CHAPITRE XIV
SOfflHAIBE
Considérations générales sur la guerre d'Espagne. — Causes de faiblesse de l'armée française. — Inconvénients du système qui consiste à nourrir la guerre par la guerre. — Caractère du roi Joseph ; sa prévoyance politique ; son insuffisance militaire. — Joseph prédit l'insuccès de la guerre d'Espagne. — Napoléon s'obstine à croire son frère mal informé. — Il méconnaît l'autorité du roi et lui ôte tout prestige. — Les liens de la discipline se relâchent. — Joseph n'a aucune influence, et Jourdan, son major-général, est placé dans une position inférieure à celle que son rang et ses anciens services lui assignaient.— Mésintelligence entre le roi et l'empereur. — Anarchie du commandement. — Indiscipline de l'armée entretenue par les réquisitions. — Vices radicaux du système de guerre des Français.— Création des gouvernements militaires séparés; fâcheux résultats que cette mesure produit.— Inconvénients de la direction éloignée que l'empereur donne à la guerre en transmettant ses ordres de Paris et du fond de l'Allemagne. — Guérillas : embarras qu'elles suscitent à l'armée française. — Le gouvernement espagnol , la régence portugaise et le cabinet de Londres opposent de nombreuses entraves à l'action du général en chef. —Wellington ne trouve pas dans son armée toutes les ressourtes nécessaires. — État de cette armée. — Mauvaise organisation des divers services. — Négligence et incapacité des officiers — Situation déplorable du matériel. — Services que rendent à Wellington les guérillas, la flotte, le camp retranché de Lisbonne, etc. — Mobilité de l'opinion publique en
Espagne. — Faiblesse des armées nationales. — Incapacité des généraux nommés par les juntes. — Les guérillas n'eurent pas l'influence qu'on leur attribue généralement. —Excès qu'elles commirent. — Fautes des généraux français.— Fautes de l'empereur.— Causes finales de l'insuccès des armées françaises en Espagne.
Nous venons de voir comment se termina, après sept années de luttes continuelles, cette mémorable guerre d'Espagne, si fatale à l'empereur et si glorieuse pour l'armée britannique. Ce sera l'éternel honneur de Wellington d'avoir soutenu et mené à bonne fin cette vaste entreprise, dans un moment où Napoléon écrasait l'une après l'autre toutes les nations de l'Europe. Mais comme le succès en aucune chose n'est l'œuvre du hasard, nous devons, en historien consciencieux, faire la part des circonstances qui permirent à une armée, rarement supérieure à 50,000 hommes, de délivrer un territoire occupé par 2 à 550,000 soldats aguerris, commandés par les meilleurs généraux de l'empire.
Les Français eurent à lutter dans la Péninsule contre d'immenses difficultés, qui balancèrent en quelque sorte l'avantage résultant de leur grande supériorité numérique. La principale de ces difficultés fut la résistance de la nation espagnole, dont le patriotisme se réveilla tout à coup, et dont les passions, fortement surexcitées par la conduite déloyale de Napoléon, se déchaînèrent avec une violence extrême. Pour corriger les Espagnols de leur barbarie , il fallut devenir aussi barbare qu'eux-mêmes. La lutte prit ainsi dès l'origine un caractère d'atrocité qui faussa la discipline et altéra profondément le sentiment militaire.
. Le système de nourrir la guerre par la guerre, adopté par l'armée française, ne fut pas de nature à calmer ces ressentiments : il donna lieu en effet à des actes de violence et de brigandage, d'autant plus faciles à commettre qu'à l'approche de l'ennemi, toutes les autorités locales pre-
naient la fuite. Ces maraudages, chaque jour renouvelés, produisirent une irritation profonde, qui bientôt fut suivie d'une explosion de haine et de colère impossible à décrire.
L'Espagnol, naturellement orgueilleux et vindicatif, ne pardonne pas, et sa vengeance ne recule ni devant le danger ni devant le crime. Au reste, le système des réquisitions, fort commode dans un pays que l'on ne fait que traverser, offre de graves inconvénients pour subvenir aux besoins d'une armée d'occupation. Il épuise les zones stratégiques, et par là force l'armée envahissante à parcourir, en cas d'insuccès, des provinces complètement dévastées; — il rend la concentration des troupes pour une opération de quelque durée impossible; — il nécessite la formation de cantonnements étendus qui exposent les généraux à être battus séparément; — il oblige les corps d'armée à envoyer de si forts détachements en maraude, que souvent ils ne peuvent opposer à une attaque imprévue que la moitié de leur effectif; — il expose journellement le soldat à des luttes meurtrières qui le rebutent d'autant plus vite qu'elles ne lui procurent ni gloire ni avantage durable; enfin, il relâche les liens de la discipline et engendre des habitudes de brigandage, incompatibles avec les sentiments et les devoirs militaires (1).
L'armée française en Espagne fut non-seulement obligée de se procurer par voie de réquisition ses vivres et ses fourrages ; elle eut encore à pourvoir de cette manière à tous les autres besoins de son administration (2). Ainsi la solde des troupes, les achats de chevaux et de matériel étaient à sa
(1/ Nous en citerons pour preuves les désordres qui signalèrent l'expédition de Masséna et la retraite de l'armée française , après Salamanque. A propos de cette dernière , le général Clausel écrivit, le 18 août 1812, au ministre de la guerre : « L'armée manque de tout... elle a « un esprit abominable. Je suis cependant parvenu à arrêter les premiers désordres. Plus « de 50 soldats ont été jugés prévôtalement et exécutés : l'exemple a produit un bon effet... » Depuis, j'ai eu la satisfaction de voir l'armée marcher en bon ordre; les habitants et leurs « maisons respectés, et beaucoup moins de pillage qu'auparavant. »
(2) Wellington a fait la remarque que, dans le budget de 1809, la somme portée pour les
charge. C'est ce qui obligea le roi à disperser continuellement ses forces pour mettre tout le pays à contribution, nécessité fâcheuse qui, entre autres fautes, provoqua l'invasion de l'Andalousie (1), dans un moment où Wellington avait encore toute son armée réunie en Portugal (2).
Le maréchal Jourdan caractérise assez bien ce système d'occupation étendue dans ses Mémoires manuscrits, cités par M. Thiers et reproduits en grande partie dans les Mé°> moires de Joseph : « Plus les revers, dit-il, essuyés par les armées espagnoles étaient grands, plus les populations se montraient disposées à se soulever et à prendre les armes , plus les Français gagnaient du terrain, plus leur position devenait dangereuse. »
A cette grande cause de faiblesse : l'obligation de disperser l'armée pour vivre et la difficulté de la réunir pour combattre, il faut joindre deux autres causes qui agirent d'une manière tout aussi défavorable sur l'ensemble des opérations. Ce sont le manque d'un général en chef capable de donner une impulsion vigoureuse à la guerre, mais surtout la création de gouvernements militaires séparés, mesure qui affaiblit l'autorité du roi et engendra des inimitiés profondes entre les maréchaux.
Joseph , quoique doué de qualités précieuses , n'avait rien de ce qui fait les bons rois et les grands capitaines. Il manquait de résolution , d'activité , de vigueur. Sans
hôpitaux d'Espagne était plus grande que celle exigée pour l'ensemble de l'établissement militaire de la France, preuve que la guerre était pour Napoléon une ressource financière et non une dépense.
(1) Quand Joscpb envahit l'Andalousie, son armée était sans solde depuis treize mois. Nous avons prouvé, du reste, dans un des chapitres précédents, que la responsabilité de l'invasion de l'Andalousie tombe sur Napoléon et non sur le roi d'Espagne.
(2) Quelques écrivains ont voulu justiAer la dispersion des corps français par la nécessité de soumettre les provinces révoltées. Au point de vue politique, cette nécessité pouvait exister, mais au point de vue militaire, on ne peut pas l'admettre, il fallait, avant de songer à soumettre l'Espagne , la débarrasser des Anglais ; or, rien n'était plus contraire à ce but que la dispersion des corps d'armée.
expérience de la guerre et sans aucun des dons naturels qui la suppléent, il se trouvait comme général en chef dans les conditions les plus fâcheuses. « Il ne savait pas, dit M. Thiers, embrasser l'ensemble de sa position ni mettre d'accord les intérêts de l'armée française et ceux du gouvernement espagnol. »
Sa tâche, à la vérité, était si vaste qu'un homme de génie peut-être y aurait succombé. L'historien du consulat et de l'empire n'a pas assez tenu compte de cette difficulté en jugeant le roi, et nous croyons même qu'il a été injuste au plus haut degré, en affirmant que Joseph manqua de pénétration politique.
Comme notre but est de rechercher toutes les causes qui ont agi sur le dénoûment de la guerre de la Péninsule, on ne trouvera pas mauvais que nous entrions dans quelques détails pour combattre cette opinion, assez généralement admise par les historiens français. Nous prouverons que si les armées impériales ont essuyé tant de revers en Espagne, et que si cette contrée est devenue, selon l'expression même de Napoléon, le cancer de l'empire, la faute en est à l'empereur qui, malgré les avertissements de la fortune et les conseils de la prudence, si souvent rappelés par ses amis les plus dévoués, entreprit et continua jusqu'au bout cette guerre déloyale, injuste, condamnable à tous les points de vue.
Le roi Joseph ne montra jamais beaucoup d'enthousiasme pour la conquête de l'Espagne ; s'il accepta la couronne de Charles IV, ce fut moins par ambition que par déférence pour son frère. Le trône de Naples eût suffi à son bonheur, et bien que la modestie dont il faisait parade ne fût pas exempte d'affectation, on voit par sa correspondance que maintes fois, durant son règne tourmenté , il aspira après les douces émotions de la vie domestique.
Les soucis du trône n'allaient point à sa nature indo-
lente et quelque peu sensualiste. « Chaque animal , écrite vait-il à l'empereur (1), a son instinct qu'il doit suivre. Je « serai roi comme le doit être le frère et l'ami de Votre « Majesté, ou je retournerai à Mortefontaine, où je ne de- « manderai rien que le bonheur de vivre sans humiliation,
« et de mourir avec la tranquillité de ma conscience
« Quarante années de vie ne m'ont rien appris que ce que « j'ai su à tout âge : tout est vanité; il n'y a de vrai que la « bonne conscience et l'estime de soi-même. »
Ses lettres à sa femme sont remplies des mêmes sentiments : « Je n'ai pas besoin de couronne, lui dit-il, pour être « homme (2), et je me sens assez grand par moi-même pour « ne pas vouloir monter sur des échasses. »
Le 8 août 1810, il écrivait à son frère : « Je prie Votre « Majesté de trouver bon que je me réunisse à ma famille , « dont je suis séparé depuis six ans, et que je retrouve dans « l'obscurité domestique des affections et un calme que le « trône m'a fait perdre, sans m'avoir rien donné en échange, « puisque ce n'est pour moi qu'un lieu de supplice... »
Ainsi, la couronne d'Espagne que Louis avait rejetée avec dédain, Joseph ne l'accepta et ne la conserva qu'avec répugnance. Quant au succès final de la guerre, on peut dire que le roi n'y crut jamais, et que dès le premier jour il précisa les causes qui la feraient échouer. Ce fait est trop important pour qu'il ne soit pas nécessaire de l'établir par quelques extraits significatifs.
A peine le nouveau roi eut-il franchi les Pyrénées qu'il écrivit de Vittoria à l'empereur (3) : « Personne n'a dit jus- « qu'ici toute la vérité à Votre Majesté. Le fait est qu'il n'y « a pas un Espagnol qui se montre pour moi, excepté le
(1) 19 février 1809.
(2) Lettre à Julie, 8 novembre 1809.
(3) 12 juillet 1808.
« petit nombre de personnes qui ont assisté à la junte et « qui voyagent avec moi. Les autres, arrivés ici et dans les « autres villes avant moi, se sont cachés, épouvantés par « l'opinion unanime de leurs compatriotes. »
Napoléon ayant trouvé de l'exagération dans ce langage , Joseph insista en ces termes (1) : « La besogne taillée est trèsce grande; pour en sortir avec honneur, il faut des moyens « immenses (2). La peur ne me fait pas voir le double...., « et je ne suis pas épouvanté de ma position; mais elle est « unique dans l'histoire : je n'ai pas ici un seul partisan. »
L'on voit déjà dans cette lettre le jugement droit et la clairvoyance politique de Joseph aux prises avec l'aveugle obstination de l'empereur, qui semblait décidé à ne tenir aucun compte des avis inspirés par le bon sens et le dévouement de ses serviteurs. Ainsi, après la réception de la lettre si profondément triste que nous venons de citer, Napoléon écrivit à son frère : « Portez -vous bien; ayez courage « et gaieté, et ne doutez jamais d'un plein succès (3). » Conseil étrange, auquel Joseph répondit avec une conviction de plus en plus ferme : « Des vieilles troupes et des millions, « sans quoi nous ne conserverons pas l'Espagne (4)...» Jusqu'à la fin de la guerre, la correspondance échangée entre les deux souverains présenta ce même contraste : excès de confiance chez l'un; appréhensions vives et justifiées chez l'autre. Presque toutes les lettres de Joseph ont un cachet prophétique. Dès le 24 juillet 1808 , il avait fait entendre à son frère ces paroles alarmantes : « Les honnêtes gens « ne sont pas plus pour moi que les coquins. Non, Sire,
(1) Lettre du 18.
(2) Déjà le 13 juillet, le roi avait écrit : « Je répète â Votre Majesté qu'elle ne saurait faire « trop d'efforts pour pacifier l'Espagne. Il faut des troupes et de l'argent. » Cette recommandation se trouve dans plus de vingt endroits de la correspondance de Joseph.
(3) Lettre du 21 juillet. Dans celle du 19, il exprime la même pensée : « Ne doutez pas un « Instant que les choses finiront mieux et plus promptement que vous ne pensez. »
(4) Lettre du 23 juillet, à l'empereur.
« vous êtes dans l'erreur, voire gloire échouera en Espagne! » Et le 18 juillet 1809, toujours à son frère : « Je crois que « cela finira mal, et très-mal. » Et l'année suivante à sa femme Julie (î) : « Si l'on continue dans le système com- « mencé en février (2), toute l'Espagne sera bientôt une « ardente fournaise d'où personne ne sortira avec honneur. » Et le 4 juillet 1815, au ministre Clarke : « La pacifica- « tion de l'Espagne par la force des armes est impossible ; « je ne puis que répéter aujourd'hui ce que je dis depuis « longtemps (3). »
Cette opinion, reproduite à chaque page de la correspondance du roi , malgré l'opinion contraire de Napoléon , est certainement une preuve de jugement et de clairvoyance politique. Mais nous avons d'autres preuves encore à citer, qui toutes infirment l'arrêt iujuste porté contre Joseph par l'historien du consulat et de l'empire. La correspondance du roi atteste en effet, que non-seulement ce prince a signalé la plupart des fautes commises durant la guerre , mais qu'il a de plus indiqué parfaitement les moyens propres à rendre la nation espagnole docile au joug de la France.
Il s'éleva d'abord avec une grande force contre la prétention de soumettre avec 80,000 hommes de jeunes troupes une monarchie de 10,000,000 d'habitants, qui, au moment de l'invasion, avait encore 50,000 hommes de troupes régulières.
(1) Lettre du 21 août 1812.
(2) Celui des grands commandements séparés qui eut de si funestes résultats.
