CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE t
Origine des Wellesley. — Naissance, éducation et jeunesse de sir Arthur Wellesley. — Son début dans l'armée. — Ses discours à la Chambre des communes d'Irlan'^. — Avancement rapide qu'il obtient. — On le désigne pour faire partie d'une expédition sur les côtes de France. — Il reçoit l'ordre de se rendre à Ostende. — Situation des armées alliées. — Retraite sur Anvers et Bréda. — Wellesley se distingue dans le commandement de l'arrière-garde. — Son retour en Angleterre.
On ne sait pas au juste quel jour est né le duc de Wellington. Les uns, se fondant sur un vote du Parlement d'Irlande (1) et sur la déclaration de la nourrice du jeune Arthur, prétendent qu'il naquit au mois de mars 4769; les autres, produisant un extrait du registre de l'église de Saint-Pierre à Dublin, fixent la date du 50 avril comme seule authen-
(1) M. Ryan, de Dublin, a découvert récemment une pétition adressée, en 1790, à la Chambre des communes d'Irlande, contre l'élection de sir Arthur Wellesley, qui, au dire des pétitionnaires, n'avait pas vingt et un ans' révolus quand les électeurs de Trim l'envoyèrent au Parlement. Un comité fut chargé de l'examen de cette pétition, et son rapport conclut à la validité de l'élection. 11 se Tondait sur la déposition d'une dame qui avait assisté à l'accouchement de lady Mornington. Cette dame se rappelait parfaitement qu'Arthur était né en mars 1769, au château de Dangan ; mais elle ne pouvait pas indiquer la date précise de cet événement. Il faut que la Chambre des communes ait jugé cette déclaration suffisante ou qu'elle ait obtenu d'autres renseignements, puisque l'élection de wellesley fut déclarée valable.
tique (1); quelques-uns enfin, s'appuyant sur une lettre de lady Mornington, affirment qu'il y a erreur dans cet extrait, et que le duc ne peut avoir été baptisé le 50 avril, puisque sa mère déclare l'avoir mis au monde le 1er mai (2).
Faut-il croire la nourrice, le registre ou la mère? Le colonel Gurwood et la plupart des biographes ont donné raison à la mère. Cependant il restera toujours quelque doute sur une date fixée 45 ans après l'événement et que d'autres dates contredisent.
La même incertitude plane sur le lieu de naissance du duc : est-il né dans la résidence du comte de Mornington, à Dublin, comme le prétend un journal de cette ville (5), ou bien a-t-il vu le jour pour la première fois dans le château de Dangan, comme le déclare la nourrice présente à l'accouchement?
Cette question n'est pas mieux résolue que la première, et du reste il ne semble pas qu'elle ait jamais préoccupé sérieusement ni le duc ni sa famille.
On a souvent signalé la coïncidence vraiment extraordinaire qui fit naître en 1 769 les hommes les plus célèbres du xixe siècle, notamment l'empereur Napoléon et sir Arthur Wellesley.
Au sujet de ce dernier rapprochement, Louis XVIII disait un jour : « La Providence nous devait bien cette compen- « sation. »
Sir Arthur était le quatrième fils du comte de Mornington, qui par ses ancêtres appartenait à la plus haute noblesse d'Angleterre, voire même à l'illustre famille des Planta-
(1) Voici cet extrait : « Aprll 30. — Arthur, son of the right hon. earl and countess of Mor- « ntngton baptised.»
(2) « I inform you that my son was born on the 1» of may 1769. » l-ondon, 6 april 1815, anne
MORNINGTON.
(3) The Dublin Mercury : May 2"J 1769. Btrths : « In Merrion Street, the right hon. the « countess of Mornington of a son. »
genêts (î).Sous le règne de Henri VIII, deux frères Walter et Robert Colley ou Cowley, quittèrent le Rutlandshire et vinrent se fixer à Kilkenny. Us obtinrent l'un et l'autre des emplois élevés dans l'administration, et leurs descendants figurèrent avec honneur dans l'armée , dans la magistrature et dans l'Église. L'un d'eux, arrière-petit-fils de Walter, eut une fille qui épousa, vers le milieu du xvne siècle, Garret Wellesley (2), descendant d'une famille saxonne.
