‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 5 sur 86 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

KOMBlinii i

Wellesley s'embarque pour les Indes occidentales. — Il rentre au port.

— Changement de destination. — Il part pour Calcutta. — Est désigné pour faire partie d'une expédition contre Manille. — Reçoit contre-ordre.

— État de l'Inde à l'arrivée du comte de Mornington. — Vastes projets de cet homme d'État. — Services que lui rend sir Arthur. — Licenciement des troupes françaises du nizâm. — Traité d'alliance avec ce prince.

— Invasion du Mysore. — Combat de Sédaseer. — Bataille de Malavelly. — Siège et prise de Séringapatam. — Arthur Wellesley est nommé gouverneur de cette ville. — Partage des États du sultan. — Sir Arthur est chargé d'administrer la partie de ces États réservée à l'Angleterre. — Services qu'il rend dans cette position. — Expédition contre Hoondiah Waugh. — Défaite et mort de ce chef. — Arthur Wellesley va prendre à Trincomalée le commandement d'un corps de cinq mille hommes destiné à faire une attaque contre Batavia. — Ce corps reçoit l'ordre de se rendre en Egypte. — Wellesley est remplacé par le général Baird. — Il obtient le commandement en second de l'expédition. — La fièvre l'empêche de partir. — Il retourne à Séringapatam.

De retour en Angleterre, Wellesley ne tarda point à être désigné pour de nouvelles expéditions. Son régiment partit en octobre 1795 pour les Antilles, sous le pavillon de l'amiral Christian ; mais les vents d'équinoxe obligèrent la flotte à regagner Portsmouth, après cinq semaines de navigation.

Ce fut une circonstance heureuse pour sir Arthur et pour

l'Angleterre, car à peine rentrée, l'expédition reçut contreordre ; ce qui permit au gouvernement d'envoyer le 53e aux Indes, où son chef se fit une réputation méritée de talent et de bravoure. Sans ce vent d'équinoxe, le futur conquérant de la Péninsule serait peut-être mort ignoré dans une île de l'océan Atlantique, comme tant d'autres jeunes héros qui versèrent leur sang pour la prospérité des marchands de Londres...

Sir Arthur était malade au moment où le 53e reçut l'ordre de mettre à la voile (en avril 1796).

Il s'embarqua seul quelque temps après, et alla rejoindre son régiment au cap de Bonne-Espérance, où il s'était arrêté pour prendre des vivres.

A peine arrivé à Calcutta (en février 1797), il fut désigné pour une expédition que sir James Craig devait diriger contre Manille. Mais des lettres arrivées d'Angleterre presque en même temps firent renoncer à cette expédition. Ainsi le hasard ou de singulières coïncidences mirent obstacle à toutes les combinaisons qui auraient, si elles avaient réussi, éloigné le jeune Wellesley du théâtre où ses talents devaient se développer. Une circonstance plus heureuse encore pour lui fut la nomination de son frère au gouvernement de l'Inde : cet illustre homme d'État débarqua à Calcutta, trois mois après l'arrivée de sir Arthur dans la même ville (î).

A cette époque, la colonie anglaise se trouvait en possession de vastes territoires et commençait à recueillir les avantages d'un système de conquête habilement déguisé sous les noms d'alliance et de protection. Les victoires étonnantes de lord Clive et la défaite de Lally-Tollendal à Pondichéry (2) avaient ruiné complètement l'influence des Français dans

(1) Le 17 mai.

(2) En 1761 .

l'Inde et rebuté les souverains indigènes disposés à reconnaître leur protectorat. Un seul continuait à se montrer ouvertement favorable à la France, c'était Tippoo-Sahib, fils de Haïder-Ali, le sultan usurpateur du Mysore (1).

Cornwallis s'était promis de ruiner la dangereuse autorité de ce prince ; mais ses instructions ne lui permettaient pas de prendre l'offensive (2), et d'ailleurs ses troupes étaient insuffisantes pour soutenir la lutte, dans le cas assez probable où Tippoo-Sahib ferait alliance avec ses voisins. Afin d'écarter ce dernier obstacle, le gouverneur général, exploitante caractère jaloux et la politique mobile des princes indiens, parvint à exciter contre le chef du Mysore une partie des Mahrattes et le soubah duDeccan. Il écarta ensuite l'autre difficulté, en engageant ses nouveaux alliés à solliciter l'appui de l'Angleterre dans une lutte qu'elle seule désirait, et dont les résultats ne pouvaient être que funestes aux indigènes. C'est ainsi que par une politique constamment artificieuse, la Grande-Bretagne parvint à se rendre nécessaire à ceux mêmes qu'elle voulait anéantir, et à faire considérer comme désintéressée, comme généreuse même, une intervention qui devait peu à peu absorber toutes les nationalités de l'Inde.

Les premières opérations de Cornwallis furent loin d'être brillantes, car sans l'arrivée opportune de secours mahrattes, son armée eût été détruite au cœur du Mysore, faute de vi-

(1) Haïder-Ali s'était emparé du gouvernement du Mysore, avec l'appui de la France; son énergie et ses talents militaires l'avaient rendu redoutable a la colonie. Il mourut en 1783. Cinq ans après, Tippoo-Sahib, héritier de ses États et de ses haines furieuses contre les Anglais, envoya une ambassade a Louis XVI pour lui donner l'assurance que ces marchands de Londres seraient chassés de l'Inde si le roi conseillait seulement à lui envoyer 8,000 soldats européens et des officiers pourcommander les troupes mysoriennes. Cette offre, â cause des embarras où se trouvait alors la France, demeura sans effet ; mais l'Angleterre en prit occasion pour seconder le Nizàm, ou soubah du Deccan, et forcer Tippoo-Sahib à signer dans Séringapatam le traité de 1792, dont il sera question plus loin.

(2) L'acte du Parlement du 19 mai 1784, qui créa une chambre de contrôle pour la direction suprême des affaires politiques de l'Inde, proclama solennellement « qu'il était contraire à la « dignité et a l'intérêt delà Grande-Bretagne de faire de nouvelles conquêtes dans Tlndoustan « et qu'il était interdit à la colonie d'entreprendre dépareilles guerres.»

vres et de bêtes de trait. Au commencement de l'année suivante (1792), une nouvelle expédition fut organisée, et mieux conduite cette fois , elle eut pour résultat d'obliger le sultan à signer dans sa capitale un traité qui le dépouillait de la moitié de son empire. L'Angleterre y gagna quelques districts importants, et du même coup elle affermit son autorité sur les possessions du nizâm, ou soubah du Deccan (1). Depuis 55 ans, elle ne suivait pas d'autre politique : semer la division parmi les chefs indiens, faire solliciter son appui par les uns pour écraser les autres, et profiter de la victoire pour étendre ensuite sa suprématie sur les vainqueurs et les vaincus, ses alliés et ses ennemis : politique astucieuse, que le succès, à défaut de la morale, justifiait complètement. Tantôt elle protégeait les Musulmans contre les Indous, et tantôt les Indous contre lesMusulmans. En 1799, nous la verrons défendre les Mahrattes contre le musulman Tippoo, et en 1805, sous le même gouverneur général, écraser les Mahrattes, au nom du peschwah, représentant nominal du grand-mogol (2).

La France, qui avait tout intérêt à prévenir ce funeste développement de la puissance anglaise, ne fit aucune tentative, après la perte de Pondichéry, pour rétablir dans l'Inde son autorité compromise. Le cabinet de Versailles jusque-là ne s'était signalé que par des fautes, et cependant ni les hommes ni les occasions ne lui avaient manqué.

La Bourdonnais, après avoir pris Madras et déployé dans l'île Bourbon les ressources d'un vaste génie, fut rappelé sans motif, enfermé trois ans dans la Bastille, puis déclaré non coupable et renvoyé dans sa famille, où il mourut des suites de sa captivité, pauvre et méconnu! Lally-Tollendal, l'héroïque défenseur de Pondichéry, homme intègre, ferme,

(1) Ces deux titres, nizâm et soubah, ont la même signification. Le soubahdar du Deccan régnait sur la portion de territoire comprise entre la Wurda, la Godavéry et la Kistna.

(2) Les Mahrattes étalent Indous et les Mogols musulmans.

loyal, mais entêté, pour des fautes qui tenaient principalement à son inexpérience de la guerre de l'Inde, fut conduit àl'échafaud comme un vil criminel, un bâillon sur la bouche! Et Bussy, dont le courage et l'habileté avaient assuré à la France la possession du Deccan, se vit placé sous les ordres d'un chef incapable, et forcé d'abandonner sa précieuse conquête.

Dupleix lui-même, l'illustre Dupleix, qui avait eu à sa disposition les trésors de l'Inde, rappelé, calomnié, insulté, mourut dans la misère, au milieu de cette France qui devait à son génie la possession d'un territoire de 35 millions d'habitants !

Une si noire ingratitude, jointe à une si profonde incapacité, devait nécessairement amener la ruine des comptoirs français et provoquer le triomphe de la colonie anglaise, soutenue par l'habile et ferme politique de la Grande-Bretagne. Cependant à l'époque où le comte de Mornington, depuis marquis de Wellesley (1), vint prendre la direction des affaires orientales, de graves dangers menaçaient encore l'avenir de la colonie.

Les finances et l'armée se trouvaient dans une situation fâcheuse, et les souverains indigènes, les uns ouvertement, les autres secrètement hostiles à l'Angleterre, tournaient avec espoir leurs regards vers la France.

Le plus dangereux de tous était incontestablement le sultan du Mysore. Quoique dépouillé d'une partie de ses États, il continuait à se montrer l'ennemi fanatique de la Grande- Bretagne. Dans une de ses lettres, il se permit de dire : « Un Anglais, un chien et un porc sont trois frères de la « même famille (2). » D'une activité sans égale, et dominé par un besoin de réformes que rien ne pouvait calmer, ce prince

(1) Il obtint ce titre au moment de quitter rinde.

(2) Barchou de Penhoen, t. IV, p. 369.

avait une instruction et une intelligence supérieures à celles des autres chefs indiens. Moins remarquable, mais tout aussi orgueilleuxet aussi vindicatif queson père, il adopta pour devise : « Plutôt vivre deux jours tigre que deux siècles agneau. »

Son armée régulière, la plus forte et la mieux disciplinée de toutes celles qui avaient paru jusque-Là en Orient, s'élevait à 76,000 hommes, dont 6,000 de cavalerie et 50,000 d'infanterie, organisés à l'européenne par des officiers français (î).

