SHERER
(2) LONDOUDERRT, t. II, p. 252.
(3) M. Thiers, que nous aimons à réfuter , parce qu'il a de grandes prétentions à l'exactitude, dit que les Français « se retirèrent sans bataille perdue »(t. III, p. 514). II motive ce jugement d'une singulière façon : « Les Anglais, dit-il, prenaient position sur un terrain bien choisi, se bornaient à y tenir avec fermeté, sans exécuter d'autre mouvement que de porter sur le point menacé les forces^que nos attaques décousues laissaient disponibles; et nous, les abordant avec uue vigueur incomparable, mais sans ensemble, surtout sans suite, nous nous retirions sans bataille perdue, mais sans autre résultat que des pertes d'hommes considérables et une sorte de dépit chez nos soldats, qui pouvait bien finir par se changer en découragement. Les batailles de Vimeiro, de Talavera, de Fuentès d'Onoro et d'AIbuera n'avaient pas présenté d'autres vicissitudes. »
Ainsi, d'après M. Thiers, une armée qui voulant culbuter une autre armée, est obligée de se retirer « avec des pertes considérables et un dépit voisin du découragement », n'est pas battue. II nous est impossible d'admettre cette théorie, dont l'amour-propre français peut seul s'accommoder.
(4) Victoires et conquêtes, t. XX, p. 249.
çaises , trop lourdes et trop rapprochées les unes des autres pour se déployer, ne purent répondre au feu terrible des Anglais, ni se préserver des ravages de l'artillerie. Le système des masses profondes, employé si souvent par les généraux français, donna lieu ici aux mêmes désastres qui ont signalé depuis les formidables attaques des troupes impériales à Borodino et à la Belle-Alliance. Wellington n'est jamais tombé dans ce défaut, contre lequel il a eu soin de prémunir ses lieutenants, et que les tacticiens modernes n'ont pas toujours évité.
Beresford , qui s'était montré brave soldat , mais général médiocre pendant la bataille, retrouva son énergie et son sang-froid après la victoire, en gardant la position d'Albuera. Soult aurait dû l'attaquer une seconde fois dans cette position le lendemain (1). Il ne le fit point, et perdit ainsi une belle occasion d'écraser l'ennemi , de lui barrer le passage de la rivière, et de porter au sud du Tage un corps assez nombreux pour jeter la consternation en Angleterre. Au lieu de poursuivre ce but avec des chances si favorables, le duc de Dalmatie se retira le 18 sur Solano, pour y attendre des secours venant de l'Andalousie. Il est probable que la contenance de Beresford lui fit supposer que l'armée alliée avait reçu des renforts; car autrement, on ne s'expliquerait pas la conduite du maréchal dans cette circonstance.
Wellington arriva le 19 à Elvas, suivi de deux divisions. Il donna sur-le-champ à Beresford l'ordre de poursuivre l'ennemi « avec prudence, » et, le même jour encore, il fit investir Badajoz par la brigade portugaise de Hamilton (2).
Quand Soult se vit obligé, par les dispositions des alliés,
(1) D'après les Victoires et conquêtes, il en fut question un moment dans le camp de Soult, t. XX, p. 247.
(2) Peu de temps après, le maréchal Beresford retourna à Lisbonne pour y organiser de nouvelles levées, et nill, revenu guéri d'Angleterre, reprit le commandement du corps détaché, qui resta sous ses ordres jusqu'à la fin de la guerre.
de continuer sa retraite, il changea de direction et marcha sur Llerena, qui lui offrait de nombreuses ressources, une position excellente, et un terrain favorable à l'action de sa cavalerie. Il s'arrêta sur ce point en attendant, soit la division Drouet (1), annoncée pour le 8 juin, soit une occasion qui lui permît de reprendre l'offensive. On l'informa que Napoléon, en recevant la nouvelle du désastre d'Albuera, avait prescrit à Marmont, successeur du prince d'Essling dans le commandement de l'armée portugaise (2), de manœuvrer par sa gauche sur le Tage et d'entrer en liaison avec l'armée d'Andalousie pour délivrer Badajoz. C'était une raison de plus pour engager Soult à rester dans sa position de Llerena , où il n'avait rien à craindre de la part de Wellington. Il importait bien plus en effet aux alliés de se rendre maîtres de Badajoz avant la jonction des armées françaises, que d'attaquer le duc de Dalmatie dans une très-forte position, d'où il pouvait se retirer en toute sécurité sur Séville ou sur Cadix.
La campagne de 1810 avait délivré le Portugal ; mais , à part ce résultat, on peut dire que la situation générale des Français dans la Péninsule était meilleure après cette campagne qu'à la fin de l'année précédente : Soult occupait l'Andalousie, sauf Cadix et Gibraltar; Suchet, par la prise de Tortose et de Tarragone, avait fait un grand pas vers la soumission complète de la Catalogne ; enfin, l'opposition d'abord
(1) Drouet devait amener 8,000 hommes du 9* corps, dont la dissolution était un fait accompli.
(2) Il avaitobtenu ce commandement le 20 avril. Berthier lui avait écrit à cette occasion : « Saisissez les rênes d'une main ferme, faites dans l'armée les changements qui deviennent « nécessaires, Sa Majesté met en vous une entière confiance. »
si vive des Castillans semblait faire place à des sentiments d'une toute autre nature (1). L'empereur, qui suivait de loin et avec une très-vive sollicitude les affaires d'Espagne, crut ces circonstances favorables pour tenter un grand effort sur l'Estramadure et balaye?* enfin, d'après son expression favorite, les Anglais dans la mer. Il tenait beaucoup à atteindre ce but avant la campagne de Russie , dont les préparatifs absorbaient déjà à cette époque toute son attention. En faisant de grands sacrifices, la chose n'était pas impossible. Au pis aller, Napoléon espérait gagner assez de temps pour venir lui-même prendre la direction des armées d'Espagne, après avoir écrasé les Russes.
Il eût été plus habile sans doute de différer la colossale expédition du Nord et de terminer la guerre de la Péninsule, qui pouvait tout aussi sûrement et avec bien moins de sacrifices et de chances contraires , conduire à la paix générale, que la gigantesque invasion de l'empire moscovite; mais X homme du destin, aveuglé par sa brillante et rapide fortune, touchait à cette époque fatale où d'illusions en illusions , de fautes en fautes, de catastrophes en catastrophes, il devait se précipiter, et la France avec lui, dans le plus épouvantable des abîmes.
Pendant que Napoléon surveillait les vastes préparatifs de la guerre prochaine, Wellington, moins brillant, mais plus positif que lui , songeait à hâter la délivrance de la Péninsule , en profitant des embarras que cette guerre devait susciter à l'empire français.
(1) Cela résulte clairement de la correspondance de Joseph avec l'empereur et avec Berthier.
Bans une de ses lettres (du 27 juillet 1811) Joseph dit : « L'opinion s'améliore sensiblement; il ne nous manque que quelques millions pour avancer nos affaires davantage. »
Bans une autre (28 juillet) : « Je ne puis assez redire à Votre Majesté, que l'opinion est Ici très-améliorée... Toutes les bandes demandent à entrer à mon service. »
Bans une autre encore (30 juillet) : « Le changement est grand, quelques secours, et il sera complet. * Mémoires de Joseph, t. VIII.
Le moment était bien choisi, et d'ailleurs l'on pouvait tout oser avec des troupes qui venaient de battre les vétérans de Soult et de Masséna. Mais avant de porter le coup décisif, il fallait prendre Badajoz et Ciudad-Rodrigo, pour assurer les communications des alliés avec le Portugal. Wellington dirigea en conséquence le gros de ses forces sur la Guadiana, ne laissant à Sabugal que 18,000 hommes, sous les ordres de Spencer, chargé de contenir Marmont.
Ici commence cette série de sièges fameux où la valeur des troupes anglaises obtint des résultats d'autant plus remarquables, qu'elle ne fut point secondée par les circonstances ni par les méthodes précieuses dont l'illustre Vauban avait doté l'art de l'ingénieur. Les officiers du génie, qui sont l'âme de ces sortes d'opérations , étaient en trop petit nombre et ne possédaient point en général une instruction pratique assez étendue. Depuis un demi-siècle, l'Angleterre n'avait fait que trois sièges dignes d'être cités : ceux de Louisbourg, au cap Breton (1758), du château de Belle-Ile-en-Mer (1761) et de la Havane (1762). Il n'est donc pas étonnant que les premières attaques de places fortes dans la Péninsule aient été conduites avec si peu d'entente. Elles révèlent non-seulement une grande ignorance des détails dans l'exécution, mais encore un certain manque d'habileté et de science dans les dispositions générales.
Le colonel ingénieur Jones avoue avec une franchise digne d'éloges que ses camarades n'étaient guère plus avancés dans l'art de prendre les villes qu'on ne l'était du temps de Philippe II : « L'usage d'attaquer les places, dit-il, en les battant en brèche à une grande distance, et de tout hasarder en se fiant à la bravoure des troupes bien plus qu'aux travaux d'attaque, avait généralement prévalu dans l'armée anglaise. Cette méthode avait réussi dans les guerres coloniales; mais on
s'était vu en quelque sorte obligé d'y recourir à cause de l'insalubrité du climat, qui rend souvent un retard plus funeste qu'un échec.