(3) C'est ici le lieu de faire observer que cette opinion fut soutenue, dès le premier jour, par les Espagnols dedistinction qui s'étaient rangés du côté de Joseph. Nous en trouvons une preuve remarquable dans l'extrait suivant d'un Rapport du 2 août 1808, signé par cinq ministres du roi : « Nous ne concevons que la possibilité de l'un de ces trois résultats : renoncer,
« négocier ou conquérir La conquête de l'Espagne est impossible Elle donnerait lieu à
« des siècles de guerre, tels que les Romains en éprouvèrent pour la même entreprise
« Mais les Romains furent favorisés par des discordes intestines, et Votre Majesté voit cet « étonnant accord d'une résistance ouverte ou cachée, cette interceptatiou unanime d'avis, « de communications et de fonds ; elle voit que la force ne possède que l'espace qu'elle foule, « qu'à deux pas on l'élude ou la brave, etc. »
Il fit ressortir tous les inconvénients du système de réquisition à l'aide duquel Napoléon persistait à vouloir entretenir son armée dans la Péninsule.
Il représenta à diverses reprises qu'il fallait traiter la nation avec douceur et justice, pour la rendre favorable au nouveau gouvernement; — qu'il était nécessaire d'entourer le pouvoir royal de plus d'autorité et de prestige; — que le commandement de l'armée serait incompatible avec l'exercice du pouvoir suprême, du moment que cette armée ne pourrait vivre qu'en ravageant eten pillant le pays; — que, dans tout état de choses, il convenait que l'autorité militaire fût unique comme l'administration ; — enfin, qu'il était de bonne politique de donner les emplois civils à des Espagnols plutôt qu'à des Français, les uns mal disposés, les autres complètement ignorants des besoins, du caractère, des intérêts de la nation soumise. Guidé par ces inspirations, hautement avouables, et convaincu qu'il fallait pour rattacher l'Espagne à la France la gouverner avec douceur, Joseph se montra l'ennemi de toutes les violences particulières et de toutes les injustices collectives qu'on voulait commettre. L'empereur avait beau lui dire tout est moral à la guerre (1), son âme se révoltait contre ce qui était barbare ou déloyal. Il blâma hautement les excès commis par Murât, à Madrid, dans la journée du 2 juillet (2); et il se montra ennemi des représailles sanglantes au point de résister aux ordres précis de Napoléon, qui lui écrivit coup sur coup, au commencement de l'année 1809 : « Faites donc pendre une douzaine d'individus à « Madrid (3)... je trouve ridicule qu'on livre les brigands à « la justice; on doit les traduire devant une commission
(1) Lettre du 10 octobre 1809.
(2) il écrivit le 24 juillet à Napoléon : « Tout ce qui a été fait ici le 2 juillet est odieux ; on « n'a eu aucun des ménagements qu'il fallait avoir pour ce peuple... »
(3J Lettre du 11 janvier 1809.
« militaire et les faire pendre (1)... Il faut nommer une com- « mission militaire pour faire juger de nouveau les trente « coquins acquittés ou seulement condamnés à la prison « par la cour des alcades : faites fusiller les coupables... Je « ne suis pas content de la police de Madrid ; Belliard est « trop faible avec les Espagnols ; il faut être sévère. J'ai fait « arrêter à Valladolid quinze des plus méchants, et je les « fais fusiller. Faites-en arrêter trente à Madrid... Quand « on la traite avec douceur, cette canaille se croit invulné- « rable. Quand on en pend quelques-uns, elle commence à « se dégoûter du jeu et devient soumise et humble comme « elle doit être, etc., etc. (2) »
Si Joseph n'a pas réussi en Espagne, il a du moins le mérite d'avoir résisté aux ordres barbares de son frère qui , vraisemblablement, n'auraient servi qu'à rendre sa chute plus odieuse.
Le roi condamna avec la même énergie le projet de morceler le territoire espagnol, pour étendre la France jusqu'aux rives de l'Èbre, ainsi que le projet de former, en vue de ce morcellement, des provinces administrées et commandées séparément.
Enfin, Joseph eut à essuyer, pendant toute la durée de son règne, les reproches les plus durs et les accusations les plus injustes , parce qu'il ne savait pas arracher assez d'argent aux Espagnols. Napoléon aurait voulu qu'il pressurât la nation et qu'il se montrât sur toutes choses aussi impitoyable que l'avaient été certains généraux. Voilà ce qui rendit la position du roi si fausse, son autorité si nulle, son influence si faible et son administration si stérile, qu'il put dire lui-même vers la fin de la guerre : « Je n'ai
(1) Lettre du 15 janvier. Napoléon emploie toujours le mot brigands pour désigner les patriotes révoltés contre la France.
(2) 10 janvier 1809.
« fait aucun bien et je n'ai pas l'espoir d'en faire jamais (1)... « Il est impossible d'être roi d'Espagne et commandant en « chef de l'armée française... On doit finir par n'être ni l'un « ni l'autre (2)... »
Cependant, au milieu de ses bonnes intentions et de ces éclairs de bon sens politique, le roi avait des moments de faiblesse et d'irrésolution qui le rendaient impropre au gouvernement d'une nation violemment agitée. Ce n'était pas l'homme des temps difficiles et des situations désespérées. Il ne savait ni prendre un parti extrême, ni se faire obéir promptement, ni communiquer ses sentiments aux personnes avec lesquelles il se trouvait en contact. Napoléon, connaissant ces imperfections, aurait dû s'attacher à les masquer par ses conseils d'abord, ensuite par les témoignages extérieurs d'une confiance qui eût donné au trône de son frère le prestige dont il avait besoin pour frapper l'imagination ardente des Espagnols. Or, loin de suivre cette sage ligne de conduite, l'empereur s'attacha, dès les premiers jours, à prouver que Joseph n'était qu'une ombre de roi, et qu'il le tenait dans une dépendance plus étroite que celle où végéta Philippe V sous le protectorat de Louis XIV.
A peine entré en Espagne, Joseph, aux prises avec Savary, dont les pouvoirs étaient considérables, dut écrire à l'empereur : « Est-ce moi ou lui qui a le droit de commander (5) ? »
Mais cette humiliation n'était rien auprès de celles qu'il eut à dévorer quand Napoléon vint se mettre à la tête de l'armée d'Espagne. De prime abord, l'empereur affecta de laisser le roi à l'arrière-garde (■*), injure que celui-ci ne
1) 23 mars 1812, à Napoléon.
(2) Lettre du i juillet 1813, au général Clarke.
(3) Lettre du 19 juillet 1808.
(4J M. Thiers attribue la conduite de l'empereur, dans cette circonstance, a des raisons de haute politique et presque de bienveillance. « Napoléon, dit-il, voulut assumer sur lui l'odieux de la guerre, et laisser à son frère le beau rôle de la douceur. » Hais quand on lit
crut pas devoir accepter en silence : « Sire, écrivit-il (1), je « me suis trouvé bien déplacé à Vittoria et ici (à Miranda) « après votre départ; un sentiment invincible, plus fort que « toutes les considérations humaines, me dit que je ne dois « pas me trouver sur les derrières de l'armée. L'Espagne et « la France, et moi-même, tout veut que je sois au poste de « l'honneur ; c'est celui du danger et l'école où je dois me « trouver. Il n'est pas de danger pour moi où il en est pour « Votre Majesté. Sa tête est plus précieuse que toute autre « chose et , quand elle veut l'exposer , le prince son frère , « qu'elle fait roi, se tiendrait hors de péril! Cet homme « serait déshonoré, et il ne serait ni votre frère, ni Français, « ni Castillan ! . . . J'ai vu sur le visage de mes propres mite nistres, ce matin, leur étonnement de me voir à Vittoria « quand Votre Majesté était aux avant-postes... J'ai toute jours été avec les corps agissants de l'armée, et ce n'est « pas aujourd'hui que je me traînerai misérablement, comme « un roi fainéant ou un administrateur, à trois marches « de l'armée... »
Nonobstant cette énergique protestation, Napoléon affecta, pendant son séjour à Madrid, de ne mêler le nom du roi à aucune des résolutions qu'il prit dans l'intérêt de sa conquête.
Joseph , voyant qu'on lui refusait obstinément l'occasion de se distinguer par la guerre, et qu'on poussait l'oubli des convenances jusqu'à écarter toute allusion à son autorité politique dans des mesures qui le concernaient, voulut renoncer à une couronne qu'il ne pouvait garder qu'au prix de tant d'humiliations et de sacrifices (2) ! Mais, soit faiblesse,
avec attcnlion la correspondance des deux souverains, on ne peut pas admettre cette explication. (Voir pour de plus amples détails, les MCmoires de Joseph, t. V, p. 200 et 201.)
(1) Miranda, 10 novembre 1808.
(2) Voici la lettre qu'il écrivit à l'empereur, le 8 décembre 1808 : « Sire, M. Urquijo me
soit soumission, il abandonna presque aussitôt cette résolution, que son bonheur intime et sa dignité personnelle lui avaient inspirée. Toutefois, à partir de ce moment, l'autorité morale du souverain se trouva considérablement affaiblie, non -seulement aux yeux de ses sujets, mais encore aux yeux des soldats et des généraux français.
De là ces germes d'opposition qui bientôt se développèrent dans l'armée, et produisirent le relâchement de la discipline.
L'empereur lui-même porta un rude coup à « cette reine des armées, » en écrivant directement aux généraux Belliard, Bessières et Monthion qu'il désapprouvait les opérations ordonnées par le roi après l'affaire de Baylen (1), et en permettant à son major-général Berthier de correspondre directement avec les chefs des corps détachés, qui opposaient sans cesse la volonté de l'empereur à celle du commandant en chef de l'armée d'Espagne. Au reste, ce titre ne fut jamais pour Joseph qu'une lettre morte : « Le « clergé et les habitants me demandent protection, écrivit-il à l'empereur (pendant que celui-ci était encore en Espagne) (2); mais, en vérité, ai-je le droit de disposer d'un « soldat?... Je vois tous les désordres sans en pouvoir répri- « mer aucun... Je n'ai pas l'autorité d'un sous-lieutenant. « Mérité-je par mon caractère d'être la fable de l'armée, « dans un pays où je serai le roi ? »
v Napoléon se plaisait à répéter autour de lui, dit l'auteur des Mémoires de Joseph (3), que son frère n'était pas soldat,
« communique les mesures législatives prises par Votre Majesté. La honte couvre mon front « devant mes prétendus sujets. Je supplie Votre Majesté de recevoir ma renonciation à " tous les droits qu'elle m'avait donnés au trône d'Espagne. »
(1) Voir la lettre du 23 août 1808 , où Joseph se plaint de ce fait a Napoléon. Voir encore la lettre du 22 septembre de la môme année, contenant le passage suivant : « C'est toujours la « volonté de Votre Majesté qu'on oppose à la mienne. Je prie Votre Majesté de ne donner « des ordres qu'à moi, et je les ferai exécuter. »
(2) Briviesca, 10 novembre 1808.
(3) T. VI, p. 7, 8 et 9. L'opinion de cet écrivain est formée d'après celle du maréchal Jourdan , dont il a compulsé les Mémoires inédits. Pions faisons cette remarque une fois pour toutes.
et qu'il n'entendait rien à la guerre. A son entrée en Espagne, au lieu de le tenir auprès de lui, de l'entourer d'une grande considération aux yeux des troupes dont il était destiné à devenir le chef, il l'avait relégué à la suite de l'armée.
« Les fâcheuses impressions que ces discours et cette conduite produisirent sur l'esprit des généraux et des officiers ne pouvaient plus s'effacer, quand même le roi aurait été revêtu de l'autorité la plus absolue; car, chez les militaires, l'obéissance et le dévouement sont proportionnés au degré de confiance qu'ils accordent à leur chef. Quelle énergie le roi pouvait-il déployer dans son commandement, lorsqu'il savait que ses subordonnés se croyaient bien supérieurs à lui, en talents et en expérience militaires?
« N'était-il pas évident que, quand il leur prescrirait des opérations qu'ils n'approuveraient pas, ils les exécuteraient mollement , si tant est qu'ils consentissent à obéir ? Ne pourraient-ils pas dire au surplus pour se justifier auprès de l'empereur en cas de revers : « Je désapprouvais ce projet; « j'ai dû obéir! C'est la faute du roi et non la mienne? »
« Pour prononcer sur ces discussions, ce qui, du reste, n'aurait remédié à rien, l'empereur aurait-il mis de côté toute prévention contre son frère? Cela n'était pas admissible, et l'on a vu qu'effectivement cela ne fut pas. Joseph restait donc chargé d'une immense responsabilité envers Napoléon, tandis que celle des maréchaux envers lui était complètement illusoire... »
Le maréchal Jourdan, chef d'état-major de Joseph, placé auprès de ce prince pour le seconder, l'aider de ses conseils, était, lui aussi, dans une fausse position; son mérite et ses services antérieurs n'avaient pu le sauver d'une disgrâce, et l'empereur, pour nous servir des expressions de M. Thiers, « avait l'habitude d'être injuste à son égard. »
Tout ce qu'il faisait était critiqué avec amertume. On
l'avait même placé à dessein dans un état d'infériorité morale vis-à-vis des autres maréchaux, ses collègues (1). Ces derniers, en effet, avaient tous obtenu le titre de duc avec de riches dotations : Jourdan seul était resté dans une position modeste. Les maréchaux devaient naturellement attribuer à leur mérite les honneurs et les bienfaits dont l'empereur les comblait, et avoir une mince opinion du collègue qui se trouvait, malgré ses anciens services, privé de ces avantages. Ainsi fut détruite à l'avance l'autorité qu'aurait dû avoir sur eux l'organe des volontés du roi ; et cependant, c'était sur Jourdan que Napoléon faisait peser la responsabilité des opérations quand le succès ne répondait pas à ses désirs.
Aux inconvénients produits par ce défaut de confiance et d'harmonie entre le roi, son major-général et les maréchaux commandant les corps d'armée, il faut ajouter ceux résultant de l'impossibilité où se trouvait le général en chef de récompenser les militaires qui se distinguaient.
D'autre part , les officiers et les soldats envoyés en Espagne ne tardaient point à s'apercevoir qu'on les négligeait complètement, tandis que leurs camarades des autres armées recevaient des décorations, des grades et des récompenses de toute espèce.
Bientôt le dégoût et le découragement s'infiltrèrent dans les meilleurs corps, et l'Espagne devint une terre proscrite, d'où chacun cherchait à s'éloigner pour aller combattre sous les yeux de l'arbitre suprême des fortunes militaires (2).
(1) En 1810, il fui rayé sans motif de là liste des maréchaux, bien qu'il eût le droit d'en faire partie, et qu'il exerçât un commandement difficile. Joseph ne put rien obtenir pour cet honnête et loyal serviteur, qui lui rendait les plus grands services.
(2) L'armée de Suchet seule obtenait des récompenses, parce qu'ayant affaire uniquement aux troupes espagnoles, elle remportait plus de succès que les autres armées. Le général Jomini fait observer, avec raison, qu'une guerre où les moindres dangers que les soldats eussent a courir furent ceux du champ de bataille, devait répugner à des hommes que l'empereur avait habitués à vaincre dans les riches plaines de la Lombardie et de l'Allemagne.
