‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 23 sur 86 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sOMMUUL :

Beresford commence le siège de Badajoz. — Soulfc vient au secours de la place. — Levée du siège. — Bataille d'Albuera. — Reprise du siège sous la direction de Wellington. — Insuccès de cette nouvelle tentative. — Concentration de Soult et de Marmont. — L'armée alliée se retire sur la Caya, se porte ensuite au Nord et prend Ciudad-Rodrigo. — Vaine tentative de Marmont pour secourir cette place. — Deuxième siège de Badajoz. — Admirable conduite des troupes anglaises pendant l'assaut. — Meurtres et pillages commis après l'assaut. — Soult, qui s'était mis en marche pour secourir Badajoz, retourne sur ses pas. — Examen des fautes commises de part et d'autre dans les sièges de Badajoz et de Ciudad-Rodrigo. — Inaction de l'armée espagnole. — Préparatifs pour la campagne de 1812.

La bataille de Fuentèsd'Onoro eût été décisive, si la retraite de Ballesteros n'avait obligé Wellington à détacher Beresford en Estramadure pour couvrir le flanc droit de l'armée. Le général en chef prit cette résolution dans la nuit du 15 avril, en recevant la nouvelle de la reddition de Badajoz. Dès le 16, lendemain de l'affaire de Foz d'Arunce, Beresford se mit en route avec 20,000 hommes d'infanterie, 2,000 de cavalerie et 18 bouches à feu.

On a reproché à Wellington d'avoir fait ce détachement, qui l'exposait à un grave échec en cas d'agression. Deux fois,

en effet, dans le courant de la journée de Fuentès d'Onoro, la fortune fut sur le point de le trahir. Mais c'eût été une faute aussi que de laisser le duc de Dalmatie poursuivre tranquillement l'avantage que lui avait donné la prise de Badajoz. Le plus souvent, à la guerre, on en est réduit à faire choix parmi les fautes. Le mérite alors consiste à bien choisir et à faire moins de fautes que son adversaire. A ce point de vue, on peut juger diversement la question de savoir laquelle des deux fautes indiquées ci-dessus, le duc de Wellington aurait dû commettre de préférence.

Beresford s'étant emparé de Campo-Mayor le 25 avril, voulait, conformément à ses instructions, passer la Guadiana, bloquer Badajoz et reprendre Olivenza. Mais les Espagnols avaient négligé, en dépit des sollicitations réitérées de Wellington, d'envoyer à Elvas le pont de bateaux de Badajoz. C'était malheureusement le seul pont de ce genre que possédassent les alliés; si Beresford l'avait trouvé à destination, il aurait pu commencer le blocus dès le 26 ; et comme à cette date, la place avait encore sa brèche ouverte, ses tranchées non comblées, et ses magasins dépourvus d'approvisionnements (î), on l'aurait probablement enlevée sans difficulté, en épargnant à l'armée anglaise les pertes qu'elle fit dans la sanglante bataille d'Albuera et dans les sièges subséquents.

Pour suppléer aux pontons, les ingénieurs anglais construisirent des chevalets, au moyen desquels ils établirent à Jurumenha un pont, terminé seulement le 5 avril. On devait passer la Guadiana le lendemain à la pointe du jour; mais pendant la nuit, une crue subite de trois pieds mit le pont hors de service. Les eaux ayant éprouvé une nouvelle crue le 4, l'armée dut se résoudre à passer la rivière sur des

(1) J. Jones, Journaux des sièges, etc., p. 451.

radeaux ; cette opération commença le 5 , et fut continuée sans interruption le 6, le 7 et le 8.

Dès le premier jour, Beresford avait établi son quartier général dans un petit village sur la rive gauche. L'ennemi s'était emparé de ce village la nuit suivante, après avoir surpris un piquet de cavalerie; mais, attaqué presque aussitôt par l'infanterie anglaise, il avait été obligé de lâcher prise.

Pendant ce temps, les Français avaient comblé les tranchées de Badajoz, fermé en partie la brèche, approvisionné la place et emmené leur artillerie de siège (î).

A l'approche des alliés, le corps de Mortier, chargé de défendre et de surveiller les abords de la position, se retira à Séville, laissant une garnison dans la place et un détachement de 400 hommes à Olivenza.

Avec plus de vigilance, il eût été facile de s'opposer au , passage de la Guadiana , car cette rivière n'était pas guéable pour l'infanterie , et les deux seuls ponts existants , ceux de Mérida et de Badajoz, se trouvaient entre les mains des Français. Les alliés étaient sans équipage de pont, et n'avaient pour toute ressource que des bois verts de dimensions trop faibles pour élever les chevalets à hauteur d'eau dans les crues subites.