« Les journaux des sièges des Pays-Bas , sous le duc d'Albe et le prince de Parme, sont, pour ainsi dire, les journaux des sièges d'Espagne (1) ; nous y trouvons presque à la lettre la description des mêmes attaques : l'assiégeant, après avoir fait brèche avec des batteries éloignées, marche à découvert sous le feu intact de la place, est repoussé ou ne parvient à se loger sur la brèche qu'après des efforts inouïs de valeur (2). »
Le colonel Jones, toutefois, ne rend pas les ingénieurs anglais responsables de l'emploi de cette vicieuse méthode d'attaque ; il la considère comme un effet des causes suivantes :
1° Le manque de troupes et de matériel du génie;
2° L'insuffisance des ressources en hommes , en artillerie et en matériel de siège ;
3° L'ignorance des officiers et des soldats de la ligne, dans l'art de l'attaque des places.
Il est certain que Wellington eut constamment à se plaindre de l'insuffisance du personnel et du matériel de siège (5); mais toutes ses représentations à cet égard furent inutiles. C'était au surplus un mal ancien, et dont tous les généraux anglais avaient dû subir les funestes conséquences. Ainsi, en 1793, le duc d'York s'était trouvé, à défaut de matériel, dans l'impossibilité de faire les sièges de Valenciennes et de Dunkerque; et en 1808, le général Dalrymple, avait été déterminé à signer la convention de Cintra, parce que, d'après le colonel Jones , il ne pouvait pas , sans perdre beaucoup
(1) Voir les sièges de Haarlem et d'Alkmaar, par Frédéric de Tolède; celui du fort de Bommel, par Requesens, et celui de Maestricht, par le prince de Parme.
(2) Journaux des sièges, p. 336 et 337.
(3) Voir entre autres sa lettre du 13 juin 1811, a» comte de Liverpool.
de temps et sans faire de grands sacrifices en hommes, s'emparer d'Elvas et d'Almeida.
Cette situation ne s'améliora point, et, jusqu'à la fin de la guerre, Wellington se vit obligé d'entreprendre des sièges sans parc du génie, sans sapeurs mineurs, sans outils convenables, sans mortiers et sans grenades (1).
Pour faire les travaux d'approche , il devait se servir des soldats de la ligne qui n'avaient aucune connaissance, même théorique, de ces travaux, et qui les exécutaient avec une répugnance invincible. Aussi obtint-il rarement la moitié de l'ouvrage qu'eussent fait, dans le même temps, les troupes d'une autre nation (2).
Il fallut donc, au risque d'éprouver des pertes et des retards fâcheux, renoncer à conduire les cheminements à couvert jusqu'au pied des murailles, et faire choix d'une méthode qui, au point de vue de l'art, était un véritable anachronisme. On employait des soldats d'infanterie à pousser les tranchées assez près de la place pour y établir des batteries de brèche contre l'enceinte. Une fois l'escarpe renversée par ces batteries, les troupes sortaient de la tranchée et se portaient à l'assaut, en parcourant des espaces souvent considérables. Elles perdaient ainsi l'avantage d'être à couvert au moment où le feu ennemi devenait le plus meurtrier ; et ce qui ajoutait encore au danger, elles ne recevaient plus alors aucune protection de leurs propres batteries, trop éloignées ou construites de manière à ne pouvoir tirer sans atteindre les colonnes d'attaque. Enfin, quand les assaillants, malgré le feu de la place, arrivaient en bon ordre jusqu'au bord du fossé, ils rencontraient la contrescarpe , haute de quatorze à
(1) « Les Anglais n'avaient nt un corps de sapeurs mineurs, ni même un seul homme qui sût conduire une approche sous le feu de l'ennemi. Les meilleurs officiers et les plus braves soldats devaient se sacrifier d'une manière déplorable. » — Napier, t. VII, p. 268,
(2) Jones, p. 330.
seize pieds, qu'ils ne pouvaient franchir sans rompre leurs rangs. C'était donc en tirailleurs plutôt qu'en colonne serrée qu'ils se précipitaient vers la brèche : aussi furent-ils généralement repoussés (1).
Une autre cause de faiblesse était l'insuffisance du nombre des travailleurs. « Il fallut plus d'une fois, dit un ingénieur anglais, employer trois nuits pour creuser une tranchée facile à exécuter en une seule (2), et cela parce que l'effectif des Français en campagne exigeait que l'armée d'observation fût considérable. Au reste, eût-on possédé des travailleurs suffisamment instruits, le manque de fascines et de gabions se serait encore opposé à ce qu'on poussât les travaux de siège plus près des ouvrages attaqués. Dans plusieurs occasions, les travailleurs fournis par la troupe ne purent être employés, faute d'une quantité suffisante d'outils de tranchée (3). »
D'autre part les bouches à feu n'étaient pas toujours d'une espèce et d'un calibre convenables. On n'avait pas de mortiers, et les pierriers ainsi que les grenades étaient inconnus dans les parcs de siège (4). Il en résulta que les artilleurs français, n'ayant rien à craindre des feux verticaux, tiraient généralement beaucoup mieux que les artilleurs anglais.
On peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que si Wellington avait eu affaire, en Espagne, à des places régulièrement fortifiées, d'après les idées de Vauban ou de Cormontaigne,ileût été dans l'impossibilité d'en prendre aucune.
Les historiens français qui portent un jugement défavorable sur les sièges entrepris par l'armée anglaise dans la Pé-
(1) Voir Jones, Journaux des sièges, p. 231.
(2) Jones, p. 325 et 327.
(3) Jones, p. 327. Cet auteur prétend qu'il y avait assez d'outils et de matériaux à Lisbonne , mais que, faute d'un équipage du génie et de moyens de transport.on ne pouvait les amener sur les lieux. (P. 327.)
(4) Jones, p. 326.
ninsule n'ont pas tenu compte de ces insurmontables difficultés (1).
Au point de vue de l'art, ces sièges n'offrent sans doute rien de remarquable, mais on doit les admirer comme des exemples de ce que peuvent le courage et la persévérance aux prises avec la mauvaise fortune et les vices d'une organisation militaire arriérée.
Wellington eut beaucoup de peine à faire disparaître quelques-unes de ces causes d'infériorité ; aussi ne fut-il pas toujours heureux dans ses premières attaques de places fortes. Le siège de Badajoz nous en fournira la preuve.
Pour assurer le succès de cette opération , on aurait dû commencer par repousser le maréchal Soult au delà des montagnes ; mais l'arrivée prochaine du duc de Raguse ne le permit point. C'est à peine s'il restait assez de temps pour emporter la place en poussant les travaux avec une extrême vigueur (2). Wellington se décida par conséquent à suivre en gros le plan d'attaque arrêté par Beresford, sauf à corriger dans l'exécution les détails reconnus défectueux.
La place ayant été investie le 25 mai et le passage de la Guadiana assuré à l'aide d'un pont volant, on put ouvrir la tranchée devant le fort Saint-Christoval dans la journée du 29. Les ressources de l'armée anglaise n'étaient malheureusement pas en rapport avec la difficulté de l'entreprise. L'équipage du train (le même qui avait servi à Beresford) était en mauvais état; les bouches à feu, dont quelques-unes dataient de Philippe II , étaient en général trop faibles (3) ; les boulets
(1) Au nombre de ces écrivains se trouve M. Thiers.
(2) Wellington estimait que les opérations devaient être terminées ou interrompues forcément le 10 juin, date probable de la jonction de Soult et de Drouet.
(3) « Les pièces portugaises étaient d'un mauvais métal et ne pouvaient résister à un feu vif. » — Jones, p. 83.
n'avaient pas le calibre voulu (1) ; le parc ne comptait pas un seul mortier; les artilleurs portugais manquaient d'expérience et ceux de l'armée anglaise étaient en nombre insuffisant; les sapeurs-mineurs faisaient complètement défaut; il y avait trop peu d'officiers du génie; enfin l'on n'avait pas assez de temps pour apprendre aux troupes de ligne à faire des gabions et des fascines (2). « A la honte du gouvernement anglais, dit Napier, jamais armée n'avait été si mal pourvue des choses nécessaires pour une telle opération. »
Les batteries dirigés contre le fort Saint-Christoval ouvrirent le feu dans la journée du 5 juin; mais les pièces se démontèrent l'une après l'autre par le seul effet du tir (3). Le 6, néanmoins, la brèche parut praticable ; on y donna un premier assaut dans la nuit suivante ; cet assaut échoua, parce que les troupes, en arrivant au pied de l'escarpe, s'aperçurent que les décombres formant la rampe avaient été enlevés. On continua de tirer avec 7 canons et 2 obusiers encore en état de servir. Le 9, la brèche parut de nouveau praticable; une seconde tentative fut faite pendant la nuit ; mais le pied du mur ayant été déblayé comme la première fois, la colonne d'assaut, arrêtée par cet obstacle, fut mitraillée et repoussée avec perte (4).
