‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 39 sur 86 · DE BURGOS · texte numérisé non relu

DE BURGOS

pi. et Oct. 1812.

PI . Xs

SIÈGE DE BUROOS,

Sept ci Oct 1812.

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Le général anglais, avec moins de troupes et surtout moins d'artillerie que n'en avait Souham, occupait une position dangereuse en cas de revers (1), et avait des lieutenants qui ne valaient pas à beaucoup près ceux de l'armée française (2); il ne pouvait donc raisonnablement accepter la bataille. Aussi prit-il la résolution de battre en retraite, pour opérer sa jonction avec Hill, jonction qu'un plus long séjour à Burgos aurait compromise.

L'armée alliée quitta ses positions le 21 , à la nuit close, et gagna dans le plus grand silence la route de Valladolid, qui passait sous le canon du château (3). Wellington fit envelopper de paille les roues des affûts et prit si bien ses mesures, que la première division traversa la rivière sans être entendue; les autres en auraient fait autant si quelques guérillas, en galopant sur le pont, n'avaient donné l'éveil à la garnison. Toutefois les pertes qu'essuyèrent ces divisions ne furent pas considérables, et n'apportèrent aucun retard dans la marche.

Souham, prévenu seulement le 22 au soir, commença la poursuite, quand déjà les alliés étaient hors de danger. Cette poursuite, au reste, peut être citée pour la vivacité et le talent qu'y déploya le général français.

Le 23, à Venta de Pozo , l'arrière-garde des alliés fut si rudement pressée, que l'armée elle-même eût été entamée par la cavalerie française , sans les bonnes dispositions que prit Wellington pour arrêter au dernier moment cette cavalerie victorieuse. Le même jour, le duc passa le Pisuerga ; le lendemain au soir, il établit toute son armée dans une bonne position derrière le Carrion, où il fut rejoint pres-

(1) Il avait sur ses derrières le château de Burgos et la rivière d'Arlanzon, dont les gués et les ponts étaient soumis au feu <les assiégés.

(2) Les généraux français s'appelaient Foy, Clausel , Malienne, Cafïarelli, etc. Ils étaient supérieurs à ceux de l'armée anglaise, si l'on en excepte Hill et Pagct.

(3) s'il avait pris la route de Gamonal à Villasur, qui était plus longue, Wellington aurait été probablement devancé par Souham.

que aussitôt par une brigade de la garde , débarquée récemment à la Corogne, sous les ordres de Dalhousie.

Le 25 , Wellington se disposa à recevoir la bataille : c'était un acte de vigueur digne d'éloges ; malheureusement on négligea de rompre les ponts dePalencia et de Tariego (i), et cette circonstance permit à Foy de tourner la gauche des alliés. Presque en même temps , la cavalerie française passa le pont de Banos et menaça leur droite (2).

La position n'étant plus dès lors assez forte, et la retraite pouvant être compromise par un plus long séjour, Wellington se replia, le 26 de grand matin, sur Cabezon. Il donna en même temps l'ordre de garder les ponts de Tudela, de Valladolid, deSimancas, de Tordesillas, qui assuraient sa marche au delà du Douro. Afin de gagner du temps, il se proposa de garder le plus longtemps possible sa position de Cabezon ; mais Souham, qui avait ordre d'éviter la bataille (3), s'étendit de plus en plus à droite, et tâcha de le déloger en surprenant les ponts de Valladolid, de Simancas et de Tordesillas : heureusement pour le duc, le premier de ces ponts résista et les autres furent rompus à temps; cependant, à Tordesillas , il se forma tout à coup , dans les rangs des Français déconcertés , une troupe d'élite composée de 60 officiers et sous -officiers. Ces braves, conduits par l'intrépide capitaine Guingret, construisirent un radeau sur lequel ils déposèrent leurs effets et leurs armes; se jetant ensuite dans les eaux froides du Douro, en ce moment débordé, et tenant leurs épées entre les dents, ils poussèrent le radeau devant eux à la nage. Sous la protection de l'artil-

(1) Ces ponts devaient être détruits comme ceux de Villa-Muriel et de Duenas; mais les Français y arrivèrent avant que les travaux de mine fussent achevés.

