CHAPITRE XI
SOMMAIRE
Effet produit par la retraite de Burgos en Angleterre et en Espagne. — Nouveaux déboires de Wellington. — Ses négociations avec les cortès.— Voyage à Cadix. — Réception qu'on lui fait dans cette ville et à Lisbonne. — Retour au quartier général. — Situation des armées belligérantes. — Mouvements offensifs. — Habileté avec laquelle Wellington déjoue les plans de Joseph. — Fautes de ce dernier. — Bataille de Vittoria. — Résultats de cette bataille. — Joseph se retire sur Pampelune. —Blocus de cette ville. — Opérations de Wellington et de Clausel. — Le duc établit son armée sur les Pyrénées, et remet la continuation de la guerre à la campagne suivante. — Commencement du siège de Saint- Sébastien.
La retraite de Burgos, mal interprétée en Angleterre et dans la Péninsule, donna lieu à de nouvelles difficultés politiques. La confiance illimitée produite par la victoire de Salamanque, fit bientôt place aux récriminations qui suivent d'ordinaire la perte d'une illusion ou d'un espoir longtemps caressé.
Le marquis Wellesley, Whitbread et le comte Grey reprochèrent au cabinet d'avoir compromis l'attaque de Burgos, en négligeant de fournir au général en chef les ressources nécessaires.
Lord Granville et lord Ponsonby s'en prirent à la guerre elle-même, qui, dans leur opinion, devait conduire fatalement à une catastrophe.
« Je maintiens, dit l'un, ma première opinion, et je suis « convaincu que la délivrance de la Péninsule est au-dessus « des moyens de l'Angleterre (is betjond the utmost means of « the country to effect) ; il est cruel et indigne d'embarquer « la population de ce pays dans une cause désespérée , et « cela pour obtenir seulement un avantage temporaire.... »
« Je trouve inutile, s'écria lord Ponsonby, de pousser plus « loin une guerre sans résultats, inutile de dissiper le sang « et les trésors de l'Angleterre pour un objet impossible à « atteindre : nous sommes évidemment hors d'état de chasser « les Français de la Péninsule.... »
La même thèse fut soutenue par MM. Freemantle et Francis « Burdett : « De tous nos avantages, dit ce dernier, il n'est « résulté jusqu'ici que calamités et détresse. Ou Wellington « ne mérite pas les remercîments que l'on sollicite pour lui, « ou la cause de nos revers doit être attribuée à la négli- « gence et à l'imbécillité des ministres.... »
Le marquis Wellesley demanda la formation d'un comité d'enquête (1), et à cette occasion fit un pompeux éloge de son frère, qu'il appelait avec emphase « un général qu'aucun autre « n'a surpassé dans les temps anciens et modernes, l'orgueil « de son pays et l'espoir de l'Europe (2). »
Cette motion fut appuyée par le comte Grey, par Whitbread, Heathcote et Ponsonby ; mais lords Bathurst, Castlereagh et Liverpool la firent écarter, à la majorité de 115 voix contre 39, soutenant qu'ils avaient fait de leur mieux ; que Welling-
(1) A. ce propos, il accusa le ministère d'avoir négligé l'armée, dédaigné les conseils du général en chef et prêté l'oreille à tous les intrigants qui lui suggéraient de nouveaux moyens pour sortir de la détresse que son propre manque d'babileté avait produite.
(2) « A gênerai pronounced by the tvhole world to be unsurpassed in ancient or modem, « limes; — the prtde of his country and the refuge of the hope of Europe. »
ton ne se plaignait pas; que l'Espagne, d'ailleurs, n'était pas le seul point dont ils eussent à s'occuper; qu'ils devaient exciter et soutenir l'Allemagne et la Russie contre Napoléon ; que l'insuccès de l'attaque de Burgos tenait aux circonstances bien plus qu'aux hommes ; que le défaut d'argent dont Wellington avait à souffrir provenait de l'énorme dépréciation (24 p. c.) des traites sur la Péninsule; qu'après tout, on était mal venu de se plaindre, puisque jamais l'Angleterre n'avait obtenu sur le continent des succès comparables à ceux des campagnes de \ 811 et de 1812 (î).
A la suite de ces observations, dont quelques-unes sont au moins contestables, la chambre vota les remercîments et le crédit de 100 mille livres demandés pour le général en chef.
Encouragé par ce succès, le gouvernement créa de nouvelles ressources pour augmenter l'effectif de l'armée. On engagea vingt-cinq mille hommes de milice avec des primes de douze à quinze guinées; cet expédient, nécessité par l'insuffisance du recrutement volontaire, permit à la Grande- Bretagne de déployer dans les dernières années de la lutte un ensemble de forces réellement imposant (2). Mais, à mesure que ses moyens d'action augmentaient dans la Péninsule, son influence morale diminuait. Les démocrates espagnols et les nobles portugais s'attachaient à rendre la
(1) Voh1 Débals du Parlement : t. XXV, p. 25, 26, 66, 74 et 87.
(2) En 1793, l'Angleterre (Voir Culloch's slat. ot Great-Brit., T. Il, p. 438) avait 4 peine 46,000 hommes de troupes en Europe, 10,000 dans les Indes et 58 vaisseaux de ligne en commission. En 1813 (voirALlSON, t. IX, p 346), elle comptait 268,000 hommes de troupes régulières, dont 28,000 dans l'Inde, 32,00(J soldats étrangers, 95,000 hommes de milice et 200,000 clpaycs : total 582,000 hommes, non compris 68,0C0 hommes de yeomenry et 300,000 hommes de milices locales. La flotte se composait, à la fin de 1812, de 244 vaisseaux de ligne dont 102 en commission et de 219 frégates; en tout, avec les petits bâtiments, 1,009 voiles, dont 613 en commission. Ces bâtiments étaient montés par 140,000 hommes et 18,000 marins. — Alison, t. IX, p. 347.
Le budget des dépenses pour l'année 1813 s'élevait à 118,000,000 sterling, dont 11,400,000, donnés en subsides aux puissances continentales. Les budgets des années 1814 et 1815 furent H7,587,979et de 110,000,000 livres sterling, avec 10 et 11,000,000 livre» donnés en subsides.
nation anglaise odieuse au peuple. Il semblait que chaque jour la situation générale empirât.
On ne se ferait pas une juste idée des travaux de Wellington, si l'on ne tenait compte de la lutte incessante qu'il avait à soutenir contre les cortès, la régence de Lisbonne, la cour de Rio- Janeiro et le gouvernement anglais lui-même, qui ne sut jamais donner à la guerre une impulsion vigoureuse.
Les cortès, en supprimant l'inquisition (1), provoquèrent un vif mécontentement dans le clergé, dont les membres les plus influents furent même arrêtés ou obligés de fuir en Portugal (2). Le général en chef et Henri Wellesley s'étaient vainement opposés à cette mesure , qui jeta un parti puissant dans l'opposition. La régence, en prenant fait et cause pour ce parti, devint impossible; elle fut supprimée et remplacée par un gouvernement provisoire, composé des trois plus anciens conseillers d'État : un vieil archevêque et deux hommes nuls (3). C'était ainsi que le voulait la constitution, œuvre informe et ridicule, dont les Espagnols se moquaient , et à laquelle Wellington attribuait une grande partie de ses embarras (4).
La princesse Charlotte, qui avait gagné du terrain dans les cortès, décida ses amis politiques à faire d'activés démarches pour qu'elle fût placée à la tête de la régence ; mais l'oppo-
(1) Décret du 7 mars 1813, pris en conformité du vote du 22 janvier.
(2) En juillet 1813, la nouvelle régence expulsa le nonce du pape, qui s'était montré hostile au décret d'abolition.
(3) Les cortès renversèrent la régence en septembre 1812, parce qu'elle avait destitué, dans l'intérêt du clergé, Valdès, gouverneur de Cadix. En mars 1813, son autorité fut provisoirement remise aux trois plus anciens conseillers.
(4) Wellington fait une satire amèrc de la constitution espagnole, dans sa lettre du 27 janvier 1813, au comte Bathurst, et dans celle du 29, à don Andrcas-Angelde la Vtga.
Le comte Toréno lui-même, un des auteurs de cette constitution, est obligé de convenir qu'elle était trop spéculative (t. IV, p. 3511. Il critique notamment l'existence d'une seule chambre, la non-éligibilité des représentants après deux années d'exercice (il fallait l'intervalle d'une session], et l'application uniforme de ce pacte fondamental aux Espagnols cl aux habitants des colonies, qui n'avaient ni les mêmes besoins, ni les mêmes habitudes.
sition du peuple, qui détestait cette princesse, et les critiques violentes du parti whig, qui la regardait comme la personnification du vieux régime, firent de nouveau échouer ses projets ambitieux.
Toutes ces querelles diminuèrent l'autorité et le prestige de l'Angleterre à tel point, que les négociations secrètes entre les cortès et Joseph, suspendues après la bataille deSalamanque, se renouèrent insensiblement. On assure même qu'une forte partie de la nation se montrait prête à reconnaître le roi. pourvu qu'il accédât à la politique générale des cortès dans le gouvernement civil. Il est au moins certain que plusieurs généraux espagnols étaient disposés à traiter avec les Français (1), et que déjà ceux-ci avaient recruté des corps nombreux de nationaux, ainsi que des milliers de marins pour monter leurs vaisseaux corsaires.