Le 10, au matin, on reçut au quartier général anglais une
(1) « Les projectiles étaient de toute forme et de tous calibres, ce qui faisait que le vent, à chaque pièce, variait d'un pouce à un dixième de pouce ! »— Jones, p. 92.
(2) D'après Jones, p. 73 et 74, l'arméede siège avait 3,500 outils, 60,000 sacs à terre, 600gabions, très-peu de lascines, seulement 30 pièces de canon et 6 obusiers de huit pouces. On suppléa aux mortiers par 4 obusiers de dix pouces, tirant sous 30° d'élévation.
Les assiégés avaient 3,587 hommes et 150 bonnes pièces. — Général Lamare.
(3) londonderry, t. II, p. 262. D'après Jones, p. 80, le tir ne mit hors de service qu'un obusier et 2 affûts de mortier ; mais, le jour suivant, on eut encore à déplorer la perte d'une pièce, d'un affût de mortier et d'un canon.
(4) Cette attaque, faite avec 225 hommes, fut très-mal conduite, del'aveu même desauteurs anglais. Napier cherche à excuser la précipitation de Wellington en faisant observer que le duc avait reçu avis que le corps de Drouet était proche de Llerena, et que Harmont avait quitté Salamanque; mais cette observation , corroborée d'ailleurs par Londonderry, est en opposition avec une lettre du 13 juin au comte de Liverpool , où Wellington affirme que le renseignement dont il s'agit ne lui parvint que le 10.
dépêche (interceptée) du duc de Dalmatie au duc de Raguse, faisant entrevoir la réunion prochaine de toutes les forces françaises dans l'Estramadure. Ce renseignement et d'autres nouvelles arrivées presque en même temps, décidèrent Wellington à lever le siège, et à ne laisser devant la place que les troupes nécessaires pour maintenir le blocus (1). Il lui eût été d'ailleurs impossible de continuer le feu deux jours de plus sans exposer Elvas à manquer de munitions (2); son artillerie, en ce moment, n'avait que 9 bouches à feu en état de servir contre le fort Saint -Christoval; 12 autres étaient dirigées contre le château.
Dans la soirée du 10, on commença par faire filer secrètement les magasins et le parc, et, le 12, le siège fut levé ostensiblement : à cette date, les pertes des alliés s'élevaient à 54 officiers et 451 soldats tués , blessés ou manquants.
Les auteurs français ont vivement critiqué les opérations de ce siège; mais, à part quelques négligences dans l'exécution des ordres, on doit attribuer l'insuccès des attaques à l'absence de moyens propres à les faire réussir, « Depuis le général jusqu'au simple soldat, dit le colonel Jones, tout le monde fit bien son devoir, et le mauvais résultat obtenu ne saurait discréditer le plan des attaques. » Nous sommes entièrement de cet avis.
Ne tenant compte ni des moyens employés, ni du temps fort restreint qui devait s'écouler entre le commencement des travaux et l'arrivée des Français, certains critiques ont attribué l'échec des alliés :
1° A l'inexpérience du corps des ingénieurs et à celle du général en chef, qui n'avait fait, jusque-là, d'autres sièges que ceux de l'Inde;
2° Au choix défectueux des points d'attaque ;
(1) Wellington savait que la place n'était approvisionnée que jusqu'au 20.
(2) Lettre du 13, au comte de Liverpool.
3° A la faute de n'avoir pas opposé de contre-batteries aux feux de l'assiégé ;
4° A l'absence de mortiers dans le parc de siège et à l'emplacement vicieux des batteries de brèche, trop éloignées pour les mauvais canons que l'on possédait (î);
5° A ce qu'on ne fit point usage de la sape dans les derniers cheminements;
6° Enfin, à ce que l'assaut fut donné avant qu'on eût couronné le glacis et préparé convenablement le pied de la brèche.
Ne voulant pas entamer une discussion spéciale sur la valeur de ces critiques, nous demanderons seulement à ceux qui les ont formulées, s'il eût été possible d'exécuter tous les travaux qu'ils indiquent avec les éléments dont disposait les ingénieurs anglais? Le duc pouvait difficilement faire mieux dans la situation où il se trouvait; et, à cause de cela même, il eût agi sagement, peut-être, en ne faisant rien du tout.
Le 14, on apprit à l'état-major des alliés que Marmont était à Truxillo (2) et pouvait rallier Soult dans trois ou quatre jours (3). Cette nouvelle décida Wellington à lever le blocus et à battre en retraite. Il s'arrêta néanmoins quelque temps à Albuera, dans l'espoir d'attaquer l'armée d'Andalousie séparément ; mais cet espoir ayant été trompé par une habile manœuvre de Soult (qui, refusant continuellement sa gauche, fila par sa droite sur Almendralejos), l'armée alliée passa la Guadiana dans la journée du 17 pour gagner Olivenza et Campo-Mayor (4).
(1) On remplaça les mortiers par des obusiers montés sur des blocs de bois, lesquels ne rendirent presque aucun service.
(2) Après avoir trompé le général Spencer par une démonstration sur le front de Ciudad- Rodrigo, il s'était dirigé, par les défilés de Banos, sur Placencia et Almaraz.
(3) En effet, l'avant-garde de Marmont arriva à Hérida et communiqua avec Soult le 18. Deux jours après, les maréchaux firent leur entrée à Badajoz. (Voir la lettre du 21 juin 1811 de Marmont à Berthier et celle du 22 juin, deSoult au même.) — Belmas, 1. 1, p. 572 et 569. Drouet-d'Erlon avait rejoint Soult à Fuente del Maestre, dans la journée du 13.
(4; Le blocus fut levé le 16 juin. Marmont et Soult entrèrent à Badajoz le 20, au mo-
Le général Jomini prétend que Wellington aurait dû marcher par Campo-Mayor sur Albuquerque au-devant de Marmont , et concerter ses opérations avec le corps de Spencer, qui, depuis Almeida, n'avait cessé de côtoyer l'armée du duc de Raguse : c'eût été, en effet, le moyen de battre les maréchaux l'un après l'autre, et de répéter ce que Bonaparte avait fait dans une circonstance analogue, à Castiglione (1).
Le général anglais établit son armée sur les deux rives de la Caya, et résolut, malgré la supériorité numérique de ses adversaires, d'accepter la bataille. C'était une inspiration hardie, car, en ce moment, il pouvait à peine mettre en ligne une force en infanterie et artillerie égale aux trois quarts , et une force en cavalerie égale à la moitié seulement de l'effectif des troupes correspondantes de l'armée française.
Le terrain, d'ailleurs, était peu accidenté, favorable par conséquent à l'action de la cavalerie; en outre, l'armée portugaise était réduite, par la famine, les maladies et la désertion, à 14,000 combattants (2); enfin, les places fortes au pouvoir des alliés se trouvaient dans un état pitoyable. Mais Wellington avait pour lui le puissant auxiliaire de la force morale. Son attitude énergique donna le change aux Fran-
ment où le gouverneur Philippon, désespérant d'être secouru et manquant de vivres, se disposait à sortir de la place.
(1) Il faut remarquer toutefois que la supériorité de Wellinglon sur chacun des deux maréchaux n'était pas très-considérable, puisque son armée, avant le 20, ne comptait que 23,484 Anglais, 13,785 Portugais et 8,000 Espagnols (sous Blake), et que sa cavalerie était réduite à 1,671 Anglais et 900 Portugais seulement. Le 24, quand toutes ses forces avaient rejoint, il comptait 48,446 Anglais et Portugais, dont 4,400 hommes de cavalerie. (Les Espagnols étaient partis le 22 pour Séville.) Dans ces chiffres se trouvaient compris les malades, si nombreux en ce moment, que l'armée anglaise, bien qu'elle ei"it été renforcée par le corps de Spencer, ne pouvait mettre en ligne que 28,000 hommes de toutes armes. Or le duc de Raguse avait amené (y compris un détachement de l'armée du Centre) 30,000 baïonnettes, 4,500 chevaux et 54 pièces de canon, et Soult comptait 25,000 hommes d'infanterie, 3,000 chevaux et 36 pièces de canon.
(2) D'après Napier. — Wellington prétend que l'armée comptait, à la date du 24 juin, 18,926 hommes d'infanterie portugaise et 1,200 de cavalerie; mais dans cet effectif étaient compris les malades. Au commencement de l'expédition contre Masséna, la force de l'armée portugaise s'était élevée à 40,000 hommes. On peut juger par là des pertes qu'elle avait éprouvées.