Cette armée, qui pouvait d'un moment à l'autre être renforcée par les troupes d'une puissance étrangère ou par la coopération de Scindiah, était un danger permanent pour l'Angleterre. Heureusement la colonie, dans cette situation difficile, eut à sa tête un homme capable de diriger les plus vastes entreprises. Doué d'une activité prodigieuse, d'une énergie sans pareille, d'une grande force de caractère et d'une promptitude de résolution en rapport avec l'étendue de ses connaissances, le comte de Mornington semblait formé par la nature pour la direction des affaires orientales. L'expérience a montré qu'en Europe il n'était pas supérieur aux autres hommes d'État de son pays; mais, dans l'Indoustan, il les a tous éclipsés par la vigueur, l'élévation et le succès de sa politique. Il avait plus d'intelligence et plus de probité que lord Clive, plus d'énergie et de résolution que Cornwallis , plus de tact et de loyauté que Warren Hastings. Sa présence, pendant plusieurs années, dans la Chambre de contrôle, sous l'habile direction de lord Melville, lui avait donné une connaissance si parfaite des intérêts de la colonie, qu'à son entrée dans la carrière, il se trouva tout préparé au rôle qu'il devait jouer. Ses premiers jugements sur l'état des possessions anglaises en offrent la

(IJ Maxwell, 1. 1, p. 31.

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plus de probité que lord Clive, plus d'énergie el de résolution que Cornwallis, plus de tact el île loyauté que Warren Hastings. Sa présence, pendant plusieurs années, dans la Cnamore de coniro'fle, sous l'habili direction de lord Melville, lui avait il : urne connaissance si parfaite des intérêts de la colonie, qu'à son entrée dans la carrière, il se trouva tout préparé au rôle qu'il devait jouer. Ses premiers jugements sur l'état des possessions anglaises en offrent la

preuve. Il vit immédiatement que le pouvoir de la mère-patrie dans l'Inde était entièrement fondé sur l'opinion qu'en avaient les indigènes; que 20ou 50, 000 Européens, dispersésaumilieu de 100 millions d'Asiatiques, ne pouvaient se maintenir qu'en fascinant les esprits ; que ce pouvoir moral devait être soutenu par une grande loyauté et une extrême vigueur, et que dès lors le parti le plus sage serait presque toujours le plus audacieux (î). C'est ce qui le décida à rompre en visière à la politique indécise que l'Angleterre avait cherché à faire prévaloir jusqu'alors. Au lieu de suivre Cornwallis et John Shore dans la recherche d'un équilibre impossible entre les divers États de l'Inde (2), il résolut de continuer la politique active de l'illustre comte de Plassey et de Warren Hastings. A l'exemple de ces grands hommes, il crut pouvoir réaliser, pour le compte de l'Angleterre, ce qu'un Français avait proposé, dans l'intérêt de sa patrie, un siècle auparavant : idée féconde et sublime, que la cour de Versailles appela dédaigneusement le rêve de Dupleix ! Cette politique conquérante d'ailleurs était si bien dans les nécessités de la situation, que Cornwallis et John Shore se virent obligés d'y recourir, malgré leur confiance dans le système de neutralité, et que lord Minto, successeur du comte de Mornington, après avoir essayé de suivre les anciens errements , dut changer de système pendant les dernières années de son administration (de 1810 à 1815).

Depuis, tous les gouverneurs qui ont obtenu des résultats marquants, dans l'Inde, ont profité de cette leçon : témoin lord Moira, lord Amherst, lord Aukland, et même lord .Ellenborough, dont l'administration a soulevé cependant de nombreuses et justes critiques. Il n'en fallait pas moins un

(1) ALisoN.t.VU, p. 56 et 57.

(2) Cornwallis voulait fonder le repos de l'Inde sur l'établissement de deux ou trois grandes puissances capables de se faire équilibre. C'est pourquoi il n'avait pas voulu écraser Tippoogahib, qui, dans sa pensée, devait faire contre-poids aux Mahrattcs,

grand courage et un talent hors ligne pour oser, après John Shore, suivre les traces de Clive et de Hastings. Le comte de Mornington était peut-être alors le seul homme capable de mener cette entreprise à bonne fin. « Par sa vigueur et « sa résolution, dit Alison (i), par son courage moral, son « habileté politique et son intelligence des choses militaires, « il fut le premier homme d'État de son pays , même au « temps de Pitt et de Fox. »

Un autre auteur français, M. Barchou de Penhoën, lui rend la même justice : « A l'exception de Dupleix , dit-il , « nul ne vit mieux ni de plus haut les affaires de l'Inde (2). »

Il marcha résolument dans la voie des innovations, et les plus beaux succès ne tardèrent point à justifier son intelligente audace. Tous les services furent régénérés, et la colonie prit un aspect nouveau. Jamais, en si peu de temps, il ne s'était manifesté un pareil changement dans l'administration, dans la conduite des affaires politiques et dans les opérations militaires.

Le comte de Mornington trouva la colonie chancelante , il la laissa consolidée ; — il trouva le service public affaibli par la corruption , il le laissa plein d'énergie ; — il trouva le pouvoir uniquement occupé de défendre ses possessions sur la côte , il le laissa paisiblement assis sur le trône d'Aurungzebe ; — il trouva l'Inde disputée par trois influences et sur le point de devenir indoue, musulmane ou française, et quand il retourna en Europe, on ne se servait plus, pour désigner cette immense contrée, que du nom seul d'Inde anglaise!

Cependant, pour être juste, il faut reconnaître que ces prodigieux résultats n'eussent pas été obtenus dans l'espace de cinq années sans l'utile concours de lord Melville, président de la Chambre de contrôle, ensuite premier lord de

(1) alison, t. vu, p. 57.

(2) Le même, T. V, p. 55.

l'amirauté, et surtout sans les talents militaires de Lake et de sir Arthur Wellesley. Ce dernier fut consulté par le gouverneur dans toutes les circonstances difficiles , et nous avons lieu de croire que ses avis, dictés par un jugement calme et réfléchi, exercèrent une influence considérable. Le comte de Mornington était d'ailleurs exempt de jalousie et de morgue. Nul mieux que lui ne savait encourager et faire valoir ceux qui servaient sous ses ordres (1). Il laissait aux généraux une grande latitude et les couvrait de sa responsabilité, quand il était nécessaire de les soutenir. Ce fut un grand bonheur pour Arthur Wellesley que de débuter sous l'administration d'un tel homme ; et ce fut aussi un événement très-heureux pour la Grande-Bretagne que l'association franche et intime de ces deux rares intelligences, qui contribuèrent si efficacement à établir la suprématie qu'elle a exercée, depuis cette époque, dans les contrées orientales.

Pendant que l'un cherchait à former des alliances politiques et à rendre momentanément impossible la coalition des Mysoriens et des Mahrattes, l'autre préparait en silence le succès des opérations militaires.

Leur premier soin à tous deux fut d'arriver à la destruction des forces auxiliaires françaises d'Hyderabad (2) et de rétablir l'influence de la Grande-Bretagne à la cour du Nizâm.

Il était assez difficile d'atteindre ce but, après l'insuccès des démarches de Cornwallis et de John Shore, et quand le nizâm était encore sous l'impression du dépit qu'il avait éprouvé en voyant les Anglais l'abandonner dans sa guerre contre les Mahrattes. Mais comme il se trouvait alors me-

(t) Barciiou de Penhoen, t. îv, p. 493.

(2) Ces troupes avaient été formées par Raymond, officier français de l'armée de Bussy. A. l'époque où nous sommes arrivés, ce Raymond était mort. Son armée se composait d'un grand nombre d'aventuriers européens commandés par 124 républicains français. Quelques auteurs évaluent la force de cette armée à 20,000 hommes, d'autres à 14,000, d'autres à 11,000.

nacé par ces mêmes ennemis, par le sultan du Mysore et par les Anglais, il se laissa persuader que ce serait diminuer ses dangers d'un tiers que de se jeter dans les bras de la Grande-Bretagne. C'est ainsi que le comte de Mornington parvint à renouer les liens qui avaient existé entre le nizâm et la colonie, dans la guerre de 1791. En vertu d'un traité conclu le 1er septembre 1798, le soubah du Deccan consentit à licencier les troupes auxiliaires françaises et à recevoir en échange un corps de 6,000 Anglais (î). Par ce simple article, l'influence des Français à la cour d'Hyderabad fut renversée , et celle de l'Angleterre à jamais affermie (2).

Les gouverneurs généraux ont depuis lors saisi toutes les occasions pour conclure des traités analogues, et c'est ainsi qu'a pris naissance le système subsidiaire dont Clive jeta les premières bases, par la position de protectorat qu'il prit à l'égard du nawab du Bengale. Ce système, à côté de chaque prince protégé, met un corps de troupes anglaises qu'il doit entretenir et un résident anglais qui exerce les fonctions d'un véritable proconsul. Le souverain n'a plus que le prestige du nom. Il exécute les ordres du gouverneur et parla même en assume la responsabilité aux yeux de ses peuples. Les profits sont pour la Grande-Bretagne, l'impopularité est pour lui. C'est une sorte de paratonnerre sur lequel peut tomber la foudre, sans que la Compagnie en soit atteinte !

Cependant les 14,000 cipayes, sous le commandement des officiers français, ne voulurent point accéder au traité conclu

(1) Les forces auxiliaires de la colonie mises à la disposition du nizâm, par l'ancien traite, ne s'élevaient qu'à 2,000 hommes.

(2) Après la conquête du Mysore, les liens qui rattachaient le nizâm à la colonie furent encore resserrés par un traité d'alliance offensive et défensive, en vertu duquel la colonie augmenta les forces auxiliaires d'Hyderabad de deux régiments d'infanterie et d'un régiment de cavalerie.

par le nizâm. Le comte de Mornington envoya pour les dissoudre les 6,000 hommes de forces auxiliaires qu'il devait fournir à ce prince. Cette petite armée, sous les ordres du colonel Kirkpatrik, atteignit Hyderabad le 10 octobre, se joignit à un corps de cavalerie du nizâm et se présenta le 22 devant le camp des Français. Le plus grand désordre régnait dans ce camp, où la veille une révolte militaire avait éclaté. La voix des chefs était méconnue et leur autorité publiquement outragée. Aussi put-on opérer le désarmement sans effusion de sang, et presque sans opposition. Les soldats allèrent grossir les rangs des cipayes de l'armée coloniale, et les officiers furent envoyés à Calcutta et de là en Angleterre, où on leur permit, quelque temps après, de rentrer en France.