Beresford ayant laissé une division devant Olivenza (2), se dirigea sur Zafra, et de là sur Elvas, où il fut rejoint par Wellington, dans la journée du 21. Le lendemain, les deux généraux firent une reconnaissance détaillée de Badajoz, pour régler de commun accord le plan des attaques. Wellington désirait enlever la place en quinze ou seize jours, laps de

(1) J. Jones, Journaux des sièges, p. 32.

Napier accuse Beresford d'avoir agi dans cette circonstance avec une excessive lenteur. Wellington, moins sévère et plus juste, croyons-nous, rend les autorités locales seules responsables du retard que ses troupes éprouvèrent.

(2) Cette place, qu'il avait inutilement sommée de se rendre le 9, fut assiégée par le généra l Gole, et prise dans la journée du 15. le lendemain, la division anglaise rejoignit l'armée de Beresford, ne laissant dans Olivenza qu'une faible garnison.

temps qu'il jugeait indispensable à Soult pour venir au secours de la garnison.

Les officiers les plus distingués de l'armée anglaise étaient d'avis de diriger les travaux d'approche contre un des fronts du sud. Mais ce plan, quoique rationnel sous tous les rapports, avait le défaut d'exiger trop de temps. Il fallut donc recourir à un autre mode d'attaque. Le chef des ingénieurs proposa en conséquence : 1° de battre en brèche le fort Sain t-Christo val, et d'y établir des batteries dont le feu plongeant empêcherait l'ennemi de faire dans le château aucun retranchement susceptible d'une bonne défense; 2° d'ouvrir, dans la nuit même de l'assaut du fort, une parallèle dans la plaine en avant du château, et de construire, sous la protection de cette parallèle, une batterie destinée à battre en brèche les murs du château à la distance de 450 à 500 verges (î).

Le général en chef donna son consentement à ce projet , mais ayant appris aussitôt que Masséna avait réuni ses forces dans le dessein de faire lever le blocus d'Almeida, il se rendit à l'armée du Nord, laissant à Beresford la direction du siège, et lui remettant des instructions détaillées pour le cas où le maréchal Soult viendrait au secours de la place (2).

Avant de suivre le duc sur ce nouveau théâtre, nous relaterons succinctement les faits qui se passèrent sous les murs de Badajoz après son départ.

Dans la nuit du 25 avril, la Guadiana s'éleva de sept pieds et emporta le pont de bateaux, de sorte que le maréchal Beresford se trouva sans communication avec le Portugal.

Le 29, le passage fut assuré au moyen d'un pont volant, et

(1) Jones, Journaux des sièges, p. 41.

(2) D'après ces instructions, datées du 23 avril, Beresford était libre de se retirer ou de combattre; seulement en cas de résistance, on lui conseillait de s'établir dans la position d'Albuera, que le général en chef avait jugée préférable a toute autre.

le 1er mai on parvint à rétablir le pont de bateaux. Le général Philippon avait profité de ces retards pour améliorer les défenses de Badajoz et se procurer quelques approvisionnements.

La place fut définitivement investie, au sud, le 4, et de l'autre côté de la rivière, le 8 mai. On ouvrit la tranchée le même jour, et on poussa les cheminements avec toute l'activité que comportaient les circonstances fâcheuses où se trouvait l'armée assiégeante. Lord Wellington avait ordonné, le 6 avril, d'amener de Lisbonne à Elvas une grande quantité de munitions de toute espèce ; mais l'état d'épuisement du pays ne permitpasdese procurer les moyens de transport nécessaires. Les approvisionnements du génie pour l'attaque de Saint- Christoval étaient insuffisants (î); les ressources de l'artillerie se réduisaient à 5 pièces de 24 en bronze, pourvues de 500 gargousses chacune , et à 2 obusiers de huit pouces, approvisionnés de 200 coups seulement. Enfin, le corps assiégeant ne se composait que d'une brigade anglaise, de deux bataillons portugais et d'un bataillon de milice, formant un total d'environ 4,000 hommes.

La batterie de brèche contre le fort Saint-Christoval ouvrit son feu le 11, à quatre heures du matin; mais, servie par des recrues portugaises, elle ne produisit aucun effet : dans la journée même, elle fut réduite au silence par une batterie élevée dans l'intérieur du château. A partir de ce moment, l'attaque languit, faute de matériel et de troupes.

Sur la rive gauche, les travaux n'avançaient pas avec plus de rapidité.