« Soldats et officiers, dit M. Thiers, se regardaient en Espagne comme sacrifiés d'avance à
Le roi ne laissa pas de signaler tous ces faits et d'en exprimer son chagrin dans les termes les plus vifs, quoique toujours respectueux. Ainsi, dans le courant de l'année 1809 (1), il écrivit à l'empereur :
« Sire, si ma vie entière ne vous donne pas en moi la con- « fiance la plus aveugle; si vous jugez avoir besoin de m'en- « tourer de petits êtres qui mèneraient rougir de moi-même; « si je dois être insulté jusque dans ma capitale; si je n'ai « pas le droit de nommer les gouverneurs, les commandants « qui sont toujours sous mes yeux, qui me font rougir aux « yeux des Espagnols et m'ôtenttous moyens défaire le bien; « si vous ne voulez pas me juger sur les résultats, et si vous « voulez permettre qu'on m'élève un procès sur chaque objet : « dans ce cas, Sire, je n'ai pas deux partis à prendre...
« Je ne suis roi d'Espagne que par la force de vos armes ; « je pourrais le devenir par l'amour des Espagnols; mais, « pour cela , il faut que je gouverne à ma manière. »
Or, c'est là précisément ce que Napoléon ne voulait pas. 11 n'admettait qu'une manière de gouverner les Espagnols : c'était de les mener militairement, de pendre les insurgés, qu'il appelait la canaille, et de pressurer les autres, les honnêtes gens, qui tenaient pour le roi. Ce fut en grande partie la divergence d'opinion des deux frères sur ce point qui amena les premiers froissements et les premières querelles.
Le maréchal Jourdan explique fort bien cette particularité (2).
« Comme le roi, dit-il, occupant le trône, crut reconnaître que la principale cause des obstacles qu'il allait avoir à surmonter, résidait dans l'aversion que les Espagnols portaient
« une mort inutile et sans gloire. Laiiertitude ou presque certitude de n'y être jamais sous « les yeux de Napoléon n'ajoutait pas peu A ce sentiment de répulsion et de désespoir. >i
(1) 19 février 1809.
(2) Mémoires de Joseph, t. V, p. 258.
aux étrangers, et alors, par-dessus tout, aux Français, il pensa qu'il devait chercher, autant que possible, à se séparer de ces derniers, afin que les Espagnols pussent, à leur tour, le séparer d'eux dans leur haine. Ce principe, qu'il chercha à appliquer dès les premiers instants, et qui était diamétralement opposé aux idées de Napoléon, fut une des principales causes du froid, puis de l'espèce de mésintelligence sourde qui régna entre eux pendant trois années consécutives. »
Cette mésintelligence, toutefois, eut des résultats moins déplorables que celle dont les généraux donnèrent le fâcheux spectacle, et qui provoqua, peu à peu, des actes d'indiscipline de la pire espèce. Il convient, pour donner une juste idée de l'ensemble des causes qui amenèrent l'évacuation de la Péninsule, de faire connaître quelques-uns de ces actes regrettables.
En 1809, l'armée de Soult fut profondément divisée par un complot, dont le but était de renverser le maréchal et de mettre Saint-Cyr à la tête de l'armée d'Espagne.
La même année, après l'évacuation de la Galice, Ney, se croyant trahi par Soult, écrivit à Joseph: «Quels que soient les ordres de l'empereur, je suis décidé à ne plus servir avec le duc de Dalmatie. »
La querelle violente qui éclata dans cette circonstance entre les deux maréchaux sauva les corps de la Romana et de la Norona, et mit les Français dans l'obligation d'abandonner la Galice.
La même année, les opérations de la Catalogne furent entravées par la mésintelligence de Saint-Cyr et d'Augereau, et le siège de Gironne rendu plus difficile par l'hostilité de Saint-Cyr et de Verdier (1).
Le défaut d'accord entre Soult et Jourdan, Victor et Mor-
(1) BELMAS, t. Il, p. 496.
tier, fut, de l'aveu d'un aide de camp de Joseph (i), la cause principale de l'insuccès de la campagne de Talavera.
M. Thiers n'hésite pas à attribuer à la même cause le peu d'appui que prêta Soult au maréchal Victor pendant le siège de Cadix.
On a vu (chap. IX) que la jalousie de Dorsenne et de Marmont provoqua la retraite de l'armée française devant Guinaldo, où Wellington se trouva pendant quelques heures dans la position la plus critique (2).
En 1811, les alliés prirent, les unes après les autres, les places de Ciudad et de Badajoz, parce que les maréchaux Soult et Marmont, dominés par une antipathie mutuelle, ne parvinrent pas à se mettre d'accord sur un système d'opérations combinées.
Nous avons signalé (chap. VIII) le peu d'empressement que mit le duc de Dalmatie à venir au secours de Masséna, à Santarem, en 1810. La jalousie ne fut pas étrangère à ce résultat; car Soult, qui avait échoué dans la deuxième invasion du Portugal, était froissé de ce que, pour une troisième tentative, l'empereur eût donné la préférence au prince d'Essling.
On lit dans les Mémoires de Masséna (t. VII, p. 58): « Si cela eût dépendu de Joseph, l'armée de Portugal eût certainement reçu des secours; mais tous ses ordres étaient regardés comme non avenus par les moindres personnages. En voici un exemple : le général Éblé pria le général Sénarmont, commandant de l'artillerie des armées d'Espagne, de former un parc de réserve et de dépôts pour l'armée de Portugal. Celui-ci fit la sourde oreille, et Masséna s'adressa directement au roi, qui donna les ordres les plus précis à Sénarmont d'avoir
(1) I.e général Desprez.
Témoin de ces rivalités, le roi demanda plus d'une fois qu'on réduisit le nombre des maréchaux. (Voir entre autres les Mémoires de Joseph, t. VI, p. 274 et 275.)
(2) Victoires et conquêtes, t. XXI, p. 32.
égard à la demande d'Éblé; cependant, malgré son injonction pressante, l'armée de Portugal ne reçut pas un projectile, pas un seul baril de poudre de Madrid. »
Vers la même époque, le prince d'Essling envoya un de ses aides de camp à Valladolid pour inviter Kellermann à diriger en toute hâte sur Salamanque, par les voitures du pays, les grains et les fourrages que l'intendant général avait requis dans sa province. Cet ordre demeura sans effet; les denrées s'entassèrent à Médina del Campo et finirent par se gâter, faute de magasins. Tout en protestant de ses bonnes intentions, Kellermann avait ordonné au commandant de Médina del Campo de lui renvoyer les voitures, à mesure qu'elles seraient déchargées. L'ordonnateur Lambert s'en plaignit à Masséna : « Les ordres du général Kellermann , dit-il , para- « lysent les transports et feront tout manquer. Je ne crains « pas de l'en accuser ; il détruit toute administration par sa « résistance inouïe et coupable. Des subsistances existent; « elles abondent à Médina del Campo, et on veut nous affa- « mer, pardonnez-moi le mot (i). »
Vers la fin de la campagne, les discussions irritantes du prince d'Essling et du maréchal Ney provoquèrent le remplacement de ce dernier, et ajoutèrent une nouvelle difficulté aux embarras déjà si cruels de la retraite.
A Fuentès d'Onoro,Loison,Drouet et Régnier se rendirent coupables d'actes d'indiscipline et de négligence tout aussi graves.
Cette même année encore, Bessières refusa tout secours à Masséna pour délivrer Alméida, seule acquisition de la campagne, ainsi que pour écraser l'armée de Wellington, affaiblie en ce moment par le départ d'un fort détachement dirigé sur Badajoz. Plusieurs jours avant la bataille de Fuen-
(.1) Mémoires de Masséna, t. VII, p. 121.
tes d'Onoro, le prince d'Essling avait adressé au duc d'Istrie les lettres les plus pressantes. N'ayant obtenu aucun résultat, il lui écrivit, la veille de son départ de Salamanque (le 24 avril) : « Je n'ai pas ménagé mes instances auprès de « vous. Si mes efforts n'étaient pas heureux, votre dévoue- « ment pour le service de l'empereur vous ferait certainece ment regretter de ne pas les avoir secondés avec les « moyens que vous m'aviez fait espérer avant que j'en eusse « besoin... »
Et comme ces remontrances ne produisirent pas plus d'effet que les précédentes, Masséna écrivit de nouveau à Bessières le 29, de Ciudad-Rodrigo : « Je vous ai demandé de l'artillerie « et des bagages, et encore plus positivement de la cavalerie; « vous avez , sous différents prétextes, éludé ma demande. « Toutes les troupes en Espagne sont cependant de la même « famille. »
A la suite de toutes ces lettres, et bien que les instructions de Napoléon enjoignissent à Bessières d'envoyer 15,000 hommes à l'armée de Portugal en cas de nécessité, le duc d'Istrie se décida à faire partir 1 ,200 chevaux et une batterie de la garde impériale, qui ne rejoignirent le gros de l'armée que le 4 mai, veille de la bataille de Fuentès.
A propos du désaccord qui régnait avant la funeste journée de Salamanque entre les commandants des trois armées françaises, nous avons fait observer que chacun de ces maréchaux voulait subordonner les mouvements de ses collègues aux siens; il résulta de ces tiraillements que leurs plans secrets furent entravés, et que Wellington les surprit au moment où ils discutaient encore.
Une circonstance malheureuse de la campagne de 1812 fut l'obstination du duc de Dalmatie à retenir la division Drouet, demandée à plusieurs reprises par le roi. Si cette division était arrivée à temps, Joseph eût amené 24,000 hommes au duc de Raguse avant la bataille de Salamanque, et
très-probablement cette journée n'aurait pas eu lieu, ou se serait terminée d'une autre manière.
Dans la même campagne, Marmont se rendit coupable de la plus grave insubordination, en attaquant Wellington avant d'avoir reçu les secours de l'armée du Centre. Les suites de ce coup de tête ayant rendu l'évacuation de l'Andalousie nécessaire, Joseph donna des ordres dans ce sens au duc de Dalmatie, qui refusa d'obéir, et cela, avec tant de persistance, qu'il fallut le menacer de donner son commandement à un autre général.
En octobre 1812, Joseph, malgré ses vives répugnances pour Soult, pensa donner à ce maréchal le commandement supérieur des troupes disponibles en Espagne; mais il fut obligé de renoncer à ce plan (qui aurait pu rétablir les chances de la lutte) , parce que Jourdan et Suchet refusèrent l'un et l'autre de servir sous les ordres du duc de Dalmatie.
On peut affirmer que la déplorable antipathie de Suchet pour le duc de Dalmatie fut une des causes de l'invasion de la France en 1815. Et, en effet, si le duc d'Albuféra avait joint ses forces disponibles à celles de Soult, il est probable que Wellington n'aurait pas franchi les Pyrénées. L'histoire reprochera à Suchet d'avoir même refusé de tenter une diversion en faveur de son collègue, quand celui-ci était engagé dans une lutte inégale pour la défense du territoire français.
Les conséquences fâcheuses de la rivalité des maréchaux se manifestèrent jusqu'au dernier jour de la guerre. Ainsi, quand Soult eut remplacé Joseph, et qu'il s'agit moins de reprendre l'Espagne que de sauver la France, les partisans du roi cherchèrent encore à entraver par de viles intrigues les vues intelligentes et patriotiques du duc de Dalmatie.
Le contre-coup de ces discussions irritantes se fit sentir dans toute l'armée. Les soldats épousaient les querelles de leurs chefs, et la discipline s'en ressentit. On a vu dans quel
état se trouvait l'armée de Soult,en 1809, sur le Douro. Celle de Joseph, en 1812, n'était pas dans une situation meilleure, s'il faut en juger par l'extrait suivant d'une lettre du maréchal Marmont au prince de Neufchâtel : « Jusqu'à présent , le roi « n'a rien pu contre les désordres qui ont eu lieu à Madrid et « contre l'anarchie qui règne dans l'armée du Centre (î). »
Après Salamanque, le général Clausel fit une peinture moins favorable encore de l'armée du duc de Raguse (2) : il la représenta comme une bande de pillards et d'assassins, qui n'écoutaient plus la voix de leurs officiers.
Lors de l'évacuation de la Galice par Ney, l'irritation des troupes de ce maréchal devint si grande contre le duc de Dalmatie (qu'elles accusaient de les avoir abandonnées), qu'il eût été dangereux de mettre les deux corps d'armée en présence.
Après la bataille d'Albuéra , la garnison de Villalba refusa de protéger la retraite du duc de Dalmatie en défendant le château de cette ville; et à Fuentès d'Onoro, la vieille garde resta immobile quand Masséna voulut la porter en avant.
Tels furent les effets déplorables de l'inimitié des chefs ! Napoléon seul aurait eu assez d'influence pour imposera ces généraux sa volonté et mettre de l'ensemble dans leurs opérations. Il fut profondément affligé de cet état de choses, qu'il attribuait à l'insuffisance de son frère , insuffisance réelle sans doute, mais qui lui était connue, et dont il aurait dû apprécier les effets quand il l'investit des hautes fonctions de chef politique et militaire de la Péninsule. Au reste, loin de porter remède à la situation, en augmentant le prestige du roi et en défendant sa cause avec énergie, Napoléon, quand les premières velléités de résistance de Joseph se furent manifes-
(1) Lettre du 23 février : « On consomme, dit-il, 22,000 rations par jour à Madrid, et il n'y a pas 3,000 hommes : c'est qu'on donne et laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent. «(Voir encore Napier, t. VIII, p. 186 )
(2) Nous avons rapporté sa lettre, p. 249, note 1.
tées, s'ingénia, pour ainsi dire, à rendre chaque jour l'autorité de son frère plus incertaine et plus contestable (1).
Rien ne pouvait compromettre davantage cette autorité que le système des gouvernements militaires , une des plus malheureuses conceptions de l'empereur (2). Joseph et les Espagnols sincèrement attachés à sa cause avaient inutilement essayé de faire comprendre à Napoléon les dangers de ce système (3). Il tint ferme, et le décret parut. Son avis était qu'il fallait , pour intimider les Espagnols , leur inspirer la crainte de perdre quelques provinces (4). Ce fut même la principale raison qu'il opposa aux instances si vives et si pressantes du roi. Ici encore l'intelligence politique du grand capitaine parut en défaut. Les Espagnols ne se soumirent point, et la situation du roi empira tous les jours.
Les nouveaux gouverneurs étaient de véritables vice-rois, astreints seulement à se concerter avec l'état-major de l'armée d'Espagne pour les opérations militaires (ce qui, de la part des gouverneurs de l'Aragon, de la Navarre, de la Catalogne et de l'Andalousie ne fut même jamais observé). « Quant à l'administration intérieure, à la police, aux reve- « nus, à la justice, à la nomination des employés et à toute « espèce de règlements, ils devaient s'entendre avec l'em- « pereur, par l'entremise du prince de Neufchâtel (5). »
Napoléon leur donna cette grande autorité pour plusieurs
(1) L'extrait suivant d'une lettre du 3 octobre 1811, à Clarke, fait voir comment Napoléon traitait l'autorité de Joseph : .< Répondez au duc de Tarente qu'il ne doit correspondre en '< rien avec le roi d'Espagne, ni répondre à aucune lettre de ses ministres... Vous donnerez « la même instruction au général Decaen »
(2) Ce système a été condamné par les lieutenants mêmes de l'empereur. Ainsi nous lisons dans une lettre écrite par Marraont, le 23 février 1812, au prince de Neufchâtel : « La guerre « d'Espagne est difficile dans son essence ; mais cette difficulté est augmentée de beaucoup « par la division des commandements. »
(3) Joseph envoya à Paris deux de ses ministres, MM. d'Azanza et d'Almenara pour tâcher de faire rapporter le décret du 8 février; mais l'empereur accueillit froidement cette démarche et ferma l'oreille à toutes les protestations de sou frère.