Assuré désormais de l'appui du nizâm, le gouverneur dirigea ses regards vers le Mysore, où la France avait un partisan déclaré et l'Angleterre un ennemi redoutable dans la personne de Tippoo-Sahib.

Ce prince s'était appliqué avec un soin tout particulier à l'organisation de ses troupes, qu'il avait mises sur un bon pied, grâce au concours intelligent de plusieurs officiers français. Joignant à des dispositions naturelles pour le commandement une très-grande activité et quelques connaissances militaires, il s'était fait dans les guerres précédentes une juste réputation de courage et d'habileté. Napoléon, qui avait conçu de bonne heure le projet de ravir aux Anglais leurs possessions orientales, ne se fit pas faute d'entretenir les sentiments hostiles du sultan à l'égard de la compagnie des Indes. A peine entré au Caire, il lui écrivit une lettre ainsi conçue : « On vous a déjà instruit que j'étais arrivé sur les bords de « la mer Rouge, à la tête d'une armée innombrable et invin- « cible, plein du désir de vous affranchir du joug de fer de

« l'Angleterre Je désirerais que vous pussiez

ce envoyer à Suez ou au Caire une personne intelligente et

« revêtue de votre confiance, qui put s'aboucher avec moi. . « . . . . Que le Tout-Puissant augmente votre grandeur et « détruise vos ennemis. » (1).

Le projet de Bonaparte était de porter un corps de troupes sur la côte de Malabar pour soutenir Tippoo-Sahib, et soulever la puissante confédération des Mahrattes qui, déjà, sous l'administration de Warren Hastings, avait donné de sérieuses inquiétudes à l'Angleterre (2).

Il n'y avait pas de temps à perdre. La présence d'un ennemi acharné sur le trône du Mysore était un danger permanent pour la colonie. L'un des hommes les plus capables que l'Inde ait produits, sir John Munro, écrivit, le 7 juin 1798, au comte de Mornington : « Aussi longtemps « que le pouvoir de Tippoo-Sahib existera, nous serons perce pétuellement en danger de perdre tout ce que nous « avons. »

Les relations directes de ce chef avec Bonaparte et le directoire (5) fournissaient d'ailleurs une occasion facile de lui déclarer la guerre. Si le gouverneur général en avait eu les moyens, il l'aurait attaqué sans plus attendre, mais l'état des finances et celui de l'armée s'y opposaient absolument.

Les valeurs de la Compagnie avaient subi une dépréciation énorme, et depuis Hastings on en était aux expédients pour solder les troupes. L'effectif de l'armée coloniale était insuffisant, et c'est à peine si l'on aurait pu réunir 14,000 hommes pour envahir le Mysore. Les places frontières n'avaient plus d'approvisionnements; l'armée manquait de munitions,

(1) Datée du Caire, 7 pluviôse an vu de la république (27 janvier 1799).

(2) Ce plan, tout grandiose qu'il fut, avait des chances de succès et probablement aurait réussi, n'était la faute que commit le directoire en négligeant de se rendre la Porte favorable, et en provoquant au même instant une lutte terrible sur le continent européen par l'invasion de la Suisse, du Piémont, de Rome et de la Toscane.

(3) En juin 1798, il avait envoyé deux ambassadeurs à l'Ile de France pour proposer une alliance offensive et défensive avec la république et demander un supplément de troupes, en vue d'une guerre avec l'Angleterre, guerre dont le sultan annonçait le prochain commencement. Barchou de Peniioen, t. IV, p. 334.

était mal équipée et dépourvue de moyens de transport (i).

Dans une lettre confidentielle au gouverneur, le général Craig disait : « Il est incontestable que depuis quatre ans, « en raison de ces deux choses, le manque de discipline « et le manque de connaissances militaires, le sort de notre « empire de l'Inde ne tient plus qu'à un fil aussi léger que « possible. »

Le comte de Mornington, aidé des conseils de son frère, mit tout en œuvre pour changer cette situation. Son génie inventif créa des ressources financières imprévues ; les places fortes furent approvisionnées ; on forma un corps de volontaires européens, qui exerça dans la suite une grande influence; on perfectionna l'organisation et l'équipement des troupes ; on réunit un train considérable pour le transport du matériel et des bagages; enfin, au bout de six mois, 50,000 hommes en état de combattre se trouvèrent réunis dans la présidence de Madras, et 6,000 sous les ordres du général Stuart, à Bombay.

Sur ces entrefaites, le gouverneur général apprit par des informations secrètes que Scindiah entretenait une correspondance suivie avec Tippoo et les Français, et que la plupart des États mahrattes, travaillés dans le même sens, n'attendaient qu'une occasion favorable pour se déclarer contre l'Angleterre (2). Sachant que le peschwah et Scindiah étaient les rivaux naturels du sultan, Mornington essaya de les engager dans sa cause; mais les chefs mahrattes rejetèrent obstinément ses propositions, et il ne réussit qu'à les empêcher de rien conclure avec Tippoo (3).

(1) Voir les Dépêches du marquis de Wellesley, t. I, p. 191 et 192.

(2) Voir les letlres du coniie de Mornington au général Harris, 23 février 179D, et aux directeurs, 22 avril de la même année.

(3) Scindiah, d'ailleurs, n'était pas en mesure de soutenir Tippoo-Sahib. Ses meilleures troupes, commandées par le général Perron, se trouvaient occupées dans l'intérieur du Hogol, où elles venaient de prendre Delhi et sa citadelle.

Gchwood, 1. 1, p. 8, dit que Mornington, après le licenciement des troupes françaises du

C'était, au reste, pour le moment la seule chose essentielle. A peine l'eut-il obtenue, qu'il écrivit au sultan du Mysore pour lui demander compte de ses mesures hostiles, et notamment de l'envoi d'ambassadeurs à l'Ile de France. Ne recevant aucune réponse, il voulut lui donner une preuve de modération en proposant d'ouvrir une négociation pour arranger les choses à l'amiable. Mais l'artificieux sultan éluda cette proposition (1), ou plutôt chercha à traîner les choses en longueur. Il espérait obtenir des secours de la France, et gagner en attendant le mois de mai, époque de l'année où commence une inondation qui dure jusqu'à la fin de juillet. C'est ce débordement annuel qui fit échouer la première campagne de Cornwallis. Le gouverneur général se rappelait trop bien cette circonstance pour être la dupe du sultan. Il reçut d'ailleurs à cette époque une nouvelle qui donnait la véritable explication de la conduite de ce prince. Dans le moment même où Tipoo-Sahib aurait dû répondre catégoriquement aux propositions du gouverneur, il avait envoyé à Paris le général Du Bue avec deux grands dignitaires mysoriens , pour solliciter du gouvernement français 10 à 15,000 hommes de troupes de ligne, et pour obtenir en même temps l'envoi d'une force navale imposante dans l'Inde (2). Cette ambassade et les tergiversations du sultan engagèrent le comte de Mornington à commencer les hostilité immédiatement ; il avait d'ailleurs intérêt à se hâter, car les préparatifs de l'armée coloniale touchaient à leur fin, tandis que ceux de l'ennemi se poursuivaient encore. D'un autre côté, les princes mahrattes , divisés entre eux, consentaient à rester neutres, et Bonaparte, entravé par

hizâm, conclut un traita de neutralité avec le peschwah, chef nominal de la confédération inahratte.

(1) Voir la lettre de Tippoo au gouverneur général, 9 février 1799 (Dépêches du marquis de IVellesley, t. I, p. 452).

(2) Ces députés étaient partis de Trenquebar au commencement de février.

le désastre d'Aboukir , se trouvait, pour le moment, dans la nécessité de renoncer à ses projets sur l'Inde. C'étaient évidemment toutes circonstances favorables à une levée de boucliers immédiate.

La plupart des troupes coloniales avaient été réunies, dès le mois de novembre 1798, au camp de Wallajahbad et dans la présidence de Madras. Le colonel Wellesley, chargé du commandement provisoire de ces troupes, s'était appliqué avec le plus grand soin à améliorer leur discipline et leur instruction. Aussi, quand le général Harris, au commencement de février, vint se mettre à la tête de l'armée expéditionnaire, fut-il fort étonné de voir les résultats obtenus par sir Arthur en aussi peu de temps (1). Il en témoigna hautement sa satisfaction dans une lettre qu'il adressa au gouverneur général (2).

C'est ainsi que le jeune colonel justifiait d'avance, par des qualités solides et des services éminents, la préférence dont il allait être l'objet en recevant un commandement supérieur à celui de son grade.

L'armée de Carnatique, réunie à Vellore, comptait plus de 20,000 hommes, dont 4,500 Européens et 2,600 cavaliers (s). Elle se mit en marche le 11 février; sept jours après, elle fut rejointe à Killamungalum, par le contingent du nizàm, estimé à 16,000 hommes, parmi lesquels se trouvaient 6,500 Anglais (4). Le général Harris, voulant placer à la tête des forces alliées un homme de confiance, attacha le 55e régi-

(1) En trois mois.

(2) « J'éprouve une grande satisfaction en informant votre seigneurie que la superbe tenue et la parfaite discipline des troupes sous les ordres du colonel Wellesley, leur font beaucoup d'honneur, ainsi qu'à lui. Les dispositions habiles et judicieuses qui ont été prises relativement aux fournitures ouvriront un marché abondant et libre, et inspirerontlaconfiance aux fournisseurs de toute espèce, ces dispositions ne sont pas moins honorables pour le colonel Wellesley qu'avantageuses pour le service publie. C'est donc à bon droit que je lui marque ma haute approbation » Général Harris au gouverneur général, 2 février 1799.

(3) GimwouD, 1. 1, p. 13 et H.

(4) MAXWELL, 1. 1, p. 37.

ment de ligne à l'infanterie nizâme, et donna le commandement supérieur au colonel Wellesley (1).

L'armée de l'Ouest ou de Bombay, forte de 6,400 hommes, dont 1,600 Européens, sous les ordres du général Stuart, devait partir de Cannanore le 21 février pour gagner Sedaseer, position dominant tout le Mysore, et se réunir ensuite à l'armée de Harris, sous les murs de Séringapatam.