La tranchée avait été ouverte devant le château dans la nuit du 12 au 15 ; mais à peine les travailleurs s'étaient-ils

(1) Les approvisionnements du génie consistaient en 500 outils de sapeurs, 200 sacs à terre, quelques madriers et environ 200 gabions. — Voir Jones, Journaux des sièges, p. 48.

mis à couvert, que le maréchal Beresford ordonna tous les préparatifs de la levée du siège, ayant reçu avis que Soult, en marche depuis plusieurs jours pour secourir la place, occupait déjà Llerena.

Du 15 au 14, les batteries furent désarmées, etdans la nuit suivante, on brûla le matériel qu'on ne pouvait emmener. Une partie de l'armée se dirigea sur Valverde, et la 4e division, avec quelques détachements espagnols, resta sur la rive gauche du fleuve pour couvrir les dernières opérations. Le 15, à la nuit tombante, cette division elle-même se mit en marche, et le siège se trouva complètement levé.

La perte de l'armée assiégeante s'éleva à 100 morts et à 650 blessés ou prisonniers.

Cependant Soult , après avoir réuni ses forces à celles du 5e corps, sous les ordres provisoires de Girard (î), s'approchait avec 15,000 hommes d'infanterie, 5,000 de cavalerie et 40 canons (2).

Beresford résolut de l'attendre et de lui livrer bataille, dans une bonne position en avant de la place. Il se rendit en conséquence à Valverde pour conférer avec les généraux Blake et Castanos, dont le concours lui était assuré.

Toutes ses mesures ayant été prises , l'armée alliée quitta Badajoz le 15, à cinq heures du soir, et se porta sur Albuera, où elle fit sa jonction dans la nuit avec les troupes espagnoles, et le lendemain, au début de la bataille (3), avec la 4e division, sous les ordres du général Cole.

Les forces totales de Beresford s'élevaient en ce moment

(1) Mortier venait d'obtenir un congé" pour se rendre en France. Son corps d'armée, après la bataille d'Albuera, fut placé sous les ordres de Drouet, par suite de la dissolution du 9e corps, lequel avait été formé à titre provisoire, et de la réunion de plusieurs détachements.

(2) Évaluation des Victoires et conquêtes. Napier porte l'effectif de Soult à 23,000 hommes, dont 4,000 de cavalerie, et M. Tbiers à 17,000 hommes seulement, dont 2,500 de cavalerie.

(3) JONES, tONDONDERRY.

Napier se trompe en disant qu'au moment de livrer bataille, les troupes anglaises étalent encore en arrière.

à 52,000 hommes (1), dont 7,000 Anglais et 10,000 Portugais environ : la cavalerie entrait à peine dans cet effectif pour 2,000 hommes; l'artillerie comptait seulement 58 pièces.

Les Espagnols occupaient la droite de la position ; la division Stewart était au centre ; la division portugaise de Hamilton à gauche, et la division Cole, avec une brigade portugaise en seconde ligne, derrière le milieu du front de bataille. La cavalerie protégeait le flanc droit des Espagnols, et une brigade légère d'Alten occupait le village d'Albuera.

Les troupes de Blake étaient harassées de fatigue, et affamées au point qu'elles avaient dû manger une partie de leurs chevaux; un grand nombre de soldats avaient passé à l'ennemi quelques jours avant la bataille pour échapper à la famine; leur organisation était si défectueuse et leur discipline si relâchée, qu'on ne pouvait pas songer à les faire manœuvrer en rase campagne devant l'ennemi; enfin leur chef manquait de résolution, et pour surcroît de malheur ne s'entendait pas avec Beresford.

La position d'Albuera était bonne en elle-même (2); seulement, on l'avait mal occupée. Sur la hauteur de droite, entièrement dégarnie de troupes, il aurait fallu, comme le dit fort bien Wellington (5), élever quelques ouvrages de campagne; en outre, il eût été prudent de confier la défense de cette aile, qui couvrait la route deValverde, à des troupes plus solides que celles de Blake.

(1) D'après Toréno, 31,000 hommes, dont 3,500 cavalerie et 15,000 Espagnols; d'après Sherer, 29,000; d'après Maxwell, 30,000; d'après Pelet, 31,000 et 32 canons; d'après Mac Farlane, 27,000, dont 10,000 Espagnols ; d'après Thibaudeau, 32,000, dont plus de 2,000 de cavalerie et 38 canons; d'après Belmas, 31,000 hommes, dont 3,600 de cavalerie et 14,000 Espagnols; d'après Londonderry, 7,500 Anglais, 8,000 Portugais, 12,000 Espagnols et 30 canons ; d'après Jones, 29,000 hommes, dont 2,000 de cavalerie et 14,000 Espagnols. Les chiffres que nous avons adoptés comme étant les plus exacts sont delïapier.