(2) La mine préparée pour démolir ce pont manqua son effet. Ici encore les ordres de Wellington furent mal exécutés.

(3) Le 1", Joseph lui avait écrit d'éviter une action générale et de combiner ses mouvements avec les siens. Cette lettre n'arriva que le 20 au matin, c'est-à-dire le jour même où Souham avait résolu de livrer bataille, (Voir plus loin.)

lerie, ils gagnèrent ainsi le pied d'une vieille tour défendue par un poste ennemi. Attaquer ce poste dans l'état de nudité où ils se trouvaient, s'en rendre maîtres et rétablir le passage fut l'affaire d'un instant. Quand Wellington qui, dans ces entrefaites, avait détruit les ponts deValladolid et de Cabezon (le 28), et passé le Douro à Tudela et Puente de Douro (le 29), apprit ce beau fait d'armes, il changea soudain de résolution , marcha par sa gauche et concentra son armée à Rueda, en arrière de Tordesillas, où il fut, dès le 50, en mesure de disputer le passage de la rivière (i). Cette prompte décision et la destruction des ponts de Toro et de Zamora assurèrent enfin la jonction de ses troupes avec celles du général Hill (2).

En annonçant ce résultat à lord Bathurst (le 51 octobre), Wellington écrivit -, « Si je considère la force de l'ennemi , « l'état des troupes espagnoles, le grand nombre d'étrangers « qui se trouvaient dans mes divisions d'infanterie et la « faiblesse de ma cavalerie , je pense que j'ai échappé à la « plus mauvaise situation militaire qui fût jamais. »

Le duc garda sa position jusqu'au 6 novembre. Les ponts de Toro et de Tordesillas ayant été rétablis ce jour-là, il put gagner le 7 Torrecilla de la Orden, et, le lendemain, son ancienne position de San-Christoval, près de Salamanque. Le même jour, sir Rowland Hill, qui dès le 5 avait été en communication avec Wellington et dont la jonction s'était effectuée le 5, passa la Tormès , laissant à Alba un corps anglais et une division portugaise (5).

(1) A cette date, le pont était réparé, mais le gros de l'armée de Souham ne se trouvait pas encore sur les lieux.

(2) Du 22 au 29 inclusivement, l'armée alliée eut 127 hommes tués, 522 blessés et 243 manquants. -Jones.

Les auteurs des Victoires et conquêtes se trompent donc en affirmant que la retraite de Burgos coûta aux alliés plus de 3,000 hommes, dont 1,800 prisonniers. Le pont de Zamora était le onzième détruit par ordre de Wellington depuis le commencement de la retraite.

(3) Sherkb.

On a vu que ce général avait été menacé par les forces réunies du roi et de Soult (1), en marche vers le Tage pour opérer contre Wellington, s'il continuait le siège de Burgos, ou, s'il abandonnait ce siège et Madrid en même temps, le refouler en Portugal, de concert avec l'armée de Souliam. Hill, avec beaucoup de discernement, avait préféré la retraite par la Guadarrama à celle par la vallée du Tage, qui cependant offrait l'avantage de couvrir Lisbonne (2). Après avoir détruit ses munitions et brûlé ses pontons, il avait traversé Madrid (3) et réuni ses troupes à Majadahonda (le 51 octobre) ; Soult s'était mis à sa poursuite dans la direction d'Arevalo, mais avec une prudence qui annonçait la crainte de livrer bataille (4).

Pendant ce temps, Joseph était entré à Madrid. Son séjour dans cette ville toutefois ne fut pas long.

Le 4 novembre, il opéra sa jonction avec le maréchal Soult sur la Guadarrama.