Le frère decettedame, Henri Wellesley, obtint en mariage la fille unique de sir William Usher, qui lui donna plusieurs enfants. Le cadet s'appelait Richard; il plut à Garret, qui l'adopta en 1728 et lui légua ses biens et terres, à la condition de porter son titre et d'adopter ses armes. Ce Richard Colley Wellesley, membre du Parlement d'Irlande, fut élevé à la pairie et créé baron de Mornington par George II, en 1747. Son fils Garret épousa, en 1759, la fille aînée d'Arthur Hill, vicomte Dungannon, et obtint l'année suivante le titre de comte. Le mérite de ses compositions musicales et l'élégance de ses manières lui valurent une brillante réputation dans la haute société (3) et l'affection de son jeune souverain, très-passionné pour les arts d'agrément (4).
Des neuf enfants qu'il eut, trois devinrent célèbres à des
(1) Un antiquaire anglais a publié un curieux et savant mémoire d'où il résulte quele duc de Wellington est né le trente-deuxième dans une descendance directe d'Alfred le Grand, et le vingt-cinquième dans une descendance aussi directe de Guillaume le Conquérant. Voir stocqueler, II, 316.
Quant à l'origine du nom de Wellington, voici ce qui en est. Lorsque la couronne ducale fut conférée à sir Arthur Wellesley, on lui laissa le choix de la localité dont il désirait porter le titre. Il donna la préférence à Wellington, dans le Somerset, petite ville de 7,000 âmes où il avait un manoir, et qui touchait au village de Wesley, auquel le nom de sa famille avait été emprunté jadis.
(2) Le nom primitif était Wellesley, qui devint et resta par corruption Wesley, jusqu'à ce que le marquis, frère de sir Arthur, le rétablit dans son orthographe première.
C'est encore sous le nom de Wesley que Wellington fut inscrit sur les contrôles de l'armée.
(3) Voir daines barrington : Mlscellanées, p. 317, et hogarth : Musical Itistory.
(4) MAC FARLANE, p. 2.
titres différents : Richard, comme gouverneur de l'Inde, Arthur, comme général, et Henri, comme diplomate.
Arthur avait à peine douze ans quand lady Mornington, devenue veuve, le mit au collège d'Eton avec son frère Richard (1).
Ce dernier montra des talents et une aptitude qui engagèrent sa famille à lui faire suivre les cours d'Oxford. Arthur, au contraire, ne parut avoir aucune disposition pour les études classiques, et fut à cause de cela envoyé à l'école militaire d'Angers (2).
A cette époque, dit un auteur anglais (3), on avait l'habitude d'engager au service les jeunes gens dont l'esprit était lent ou tardif, parce qu'on s'imaginait que la carrière des armes exigeait moins d'activité intellectuelle que la magistrature, la politique, le barreau, les finances, l'administration et l'église. Ainsi la Grande-Rretagne n'aurait pas eu peut-être le général dont elle est si fière, ni joué dans le monde ce rôle glorieux qui d'État secondaire l'a fait monter au rang des grandes puissances, si les classes aristocratiques avaient eu des notions plus justes sur la carrière des armes. Il faut remarquer cependant que sir Arthur montra de bonne heure une certaine prédilection pour cette carrière, et que la nature semblait l'avoir doué des qualités principales qu'elle exige. Plusieurs de ses biographes même ont cru voir, dans les jeux auxquels il se plaisait à Eton, l'indice de sa vocation et de sa gloire futures. N'était-il pas, en effet, né pour le commandement celui qui, tout jeune encore, se plaisait à faire manœuvrer ses jeunes camarades dans le préau du collège? Ainsi raisonnent les
(1) MAC FARLANE, p. 3.