Cependant les cortès accédèrent aux mesures proposées par Wellington pour la réorganisation des forces nationales, qu'un décret récent de cette assemblée avait mis sous son commandement (2). Le duc se rendit aussitôt à Cadix pour aviser au moyen d'organiser et de nourrir ces forces, avec le concours des autorités espagnoles. La population lui fit un accueil brillant (24 décembre 1812); une députation de la législature vint le complimenter chez lui, et les autorités donnèrent en son honneur des bals et des soirées splendides (3). Les cortès l'admirent dans leur sein et lui donnèrent place au milieu des députés. Cette cérémonie eut lieu le 50 décembre. « Lord Wellington, dit un témoin oculaire,
(1) Notamment le comte de Montijo et le duc del Parque (voir à ce sujet les révélations faites en 1834 à Joseph par le général Mina [Mémoires de Joseph, t. X).
(2) Décret du 22 septembre 1812. « Ce fut à cette même époque, dit Sherer, t. II, p. 214, que le prince régent du Portugal conféra à Wellington le titre de duc de VUloria, du nom d'une petite ville que le triomphe de l'armée anglaise allait bientôt rendre célèbre.»
En quitl.nl Cadix, Wellington écrivit à Th. Graham :« J'ai mis les affaires militaires sur un meilleur pied. Elles sont en voie d'organisation. J'ai indiqué quelques moyens de payer et de nourrir les armées, et nous commençons à avoir de la discipline... »
(3) TORKNO, t. V, p. 139.
« prononça un discours en espagnol, simple mais énergique, « et dont la vigueur fut encore rehaussée par l'accent un peu « rude de l'orateur. Le président lui répondit par une haran- « gue aussi habile que pompeuse (1). »
Quelques jours après, Wellington quitta Cadix pour se rendre à Lisbonne. Toutes les villes qu'il traversa, depuis Elvas jusqu'au Tage, l'accueillirent avec enthousiasme. Dans la capitale du Portugal, les maisons furent illuminées trois jours de suite (2).
Le 25 janvier, le duc était de retour au quartier général, satisfait des promesses qu'on lui avait faites, et plein d'espoir dans le succès de la campagne qui allait s'ouvrir.
En vertu d'une décision des cortès, 50,000 hommes, soldés par le subside de l'Angleterre , furent placés sous les ordres du général anglais. Cette mesure, excellente en ellemême, qui n'avait que le défaut d'être un peu tardive, causa un vif mécontentement à certains chefs espagnols. Ballesteros entre autres, capitaine général de l'Andalousie, déclara ouvertement qu'il ne s'y soumettrait pas. Dans une lettre écrite le 23 octobre au ministre de la guerre, il attaqua la nation anglasie, et soutint que donner le commandement des troupes nationales à Wellington, c'était avilir le caractère espagnol. Justement froissée de cette inqualifiable protestation, la régence destitua Ballesteros et le fit même arrêter.
Cependant Wellington ne tarda pas à regretter d'avoir assumé sur lui une responsabilité aussi lourde que celle de l'organisation et du commandement de l'armée espagnole : « Je n'ai connu que fort tard le véritable état de cette armée, « écrivait-il de Cadix au ministre de la guerre (3); sans cela,
(1) TORÉNO,t.V, p. 141.
(2) TORKNO, t. V, p. 142.
(3) AdonJ. de Carvajal, 4 décembre 1812. Voir aussi las lettres du 31 mar» et du 2 avril â Henri ffellesley.
« j'aurais hésité à me charger d'un commandement qui est « un véritable travail d'hercule. Toutefois l'ayant accepté, je « ne l'abandonnerai pas, encore que la charge soit difficile et « le succès désespéré; je m'en acquitterai tant que je possé- « derai la confiance des autorités qui me l'ont confié, a
Le but du général était de mettre les armées d'Espagne sur le même pied de hiérarchie et de discipline que les autres troupes européennes, et de faire cesser les intrigues et les sollicitations qui avaient réduit ces armées à un état si déplorable. Il fallait pour cela que rien ne se fit sans son autorisation, ou du moins qu'il fût informé de tout ce qui intéressait les corps placés sous son commandement. Or c'est ce qu'il ne put jamais obtenir, malgré ses vives instances et les promesses écrites du gouvernement. « Je suis fâché de vous « apprendre, écrivit-il à un membre des cortès (1), que mes « intentions ont été entièrement faussées par le gouvernece ment, qui a rompu tous les engagements contractés avec « moi, et cependant ratifiés par sa lettre du 1er janvier. »
Le ministre de la guerre, en effet, s'était permis de révoquer et de nommer les officiers, de changer la destination des corps et de suspendre les ordres du général en chef, sans lui demander son avis , même sans le prévenir. Il n'avait pris aucune des mesures convenues pour l'entretien et le payement de la solde des troupes ; enfin les choses étaient arrivées à ce point queWellington, près d'entrer en campagne, manifesta les plus vives appréhensions au sujet des armées indigènes. Heureusement qu'il avait combiné ses plans de façon à ce que le concours de ces armées, quoique désirable, ne fût pas une condition absolue de succès.
La situation du Portugal n'avait guère changé. Les mêmes influences hostiles et la même apathie s'y faisaient sentir.
(1) A don AndreasJvgel de la Vega, 3 avril 1813. T. II.
Le peuple seul, dans les moments où il était abandonné à ses propres instincts, appréciait équitablement l'importance des services rendus par le général anglais et par sa vaillante armée. La régence, la cour de Rio-Janeiro, au contraire, influencées par les Souza, les nobles et les riches menacés de perdre leurs injustes privilèges en matière d'impôt, suscitèrent à Wellington des embarras d'autant plus sérieux , que n'ayant plus de crainte au sujet du Portugal, et ne s'étant jamais préoccupés des dangers de l'Espagne, ils ne se croyaient plus obligés de garder la moindre réserve.
Ces dispositions hostiles se faisaient surtout remarquer et avaient des suites graves quand le duc se trouvait à la tête de l'armée.
Pendant son séjour en Espagne, la régence de Lisbonne s'était emparée de l'administration militaire du pays et avait fait revivre les anciens abus. L'armée en campagne ne recevait plus aucun secours, et ses éléments se désorganisaient à vue d'oeil. L'artillerie n'existait plus; la cavalerie était dans une situation déplorable ; le nombre des fantassins avait diminué outre mesure; leur équipement était défectueux, presque hors d'usage ; le service des transports était négligé ; il n'y avait plus d'argent dans la caisse, plus de recrues dans les dépôts ; enfin l'esprit des soldats avait passé de l'enthousiasme au découragement.
Ce n'était pas chose facile que de surmonter ces difficultés, et cependant Wellington, avec son admirable persévérance, se décida à l'entreprendre. Sentant qu'il avait besoin de toutes ses forces et de tous ses moyens d'influence pour frapper le coup décisif, et désespérant de venir à bout de la résistance que le gouvernement opposait à ses plans de réforme financière, il adressa au prince régent (1) un mé-
(1) 12avrill813.
moire, lucide et terme, pour lui demander le redressement des abus et l'adoption de quelques mesures utiles , dont le ministre des finances ne voulait pas entendre parler.
« La solde, dit-il, est due à l'armée d'opération depuis « la fin de septembre dernier, aux troupes de ligne en gar- « nison depuis le mois de juin, et à la milice depuis le mois « de février.
« Le service des transports n'a jamais été régulièrement « payé, et je vais être obligé d'ouvrir une nouvelle campagne « avec des troupes auxquelles on doit plus d'arrérages qu'à « la fin de la campagne précédente, quoique le subside de la « Grande-Bretagne, accordé principalement pour le payement « et l'entretien d'un certain nombre de Portugais, ait été « régulièrement payé, et que le revenu de l'État ait été plus « considérable dans les trois derniers mois que dans aucun « autre trimestre. L'honneur des armes de Votre Altesse et la « cause des alliés sont ainsi gravement compromis. Le re- « fus unanime des administrateurs du royaume de faire « prendre aucune des mesures que j'ai recommandées, soit « pour un soulagement temporaire, soit pour une améliora- « tion durable, et l'impossibilité où je me trouve de contrece balancer l'influence du chef de la trésorerie (M. Borda), v m'obligent enfin à soumettre cet exposé à Votre Altesse « Royale...
« J'ai recommandé la réforme complète du système des « douanes; de légères modifications y ont été seules ap- « portées. J'ai conseillé un moyen de percevoir réellement « et de suite les impôts, et de faire payer aux riches « marchands et aux capitalistes le dixième de leurs pro- « fits annuels, comme contribution extraordinaire de guerre. « On ne disconvient pas que le payement des impôts régu- « liers et de ceux établis extraordinairement sur les béné- « fices mercantiles ne soit éludé ; on ne disconvient pas non « plus que les mesures que j'ai proposées, si elles étaient
« exécutées avec vigueur, ne fournissent au gouvernement « des ressources financières importantes. Mais le gouvernece ment craint de se rendre impopulaire.... Il apprécie mal le « bon sens et la loyauté des sujets de Votre Altesse Royale. « Je suis prêt non-seulement à assumer sur moi toute la reste ponsabilité des mesures que j'ai conseillées , mais encore « à braver les effets de la haine qu'elles pourraient faire « naître... Puisque toutes les mesures prises jusqu'ici à ma « recommandation , telles que la réforme des douanes , de « l'arsenal et de la marine, et le payement de l'intérêt de la « dette nationale en papier courant , ainsi que la formation « d'une caisse militaire ont réussi, je puis bien conclure que « les autres mesures auraient eu des résultats pareils. Il « est possible, toutefois, que je me trompe; dans ce cas, on « ne doit attribuer qu'à mon désir d'être utile à la cause « nationale la résolution que j'ai prise d'accuser le chef de « la trésorerie. »
Wellington finissait son mémoire en émettant le vœu que le prince régent vînt se mettre à la tète du gouvernement. On ne l'écouta point (1) , et les réformes proposées échouèrent faute d'appui. La régence ne prit que des demi-mesures, et le mal resta le même, ou peu s'en faut.