çais sur sa véritable situation et leur fit croire qu'il avait été rejoint par les troupes espagnoles. Dans cette conviction, ils manœuvrèrent toute la journée du 24 sur le front des alliés, bien qu'ils eussent une armée de plus de 50,000 hommes, qui, de l'aveu de M. Thiers, « n'avait pas d'égale en Europe, celle du maréchal Davoust exceptée. »
Après cette inutile démonstration, Soult se replia sur l'Andalousie, heureux d'avoir sauvé Badajoz, et Marmont revint sur le Tage, satisfait d'avoir échappé à la nécessité de combattre sous les ordres d'un rival pour lequel il éprouvait « une incurable défiance (î). »
Ainsi, par les fautes de ses chefs, l'armée française perdit une nouvelle occasion de soumettre la Péninsule en écrasant les forces britanniques (2). Wellington aurait eu le plus grand tort de lui fournir cette occasion, s'il n'avait eu un puissant intérêt à prévenir la chute d'Elvas et de Jerumenha, à réparer et à ravitailler les autres places fortes situées en arrière de son front d'opération, et à contenir, par une attitude énergique, non-seulement l'opposition anglaise qui dénaturait tous ses actes, mais encore sa propre armée, « qui n'augurait rien de bon de l'avenir (3), » et le cabinet de Londres, qui, dans la moindre hésitation du général en chef, aurait trouvé un motif de récriminations acerbes.
Depuis l'avènement de Perceval, le gouvernement soutenait à regret la guerre de la Péninsule, et paraissait même chercher un prétexte pour l'abandonner (4). Rarement la position de Wellington avait été aussi critique.
Pour éloigner Soult, il donna au général Blake l'ordre d'at-
(1) M. Thiers annonce que les Mémoires de Marmont, destinés à voir prochainement le jour, donneront sur ce point des détails curieux.
(2) Belmas prétend que l'attaque n'eut pas lieu, parce qu'au moment d'agir, Soult apprit que l'Andalousie était de nouveau menacée : pauvre prétexte!
(3) LONDONDERRY, t. II, p. 280.
(4) « La caisse de l'armée était vide, et il y avait peu d'espoir qu'on voulût soutenir plus longtemps le général anglais. » — Napier, t. Vil, p. 261.
taquer Séville avec 10 ou 12,000 Espagnols, qu'il se souciait peu d'admettre dans son camp (î). Les arsenaux et les magasins de cette place étaient indispensables pour alimenter le blocus de Cadix. Blake eût fait prompte justice de sa faible garnison, s'il s'était hâté de l'investir, au lieu de perdre un temps précieux devant le fort de laNiébla.Et en effet, pendant qu'il cherchait à se rendre maître de ce fort, sans canons de brèche et sans échelles, ce qui était ridicule, le duc de Dalmatie passa la Sierra-Morena et marcha au secours de Séville. Blake n'eut que le temps de filer sur Ayamonte et de s'embarquer pour Cadix.
Vers la même époque, Ballesteros fut obligé de prendre la mer à Camelas , et l'Andalousie se trouva de nouveau pacifiée.
Après ces événements, le duc de Raguse, pour couvrir Madrid et se mettre en relation avec les armées du Nord et du Sud , alla s'établir sur le Tage , entre Talavera et Alcantara, occupant Truxillo, Placencia et les défilés de Banos.
Cette position était convenable sous tous les rapports, et Marmont eut raison de la prendre contre l'avis de Soult, qui aurait voulu attirer l'armée de Portugal dans le rayon de ses opérations ordinaires, en lui confiant la garde de Badajoz (2).
Ayant choisi Almaraz comme centre de ses communications ,*le duc de Baguse se mit en devoir de construire sur ce point une double tête de pont sur le fleuve.
Pendant ce temps, Wellington, heureux d'avoir une seconde fois sauvé le Portugal, cantonna le gros de ses forces
(1) MAXWELL, t. II, p. 391.
(2) N'ayant pu obtenir cette concession du duc de Raguse, Soult, en se retirant (le 27 juin), laissa le général Drouet arec deux divisions et un détachement de cavalerie en observation autour de Badajoz. « C'était une faute, car ce corps, inutile si les Anglais s'éloignaient, insuffisant s'ils restaient, ne pouvait qu'être compromis, comme le résultat ne tarda pas à le prouver, et il eût bien mieux valu se bornera laisser dans Badajoz une garnison de 10,000 hommes, au lieu 5,000, avec des vivres proportionnés à ce nombre et emmener toute l'armée d'Andalousie. » Histoire du Consulat et de l'Empire, liv. XLii, p. 90.
à Castello de Vide, Marvao et autres lieux voisins du Tage. L'armée anglaise toutefois ne resta pas longtemps inactive. Pour empêcher la Galice et le général Abadia d'être attaqués par l'armée du Nord, et pour se procurer en même temps des vivres avec plus de facilité, elle se porta en juillet dans le Beira, avec le projet d'assiéger Ciudad-Rodrigo (1). Ignorant que l'armée française venait de recevoir des renforts considérables et, jugeant d'après certains renseignements que les provisions de la place seraient bientôt épuisées, Wellington espérait se rendre maître de cette place avant que le duc de Raguse pût faire une tentative sérieuse pour la secourir. Mais la réussite de ce plan exigeait qu'on donnât le change à l'ennemi, et c'est ce que le général anglais fit avec beaucoup d'adresse.
Il commença par embarquer ostensiblement à Lisbonne un équipage de siège et un renfort d'artillerie, venus récemment d'Angleterre; la flottille, chargée de ce transport, mit à la voile pour Cadix; mais, arrivée en pleine mer, l'artillerie fut transbordée sur des bâtiments plus faibles, qui se dirigèrent vers Oporto, pendant que les gros bâtiments cinglaient vers Cadix et Gibraltar. L'équipage de siège remonta le Douro jusqu'à Lamego, où il fut mis à terre; il fallut alors le traîner au moyen de bœufs, opération extrêmement difficile, parce que le pays en avant de Célerico avait des chemins détestables, traversant de hautes montagnes, et que, d'un autre côté, on devait éviter avec le plus grand soin de donner l'éveil aux Français (2). Cependant, grâce aux mesures habiles
(1) L'exécution de ce projet trompa les prévisions de l'empereur. 11 résulte, en effet, d'une lettre de Berthier à Marmont, du 11 juillet 1811, que Napoléon, après la jonction de Soult avec le duc de Raguse, pensait que Wellington ne pouvait plus avoir d'autre but que de se porter sur l'armée du Midi. De même Berthier, dans une lettre à Marmont, datée du 18 septembre, émit l'opinion qu'une tentative sur Salamanque et Valladolid était moins probable que l'envahissement do PAlentejo.
(2) Il fallut 5,000 bœufs rien que pour charrier le train d'artillerie. Pendant plusieurs semaines, 1.0C0 à 1,200 hommes de la milice travaillèrent à la réparation des routes.
prises par Wellington, le transport du matériel se fit avec un plein succès.
Les alliés quittèrent la Caya le 21 juillet et passèrent le Tage à Villa-Velha, en apparence pour chercher de meilleurs cantonnements, mais en réalité pour surprendre Ciudad- Rodrigo.
En ce moment, la Galice courait les plus grands dangers. Travaillée par les factions et laissée pour ainsi dire sans défense (2), elle était menacée par le général Dorsenne, qui espérait s'en rendre maître sans difficulté. La marche des alliés sur la Coa prévint heureusement cette invasion, dont les conséquences n'auraient pas tardé à se faire sentir, car la Galice était le boulevard du Portugal, la base de toutes les opérations des alliés contre la ligne des communications de l'ennemi , la province dont ils tiraient la plus grande partie de leurs bestiaux, celle enfin dont les ports offraient le plus de facilité pour entretenir une guerre de partidas dans la Biscaye et la Navarre.
Le 8 août, quand Wellington arriva sur la Coa avec l'intention de bloquer Ciudad-Rodrigo, il apprit que l'avantveille, le maréchal Bessières avait fait entrer dans la place pour deux mois de vivres. Cette circonstance l'obligea à faire choix d'un autre mode d'attaque ; il aurait commencé immédiatement les travaux d'un siège régulier ; mais , d'une part, son matériel ne devait arriver à Almeida que dans la première semaine de septembre ; d'autre part , il venait de recevoir avis que de nouvelles troupes françaises étaient entrées en Espagne, et que l'armée du Nord avait beaucoup plus d'importance qu'il ne lui en supposait (2). Tenant compte de ces faits et pensant avec raison qu' Almeida n'offrirait aucune
(1) L'armée de la Galice, forte de 8,500 hommes était sur le point de se débander, à cause de l'état misérable où elle se trouvait.
(2) Elle avait 20,000 hommes disponibles, prêts à seconder l'armée du Portugal.
sécurité pour son train de grosse artillerie, Wellington se décida à continuer le blocus (i), en attendant une occasion favorable pour agir, soit contre la place, soit contre les troupes en campagne. Son plan était de forcer l'ennemi à se tenir en masse et de profiter ensuite, pour lui porter un coup décisif, du moment où le besoin de vivres le forcerait à se disperser. Il avait alors, déduction faite du corps de Hill, détaché vers le Tage, 40,000 hommes de troupes, y compris la guérilla de San chez (2). Les forces réunies de Marmont et de Dorsenne s'élevaient à 54,000 hommes d'infanterie, 6,000 de cavalerie et 120 pièces de canon (3).