(2) C'est l'opinion des auteurs des Victoires et conquêtes, et celle de Wellington (voir sa lettre du 22 mai 1811, au gênerai Spencer). Le colonel Napier trouve, aucontraire, la position de Beresford défectueuse; mais sa sévérité pour ce maréchal a mis cette fois son jugement en défaut.

(3) Sherer, t. Il, p. 100.

Si Soult avait poussé directement sur Àlbuera, au lieu de prendre la route de Villa-Franca, il aurait pu attaquer l'ennemi le 15, avant la concentration de l'armée alliée. Cette circonstance seule fait voir combien Beresford, en acceptant la bataille, fit preuve de témérité; car, même avec la certitude (qu'il n'avait pas) de réunir ses forces au moment décisif, toutes les chances, au début de l'affaire, étaient contre lui. La prudence lui conseillait de temporiser et, au besoin, de repasser la Guadiana. pour attendre les renforts qu'il était naturel d'espérer, après le résultat connu de la bataille de Fuentès d'Onoro. Ses troupes, il est vrai, jalouses des succès de l'armée du Nord, demandaient avec instance à combattre; mais un général doit savoir résister à de pareilles sollicitations, quand l'intérêt public l'exige. Malheureusement, Beresford, quoique très-capable et d'une bravoure extraordinaire, ne possédait pas les qualités du commandement. S'il faut en croire Sherer (1), il n'était pas non plus fort aimé de ses troupes, qui regrettaient leur excellent et digne chef, le général Hill, retenu loin de l'armée par une maladie aiguë.

Le 16, à 9 heures du matin, Soult dirigea le corps de Girard contre la droite des alliés, pendant que Godinot s'avançait vers le pont d' Albuera, pour en forcer le passage.

La cavalerie, sous les ordres de Latour-Maubourg, marchait dans l'intervalle de ces deux colonnes, prête à soutenir l'une ou l'autre, suivant les circonstances; et l'artillerie, sauf une seule batterie, soutenait l'attaque du 5e corps. Soult espérait, en enfonçant l'aile droite de l'ennemi, se rendre maître de la route d'Olivenza, rejeter l'armée anglo-portugaise sur les baïonnettes de la garnison de Badajoz, et empêcher la jonction des Espagnols, qu'il croyait encore en arrière.

(i) sherer, t. Il, p. 103.

Lorsque Beresford vit ce mouvement se dessiner, il pria Blake d'opérer un changement de front; mais, soit mauvais vouloir, soit crainte de mettre du désordre dans les rangs, le général espagnol refusa d'obéir (i), et fut ainsi attaqué dans de mauvaises conditions. Ses troupes, malgré le courage dont elles firent preuve, ne purent arrêter un seul instant les colonnes françaises.

Ce premier revers suffit pour mettre les alliés dans une position critique (a). Le général Stewart, heureusement, porta sa brigade avec beaucoup d'à-propos à la rencontre de l'ennemi, et parvint à garder le terrain assez longtemps pour permettre à la brigade Houghton de venir l'appuyer. Cependant, quoique soutenues par l'artillerie du major Dickson et les dragons du général Lumley, ces deux brigades, à la fin, se replièrent devant les charges brillantes de la cavalerie française.

Il était près d'une heure, et la victoire allait se déclarer pour les Français ; déjà Beresford s'occupait de la retraite, quand le colonel Hardinge, quartier-maître général des troupes portugaises, prit sur lui de faire avancer la division Cole, qui n'avait pas encore donné (5) : cette heureuse inspiration changea le sort de la journée. L'intrépide Cole, avec la brigade de fusiliers commandée par Meyers , la brigade portu-

(1) Voir EELMAS, t. I, p. 182 et LONDONDHRRY, t. II, p. 246.

(2) Ce revers livrait à Soûl t la seule route par laquelle Beresford pouvait se retirer en cas de revers, il dégarnissait la ligne de communication des alliés avec Val verde et les exposait à être enfermés entre la rivière et les colonnes françaises. Il était de toute nécessité de reprendre les hauteurs perdues, et c'est en ressayant qu'on sacrifia tant de monde. — Voir London-

DERRY, t. II, p. 246.