Hill continua son mouvement avec assez de bonheur. Il était presque hors de danger, quand Wellington apprit que Souham avait rétabli, dans la journée du 4, le pont de ïoro. Cette circonstance ne lui permettait pas, sans compromettre ses derrières, de rester plus longtemps sur l'Adaja. Il envoya donc à Hill l'ordre de se diriger sur Alba de Tormès, pendant que lui-même se replierait de Tordesillas sur San-Christoval.

Joseph, n'espérant plus dès lors séparer les deux généraux, marcha de Ségovie sur Arevalo. Le 8, il rencontra les éclai-

(1) Ces forces réunis s'élevaient à 70,000 hommes.

(2) Hill savait que Wellington était pressé dans le Nord par des forces supérieures, et que les Français, a cause de la saison avancée, ne trouveraient pas de vivres dans la vallée du Tage.

(3) Dans les premiers jours d'octobre, le corps de Bill avait pris position sur le Tage, entre Aranjuez et Tolède. Trois divisions étaient restées à Madrid.

(4) Comme Soult avait seulement 35,000 hommes, et qu'il croyait Ballesteros avec Hill, son devoir lui commandait d'agir ainsi. Pour les Français, la perle d'une bataille eût amené l'évacuation de la Péninsule. Les alliés risquaient moins.

reurs de Souham à Médina del Campo. Les forces réunies des Français s'élevaient en ce moment à 90,000 hommes, dont 12,000 de cavalerie, soutenus par 120 pièces de canon (î).

L'armée alliée comptait seulement 64,000 hommes d'infanterie, 4,000 cavaliers et 70 bouches à feu (2) ; elle avait d'ailleurs besoin de repos et de soins : « Les hommes manquaient de souliers, leur équipement était délabré, la cavalerie avait perdu de sa consistance, les chevaux pouvaient à peine faire le service, et la discipline était partout relâchée (s).» Nonobstant ces difficultés , Wellington désirait être attaqué sur la rive droite de la Tormès , parce que sa position était très-forte et rappelait à ses soldats de glorieux souvenirs (4).

Le roi, de son côté, jugea l'occasion favorable pour livrer une bataille et venger le désastre de Salamanque. Toutefois, n'ayant pas assez de confiance dans ses capacités militaires, il donna le commandement des troupes à Soult, malgré les justes et nombreux sujets de plainte qu'il avait contre ce maréchal (5).

On fut quelque temps indécis sur le choix du point d'at-

(1) Thibaudeau estime les forces françaises a 90,000 hommes, dont 10,000 cavaliers. Sherer a 78,000 fantassins et 12,000 chevaux; Belmas à 95,000 hommes en tout; l'auteur des Mémoires de Joseph à 80,000 hommes, dont 10,000 de cavalerie, et à 120 canons; le gênerai Sarrazin à 70,000 hommes seulement; Toréno â S0.000 fantassius et 12,000 cavaliers; Jones à 80,000 hommes et 10,000 chevaux.

(2) Sur ces 68,000 hommes, il y avait 52,000 Anglo-Portugais. Wellington, dans sa lettre du 19 novembre à lord Bathurst, prétend que son armée de la Tormès comptait 52,000 Anglo-Portugais, dont 4,000 hommes de cavalerie, et 12 à 16,000 Espagnols.

D'après Toréno, il y avait 18,000 Espagnols, non compris les guérillas et les troupes de l'Es- Iramadure amenées par Hill. Jones porte l'effectif des alliés à 50,000 hommes; Belmas à 60,000, et l'auteur des Mémoires de Joseph, à 70 ou 75,000.

(3) Napikr, t. IX, p. 398, et Wellington, lettre du 8 novembre au comte Hathurst.

(4) Wellington ne risquait rien : battu, il se retirait en Portugal ; vainqueur, 11 retournait à Madrid.