Comme les vivres introduits dans Ciudad n'étaient pas suffisants, le duc de Raguse, à qui cette force donnait une incontestable supériorité , se décida à faire un mouvement offensif pour interrompre le blocus et jeter de nouveaux secours dans la place. Laissant une division surle Tage pour garder ses ponts et ses bateaux, il franchit le Guadarrama avec le restant de son armée, composée de cinq belles divisions. Ces troupes arrivèrent à Salamanque dans le commencement de septembre; le 20, elles opérèrent leur jonction avec 15,000 soldats incomparables, que Dorsenne, successeur de Bessières, avait dirigés sur Astorga.
Wellington ne s'attendait point à cette rapide concentration de forces. Son armée était numériquement inférieure à celle de l'ennemi , et, de plus , cruellement attaquée par la
(1) Toir le Mémorandum des opérations en 1811.
(2) Depuis l'envoi des derniers renforts, l'armée alliée s'élevait à plus de 80,000 hommes, dont 56,000 Anglais; mais les miasmes délétères de la Guadiana avaient agi avec tant de violence sur celte armée, que 22,000 hommes se trouvaient dans les hôpitaux.
Le nombre des soldats présents aux drapeaux était donc seulement de 24,000Portugaisetde 33 000 Anglais, dont 5,000 cavaliers. L'artillerie comptait 90 pièces. La milice avait été appelée de nouveau sous les armes, mais cette mesure était demeurée sans effet, par suite des menées de la faction Souza, alors toute-puissante. Le marquis de Londonderry évalue les forces de Wellington à 42 ou 43,000 hommes, et les malades a 18,000, dont 5,000 Portugais. Le général Sarrazin porte l'effectif des alliés à 50,000 hommes tout au plus, et celui des Français à 60,000, dont 6,000 de cavalerie.
(3) D'après Wellington, il y avait 125 pièces.
maladie. Ayant égard à cette circonstance et, convaincu d'ailleurs qu'il serait imprudent de recevoir la bataille en avant de Ciudad-Rodrigo et de l'Agueda, il se retira dans une position voisine , moins dangereuse en cas de revers , mais trop étendue, et par conséquent très-difficile à défendre.
Les hauteurs d'Elbodon, occupées par le centre de son armée, n'étaient presque pas tenables; une rivière d'un accès difficile les séparait de la droite; et les deux ailes étaient si éloignées, qu'on pouvait leur couper la retraite en poussant brusquement le centre sur Guinaldo.
Profitant de ces circonstances, le duc de Raguse envoya, le 25 septembre, quatorze bataillons et trente escadrons, sous le commandement du général Montbrun , attaquer les hauteurs d'Elbodon et percer la ligne ennemie. Une lutte opiniâtre s'engagea sur ce point. Les Anglais , inférieurs en nombre, firent des prodiges de valeur; ils se maintinrent longtemps en position, et malgré les efforts incessants de l'armée française, parvinrent à se retirer intacts sur Guinaldo (1). Dans ce mouvement, un carré, formé de deux bataillons des 5e et 77e régiments de ligne, fut chargé sur trois de ses faces par la cavalerie ennemie, sans être entamé. D'autres charges succédèrent à celle-là, qui ne produisirent pas plus d'effet. Enfin, la cavalerie se contenta de suivre le carré, désespérant de l'enfoncer (2). Wellington, contrairement à son habitude, fit un ordre du jour pour signa-
(1) « Leur retraite s'effectua avec la même précision que sur un terrain d'exercice. » — Sarrazin, p. 224.
(2) En rendant compte de cette affaire, le duc de Raguse écrivit au prince de Ncufchâtel : .< Le feu de Montbrun fut si vif, qu'il épuisa toutes ses munitions... Si j'avais eu alors « 15,01)0 hommes à ma disposition, l'année anglaise aurait été surprise en flagrant délit et « battue en détail sans pouvoir se réunir. » On peut répondre A cela que si le maréchal avait été plus habile, son avant-garde n'aurait pas manqué de cartouches, et que les 15,000 hommes nécessaires se seraient trouvés sur les lieux au moment décisif.
1er ce remarquable fait d'armes et le proposer en exemple à toute son infanterie.
Ayant eu la précaution de faire élever d'avance quelques retranchements sur le front de sa position de Guinaldo, le duc résolut d'attendre les divisions des ailes, coupées par le mouvement offensif de Montbrun. C'était une résolution hardie, car il n'avait alors sous la main que 14,000 hommes, dont 2,600 de cavalerie pour défendre une position resserrée à la vérité, mais peu redoutable en front et facile à tourner. Le restant des forces alliées ne pouvait rejoindre qu'après quatre ou cinq heures de marche, et déjà l'armée française était en vue de Guinaldo. Heureusement le duc de Raguse, au lieu de profiter de ces circonstances, perdit un temps irréparable à faire d'inutiles manœuvres (une exhibition de forces, comme dit Londonderry), devant le front de l'armée alliée.
Wellington, cependant, attendait avec le plus grand calme l'arrivée de ses divisions extrêmes. Sherer raconte qu'un général espagnol le voyant assis tranquillement par terre, devant ses troupes, et nullement inquiet de sa situation, ne put s'empêcher de dire : « Eh bien, général, vous êtes « ici avec deux faibles divisions, et vous semblez fort à « l'aise ! C'est à en avoir la fièvre ! » Le flegmatique Anglais répondit : « J'ai fait, d'après mon jugement, le mieux poste sible tout ce qui pouvait être fait ; c'est pourquoi je ne « m'inquiète ni de l'ennemi que j'ai en front, ni de ce qu'on « pourra dire en Angleterre (î). »
Le duc néanmoins fut contrarié de devoir attendre plus longtemps qu'il ne l'avait cru. Ce retard eut pour cause un fauxmouvementdeCra\vfurd,qui, appréciant mal la situation de l'ennemi, avait pensé qu'il serait dangereux de battre en
(1) Sherer, t. il, p. U7.
retraite par Robleda et s'était, en conséquence, décidé à faire un long circuit par les montagnes. Or déjà les Français occupaient ce passage, de sorte que le général en chef dut envoyer à Crawfurd l'ordre de revenir sur ses pas et de prendre le chemin de Robleda, qu'il lui avait primitivement indiqué (1).
Ayant enfin réuni toutes ses forces, Marmont manœuvra de façon à faire croire qu'il voulait attaquer sérieusement la position des alliés, le 26, au matin; mais Wellington, ne jugeant plus nécessaire de rester dans cette position depuis que ses troupes l'avaient rejoint, leva son camp et se retira, par un mouvement concentrique fort habile, entre la Coa et les sources de l'Agueda (2).
Les Français, continuant la poursuite, attaquèrent, dans la journée du 27, le poste d'Aldea del Ponte, qui, après une lutte acharnée, resta en leur pouvoir. Ce succès, toutefois, ne leur procura aucun avantage sérieux (s).
Le 28, Wellington, supposant au duc de Raguse l'intention de passer la Coa, établit son armée sur les hauteurs derrière Soita, la droite appuyée à la Sierra de Meras et la gauche à Rendo (4). Cette position se trouvait à une lieue en arrière de la précédente; elle était plus forte, mais appuyée à un profond ravin qui, en cas d'échec, aurait compromis la retraite.
Marmont, que la fière contenance du général anglais ren-
(1) Crawfurd toutefois n'avait pas attendu cet ordre pour revenir sur ses pas.
(2) Au comte de Liverpool, 29 septembre 1811.
Les auteurs des Victoires et conquêtes prétendent que la position de Guinaldo ne fut point attaquée parce qu'à la suite d'une reconnaissance mal faite on l'avait déclarée inattaquable, « hérissée de redoutes, appuyée par sa droite à un talus à pic, couronné par un ouvrage, « revêtu et armé de pièces de siège, et par sa gauche a un bois impénétrable ; » ce qui était loin d'être vrai. — T. XXI, p. 31 .
(3) Dans les journées du 25 et du 27, les alliés curent 42 hommes tués, 183 blessés et 34 manquants. [État officiel.)
(4) Par ce mouvement, qui assurait ses communications avec Hill, Wellington compromettait la sûreté de son parc d'artillerie à Pinhel et à Villa-Ponte ; heureusement pour les alliés, le duc de Raguse Ignorait l'emplacement de ce parc.
dait timide et qui, manquant de vivres, ne pouvait aller plus loin, se replia le même jour sur le Tage, satisfait d'avoir ravitaillé Ciudad-Rodrigo, mais visiblement contrarié d'avoir perdu une nouvelle occasion de battre l'armée anglaise (1).
Une partie des troupes alliées reprit le blocus de Ciudad- Rodrigo, pour tenir l'ennemi en éveil et empêcher qu'il fit une tentative sur d'autres points; le gros de l'armée alla s'établir des deux côtés de la Coa , et le quartier général fut transféré à Frénéda. f
Les régiments anglais étaient à cette époque si cruellement atteints par les maladies inflammatoires, et surtout par la fièvre (2), qu'il eût été impossible de les employer à des travaux sérieux (5).
