habile et plus audacieux que lui : « Les difficultés, dit un auteur anglais (1), « avaient réveillé le talent de ce guerrier. Après avoir em- « mené son armée avec un ordre admirable, il choisit sa « nouvelle position avec autant de sagacité que de résoluce tion (2). »
Pour se mettre à l'abri de toute opération offensive, Masséna retrancha son avant-garde à Santarem, et, pour assurer ses derrières, établit un poste à Punhète avec un pont sur le Zezère. Sa gauche était naturellement couverte par le Tage, et sa droite, exposée aux attaques des troupes irrégulières, était protégée par la cavalerie (3).
(2) Le 18, l'armée occupait les positions suivantes : le 1r corps à Santarem, sa gauche au Tage, et son front couvert par Rio-Mayor ; le général foison à Golega, avec une division. Le 8« corps sur l'Alviella, la gauche à Torre-Novas, son centre à Pernès, sa droite à Alcanhède. Le 6* corps et la cavalerie à Leyria et Thomar ; le grand quartier général à Torrès-Novas.
(3) Ainsi la nouvelle position de Masséna s'étendait depuis Sanlarem jusqu'à Thomar, le long du Tage. Une division occupait Leyria pour surveiller le revers de l'Eslrella et garder la route de Coïmbre, soit contre un retour offensif des Anglais, soit contre les Irruptions des insurgés espagnols et portugais, qui devenaient fort inquiétantes.
Cette position assurait à Masséna des vivres pour quelque temps et lui offrait au point de vue stratégique l'avantage de le mettre en communication avec l'Espagne (au moyen de ponts jetés sur le Zezère ) , de faciliter l'établissement d'un pont sur le Tage et de lui permettre d'assiéger Abrantès, sans interrompre le blocus des lignes anglaises, et sans renoncer à la possibilité de reprendre ses opérations directes à la première occasion favorable.
Wellington crut d'abord que Masséna n'avait laissé à Santarem qu'une arrière-garde, et qu'il continuait la retraite avec le reste de l'armée. Il prit même ses mesures pour attaquer cette position dans la journée du 18; mais l'ayant reconnue avec soin, et la jugeant trop forte (1), il se retira sur Cartaxo, où il établit son quartier général (2). On lui a reproché cette opération, et de fait, en laissant le prince d'Essling pendant plusieurs mois tranquille à Santarem, il permit au 9e corps et à de nombreux détachements de rejoindre l'armée française ; il donna à cette armée le temps do se retrancher fortement; il prolongea les embarras et les souffrances des populations renfermées dans les lignes, — souffrances telles qu'on estime à 40,000 le nombre des individus morts de privations pendant l'hiver de 1810; — il encouragea le parti de l'évêque, si peu attaché à la cause nationale; il fournit un nouveau thème à l'opposition des whigs, que la maladie du roi et la perspective d'une régence remplissaient
(1) Voir sa lettre du 1« décembre 1810, à lord Liverpool.
Le colonel John (Jones affirme également que la position de Masséna était forte. Londonderry, au contraire, prétend qu'elle était trop étendue et accessible partout ; mais cette opinion est combattue par le témoignage unanime des auteurs et des généraux français- Parmi ces derniers, nous citerons notamment le généra) Reynier, à qui Masséna avait confié la défense de Santarem.
(2) Ses troupes furent placées en cantonnements sur lés deux rives du Tage : les divisions de Hill, Fane et Erskine sur la rive gauche; Brent, Spencer et Cameron, à Cartaxo; Crawfurd entre cette ville et Santarem, observant les avant-postes français; Picton à Torrès- Vedras, Campbell à Alenquer, Cole à Azambuja, Leith à Alcoentre, et le surplus de l'armée dans les lignes.
d'espoir; il ébranla l'autorité morale de l'Angleterre en rendant de plus en plus douteuse l'issue favorable de la lutte ; il s'exposa enfin à voir Soult et les autres corps français venir au secours de Masséna pour attaquer les lignes ou les resserrer plus étroitement que jamais.