(2) Cette école, dans laquelle plus d'un officier célèbre a été instruit, se trouvait alors sous la direction de Pignerol, ingénieur distingué, qui laissa son nom à l'une des plus remarquables forteressesdesAlpes.il n'y avait pas à cette époque en Angleterre une seule école où Ton pût acquérir des notions théoriques d'art militaire. Le collège de Sandhurst a été créé depuis.
(3) STOCQUELER, t. I, p. 2.
graves historiens qui ont reconnu le vainqueur de Toulon et le futur maître de l'Europe dans le bouillant écolier de Brienne, qu'ils aperçurent un jour bombardant un château de glace avec des projectiles de neige !
Cette prétention à découvrir dans les moindres actions de la jeunesse des grands hommes un présage de leur destinée, est un des ridicules que les biographes ont le plus de peine à éviter. II y a même peu de savants, de militaires, d'artistes ou d'écrivains célèbres qui aient résisté à la tentation d'attribuer l'origine de leur fortune à quelque circonstance insignifiante de leur jeunesse. Tel, menant au combat ses petits compagnons d'étude, s'est persuadé qu'il était né général ; tel autre, crayonnant des figures sur les marges d'un livre ou sur le pan d'une muraille, a vu briller devant ses yeux l'auréole de Michel-Ange; tel autre, trouvant par hasard un problème de géométrie, s'est cru doué du génie d'Archimède. Une pomme qui tombe révèle à Newton le système de l'attraction universelle ; un débris de végétal trouvé sur le bord de la mer annonce à Christophe Colomb l'existence de l'Amérique; et Bucéphale, dompté, apprend à Alexandre qu'il est appelé à soumetttre l'univers ! Ainsi le goût du merveilleux fait qu'on attribue la gloire aux circonstances les plus futiles, au moindre caprice du sort et de la destinée, plutôt qu'à la cause ordinaire de toute supériorité parmi les hommes : le travail soutenu par une volonté énergique et persévérante.
Les grands hommes se forment plus souvent eux-mêmes qu'ils ne sont formés par la nature ou le hasard. Nul n'a mieux confirmé cette observation que sir Arthur Wellesley. Après avoir fait de médiocres études à Éton (t), il suivit les cours
(1) STOCQUELER, t. I, p. 2; MAC FARLANE, p. 3; MAXWELL, t. 1, p. 9; Le TiniCS, p. 5. Ce dernier prétend que d'Eton sir Arthur passa quelque temps au collège particulier de Brighton, circonstance que les autres biographes ne mentionnent pas.
de l'académie d'Angers, où il passa inaperçu au milieu de ses camarades. Aucun événement important ne marqua son séjour dans cette académie , où d'ailleurs il ne resta que peu de temps. A la fin de 1787, il obtint une charge d'enseigne dans le 41e régiment d'infanterie, et neuf mois après il fut nommé lieutenant.
Dans le courant de l'année suivante, il passa avec le même grade au 12e régiment de dragons légers. Depuis lors, il avança successivement, tantôt dans l'infanterie et tantôt dans la cavalerie. En 1791, il entra comme capitaine au régiment de Rutlandshire , et quelques mois après, il obtint le même grade dans le 18° de dragons légers. En 1793, il rentra dans l'infanterie en qualité de major du 33e de ligne, et la même année encore, il acheta une charge de lieutenantcolonel dans ce régiment, auquel il resta attaché jusqu'à ce que ses exploits lui eussent donné un commandement en chef.
Quoique cet avancement fût très-rapide (i), il est certain que sir Arthur ne se fit point remarquer dans les premières années de sa carrière par des qualités ou des talents exceptionnels.
Dès qu'il eut atteint sa majorité (en 1790), il fut élu membre de la Chambre des communes d'Irlande, par le bourg de Trim, dont le patronage appartenait à la famille Mornington. Sa physionomie à cette époque devait être bien différente de ce qu'elle fut dans la suite, car John Barrington dit qu'il avait « une apparence juvénile et un teint vermeil (ruddy faced). « Il était, ajoute-t-il, populaire parmi les jeunes gens de son
(1) M. Stocqueler fait observer qu'en Angleterre les officiers avides d'avancement doivent tâcher de changer de corps toutes les fois que leurs anciens sont dans des conditions à être promus. Il attribue à ces changements, à la faveur ministérielle et à la fortune des Mornington la rapidité avec laquelle sir Arthur s'éleva au grade de lieutenantcolonel.