Les auteurs qui refusent à Wellington de la résolution et de l'audace, par une contradiction singulière, se sont demandé pourquoi il accepta la bataille d'Elbodon avec si peu de chances de succès. Le duc semble avoir été au devant de cette critique, en faisant observer à son gouvernemet qu'il eût été impolitique de reculer avec trop de précipitation à l'approche de l'ennemi. « Si le peuple, dit-il, n'avait pas vu « de ses propres yeux quelle était la force de Marmont, il « aurait conçu une opinion très-défavorable de l'armée an- « glaise, et c'est ce qu'il fallait éviter (4). »
L'affaire d'Elbodon, comme celle de Fuentès d'Onoro, aurait eu des résultats considérables si Wellington, par suite
(1) C'est le 23 que le convoi escorté par Dorsenne pénétra dans la place.
Les auteurs des notoires et conquêtes attribuent le mouvementrétrograde qui suivit cette opération à la jalousie qui existait entre Dorsenne et Marmont. « Le général Dorsenne, d'après eux, ne cherchait qu'une occasion de décliner l'autorité supérieure du duc de Raguse, à qui la plus grande part serait revenue dans le succès si les armes françaises avaient été heureuses ; et cette occasion, il dut la saisir avec empressement lorsqu'elle se présenta. » —T. XXI, p. 32.
(2) LONDondf.rry, t. Il, p. 330, évalue le chiffre des malades, dans l'armée anglaise seule, à îfi.ooo hommes. Les Portugais n'étaient pas sous ce rapport moins éprouvés.
(3) Voirie Mémorandum,
(4) Mémorandum.
de l'ineptie de la régence espagnole, n'avait été obligé d'envoyer Beresford avec 22,000 hommes dans l'Estramadure, pour remplacer Ballesteros, couvrir Lisbonne et garder le flanc droit des alliés. Sans cette circonstance, il aurait pu s'emparer de Ciudad-Rodrigo dès le mois de mai , après la chute d'Almeida.
La campagne de 1811, dans le Nord, eut des conséquences heureuses pour les alliés, et fut généralement considérée comme très - honorable pour Wellington. Elle empêcha Dorsenne de poursuivre ses opérations contre Abadia, et obligea les Français à affaiblir les troupes qui tenaient tête à Mina, dans la Navarre. Si les Espagnols s'étaient bien comportés, ou si leur conduite eût été seulement passable, « la campagne de Masséna en Portugal « aurait eu pour résultat la délivrance du midi de la Pénin- « suie (i)... » « Nous avons dû lutter, dit Wellington, contre « le mal provenant des fautes des uns , de la trahison des « autres, de la folie et de la vanité de tous. Mais, quoique « nous n'ayons pas réussi comme nous aurions pu et dû le « faire, nous n'avons pas du moins perdu de terrain; et avec « une poignée de soldats anglais en état de servir, nous « avons, depuis le mois de mars, tenu partout l'ennemi en v échec. Jusqu'à présent, il n'a fait de progrès d'aucun « côté (2). »
L'auteur des Annales des campagnes de la Péninsule et celui de Londonderrys narrative blâment le duc d'avoir offert la bataille à 60,000 Français dans la position de Soita, ayant à dos une rivière et un ravin profond. C'était sans
(1) Mémorandum, etc.
(2) Mémorandum, etc.
doute une résolution téméraire; cependant la retraite, quoique difficile, n'était pas impossible, et, d'un autre côté, Wellington, se fondant sur le caractère timide de son adversaire, avait presque la certitude de n'être point attaqué dans sa position, s'il se montrait bien décidé à la défendre. Il n'y a que les vrais généraux capables de raisonner et d'agir de la sorte. Si la guerre était un art fondé sur des combinaisons mathématiques, les grands capitaines ne seraient pas si rares !
On doit néanmoins reprocher àf Wellington :
1° De n'avoir pas cherché à couvrir le blocus de Ciudad- Rodrigo, en prenant sur la Coa une position centrale qui lui eût permis de tenir en échec Marmont et Dorsenne avant leur jonction , ou de résister plus tard à leurs efforts combinés (1);
2° D'avoir attendu l'ennemi dans une mauvaise position à Elbodon , au lieu de porter immédiatement toutes les forces alliées derrière Guinaldo.
Quant à Marmont, sa faiblesse et son indécision sont prouvées par ce fait, qu'il permit aux alliés, malgré l'infériorité de leurs forces et les défauts de leur première position, de se retirer lentement, pendant trois jours, sans être entamés, et en acceptant le combat chaque jour. Le duc de Raguse ne sut profiter d'aucune des circonstances favorables qui se présentèrent, et il eut le tort grave d'exécuter une suite d'attaques partielles mal combinées, tandis qu'une bataille générale lui aurait assuré des résultats décisifs.
Sur ces entrefaites, Napoléon avait retiré de la Péninsule
(1) Aucune position autour de la place ne pouvait assurer à Wellington ce double avantage.
environ 60,000 hommes de troupes d'élite, pour la campagne de Russie (1).
Le théâtre des opérations de l'armée française allait donc être forcément restreint ; et les maréchaux, condamnés à ne recevoir pour tous renforts que de faibles détachements de jeunes soldats, allaient se trouver de plus en plus gênés dans leurs mouvements. Les rivalités et les fautes qui avaient entravé jusqu'à ce moment les meilleures combinaisons, allaient nécessairement s'accroître en l'absence du chef de l'État; enfin Napoléon, qui seul avait assez de génie pour faire face à toutes ces difficultés, allait être obligé de remettre la haute direction de la guerre d'Espagne à un roi sans prestige, sans talents militaires, sans force réelle, dominé par des ministres espagnols , incapable de faire cesser l'opposition de plus en plus vive des principaux chefs de l'armée.
Wellington, appréciant à leur juste valeur toutes les conséquences de ce changement, résolut de profiter du seul moment où une guerre offensive pût être conduite avec succès, pour délivrer enfin le territoire espagnol.
La dispersion des armées du Nord et du Centre, motivée par l'insuffisance des vivres, eût singulièrement facilité ce projet, si le duc lui-même n'avait été obligé d'étendre ses cantonnements pour un motif semblable (2).
Ses embarras et ses difficultés augmentaient tous les jours.
En Espagne, l'esprit public, influencé par la presse et par les cortès, était tellement aigri contre l'Angleterre, que Henri Wellesley déclara les affaires « en plus mauvais état qu'elles n'avaient jamais été (5). »
(I) Napoléon prit sans doute des mesures intelligentes pour remplir une partie de ces vides; mais, en définitive, il y eut diminution de plus de 25,000 hommes sur l'effectif antérieur.
(2J II étendit ses cantonnements et principalement ceux de sa cavalerie, depuis la Coa jusqu'au Mondégo et dans la vallée du Douro.
(3) Cadix, 31 juillet 1811, à M. Stuart.
La nouvelle régence, nommée le 12 janvier 1812, aussi mal inspirée que sa devancière dans l'affaire des colonies américaines , ne fit aucun cas de la médiation et des conseils de la Grande-Bretagne; bien plus, elle organisa secrètement en Galice une expédition contre les colonies, et employa à cette expédition les pièces d'artillerie que le ministère anglais avait envoyées pour soutenir la guerre dans la Péninsule.
En Portugal , la faction Souza , irritée de ce que Wellington, pour se créer des ressources, voulait obliger tous les individus, sans distinction de rang, de fortune ou d'opinion, à payer exactement l'impôt de la décima, suscita au général en chef les plus grandes difficultés, et, soutenue par la régence, ne songea bientôt plus qu'à se délivrer des Anglais, en abreuvant de dégoûts l'homme illustre qui s'était dévoué si complètement à la défense de la cause nationale. Aucune affaire n'était convenablement traitée par les fonctionnaires portugais; et les employés refusaient d'accepter la plus mince responsabilité. Il fallait que le général anglais réglât lui-même dans ses bureaux jusqu'aux détails les plus insignifiants du service (î).
Lès moyens de transport étaient toujours dans le même état, c'est-à-dire insuffisants et défectueux; les troupes ne recevaient le plus souvent que des demi-rations ou des quarts de rations; il leur arriva même de rester trois jours consécutifs sans pain; leurs vêtements étaient si délabrés qu'on pouvait à peine reconnaître un régiment à l'uniforme (2).
Les chevaux n'avaient d'autre nourriture que la paille hachée, et en si petite quantité qu'ils mouraient d'inanition. Enfin, les grandes pluies d'automne avaient occasionné des
(1) HAPIER, t. VIII, p. 109.
(2) Napier, t. VIII, p. 73.
maladies graves, par suite desquelles 20,000 hommes environ se trouvaient dans les hôpitaux (1) .