Le gouvernement anglais ne fut guère mieux inspiré : accueillant tous les utopistes qui venaient lui proposer des remèdes pour améliorer la situation de l'armée dans la Péninsule; il soumit à Wellington une foule de projets qui ne méritaient pas son examen, et que le général en chef devait réfuter longuement, alors que les choses militaires réclamaient toute son attention (2) . Ce fut ainsi qu'au milieu des préparatifs de la campagne de 1812, il donna son opinion motivée sur un
(1) La princesse Charlotte voulut venir a la place de son mari ; mais le gouvernement anglais, craignant les intrigues de cette princesse, s'opposa fortement à son arrlvCe.
(2) Funchal, Villers,Snuzaet Vansittart étaient les principaux auteurs de ces projets.
ancien projet d'emprunt anglais, renouvelé par Funchal, frère de Souza; qu'à San-Christoval, sur le champ de bataille même, il démontra l'impossibilité d'établir une banque portugaise ; que, dans les tranchées de Burgos,il examina en détail la proposition de vendre les biens de la couronne et de l'église, et qu'à la fin de la longue retraite qui suivit ce siège, il fit ressortir les inconvénients d'un système de réquisitions forcées (1), conçu et proposé par le ministère.
Lord Stuart , qui entrait assez bien dans les vues du général en chef, l'aida puissamment à supporter les ennuis et les fatigues de ces discussions, où l'ignorance et la faiblesse du cabinet de Saint -James l'engageaient intempestivement. Ce fut lui aussi qui dirigea les opérations commerciales au moyen desquelles Wellington alimenta jusqu'à la fin de la guerre les caisses de l'armée, qui, sans cette ingénieuse ressource, auraient été presque toujours vides. Nous ne rappellerions pas ces faits, s'ils ne donnaient la preuve de l'activité du duc et de son aptitude à traiter les questions administratives, politiques et financières les plus délicates.
Malgré toutes les entraves qu'on leur opposait, les officiers anglais parvinrent à compléter l'armée portugaise, à rétablir sa discipline et à ranimer son moral abattu : 27,000 hommes d'excellentes troupes furent réunis au moment de l'entrée en campagne.
Les Espagnols sous les ordres de Wellington se trouvaient également dans un état qui annonçait des progrès notables (2). Mais ce qui surtout favorisa l'expédition projetée, ce fut l'enthousiasme produit par la nouvelle de la retraite de Moscou et de la défection de la Prusse.
Wellington eut hâte de profiter de cet effet et de se soustraire, par une brusque irruption en Espagne, à toutes les in-
(1) Ce système était le système français légèrement modifié.
(2) Le comte Toréno a constaté ce fait dans son Histoire du soulèvement d'Espagne, etc.
trigues qui s'ourdissaient autour de lui. Les circonstances étaient éminemment favorables : tandis que l'état des forces alliées s'améliorait tous les jours, celui des armées françaises, comme Wellington l'avait prévu, devenait de plus en plus alarmant. Les vieilles bandes étaient rappelées en Allemagne et remplacées par déjeunes soldats (1); d'autre part, les démêlés des généraux entre eux, et du roi avec les principaux chefs continuaient à produire les plus funestes résultats.
Le maréchal Soult était ouvertement contraire aux plans du roi, et celui-ci, donnant un libre cours à ses ressentiments contre l'ancien chef de l'armée d'Andalousie, écrivait à l'empereur : « Le duc de Dalmatie quittera l'Espagne ou bien « ce sera moi. » Il l'accusa même de trahison, et s'oublia au point d'insinuer que la conduite du maréchal se liait probablement avec la conspiration de Mallet à Paris (2). Napoléon rappela Soult dans l'intérêt de la guerre (5); mais en même temps et avec une confiance qui l'honore, il mit ce brave serviteur, si indignement calomnié, à la tête de la garde impériale en Allemagne (4).
Tandis que l'armée du roi s'affaiblissait ainsi sous le rapport du nombre, de la qualité des troupes et du talent des généraux, Wellington recevait d'utiles renforts, surtout en cavalerie, et se trouvait en outre admirablement secondé par les circonstances. L'action combinée des flottes anglaises et des corps de partisans avait réveillé l'esprit d'insurrection
(1) La situation au 1" mai était la suivante : Armée du Midi, 25,377 fantassins , G, 212 cavaliers; armée du Centre, 11,223 fantassins, 1,317 cavaliers; armée de Portugal, 29,424 fantassins, 3,202 cavaliers (ces derniers avaient reçu l'ordre de rentrer en France). Les trois armées formaient un total de 76,755 hommes et 100 canons. (Mémoires de Joseph.)
(2) Ces paroles sont extraites de IVapier , qui doit avoir eu sous les yeux la lettre originale. Nous n'avons pas trouvé cette lettre dans les Mémoires de Joseph, lesquels, du reste, présentent de nombreuses lacunes.
(3) A la fin de février 1813.
(4) Soult eut pour successeur dans son commandement en Espagne le général Gazan.
dans toute l'Espagne, et principalement dans la Biscaye et la Navarre. Les guérillas étaient plus fortes, plus audacieuses, mieux organisées et plus disciplinées qu'elles n'avaient jamais été. Leurs bandes, grossies, méritaient presque le nom d'armées. Elles interceptaient les communications des troupes françaises (1) et s'emparaient de tous les approvisionnements. Pour avoir des vivres, il fallait disséminer les corps et livrer des combats incessants. Enfin, les lettres de Paris destinées au roi n'arrivaient souvent qu'après deux mois d'attente (a).
Informé par Cafîarelli de cet état de choses, l'empereur écrivit à son frère (s) : «Gardez Madrid seulement comme point « d'observation; fixez vos quartiers àValladolid, non comme « roi , mais comme général des forces françaises; concen- « trez les armées du Sud, du Centre et de Portugal autour « de vous. Les alliés ne veulent et ne peuvent faire aucun « mouvement sérieux d'ici à plusieurs mois ; c'est pourquoi « vous devez profiter de leur inactivité forcée pour réprimer « l'insurrection dans les provinces du Nord, rouvrir les com- « munications avec la France et rétablir une bonne base « d'opérations, avant le commencement d'une< autre cam- « pagne, de sorte que l'armée française soit en état de com- « battre les alliés, si ceux-ci s'avançaient sur la France... »
Ces instructions, marquées au coin du génie et de la prévoyance, Joseph ne sut ni les comprendre ni les exécuter à temps. Il dédaigna l'insurrection des provinces du Nord, si habilement entretenue par les Anglais, et qui s'étendit bientôt
(1) La communication de Jacca à Sarragosse était la seule qui restât libre au commencement de 1813.
(2) Pour n'en citer qu'un exemple, le général Clarke accusa réception, à la date du 22 juin 1813, d'une lettre écrite par le roi le 16 mai.
(3) La première instruction dans ce sens fut adressée au roi par le duc de Feltre , le 4 janvier 1813; on la renouvela le 14 et le 29 janvier ; les 3, 12 et 25 février, et les 1", 11, 12 et 18 mars. A la fin, le duc de Feltre fut obligé d'écrire directement à Reille et à Clausel pour leur donner l'ordre de renforcer les troupes chargées de réprimer l'insurrection de la Biscaye, de la Navarre et de l'Aragon.
à l' Aragon et à la Catalogne (i); il s'occupa de mesures administratives, quand il aurait dû être tout entier à la guerre ; il ne prit aucune décision pour réunir ses troupes dispersées depuis Valence jusqu'au pied des montagnes de Galice (2) ; il soutint même, tant il poussait loin l'aveuglement, que Madrid était un meilleur centre d'opérations que Valladolid (3).
Wellington aurait pu mettre ces circonstances à profit et battre les Français en détail, en faisant venir Hill parBejar, en passant la haute ïormès et en marchant ensuite sur Avila ; mais ses troupes n'étaient pas encore suffisamment remises de leurs fatigues, ni ses mesures assez avancées pour prendre l'initiative à cette époque. Du reste, l'espoir d'obtenir un succès prompt et glorieux tentait moins son amour- propre que la certitude d'arriver à son but par des moyens lents et sûrs. Il voulait, une fois lancé, ne plus s'arrêter qu'il n'eût délivré
(1) Cependant le duc de Feltre avait écrit au roi le 12 février : « Que Votre Majesté emploie tous les moyens dont elle dispose pour mettre fin à cette guerre interne, qui trouble le repos des habitants paisibles, ruine le pays, fatigue nos armées et les prive de tous les avantages qu'elles trouveraient dans l'occupation tranquille de ces belles contrées...
<■ Valladolid et Salamanque deviennent aujourd'hui les points essentiels entre lesquels doivent être réparties des forci-s prêtes à prendre l'offensive contre les Anglais et à faire échouer leurs projets... »
(2) Suchct était opposé aux alliés à AIR-an te; Soult, commandant l'armée du Centre, avait sou quartier général à Tolède ; Foy surveillait Bejar et la haute Tormès;et le reste de l'armée de Portugal occupait divers points sur la basse Tormès,le Douro et l'Esla.