(4) M. Thiers, t. IV, p. 84.
(5) Texte même du décret.
raisons : il pensait qu'ayant moins de ménagements à garder que Joseph, les gouverneurs généraux pourraient concourir plus efficacement aux fins de la guerre, et qu'ayant intérêt à augmenter leur influence par une bonne administration, ils procureraient à l'armée plus d'argent sans froisser autant les populations. Sous ce dernier rapport, le système donna raison à l'empereur : l'ordre et la paix intérieurs furent rétablis dans une grande partie de l'Espagne ; mais les ressources générales n'augmentèrent point : chaque gouverneur ne voyait que lui, ne songeait qu'à lui. Au milieu de ces souverains improvisés, le roi d'Espagne et des Indes ressemblait à un de ces princes du moyen âge, dépouillés par leurs grands vassaux, et n'ayant plus même, à défaut d'autorité réelle, le prestige du pouvoir suprême.
« Les Espagnols, dit le comte Toréno (1), accueillirent fort mal ce système, parce qu'ils savaient que la résolution de l'empereur cachait la pensée d'incorporer à l'empire français les provinces de la rive gauche de l'Èbre, et peut-être d'autres provinces, si les circonstances le permettaient (2). » Les ministres de Joseph envoyèrent à Paris, en qualité d'ambassadeur extraordinaire, M. Azanza, qui, après cinq mois d'inutiles démarches, écrivit au roi : « Le duc de Cadore, « dans une conférence que nous avons eue mercredi, nous a « dit expressément que l'empereur exigeait la cession des « provinces en deçà de l'Èbre, afin d'indemniser la France
(1) T. III, p. 244.
(2) Déjà le 19 février 1810 (voir Bicnon, t. IX, p. 273), le duc de Cadore avait écrit à M. de la Forcst, ambassadeur de France à Madrid, en lui adressant le décret qui établissait des gouvernements militaires en Espagne : « L'intention de l'empereur est de réunir à la France la « rive gauche de l'Èbre et peut-être même le pays jusqu'au Douro. L'un des objets du décret « est de préparer cette réunion, et vous devez, sans rien dévoiler des desseins de l'empe- « reur, régler cependant vos démarches sur les communications que je vous fais.»(Voir également la note secrète que donne Bignon, t. IX, p. 195.)
Napoléon aurait accompli sans doute le démembrement de l'Espagne, si fermement arrêté dans son esprit ( quoique par le traité de Bayonne il eût garanti l'intégrité de ce royaume ), si les événements «lu Nord n'avaient appelé son attention ailleurs.
« de ce qu'elle a dépensé et dépensera en hommes et en « argent pour la conquête de l'Espagne (1). »
Cette même pensée se retrouve dans les lettres secrètes que l'empereur adressa à Suchet, à Augereau , à Reille et à Thouvenot, après la création des quatre gouvernements séparés. M. Thiers a raison de dire que « la prétention devouloir que l'Espagne indemnisât l'empereur du mal qu'il lui faisait en la forçant d'accepter Joseph, était une folie d'ambition... (2) »
Aux gouvernements séparés de la Navarre, de la Biscaye, de l'Aragon et de la Catalogne, Napoléon ajouta bientôt ceux de la Vieille-Castille, sous Dorsenne, et de Valladolid, sous Kellermann. Ainsi toutes les autorités militaires, moins les chefs des armées du Midi et de Portugal , furent dispensées d'entretenir avec Madrid des relations d'obéissance et de comptabilité !
Quand le roi apprit à Séville la création des gouvernements séparés , il fut consterné. Abandonnant aussitôt sa nouvelle conquête, il retourna morne et silencieux dans sa capitale, où il se trouva isolé, sans ressources et sans pouvoir (3). Les généraux français, à partir de ce moment, ne le tinrent même plus au courant de rien : « Je n'ai aucune « notion, écrivit-il à Berthier, sur les forces ennemies ni « sur les forces de l'armée française, chaque général s'étant « absolument isolé de moi depuis l'institution des gouver- « nements militaires (4)... Dorsenne me dit qu'il n'est pas
(1) Lettre du 24 septembre, citée par le comte Toréno.
(2) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. III, p. 380.
(3) « Mon pouvoir réel, dit le roi, ne s'étend qu'à Madrid, et à Madrid même je suis jour- « Mollement contrarié par des gens qui sont fâchés que leur système ne soit plus en vogue. « On m'accuse d'être trop doux. A l'heure qu'il est, ils seraient déshonorés si j'étais plus sé- « vere et que je voulusse les livrer aux tribunaux. » (Lettre du 19 février 1809, à Napoléon)
A cette époque, Joseph n'avait pour toute ressource que l'octroi de Madrid, qui s'élevait a un million par mois, et pour toute armée que la division Dessoles et les depuis établis dans la capitale, en tout 20 à 25,000 hommes, dont 12,000 en état d'agir.
(4) 7.p//redii 17 avril 1812.
« sous mes ordres; Suchet ne m'a pas écrit depuis vingt « jours et ne me rend compte de rien ; le duc de Dalmatie « n'a jamais correspondu avec moi et paraît ignorer mon « commandement (1).
« Je le dis avec regret, mais je le dis avec vérité : les af- « faires vont mal, et très-mal en Espagne. Il y a autant de « despotes qu'il y a de gouverneurs , de généraux et même « d'intendants ; chacun fait des lois à sa guise, il n'y a nulle « unité, nul ensemble. Les peuples tiraillés dans tous les « sens, fatigués, dégoûtés, reprendront leur dernier cou- « rage, celui du désespoir (2). »
Les mêmes plaintes se font jour avec plus de vivacité encore dans les lettres intimes du roi à l'empereur : « Votre « Majesté, dit-il, ne peut pas vouloir que son frère soit à « chaque instant humilié par des ordres que lui transmettent « des généraux qui lèvent des impôts, font des proclama- « tions, décrètent des lois et me rendent ridicule aux yeux de « mes nouveaux sujets (0) »... « Le maréchal Ney a poussé « l'insulte jusqu'à faire enlever les caisses de mon receveur « dans la ville même d'Avila (4). »
Ces infractions aux convenances et aux règles de la hiérarchie parurent à certains généraux fort naturelles, et même nécessaires; témoin la lettre suivante, adressée par Soult au prince de Wagram (5) : « J'ai à combattre des prétentions et « des intérêts qui sont évidemment en opposition avec ceux « de l'armée, et, par conséquent, avec ceux de l'empereur; « je suis forcé, par mes propres devoirs, de m'opposer à l'exé-
(1) Lettre du 18 mai, à Berthier.
11 faut noter que Napoléon avait, depuis le mois de mars, conféré à Joseph le commandement de toutes les armées en Espagne. (Voir sa lettre du 16 mars , à Berthier, dans les Mémoires de Joseph.)
(2) Lettre du 5 septembre 1811, à Berthier.
(3) Lettre du 18 février 1810, à Napoléon.
(4) Lettre du 30 avril 1810, à Napoléon.
(5) Séville, 4 août 1810.
« cution de divers ordres que le roi donne, et de faire sou- « vent le contraire »
Non content de méconnaître ainsi l'autorité de Joseph, |le duc de Dalmatie écrivit de Séville, le 12 août 1812, au duc de Feltre, une lettre dans laquelle il accusa le roi de trahir la cause de l'empereur. Presqu'au même instant, le duc de Feltre répondait à une dénonciation semblable de Joseph contre le chef de l'armée du Midi : « Si la conduite du duc
« de Dalmatie est équivoque et cauteleuse il viendra
« un moment où l'empereur pourra l'en punir (1). »
A ces désagréments personnels vinrent se joindre bientôt des embarras d'une nature plus grave. Les Espagnols soumis à l'autorité du roi, et surtout ceux qui avaient accepté des fonctions publiques, furent profondément affectés de la détermination de l'empereur à l'égard des provinces septentrionales. Ils ne s'étaient ralliés à la nouvelle dynastie que parce que la promesse de Napoléon leur avait donné la conviction que le seul moyen de sauvegarder l'indépendance de la nation et l'intégrité du royaume, était de soutenir Joseph. Or, les dispositions du décret du 8 février ayant été interprétées par la nation comme une menace, sinon comme un premier pas dans la voie du morcellement de la Péninsule, ils devaient s'attendre à ce qui leurs compatriotes, ne tenant aucun compte des motifs que les avaient dirigés, leur reprochassent d'avoir concouru à l'asservissement de la patrie.
La régence de Cadix, en effet, présenta aux Espagnols l'institution des gouvernements séparés comme un commencement d'exécution des menaces faites par l'empereur aux députés de Madrid, pendant son séjour dans cette ville; elle engagea en conséquence la nation à redoubler d'énergie pour s'affranchir de la domination étrangère. Les Espa-
(11 I.e 10 novembre 1812.
gnols , fiers et bravés , répondirent à cet appel , et bientôt les guérillas se multiplièrent, au point qu'il fallût employer une armée entière à les combattre pour maintenir les communications avec la France.
Le cabinet de Londres, de son côté, fit remarquer aux cabinets européens que la création des gouvernements séparés était une preuve manifeste de l'intention de l'empereur de placer sur sa tête la couronne d'Espagne, malgré les assurances contraires données par lui dans diverses occasions (1).
Tous ces dangers eussent été prévenus, si, plus confiant dans son frère, qui s'était formé une idée juste du caractère espagnol dès les premiers jours de son règne, Napoléon eût tenu compte des sages conseils du roi et des observations respectueuses des ministres attachés à sa cause. Mais la destinée de l'empereur était de ne prendre à l'égard de l'Espagne que des résolutions et des mesures funestes.
Outre les embarras politiques et militaires dont nous venons de parler, le roi eut à subir, par suite de l'institution des gouvernements militaires, des embarras financiers considérables.
Il avait à pourvoir aux besoins de sa cour, aux services généraux .et à l'entretien de l'armée du Centre, avec les ressources insuffisantes de la Nouvelle-Castille ; bientôt il fut réduit aux seuls revenus de l'octroi de Madrid. Les minimes sommes que Napoléon s'était engagé à fournir au roi d'Espagne («) venaient par fractions, et très -irrégulièrement; quant aux impôts levés dans les provinces éloignées, les gouverneurs les retenaient dans leurs propres caisses. De sorte que Joseph se trouva , dans bien des circonstances , livré
(1) Ducassc. Mémoires de Joseph, t. VII, p. 148 et 149.
(2) Un million par mois.
aux dédaigneuses obsessions de ses créanciers. Sa correspondance fournit à cet égard une foule d'éclaircissements : « Je n'ai pas un sou à donner à personne, écrivait-il à son « frère... Je suis à ma quatrième année de règne; je vois « encore ma garde avec le premier frac que je lui ai donné « il y a quatre ans... (1). » Plus tard, écrivant à Berthier : « Il faut cependant que l'empereur sache qu'aujourd'hui « même (9 mars 1811), j'ai été obligé de faire vendre les « vases sacrés de ma propre chapelle pour payer le pain des « troupes qui sont à Madrid. Comment ferons-nous demain ? « Je n'en sais rien à l'heure qu'il est... »
« Les troupes à mon service ne sont ni payées, ni vêtues « depuis huit mois... (2). »
« Si cet état de choses dure, avant six mois nous évacue- « rons l'Espagne, faute de vivres... L'ennemi n'épargne pas « l'argent. Quant à moi, pour tout dire d'un mot, je ne sais « pas comment je payerai ma table dans huit jours... »
« L'opinion cependant venait à moi, et un grand change- « ment allait se produire ; mais l'opinion cède à la force des « choses. Sans argent, sans territoire, sans troupes, sans « autorité , comment l'opinion peut-elle longtemps entourer « un homme (3)? »
« Je suis aujourd'hui réduit à Madrid. Je ne vois que des « malheureux autour de moi ; les principaux de mes fonc- « tionnaires sont condamnés à n'avoir pas de feu chez eux. « J'ai tout donné, tout engagé. Je suis moi-même tout près « de la misère (4). »
« La famine est dans les villes; le désespoir est dans les « campagnes, privées de tous moyens de transport et des
(1) Lettre du 19 février 1809, à Napoléon.
(2) Lettre du 13 mars 1811, à Berthier.
(3) Lettre du 24 août 1811, à Berthier.
(4) Lettre du 24 décembre 181 l,d Napoléon.
« moyens de labourage. L'armée n'est pas soldée depuis « plus d'un an et l'officier est malheureux (1). »
Vers la fin de 1811, à bout de ressources et d'expédients, Joseph fit vendre un magasin de blé que Marmont avait formé à Tolède. Le duc de Raguse, sans se préoccuper du scandale qui devait en résulter , prit le magasin de force et envoya les acquéreurs frustrés faire valoir leurs titres auprès de Joseph. Voilà où en étaient réduits l'autorité et le prestige de ce pauvre roi, dans un pays où la couronne avait si longtemps ébloui les masses par un pouvoir et un faste vraiment extraordinaires.
La prétention de Napoléon de diriger la guerre d'Espagne sans y assister fut aussi, dans mainte circonstance, nuisible au succès des opérations.
Des ordres donnés à 600 lieues du théâtre de la guerre et venant six semaines après la situation qui les avait motivés, ne pouvaient , en effet , malgré le génie de l'empereur , valoir les résolutions qu'aurait prises sur les lieux un général, même ordinaire. Tantôt ces ordres étaient intempestifs, tantôt inexécutables à cause de certaines circonstances dont Napoléon ne pouvait pas se rendre compte à Paris ou en Allemagne : « Le plus souvent ses instructions étaient « vagues, parce qu'il n'osait pas être absolu, sachant que « peut-être il commanderait des désastres, en ordonnant de « loin ce qui, sur les lieux, serait reconnu impossible (2). »
Une des causes les plus directes de la perte de la bataille de Talavera fut la réunion des corps de Soult, de Mortier et de Ney, ordonnée par Napoléon pendant qu'il était à Schoenbrunn. Cet ordre, en effet, arriva à Joseph quand déjà l'inva-
(1) Lettre du 17 avril 1812, à Herthier.
(2) THIERS, t. III, p. 516.
sion de Soult en Portugal avait échoué, et que la Galice était évacuée.
Les malheurs de Masséna, dans la campagne de 1811, proviennent en grande partie du vague des ordres donnés de Paris aux généraux chargés de le seconder. Ainsi l'empereur recommanda à Drouet « de secourir le prince d'Essling, mais sans perdre ses communications; »il recommanda au maréchal Soult de venir en aide à l'armée de Portugal, mais sans lui imposer ce devoir sous peine de désobéissance, sans l'autoriser surtout aux sacrifices qui auraient rendu ce secours possible, efficace : « Il laissa de la sorte à la mauvaise volonté ou à la timidité le moyen d'éluder des ordres trop peu formels, donnés à travers le vague des distances et du temps écoulé ; car ces ordres , quand ils arrivaient à cinq cents lieues et à deux mois de leur date, portaient le plus souvent avec eux la dispense de leur exécution (1). »
Il est certain que les ordres donnés par Napoléon (le 20 novembre 181 1) àReille, à Marmont et à Joseph pour diriger des forces considérables sur Valence, hâtèrent la chute de Ciudad- Rodrigo (2); de même, nous avons établi que les instructions des 18 et 21 février 1812, données par l'empereur à Marmont, et le refus d'admettre le plan de ce maréchal, qui consistait à réunir sous un même commandement les armées du Nord, du Centre et de Portugal, contribuèrent à la reddition de Badajoz (3) ; enfin, il est prouvé que la recommandation faite par l'empereur, au début de la campagne de 1812, de conserver l'Andalousie eut pour résultat d'isoler Marmont et
(1) TIIIKRS, t. III, p. 516.