(3) Beresford ne parle pas de celte circonstance dans son rapport officiel ; il signale même Hardinge un des derniers. Les éloges qu'il adresse aux troupes espagnoles ne sont pas non plus marqués au coin de la plus rigoureuse exactitude. 'Wellington, en effet , tout en reconnaissant dans son Mémorandum ^des opérations de 1811, que ces troupes se conduisirent avec la plus grande bravoure, affirme qu'on dut, à cause de leur indiscipline, renoncer à les faire manœuvrer. Beresford lui-même fit pendant la bataille de vains efforts pour les ramener à la charge, quand les brigades Stewart et Houghton furent sur le point de succomber. Il eut beau saisir un drapeau et se porter en avant, personne ne le suivit. Les Espagnols, dans ce moment critique, ne surent que tirailler, et avec si peu de discernement, qu'un grand nombre de balles atteignirent les Anglais et non l'ennemi. — Voir i,onbonderry, t. If, p. 254.

gaise de Harvey et un bataillon de la légion lusitanienne, se porta sur la droite de Houghton, pendant que Beresford dirigeait la brigade Abercrombie sur la gauche. Cette attaque décisive fournit à l'infanterie britannique une admirable occasion de signaler son courage et sa solidité à toute épreuve : se séparant de la multitude en désordre qui couvrait la plaine, elle déboucha sur la tête des colonnes françaises, trop profondes et trop serrées pour agir vigoureusement, et les chargea avec un ordre, un sang-froid, une audace au-dessus de tout éloge. En vain Soult harangue ses soldats et les stimule par son propre exemple ; en vain toutes ses ressources sont mises en oeuvre. Rien ne peut arrêter cette redoutable infanterie, ni les efforts d'un chef si habile, ni la bravoure des vétérans qu'il commande, ni les charges de sa fougueuse cavalerie, ni le feu meurtrier de ses têtes de colonne, ni le tir à mitraille de toute l'artillerie concentrée sur ce faible corps... Vainement les réserves cherchent à soutenir le combat : les masses noires de l'armée française, à la fin chancellent, tournoient, se confondent et battent en retraite (4); un immense hourra se fait entendre, puis, la fumée se dissipant, on voit au milieu de la plaine 1,500 braves (reste de 6,000!), devant lesquels se replie en désordre une armée qui, peu d'instants auparavant, se croyait encore sûre de vaincre (2)...

« L'histoire moderne, a écrit le général Picton (3), n'offre

(1) « Bientôt le 5e corps ne présente plus qu'une masse confuse «le fuyards, dont la plupart jettent leurs armes et vont se rallier loin du champ de bataille, à l'abri du danger, et de l'autre côté de l'Albuera... Tout était perdu, si dans ce moment l'artillerie eût partagé la terreur générale... La bonne contenance de cette arme et la cavalerie ramenèrent un peu d'ordre dans la retraite ». Victoires et conquêtes, t XI, p. 240,243 .

(2) D'après l'état officiel publié par Gurwood, l'armée anglo-portugaise compta, après la bataille, 984 hommes tués, 2,993 blessés et 570 absents, dont 500 faits prisonniers. Les pertes des Espagnols s'élevèrent, d'après le comte Toréno, à 1 ,365 morts et blessés. Les Portugais eurent 389 hommes hors de combat, et les Allemands 120. Napier, Jones et Londonderry évaluent les pertes des Français à 8,000 hommes, Belmas et Thibaudeau à 7,000, Pelet à 6,500 (celles des alliés à 10,000), et M. Thiers, à 4,000 seulement (celles des alliés à 3,000). Au nombre des morts se trouvèrent 2 généraux anglais et 2 français, et parmi les blessés, 2 généraux anglais et 3 français.

(3) Fragments de lettres publiés par V United service Journal en 1838.

« pas un exemple d'une action si opiniâtrement disputée. » La lutte avait présenté un tel caractère d'acharnement, que le 57e anglais, sur un effectif de 570 hommes, eut 23 officiers et plus de 400 soldats hors de combat. Les brigades Meyers et Houghton, qui se portèrent en avant, chacune avec 1,400 hommes, à deux heures, quand le feu cessa, furent réduites à 400 combattants (î) ! « 7,000 morts et blessés , dit un général anglais (2) , étaient entassés dans un espace de quelques centaines de pieds , et lorsque nos canonniers, vers la fin du jour, traversèrent avec leurs pièces cette scène de carnage, ils fermèrent leurs oreilles aux cris des blessés et détournèrent leurs regards avec effroi de ces monceaux de braves gisant au milieu de la poussière (3) ». Les auteurs des Victoires et conquêtes prétendent que v cette affaire désastreuse exerça sur le moral des soldats français une grande et funeste influence, et que ces vieux guerriers, toujours vainqueurs dans le Nord, et si souvent en Espagne, n'abordèrent plus les Anglais qu'avec une certaine défiance (-*). »

L'échec de Soult doit être attribué à deux causes : d'abord Godinot ayant agi mollement, l'attaque de Girard se fit dans de mauvaises conditions; ensuite, les colonnes fran-

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