« âge et de sa profession. Son langage était peu cultivé (his « adress was unpolished). Il prenait quelquefois la parole, « mais jamais avec succès. Rien ne faisait pressentir en lui « l'incomparable célébrité qu'il obtint dans la suite (i). » Ses discours, dit M. Stocqueler, étaient généralement contraires aux mesures libérales, et son éloquence se distinguait plutôt par une allure brève et décidée que par les formes littéraires et fleuries qui rendaient alors célèbres les Grattans, les Cuffs, les Parnells et autres membres de la législature. Ses opinions appartenaient au torysme, et déjà à cette époque il trouva moyen de signaler son opposition aux demandes des catholiques et aux projets de réforme parlementaire. A en juger par les fragments qui sont arrivés jusqu'à nous, il attaqua violemment, dans un de ses discours, le peuple français pour sa conduite barbare envers le roi Louis XVI et pour son injuste agression contre les Pays-Bas autrichiens (2).
Tout en prenant part aux travaux de la Chambre, Arthur Wellesley remplit auprès du comte de Westmoreland les fonctions d'aide de camp du lord lieutenant d'Irlande.
On faisait alors de grandes dépenses à la cour du vice-roi, et comme notre jeune capitaine, au témoignage des écrivains de cette époque, n'était pas le moins ardent promoteur des plaisirs de la haute société (3), ses faibles revenus et ses appointements d'officier subalterne ne purent suffire à son train de vie.
Étant un jour dans l'impossibilité d'acquitter une note dont on exigeait le payement, un riche bottier chez lequel il logeait s'aperçut de son embarras et lui offrit avec beaucoup de délicatesse une somme d'argent qui fut acceptée. Le duc de
(1) Maxwell, se fondant sur le témoignage d'une personne qu'il ne cite point et qui habitait alors Dublin, prétend que Barrington est un mauvais observateur, et que sir Arthur avait au contraire un débit facile et des manières aisées.
(2) The tnilitary and polilical lifc of Arthur Wellesley, by a citizen of tiik world, p. 8.
(3) Opinion de lord Skclmersdale, qui fit ses études avec sir Arthur, au collège d'Eton.
Wellington s'est toujours montré reconnaissant de ce service (1).
Mais d'autres dettes furent successivement contractées, et quand sir Arthur, cet homme si économe et si réglé dans la suite, reçut l'ordre de partir, il se vit, comme César allant prendre possession de son gouvernement d'Espagne, obligé de recourir à la bourse d'un Crassus pour se soustraire à de fâcheuses importunités. Or, le Crassus du César anglais ne fut autre qu'un honnête drapier du nom de Dillon, que sir Arthur chargea d'encaisser ses rentes et d'arranger ses affaires du mieux qu'il pourrait (1).
Vers ce temps, l'Angleterre résolut de faire une démonstration sur la côte de Bretagne pour soutenir les royalistes et provoquer une réaction contre la Terreur. Le comte de Moira devait prendre le commandement de cette expédition.
Déjà les troupes étaient réunies sur la côte et prêtes à s'embarquer, lorsque de mauvaises nouvelles, venues de l'armée des Pays-Bas, engagèrent le cabinet de Londres à venir au secours du duc d'York et de ses alliés. Le 53e régiment, commandé par le lieutenant-colonel Wellesley, partit de Cork en mai 1794, et arriva à Ostende peu de jours avant lord Moira, qui amenait avec lui les autres troupes expéditionnaires. La situation des alliés était en ce moment déplorable. L'incapacité des chefs , le défaut d'accord qui existait entre eux, l'insuffisance de leurs ressources en hommes, en argent et en matériel, enfin le peu d'appui qu'ils recevaient des Belges, déjà influencés par les idées révolutionnaires, avaient entravé toutes les opérations. Quand lord Moira arriva à Ostende, Tournai, Ypres et Bruges étaient au pouvoir de l'ennemi, et le duc d'York, chassé de sa position d'Audenarde, se repliait le long de l'Escaut. Dans cette conjoncture, le
( 1) MAXWELL, t. I, p. 13.