(3) Ce dernier fait est attesté par Napier, qui a pu consulter une partie de la correspondance du roi Joseph, prise à Vittoria. L'auteur des Mémoires conteste formellement cette assertion en s'appuyant sur la lettre du 23 mars, où le roi dit en propres termes : « J'aurais bien préféré, puisque le sacrifice de Madrid était fait, que l'on eût pris le parti de l'abandonner entièrement. » Mais nous ferons observer que ces mots, puisque le sacrifice de Madrid est l'ail, sont plutôt d'un homme résigné à une mesure mauvaise qu'ils ne sont l'opinion d'un général satisfait d'exécuter une mesure qu'il approuve. Au reste, Joseph mil une lenteur extrême à quitter Madrid. L'ordre lui arriva le 16 février, et sa première lettre, datée de Valladolid, est du 23 mars. Nous ajouterons que Clarke, dans une dépêche du 30 mars, fait allusion à deux lettres des 23 et 24 février, qui ne figurent pas dans la correspondance du roi, et où celui-ci parait avoir élevé des objections contre l'évacuation de la capitale. Enfin nous trouvons, dans une lettre du 30 mars, écrite par le ministre de la guerre au roi, le passage suivant : « Qu'a dû penser l'empereur en apprenant que l'armée du Midi , presque tout entière, allait être concentrée dans la vallée du Tage, après avoir si positivement déclaré que Madrid ne devait être occupé que par l'extrémité de la ligne ? » (Voir encore la lettre du 9 avril de Clarke à Joseph.)
II résulte de ces divers documents que l'assertion de Napier se rapproche plus de la vérité que celle de Du Casse, empruntée probablement aux Mémoires inédits de Jourdan, mis à contribution par cet écrivain.
la Péninsule, et pour cela il lui fallait une armée dans le meilleur état possible.
Joseph, après une assez longue hésitation (1), quitta Madrid le 18 mars. L'armée du Centre (comte d'Erlon) alla s'établir à Burgos, et l'armée du Sud (Conroux et Gazan), entre la Tormès, le Douro et l'Adajo (2) ; l'armée de Portugal (Reille) était à Médina del Rio Seco et sur l'Esla, et celle du Nord (Caffarelli) observait la Navarre et la Biscaye (5).
Dans cet état de concentration, les embarras de vivres devenaient de plus en plus sérieux (4); néanmoins, le roi ne fit rien pour prendre l'offensive, ni pour éteindre l'insurrection des provinces du Nord, qui s'organisait sur ses derrières depuis plus de six mois, sous la protection des juntes et de la flotte anglaise (5). Entourée par cette insurrection menaçante,
(11 Dans sa lettre du 2 mai, Joseph indique les motifs qui l'empêchèrent d'arriver plus tôt â Valladolid ; ils sont en général peu concluants.
(2) Sauf )0,000 hommes sous les ordres de Levai, qui restèrent à Madrid.
(3) Une partie de l'armée de Portugal, sous les ordres de Clausel, était employée au même service.
(i) Les moissons n'étaient pas mûres, et le temps permettait aux flottes anglaises de garder la côte et d'intercepter tout secours venant de France par voie de mer. — IVapier.
(5) Foy, Sarrut, Palomhini et Clausel firent cependant assez de mal aux partisans; mais ces généraux avaient trop peu de monde et s'étaient mis trop tard en campagne pour étouffer l'insurrection du Nord. Clausel s'était engagé à le faire en quelques semaines avec une armée de 40,000 hommes: or Joseph ne put jamais se résoudre à tenter cet effort.
Ici se présente naturellement la question de savoir si l'empereur fit bien de tenir tant à la pacification des provinces du Nord. Le roi Joseph lui donna tort et agit on conséquence. Ce fut presque malgré lui que la guerre contre les bandes fut soutenue par Clausel et Reille: « Je nie, disait-il après la bataille «le Vitloria {lettre du 29 juin à Clarke), que l'on ait eu aucun succès véritable contre Mina, et que cette guerre pouvaitse terminer autrement qu'en chassant les Anglais... Or, pour battre les Anglais, il fallait que les trois armées devant lesquelles ils avaient opéré leur retraite, la campagne passée, restassent réunies ou prèles à l'être au premier signal. Elles devaient être reposées, complétées: au lieu de cela, les poursuites contre Mina et les bandes les ont épuisées, et réduit les divisions à 3 et même à 2,000 hommes. »
Le général Clarke fit à cette lettre la réponse suivante : « Votre Majesté parait ignorer absolument les succès remportés par le général Clausel en Navarre ; il ne leur a manqué, pour avoir le résultat le plus complet, que d'avoir commencé un mois ou six semaines plus têt, comme l'empereur l'avait ordonné. Ainsi, de quelque manière qu'on veuille justifier ces longs retards, il n'en est pas moins vrai qu'ils ont seuls causé tout le mal, et que les 15,000 hommes qui sont encore avec Clausel auraient pu renforcer l'armée avant les premières opérations des Anglais » {lettre du 9 juillet au roi : voir aussi celle du 7 juin). La vérité est que Joseph aurait pu exécuter les ordres de l'empereur sans perdre l'avantage de concentrer ses forces au moment décisif ; mais pour cela il fallait agir avec promptitude et commander avec énergie ; or, c'est ce que le roi ne savait pas faire.
l'armée française dut abandonner successivement tous les points qu'elle occupait sur la côte.
Au moment où les choses avaient pris cette tournure fâcheuse pour Joseph, les alliés étaient pleins de confiance dans leur général et dans l'issue de la campagne. La discipline et l'organisation laissaient peu à désirer, et Wellington avait profité de la saison d'hiver pour introduire dans son armée plusieurs changements heureux. Ainsi le train des pontons avait été complété; des charrettes, appropriées au terrain difficile que l'armée devait traverser, avaient été construites pour l'usage des divisions; de légères marmites de campement avaient remplacé les lourds chaudrons en fer, et les mules qui portaient ces chaudrons allaient être employées au transport de trois tentes de douze hommes par compagnie, amélioration notable, au point de vue de la santé du soldat. Enfin, les hôpitaux et les ambulances avait été mis sur un meilleur pied, grâce aux idées pratiques que le maréchal Marmont avait fait prévaloir dans son commandement, idées que le général anglais appliqua dans la mesure de ses pouvoirs et de ses moyens limités.
Les Français ne se trouvaient pas à beaucoup près dans la même situation. Leur général inspirait peu de confiance et d'autorité ; les discussions entre les chefs continuaient de plus belle (1), et le moral des soldats était influencé par les désastres de la campagne de Russie, par la défection de la Prusse et par les récentes victoires des Anglais dans la Péninsule.
En mars 1815 , la force totale des armées d'Espagne ne s'élevait qu'à 251,000 hommes et à 29,000 chevaux : 187,000 hommes seulement, y compris la réserve de Bayonne,
(I) Voir la correspondance du roi Joseph, el notamment sa lettre du le' avril 1813 à Clarke. ministre de la guerre.
étaient présents sous les drapeaux (1). Du côté des alliés, 200,000 soldats étaient prêts à entrer en campagne (2), et cette armée avait sur chacun de ses flancs uneescadre pouvant agir avec d'autant plus d'efficacité, que les lignes de retraite de l'ennemi étaient parallèles à la mer et voisines du littoral (5).
Diverses considérations avaient engagé Wellington à diriger son attaque contre les provinces du Nord. En envahissant celles du Centre pour gagner Madrid par l'une des deux routes de Salamanque ou de Talavera, il eût eu plus de difficultés à nourrir ses troupes , se fût éloigné davantage de la flotte, aurait empêché les Galiciens et les partisans du Nord de le soutenir efficacement, et serait arrivé, somme toute, à un résultat moins décisif qu'en agissant sur la grande ligne de communication avec la France. Il avait parfaitement reconnu que le moindre avantage de ce côté suffirait pour menacer la retraite de Joseph, et qu'une victoire comme celle de Salamanque rejetterait infailliblement les Français sur les Pyrénées.
Cependant Joseph crut d'abord que le but objectif du général anglais était Madrid, et c'est ce qui l'engagea à établir son corps principal sur la rive septentrionale du Douro (4), et à prendre des mesures pour déboucher par les têtes de pont de ïoro et de Zamora, dans le cas où l'ennemi se dirigerait sur Salamanque.
(1) Y compris les blessés et les troupes d'Aragon, de Catalogne et de Valence, s' vie vaut à 08,000 hommes.
« 11 est probable, dit Napier, que le chiffre réel des sabres et baïonnettes, au mois de juin, ne s'élevait qu'à 160,000, dont 110,000 sur la ligne d'invasion du Nord. »
(2) 0,000 Espagnols sous Copons étalent en Catalogne; 20,000 sous Elio en Murcie ; 16,000 Anglo-Siciliens sous John Murray, près d'Alicante ; 12,000 Espagnols sousdel Parque, dans la Morena ; 15,000 hommes sous le comte de l'Abisbal, en Andalousie, et 40,000 sous Castanos, Sanchez, Giron, Porlier, Mina, etc., en Estramadurr, en Galice, en Asturie, dans la Navarre et en Biscaye.
L'armée anglo-portugaise proprement dite s'élevait à 70,000 combattants avec 90 bouches a feu. Maxwell porte la force de cette armée A 45,000 Anglais et 28,000 Portugais, et Jomini, à un total de 75,000 hommes.
(3) Napier, t.X, p. 205.