Wellington n'ignorait aucune de ces circonstances, aucun de ces dangers, et néanmoins il persévéra dans son système, parce qu'il avait d'excellentes raisons pour n'en pas changer. L'état des routes et des rivières d'abord s'opposait à toute entreprise contre la position de Masséna. « Nous « n'aurions rien pu faire, dit Wellington, quand même « nous nous serions jugés assez forts pour l'attaquer (1). » En outre, l'armée alliée, composée de régiments de trois nations différentes, n'était pas encore rompue aux grandes évolutions militaires (2). L'armée française, au contraire, quoique inférieure en nombre, était formée de troupes homogènes et parfaitement aguerries, qui brûlaient d'en venir aux mains, pour améliorer leur sort, devenu insupportable. Un échec dans de pareilles conditions n'était pas impossible, et il eût eu pour conséquence le triomphe du patriarche à Lisbonne , le renversement du cabinet de Londres, engagé alors dans de sérieux embarras (3), l'avènement au pouvoir d'un parti hostile à la guerre d'Espagne, et finalement le rappel de l'armée britannique. Wellington savait, au surplus , que Soult était peu disposé à venir au secours de Masséna ; que la situation de celui-ci empirait tous les jours et que sa retraite définitive ne pouvait être longtemps différée (4). 11 savait que les lignes de Torrès-Vedras étaient en
(1) Mémorandum des opérations en 1811. Voir aussi sa lettre du 1" décembre 1810, à lord Liverpool, où il dit : « The cross roads are impassable for artillery and very difficult. »
(2) Wellington estime qu'en janvier Masséna avait sur le Tage 64,000 hommes, dont 14,00(> environ dans les hôpitaux. A la même époque, l'armée alliée comptait, en fait d'hommes disponibles pour une bataille, 30,000 Anglais, dont 2,650 cavaliers, et 32,000 Portugais.
(3) On discutait au Parlement une proposition de régence.
(4) Néanmoins, voulant prendre les choses au pire, il avait supposé que Masséna serait
état de résister à des forces doubles de celles du prince d'Essling, et que, par suite, la continuation de la défense n'offrait aucun danger militaire.
Dans ce conflit d'intérêts divers et balancés, il était urgent que la bataille, sur laquelle reposait tant de destinées, ne fût livrée que dans des circonstances avantageuses. Or Wellington, après avoir tout examiné et tout pesé avec son sang-froid et son jugement ordinaires, n'hésita point à déclarer que ces circonstances n'existaient pas (1). Moins soucieux de sa gloire que du but à atteindre, ce général eut pour maxime constante de ne jamais compter sur le hasard; ce qu'il pouvait obtenir d'une manière sûre, il ne cherchait point à l'atteindre d'une manière brillante. Froid et prudent par calcul, plus encore que par tempérament, il devenait audacieux quand l'audace était une condition de succès. Personne n'a moins sacrifié que lui à la vanité personnelle et à cette valeur chevaleresque qui trop souvent se réduit en gloire pour les combattants, en désastres pour la cause, ou pour le pays qu'ils ont mission de défendre.
Wellington cependant ne resta pas dans l'inaction : il se retrancha dans ses cantonnements de Cartaxo et continua à renforcer les lignes de Torrès-Vedras. Non content de ces précautions, il fit élever sur la rive gauche du Tage une nouvelle ligne de défense, depuis Aldea-Gallega jusqu'à Sétuval, et une série de forts entre Almada et ïrafaria, afin d'être en mesure de résister à une attaque par les deux rives du fleuve.
Dans ces entrefaites, le général Foy était rentré (le 5 février) au camp des Français, après un voyage des plus dan-
renforcé par 40,000 hommes avanl la fin de janvier, et qu'une partie des forces de Soult viendrait également se joindre à lui : cette supposition n'ayait pas changé sa manière de voir ; seulement, dans la prévision qu'elle se réalisât, il avait chargé Beresford de prévenir le passage du Tage, et d'éloigner les renforts destinés au prince d'Essling.