Les opérations de ces deux armées étaient appuyées par 4,000 hommes du Carnatique méridional et 5,000 hommes de Baramahl (2).

C'était la plus forte expédition qui, jusqu'à ce jour, eût été entreprise dans l'Inde.

Harris fit son entrée dans le Mysore le 5 mars, et commença ses opérations par l'attaque de quelques forts établis sur la frontière.

Ïippoo-Sahib ne s'attendait pas à une si prompte et si vigoureuse agression.

Il aurait désiré quelques semaines encore pour achever ses préparatifs et s'assurer l'appui de la France ou de Scindiah (3).

Cependant, à l'époque où les hostilités commencèrent, il avait réuni des moyens de défense considérables. La ville de Séringapatam était fortement retranchée, et plus de 50,000 hommes de bonnes troupes occupaient une position centrale en avant de cette ville (4).

(1) Selon Mac Farlanc, p. 7, la cour d'Hyderabad avait exprimé le désir de voir le frère du gouverneur prendre le commandement de ses troupes.

(2) La cavalerie de l'armée expéditionnaire se trouvait sous les ordres de Meer-Alum, ministre du Nizàm.

(3) Scindiah, méconnaissant ses véritables intérêts, au lieude s'allier franchement au sultan, dont la cause devait être la sienne, se leurra de vaines promesses jusqu'au dernier moment. On dit que sa bonne volonté fut paralysée par la rapidité des opérations des Anglais, ou plutôt par l'appât naturel a tous les Mahrattes de chasser de rindostan un prince de race musulmane. Quoi qu'il en soit, s'il y mit de la duplicité, il le paya cher, car sa puissance fut détruite par la défaite de Tippoo-Sauib.— Voir Petit de Baroncourt, p. 499.

(4) Camp de Férfapatnam,

Se voyant attaqué par deux colonnes séparées, Tippoo chercha à rendre leur concentration impossible. L'idée était bonne, mais l'exécution laissa beaucoup à désirer. Au lieu d'écraser l'un des corps avec la masse totale de ses forces et de marcher ensuite contre l'autre, il se porta avec 11,000 hommes (i) seulement au-devant de Stuart, qu'il rencontra le 6 mars à Sedaseer, un peu au delà des frontières de la présidence de Bombay.

La droite des troupes coloniales , forte de 2,000 hommes (2), sous les ordres du colonel Montresor, se trouvait séparée de la gauche par un épais fourré (deep-jungle), qui empêcha Stuart de venir à son secours dans le premier moment de l'attaque. Pendant cinq heures, elle résista seule aux charges de l'infanterie mysorienne ; puis elle fut relevée par des troupes fraîches, qui obligèrent le sultan à battre en retraite avec une perte de 1,500 hommes. L'armée de Bombay n'eut que 143 blessés et tués (3).

A la suite de ce désastre, Tippoo-Sahib se retira dans son camp de Périapatnam, qu'il leva le 11 février pour aller tenter le sort des armes à Mallavelly.

Sur ces entrefaites, l'armée de Harris s'avançait lentement et péniblement, à cause de l'énorme bagage qu'elle traînait à sa suite (4) et de la maladie que contractaient les bœufs en quittant les côtes pour entrer dans l'intérieur du pays. Elle perdit un grand nombre d'animaux de trait, et dut faire halte presque tous les deux jours, pour rafraîchir les équipages et remettre le convoi en ordre de marche.

(1) SHERER, t. I, p. 21.

(21 GURWOOD, t. t, p. 21.

(3) D'après Maxwell, Sherer et Barchou de Fenhoën.

(4) Vn premier convoi marchait avec l'armée; il se composait de 200 éle'pîiants chargés d'argent et de 10,000 bœufs chargés de riz. Un second convoi devait suivre quinze jours après- Malgré cela, on dut recourir a la secte des Br'njarries ou Lambadis, qui fait sur une grande échelle le commerce des grains et crée des ressources où nul ne suppose qu'il en existe.

Déjà le 16 mars (11 jours après le passage de la frontière mysorienne) « la perte de la poudre, des munitions et des approvisionnements était assez considérable pour exciter quelque alarme. » Heureusement Tippoo-Sahib, qui aurait pu en manœuvrant avec habileté faire éprouver de grands dommages à l'armée anglaise, se contenta de la harceler de loin par des tirailleurs, ce qui lui permit d'avancer vers Séringapatam, sans courir de dangers.

Le 27, Harris rencontra les troupes du sultan à dix lieues de la capitale, sur une rangée de hauteurs, au delà de la petite ville de Mallavelly. 11 prit immédiatement ses mesures pour les attaquer.

Le colonel Wellesley commandait la division de gauche ; le général Floyd la cavalerie au centre, et le général Harris l'aile droite. Le 25e dragons et un régiment de cavalerie indigène tenaient en échec un corps de cavalerie mysorienne établi sur la droite des Anglais (î).

Il fallut beaucoup de temps pour former la ligne de bataille, à cause de l'épuisement des bœufs qui traînaient l'artillerie. Tippoo-Sahib profita de cette circonstance pour jeter son infanterie sur la division de Wellesley, qu'un large intervalle séparait encore du centre. Au même instant, un corps nombreux de cavalerie attaqua l'aile droite, commandée par le général en chef. Sur l'un et l'autre point, les agresseurs furent mis en déroute.

L'intention de Harris était d'attaquer par la droite ; Wellesley au contraire jugea d'après l'état des forces ennemies, qu'une attaque par la gauche aurait plus de chances de succès. Il fit part de cette remarque au général en chef; et comme s'il eût été certain de son approbation, il donna immédiatement à la division qu'il commandait l'ordre de se porter en avant par

(1) Général Harris : lettre datée Séringapatam, 5 avril 1799.

échelons. Ce corps, après plusieurs attaques, soutenues avec une rare fermeté, dirigea un feu si meurtrier sur l'ennemi qu'il l'obligea à battre en retraite. Floyd saisit fort à propos ce moment pour décider la victoire par une charge vigoureuse. Ses dragons exterminèrent un grand nombre de Mysoriens, et poursuivirent pendant quelque temps leurs bataillons dispersés. Harris aurait pu tirer de cette victoire un meilleur parti, si le déplorable état de ses équipages lui eût permis de suivre promptement les traces du sultan.

L'armée battue se replia sur Séringapatam , laissant 2,000 morts et blessés en arrière. Les pertes des Anglais ne s'élevèrent qu'à 500 hommes (î).

Harris arriva le 5 avril devant la capitale du Mysore. Il fut rejoint le 14 au soir par Stuart. Son armée comptait alors 55,000 combattants, 100 pièces d'artillerie et plus de 120,000 hommes non combattants (2). Les difficultés du siège étaient considérables : depuis le mois de juin jusqu'au mois de décembre, il devenait même impossible d'aborder la ville d'aucun côté (5).

La garnison était composée de 22,000 soldats d'élite et les remparts défendus par 240 pièces de canon (4).

L'attaque fut dirigée sur l'angle nord-ouest de la place. La direction de la Çavery, très-large sur ce point, mais guéable, dans la saison où l'on se trouvait alors, permit d'embrasser

(1) Général Harris : dépêches du 5 avril 1799. Gurwood, Desp.,t. I, p. 513 (premièreédition), Barchou de Penlioën évalue le nombre des Anglais lues et blessés à 69, et Maxwell à 72, dont 6 manquants. Il doit y avoir erreur dans ces chiffres.

(ï, D'après alison, t. VU, p. 63, la proportion de ces derniers était ordinairement dans les armées asiatiques de quatre hommes pour un soldat combattant.

Barchou dePenhokn, t. IV, p. 501. Le comte île Biornstierna et M. de Warren confirment ce renseignement. v

(3) Pfote de Wellincton, sur l'importance de Séringapatam, rédigée en 1801.

(4) Eaird's Life, 1. 1, 199, 201.

Wellington, Despaches, 1. 1, p. 697, 698 (première édition). Il résulte des documents publiés par le colonel Gurwood, t. 1, p. 34 et 35, que le 4 mai, l'armée de Tippoo-Sahib était forte de 48000 hommes, cleelle de Harris, de 35,700, dont 27,000 nationaux. De la première, 22,OQ0seu- Jenient prirent part au siège, et de la seconde, 20,000.

concentriquement le saillant attaqué et d'enfiler la grande courtine qui longeait le rivage.

Tippoo-Sahib avait établi en avant de la place une ligne de défense composée de postes retranchés ; le sommet de cette ligne, dont la longueur totale était de 2 milles environ, se trouvait appuyé à un bas-fond boisé, voisin de la rivière, et connu sous le nom de Pettali du sultan. Ce bas-fond, qui formait avec un village en ruines la clef de la position, entravait les manœuvres de l'assiégeant; en conséquence, Wellesley et le colonel Shaw reçurent l'ordre de diriger, dans la nuit du 5 au 6, une attaque combinée sur ces deux postes. L'attaque de Shaw réussit ; l'autre échoua complètement.

On prétend que sir Arthur trompé par l'obscurité choisit mal son point d'attaque; d'autres disent que les dispositions générales furent mauvaises, et que Harris seul doit être responsable de l'échec; quoi qu'il en soit, les troupes de Wellesley, accueillies par un feu terrible sur le sommet de la hauteur, se replièrent en désordre. Douze grenadiers du 33e ayant perdu leur chemin, tombèrent entre les mains des assiégés et furent conduits devant le sultan, qui ordonna de les faire mourir en leur enfonçant des clous dans le crâne. Wellesley reçut une légère contusion au genou et pensa tomber lui-même au pouvoir de l'ennemi après avoir erré plusieurs heures dans les ténèbres à la recherche du camp. Son premier soin fut d'aller rendre compte de sa mésaventure au général Harris, qui attendait avec impatience de ses nouvelles. Le jeune colonel parut un moment agité ; mais cette émotion ne dut pas être forte, car à peine le général se fût-il retiré dans un autre compartiment de la tente, que sir Arthur s'accouda sur la table et s'endormit profondément (î).

Harris reconnut probablement qu'il avait eu tort de faire

(1) Ce fait fut raconté à l'auteur de Tivelve years Military adventures. 1802-1814. 2 vol. 1829, par le lieutenant-colonel Mackensle, ingénieur attaché à la division de Wellesley a.

une attaque de cette importance la nuit et avec aussi peu de monde, car le lendemain matin il ordonna une nouvelle tentative avec des forces plus considérables. Wellesley attaqua le centre formé par le Pettali (1), le colonel Wallace la droite, et le colonel Shaw la gauche de la ligne. Un plein succès couronna cette entreprise : tous les postes extérieurs furent évacués, et la défense, à partir de ce moment, se concentra dans la ville.