14) Voir la lettre de Clarke au roi, 30 mars 1813,
Wellington se montra fort habile à profiter de cette faute, et à mettre de son côté les chances de la fortune. Tandis que, par la disposition de ses troupes dans leurs quartiers d'hiver, par de faux rapports et de faux mouvements, il faisait croire aux Français que son intention était de tourner leur gauche, en traversant la haute Tormès et en côtoyant les montagnes vers le haut Douro , il fît en secret ses dispositions pour attaquer et déborder leur droite, en passant le Tras-os-Montès. Son plan était de franchir le Douro avec une partie de l'armée , en dedans de la frontière portugaise, de s'avancer par la rive droite vers Zamora, et traversant l'Esla, de s'unir ensuite aux forces galiciennes, pendant que le reste de l'armée, venant de l'Agueda, forcerait le passage de la Tormès. Par ce grand mouvement, qu'il espérait effectuer avant que le roi eût concentré les armées françaises, le Douro et la Pisuerga devaient être tournés et l'ennemi repoussé en désordre au delà du Carion. Dès lors, ayant toute son armée sous la main , il pouvait s'avancer avec d'autant plus de sécurité, que des corps de troupes irrégulières devaient le rejoindre , et qu'en donnant la main aux insurgés de la Biscaye, il était sûr de trouver dans chaque port un dépôt et des magasins (1). Les principales difficultés dans l'exécution de ce plan étaient de faire gagner quelques marches au corps du centre , à travers le terrain abrupt du Tras-os-Montès , et de tenir les Français assez longtemps dispersés et occupés par des combinaisons secondaires, afin de les mettre dans l'impossibilité de se concentrer à temps et de profiter de leur position centrale. Il fallait empêcher le duc d'Albuféra de réunir ainsi ses troupes aux armées françaises sur l'Èbre.
Wellington atteignit le premier but par une série de mesures habiles que nous allons exposer, et le second en jetant
(1) NAPIER, t. X,p. 209.
sur le flanc droit et les derrières de l'armée de Catalogne les troupes anglo-siciliennes , renforcées par celles de Copons, d'Elio, de del Parque et d'autres partisans, en tout 50,000 hommes environ (1).
La campagne eût été ouverte dans les premiers jours de mai, si de fortes pluies n'avaient défoncé les chemins au point de les rendre impraticables à la cavalerie, et même à l'infanterie. Cette situation ayant changé vers la fin du mois, 70,000 Anglo-Portugais, 8,000 Espagnols de l'Estramadure et 12,000 Galiciens (2) se portèrent en avant (3). Ils étaient pleins de confiance (4) , et l'on rapporte que leur chef, pressentant que le sort de la guerre ne le ramènerait plus en arrière, s'écria avec émotion, en passant le ruisseau qui marque la frontière d'Espagne : Adieu, Portugal, adieu! (5)
Tandis que Wellington opérait avec tant d'habileté cette concentration de forces sur le Douro, l'armée de Joseph était encore éparpillée (ô). Dédaignant les conseils et les ordres formels de l'empereur, le roi avait laissé l'insurrection des provinces du Nord s'étendre — oublié d'ouvrir avec Suchet une ligne de communication plus courte que celle de Saragosse-*-
(,1) Voir les instructions si claires cl si précises adressées parWcllInglonau général Murray, « le 14 avril 1813. Le but des opérations sur la côte orientale de l'Espagne, dit le duc, est en « premier lieu de s'emparer du royaume de Valence, en second lieu, de s'établir sur la cote, « au nord de l'Èbre, et d'ouvrir une communication avec l'armée de Catalogne (Copons); en « troisième lieu, d'obliger l'ennemi à se retirer île l'Èbre inférieur »
(2) D'après Toréno, Wellington avait 48,000 Anglo-Portugais et 20,000 Espagnols (y compris les divisions qui occupaient le Vierzo elles Aslurics).
Slierer évalue la force des Anglo-Portugais A 05,000 hommes d'infanterie et G.500 de cavalerie; les Victoires et conquêtes a 65,000 hommes d'infanterie et 6,000 de cavclerie (non compris les Espagnols)-
(3) C'est le 18 mai que Joseph reçut les premières indications de la prochaine entrée du Wellington en campagne. — {Mémoires de Joseph, t. X, p. 145.) Le 24, il apprit d'une manière certaine que l'ennemi avait passé l'Agueda et marchait sur Salamanque.
(4) Cependant au moment d'entrer en campagne, plusieurs régiments portugais dont le temps de service était expiré et que le gouvernement avait laissés depuis un an sans solde, demandèrent avec instance a rentrer dans leurs foyers : Wellington, heureusement, parvint à conjurer ce danger.
(5) Napieii et ALISON.
(6) Le 31, Wellington écrivit de Carvajales à lord Bathurst : « Les troupes de l'ennemi « étaient encore le 22 courant à Madrid et sur le Tage. »
emmené avec lui ses services, ses bagages, ses provisions et ses autres impedimenta, au lieu de les faire filer sur Burgos, Vittoria, Pampelune, Tolosa et Saint-Sébastien; — il avait négligé enfin de tenir ses troupes concentrées du côté de la ïormès, dans une position offensive, menaçant les communications de l'ennemi. Aussi, quand les hostilités commencèrent, Joseph se trouva-t-il dans l'impossibilité de réunir plus de 55,000 hommes d'infanterie, 9,000 de cavalerie et 100 pièces de canon.
Le centre de cette armée incomplète était protégé par le Douro, la gauche par la Tormès et la droite par l'Esla.
Le mouvement des alliés commença par leur gauche. Le 15 mai, cette aile, forte de 40,000 hommes, sous les ordres de Graham, passa le Douro entre Lamego et l'embouchure de l'Agueda; elle se dirigea ensuite par le Tras-os-Montès sur la basse Esla. Le 22, Wellington la trouva suffisamment avancée pour lever son quartier général de Freneda et mettre son aile droite, forte de 28,000 hommes, en mouvement vers la ïormès, dans la direction d'Alba et de Salamanque. Cette rivière, défendue par le général Villatte, ayant été forcée, les troupes alliées poussèrent, le 27 et le 28, sur Miranda,Zamora et Toro : leur droite couvrait ainsi la communication avec Ciudad-Rodrigo , tandis que leur gauche était en mesure de jeter un pont à l'embouchure de l'Esla pour donner la main au corps de Graham.
Wellington, inquiet sur le sort de ce général, donna le commandement de l'aile droite à Hill; et dans la journée du 29, il passa le Douro à Miranda au moyen d'un panier et d'une corde tendue entre deux rochers (i). Il trouva les forces de Graham le 30 entre Carvajales et Tabara : leur marche avait
(l) Méthode employée par les Péruviens quand les eaux des rivières sont gonflées, et que les moyens ordinaires offrent des dangers.
éprouvé quelque retard, par suite des obstacles de toute nature que présente le terrain si accidenté du Tras-os-Montès (i).
Le passage à gué de l'Esla offrait de grandes difficultés. Il se lit néanmoins avec assez de succès dans la journée du 31. Le lendemain l'avant-garde des alliés entra dans Zamora; dès ce moment, la jonction des deux ailes sur le Douro se trouva complètement assurée (?).
Cette opération délicate fut conduite avec autant de prudence que de célérité (3).
Les colonnes françaises ayant été réunies dans ces entrefaites, Wellington fit halte le 5, à Toro, pour donner aux Galiciens le temps d'arriver sur la gauche par Benavente, et de rejoindre son arrière-garde, retardée par la difficulté du passage de l'Esla. Le lendemain, il reprit sa marche avec une entière confiance dans le résultat de la campagne. Ses forces s'élevaient alors à 70,000 Anglo-Portugais, 20,000 Espagnols et plus de 100 pièces de canon (4).
Les ailes de cette armée étaient couvertes par des corps de troupes irrégulières.
Le roi, dont toutes les dispositions avaient été mal prises, ne pouvait opposer à ce torrent que 35,000 hommes d'infanterie, 9 à 10,000 chevaux et 100 pièces d'artillerie. Il est même probable que si Graham avait éprouvé moins de retards dans le Tras-os-Montès, — ou si Wellington, au lieu de faire halte à Toro, s'était porté rapidement sur Placencia et
(1) I.c passage du Douro en- deçà de la frontière portugaise cl la marche de flanc à travers le Tras-os-Montès étalent des opérations jugées impraticables et auxquelles on n'avait pas même songé. — Shkrkr, t. M, p. 221.
(2) Le Douro était guéable, et d'ailleurs Wellington, dans la crainte d'échouer sur quelquesuns des points de passage, avait fait préparer un pont de bateaux au-dessus du conlluent de l'Esla. Il aurait pu à la rigueur jeter ses pontons a Toro, et môme en aval de celte ville. — Voir NAPiF.n, t. X, p. 228.
(3) Les Français crurent jusqu'au dernier moment que Wellington attaquerait la haute Tormès. Le roi ne fut informé que le 26, a Valladolid, du départ des alliés pour la basse Esta.
(4) Cette armée comptait 12,000 chevaux. Sarrazin estime sa force à 80,ono hommes.
Valladolid, pendant que Hill se fût dirigé sur Rueda, l'armée française aurait été complètement surprise et détruite (1).
Wellington marcha en ordre serré sur le Carion, laissant les Galiciens à l'extrême gauche, Morillo et Sanchez à l'extrême droite. Comme l'ennemi était déjà en pleine retraite sur Burgos, le passage de ce cours d'eau ne présenta aucune difficulté.