(2) Voir les mémoires de Joseph , t. VIII, p. 151, et l'Histoire du Consulat et de l'Empire , t. IV, p. 109 et 110.
(3) Voir les Mémoires de Joseph , t. Vlll, p. 103, et la lettre de Marmont au roi, 5 avril
M. Thiers, t. IV, p. 124 , dit qu'après la reddition de Badajoz, Napoléon s'en prit à Marmont de n'avoir pas su modifier des ordres donnés à trois cents lieues du théâtre de la guerre.
de favoriser la marche offensive de Wellington sur Salamanque.
Les instructions de Napoléon témoignent que, malgré son génie, il n'appréciait pas bien le genre de guerre qui convenait aux diverses provinces de l'Espagne. Ses ordres, quoique toujours admirables au point de vue de l'art et des principes généraux de la guerre, avaient le défaut d'être souvent inexécutables. Cela tint à ce qu'il mesura les difficultés à sa propre capacité, et regarda plutôt le but à atteindre que les éléments dont on pouvait disposer (1).
Ce n'est que vers la fin de 1812 qu'il s'abstint, ne pouvant faire autrement, de diriger par lui-même les opérations de la Péninsule. Mais, à peine revenu de sa désastreuse expédition de Russie, il envoya de nouveau à Clarke, du fond de l'Allemagne, des ordres pour le roi et les généraux commandant les provinces. C'est ainsi qu'en mars 1813, le duc de Feltre donna directement des instructions à Reille et à Clausel pour réprimer l'insurrection de la Biscaye et de la Navarre.
Le roi ne laissa pas de se plaindre de cette manière d'agir, qui amena souvent des complications fâcheuses. Déjà, au début de la guerre, il avait fait des représentations à cet égard, témoin la lettre suivante, du 19 avril 1809 : « Si le « ministre de la guerre, au lieu de transmettre des ordres qui « doivent être exécutés, se contentait de nous faire connaître « les intentions de Votre Majesté en masse, et nous donnait « des instructions et des directions générales qui dussent être « modifiées suivant les changements survenus dans les affaires (.< de l'Espagne, depuis que ces instructions ont été tracées à
(1) Pour être convaincu que l'empereur donnait quelquefois des ordres à contre-sens , il faut lire, dans Belmas, t. I", p. 628, la lettre écrite le 26 février 1812 par le duc de Ragusc au major général : <• Si Sa Majesté était sur les lieux, dit Marmonl, elle envisagerait la position « de son armée du Portugal sous un tout autre point de vue. » Dans cette lettre et dans celle du 2 mars 1812, le duc de Kaguse prouve que Napoléon lui avait ordonné une foule de choses inexécutables.
« Paris; si Votre Majesté, me donnant ses conseils, me lais- « sait la faculté de les suivre ou non, selon les événements, « et qu'elle me témoignât la confiance dont j'ai besoin pour « moi-même et pour les autres; alors il pourrait y avoir une « direction centrale et instantanée...; alors je pourrais avec « plus de justice être responsable des mesures que j'aurais
« ordonnées »
Mais à toutes ces plaintes, comme à toutes les demandes que faisait le roi pour obtenir soit de l'argent, soit une autorité plus réelle sur les commandants militaires, Napoléon répondait invariablement : que Joseph ne comprenait pas sa position ; — que Dieu ne l'avait pas fait général ; qu'il était doux et spirituel, mais indolent, qu'il lui fallait des plaisirs et pas trop de travail ; — que les hommes devinaient instinctivement ses dispositions, et que s'il lui confiait la direction des armées, personne ne se croirait commandé par un tel chef; que, derrière lui, on verrait toujours l'officier chargé de le conseiller, et que personne n'obéirait, parce qu'on se rirait du roi général, et qu'on jalouserait le général roi, exerçant en réalité l'autorité suprême ; — qu'il ne pouvait donc pas lui accorder au delà du commandement de l'armée du Centre , étendant son action à vingt ou trente lieues de Madrid ; — que, pour de l'argent, il n'en avait pas ; — que ses frères, régnant sur les pays les plus riches de l'Europe , étaient sans cesse à lui en demander; — que l'Espagne en avait assez pour en fournir à tout le monde ; — que si Joseph savait administrer, il trouverait des ressources ; qu'il avait bien su se procurer de l'argent pour en donner à des favoris , pour bâtir des résidences royales, et pour payer un luxe inutile dans l'état de ses affaires ; — que si l'Espagne souffrait, c'était un malheur auquel il n'y avait pas de remède; que les soldats français souffraient aussi, et que la guerre était la guerre ; — que si les Espagnols étaient las de souffrir, ils n'avaient qu'à se soumettre ; — que ces prétentions de Joseph à la bonté, à l'art
de séduire les peuples, étaient ridicules ; — que son espoir de faire avec des millions ce qu'on ne faisait pas avec des milliers d'hommes ne l'était pas moins ; — que si on lui envoyait de l'argent et qu'on lui retirât des troupes, cet argent serait bientôt mangé, et lui, Joseph, avec sa cour, reconduit honteusement à Bayonne par quelques bandes armées ; — qu'il fallait beaucoup de soldats, beaucoup de vigueur, et de la terreur même pour réduire les résistances de l'Espagne ; — que la terreur amènerait la soumission, et que, la soumission venue, la bonne administration, qu'on devait à tous les peuples, s'ensuivrait; — que l'Espagne rattachée par ces moyens à son nouveau roi, le temps viendrait alors pour Joseph de suivre ses vues personnelles (1).
Il y avait dans tout cela quelques vérités, beaucoup de persifflage, une très-grande exagération, et puis la plus fatale de toutes les erreurs de Napoléon, qui était de vouloir soumettre la Péninsule par la terreur, et de faire subsister l'armée par la maraude, dans un pays qu'elle avait pour mission de rattacher à la France.
Un autre fléau des armées françaises était la guerre de partisans, venant en aide à la guerre régulière. A peine l'insurrection eut-elle pris un caractère général, qu'il se forma sur tous les points des bandes de guérillas, d'autant plus faciles à réunir que le paysan espagnol est toujours armé, qu'il ne tient guère à sa misérable cabane, et que le climat doux de l'Espagne permet de bivaquer, pour ainsi dire, toute l'année.
Ces bandes n'ayant ni magasins à garder, ni places à couvrir, ni dépôts à former, pouvaient se masser partout où elles voulaient, et tenter les coups les plus audacieux. Sans
(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IV, (>. S3.
influence sur le champ de bataille, elles pesaient néanmoins lourdement dans la balance des opérations secondaires. Leur mission était d'enlever les postes isolés, de tomber en masse sur les détachements, les convois, les dépôts, les magasins, etc., d'intercepter les courriers et les secours, de brûler et de piller les villages que l'ennemi devait traverser, de rompre les gués, les ponts , d'obstruer les routes, les passages, les défilés, de tendre des embuscades, de harceler par de continuelles chicanes les troupes en marche, de faire, en un mot, le plus de mal possible à l'ennemi sans tenir compte d'aucune des lois que l'honneur et l'humanité imposent aux généraux des peuples civilisés. Les plus indignes moyens étaient mis en œuvre par ces guérillas, et justifiés par le sentiment public, lorsqu'ils avaient pour but la mort ou la ruine d'un Français. C'est ainsi qu'elles égorgèrent les traînards, même quelquefois les blessés et les malades ; qu'elles empoisonnèrent les puits et les sources où les Français venaient se désaltérer ; qu'elles soumirent aux tortures les plus cruelles et les plus révoltantes les malheureux soldats qui tombaient entre leurs mains.
On ne saurait se faire une idée des pertes que la vengeance et le meurtre occasionnèrent à l'armée impériale !
Les fatigues, les maladies et les longues privations n'ont pas fait dans cette armée moins de ravages. Il paraît, au surplus, que, de tout temps, ces deux fléaux, la vengeance et la misère furent les inévitables compagnons des armées belligérantes en Espagne : « Dans ce pays, disait Henri IV, les grandes armées sont toujours affamées, et les petites toujours battues. » Jugement profond, qui devait recevoir, deux siècles plus tard une éclatante confirmation, aux dépens de la gloire et de la prospérité de la France !
Assaillis de tous côtés par les bandes espagnoles, les Français établissaient, de distance en distance, des postes retranchés dans de vieux forts, dans des couvents ou des châteaux. Ils
assuraient ainsi leurs routes militaires, leurs dépôts de vivres et de munitions. Mais que d'hommes il fallut employer pour obtenir ce résultat ! La moitié de l'armée se trouvait quelquefois occupée à garder l'autre moitié, et de celle-ci, les deux tiers étaient souvent en maraude pour subvenir aux besoins de tous.
Le plus grand mal cependant que les guérillas firent à l'armée de Joseph, fut d'interrompre les communications entre les différents corps. Les généraux commandant ces corps étaient presque toujours dans l'impossibilité de correspondre entre eux et d'obtenir des renseignements exacts sur la position de l'ennemi. Ils ne savaient pas quelquefois ce qui se passait à deux lieues de leur quartier général. M. Jomini cite un cas où il aurait fallu 4,000 hommes à Joseph pour faire tenir une dépêche au maréchal Ney, qui cependant opérait de concert avec lui.
Le roi éprouva plus d'une fois le même embarras. Ainsi, peu avant la bataille de Vittoria, il fut obligé de distraire 1,500 hommes de son armée pour envoyer un ordre à Clausel (i).
Dans une de ses lettres (2) , il affirme que Bessières , en 1808, « se trouva en présence d'une armée de 40,000 hommes « sans s'en douter, et que le général Merlin, envoyé auprès « de lui, ne put trouver un guide, quoiqu'il offrît de l'or à cf pleines mains... »
Des documents officiels constatent (5), que le roi ne fut informé du passage du Douro et de la retraite de Soult que par la voie de Paris.
Le général Thiébault, chef d'état-major du duc d'Abran-
(1) Mémoires de Joseph, t. IX, p. 152.
(2) Voir le t. VI des Mémoires de Joseph.
(3) Datée de Burgos, 18 juillet 1808. Sherer(t. lt , p. 125) eite un ordre général d'après lequel il fallait au moins 250 hommes pour escorter un courrier.
tes, cite un fait semblable (i). « Nous étions depuis un « mois, dit-il, sans nouvelles de Loison et d'Almeida... « Vingt-cinq copies du même ordre avaient été expédiées, « par tous les moyens possibles, à lui et au général Chariot, « et tout annonçait qu'aucune n'était parvenue. »
La surprise de Masséna en voyant les lignes de Torrès- Vedras, est plus remarquable encore. Ce maréchal avait le plus grand intérêt à savoir quels obstacles il allait rencontrer dans sa marche sur Lisbonne. Or, ce fut seulement à Leiria qu'il apprit l'existence de ces fameuses lignes , auxquelles Wellington travaillait depuis dix mois avec une masse de troupes et de paysans.
Tout aussi extraordinaire fut la marche du corps de la Romana, qui se glissa le long des colonnes de Ney sans être aperçu, et vint s'établir dans les positions que le maréchal avait évacuées pour aller à sa recherche.
En 1812, Marmont apprit seulement le 15, à Valladolid, la nouvelle du siège de Ciudad-Rodrigo, commencé le 8, et seulement le 26 la nouvelle de la capitulation signée le 19.
Le 1er octobre de la même année, Joseph expédia une lettre au général Souham : six duplicata la suivirent jour par jour; ce fut le dernier, porté par le colonel Lucotte, qui arriva le premier, tandis qu'une lettre écrite le 17, par Hill à Wellington, arriva le 18, au moment où Souham recevait la missive de Joseph (2).
Le général Mathieu Dumas cite le fait suivant, qui offre une nouvelle preuve de l'impossibilité où se trouvaient quelquefois les maréchaux français de se transmettre, même à des distances très-rapprochées , les informations les plus essentielles : « Après Salamanque, on vit l'arrière-garde du
(1) Relation de l'expédition de Portugal, p. 144.
(2) Voir NAPIER, t. IX, p. 367.
« général Clausel passer à quelques milles de l'armée du « roi , sans que ni l'un ni l'autre eussent connaissance de « leur proximité; et cette ignorance de leur position réci- « proque entraîna bientôt l'entière séparation des deux corps « et la perte de Madrid. »
Au printemps de 1815, les communications de Joseph avec la France furent si complètement interrompues, que les dépêches expédiées de Paris le 4. janvier ne parvinrent au roi que le 18 mars, par l'entremise de Suchet (i), et que le duc de Feltre informa Joseph que la dernière lettre de Madrid, reçue le 18 mars, était datée du 1er février.
Il est également constaté, par les dépêches de Napoléon, par le témoignage des généraux français et par la correspondance de Wellington, que les renseignements les plus exacts et les plus détaillés sur la force et la position des troupes alliées étaient fournis au quartier général par les journaux de la Grande-Bretagne (2).
Cette circonstance fait assurément honneur au patriotisme des Espagnols , qui ont constamment refusé de servir de guides ou d'espions, malgré les offres les plus séduisantes.
« Ce pays et ce peuple, écrivit Joseph en 1808 (3), ne res- « semblent à aucun autre; on ne trouve pas un espion ni un « courrier... » et dans une autre circonstance : « ... Deux « mille domestiques m'ont quitté à la fois, malgré les forts « appointements que j'avais donnés : nous ne trouvons pas « un guide, pas un espion. Tout ce qui écrit ou parle diffé- « remment, ment ou n'a pas d'yeux (4)... »
Cette situation exerça sur les mouvements de l'armée fran-
(1) Voir Napieh, t. X,p. 118.
(2) voir aux annexes une série de lettres qui établissent clairement ce fait.
(3) Lettre du 29 juillet, à l'empereur.
(4) Lettre du 5 août 1808, à Napoléon. Nous devons faire observer toutefois que dans le courant de la guerre d'Espagne, il se présenta des circonstances ou le patriotisme des Espagnols se montra beaucoup plus accommodant. C'est ce qu'on verra plus loin.
çaise une influence des plus fâcheuses; car à la guerre, le général le mieux informé est presque toujours le plus fort. Combien de victoires ont été la conséquence d'un renseignement venu à propos, et combien de désastres le produit d'une information tardive ou incomplète ! On doit tenir compte aux Français de ces circonstances, ainsi que de reflet moral qu'elles produisirent sur leurs troupes. La guerre d'Espagne est la plus pénible que les généraux et les soldats français aient eue à soutenir. Des misères continuelles, des dangers sans cesse renaissants, et dont les moindres étaient ceux du champ de bataille, le spectacle du meurtre et du pillage toujours devant les yeux, la haine féroce et l'esprit de vengeance des Espagnols étaient aux soldats toute sécurité avant comme après la lutte; et d'autre part, point de victoires décisives, point de satisfactions, point de récompenses même accordées à la bravoure : voilà ce qui distingua cette guerre et la rendit si fatale ! Napoléon, du reste, était prévenu contre l'armée de la Péninsule, qui ne put lui rendre un seul des avantages par lui rêvés, et ne cessait de mêler ses plaintes importunes aux chants de victoire que provoquait sa marche triomphale au cœur de l'Allemagne.