commandant des troupes expéditionnaires jugea prudent d'évacuer la garnison d'Ostende (dont faisait partie le régiment de sir Arthur) et de la diriger par mer sur Anvers , pendant que lui-même, avec le reste de ses forces, rejoindrait à marches forcées le corps de Clerfayt. C'était en effet le seul parti qui lui restât, car le prince de Cobourg venait d'éprouver un rude échec à Fleurus, et Clerfayt se disposait à quitter Gand pour se réunir au corps principal des alliées qui battait en retraite sur Maestricht. Lord Moira quitta Ostende le 29 juin, et ses dernières troupes n'étaient pas sorties, que déjà les soldats républicains se présentaient en nombre devant la ville. La poursuite fut vive et d'autant plus fâcheuse pour les Anglais , que la pluie tombait par torrents et rendait leur marche difficile. Ils furent atteints et obligés de soutenir un rude combat en avant d'Alost. A la suite de cet engagement, lord Moira continua sa route sans obstacle, et vint fort à propos soutenir le duc d'York, vivement attaqué dans le voisinage de Malines par le corps de Pichegru.
L'armée hollandaise, sous les ordres du prince d'Orange, s'était également portée sur ce point après l'échec de Fleurus (1). Une première attaque des Français fut repoussée; mais la seconde obligea les alliés à gagner Anvers, où ils rallièrent la garnison d'Ostende, sous les ordres du colonel Vyse. C'est là que sir Arthur vit l'ennemi pour la première fois (2).
Pendant ce temps, Jourdan atteignait les Autrichiens à la montagne de Fer, près de Louvain, et leur faisait payer cher la hardiesse qu'ils avaient eue de l'attendre. Les Autrichiens, inquiets pour leurs communications, et voulant se rap-
(1) Le corps hollandais s'était retiré par Sombrer et Nivelles sur ta capitale de la Belgique ; de là il avait poursuivi sa route vers la Hollande et fait halte derrière le canal de Louvain, à Malines, où il fut rejoint par le duc d'York.
(2) C'est à Anvers que lord Moira quitta l'armée pour retourner en Angleterre.
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procher de Cologne et de Coblentz, repassèrent la Meuse aux environs de Maestricht le 27 juillet, et laissèrent ainsi les républicains maîtres de la campagne. Ces derniers commirent alors une faute grave en restant pendant deux mois dans l'inaction. Ils ne surent tirer aucun parti de leur victoire, et poussèrent si loin l'oubli des principes, qu'au lieu d'écraser successivement les deux masses alliées qui se retiraient par des routes divergentes, ils séparèrent leurs forces et rejetèrent les généraux ennemis sur les lignes qu'ils voulaient occuper. Ainsi le duc d'York put gagner la Meuse d'où il espérait couvrir la Hollande, et le duc de Cobourg prendre position sur le Rhin qui formait sa base d'opérations.
Jamais on ne vit tant d'erreurs accumulées dans une seule campagne. L'évacuation de la Belgique, après la perte de la bataille peu décisive de Fleurus , était un acte de faiblesse insigne. Rien n'eût été plus facile en effet que de réunir les forces alliées aux environs de Bruxelles, et de profiter ensuite de la faute énorme que fit le Comité de salut public en obligeant Pichegru à prendre Ostende et Nieuport, et en donnant à Jourdan l'ordre d'appuyer cette opération par l'envoi d'un détachement de l'armée de Sambre-et-Meuse sur Mons. Mais au lieu de mettre cette faute à profit, les alliés en commirent une du même genre , en se retirant par masses séparées vers le Wahl et le Rhin. Le bon sens indiquait cependant que le seul moyen d'empêcher les Français d'envahir la Hollande et même de rester en Belgique, c'était de réunir toutes les forces alliées sur la Meuse, opération facile au mois de juin, possible encore après que le duc d'York eut gagné Bréda.