Cependant Joseph ayant rassemblé 55,000 hommes (2), et supposant les forces alliées inférieures à ce qu'elles étaient réellement, crut devoir accepter la bataille derrière la Pisuerga . 11 prescrivit en conséquence à Foy et à Sarrut (3) de marcher incontinent sur Burgos, et à Suchet de se porter dans la direction de Saragosse (4). Mais ces ordres arrivèrent trop tard, et d'ailleurs le duc d'Albuféra était si fortement occupé dans la Catalogne, qu'il n'aurait pu les exécuter.
En ce moment, le roi fut informé par Jourdan que le château de Burgos n'était pas tenable (5). Cette nouvelle inattendue engagea Joseph à se retirer derrière l'Èbre, quoique le terrain fût extrêmement favorable à une guerre défensive,
(1) Celle halte, en effet, permit a quelques détachements, et notamment au corps de Levai, sorti le 27 de Madrid.de rejoindre l'armée de Joseph avec l'artillerie, les ministres, les personnes attachées a la cour et un immense convoi de bagages.
p) Non compris la division espagnole qui escortait le convoi dirige sur Burgos.
(3) Leurs divisions appartenaient au corps du général Clausel. Joseph donna (le 27 mai à ce général l'ordre dubitatif, et le 30 mai seulement l'ordre formel de le rejoindre. Clausel reçut ces ordres i Pampelune le 30 juin. Le lendemain , il Inlorma le ministre de la guerre qu'il serait le 20 avec toutes ses forces disponibles a Logrono. Il avait écrit la veille; au roi : « Je v.iis interrompre la chasse qu'on donne de toutes parts aux insurgés, et porter les « troupes de l'armée de Portugal vers Burgos
Conformément a ces promesses , Clausel se trouva le 20 à Logrono. Le roi, qui a cherché à rendre ce général responsable de la perie de la bataille de Vitloria, prétend qu'il aurait dft être plus toi à Logrono ; mais Clausel , dans son Rapport du 30 juin (t. IX, p. 453, des Mémoires de Joseph), prouve clairement que s'il n'avait pas pris ses mesures d'avance, il n'aurait pu être le 20.1 Logrono. Au reste, le ministre Clarke et Napoléon ont reconnu depuis que, sous ce rapport, il n'y avait aucun reproche a faire à Clausel. (Voir le t. IX des Mémoires de Joseph.)
(4) Voir les lettres de Joseph, en date du 6, du 13 et 14 juin.
(5) Il n'avait pas de magasins de vivres, et les nouveaux ouvrages, encore inachevés, commandaient les anciens.
Napoléon cependant avait ordonné que ce point fût approvisionné et fortifié avec le plus grand soin. Clarke reproche au roi, dans sa lettre du 22 juin 1812 {Mémoires de Joseph, t. IX), de n'avoir pas exécuté cet ordre.)
et que le moral des troupes eût été ranimé par l'annonce de la victoire de Bautzen.
Wellington suivit de près l'armée française , en dirigeant les Galiciens et son aile gauche par les chemins de traverse. Il franchit la haute Pisuerga le 8, le 9 et le 10. Par ce mouvement, la rivière se trouva tournée et lleille débordé. Une simple escarmouche le rendit maître ensuite de Burgos (i).
Les Français, en se retirant, firent sauter le château de cette ville; mais l'explosion des mines ayant eu lieu trop tôt, et le feu ayant pris à un amas de bombes et d'obus, plusieurs centaines de soldats de l'arrière-garde furent atteints par des éclats de pierres et de projectiles (2). Si toutes les mines avaient joué, la ville entière eût été détruite, résultat qui certainement n'entrait pas dans les prévisions des officiers du génie français.
Parvenu derrière l'Èbre , le roi s'arrêta pour attendre des renforts, et il prolongea sa ligne de cantonnements afin de faire vivre plus facilement ses troupes.
L'état- major espérait que Wellington déboucherait sur le front de la forte position qu'occupait en ce moment l'armée française ; mais le duc, par une marche des plus hardies, trompa cet espoir.
Ayant reconnu combien il serait difficile de franchir la passe de Pancorbo et de forcer le passage de l'Èbre en face de l'ennemi, il porta subitement sa gauche et puis toute son armée (par une route non fréquentée et que l'on avait jusqu'alors cru impraticable pour les voitures), vers les ponts de San-Martin Rocamade et Puento de Arenas, non loin des
(1) Tel est rinlluence d'une opération stratégique bien conçue et bien exécutée, qu'il suffit de quelques démonstrations sur la droite de l'armée française pour obliger le roi à quitter précipitamment une ville qui , dans la campagne précédente , avait arrêté toute l'armée de Wellington.
(2) D'après quelques auteurs , 300 Français furent tués ; d'après Belmas, le nombre des morts et des blessés ne s'éleva qu'à 120.
sources du fleuve. Les Anglo - Portugais franchirent ces ponts avec leur artillerie et leurs voitures, dans les journées du 14 et du 15, sans rencontrer un seul poste français. Cette marche, toutefois, présenta autant de difficultés que celle du Tras-os-Montès. Son premier résultat fut d'intercepter les communications des Français avec la côte (î), et de les forcer à évacuer tous les ports, à l'exception de Santona et de Bilbao. La flotte anglaise entra dans Santander,et le commissariat établit aussitôt dans cette ville un dépôt et un hôpital militaires. A partir de ce moment, la libre communication des alliés avec le Portugal n'était plus nécessaire. Assuré d'une nouvelle base , Wellington pouvait continuer ses opérations et déployer une grande énergie sans rien compromettre. Son plan était de tourner la droite de Joseph, d'entrer dans Guipuscoa, puis d'établir l'armée sur la grande communication avec la France, tandis que la flotte, naviguant de concert, formerait de nouveaux dépôts à Bilbao et sur d'autres points. Il exécuta ce plan avec une précision et une vigueur d'autant plus remarquables, que des torrents encaissés, des ravins profonds, des escarpements dangereux, et une foule d'obstacles naturels entravaient la marche de ses colonnes dans cette âpre et sauvage contrée de la Péninsule. Pendant six jours, ses soldats firent les plus grands efforts pour se frayer un passage à travers les défilés et les gorges des montagnes. Il fallut quelquefois cent hommes pour traîner une seule pièce de canon (2).
Le 18 au soir, on apprit, au quartier général français, que Wellington avait passé l'Èbre et marchait sur le flanc de l'armée du roi. « L'état-major, dit Sherer (3), fut frappé d'é-
1 1) En effet, elle plaça l'armée alliée entre les sources de TÈbre et les montagnes de Aeynosa.
(2) MAXWELL, t. III, p. 126.
(3) T. II, p. 223.
tonnement, et, dans la nuit même, il porta l'armée en arrière par une marche forcée, qui jeta dans les rangs des Français l'alarme et la confusion. »
Le 19, les alliés atteignirent le village de Bayas, situé sur la rivière de ce nom. S'ils avaient pu forcer immédiatement le passage de cette rivière, les armées du Centre et du Sud auraient été coupées, probablement détruites.
Reille prévint ce désastre en occupant, de l'autre côté de la Bayas, une belle et forte position. Les lettres du roi nous apprennent que ce même général lui proposa, le 18, de rapprocher l'armée française de la Navarre, en marchant par la rive droite de l'Èbre, plan que Joseph refusa de suivre, dans la crainte de livrer aux Anglais tout son matériel et l'immense convoi d'Espagnols retenu à Vittoria. Le roi objecta aussi qu'en se retirant sur la Navarre, il abandonnerait sa grande communication avec la France, et exposerait Clausel, en marche sur Vittoria, à trouver dans cette ville les Anglais au lieu de ses compatriotes. En conséquence, Joseph résolut de livrer bataille dans la position où il se trouvait, convaincu d'ailleurs qu'il y serait rejoint à temps par l'armée de Portugal, dont les colonnes s'avançaient à marches forcées sur Logrono.
Dans la nuit du 19 au 20, l'armée française se déploya derrière la Zadora, petite rivière, à lit étroit et à bords difficiles, qui coule au fond du bassin de Vittoria. Son centre s'étendait le long de la rive gauche ; sa droite était portée sur l'autre rive, en avant du village d'Abechucho, et sa gauche se trouvait entre Arinez et la Puebla de Arganzon, ayant un petit corps détaché dans les hautes, montagnes de la Puebla (voir le plan) (î). Ainsi postée, l'armée française couvrait chacune des trois routes aboutissant à Vittoria : celle de Logrono avec sa gauche, celle de Madrid avec son centre, et celle de
(1) Fictoiret eteonquétes, t XXII, p. 247.
Bilbao avec sa droite ; elle couvrait en outre par l'ensemble de sa position la grande route de Bayonne, qui, après avoir quitté Vittoria, se prolonge sur une certaine longueur, dans une direction parallèle au cours de la rivière. Il y avait sur cette route d'immenses convois en marche vers la France : d'autres convois, réunis autour de la ville, où ils produisaient un fâcheux encombrement , étaient prêts à suivre la même direction (i).