Les cantonnements de la Coa apportèrent quelque soulagement à cet état de chose; néanmoins, il eût été impossible de prendre l'offensive contre les généraux français en Espagne sans éprouver de graves mécomptes. La réussite du plan des alliés exigeait d'ailleurs qu'ils se rendissent maîtres d'abord de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz (2).
Wellington espérait, en surprenant la première de ces forteresses, obliger le duc de Raguse (dont l'armée était sur le point de manquer de vivres) à quitter la vallée du Tage et à se concentrer dans la province de Léon, affaiblie par les détachements que l'empereur avait tirés d'Espagne. Il comptait ensuite, grâce à la mésintelligence qui régnait entre les maréchaux français, au mauvais état des routes pendant la saison des pluies et à l'extrême disette de l'armée du Centre, gagner assez de temps pour prendre Badajoz , envahir l'Andalousie , battre Soult et détruire l'arsenal de Séville (3).
Une autre raison encore engageait le duc à entreprendre le siège de Ciudad-Rodrigo, c'était l'espoir de faire rétrograder l'armée française en marche sur le royaume de Valence et sur l'Aragon. « Si nous ne réussissons pas à prendre la ville, « écrivit-il à lord Liverpool (4), nous attirerons au moins sur
(1) Les soldats de l'expédition de Walcheren étaient presque tous atteints de la fièvre.
(2) En effet, si Wellington s'était avancé vers le nord, Soult se serait appuyé sur Badajoz pour menacer Lisbonne. S'il avait attaqué l'armée du centre, même chose aurait eu lieu, et de plus, son tlanc gauche eût été aux prises avec les forces de Marmont, appuyées à Ciudad- Rodrigo. S'il avait opéré dans l'Eslramadure et dans l'Andalousie, Badajoz eût menacé ses flancs et Ciudad-Rodrigo appuyé les mouvements offensirs de l'armée du Nord contre Almeida, Oporto, Coïmbre et Lisbonne. — Badajoz et Ciudad-Rodrigo étaient par conséquent les pivots de toutes les opérations agressives contre l'armée française.
(3) Wellington jugea que le duc de Raguse ne pourrait dépasser la Guadiana, ni former une expédition sérieuse contre le Portugal avant l'époque des récoltes. Ce calcul était admissible, bien qu'il n'eût pas le caractère d'une démonstration évidente ; mais la guerre, après tout, n'est pas une opération soumise à des calculs mathématiques.
(4) Le 7 janvier 1812.
« nous toutes les forces qui se sont éloignées; ainsi peut- « être nous sauverons Valence; dans tous les cas, nous donce nerons du temps aux Asturiens et aux Galiciens (1). »
Il fallait incontestablement beaucoup de hardiesse pour essayer de prendre, à l'insu de l'ennemi , deux places aussi importantes et surveillées d'aussi près par des forces considérables. Mais le sang-froid, la prudence et la résolution du général anglais étaient à la hauteur de cette difficile entreprise. Le duc s'y était préparé d'ailleurs longtemps à l'avance par une série de mesures habilement conçues. Ainsi, pour faciliter la surprise de Ciudad-Rodrigo, il avait, sans donner le moindre éveil, fait réparer Almeida et pourvu cette place d'un train d'artillerie, d'un équipage de pont sur chevalets, d'un grand nombre de gabions et de fascines ; — il avait fait construire, d'après un modèle particulier, des centaines de charrettes légères, pour parer à l'insuffisance des moyens de transport (2); — il avait organisé complètement la ligne de communication avec Oporto, raccourci cette ligne en améliorant la navigation du Douro, fait venir enfin de Lisbonne à Villa de Ponte, sur la rive gauche de l'Agueda, un parc de siège de 70 bouches à feu. Pour détourner l'attention de Soult du point où l'orage allait éclater, il avait fait commencer le siège de Tarifa (3), et donné à Hill, établi à Portalègre avec 15,000 hommes,
(1) Afin de hâter le siège de Valence, Napoléon avait ordonné qu'un détachement de l'armée du Centre et un détachement de l'armée du Nord fussent dirigés sur cette ville, pour faire diversion en faveur de Suchet. Ces deux détachements, commandés par Montbrun, se mirent en route le 13 décembre 1811, mais bientôt un contre-ordre vint les arrêter dans leur marche; ils partirent toutefois quelques jours après. En arrivant le 10 janvier à Yecla , ils apprirent la reddition de Valence. Cette nouvelle et le désir de se rendre utile avant de retourner sur ses pas, déterminèrent Montbrun à se diriger sur Alicante. A peine arrivé, il somma la ville de se rendre; mais le gouverneur, voyant que l'ennemi n'avait parle moyen de commencer le siège, rejeta cette sommation , et par suite, Montbrun fut obligé de retourner à l'armée du Portugal, qu'il rejoignit le 25 janvier avec le triple regret de n'avoir pas contribué à la prise de Valence, d'avoir échoué devant Alicante, et de n'être pas arrivé à temps pour sauver Ciudad-Rodrigo.
(2) LONDONDERRY, t. II, p. 346.
(3) Ce. siège, commencé vers la fin de décembre, se poursuivait encore au moment du départ de Wellington.
l'ordre de jeter l'alarme dans l'Andalousie, en faisant une pointe sur la route de Séville (1).
Ces préparatifs n'étaient pas encore terminés, quand Wellington apprit le départ des deux divisions que Marmont (toujours sur le ïage) avait envoyées à Valence par ordre de l'empereur (2), et le mouvement rétrograde de l'armée du Nord.
Afin de profiter de cette conjoncture favorable, il résolut d'agir avec une extrême promptitude. Mais dans le moment même où il réunissait toutes les voitures du pays et 5,000 bœufs, pour le transport des approvisionnements et de la grosse artillerie (3), c'est-à-dire dans les premiers jours de janvier 1812, le duc de Raguse venait de recevoir de Napoléon l'ordre de quitter Almaraz et d'aller s'établir à Salamanque avec six divisions de l'armée du Portugal, auxquelles devaient se joindre une division de réserve, commandée par Souham, et la division Bonnet, retenue jusqu'à nouvel ordre dans les Asturies. En outre, Reille devait, en cas d'agression des Anglais , fournir au maréchal un contingent d'au moins 12,000 hommes, et Joseph un contingent de 4,000 hommes.
Marmont attendit quelque temps le retour des divisions de Montbrun , mais finalement il dut partir avant d'être rejoint
(1) Hill, après la surprise de la division Girard, à Arroyo-Molinos (le 28 octobre), s'était reposé quelque temps à Mérida; il avait quitté cette ville le 1er janvier p0ur attaquer une fraction du corps dellrouetà Almendralejos ; mais ce détachement, au lieu de l'attendre, s'était dirigé vers Llerena. Le but de Wellington n'en fut pas moins atteint.
(2) Napoléon, en apprenant la bataille de Sagonte, crut voir toutes les affaires d'Espagne concentrées autour de Valence, et le destin de la Péninsule attaché en quelque sorte à la prise de cette importante cité. Il voulait que tout fût subordonné, presque sacrifié à cet objet. En conséquence, par dépèche du 20 novembre, il prescrivit à Reille de quitter surle-champ la Navarre et la poursuite de Mina, et d'entrer en Aragon avec deux divisions de la réserve ; au général Caffarelli , de remplacer dans la Navarre le général Reille ; à Dorsenne, de suppléer en Biscaye le général Caffarelli; à Joseph, de faire avancer unedivision surCuença; à Marmont, de diriger sur le même point une division d'infanterie et une de cavalerie sous Montbrun; enfin à Soult, de porter un corps jusqu'à Murcie.
Cet ordre, rigoureusement exécuté par Reille, Joseph et Marmont, eut des conséquences fâcheuses pour Ciudad-Rodrigo, ainsi qu'on le verra plus loin,
(3) BELMAS, t. IV, p, 263.
par ce général, ayant appris que les Anglais préparaient une nouvelle tentative contre Ciudad-Rodrigo.
Ainsi, une partie des circonstances sur lesquelles Wellington avait compté ne se réalisèrent point. Heureusement il fut secondé dans son entreprise par la sécurité de Marmont, qui croyait l'armée alliée dépourvue d'artillerie de siège et peu disposée à sortir de ses quartiers, au milieu de la saison rigoureuse où l'on se trouvait alors. Le maréchal nonseulement ne prit aucune mesure pour observer la place, mais il eut encore l'imprudence de réduire sa garnison à 1 ,800 hommes , ou au tiers de l'effectif nécessaire pour sa défense (î).
Pendant quelque temps, la situation morale des deux armées ne subit aucun changement; la même sécurité régnait dans le camp de Marmont, la même insouciance apparente et la même activité secrète dans celui des Anglais. Tout à coup l'armée de Wellington, bravant le froid et la neige, passe l'Agueda le 7 janvier, partie sur un pont qu'elle avait fait construire à Marialva, et partie à gué, au-dessus de la ville. Le même jour, la place fut investie.