En tête de la volumineuse correspondance de Wellington se trouve une lettre qui permet de supposer que sir Arthur eut des doutes sur l'attaque du 5, dont il aurait voulu faire changer les dispositions. Cette lettre montre en même temps que le jeune colonel avait acquis le droit de correspondre en termes familiers avec le commandant en chef; elle est ainsi conçue:

Du camp, le 5 avril 1799.

« Mon cher monsieur, je ne sais pas où vous désirez que « le poste soit établi ; je vous serais bien reconnaissant « si vous vouliez me faire la faveur de venir me trouver « cet après-midi devant nos rangs, et de m'indiquer le lieu. « En même temps, je donnerai à mes bataillons l'ordre de « se tenir prêts.

« Je viens de jeter un coup d'œil sur le fourré (topé) et il « me semble que si vous étiez en possession du bord de la

Séringapatam. On le trouve confirmé dans hook.'S, Life of Baird, 1. 1, p. 393. (Cité par Alison) . Il parait au surplus que Harris ne conserva aucune mauvaise impression de cet événement, puisqu'on lit dans son journal, à propos de l'insuccès de l'attaque de Wellesley :«l'as étonnant : les attaques de nuit échouent souvent. »— Voir GunwoOD, t. I, p. 24.

(1) Hook prétend que le général Ilarris chargea Baird de cette attaque. Il allait être obéi, dit-il, quand se ravisant tout à coup, il émit l'opinion « qu'il serait convenable de céder cet honneur â Wellesley, qui avait une revanche à prendre. Baird, en vrai gentilhomme, descendit de cheval et laissa partir son camarade.» Le colonel Gurwood toutefois rejette cette version et la trouve plus qu'invraisemblable. Elle n'est confirmée en effet, ni par les lettres de Wellington, ni par celles de Baird et de ilarris.

« rivière (Bank of nullali), vous auriez la hauteur, par une « conséquence nécessaire, cette dernière n'étant que la « queue du premier. Toutefois, vous êtes le meilleur juge et a je serai prêt. »

Mac Farlane (1) prétend que le général Harris ne jugea pas à propos de changer son plan. Quoi qu'il en soit, l'attaque se fit comme nous l'avons décrite.

Dès que le sultan eut abandonné ses postes extérieurs, les travaux avancèrent rapidement.

Le colonel Wellesley fut nommé directeur des tranchées.

En cette qualité, il repoussa plusieurs sorties vigoureuses de l'infanterie et de la cavalerie mysorienne.

Dans la journée du 12, les premières batteries ouvrirent le feu contre la place, mais elles ne produisirent qu'un médiocre effet, à cause de l'éloignement des pièces. On n'avait aucun doute cependant sur le succès final, quand le 20, Tippoo-Sahib essaya d'entamer une négociation avec le général Harris, qui répondit à cette ouverture le 22, par l'envoi d'un projet de traité.

Le sultan, après six jours de réflexion, demanda un échange d'ambassadeurs pour négocier; mais Harris voyant que Tippoo ne cherchait qu'à gagner du temps par cette proposition , n'y donna aucune suite , et reprit le siège avec une nouvelle vigueur.

Le 50 avril, les batteries de brèche ouvrirent le feu sur un des bastions de la place : la courtine à droite de ce bastion était déjà en partie rasée. Le 2 mai, un vaste magasin contenant de la poudre et des fusées fit explosion et causa de grands dommages à la défense. Le surlendemain, on réunit, dans les tranchées, 2,500 soldats européens et 1,800 indigènes pour donner l'assaut.

Il) Page 8.

Le général Baird, chargé de la conduite de ces troupes, choisit l'instant de la plus grande chaleur, pendant laquelle les Asiatiques ont l'habitude de se livrer au repos. A une heure de relevée, il se présenta devant ses soldats et leur dit avec sa simplicité ordinaire : « Mes braves compagnons, « suivez-moi, et montrez-vous dignes du nom de soldats « anglais (1)... » Puis, l'épée à la main, il sortit le premier des tranchées et se dirigea vers la brèche. L'ennemi cependant avait été prévenu et se trouvait à son poste; il dirigea un feu très-vif sur les assaillants; mais la marche des colonnes n'en fut guère ralentie; avec l'homme qui était à leur tête, il n'y avait pas d'hésitation à craindre. Le passage du lit rocailleux de la rivière, du glacis et du fossé, et l'ascension des brèches de la fausse braie et du rempart capital se firent, dit le général Harris, « de la manière la plus brillante » (in the most gallant manner) (2).

Les assiégés se défendirent avec la plus grande énergie; le sultan lui-même se plaça derrière une traverse voisine de la brèche, où il fit le coup de feu comme un simple tirailleur.

Quand les troupes assaillantes arrivèrent au sommet de la rampe, un obstacle imprévu les obligea de s'arrêter tout court. C'était un large fossé rempli d'eau qui séparait les remparts des murs de la ville. Déjà Baird songeait à se retirer, quand il avisa près de la brèche un échafaudage ayant servi à la réparation du mur (3).

Enlever cet échafaudage, le mettre en travers du fossé et le franchir, fut l'affaire d'un instant.

Aussitôt que les assaillants eurent réuni toutes leurs

(1) Alison, t. VU, p. 65, d'après Ba/rd's Life.

(2) Ilarrisà lord Mornington, 7 mai 1799.

(3) C'est la version Ue Hook et de Maxwell. Sherer dit que Baird profita d'une étroite bande de terre, laissée dans le fossé pour le passage des ouvriers.

forces de l'autre côté, ils se formèrent sur deux colonnes et pénétrèrent dans la ville, où les Asiatiques continuaient à se défendre avec la plus grande énergie. Un combat sanglant fut livré autour de la mosquée, toute remplie de musulmans fanatiques, qui s'y étaient retirés comme dans une enceinte inexpugnable.

Le gros des troupes cependant avait assailli le palais du sultan dont elles allaient s'emparer, quand Baird, pour éviter des pertes inutiles, donna l'ordre de cesser le feu et envoya le major Allan sommer les défenseurs de se rendre. Us hésitèrent un moment, ne sachant pas ce qu'était devenu le chef de l'État; mais quand un des serviteurs de ce prince eut annoncé qu'il l'avait vu tomber mort à l'entrée de la ville, les portes du palais s'ouvrirent incontinent. On trouva dans l'une des salles les deux jeunes fils de Tippoo-Sahib, que le général Baird accueillit avec bonté, malgré la colère qu'il ressentit en apprenant dans ce moment même la cruauté de leur père à l'égard des douze prisonniers anglais.

Le château pris, on alla immédiatement à la recherche du sultan, que l'on découvrit parmi les cadavres amoncelés devant l'une des portes de la ville. Il avait les yeux ouverts, et la fureur du combat avait laissé une telle vie empreinte dans ses traits, que, sous le voile de sang qui les couvrait, il paraissait vivant encore. Pendant quelques instants, on y fut trompé (1).

Tippoo-Sahib était mort dignement, les armes à la main, au milieu de ses soldats et sur le seuil de son palais. On raconte que, descendu dans le fossé pendant l'assaut, il combattit avec une rage telle, qu'une de ses anciennes blessures à la jambe se rouvrit, et que ne pouvant plus se sou-

(1) Xavier Raymond, p. 520.

tenir, il avait demandé un cheval pour continuer la lutte. Ce fut seulement quand la plupart des siens eurent péri ou battu en retraite, qu'il songea à rentrer dans la place. Mais entre la première et la seconde enceinte, une balle l'atteignit au côté droit. Un détachement anglais occupait déjà l'issue intérieure du passage où se ruaient une foule de fuyards; pris dans cette cohue, qu'il cherche en vain à percer, et que le feu du dedans refoule sur le feu du dehors, Tippoo reçoit une seconde blessure; son cheval, atteint en même temps, se cabre et se renverse sur lui. Relevé par quelques serviteurs fidèles qui le placent sur un palanquin , il est renversé de nouveau par les ondulations de la foule et, cette fois, demeure sous les pieds des vivants et les débris des morts. Ce fut là que deux soldats anglais l'aperçurent. Tenté par la richesse de son baudrier, l'un d'eux veut s'approprier ce butin ; le mourant fait un dernier effort , se relève à demi , et porte au soldat un coup de sabre qui le blesse au genou; l'agresseur furieux, appuie son mousquet sur la tempe du sultan et lui fait sauter la cervelle (1)....

Ainsi tomba le rival le plus à craindre et l'ennemi le plus acharné de la domination anglaise dans l'Inde (2).

Quand la place se rendit, le général Harris était sur le point de manquer de vivres. Il lui en restait à peine pour aller jusqu'au 6, et un convoi annoncé depuis longtemps déjà n'était attendu que le 13 (3).

(1) Voir le récit du major Allan lui-même, donné parle colonel Beatson dans ses Narrative of thc opérations of te army under lieutenant gênerai Harris and of the siège of Seringapatam.

(2) Le siège, terminé par ce fait glorieux, coûta aux alliés, d'après les rapports officiels. 322 morts et 1,087 blessés (122 hommes étaient manquants). On évalue k 8,000 hommes les pertes des assiégés.

(3) Barchou de Penhoen, t. IV, p. 367.

Malcolm raconte qu'ayant salué, le jour de l'assaut, le vieux général Harris du titre de vainqueur de Scringspatam, celui-ci répondit : « Ce n'est pas le moment de faire des compliments, nous avons un sérieux ouvrage sur les bras. Ne voyez-vous pas que cette sentinelle anglaise, de faction devant ma tente, est si faible par manque de nourriture qu'un cipaye pourrait la renverser. Nous devons prendre le fort ou périr dans l'entreprise. »

Si le général en chef avait donné l'assaut pendant la nuit (comme pour le Pettah du sultan), ou si Tippoo-Sahib, au lieu de faire le coup de feu, avait agi en véritable général, il est probable que l'expédition n'aurait pas réussi. Mais fort heureusement pour Harris, l'esprit du sultan était à cette époque sujet à d'étranges dérangements. L'auteur de YAsiatic register prétend même que ses facultés mentales étaient complètement annihilées, et M. Barchou de Penhoën constate (i), à l'appui de cette version, que, dans la dernière période du siège, Tippoo consulta fréquemment les astrologues, et buvait de l'eau dans un vase de marbre noir pour conjurer l'adversité.