Il serait difficile d'imaginer une plus mauvaise position que celle où le roi se décida à recevoir l'attaque de Wellington. En effet, le front de sa ligne de bataille s'étendait sur une longueur de deux lieues et demie, parallèlement à la chaussée de Bayonne, la seule par laquelle une armée aussi encombrée que la sienne pût convenablement opérer sa retraite (2); or, comme les alliés occupaient une position analogue, mais moins étendue, derrière les montagnes qui limitent le bassin sur la rive droite de la Zadora, il leur suffisait de faire un mouvement par la gauche pour couper les Français de Bayonne : opération d'autant plus facile, que la droite de Joseph était trop éloignée du centre pour être soutenue efficacement, et que Vittoria est entourée d'une ceinture de hautes montagnes, dont le prolongement se trouvait précisément dans la direction de la gauche des Anglais, et du côté par où ils devaient arriver (5). Ajoutons que le roi avait commis l'énorme faute d'entasser derrière la ville ses bagages, ses convois et ses parcs, toutes choses qui obstruaient le terrain, barraient les routes et gênaient les mouvements des diverses armes.
Joseph demeura plusieurs jours dans cette position défec-
U) Voir JONES, t. II, p. 112.
(2) Les autres routes, et notamment celle de Pampelune, étaient praticables, mais difficiles et fort emeombrées.
(3) Jomini, Napoléon au tribunal de César, etc.
tueuse, sans prendre aucun parti. Quelques-uns de ses généraux lui proposèrent de renoncer à la route de Bayonne, et de se retirer parallèlement à l'Èbre jusque près de Saragosse, pour rallier Suchet, et tomber sur Wellington quand il aurait été à 150 lieues de ses vaisseaux et de ses magasins. Jourdan conseilla de baser les opérations sur Bayonne, d'éviter une bataille, ou du moins de la recevoir sur les hauteurs de Salinas. D'autres projets encore furent mis en avant, mais rien ne put tirer le roi de sa désolante inertie. Du 19 au 21, il envoya 4,000 hommes (î) escorter des convois dirigés sur la France ; et , par suite de cette nouvelle faute , son armée , au moment de la bataille , se trouva réduite à 55,000 fantassins et cavaliers présents sous les drapeaux (a).
Wellington comptait 80,000 hommes, dont 20,000 auxiliaires espagnols (s). Il fit halte, le 20, pour rallier les colonnes éparpillées de son arrière-garde et reconnaître la position de l'ennemi. Toréno (*) prétend que le duc hésitait encore en ce moment à livrer bataille , mais qu'il se décida promptement, lorsque, sur la hauteur de Nanclares de la Oca, il reçut avis de l'alcade de San-Vincente que le général Clausel était
(1) mémoires de Joseph, t. IX.
(2) C'est l'effectif, déduction faite des officiers, des artilleurs, des sapeurs-mineurs et des non combattants, que les Français ont l'habitude de porter sur les rôles-
D'après Maxwell, les alliés avaient 80,000 hommes , dont 20,000 Espagnols, et 90 canons ; les Français, 90,000 hommes et 150 canons.
D'après Belmas, l'armée française avait 55,000 hommes , et l'ennemi 90,000, dont 40,000 Anglais, 23,000 Portugais et 25,000 Espagnols (non compris les guérillas).
D'après Sherer, les Français avaient 70,000 hommes et 100 canons, et les alliés 74 à 75,000 hommes, en comptant les trois divisions espagnoles de Giron, Longa et Morlllo.
D'après Joseph (voir sa lettre du 6 juillet à Clarke), l'armée française n'avait à Vittoria que 35,000 hommes. Mais Clarke, dans sa lettre du 9 juillet, prouve que ce chiffre est inexact, .lourdan convient, au surplus, qu'il y avait le 20 juin à Vittoria 55,000 Français.
Sarrazin porte l'effectif des Français à 60,000 hommes, et les Victoires et conquêtes à 45,000 environ.
Avec un peu d'habileté, Joseph aurait pu réunir à Vittoria des forces que Sarrazin estime à 100,000 hommes, les Victoires et conquêtes à 75 ou 80,000.
(3) Wellington avait 90 bouches à feu : le roi en avait un plus grand nombre.
arrivé dans cette localité, et semblait vouloir s'y reposer toute la journée. »
L'armée alliée fut divisée en trois colonnes :
Celle de gauche, sous les ordres de Graham, devait attaquer Reille qui, défendant la haute Zadora, pouvait seul empêcher la droite de Joseph d'être tournée et coupée du centre ;
La colonne de droite, commandée par Hill, devait attaquer les hauteurs de la Puebla, sur lesquelles se trouvait l'autre aile ;
Enfin la colonne du centre, sous Wellington en personne, devait enfoncer le centre ennemi, au moment où les deux colonnes extrêmes déboucheraient sur la position.
Malgré l'étendue de la ligne de bataille, le centre de Joseph était défendu par tant de troupes et de si redoutables batteries, qu'il fallait un effort extraordinaire pour le culbuter. Aussi Wellington composa-t-il cette attaque de quatre divisions d'élite.
Le terrain était si coupé et les communications entre les différentes colonnes si difficiles, que, ne pouvant espérer un ensemble parfait, on devait laisser chaque général en quelque sorte maître de ses mouvements.
Les troupes franchirent cependant les défilés abrupts qui séparaient les camps de la Bayas du bassin de Vittoria avec assez d'ordre, pour que la gauche et la droite des alliés pussent faire leur attaque simultanément. Il est vrai que Joseph facilita beaucoup leur tâche, en ne démolissant aucun des sept ponts de la Zadora, situés à portée de l'ennemi. Le bon sens indique qu'il aurait dû rompre quelques-uns de ces ponts , et mettre à profit les journées des 19 et 20 pour couvrir les autres par des ouvrages de campagne propres à favoriser les mouvements offensifs. Il aurait dû aussi retrancher le défilé de la Puebla et occuper solidement les hauteurs voisines. Ainsi protégée, sa position eût été notablement améliorée, bien que toujours défectueuse, à cause des
hauteurs à portée de canon qui la dominaient, et de la direction que suivait la ligne de retraite (1).
Le général Hill, ayant sous ses ordres la 2e division anglaise, la division portugaise du comte d'Amaranthe, la brigade espagnole Morillo, la brigade légère de Victor Alten et la cavalerie non employée aux attaques du centre et de la gauche (2), se mit en marche à l'heure convenue; bientôt après il engagea le combat avec les défenseurs des postes avancés de la Puebla. Ces postes furent aisément chassés des montagnes , mais quelques renforts étant arrivés à leur secours, le combat reprit avec acharnement : il se termina toutefois à l'avantage des alliés, qui traversèrent la Zadora, et se rendirent ensuite maîtres du village de Subijana de Alba.
Le général Gazan, chef de l'armée du Sud et commandant de l'aile gauche de Joseph, rapporte (3) que cette vigoureuse initiative de Hill, précédant les autres attaques, lui donna la conviction que Wellington cherchait à attirer de ce côté les forces du roi, pour dégarnir la droite des Français, où le véritable coup allait être porté. Il communiqua cette opinion à Joseph, qui ne la goûta point, le maréchal Jourdan ayant annoncé hautement que les mouvements de l'ennemi, sur la droite de l'armée française, étaient de fausses démonstrations dont il ne fallait pas s'inquiéter. En conséquence, Gazan reçut l'ordre de se maintenir avec toutes ses forces, le plus longtemps possible, sur la montagne à gauche de Subijana, et de
(1) Napierse trompe en disant, t. X, p. 291, que les travaux détaillés ci-dessus auraient rendu la position de Joseph formidable. Une position mal choisie ne peut jamais être rendue formidable par des travaux d'art.
(2) Voir, pour la composition des colonnes alliées, Tordre du quartier-maître général Murray, daté de Subijana-Murillos , 20 juin, veille de la bataille. (Memoirs of the wars , etc., p. 97.)
(3) Voir son Rapport sur la bataille, rapport extrait de son livre de correspondance pris par les alliés, avec le bagage, aux environs de Farapelune, et reproduit par Murray dans ses Memoirs of the wars, p. 101.
tenter les plus grands efforts pour reprendre le village de ce nom, tombé aux mains de Hill.
La perte de Subijana affaiblit le centre de l'armée française et facilita le mouvement offensif du centre des alliés (1). La division Cole passa la première sur les ponts restés intacts et assaillit vigoureusemeut l'ennemi. La division de lord Dalhousie , qui la suivait de près, se mêla au combat et força le centre de Joseph à se replier sur Vittoria (2). Derrière ces deux divisions marchaient celles de Picton et la division légère d'Alten.
Pendant ce temps, Villatte, du corps de Gazan, avait repris Subijana, position qui devait, au dire de Jourdan et de son état-major, assurer le gain de la bataille. Mais à peine cet avantage eut-il été obtenu, que Joseph, averti du passage de la Zadora à Trespuentes et à Villados, ordonna à l'armée du Midi « de se porter en arrière. » Gazan, d'après cet ordre vague, se replia sur Arinez, dans le but de contenir la colonne ennemie qui suivait la grande route, ainsi que celle qui allait déboucher par le pont de Villados. Mais bientôt, voyant sa droite menacée par les troupes qui avaient passé la Zadora, il prit position en arrière de Margarita, village occupé par les troupes de l'armée du Centre, alors fortement engagées avec l'ennemi.
Quarante-cinq pièces disposées en batterie contenaient sur ce point les masses anglaises du centre et de la droite, quand une division française, au lieu de s'arrêter dans la position qui lui avait été assignée, continua son mouvement et laissa un vide qui mit à découvert le flanc des troupes
(1) Le centre des alliés se composait : 1° Du centre droit, dont Taisaient partie la division légère et la 4e division anglaise, les 10', 15' et 18« hussards, la brigade de cavalerie de Ponsonby, une brigade de cavalerie portugaise, sous d'Urban , et une brigade de cavalerie espagnole;
2° Du centre gauche, formé des 3« et 7« divisions, sous Dalhousie.