(5) Le 12 septembre , un capitaine de navire, jeté à la côte près de Valence , remit au roi , dans celte ville, diverses lettres que Soult l'avait chargé de porter en France, Joseph , qui était sans nouvelles de son lieutenant, ouvrit ces lettres (écrites le 12 août), et vit, â son grand étonnement, que le duc de Dalmalie le dénonçait au ministre de la guerre comme un traître en correspondance avec l'ennemi. (Voir les Mémoires de Joseph, t. Vin, p. 235 et 267; t. IX, p. 71 et 86.)

taque. Jourdan, faisant observer que la position de Wellington s'étendait sur une longueur de 5 lieues, depuis Alba jusqu'à San-Christoval, proposait de passer nuitamment la Tormès à gué , et de tomber sur le centre à Calvariza de Ariba, pour forcer le général anglais à recevoir la bataille. Soult, au contraire, jugeant la position trop forte, était d'avis de tourner la droite des alliés en passant la rivière à deux lieues au-dessus d'Alba (1), opération analogue à celle que Marmont avait tentée précédemment sur le même théâtre, mais moins dangereuse , à cause du grand rayon sur lequel elle devait avoir lieu (2). Ce plan devait avoir pour résultat de forcer Wellington d'accepter la bataille sur un terrain moins avantageux ; c'est ce qui engagea le roi à lui donner la préférence, bien qu'il eût l'inconvénient de laisser aux alliés le moyen de prévenir l'armée française sur la ligne de communication de Ciudad-Rodrigo (5).

Le 14 de grand matin , le duc de Dalmatie commença l'opération par le passage de laïormès, au gué deGalisancho, en amont d'Alba. La trop grande confiance de Wellington (4) rendit ce passage moins difficile qu'il eût dû l'être. Les postes d'observation de l'armée anglaise furent enlevés, et les défenseurs d'Alba de Tormès (s) débordés sur la droite, ce qui les mit dans une situation fâcheuse. Quand le général en

(1) En dirigeant un corps sur Tamamès , Soult aurait pu devancer Wellington à San-Munos, où la route de Ciudad traverse la Huebra, qui, bordée de marais sur les deux rives, forme un défilé extrêmement dangereux; mais, craignant que les chemins ne fussent mauvais, il préféra tenir ses troupes réunies et se rapprocher de Salamanque.

(2) Soult suivit une chaîne de hauteurs enveloppant celle sur laquelle Marmont avait fait son évolution à la bataille de Salamanque, et par conséquent hors de portée d'une attaque subite.

(3) On peut lire au t. VIII, p. 263, des Mémoires de Joseph, les raisons qui engagèrent le roi et Jourdan à nu pas rejeter le plan de Soult , dont ils avaient cependant reconnu le danger. (Voir t. IX, p. 99 etsulv., et p. 113 et suiv.)

Dans le même ouvrage, t. VIII, p. 270, se trouve une note intéressante du comte de Mélito, indiquant les causes de l'insuccès de l'attaque projetée par Soult.

(4) Il était à Salamanque, et il semblait si sûr de pouvoir empêcher le passage , qu'il laissa , pendant toute la journée du 14, le gros de ses troupes à San-Christoval sur la gauche de sa position.

(5) Il y avait sur ce point 8,000 hommes.

chef arriva sur les lieux, le mal était sans remède. Il retira en conséquence la garnison d'Alba et fit occuper pendant la nuit la position des Arapiles.

Wellington comptait être attaqué dans cette position le lendemain ; mais Soult ne se laissa point tenter par le désir de prendre la revanche de Salamanque; il fortifia sa position de Mozarbes et étendit sa gauche jusque près de la route de Ciudad-Rodrigo.

En voyant ce mouvement, Wellington prit la résolution hardie de faire filer en plein jour (à 2 heures) son armée sur trois colonnes, parallèlement à la ligne de bataille de Soult, et pour ainsi dire à portée de canon. Cette opération, qui aurait pu avoir des suites désastreuses, réussit complètement, parce qu'on ne chercha point à la contrarier, et qu'il tomba subitement un brouillard épais et de fortes pluies qui rendirent les sentiers et les champs presque impraticables (1).