Ciudad-Rodrigo avait alors une double enceinte : la première était une fausse braie continue (sorte de retranchement dont la crête ne s'élève guère au-dessus du glacîl), et la seconde était un vieux rempart de 32 pieds de hauteur, en mauvaise maçonnerie, presque dépourvu de flanquements.
Les défenses extérieures se composaient du retranchement en terre que les Espagnols avaient élevé autour des faubourgs pendant l'investissement de la place en 1810, et de trois couvents, transformés en postes fortifiés par les Fran-
(1) Il résulte du rapport du général Barrié, gouverneur de la place, que, dès le 8 décembre, il avait donné avis au général Thiébault, chef d'état-major de Dorsenne, que Wellington construisait un pont sur l'Agueda. On devrait donc attribuer à Dorsenne plutôt qu'à Marmont l'état fâcheux où se trouva la garnison au moment du siège; mais l'empereur n'avait réellement imposé à Dorsenne que l'obligation d'approvisionner la place.
çais, dans le courant de cette même année. La garnison était approvisionnée pour un mois seulement.
Les travaux d'attaque furent entamés avec une certaine vigueur; mais la saison était pluvieuse et les moyens de transport insuffisants. Au lieu de 1,400 charrettes demandées par Wellington, on n'en put obtenir que 450 : toute l'artillerie de siège se montait à trente-huit pièces de 24. Il n'y avait ni obusiers (i) ni mortiers ; la poudre et les boulets étaient rares (2).
Dans la nuit du 8, un détachement de 500 hommes, sous les ordres du lieutenant-colonel Colbourne , enleva de vive force la lunette A (voir le Plan), construite par l'ennemi sur la colline du grand Teso (3), à 550 mètres environ des remparts (4) et protégée, à distance de 550 mètres, par deux bouches à feu établies sur la terrasse du couvent de San-Francisco. L'effectif de l'armée de siège s'élevait à 55,000 hommes disponibles ; mais les officiers du génie et les troupes manquaient d'expérience ; les outils de sape étaient défectueux et les moyens de transport insuffisants; de sorte que les travaux n'avançaient que péniblement. Le froid d'ailleurs était si intense, qu'on était obligé de relever les travailleurs deux fois par nuit.
Le 15, Wellington, craignant que le maréchal Marmont s'avançât pour secourir la place avant que le siège fût terminé, donna l'ordre de commencer le tir en brèche avec les batteries de la première parallèle, et de monter ensuite à l'assaut, sans attendre que le feu de l'assiégé fût éteint, la descente du fossé terminée et la contre-escarpe pourvue de
(1) « 16 obusiers de 24 en fer coulé avaient été préparés & Almeida, niais lis ne furent point amenés- » — Jones, p. lll.
Les approvisionnements du génie consistaient en 2,200 outils de sapeur, 1,100 gabions , 600 fascines et 30,000 sacs à terre. {Idem.)
(2) LONDONDERRY, t. II, p. 353.
(3) Teso veut dire sommet.
(4) Cet ouvrage était défendu par 50 hommes et 3 pièces de canon.
son couronnement (1). Au point de vue de l'art, c'était une résolution blâmable, mais il y a des cas à la guerre où il faut savoir perdre des hommes pour gagner du temps.
Du 13 au 14, les Anglais surprirent le couvent de Santa- Cruz, situé au pied du glacis et défendu par un détachement de 50 hommes, dont le feu meurtrier entravait les cheminements.
Le 14, à quatre heures et demie du soir, vingt-cinq pièces de 24 commencèrent à battre en brèche le saillant nord de la place; deux autres pièces furent dirigées sur le couvent de San-Francisco. Quoique situées à 500 mètres, ces bouches à feu causèrent assez de dégâts.
Le général Barrié ayant fait le même jour, entre dix et onze heures du matin, une sortie de 500 hommes, était parvenu à renverser la plupart des gabions placés la nuit précédente.
Du 14 au 15, les assiégeants emportèrent le couvent de San-Francisco, qui prenait à revers la seconde parallèle. Ils l'occupèrent solidement pour couvrir leur flanc, et continuèrent ensuite la parallèle jusque sur la crête du petit Teso.
Wellington, prévoyant que les assiégés retrancheraient la brèche, résolut de la tourner en faisant ouvrir une deuxième brèche dans la tour C , flanquant l'une des courtines de la place. Ce point était bien choisi.
Le 16, une première sommation eut lieu; le général Barrié répondit qu'il était prêt à s'ensevelir avec la garnison sous les décombres de la ville. Le 18, la vieille tour, battue par sept pièces de 24 (2), s'écroula dans le fossé.
(1) Jones, p.H6.
Les rapports reçus par Wellington, à la date du 13. lui annonçaient que Marmonl réunissait des forces pour secourir Ciiulad ; mais il est prouve qu'à cette date leduc de Raguse Ignoraii encore le siège de la place ; il concentrait ses forces uniquement pour donner suite à Tordre de Napoléon, qui lui avait enjoint de quitter la vallée du Tage.
(2) Cette batterie ouvrit son feu le 18 au point du jour ; le 19, la brèche fut praticable. JONES, p. 122,
Le lendemain , les deux brèches étaient praticables. Wellington rédigea aussitôt, sur le revers de la tranchée et au bruit d'une effroyable canonnade , un ordre très-précis et très-circonstancié, renfermant toutes les dispositions de l'assaut (1). A sept heures du soir, deux colonnes, sous les ordres des généraux Picton et Crawfurd , se dirigèrent vers les brèches, pendant que la brigade portugaise de Pack recevait l'ordre de faire une fausse attaque contre la porte San-Jago, de l'autre côté de la rivière.
« Ces mouvements furent exécutés, dit Londonderry, avec la précision des rouages d'une mécanique (2). »
Picton attaqua la grande brèche au nord de la place. Ses troupes descendirent dans le fossé avec des échelles, ou en sautant sur des sacs de foin, qui avaient réduit la profondeur du fossé à huit pieds. Elles escaladèrent la fausse braie, puis montèrent , avec beaucoup d'ensemble et de bravoure, à l'assaut du corps de place. Deux fois elles furent repoussées avant de pénétrer dans la ville.
La petite brèche, attaquée par Crawfurd, offrit moins de résistance; elle tomba du premier coup, et ce rapide succès influa beaucoup sur la défense de l'autre brèche, qu'un solide retranchement semblait mettre à l'abri d'insulte. Ses défenseurs, entendant tirer derrière eux, jugèrent toute résistance inutile et se retirèrent en mettant le feu aux mines (3).
L'explosion des fourneaux causa la mort d'un grand nombre d'assaillants , parmi lesquels se trouva le brave général M'Kinnon (4). Les Français se défendirent de maison en
(1 ) Maxwell, t. H, p. 430. — sherer, t. il, p. 153.
(2) T. II, p. 372.
(3) Le colonel Augoyat dit que les assaillants trouvèrent, sur le fossé de l'une des coupures, les planches qui avaient servi de pont aux défenseurs ; il ajoute que les parapets de ces coupures étaient presque entièrement effacés.
(4) Jones ne parle pas de ces mines et attribue l'explosion a un amas de poudre qui prit feu accidentellement.
maison jusqu'à la place du château , où ils déposèrent les armes.
Cependant la fausse attaque du général Pack était devenue une attaque véritable; ayant rencontré peu de résistance, ce général s'était jeté dans la fausse braie et avait fait prisonnières les troupes qui l'occupaient.
Le rapport du général Barrié contient un blâme pour les défenseurs de la petite brèche, blâme trop sévère, car la lutte fut vive sur ce point, et les Anglais y perdirent même un de leurs meilleurs généraux, l'intrépide Crawfurd.
La défense de la grande brèche, toutefois, dura plus longtemps et fit éprouver aux Anglais des pertes plus sensibles (1).
D'après Jones, la prise de Ciudad mérite de prendre place parmi les actions les plus éclatantes de l'armée -anglaise, « parce qu'elle offre pour ainsi dire le seul exemple authentique d'une brèche retranchée, bien garnie d'hommes, emportée par l'effort d'un courage froid, mais ferme contre un ennemi brave et habile (2). » Il est certain que de tous les sièges entrepris par Wellington dans la Péninsule, celui-ci est le plus honorable pour les ingénieurs anglais. Cela tient à ce que les ressources en hommes et en matériel furent, proportions gardées avec les ressources de l'ennemi , plus grandes à Ciudad que dans les autres sièges , et aussi à ce que les ingénieurs purent tirer un excellent parti des hommes de la 7? division, qui, pendant l'été, avaient été exercés aux travaux de sape.
Les soldats anglais souillèrent malheureusement les trophées de cette victoire par d'horribles brigandages. Ils mirent le feu en plusieurs endroits de la ville et saccagèrent de fond en comble les maisons que les flammes avaient laissées in-
(1) D'après Belmas, les Anglais perdirent pendant l'assaut 706 hommes, dont 146 tués. D'après Jones, les pertes totales du siège s'élevèrent à 9 officiers et 217 soldats tués, 84 officiers et 1,000 hommes blessés.
(2) Histoire de la guerre d'Espagne, t. 11, p. 22.
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