(2) Voir Jones, t. II, p. 114.
d'Erlon (î). Le général Hill profita de cette faute pour culbuter l'aile gauche des Français et la pousser dans la direction de Vittoria.
L'attaque de Graham ne fut pas moins heureuse. Ce général, avec les lre et 5e divisions anglaises, les brigades portugaises de Pack et Bradford, les brigades de cavalerie de Bock et d'Anson et les guérillas de Longa (2), s'était porté de Murguia sur Vittoria par la route de Bilbao, et avait chassé l'aile droite de Joseph des hauteurs au-dessus d'Abechuco. Voyant sa communication avec Bayonne gravement menacée par ce mouvement, le roi envoya une partie de ses troupes, sur la droite, prendre possession de Gamara-Mayor et de Gamara-Minor. L'appui de ces postes était nécessaire en effet pour disputer le passage de la Zadora et couvrir la retraite des bagages et des troupes sur Bayonne ; mais à peine les Français y furent-ils établis que Graham, par une attaque vigoureuse, les obligea de lâcher prise. En vain le roi massa des forces considérables derrière Gamara-Mayor; le seul résultat qu'il obtint fut de contenir l'aile gauche des Anglais jusqu'à ce que leur centre eût pénétré dans Vittoria (3).
Ainsi la route de Bayonne se trouva interceptée dans le moment même où Wellington dépassait Vittoria, à la poursuite du centre et de la gauche de l'armée française (■*).
« Dès lors, dit le général Jomini, l'alarme se répandit dans la ligne, et chacun s'empressa de prendre en désordre le chemin de Pampelune, le seul qui restât pour atteindre les
(1) Cette circonstance est rapportée dans les notoires et conquêtes, t. XXII, p. 249; mais le Rapport du général Gazan établit que l'aile gauche ne reçut aucune indication sur la conduite à tenir et sur les positions à occuper après l'évacuation de Subijana.
(2) Le corps espagnol de Giron, subordonné à Graham, suivait ce général de loin comme réserve. {Ordre de Murray, du 20 j uin.)
(3) Jomini prétend que ce fut la nouvelle de la perte de Vittoria qui décida les troupes de l'aile droite à battre en retraite (Napoléon au tribunal de César, etc.), et Jones confirme cette opinion, en disant que Reille ne se retira que dans la crainte d'être pris en queue par les colonnes maitresses de Vittoria.
(4) Voir la lettre de Wellington, 22 juillet 1813, à tord Bathurst,
Pyrénées (î). La colonne entière d'équipages, encombrée autour de Vittoria, n'ayant aucune issue, devint la proie du vainqueur (2) : canons, bagages, caissons, tout en un mot fut abandonné, et Joseph arriva à Bayonne en aussi mauvais état que Napoléon devant la Bérésina. »
La nature du terrain n'avait pas permis à la cavalerie anglo-portugaise de prendre part à la bataille; elle ne fut utile que dans la poursuite (3). Cependant, on a fait observer avec raison que Wellington eût obtenu un résultat plus décisif s'il avait lancé une partie de cette cavalerie sur l'aile gauche de Joseph, au moment où les brigades Pi cton etKempt venaient de prendre le village d'Arinez, de rompre le centre des Français et de gagner la grande route de Bayonne. Cette aile, attaquée en ce moment de front par Hill et par Cole, se trouvait, en effet, plus éloignée de Vittoria que ne l'était Picton, de sorte que la retraite de l'ennemi sur ce point eût été facilement interceptée.
On a prétendu aussi que Wellington aurait dû éviter les combats de Subijana et de Gamara-Mayor, son véritable objet étant la destruction de l'aile gauche : « Pour atteindre ce but, il suffisait de faire de fausses attaques sur les deux ailes, tandis que l'élite de l'armée aurait franchi la Zadora sur les ponts de Villodas et de ïrespuntès, et eût pris position entre la gauche et le centre français. Par cette
(1) « Par la plus fatale imprévoyance, le grand parc de réserve de l 'année, où se trouvaient plus de 80 pièces d'artillerie de différents calibres et toutes les munitions, avait été placé près d'un marais... Lorsque vers 4 heures, on envoya l'ordre au directeur de ce parc de commencer son mouvement sur Pampclune, un chariot Fut culbuté et renversé de manière à empêcher le convoi d'avancer. » {Victoires et conquêtes, t. XXII, p- 249.) Voir aussi Mémoires de Joseph, t. IX, p. 168.
Joseph, dans sa lettre du 27 juin à Napoléon, prétend que le maréchal Jourdan avait donné à l'armée du Midi l'ordre de Taire évacuer le parc à la pointe du jour.
(2) «Ce chemin n'avait pas été reconnu : il en résulta quelque désordre au commencement de la retraite » Mémoires de Joseph, t. IX, p. 473 et 166.
(3) 'Wellington dirigea lui-même cette poursuite à la tête de l'avant-garde; mais ses troupes étaient si fatiguées qu'elles durent s'arrêter pendant la nuit. Elles avaient été seize heures sous les armes, et avaient fait trois lieues pour arriver sur le champ de bataille.
manœuvre hardie, qu'indiquait la nature du terrain, les troupes ennemies, postées à Subijana, auraient été forcées de mettre bas les armes. En passant la Zadora, vis-à-vis d'Yruno, avec 50,000 hommes, lord Wellington renouvelait la brillante manœuvre de Marlborough à Blenheim, en 1704 (î). »
Une circonstance heureuse pour l'armée française fut l'énergie avec laquelle Reille se défendit sur la haute Zadora ; les positions qu'il prit successivement, afin de couvrir la retraite, furent aussi très-habiles ; rarement on montra plus de courage et d'intelligence : Reille empêcha véritablement l'armée française d'être enveloppée comme le fut celle de Mack à Ulm. Joseph put se féliciter de ce résultat; cependant, envisagée dans son ensemble , la bataille de Vittoria fut humiliante et désastreuse pour le roi : « Le désordre le plus scandaleux, écrit un célèbre critique (2), a flétri dans cette journée les lauriers de l'armée d'Espagne, sans autre motif qu'une terreur panique à peu près semblable à celle des Autrichiens à Marengo. »
« Les Français, qui auraient pu s'opposer énergiquement au passage de la Zadora, restèrent comme engourdis au commencement de la lutte ; leur cavalerie montra peu de vigueur ; leurs généraux, à l'exception de Reille, peu d'opiniâtreté, et
(1) Le général Sarrazln, qui préconise cette manœuvre, n'est pas conséquent avec luimême quand il dit, un peu plus loin : « Wellington nuisit à ses intérêts en coupant les Français de la grande route de Bayonne : il en aurait eu bien meilleur marché dans cette direction que dans le pays fourré qui conduit à Pampelune. »
Ce jugement n'est pas plus admissible que cet autre du même auteur : « Wellington tâtonne sur le terrain, s'en rapporte trop à ses lieutenants et ne sait pas profiter de la victoire. » P. 338.
(2) Général Jomini.
Le général Gazan s'exprime dans le même sens. < Les Français, dit-il, perdirent tous « leurs équipages, tous leurs canons, tout leur argent, toutes leurs provisions, tous leurs « papiers; île sorte que personne ne pouvait prouver ce qui lui était dû, et que généraux, « officiers, tous enfin, étaient réduits à ce qu'ils avaient sur le corps; la plupart manquaient < même de chaussures. »
Les auteurs des Victoires et conquêtes évaluent les pertes des Français à 120 pièces d'artillerie, 400 caissons, 14,000 gargousses, 2,000,000 de cartouches et 1,500 voitures de bagages, parmi lesquelles se trouvaient les fourgons du trésor et tous les équipages du roi.
leur commandant en chef, peu de résolution et encore moins de talent. »
Le roi resta jusqu'au dernier moment indécis sur le choix de sa ligne de retraite; il joignit au tort irréparable d'avoir pris une position défectueuse, la faute grave de replier ses troupes dès qu'il vit leurs flancs en danger. Joseph a essayé de justifier sa conduite, en alléguant d'abord la nécessité où il se trouva de faire des détachements considérables au Nord pour combattre Mina, et ensuite la lenteur avec laquelle le général Clausel s'était mis en mouvement. Mais nous avons vu que la première de ces raisons n'est guère admissible, puisque le roi, tout en suivant les instructions de l'empereur, aurait pu attirer à lui l'armée de Portugal et la diriger de façon à arrêter le corps de Graham : quant à l'autre raison , elle est moins admissible encore , puisque Clausel fit tout ce qui dépendait de lui pour rallier l'armée principale, et que nonobstant les entraves qu'on lui opposa, il serait arrivé à Vittoria le 21 , s'il avait trouvé à Logrono les ordres du roi, expédiés le 19 au soir (i). Pourquoi Joseph en transmettant ces ordres ne donna-t-il pas suite au projet qu'il eut un moment de les faire escorter par un ou deux régiments de cavalerie (2) ? Ainsi toujours de l'hésitation et des demi-mesures ! Le roi avait souvent d'excellentes idées, mais il ne savait pas en tirer parti : or, à la guerre, le mérite de l'exécution est la première garantie du succès.
En rendant compte de sa victoire à lord Bathurst, Wellington s'exprima dans les termes suivants :
« Nous avons chassé l'ennemi de toutes ses positions;
(1) Mémoires de Joseph , t. IX, p. 380 et 381.
(2) Mémoires de Joseph, t. IX.