On doit reprocher à Wellington d'être resté aux Arapiles assez longtemps pour qu'un pareil mouvement devînt nécessaire au salut de son armée.

Les alliés campèrent la nuit sur la Valmusa , derrière la gauche de l'armée française, qui, peu d'heures auparavant, les avait menacés en front ; ils gagnèrent ensuite, sans être inquié-

(1) Le roi Joseph, dans une lettre, du 23 décembre 1812, au général Clarke, dit : « Trois causes ont contribué à favoriser la retraite de lord Wellington dans la journée du 15 : la pluie, la trop grande circonspection du duc de Dalmatte et le manque d'un bon officier de cavalerie.

« Le duc de li.ilm.itie a perdu deux heures sur les hauteurs en arrière de IVuestra-Senora de Valuena, sous prétexte quïl ne pouvait s'engager avant que l'armée de Portugal fût en mesure de le soutenir...

« Le soir, les moindres ruisseaux étaient impraticables. »

Les auteurs des Victoires et conquêtes n'ont pas un mot de blâme pour le duc de Dalmatie, et ISelmas fait preuve de la même indulgence , en disant : « La brume qui régnait depuis le « malin se convertit en un orage affreux , tel qu'on n'en vit jamais de semblable. La pluie, « qui tombait par torrents, ne fit bientôt du champ de bataille qu'un bourbier inextricable, t L'obscurité toujours croissante ne tarda pas à augmenter l'horreur de cette scène. »

tés, la place de Ciudad-Rodrigo (1). Cette retraite, comme celle de Burgos , fut signalée par de graves désordres et des actes d'indiscipline (2) , dont les meilleures troupes offrent malheureusement le triste exemple quand elles sont privées du nécessaire . Après Salamanque, l'armée française ne se trouva pas, sous ce rapport, dans de meilleures conditions. C'est ce qui résulte de l'extrait suivant d'une lettre écrite par le général Clausel au ministre de la guerre (5). « Il est ordinaire de voir, après « un échec, des armées découragées : il est difficile d'en voir « une dont le découragement soit plus grand , et je ne puis « ni ne dois taire à Votre Excellence qu'il règne dans celle- « ci, depuis longtemps, un bien mauvais esprit; les désor- « dres, les excès les plus révoltants ont marqué partout « notre retraite. J'emploierai tous les moyens que me donne

(1) « L'avant-garde française ne s'arrêta qu'à une lieue de Ciudad ; elle ramassa une grande quantité de bagages et de voitures abandonnées et 4,000 prisonniers, au nombre desquels se trouvait lord Paget. » — Belmas.

Vétat officiel des Anglais réduit de beaucoup ce nombre de prisonniers, puisqu'il fixe les pertes du 15 au 19 inclusivement à 50 tués, 139 blessés et 178 manquants, évaluation qui correspond du reste à celle de Jones. {Journaux des sièges, etc., p. 286.)

(2) 'Wellington, dans un ordre du jour du 16 novembre, attribua ces désordres à la négligence des officiers à faire observer ce gui est du devoir du soldat. « Ce document, dit Sherer (t. II, p. 210), rempli d'amers reproches, fut accueilli par l'armée avec dépit [vexation), car plusieurs corps avaient maintenu une sévère discipline. » Quoique Maxwell et Southey confirment cette opinion, nous tenons pour plus exacte celle du général en chef, qui n'avait aucun intérêt à dénigrer ou à vexer ses troupes.

Depuis Salamanque, les soldats, en cinq jours, n'avaient reçu que deux rations; aussi, ayant rencontré des troupeaux de porcs, ils s'étalent débandés pour leur donner la chasse, malgré la présence de l'ennemi. En vain, Wellington fit pendre deux coupables: les soldats affamés continuèrent leurs désordres, pillant et buvant avec tant d'intempérance, qu'un jour on en trouva 12,000 ivres a la rois (Stocqueler). Les pillards et les ivrognes furent pour la plupart pris par l'ennemi ou tués par les habitants.