(1) Voir sa lettre du 21 décembre 1810, à lord Liverpool, où il expose les raisons qu'il avait pour ne pas prendre l'offensive.
gereux. Il avait exposé à Napoléon les embarras de la situalion où se trouvait l'armée de Portugal, et s'était donné beaucoup de peine pour engager le chef de l'État à intervenir d'une manière efficace dans la lutte. Mais ses paroles éloquentes , ses observations pleines de justesse, ses vives instances, au nom de Masséna, ne produisirent aucun effet. Ce n'est pas que l'empereur trouvât les demandes du prince d'Essling peu fondées, mais les circonstances s'opposaient à ce qu'il les admît. Avec 80,000 hommes il aurait pu terminer en quelques mois la guerre d'Espagne ; nul ne le savait mieux que lui ; malheureusement, sa politique conquérante avait suscité à l'empire des ennemis qui l'obligeaient à prendre des mesures dans la prévision d'une lutte prochaine avec le Nord. Dès le mois de janvier 1811, il avait commencé à surveiller les vastes préparatifs de la guerre de Russie, qui bientôt absorba toute son attention. Cette guerre funeste, qu'Alexandre ne désirait point, Napoléon aurait pu l'éviter en se montrant moins absolu sur la question du blocus. Mais entraîné par ses passions, et ne pouvant trouver la paix maritime en Espagne, il s'obstina à la chercher au Nord, où il ne rencontra que Moscou...
Tout rempli déjà de ce vaste projet à l'époque où le général Foy vint à Paris, il refusa d'envoyer de nouvelles troupes à Masséna. Cependant il prescrivit au maréchal Soult de diriger sur le ïage le 5e corps, supposé de 15 à 20,000 hommes, pour concourir au siège d'Abrantès (i) et occuper la rive gauche du fleuve. En même temps, il ordonna à Drouet d'accélérer sa marche; à Dorsenne, qui était avec la garde à Burgos, de soutenir au besoin les deux divisions de Drouet, et au roi, d'envoyer toutes ses forces disponibles sur Alcantara. Il recommanda en outre à Masséna d'établir de bonnes communications avec Madrid et Almeida, d'occuper les deux
(1) En vue de cette opération, Soult avait ordre de lui amener un équipage de siège.
rives du fleuve, de jeter deux ponts sur le Zezère (î), de retrancher ces ponts, de prendre Abrantès et Alcantara, d'attendre Drouet et Mortier, puis avec 80,000 hommes d'attaquer les lignes , et s'il ne les pouvait emporter, de continuer le blocus, dans l'espoir qu'un changement de politique en Angleterre ferait prévaloir l'opinion de la paix.
Il y avait plus d'illusions que de réalités dans ces projets. Soult , à qui l'on avait déjà maintes fois donné l'ordre de se porter sur le Tage à travers l'Alentejo (2), ne se trouvait pas en mesure d'exécuter cet ordre, et semblait dans tous les cas peu disposé à le faire. La construction de plusieurs ponts sur le Tage et le Zeeère exigeait des ressources qui manquaient absolument. L'empereur ignorait ou feignait d'ignorer que le prince d'Essling n'avait ni bois, ni fer, ni cartouches, ni pain; que son armée n'avait pas trouvé dans le Portugal une pièce de monnaie ; que l'habillement et les chaussures étaient en lambeaux; que les soldats vivaient de maraude, et que les officiers, plus misérables encore, n'avaient pour se nourrir que ce qu'ils tenaient de l'affection de leurs subordonnés (3). Quant aux secours promis, ils étaient loin d'avoir l'importance que Napoléon leur attribuait (4). Le général Drouet, se fondant sur les ordres de l'empereur, avait laissé une de ses divisions (celle de Claparède) entre Viseu et Almeida, pour assurer ses communications, et
(1) Quand Napoléon dicta ces instructions, il supposait, d'après le dire des journaux anglais, que Masséna avait des ponts sur le Tage.