On trouva dans les archives du sultan des preuves manifestes de sa trahison. Il avait écrit à la république française : « Si vous voulez m'aider, sous peu il n'y aura plus un An- « glais dans l'Inde.... Les ressorts que je fais agir met- « tront en mouvement tout le pays. »

On découvrit également les procès -verbaux d'un club républicain fondé à Séringapatam par quelques démocrates français, à la tête desquels se trouvait un ancien corsaire, du nom de Repaud.

En face du palais du plus grand despote de l'Orient, on avait juré haine à tous les souverains, le ciloijen Tippoo excepté, et le bonnet rouge avait été élevé sur une perche, dans une ville asiatique habitée par des esclaves (2)!

La possession de Séringapatam assurait à la colonie un excellent point d'appui, en cas d'expédition dans le Malabar et le Cannara.

On trouva dans cette place tous les trésors et toutes les ressources militaires du sultan : un arsenal et une fonderie,

(1) T. VI, page 357.

(2) Yoir WOOD : Repiew , origin,frogress and resuit of Ihelate décisive warin Mysore , Loncjon, 1800,

451 canons en bronze, 478 en fer (i), 520,000 livres de pondre, 424,000 boulets, etc.

M. Gordon estime la valeur de l'argent, des bijoux, des objets de luxe, des éléphants, des chevaux et des chameaux, pris dans la capitale du Mysore, à 45,580,350 pagodes (star pagodas); et cependant d'immenses richesses avaient été livrées au pillage. Longtemps après le siège, dit Price, on voyait encore des soldats vendre dans les bazars, pour une bouteille d'eau de vie, les perles les plus précieuses.

La nouvelle de cette conquête arriva en Angleterre presqu'en même temps que celle de la levée du siège de Saint- Jean d'Acre.

Toutes les craintes que l'expédition d'Egypte avait fait naître s'évanouirent donc à la fois. L'empire de l'Inde était assuré par la soumission complète du Deccan et du Mysore, et la colonie se trouvait désormais en position d'étendre son influence sur tous les autres états de la Péninsule.

Le lendemain de l'assaut de Séringapatam , sir Arthur Wellesley fut nommé par le général Harris gouverneur de la place, choix convenable sous tous les rapports, mais dont le général Baird eut le droit de se plaindre, lui qui avait tant contribuéau succès de l'entreprise (2), et qui s'était déjà réjoui à l'idée de commander dans la ville où le général Matthews avait été empoisonné par ordre du sultan, où lui-même avait été retenu trois années , sous la menace d'un sort pareil.

(1) Alison prétend que dans ces nombres n'étalent pas comprises 287 bouches à feu, eh batterie sur les remparts.

(2) Hook attribue la nomination de Wellesley au désir de faire un acte agréable au gouverneur. Il est certain que Baird se plaignit de cette nomination comme il s'était plaint de ce qu'on eût donné à sir Arthur le commandement des troupes du nlzAm. Mais il retira dans la suite sa lettre, et exprima ses regrets de ravoir écrite.— Voir Gurwood 1. 1, p. 39 Au surplus, c'est à la demande même de Baird que Wellesley, en qualité de plus ancien colonel, avait pris le commandement de ia place, dans la matinéedu 5. —Voir GuttWOOD, t. [, p. 36.

Les amis de Baird ne laissèrent pas d'insinuer que la nomination du colonel Wellesley était l'œuvre du gouverneur général ; mais dès que celui-ci fut informé des propos qui se tenaient, il écrivit au général Harris (le 7 juillet 1799) :

« Vous savez si je vous ai jamais recommandé mon « frère, et si ce serait m'obliger que de lui donner des « fonctions au détriment du service public!... Mon opi- « nion, ou plutôt la connaissance et l'expérience que j'ai de « sa discrétion, de son jugement, de son caractère et de son « intégrité sont tels, que si vous ne l'aviez pas établi à Sé- « ringapatam, je l'aurais fait de mon autorité, parce que je « le crois, sous tous les rapports, le plus apte à ce service. »

Le résultat a pleinement confirmé cette opinion et justifié le choix intelligent de Harris.

A peine nommé, le colonel Wellesley déploya une énergie et une fermeté extraordinaires pour mettre un terme au pillage et rétablir l'ordre. Le 5 à midi et demi, il écrivit au général Harris : « Je désire que vous envoyiez ici le prévôt et le « mettiez sous mes ordres. Jusqu'à ce qu'on ait pendu quelce ques-uns des pillards, il est inutile de songer à arrêter le « pillage. » Le 6, il fit le rapport suivant : « Le pillage est « fini; les feux sont tous éteints et les habitants sont rentrés « chez eux. Je m'occupe maintenant à ensevelir les morts. »

Grâce à cette énergie et aux efforts intelligents du jeune colonel pour ramener le calme et la sécurité, les fuyards rentrèrent en ville, et les affaires reprirent leur cours habituel. Trois jours après l'assaut, les boutiques et les bazars étaient ouverts et fréquentés comme aux époques les plus florissantes de la dynastie mysorienne.

Wellesley fit enterrer Tippoo-Sahib à côté de son père Haïder-Ali, avec les honneurs dus à un souverain et à un brave soldat. L'Angleterre assura un sort magnifique aux membres de sa famille et aux principaux fonctionnaires qui l'avaient servi ; elle récompensa la fidélité du nizâm et du

— Al —

peschwah par des accroissements de territoire, puis elle rétablit sur le trône du Mysore l'héritier des radjahs dépossédés par Haïder-Ali (1).

La cour des directeurs fit distribuer une partie des trésors nouvellement acquis aux principaux agents dont elle voulait récompenser le zèle. Ace titre, une somme de 100,000 livres sterlings fut offerte à lord Mornington, qui la refusa tant en son nom qu'au nom de sa famille, dans une lettre qui lui fera éternellement honneur (2).

L'héritier des radjahs, affranchi par l'Angleterre de la condition misérable où Tippoo-Sahib l'avait réduit avec tous les siens, transféra le siège de son gouvernement dans la vieille cité de Mysore.

Il convenait, sous tous les rapports, à la colonie de placer sur le trône de ses ancêtres ce jeune prince encore enfant, et de rehausser, par le prestige de l'autorité légitime, le pouvoir réel et solide qu'elle exerçait sur ses États. Le véritable chef de Mysore était le colonel Wellesley, nommé par le comte de Mornington gouverneur de la partie des états du sultan que la Grande-Bretagne s'était réservée dans le partage (s).

L'attention de Wellesley se porta tout d'abord sur les

(1) L'Angleterre, qui s'était engagée à partager les États du sultan avec ses alliés, en raison de l'appui qu'elle en avait reçu, offrit une portion de territoire au peschwah, mais a des conditions que celui-ci, influencé alors par Scindiah, crut devoir rejeter. Cette portion fut en conséquence répartie entre la colonie et le nizâm- Il est probable que c'est afin de ne pas augmenter trop la part de ce dernier, et pour rester fidèle au principe divide et impera que le gouverneur général constitua en Etat indépendant une fraction importante de l'empire de Tippoo-Sahib. L'Angleterre obtenait ainsi la part du lion : elle garda pour elle les districts de Coïmbatour et de Daraporam, les forteresses dominant les passages des montagnes qui séparent le Carnalique du Mysore, l'île et la forteresse de SéringapaTam ; et d'un autre côté, elle mit tant d'entraves à l'autorité du nouveau radjah, enfant de cinq à six ans, qu'elle put se regarder comme maîtresse absolue de ses États.

(2) Lord Wellesley à Henri Dundas, 29 avril 1800. Desp., t. II, p. 262, 263.

(3) En même temps que Wellesley reçut sa nomination, le général Harrisdutretourner à la présidence ; cette nomination fut officiellement annoncée le 11 septembre: elle donnait à sir Arthur, outre le commandement des troupes, une grande autorité sur les affaires civiles. L'extrait suivant d'une lettre, écrite le 5 décembre 1804, par le major Wilks (résident du Mysore) au gouverneur de Fort-Saint-George, montre de quelle manière Wellesley s'acquitta de ses devoirs. «■ The cordial and efficient support affordered by the bon : major-general Wcl-

moyens de pacifier et de défendre le nouveau territoire. « Il « est impossible, écrivit-il à lord Clive (1), d'obtenir ces résul- « tats avec le système de faibles garnisons éparses ,. d'après « lequel nous avons procédé jusqu'à présent ; ce système doit « être changé. Ni le nouveau territoire ni l'ancien ne peuvent « être tenus en respect par des troupes dispersées dans des « forts qu'elles ne sauraient abandonner sans danger. Le « système que je recommanderais consisterait à ne mettre de « garnisons que dans les postes qui nous sont indispensables, « et à garder toujours en campagne deux ou trois régiments « européens, toute la cavalerie et un corps d'infanterie indice gène aussi considérable que possible. »

Wellesley, en cherchant à faire prévaloir cette opinion, montra dès lors qu'il avait des idées plus justes sur l'occupation militaire des Indes, que n'en eurent la plupart des chefs qui le précédèrent. Mais ce qu'on doit admirer surtout en lui, c'est la facilité avec laquelle il se mit à la hauteur des fonctions administratives et politiques dont le gouverneur l'avait chargé.

La volumineuse correspondance qu'il a laissée prouve que les intérêts locaux et les moindres détails du gouvernement civil occupaient son attention à l'égal des choses militaires, et qu'il avait une aptitude aussi remarquable pour les unes que pour les autres. Le pouvoir discrétionnaire dont il fut investi lui donna le moyen d'acquérir promptement une expérience qui développa et mûrit ses dispositions naturelles pour l'organisation civile et le commandement militaire. Son esprit ferme et conciliant , sa justice, sa bonté, son respect pour les usages établis et les objets consacrés par le culte

» lesley to the government of Mysore, on ail occasions, even during his absence, has not « only preventeei iuconvenience but lias perliaps been esscntial to tbe prosperUy of the « country. »

(1) Gouverneur de Madras.

musulman , lui attirèrent l'estime et la confiance des populations.

Le fait suivant montre dans quel esprit les affaires du gouvernement étaient conduites. Wellesley avait établi sa résidence dans le palais de Dowlat, sur l'un des murs duquel se trouvaient peints différents épisodes de la défaite du colonel Baily. Quoique ces peintures lui rappelassent à la fois un cruel échec essuyé par les armées britanniques et les tortures horribles que le sultan avait infligées à de braves officiers, faits prisonniers dans cette circonstance, il voulut qu'on les respectât, et il fit même réparer l'une d'elles à ses frais (1).