Des scènes analogues avaient eu lieu après Talavera. (Voir Napier, t. IX, p. 419.)

Stocqueler prétend que le nombre des soldats pris de boisson qui périrent ou tombèrent entre les mains de l'ennemi s'éleva à 7,000; mais ce chiffre doit être exagéré, puisque Jones affirme que Wellington, dans la retraite de 50 lieues qui suivit la levée du siège de Burgos ne perdit que 850 hommes. (Hist. de la guerre d'Espagne.)

Le fait suivant donnera une idée de l'indiscipline qui régnait dans l'armée anglaise : a la suite du combat livré sur la Huebra le 19 novembre , Wellington assigna à son armée une ligne de retraite qui parut défectueuse à quelques-uns de ses généraux. En conséquence , ces officiers prirent sur eux de faire filer les troupes par le chemin direct que le duc avait reconnu et qui était tout à fait Impraticable. Cet acte d'insubordination aurait eu les conséquences les plus graves , si Wellington n'avait pris immédiatement des mesures pour en arrêter l'effet.

(3) Lettre du 6 août 1812.

« l'autorité pour changer les dispositions du soldat et mettre « un terme aux déplorables actions commises journellement « sous les yeux mêmes des officiers de tout grade, actions « que ceux-ci ne cherchent point à réprimer. »

Il n'est pas étonnant que des faits identiques se soient produits dans l'armée de Wellington. Cette armée, du reste, eut de grandes difficultés à surmonter par suite de la nature du terrain, de la continuité des pluies, du manque de vivres (1) et de l'insuffisance des moyens de transport. Sur certains points, les troupes durent passer les cours d'eau homme par homme sur des troncs d'arbres. Soult, heureusement, ne montra pas une grande vigueur dans la poursuite; il fut même obligé de s'arrêter sur l'Huebra, faute de vivres. Sans cette circonstance, Wellington serait arrivé à Ciudad dans un pire état que celui où se trouva John Moore quand il soutint le glorieux combat de la Corogne. Ces deux retraites mémorables offrent plusieurs traits de ressemblance, et nul doute que l'envie n'en eût fait une arme contre le vainqueur de Salamanque, s'il eût eu le malheur d'être tué, comme son illustre collègue, à la fin de la désastreuse et cependanl honorable expédition de 1809.

L'armée française s'établit entre Valladolid et Tolède ; Wellington prit ses quartiers d'hiver sur l'Aguada, et Hill se dirigea vers le Tage, avec ordre d'occuper Coria, Palencia et Bejar.

Ni Wellington , ni le roi ne désiraient continuer la campagne : l'un, parce que le tiers de ses troupes était à l'hôpital et que la situation morale des régiments était aussi peu satisfaisante que leur équipement et leur organisation (2) ;

(1) A cause de cette Insuffisance de moyens de transport, l'armée alliée fut obligée de laisser en arrière une partie de ses blessés, qui succombèrent à d'horribles souffrances.

(2) voir NiPiKR, t. IX, p. 420, et Wellington, lettre du 23 novembre 1812, à tord Bathurst.

— l'autre, parce qu'il manquait de vivres et qu'il avait perdu son artillerie et ses magasins de Séville, Grenade, Madrid, Almaraz, Salamanque et Valladolid.

Si la campagne de 1812 n'eut pas les résultats que Wellington avait espérés, c'est-à-dire si les circonstances l'obligèrent à rester au Nord, au lieu de terminer les opérations par une grande bataille sur le Guadalquivir, cette campagne n'en fut pas moins utile pour la cause espagnole, glorieuse pour l'armée alliée, honorable pour le général qui la commandait.

En effet, l'ennemi avait levé le siège de Cadix, évacué l'Andalousie, perdu ses places de dépôt du Nord, de l'Ouest et du Sud. Il avait abandonné aux alliés, depuis le mois de janvier, 20,000 hommes (î) et près de 5,000 bouches à feu. Enfin, son armée se trouvait comme investie au milieu de l'Espagne, ayant les Anglo-Portugais sur son front, leurs escadres sur ses flancs, l'insurrection et des nuées de guérillas sur ses derrières, depuis les Pyrénées jusqu'à Gibraltar.