Ce fut au commencement de septembre que les Anglo- Hollandais quittèrent leur position d'Anvers et prirent le chemin de la Hollande. Le 15, ils eurent un combat sérieux à soutenir contre l'aile droite de l'armée du Nord, à Boxtel. Les républicains s'étaient emparés, la veille, du village de
ce nom, et occupaient une position menaçante. Le duc d'York ordonna au général Abereromby de reprendre ce village avec deux bataillons de la garde, quatre régiments de ligne, une brigade d'artillerie et quelques escadrons. Le feu bien dirigé de l'infanterie et les charges vigoureuses de la cavalerie française mirent tout d'abord le désordre dans les rangs anglais. Sir Arthur s'en aperçut et déploya fort à propos son régiment, qui parvint à tenir l'ennemi en échec (1). Le village ne fut pas repris ; mais la retraite du moins put se faire en bon ordre et sans pertes sensibles. C'est en souvenir de ce service et de la bonne contenance du 55,! régiment que le général Dundas, officier de grand mérite et très-sévère sur la discipline, confia, vers la fin de la retraite , à sir Arthur Wellesley le soin de couvrir l'armée avec la brigade dont son régiment faisait partie. Lejeune lieutenant-colonel exerça ce commandement difficile avec une intelligence qui fut remarquée.
Après l'affaire de Boxtel, le duc d'York se porta sur la Meuse et enleva le château de Crève-Cœur, qui commandait les écluses de Bois-le-Duc. Il ne resta pas longtemps sur ce fleuve sans y être attaqué. Vers la fin d'octobre, sa position devint si mauvaise qu'il dut se résoudre à passer le Wahl. Ce fut le dernier mouvement qu'il exécuta dans cette campagne. Rappelé le 2 décembre, il remit le commandement au général hanovrien comte Walmodon et s'embarqua pour l'Angleterre.
Il régnait alors en Hollande une forte agitation et beaucoup de mécontentement contre le gouvernement. Un parti violent, opposé au stadhouder, ne demandait qu'à voir réussir les Français. Bréda, Bois-le-Duc et généralement toutes les forteresses de la rive gauche du Wahl, sans en excepter Nimègue, que la proximité des forces alliées n'avait pu garantir, venaient de tomber au pouvoir de l'ennemi.
(1) MAXWELL, t. I, p. 17.
Ces places, mal armées, dépourvues de troupes et de munitions n'avaient, pour ainsi dire, présenté aucune résistance. Les autres ne semblaient pas disposées à tenir plus longtemps : néanmoins, on se croyait sûr de pouvoir arrêter les Français devant le Wahl. Mais les fortes gelées qui survinrent permirent aux républicains de passer ce fleuve sur la glace (1), et leur donnèrent l'espoir de gagner Amsterdam sans difficulté sérieuse. Ainsi, dans le moment même où la campagne semblait devoir toucher à sa fin, l'armée anglaise eut de nouveaux combats à soutenir entre le Wahl et le Leck. Dans l'un de ces combats, livré autour de Meteren, le colonel Wellesley trouva une nouvelle occasion de se distinguer.
Le jour même où le Wahl fut franchi au-dessus de Nimègue, les états de la province d'Utrecht envoyèrent leur soumission au général Pichegru; en conséquence, l'armée française entra sans opposition dans la capitale de cette province, le 18 janvier. Amsterdam ayant suivi l'exemple d'Utrecht fut occupé deux jours après au milieu des démonstrations de la joie la plus vive.
A partir de ce moment, l'armée hollandaise, dont le quartier général était à Gorcum, se trouvait complètement tournée.
Le prince d'Orange voyant qu'il ne lui restait plus aucun moyen d'employer utilement ses troupes, et comprenant d'ailleurs qu'il n'y avait rien à faire dans un pays qui accueillait l'ennemi avec enthousiasme, se rendit à Scheveningen et s'embarqua pour l'Angleterre.