Le gouverneur général témoigna hautement sa satisfaction pour cette politique généreuse et libérale. Dans une de ses lettres, datée du 6 juin 1800, il écrivit à sir Arthur : « Votre « conduite dans le Mysore a assuré votre position et votre « avancement pour le reste de votre vie. »

Ce fut en qualité de gouverneur et de commandant en chef de l'armée d'occupation que Wellesley réprima avec tant de succès une révolte suscitée par d'HoondiahWaugh. Cet avanturier mahratte, enchaîné par Tippoo-Sahib, pour actes de brigandage exercés dans le Mysore, avait été relâché, ainsi que les autres prisonniers, après l'assaut de Seringapatam. Actif et remuant , comme tous les chefs de parti , il se trouva bientôt à la tête d'une de ces armées nomades qui, dans l'Inde, parviennent quelquefois à renverser les plus grands États. Le noyau de cette horde se composait des restes dispersés de l'armée de Tippoo et des soldats licenciés de toutes les ar-

(l) Maxwell, t.!, p. 92.

mées indigènes, que la colonie avait refusé de maintenir dans les États nouvellement soumis.

Après avoir pillé la riche province de Bednore, d'Hoondiah avait été battu, en plusieurs rencontres, par les colonels Stevenson etDalrymple, et forcé, en dernier lieu, de se réfugier dans un État de la confédération mahratte, où les Anglais n'avaient pas le droit de le suivre. Mais à peine eut-il mis le pied sur ce territoire neutre , qu'un détachement de l'armée du peschwah se jeta sur son camp et le mit en déroute.

L'année suivante, d'Hoondiah recruta de nouveaux aventuriers, s'empara de quelques forteresses et arbora hautement le drapeau de la révolte. Déjà plus de 40,000 Brinjarries, attirés par l'appât du butin, s'étaient déclarés pour lui. Cet exemple pouvait devenir contagieux, dans un pays où il est toujours facile de provoquer des soulèvements. Wellesley demanda en conséquence (le 29 mai), à son frère, l'autorisation de poursuivre d'Hoondiah avec des forces considérables, jusque sur le territoire mahratte.

Le comte de Mornington ayant accepté cette proposition , toutes les troupes disponibles du Mysore furent réunies sur le Toombudra. Il fallut assez de temps pour mettre ces troupes en état de franchir la rivière et de commencer les hostilités , car ce n'était pas une opération facile que d'atteindre et de débusquer de leurs fortes positions des bandes si nombreuses de pillards , ne reculant devant aucun obstacle, ayant une connaissance parfaite du pays, se déplaçant avec une extrême rapidité et faisant usage de tous les moyens que les droits de la guerre interdisent aux armées des peuples civilisés. Au moment de commencer cette opération avec des chances si peu assurées , tant de fatigues et de misères en perspective , un Indien vint offrir à Wellesley de terminer la guerre par un coup de poignard. Il rejeta noblement cette offre. « Promettre, » dit-il par une proclamation, «une récompense publique, pour la tête d'un homme,

« ou conclure un engagement secret pour s'en défaire, sont « deux choses différentes : un officier, à la tète d'un corps de « troupes, peut, à mon sens, faire l'une de ces choses, mais « il doit s'abstenir de l'autre (1). »

Cependant d'Hoondiah marchait rapidement dans la voie où Haïder-Ali avait trouvé le pouvoir et la fortune. Ses adhérents augmentaient chaque jour, et un succès récent (2), obtenu sur un corps de cavalerie mahratte, avait exalté le moral de son armée à un point extraordinaire. Il s'appelait le roi du monde et se croyait assez puissant pour chasser les Anglais de l'Inde.

Mais Wellesley , avec un corps d'infanterie légère, deux régiments de dragons anglais et deux régiments de dragons indigènes, allait arrêter dans son essor cette insolente majesté. Il quitta les bords de la Toombudra, le 26 juin, et, le lendemain, enleva le fort de Bednore, dont la garnison, estimée à 500 hommes, fut presque tout entière passée au fil de l'épée (3) ; Hoondgul (4), Dummul (5) et autres points fortifiés furent pris de la même manière.

Chemin faisant, l'armée anglaise rallia quelques petits corps mahrattes qui avaient eu cruellement à souffrir de la conduite des brigands. L'armée de d'Hoondiah, au contraire, s'affaiblit tous les jours par l'effet de la désertion et des fatigues. Quoique poursuivie dans trois directions différentes, par la colonne du général en chef, par celle du colonel Stevenson et par celle du colonel Bowser, elle n'avait pas encore pu être atteinte.

Wellesley, cependant, marchait avec une rapidité extrême,

(î) Au lieutenant colonel Close : 8 juillet 1800. Lettre écrite du camp situé sur la rive droite de la WerdaU.

(2) Ce succès avait été remporté le 30 juin 1800 sur Goklah, chef mahratte, qui perdit la vie dans le combat.

(3) Lettre du 28 juin au licuLcuaii t-colonel Close.

(4) Prise le 14 juillet.

(5) Prise le 26 juillet.

et dont on n'avait pas eu d'exemple jusque-là dans l'Inde. Ses troupes faisaient souvent 25 à 30 milles par jour, sous un soleil brûlant et dans une contrée de plaines arides et sablonneuses. Mais l'ennemi se retirait avec non moins d'agilité à son approche, et semblait vouloir traîner la guerre en longueur. Pour éviter les effets de cette dangereuse tactique, sir Arthur chercha à surprendre d'Hoondiah, en profitant de toutes les ressources du terrain.

Le 29 juillet , on l'informa que la principale division de l'ennemi était à Manowly, petit fort sur la Malpoorba. Il seporta aussitôt de ce côté avec sa cavalerie et, le lendemain 30, se jeta à l'improviste sur les brigands, qu'il culbuta dans la rivière.

Il y avait là 5,000 hommes environ (î), commandés par un des lieutenants de d'Hoondiah. Un éléphant , plusieurs chameaux, des femmes et des enfants tombèrent entre les mains du vainqueur. Les canons seuls échappèrent, à cause de la précaution qu'on avait eue de les envoyer à temps sur la rive gauche; mais, le lendemain matin, Wellesley donna à quelques soldats anglais l'ordre d'aller les prendre, en traversant la rivière à la nage, rapide et très-large en cet endroit. Ils trouvèrent sur l'autre bord une chaloupe dans laquelle ils ramenèrent les six canons, que le général en chef donna aux corps mahrattes sous ses ordres. Le fort était abandonné et l'ennemi en pleine retraite.

Wellesley, à cause de la fatigue des troupes et de l'obscurité, n'avait pu donner la chasse aux brigands immédiatement après le combat.

Il retourna au camp pour chercher le reste de son armée, ses bagages et son matériel (2), et il se remit aussitôt en route vers la Malpoorba, qu'il passa le 5 septembre. Deux jours après il entra sur le territoire du nizâm.

(1) Mac Farlane, p. 18.

(".!) Voir la lettre du 31 juillet 1800 aa lieutenant-colonel Close.

Le 10, il surprit d'Hoondiah au moment où celui-ci cherchait à se jeter entre le gros de l'armée anglaise et la cavalerie indigène. Le chef des brigands n'avait alors avec lui que 5,000 hommes de troupes à cheval. Jugeant l'occasion favorable, Wellesley, sans attendre la colonne de Stevenson, qui opérait de concert avec la sienne, donna aux quatre régiments de cavalerie qu'il avait sous la main, l'ordre de charger (î). Il dut former ces régiments sur une seule ligne pour égaler en longueur le front de l'ennemi. D'Hoondiah occupait une forte position dont la gauche était couverte par le village et le rocher de Conahgull. Il avait quatre fois plus de troupes que Wellesley; mais telle fut l'impétuosité de la cavalerie anglaise, que toute l'armée mahratte fut mise en déroute et poursuivie à une distance de plusieurs milles (2).

Le colonel Wellesley avait conduit la charge en personne. Parmi les morts se trouvait le cadavre de d'Hoondiah, que les soldats traînèrent au camp sur un affût de canon, en signe de triomphe. Le fils de ce chef célèbre, découvert dans une voiture de bagage, fut recueilli par les soins du colonel anglais, qui se chargea de son éducation et veilla sur lui, même après qu'il eut quitté l'Inde (3).

L'heureux succès de cette entreprise donna à sir Arthur une grande réputation de courage et de fermeté. Un mois au-

(1) ces quatre régiments, dont deux indigènes, ne formaient qu'un effectif de 1,200 combattants.

(2) Rapport à {adjudant général de l'armée de Fort- Saint-George, 10 septembre 18» : « A « U suite de ce combat, dit Wellesley, toute l'armée de d'Hoondiah fut dispersée et éparpil- « léc par tout le pays. »

Voir aussi la lettre du U septembre aulieutenant-co'onel Close, et celle du même jour au major Jlunro, où sir Arthur décrit en style plaisant la déconfiture de Sa Majesté le roi des deux mondes,

(3) « Vous savez que, depuis quelques années, je prenais soin de Salabuthkhan, le ails sup- « posé ou adoptifde d'Hoondiah Waugn ; je lui al donné une certaine somme et l'ai place „ sous la tulcile de la cour de Seringapatam. le vous prie de le prendre plus tard au service « du radjah, si vous le jugez digne de voire bienveillance. » Lettre du 2 mars ISO.ï, de sir Arthur Wellesley, à Purnea l)ewan , premier ministre du radjah de flysore. Salabutbkhan est mon. du choléra en IS22, an service du radjah.

paravant, le 15 mai 1800, le gouverneur général lui avait proposé le commandement des troupes destinées à faire, sous la haute direction de l'amiral Rainier, une attaque contre l'île de Batavia. Le colonel Wellesley eût été fort heureux de prendre part à cette expédition, dont le roi lui-même avait tracé le plan; mais, dans la situation où se trouvait le Mysore, il crut, avant de prendre une résolution, devoir demander à lord Clive, gouverneur de Fort-Saint-George, s'il pouvait consentir à son départ (î). Lord Clive, à la suite de cette communication, pria instamment le comte de Mornington de faire un autre choix, et de laisser sir Arthur dans sa position à Seringapatam. Le colonel Close, résident britannique auprès du radjah nouvellement installé, écrivit dans le même sens ; et le résultat de cette double démarche fut que le gouverneur général permit à Wellesley d'achever la pacification du Mysore, ainsi qu'il en avait exprimé le désir.