« La gloire, dit le général Jomini, et les récompenses « étaient réservées pour les autres guerres; de là, un certain « découragement et une certaine défaveur jetés sur l'armée « d'Espagne, qui cependant surpassait toutes les autres en « courage et en résignation. »
L'armée anglaise se trouvait dans une situation toute différente.
D'abord elle combattait pour une bonne cause, et cet avantage, quoi qu'en disent certains militaires, a une très-grande importance : toute entreprise déloyale, injuste, est un far-
deau qui agit défavorablement sur le moral du soldat et sur l'ensemble des opérations. L'armée française ne tarda point à reconnaître cette vérité.
Il faut remarquer ensuite que toutes les nations continentales avaient été blessées par l'épée de Napoléon , et qu'aucune, sauf la Prusse, n'était écrasée. Un sentiment commun d'humiliation, l'espoir d'une vengeance éclatante, ainsi que les prompts et abondants subsides de l'Angleterre unirent ces nations par des liens plus forts que les traités.
La France ne pouvait compter que sur leurs craintes, tandis que l'Angleterre avait mis de son côté leurs intérêts et leur amour-propre.
L'Allemagne, frémissante sous le joug, préparait dans l'ombre les éléments d'une prochaine résurrection. Les autres États ne se montraient pas moins ardents à secouer leurs chaînes. D'autre part, le blocus continental avait indisposé contre l'empire les négociants, les manufacturiers et les populations maritimes d'une grande partie de l'Europe (1). Enfin, la haine pour les principes français était à cette époque dans toute sa force. Les classes privilégiées détestaient Napoléon, parce que son génie avait donné de la stabilité aux institutions nées de la révolution, et aussi parce que ses victoires avaient déjoué leurs calculs et fortement ébranlé ce qui leur restait encore de pouvoir et d'influence.
Toutes ces circonstances vinrent en aide à l'armée anglaise, qui eut en outre l'avantage d'être commandée par un général inspirant à ses subordonnés une confiance absolue, joignant à des talents militaires hors ligne les qualités non moins précieuses de l'administrateur, du financier et de l'homme d'État. Cette armée recevait du pays où elle faisait la guerre
fl) En Espagne, le blocus conlincntal menaçait, outre le commerce déjA Irès-appauvri des villes maritimes, le commerce de la contrebande, fort important dans ce pays, et le sort de 10f),000 individus employas dans l'accise et les douanes.
des secours en hommes, en vivres, en numéraire; et alors même que ces ressources lui faisaient momentanément défaut, elle pouvait toujours compter sur une neutralité bienveillante. Cet avantage permettait au général en chef d'avoir toujours ses troupes sous la main, de ne laisser que de faibles détachements dans les places les plus importantes, et de combiner ses opérations sans tenir compte de l'état des récoltes. Cependant l'obligation de nourrir et de payer les soldats sans recourir à la maraude ni aux réquisitions (1) , lui créa souvent des difficultés comparables à celles dont se plaignaient les généraux français. Quand l'argent n'arrivait pas, quand les valeurs anglaises étaient subitement dépréciées, ou que les transports de grains ne se faisaient pas régulièrement, soit par la faute des autorités locales, soit par celle de l'amirauté anglaise , Wellington était forcé de recourir aux expédients les plus variés pour nourrir et payer ses troupes. Or ces circonstances ne se présentèrent que trop souvent dans le courant de la guerre d'Espagne (2). Les faits suivants en donneront la preuve.
En 1809, il y eut un moment où l'armée anglaise, par suite de l'épuisement du Portugal, n'eut d'autre ressource, pour nourrir les hommes et les chevaux, que de faire venir quelques bêtes à cornes et un peu de paille des provinces du nord.
A la fin de cette campagne, la nation presque toute entière était nourrie par le secrétariat anglais. La Grande-Bretagne iit des sacrifices énormes pour subvenir à ces besoins, et,
(1) Beimas prétend que Wellington « frappa Madrid d'une forte contribution, et que l'allégresse fit bientôt place à d'autres sentiments. » Mais le colonel Gurwood, éditeur des lettres de ) Wellington , combat cette assertion; il prétend que « jamais le général en chef n'a levé ou permis qu'on levât de contributions a Madrid, non plus que dans aucune autre partie de la Péninsule. »
(2) On ne doit pas perdre de vue que l'entretien d'une armée anglaise est bien plus onéreux que celui de toute autre année. Ainsi la petite armée de Wellington coûtait, en 1809, 300,000 livres sterling par mois. (Alison, t. VII, p. 380.)
recrutement était vicieux; il se composait de soldats qui, par leurs habitudes antérieures , étaient enclins à franchir sans cesse les bornes du devoir. Ces soldats auraient , sans nul doute, aggravé les horreurs inséparables du système des réquisitions, et rendu ainsi l'armée anglaise odieuse à tous les Espagnols (1).
Il résulte de ce qui précède, que le système d'alimentation adopté pour l'armée anglaise , tout en offrant des avantages remarquables, donnait au général en chef d'énormes embarras , et l'astreignait à régler ses mouvements sur la marche des convois.
Cet inconvénient fut encore aggravé par la faute des gouvernements indigènes et par l'incurie, voire même, dans certains cas, la négligence et l'hostilité secrète du ministère anglais. En parcourant la volumineuse correspondance de Wellington avec les membres des divers cabinets qui se sont succédé de 1807 à 1815, on se demande souvent si le duc n'eut pas plus de peine à satisfaire les hommes d'État de son pays qu'à tenir tête aux armées françaises.
« Les ministres de cette époque, dit Alison , étaient incapables de juger les affaires militaires ; ils s'en rapportaient à des hommes spéciaux, plus incapables encore, ou noyés, par suite d'une longue inactivité, dans une mer de détails insignifiants (2). » Ils n'étaient jamais prêts à temps et attendaient toujours, pour s'exécuter, que les pressantes sollicitations de Wellington les missent dans l'impossibilité de rester plus longtemps inactifs. Il est vrai que la situation des finances,
(1) te caractère de Wellington répugnait d'ailleurs à l'emploi d'un moyen aussi violent et aussi injuste. Sa pensée à cet égard se irouve clairement exprimée dans le passage suivant d'une lettre écrite, le 31 janvier 1812, au baron Constant de Rebecque : « ta guerre est « pour le gouvernement français une ressource de finance, et c'est, ce me semble , le plus « grand malheur que la révolution française ait légué à la génération présente. »
(2) T. VIU, p. 5.
la diversité des intérêts engagés dans la grande lutte européenne, ainsi que les exigences du Parlement, qui voulait se rendre compte de tout, expliquent jusqu'à un certain point ces lenteurs et ces hésitations. Cependant, on ne saurait nier que plusieurs fois le ministère ne se conduisît de façon à mériter les reproches de l'armée qui soutenait si vaillamment dans la Péninsule l'honneur et les intérêts de la Grande-Bretagne. On doit blâmer surtout la prétention qu'il eut, jusqu'au dernier moment, de donner à ses généraux des instructions complètes sur toutes les parties du service, et de leur tracer même des plans de campagne qui , par le peu d'intelligence avec laquelle ils furent combinés , devinrent tantôt un embarras, tantôt un danger sérieux.
On a vu que par des ordres contradictoires et des idées fausses , le cabinet de Londres aurait compromis le succès de la campagne de 4808, si Wellesley n'avait pris sur lui de suivre ses propres inspirations. Au lieu de soutenir cet habile général dans l'affaire de la convention de Cintra, le gouvernement eut la faiblesse de le rappeler, et de lui donner pour remplaçant John Moore, qui n'eut pas plus que son prédécesseur à se louer de l'intelligence et de l'activité des hommes d'État de son pays.
Le ministère avait inondé l'Espagne d'agents incapables; ces agents fournissaient les renseignements les plus faux sur l'état des esprits et des forces insurrectionnelles ; c'est d'après ces données inexactes que furent rédigées les instructions des généraux. John Moore sut bientôt à quoi s'en tenir sur la valeur de ces instructions, sur l'enthousiasme des Espagnols, sur la bravoure de leurs troupes et sur l'efficacité des secours envoyés par l'Angleterre aux juntes et aux autorités locales. Il paya de sa vie les erreurs et les illusions des ministres anglais qui, pour couvrir leurs fautes, et ne pouvant s'en prendre à lui personnellement, eurent la lâcheté de calomnier sa mémoire !
John Cradock ne fut pas mieux traité. On le laissa sans instructions (1), avec 14,000 hommes, en présence de Soult et de Victor, qui s'apprêtaient à marcher sur Lisbonne à la tête d'une armée quatre fois plus forte que la sienne.
Cette coupable insouciance provenait de ce que le cabinet, après l'échec de John Moore,ne croyait plus à la possibilité de maintenir son armée en Portugal : « Vous êtes averti par ma « dépêche du 24 décembre, écrivait Canning à l'un de ses « agents (2), que dans le cas où les forces commandées par « J. Cradock évacueraient le Portugal , événement que renie dent probable les affaires de la Galice, etc. »
Sir Arthur Wellesley craignant que cette opinion ne devînt générale, prouva qu'il était possible de défendre le Portugal contre les armées françaises, quelque nombreuses qu'elles fussent (s). Les ministres, convaincus à moitié par cette démonstration, lui rendirent son commandement à titre d'essai; mais, au lieu de s'en rapporter désormais à son expérience, ils l'entravèrent dès son début par des instructions qu'il se vit le plus ordinairement dans la nécessité de modifier, « pour ne « pas être obligé de s'arrêter au moment où un mouvement « offensif pouvait être le plus important à la cause des Espace gnols (4). »
Plus d'une fois, Wellington eut à se débattre au milieu de pareilles entraves. Une des idées favorites du ministère était d'occuper l'île de Léon, et de faire de Cadix la base de toutes les opérations contre l'armée française. Le duc combattit cette idée, en s'appuyant sur les principes de la
(l)il écrivit le 26 février 1809, au général Mackenzie : « Depuis le 14 janvier, nous sommes « sans Instructions. »
(2) Lettre du 24 janvier 1809, à lord Villiers.
(3) John Moore semble avoir émis une opinion contraire en déclarant qu'il lui serait impossible de défendre le Portugal avec l'armée dont il avait le commandement ; mais il faut noter que cette armée n'était pas aussi forte que celle de Wellington.
(i) Lettre de Wellington à Castlereagh.
stratégie et en faisant observer que l'hostilité jalouse des Espagnols ne lui permettrait pas de eréer à Cadix un établissement aussi sûr et aussi solide qu'à Lisbonne. Les faits lui ont donné complètement raison, et l'on doit regarder comme une des grandes causes du succès de la guerre d'Espagne, la résolution que prit le général anglais de renoncer à Cadix pour s'établir en Portugal, sur le flanc des lignes d'opérations françaises (1).
Une autre erreur du cabinet de Londres fut d'employer constamment ses troupes à des expéditions secondaires, et d'affaiblir sans nécessité l'armée principale dans des circonstances où il aurait dû, au contraire, la renforcer par tous les moyens possibles. Ainsi, à peine arrivé dans la Péninsule , Wellington eut à se prononcer contre la guerre impolitique où la junte centrale et quelques hommes d'État voulaient entraîner la Grande-Bretagne, dans le but de soumettre les colonies espagnoles révoltées. En 1812, le duc s'opposa avec la même énergie à l'invasion de l'Italie, décidée par le gouvernement anglais, sur la proposition de William Bentinck. L'expédition n'eut pas lieu, mais ses apprêts firent reculer au delà du terme opportun une autre entreprise à laquelle Wellington tenait beaucoup. « La Catalogne, dit Napier (2), renfermait les meilleurs éléments d'organisation militaire; si, à quelque époque que ce fût de 1809 et de 1810, on avait eu sur la côte 10,000 Anglais prêts à attaquer les Français à dos, ou à contenir les Catalans, les opérations du 7e corps auraient été paralysées, et Gironne, Hostalrich,Tortose, Tarragone, Lérida même auraient été sauvées. » Wellington fit "valoir cette considération ; mais on trouva plus utile d'em-
(1) Cadix, au point de vue militaire comme au point de vue politique, fut plutôt un embarras qu'un appui pour Wellington. Les troupes employées à la défense de cette ville auraient rendu de meilleurs services si on les avait employées en campagne.
ployer l'armée anglaise de Sicile à soumettre les îles Ioniennes, à se promener çà et là sur les côtes d'Italie, que de renforcer les Catalans, lorsqu'ils étaient encore maîtres de toutes leurs places fortes, lorsqu'ils avaient entière confiance dans le succès de l'insurrection.
Ce ne fut qu'après la chute de ces places, après la destruction des armées espagnoles, et quand la population, désillusionnée, eût éprouvé toutes sortes de souffrances, que l'on dirigea sur la côte orientale de l'Espagne un corps d'armée dont la présence aurait été beaucoup plus utile ailleurs.
Tant d'années passées en hostilité avec la France n'avaient pu inculquer au cabinet anglais les premières notions de l'art de la guerre ; et, loin de convenir de ce fait, rendu évident par ses fautes, il poussait l'aveuglement au point de dédaigner de prendre l'avis des hommes spéciaux. Ce ne fut qu'après la mort de Perceval que Wellington put agir selon son propre jugement ; et même après la victoire décisive de Salamanque, le chef du cabinet avait si peu de confiance dans le résultat final de la guerre et dans l'habileté du général en chef, qu'il ne cessait de lui écrire, qu'en cas de revers, la responsabilité retomberait sur sa tête.
En 1813, il fut de nouveau question d'envahir l'Italie méridionale, et Wellington fut une seconde fois obligé de faire ressortir l'absurdité de ce projet.
Enfin, au commencement de 1814, le ministère avait une si fausse idée de l'importance du rôle que son armée jouait au midi de la France, qu'il proposa de l'envoyer en Belgique pour former l'aile droite des forces alliées (î). Et quand Wellington
(1) cette idée datait de plus loin. Il résulte en effet d'une lettre de Wellington, adressée au comte Bathurst, le7 novembre 1812, que déjà à cette époque le ministère avait résolu d'envoyer l'armée anglaise, après l'évacuation de la Péninsule, en Italie ou dans le Nord. Plus tard, il fut question de l'envoyer en Hollande, dans le Nord , puis en Belgique. (Voir Characteristies, p. 45, et Despatches, t. X, p, 523, et t. XI, p. 384)
eut combattu victorieusement cette idée, ainsi que le projet de réduire le subside mensuel de 100,000 livres affecté à son armée, le ministère, donnant une autre direction aux renforts destinés aux régiments de la Péninsule, les envoya se faire écraser, sans but et sans utilité, à Berg-op-Zoom.
A ces témoignages nombreux de l'incapacité militaire du gouvernement anglais viennent se joindre des preuves convaincantes de son imprévoyance et son mauvais vouloir.
En 1808, après Vimeiro, l'armée britannique passa en vingt-quatre heures du commandement de Wellesley à celui de Burrard et de Dalrymple, sans qu'il y eût aucune raison pour agir de la sorte.
En 1812et 1813, l'armée anglo-sicilienne, par suite d'une inconséquence pareille, changea sept fois de chef en quinze mois ; cette circonstance ne fut pas étrangère aux désastres successifs de cette armée.