Dans ces entrefaites, la position des troupes britanniques était devenue intolérable, par suite de la recrudescence du froid
(1) Le 11 janvier 1795.
et du manque absolu de matériel et de vivres. Les Hollandais ne firent rien pour venir en aide à ces souffrances, et les Allemands se montrèrent moins empressés encore. Les défaites successives des alliés, la crainte de déplaire à la France, et la sympathie qu'inspirait aux classes inférieures les principes de la Révolution expliquent cet abandon, que les historiens anglais ont flétri à juste titre.
Au milieu d'un froid presque sans exemple dans l'Europe centrale, privée de ressources et vigoureusement poursuivie par les troupes républicaines, l'armée de Walmodon passa leLeck, au mois de janvier 1795, et gagna successivement Amersford, Deventer, Coevorden, Sneppen et Emden, où elle se rembarqua pour l'Angleterre, dès que la saison le permit. Elle eut d'autant plus à souffrir dans cette course à travers les neiges et les glaces, que les rivières et les inondations n'opposaient aucune difficulté à la marche des troupes ennemies.
Le général Jomini et d'autres écrivains militaires ont comparé cette longue et pénible retraite, sous le rapport des privations et de l'intensité du froid, à la désastreuse campagne de Russie (1). Wellesley, qui à la tête de sa brigade n'avait cessé de commander l'arrière-garde, se fit remarquer par son sang-froid et par sa bravoure.
Les rares qualités qu'il montra dans cette circonstance, dit le colonel Gurwood (2), furent considérées par sir James Craig et par d'autres officiers de mérite comme un présage de sa future célébrité.
Cette première campagne, si courte et si désastreuse pour l'armée anglaise, ne laissa pas d'être fort utile à
(1) « Le froid fut plus rigoureux dans l'hiver de 1794, en Hollande, que dans celui de 1812 en Russie. «Vie de Napoléon, par le général Jomini, t. IV, p. 74. D'après Alison, le thermomètre Fahrenheit descendit plus d'une fois à 20» au-dessous de zéro,
(2) GURWOOD, t. l,p. 2.
Wellesley. A défaut d'exemples à suivre, il y trouva des écueils à éviter. Jamais désastre ne fit mieux ressortir les vices du système militaire de la Grande-Bretagne, les déplorables effets de l'intervention d'un gouvernement qui, sans aucune expérience de la guerre, avait la prétention de tracer des plans de campagne et la faiblesse d'un commandement divisé que ne soutenaient ni le talent de celui qui l'exerçait ni la confiance du pouvoir dont il relevait. Avec des soldats instruits et parfaitement équipés, d'une bravoure admirable sur le champ de bataille, pleins de résignation dans la mauvaise fortune, le duc d'York n'avait essuyé que des revers; tandis que les généraux français, avec de jeunes conscrits mal habillés, mal équipés, mais conduits par des chefs expérimentés, avaient obtenu une série de victoires éclatantes. Ces considérations agirent puissamment sur l'esprit de Wellesley, qui fut ainsi amené à comprendre de bonne heure la nécessité d'introduire certaines réformes dans l'organisation, le commandement et la discipline de l'armée anglaise.
La fortune, qui semble se plaire aux rencontres bizarres, a voulu que sir Arthur Wellesley fût témoin des revers de l'armée britannique dans les lieux où vingt ans après il devait la rendre victorieuse de la plus grande armée et du plus grand capitaine des temps modernes ; elle a voulu aussi que la même année Napoléon Bonaparte remportât son premier succès à Toulon, et dans le voisinage de cette île où il devait sentir un jour les douleurs de la proscription...
Étrange caprice du sort, qui fait naître en même temps et débuter la même année les deux champions appelés à vider la grande lutte du xvmc siècle, entre la révolution et la légitimité!
Déjà, en 1799, ces hommes prédestinés faillirent se rencontrer sur le vaste théâtre de l'Orient, où tous deux jetèrent les bases de leur future renommée. Pendant quinze
années la fortune prit soin de les éloigner, jusqu'à l'heure fatale où devait s'accomplir, dans les champs de Waterloo, la restauration de la paix européenne et de l'indépendance des peuples !