Ce résultat inespéré était l'œuvre de l'Angleterre. Elle l'avait obtenu par son expédition de Popham sur les côtes de la Biscaye, par la descente de Maitland en Catalogne, par l'appui généreux prêté aux défenseurs de Cadix, et surtout par la bravoure de son armée de terre, l'énergie persévérante et la haute capacité de son général en chef.

Si Wellington commit des fautes, et si sa retraite fut moins

(1) Lettre du 23 novembre au comte de Liverpoot. Ces 20,000 prisonniers avait été envoyés en Angleterre.

remarquable peut-être que celle de John Moore, néanmoins il se distingua dans cette campagne par une rare sagacité, beaucoup de sang-froid et une grande aptitude à tirer parti des circonstances les plus diverses. « Waterloo, dit un auteur anglais, peut paraître un exploit plus glorieux à cause de l'homme extraordinaire qui fut vaincu dans cette journée ; Assye peut être estimé une action plus étonnante ; mais la bataille de Salamanque sera toujours citée comme celle où Wellington déploya le plus de talent et d'habileté. »

Plusieurs écrivains militaires de France se sont élevés contre ce jugement (1) ; mais dans des termes qui font douter de leur impartialité. Moins exclusif et plus juste, l'auteur du Précis de l'art de la guerre est convenu que la campagne de 1812 a délivré le midi de l'Espagne et donné un ascendant marqué à l'armée anglaise sur celles des maréchaux de l'empire. « Bien que lente et compassée, dit-il, cette campagne fait honneur à Wellington. Le choix de sa direction stratégique était sage, ses dispositions de combat étaient habiles. » Toutefois, M. Jomini blâme le général anglais d'avoir perdu 50 jours à Burgos, et donné à Clausel le temps de refaire son armée battue à Salamanque (2).

Sans la grande faute commise par l'empereur de déclarer la guerre à la Russie, dans un moment où les hostilités étaient encore flagrantes au delà des Pyrénées , l'Espagne n'eût pas été si promptement délivrée.

On a prétendu que Napoléon ne se dissimula point les avantages que donnait à Wellington l'occupation du Portu-

(1) Nous citerons notamment les généraux auteurs des Victoires eleonquétes des armées françaises, et le compilateur des Mémoires de Joseph. Ce dernier, après avoir fait à sa guise un résumé de la campagne de 1812, s'écrie : « De ce résumé, nous tirons la conséquence que lord Wellington ne lutta jamais dans celte campagne contre des forces supérieures; qu'il obtint des succès et évita des revers, par des causes autres que la supériorité de son génie et celle de la valeur de ses troupes... » T. Vin, p. 474.

M. Du Casse oublie qu'il n'est donné qu'aux hommes supérieurs de savoir profiter des fautes d'autrui.

(2) Napoléon au tribunal de César,

gai, de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz sur le flanc d'une ligne d'opérations de 200 lieues de profondeur, et que son premier plan fut de concentrer derrière l'Èbre, pendant la campagne de Russie, tout ce qui lui restait de forces en Espagne ; mais on ajoute, qu'à la suite des succès du duc d'Albuféra, dans le royaume de Valence, et après la destruction de l'armée de Blake, l'empereur changea d'avis et résolut de garder toute la Péninsule avec 231,000 hommes, dont 178,000 présents sous les armes. Ce n'était pas le moyen de frapper des coups décisifs, mais du moins on pouvait ainsi faire subsister plus facilement les troupes, et Napoléon se préoccupait plus de cet avantage que des dangers d'une trop grande dissémination, sans doute parce qu'il n'avait pas une haute opinion de Wellington, qui passait alors dans les conseils de l'armée française pour un général propre seulement à la guerre défensive.

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