La conduite de l'amirauté anglaise mérita de plus graves reproches encore. Le général en chef eut à s'en plaindre jusqu'à la fin de la guerre. Il est certain que lord Melville (î) entrava de toute manière les opérations du duc, et notamment le siège de Saint-Sébastien. « Il osa même prétendre que les besoins de l'armée de la Péninsule étaient la dernière chose dont il dût s'occuper (2). »
Quoique Wellington eût le plus grand intérêt à disposer librement de la partie de la flotte chargée de pourvoir à la sûreté et à la subsistance de son armée, il se vit jusqu'à la fin obligé de recourir, pour l'exécution des mesures les plus urgentes, à la voie si longue et si formaliste des bureaux du ministère de la marine (3).
Le comte Grey signale encore une autre erreur de ce mi-
(1) lord Melville était alors chef de l'amirauté.
(2)NAPIER,t. XI, p. 247.
(3) Despatches, t. IX, p. 456, et t. XI, p. H8, 123, 259.
nistère : c'est d'avoir formé de la côte nord d'Espagne et de la côte ouest du Portugal, deux commandements maritimes séparés ; de telle sorte qu'un bâtiment allant de Lisbonne à Oporto était sous les ordres d'un commandant, et tombait sous les ordres d'un autre quand il touchait la Corogne (î). Il est presque inutile d'ajouter que les représentations de Wellington à cet égard n'obtinrent aucun succès.
Tout aussi tracassière fut l'administration de la guerre, dite Horse guards. Ne laissant aucune liberté, aucune prérogative au général en chef, elle nommait ou remplaçait les officiers, détachait ou rappelait les régiments presque toujours sans le consulter. Il existe un grand nombre de lettres où le duc se plaint de cette manière d'agir, du mode peu convenable suivi dans les nominations, et de l'impossibilité où il se trouvait de récompenser les services rendus (2).
Les plus vulgaires détails étaient soumis au contrôle du ministère : « Il semble réellement extraordinaire, dit le comte Grey (3), que des ministres chargés du gouvernement d'un empire tel que la Grande-Bretagne aient jugé nécessaire d'imposer au commandant de la plus grande armée de cet empire l'obligation de s'adresser au secrétaire d'État, membre du cabinet, pour savoir comment les soldats doivent faire leur dîner ; et cependant il existe une lettre du 14 mars 1810 à lord Liverpool, dans laquelle Wellington se plaint de n'avoir pas encore reçu de réponse à une lettre du 24 septembre de l'année précédente, adressée au commandant en chef, relativement aux marmites de campement. . . « Ce retard, « dit-il, nous cause des inconvénients qui se font journel- « lement sentir... les soldats ne peuvent évidemment cuire
(1) Characteristics, p. 104.
(2) Despatches, tome VI, pages 304,389, 417, 566 ; t. VII, page 262 ; tome IX, page 625 ; tome X, page 72.
(3) Characteristics, p. 83.
« leur nourriture s'ils n'ont pas de marmites de campe- « ment (1). »
Ces niaiseries montrent combien l'administration de la guerre était alors esclave des règles et des pratiques surannées. Les bureaucrates de cette administration prétendaient qu'une armée en campagne observât toutes les formalités administratives imposées aux troupes en garnison à Londres ; il résulta souvent de ces exigences les ordres les plus absurdes (2).
Le ministère exigeait des rapports hebdomadaires sur les opérations de l'armée, et des notes détaillées sur les projets du général en chef. Or, plus d'une fois ces documents, livrés aux journaux, devinrent une excellente source d'information pour les généraux ennemis (3). « Il est bien à « souhaiter, écrivit le duc à lord Liverpool (4), que vous ne « rendiez pas publics les détails que je donne dans mes « dépêches. Vous ne pouvez vous figurer combien les France çais manquent de renseignements précis. Toutes celles de « mes dépêches qu'on publie sont envoyées de Paris à Mas-
(1) Voici d'autres faits cités au hasard :
1» Il y avait des officiers anglais attachés à l'armée espagnole pour diverses missions spéciales. 11 était tout naturel que ces officiers fussent placés sous le contrôle de Wellington et ne correspondissent que par son intermédiaire avec le gouvernement anglais. Or c'est ce qui n'eut jamais lieu.— Voir Gurwood, t- V, p. 402.
2<> Tout officier anglais entrant dans l'armée portugaise obtenait un grade d'avancement- Il en résultait que, lorsque les deux armées devaient agir ensemble ou de concert, d'anciens officiers anglais se trouvaient sous les ordres de leurs plus jeunes camarades. Wellington proposa un remède à ce mal ; après bien des retards, il reçut une solution contraire à ses vues.— Voir Characteristics, p. 82; Despatclies, t. V, p. 87.
3» Plus d'une fois le duc eut à se plaindre de ce que les horse guards lui renvoyaient des militaires qu'il avait éloigtiés de la Péninsule par disgrâce ou punition [Despalches, t. V, p. 424).
4» L'administration de la guerre refusa constamment de régler la position équivoque de Beresrord, qui étant à la fois maréchal portugais et général anglais, se trouvait, par le premier titre, supérieur à Tilson, Murray, Hill et Cotton, et, par le second, inférieur à ces généraux, étant moins ancien qu'eux. Cette anomalie provoqua une discussion à la suite de laquelle un excellent officier, le colonel Murray, demanda et obtint son rappel en Angleterre.
(2) Le Recueil de Gurwood en fournit une preuve, t. IX, p. 423.
(3) Voir la lettre adressée par Wellington àBathurst, le 13 septembre 1812.
(4) Le 25 avril 18H,
« séna, et c'est de cette manière qu'il est informé de tout ce « qui se passe (i). »
Vingt lettres de Wellington, écrites à toutes les époques de la guerre d'Espagne , signalent les mêmes faits et renouvellent les mêmes plaintes, sans qu'aucune d'elles ait jamais produit le moindre résultat.
On doit encore signaler, comme très-nuisibles aux succès de l'armée anglaise, l'insuffisance et la mauvaise qualité de son matériel, que le duc, malgré ses efforts, ne parvint pas à rendre meilleur ni plus complet. « De l'avis de tous les ingénieurs, dit le colonel Jones, sir Hew Dalrymple eût été dans l'impossibilité de prendre, avant quelques mois et sans pertes énormes, les places d'Alméida et d'Elvas, parce que l'Angleterre n'aurait pu réunir le matériel nécessaire au siège de ces places. Ce fut même la principale considération que Dalrymple fit valoir en faveur de la convention de Cintra (2). »
Le même ingénieur fait observer « que la retraite de la Corogne, pendant laquelle on fut obligé de conserver un pont, faute d'outils pour le démolir, fournit un exemple mémorable des funestes résultats que peut produire une administration incapable et parcimonieuse (5). »
Enfin, Jones prétend que « si, durant l'hiver de 1810 à 1811, et lorsque l'armée était renfermée dans les lignes de Lisbonne, on eût proposé d'approvisionner le parc du génie d'une quantité suffisante de mineurs, de sapeurs, d'artificiers, de chevaux de trait, de fourgons et de pontons, on eût considéré cette proposition comme déraisonnable. Cependant, il est facile de prévoir la tournure différente qu'eussent prise les événements si le maréchal Beresford
(1) Voir aux annexes une note qui confirme ce fait et met au jour un grand nombre d'autres abus du même genre.
(2) Journaux des sièges, p. 450.
(3) Journaux des sièges, p. 440.
eût passé la Guadiana le 26 mars. Badajoz ayant encore à cette époque sa brèche ouverte, ses tranchées comblées et ses magasins dépourvus d'approvisionnements n'aurait fait que peu ou point de résistance ; la bataille d'Albuéra n'eût pas été livrée, et l'armée anglaise n'eût pas sacrifié ses meilleurs soldats dans des assauts meurtriers (1). »
Le parc de siège offrait si peu de ressources et était en si mauvais état, qu'à Badajoz Wellington dut employer des canons qui dataient de Philippe II , et que, faute de mortiers, il se vit dans la nécessité de faire monter des obusiers sur des blocs de bois (2).
A Burgos, il se trouva obligé de suspendre les attaques jusqu'à l'arrivée d'un convoi de munitions , attendu depuis six semaines.
Il dut patienter aussi jusqu'à la fin de la guerre pour obtenir l'autorisation de former un corps spécial de sapeursmineurs. Les cent premiers hommes de ce corps n'entrèrent en fonctions qu'à la reprise du siège de Saint-Sébastien, en septembre 1813.
Les autres services n'étaient pas mieux organisés que celui du génie.
Le commissariat (3) se recrutait d'employés civils qui n'avaient aucune expérience,' aucune idée saine de la guerre, et sur lesquels le commandant en chef n'exerçait qu'une autorité insuffisante. Il lui était interdit de démissionner ces employés, quelque faute qu'ils commissent; et les généraux auxquels ils étaient attachés n'avaient pas même le droit de les punir disciplinairement (4). On n'exigeait des candidats aucune espèce de garantie. Nous avons sous les yeux une
(1) Journaux des sièges, p. 451.
(2) Journaux des sièges, p. 451.
(3) Le commissariat avait pour chef le colonel Gordon.
(4) Voir Despatehes, t. IV, p. 483. Les généraux devaient , pour ces punitions, en référer au commandant en chef.
lettre où Wellington exprime son étonnement de ce qu'on eût envoyé à Cadix comme député-commissaire général un ancien coupeur de bourses (1). Dans une autre lettre (2), il se plaint de ce qu'on n'eût pas voulu donner de l'avancement au commissaire adjoint, le plus capable de tout le département, sous l'unique prétexte qu'il n'avait pas cinq ans de grade. Dans une autre lettre encore, il proteste contre la résolution des Horse guards de ne pas ratifier certaines nominations provisoires qu'il avait dû faire dans l'intérêt du service: « J'ignore, dit-il, ce qui en est; mais si l'on a réelle lement cette intention , je désire sincèrement que le goûte vernement cherche à nommer quelque autre officier pour « conduire ses affaires dans ce pays, car je suis tout à fait « incapable d'en prendre soin si l'on me traite de la sorte (5). »
Est-il étonnant, après cela, que Wellington fût si souvent obligé de signaler l'incapacité et la négligence (4) du commissariat, (font le service cependant aurait dû occuper le premier rang dans une armée vivant aux dépens de ses magasins?
Le système des hôpitaux laissait aussi beaucoup à désirer; il était notablement inférieur à celui des hôpitaux français , desservis par des ambulances qui excitaient l'admiration des alliés.
Faute d'argent et d'appui dans le corps des chirurgiens,
(1) Lettre du 17 avril 1810, au colonel Gordon. Voici un extrait de cette lettre : « I Ihink that a person who has an itch for purses is not a fit person to be a depuly comniissary-general, in charge of the département. »
(2) Despalches, t. VI, p. 566.
(3) Despalches, t. VIT, p. 262.
(4) Despalches, t. IV, p. 483 et 445. Dans une autre lettre (t. V, p. 421) Wellington dit :« The most important objects are des appointed by the inefficiency or neglect of the officiers of the commissariat. »
Le 8 août 1808, il écrivit à Castlereagn : « Nos administrateurs sont incapables d'administrer autre chose que des comptoirs de négociant;»— Et le 5 septembre suivant:» Avec de tels employés, l'armée, eût-elle des vivres en abondance, mourrait de faim. » On>etrouve les mêmes plaintes articulées dans les lettres de John Moore. Voir notamment celles des 18 et 22 octobre 1808.
Wellington ne parvint pas à modifier cet état de choses. Ses blessés étaient enlevés lentement et mal soignés ; on ne lui envoyait de Londres que des étudiants non diplômés, ignorant les premiers besoins de la guerre, ne connaissant rien de leur métier (1).
Le corps des ingénieurs n'était pas non plus à la hauteur de sa mission ; c'est ce qui explique l'insuccès ou la mauvaise direction donnée à la plupart des attaques :« J'espère, écrivait « Wellington, en 1812, qu'à l'avenir nos armées seront « mieux équipées pour faire des sièges ; qu'elles auront le « monde nécessaire pour les diriger comme il faut, et que « nos ingénieurs apprendront à placer les batteries sur la « crête du glacis pour renverser l'escarpe, au lieu de les « établir partout où le mur peut être vu , en laissant aux « pauvres soldats le soin de traverser le fossé comme ils « peuvent (2)... »
Enfin, pour compléter cet exposé fidèle des imperfections de l'armée anglaise, nous ajouterons que le corps d'état-major, chargé de transmettre la pensée du général et de veiller à l'exécution des ordres, était faible et recruté de mauvais éléments. A part quelques officiers supérieurs, tels que Murray et Packenham, d'un incontestable mérite, les autres, et surtout ceux provenant de High Wycombe, ne montraient que négligence et incapacité : « Si l'on était autorisé à les « prendre dans la ligne, écrivait Wellington (3), tout irait « bien. Les pédants de High Wycombe peuvent bien être « versés dans la théorie, mais plusieurs d'entre eux manquent « d'activité et de connaissances pratiques. Un jeune état- « major est la ruine d'une armée. »
(1) Napier, t. IX, p. 313, S14, 315.
(2) te 28 mai 1812, au général Murray. — Pas un seul siège en Espagne, dit Napier, n'a pu être conduit régulièrement par l'armée anglaise. » — T. XI, p. 260.
(3) Lettre citée par Stocqueler 1. 1, p. 315.
Nous venons de signaler quelques-unes des causes d'infériorité de l'armée anglaise. Il en reste une dernière à mentionner, la plus importante de toutes, à savoir les vices du recrutement et la mauvaise composition des cadres.
Comme certains critiques ont attribué les succès de Wellington aux qualités exceptionnelles des troupes anglaises, il importe de nous arrêter un moment sur cette question.
Il est certain que le soldat anglais, bien commandé, est admirable sur le champ de bataille, et qu'il possède à un haut degré le sang-froid, la ténacité, le courage et cette qualité si rare que le général Foy appelle le calme dans la colère. Mais à côté de ces vertus , que de défauts ! L'ivrognerie , la cupidité, la débauche, et une disposition fréquente à méconnaître l'autorité des chefs. Tous ces vices, Wellington eut à les combattre sa vie durant, et quoiqu'il fût doué d'autant d'énergie que de persévérance, il ne réussit point à les faire disparaître ni même à les atténuer notablement.
Le duc d'York avait introduit de grandes améliorations dans la discipline et dans l'organisation des troupes (i); Wellington continua cette réforme; sous son habile direction, l'armée anglaise acquit un degré de force et de prestige qu'elle n'avait pas encore atteint jusque-là. Mais ni l'un ni l'autre de ces deux hommes de guerre ne purent dompter les mauvaises habitudes que les soldats anglais empruntent au milieu dans lequel ils vivent avant leur entrée au service.
A côté de ces entraves, qui tiennent au mode de recrutement, il en est une qui a sa source dans la nature physique des hommes enrôlés. Quoique possédant une grande force corporelle, et peut-être même à cause de cette circonstance, le soldat anglais a besoin d'une nourriture abondante et substantielle. Les privations lui enlèvent une partie de ses qua-
(1) ALISON, t. VI, p. 304.
lités ; et alors même que ses appétits sont satisfaits , il a beaucoup de peine à faire des marches longues et rapides (î). Nous ne dirons pas avec M. Thiers, qu'il ne sait se battre qu'après avoir bien mangé (2) , car Talavera prouve le contraire; mais nous affirmerons, sans crainte d'être démenti, qu'il n'a pas assez de vivacité et d'enthousiasme pour être entreprenant.