(2) « Je viens de donner l'ordre, déjà réitéré plusieurs fois, au maréchal Soult, d'envoyer « le 5e corps sur le Tage entre Montalveo et Villaflor, pour faire sa jonction avec vous. » [Le prince de Wagram au prince d'Essling, Paris, 4 décembre 1810) : « L'empereur me charge de « vous renouveler l'ordre de vous porter au secours du prince d'Essling, qui est toujours à « Santarem. » [Le même, au maréchal Soull). Paris, 24 janvier 1811.
Dans sa lettre du 4 décembre, le major général avait formellement prescrit l'envoi immédiat de 10,000 hommes avec cette recommandation textuelle : « Toutes considérations doi- « vent disparaître devant le mouvement que je vous prescris. » Malgré cet ordre formel, Soult écrivit, les 22 et 25 janvier, qu'il ne pouvait pas secourir Masséna, et qu'il se bornerait pour le moment à prendre Badajoz.
(3) Thiers, t. III, p. 451.
(4) Ainsi Drouet, au lieu des 30,000 hommes promis, n'en amenait que 17,000.
s'était avancé vers le Tage avec celle de Conroux, forte de 7,000 hommes, à laquelle vinrent se joindre 2,000 combattants sous Gardanne. Ces 9,000 hommes, sans argent, sans vivres, sans munitions, furent tout ce que Masséna reçut (i). Il avait encore quelque espoir d'être secouru par Soult, mais cet espoir diminuait tous les jours.
La réception des ordres de l'empereur obligea le maréchal, dont les forces, depuis l'arrivée de Drouet, s'élevaient à 55,000 hommes, à tenter le passage du fleuve (2). Cette opération était devenue extrêmement difficile, par suite de l'arrivée du corps de Hill sous les murs d'Abrantès. Il y avait du reste un véritable danger à répartir une si faible armée sur les deux rives du Tage avec un pont incertain pour toute communication. D'un autre côté cependant, il était nécessaire de pénétrer dans l'Alentejo pour faire vivre les troupes. On disputa longtemps sur la question de savoir si l'on établirait le pont à Punhète ou à Santarem. Reynier opina pour cette dernière ville, parce qu'il y avait à proximité, vis-à-vis des hauteurs de Boavista, une île dont on pouvait tirer parti. Mais le général Éblé objecta qu'on n'avait pas assez de chevaux pour transporter l'équipage jusque-là, et qu'il serait par trop dangereux de le faire descendre par eau, en passant sous le feu de l'ennemi (3). Ébranlé par ces avis contraires, Masséna résolut de remettre l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps,
(1) Drouet arriva dans la dernière semaine de décembre. Se fondant sur les inslructions de Tempereur, il voulut rétrograder immédiatement vers le Nord. Tout ce que Masséna put obtenir de lui, fut qu'il allât s'établir à Leyria, pour intercepter les communication» de Wellington avec les provinces septentrionales du Portugal.
(2) Deux jours avant l'arrivée de Foy, Masséna avait donné des ordres secrets pour la retraite (Mémoires de Masséna, t. VII, p. 304).
La réunion où furent discutés les différents projets de passage eut lieu à Galgao, treize jours après l'arrivée de Foy (le 18 février). Les travaux d'Eblé pour la construction des ponts sur le Tage étaient terminés depuis la fin de janvier (Mémoires de Masséna, t. VII, p. 307) Le passage aurait dû se faire en présence de 13,000 fantassins et de 2,500 cavaliers réunis devant Punhète, sous les ordres de Beresford. (Ce général avait succédé à Hill, retenu en. Angleterre pour cause de maladie.)
(3) Voir les Mémoires de «assena, t. VII, p. 320.