Cependant les craintes qu'avaient fait naître l'expédition d'Egypte n'étaient pas entièrement calmées.

On sait que le but principal de cette expédition, l'une des plus utiles que la France ait entreprises, « était de faire partir des bords de la mer Rouge, comme base d'opération, une armée de 50,000 hommes, de jeter cette armée sur l'Indus, et de soulever ensuite lesMahrattes, les Indous, les Musulmans, en un mot, tous les peuples opprimés de ces vastes contrées^).»

(1) Voir la lettre du 29 mai 1800.

(2) Jomini : Napoléon au tribunal de César. Montholon entre dans de plus grands détails ; il affirme que rintenlion de Bonaparte était de porter sur l'Indus 60,000 hommes, dont 30,000 européens avec 10,000 chevaux et 50,000 chameaux ; des provisions pour cinquante à soixante jours ; de l'eau pour cinq à six jours, et un train d'artillerie de 150 pièces, avec un double approvisionnement.

Cette année aurait atteint l'Indus en quatre mois.

La conquête de l'Egypte ramenait, d'ailleurs, dans la Méditerranée le commerce de l'Orient, rendait à cette contrée son ancienne destination, qui était de servir d'entrepôt à l'Europe et à l'Asie, et assurait à la France un contre-poids à la suprématie de l'Angleterre, une colonie plus fertile, plus heureusement située, plus facile à gouverner que l'Indostan, et, dans tous les cas, une station militaire propre à servir un jour de base d'opération à ses armées contre la péninsule indienne.

Justement alarmée de l'influence que ces avantages donneraient à sa rivale, la Grande-Bretagne embarqua pour l'Egypte un corps de 20 à 22,000 hommes, commandé par le général Abercromby. Ce corps avait ordre de se porter sur le Nil et de se concerter avec l'armée du grand vizir, prête à déboucher de la Syrie, et avec les troupes du général Baird (î), qui devaient arriver de Bombay à Cosséir, dans la mer Rouge. Ces troupes avaient eu primitivement pour chef Arthur Wellesley. La circonstance qui mit à leur tête un autre officier mérite d'être rappelée comme très-honorable pour le futur héros de l'Angleterre.

Dès le mois de décembre 1800, un corps d'environ cinq mille hommes avait été réuni à Trincomalée, dans l'île de Ceylan ; le gouverneur général ne savait pas encore au juste s'il dirigerait ce corps sur Batavia ou sur l'Ile de France. En attendant qu'il se décidât pour l'une ou pour l'autre de ces deux expéditions, il envoya son frère à Trincomalée pour se concerter avec l'amiral Rainier, chargé du commandement des forces navales (2). Sir Arthur fut à son poste dès la fin de décembre (3), et il travailla activement au succès de l'entre-

(1) L'armée du grand vizir était forte de 30,000 hommes ; le corps de Baird se composait de 7,000 cipayes d'après les uns, de 5,000, d'après les autres.

(2) Voir la lettre du l" décembre 1800, où le comte de Mornington développe les raisons qui l'engagèrent à donner le commandement A sir Arthur plutôt qu'à tout autre officier.

(3) Voir la lettre du 19 décembre, par laquelle il donne avis de sa nomination au général Braith\vaite; commandant l'armée de Fort-Saint-George,

prise ; mais son collègue de la marine ne montra pas à beaucoup près autant d'ardeur; c'est du moins ce qui résulte d'une lettre que sir Arthur adressa le 22 janvier, au comte de Mornington : « Voilà bientôt un mois, » dit-il, « que je suis ici, « et jusqu'à présent je n'ai reçu de nouvelles ni de l'amiral, « ni de M. Stokes. »

A cette époque, le gouverneur reçut du ministère anglais des ordres qui l'obligèrent à différer les expéditions projetées, et à faire partir les troupes de Trincomalée pour l'Egypte. Il écrivit immédiatement dans ce sens à sir Arthur, qui reçut sa lettre le 6 février (i). Les instructions venues de Londres portaient que l'on devait s'emparer des forts et des points occupés par les Français sur les côtes de la mer Rouge, presser les indigènes de la haute Egypte de se mettre en campagne contre eux et seconder les opérations de ces indigènes, en leur fournissant des armes et des munitions, ou en leur adjoignant soit une partie, soit la totalité des troupes expéditionnaires. Persuadé que pour atteindre ce but il fallait agir avec promptitude, Wellesley crut devoir anticiper sur les ordres du gouverneur et se rendre immédiatement à Bombay, où, dans tous les cas, il devait relâcher pour embarquer des vivres (2). Mais cette résolution, quoique justifiée par l'impossibilité de trouver ailleurs les provisions dont on avait besoin (3), et par la nécessité de venir promptement en aide au corps d'Abercromby, n'obtint ni l'approbation de Frédéric North (4), gouverneur deCeylan, ni celle du comte de Mornington, qui, par sa lettre du 3 mars, demanda des explications catégoriques au chef de l'expédition.

(1) Voir la lettre du 21 février 1801 de sir Arthur au général Biird .

(2) Welles.ey était arrivé à Trincomalée le 24 décembre , il en partit le 15 février. — Voir sa lettre du 14 février a l'amiral Ra'hler.

(3) Voir la lettre du 10 février de sir Arthur au général Baird.

(4) Voir la lettre de Wellesley au gouverneur de Ceylan, du 18 février 1801.

Wellesley n'éprouva aucun embarras à fournir ces explications, et il paraît d'ailleurs que le comte les trouva satisfaisantes, puisque, par sa lettre du 28, il approuva complètement la résolution qu'avait prise son frère de quitter Trincomalée, résolution justifiée par les circonstances, mais pouvant, disait-il, devenir un précédent funeste.

En arrivant à Bombay, sir Arthur reçut une lettre datée du 10 février, par laquelle Mornington l'informait que le général Baird était chargé de prendre le commandement des troupes. Dans une lettre postérieure (i), le comte, pour adoucir l'effet de cette résolution inattendue (2), permettait à son frère de reprendre son commandement du Mysore, s'il avait de la répugnance à servir en sous-ordre; toutefois, il l'engageait à ne pas refuser légèrement le poste qui lui avait été assigné, et dans lequel il pouvait rendre de grands services.

« Je crois, » dit Mornington, « que vous satisferez mieux « aux exigences de vos devoirs publics et maintiendrez « mieux la réputation de votre caractère officiel ( public « spirit) en servant gaiement et avec zèle dans votre position « actuelle. »

Wellesley avait la conscience d'avoir fait son devoir en militaire intelligent , et il savait parfaitement à quoi s'en tenir sur les véritables motifs de sa disgrâce (3), rendue plus

(1) Du 3 mars 1801.

(2) Il faut faire observer, toutefois, que déjà, le 24 janvier (quand il n'était pas encore question d'en voyer l'expédition en Egypte), sir Arthur avait été informé que le général Baird avait le commandement des troupes. C'est ce qui résulte de la lettre écrite, le 21 février, par Wellesley au général Baird lui-même.— Voir gurwood, t. I, p. 297.

(3) « J'ignore entièrement les circonstances qui ont été cause de mon remplacement dans « le commandement des troupes; mais je pense que le gouverneur général a trouvé qu'il ne « pouvait pas résister aux réclamations du général Baird. vous savez, je crois, que j'ai toujours « pensé quele général Baird n'avait pas été favorablement traité, qu; nd je fus appelé au com- « mandement. Mais je ne crois pas qu'il fût convenable de me faire éprouver un désappointe tement pire que le sien, afin de lui ôter tout .motif de se plaindre. » ( Lettre de sir Arthur an colonel Champagne : Bombay, il avril I8(>1.)

pénible encore par le souvenir d'anciens démêlés qu'il avait eus aveo le général Baird; ce nonobstant, il refoula dans son cœur tout sentiment hostile, et prit la noble résolution de demeurer à son poste et de seconder de tout son pouvoir un homme qui l'avait desservi, mais qui en définitive était honoré de la confiance du gouvernement anglais. Ce fut à cette occasion qu'il écrivit à son frère Henri : « Mes précédentes lettres « vous auront fait voir combien cette résolution m'a coûté ; « mais je n'ai jamais eu beaucoup d'estime pour celui qui « ne sait pas, comme homme public, faire le sacrifice de « ses vues et de ses convenances particulières , lorsque cela « est nécessaire (1). »

Le jour même où il fit cette noble déclaration, la fièvre le saisit et le mit dans l'impossibilité de partir. Il donna dans cette circonstance une nouvelle preuve de désintéressement et de patriotisme, en adressant au général Baird un mémoire (2) renfermant ses idées et ses vues sur les opérations projetées, ainsi qu'une foule de renseignements statistiques et militaires recueillis dans l'intérêt de l'expédition à l'époque où il croyait en avoir le commandement. « J'espère » dit-il « en informant son frère de l'envoi de ce mémorandum, « que maintenant « les affaires seront conduites d'une manière satisfaisante. « J'ai travaillé, comme un nègre, jusqu'à ce moment, tout « malade que j'étais (3). » Cependant Baird , ainsi que Wellesley l'avait prévu, ne put gagner les côtes de la mer Rouge en temps opportun pour agir de concert avec

(1) Bombay, 25 mars 1801. Dans cette même lettre, il exprime la crainte que Baird n'arrive trop tard et que l'expédition ne manque son but.

(2) On trouve dans ce mémoire des idées justes et profondes sur l'occupation de l'Egypte par l'armée française.

(3) Bombay, le 8 avril. La lettre au général Baird est du 9. On lit dans une missive confidentielle de sir Arthur Wellesley à son frère : «Je suis loin d'être satisfait de la manière « dont le gouvernement m'a traité dans cette occasion; néanmoins, je n'ai perdu ni ma « santé, ni mon courage, ni ma bonne humeur. 11 est donc inutile de parler d'une chose dont « je ne veux garder aucun souvenir. »

Abercromby (1). Le grand coup était porté quand il arriva; sa présence ne fut utile que pour hâter la reddition du Caire, suivie de près par l'évacuation d'Alexandrie et de toute l'Egypte.

(1) Baird était arrivé seulement le 30 mars a Bombay. — Voir la lettre du 31 mars, de Wellcsley au comte de Uornington.

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