Wellington eut à tenir compte de ces empêchements et de ces défauts naturels. S'il n'exécuta point de ces opérations rapides qui ont illustré l'armée française, c'est qu'il ne le pouvait absolument pas. Tout ce qu'il était possible de faire avec les soldats de son pays, il l'a fait dans l'Inde et dans la Péninsule. Durant la guerre des Mahrattes, il exécuta des marches dont on n'avait pas eu d'idée jusqu'alors dans ces contrées. En Espagne, toutes les fois que ses opérations l'exigèrent, il continua le même système; nous citerons entre autres comme exemples remarquables de mobilité pour des troupes anglaises, les faits suivants, dont l'authenticité ne saurait être mise en doute.
En 1811 , la division légère de Crawfurd, sous les ordres de Spencer, quitta les environs d'Almeida dans la saison des fortes chaleurs, fit pendant plusieurs jours des étapes de 7 à 9 lieues, et atteignit Badajoz sans laisser un seul homme en arrière (3).
A la bataille de Barosa, les troupes du général Graham, arrivées sur le terrain après une marche de nuit de seize heures, soutinrent avec succès un combat des plus meurtriers (4).
(1) « 1,'infanterie anglaise est la première du monde pour le jour du combat. Du reste, elle marche mal, et ses besoins, tant réels que factices, lui enlèvent une grande partie de son élasticité, de sa mobilité et rendent son entretien ruineux. » - Comte de Wakhkm, t. H, cb. IX.
(2) Hist. du Consulat et de l'Empire, p, 786.
(3) rUPiER, t. VII, p. 249.
(4) Voir la lettre de Graham à Wellington, 6 mars 1811.
En 1812, les troupes de Hill firent dans la vallée du Tage 13 lieues en un seul jour (î).
La même année, plusieurs régiments anglais se portèrent sans s'arrêter de Cadix sur Burgos, et de Burgos sur Ciudad- Bodrigo. A partir de Salamanque, les soldats, en cinq jours, ne reçurent que deux rations et se virent même réduits à manger des glands (2).
Cependant malgré ces faits, il est prouvé que l'armée anglaise marchait plus difficilement que celles de Napoléon, bien que chaque homme ne portât sur lui que pour trois jours de vivres au plus, tandis que les soldats français étaient quelquefois chargés de rations pour dix et quinze jours (5).
Cette circonstance , jointe à l'indiscipline et à la cupidité des volontaires anglais , empêcha Wellington de tirer de ses victoires autant de parti qu'il eût fait dans d'autres conditions et avec d'autres éléments.
Pour ne citer qu'un seul exemple, à l'issue de la bataille de Vittoria, la plupart des régiments se débandèrent, et 18 jours après, de l'aveu du général en chef, il y avait encore 12,500 maraudeurs dans les montagnes. Voici en quels termes Wellington signala ce fait à lord Bathurst (4) :
« La bataille de Vittoria a, comme d'ordinaire, anéanti dans « l'armée tout ordre et toute discipline. Les soldats ont eu à « se partager environ un million sterling en argent , déduc- « tion faite d'une somme de 100,000 dollars, versée dans la « caisse militaire. Au lieu de passer la nuit de la bataille à « se reposer et à manger , pour être en état de poursuivre
U) IÏAPIER, t. IX, p. 392.
(2) NAPIER, t. X, p. 24.
(3) « En marche, les soldats anglais emportent du pain pour trots jours, les soldats portugais pour six et les soldats français pour quinze.» {Wellington an docteur M'Gregor, 9 juin 1812.)
L'armée française, ditNapier, était, sous le rapport de l'organisation et du moral, une ma- « chine militaire bien supérieure â l'armée anglaise. » - T. X, p. 168.
(4) Lettre du 29 juin 181 X
« l'ennemi le lendemain , les soldats ont employé cette nuit « à piller ; aussi furent-Us incapables de se porter en avant « et totalement abattus.
« La pluie survint et augmenta leurs fatigues. Je suis bien « certain que nous avons maintenant hors des rangs le double « des hommes tués dans la bataille, et que nous avons perdu « plus de monde que l'ennemi dans la poursuite, bien que « nous n'ayons jamais fait plus d'une marche ordinaire par « jour. »
Ce fait, dont la guerre d'Espagne offre plusieurs exemples, vient à l'appui de ce que disait Wellington dans une de ses lettres : « Nous avons une très -bonne armée pour parader, « très-bonne pour combattre , mais que la défaite ou le succès « désorganise également (1). »
Le duc attribuait en partie cette cause d'infériorité à la négligence avec laquelle les officiers remplissaient leur devoir : « Nous ne ferons rien de bon , disait-il , tant que nous ne « changerons pas notre système au point d'obliger tous « les grades à faire leur devoir. » Le livre d'ordre de Wellington et sa correspondance officielle attestent que les officiers anglais, quoique braves et intelligents un jour de bataille, ignoraient une foule de choses nécessaires à leur état, et se montraient fort peu soucieux de veiller à l'instruction et à la discipline des troupes. C'est un point généralement ignoré, et sur lequel nous aurions conservé des doutes , si le témoignage de Wellington ne les avait entièrement dissipés. Nous lisons, en effet, dans un ordre du jour du 17 août 1812 : « Remplir son devoir avec bravoure dans « l'action n'est qu'une petite partie de ce qu'on exige... Les « officiers de tous grades et dans toutes les situations ont trop
(1) « We are an excellent arniy on parade, an excellent one to flght, but. take my own woord for it, that ellher defeat or success would dissolve us. » Cité par le comle Grey, p. 80.
« l'habitude de laisser à leurs inférieurs la tâche d'accomplir « les devoirs les plus importants, sans même prendre la peine « de surveiller leur conduite. Il en résulte que tous les ser- « vices se font négligemment et sans exactitude (si tant est « qu'ils se fassent), ce qui entraîne les plus graves inconvé- « nients. » ... « Nos officiers de cavalerie, dit-il encore (i), « ont acquis l'habitude de galopper à tout propos, et de « galopper en arrière aussi promptement qu'ils galoppent en « avant. Ils ne considèrent jamais leur situation, jamais ne « pensent à manœuvrer devant l'ennemi , de telle sorte qu'on « pourrait croire qu'ils ne savent commander des troupes « que sur le champ d'exercice deTWimbledon. (So Utile that « one tvould think they cannot manœuvre except on Wim- « bledon common.) «
En 1813, le duc se plaignit au colonel Torrens, directeur des bureaux de la guerre , en termes plus vifs encore : « Le « fait est que si par discipline on entend l'habitude d'obéir « jointe à une certaine instruction militaire , nous avons fort « peu de discipline dans l'armée. Personne ne songe à exé- « cuter les ordres donnés , et tous les règlements des Horse « guards et du bureau de la guerre , ainsi que tous les ordres « de l'armée ayant rapport au service sont autant de papier « perdu (2). »
On aurait tort de croire que ces jugements sévères ont été portés dans un accès de mauvaise humeur, ou qu'ils avaient pour but unique de stimuler l'amour-propre des officiers anglais. Quinze ans après la guerre, le 22 avril 1829, Wellington écrivait, à tête reposée dans son cabinet, une lettre remarquable sur la discipline de l'armée anglaise, où se trouve entre autres le passage suivant : « Dans mon opinion, le devoir d'un
(1) Despalches, t. IX, p, 240.
(2) Lettre du 1 8 juillet 1813.
« officier subalterne n'est pas du tout compris dans la cavalerie « et dans l'infanterie de ligne comme il l'est dans les armées « étrangères. Ce sont les sergents qui le remplissent dans les « gardes. II en résulte que nos officiers, gens comme il faut, « tout admirable que soit leur conduite sur le champ de « bataille, tout honorables qu'ils soient eux-mêmes, quelque o gloire et quelque avantage qu'ils procurent au pays, ne « sont que de pitoyables créatures , lorsqu'il s'agit de maince tenir la discipline parmi leurs compagnies dans les camps, ce dans les villes ou dans les cantonnements (1). »
On trouvera à la fin du tome III une note servant à corroborer ces témoignages.
Pour ne pas fatiguer l'attention du lecteur, nous donnerons également, sous forme d'annexés, les faits servant à mettre en lumière les vices nombreux et les imperfections de tout genre que présente une armée anglaise en campagne. Il suffira, pour justifier l'opinion que nous avons émise à cet égard, de citer les extraits suivants de la correspondance de Wellington.
Le 31 mai 1809, le duc écrivit à lord Castlereagh : « L'arec mée se conduit horriblement mal. C'est une bande de ce vauriens... Elle pille partout... » Le même jour, il écrivit à lord Villiers : « Il y a longtemps que j'ai l'opinion qu'une ce armée anglaise ne saurait endurer ni le succès, ni la décc faite. » Dans une autre lettre à Castlereagh (2) : ce Nous ce sommes, dit-il, plus à craindre que l'ennemi. »
Et dans un ordre du jour adressé, le 28 novembre 1812, aux commandants des divisions et des brigades : ce J'ai remarcc que avec peine que l'armée sous mes ordres était tombée,
(1) Nous pouvons bien faim observer que ce jugement n'a pas été infirmé par la guerre de Crimée, où les soldats et les officiers anglais se sont montrés tels que Wellington les a dépeints dans sa correspondance.
(2) Le 17 juin 1809.
« sous le rapport de la discipline, dans la dernière campagne, « au-dessous de ce qui s'est jamais vu dans aucune autre « armée... Je n'hésite pas à attribuer le mal à la négligence « habituelle que les officiers des régiments apportent dans « l'accomplissement de leur devoir. »
Rien n'est mieux prouvé, du reste, que l'état permanent d'indiscipline des troupes anglaises pendant la guerre de la Péninsule. Le 28 novembre 1813, Wellington écrivait au général Lambert : « Je demande à faire savoir à la cour mar- « tiale, qu'un crime très-commun et fort alarmant du soldat « anglais est de se porter à des voies de fait, non-seulement « contre les sous-officiers, mais encore contre les officiers, « dans l'exercice de leurs fonctions, et de leur résister même « quelquefois jusqu'à tirer sur eux... »
Le duc attribuait ces crimes à l'ivrognerie : « Il n'y a pas « un soldat, écrivait-il, au lieutenant-colonel Torrens (î), « qui puisse résister à la tentation du vin ; c'est leur unique « passion dans ce pays ; ils sont toujours ivres quand ils « sont détachés de leurs régiments, et il n'y a pas de crimes « qu'ils ne commettent pour se procurer de l'argent, afin « d'acheter du vin, ou s'ils n'ont pas d'argent, pour obtenir « du vin par la force... »
Inférieure à l'armée française par le recrutement et par l'instruction des cadres, l'armée britannique était inférieure encore par le mérite de ses généraux, qui tous, à l'exception de Hill et de Hope, ne possédaient que des qualités ordinaires ; or, le premier fut presque toujours détaché sur le flanc de l'armée principale, et le second ne vint offrir ses services à Wellington qu'après le passage de la Bidassoa. Le maréchal Beresford et les généraux Alten, Crawfurd, Picton, Campbell, Paget et Cotton étaient braves, intelligents, dé-
(1) Le 2 novembre 1810.
voués, mais incapables d'agir seuls. Plusieurs divisionnaires de l'armée française leur étaient sous ce rapport incontestablement supérieurs ; nous citerons notamment Foy, Clausel, iMaucune, Laborde, Harispe, Caffarelli, Lasalle, Dorsenne, Souham et Montbrun.
On peut conclure de ce qui précède que les maréchaux français furent mieux secondés que Wellington (i) ; qu'ils eurent de meilleures troupes, des soldats plus faciles à conduire, un matériel plus convenable, des ambulances mieux organisées, une cavalerie plus solide et une infanterie plus maniable, quoique moins opiniâtre sur le champ de bataille et moins habile dans la défense des positions.
Nous avons cru nécessaire d'exposer tous ces détails pour faire comprendre que la cause de la supériorité de Wellington, dans la guerre de la Péninsule, ne tient pas à la nature de l'armée anglaise, ni à la qualité de ses officiers. Il faut chercher ailleurs l'explication de cette supériorité long temps méconnue, et qu'il serait puéril de contester aujourd'hui. Le concours des populations, le système de nourrir la guerre par les magasins, la ténacité extraordinaire du soldat anglais sur le champ de bataille et le génie multiple, le caractère prudent, l'excessive opiniâtreté du général en chef : voilà quelles furent les véritables causes des succès remportés par les alliés en Espagne.
On doit également signaler, comme ayant exercé une grande influence sur le résultat final, le terrain accidenté de la Péninsule, si favorable à la défensive, et la nature parti-
(1) On a prétendu que Wellington devait une grande partie de ses succès à son chef d'état major sir George Murray. Mais nous ferons observer que ce général ne se trouvait pas à Salamanque, et que toute la campagne de 1812, la plus belle de Wellington, se fit sans lui, preuve qu'il n'était pas indispensable au duc.
culière des troupes anglaises, plus aptes à ce genre de guerre que les troupes impériales.
Wellington tira aussi un grand avantage de la présence continuelle de la flotte britannique sur les côtes d'Espagne. La supériorité incontestable de cette flotte lui permit d'établir autour de la Péninsule une ligne mobile de dépôts ; et cette circonstance, jointe à l'appui des habitants, lui donna le moyen de changer à volonté ses lignes d'opérations (1).
Mais tous ces avantages n'auraient pu contrebalancer l'immense supériorité numérique des Français, si Wellington n'avait multiplié les ressources de son génie pour rendre Lisbonne inexpugnable, pour remédier à l'insuffisance du gouvernement anglais, pour combattre le mauvais vouloir des autorités locales, pour améliorer l'organisation, le commandement et la discipline des troupes, enfin pour s'assurer tous les éléments qui procurent et consolident la victoire.
Les travaux des ingénieurs anglais, sous l'habile direction de ce chef, transformèrent le Portugal en un immense camp retranché, d'où l'on pouvait inquiéter le flanc de la longue ligne d'opérations des Français, comprise entre Bayonne et Cadix (2). Badajoz et Ciudad-Rodrigo étaient comme les postes avancés de ce boulevard, qui menaçait à la fois Soult dans l'Andalousie, Ney dans la Galice, Marmont dans l'Estramadure et Joseph dans Madrid. Appuyé sur cette base, Wellington pouvait opérer avec avantage contre un ennemi dispersé dans tout le royaume, entouré d'une multitude de pièges, n'ayant pas le moyen de former un système de grands magasins et de convois, ne pouvant à cause de cela réunir
(1) « Ce n'est pas tant, dit Moyd, par sa force numérique que par la variété de ses lignes « d'opérations que toute une population s'oppose avec avantage à des armées régulières. » ta guerre d'Espagne a pleinement confirmé cette opinion.
(2) le Portugal a 800 lieues de côtes. Les Anglais , maîtres de la mer, pouvaient débarquer sur tous les points accessibles de ce littoral : c'était pour eux un avantage immense.
ses troupes en fortes masses, obligé enfin de prendre des positions étendues pour assurer ses approvisionnements et couvrir sa ligne de retraite, sans cesse menacée par les guérillas.
Tandis que Wellington avait une flotte pour s'approvisionner, les eaux du Tage et duDouro (1) pour faciliter ses transports, les Français, obligés de se servir de voitures ou de mulets, et d'escorter en force les plus petits convois, mouraient de faim dans leurs cantonnements. Ils trouvaient des ennemis partout, de l'appui nulle part. Vivant au milieu d'un pays insurgé, sans subsistances* sans moyens de transport et de navigation, ils ne pouvaient avoir que des établissements passagers. Eussent-ils d'ailleurs réussi à créer une position permanente, jamais cette position n'aurait eu l'importance ni offert les ressources de celles des Anglais, qui tiraient leur principale force de l'appui des habitants et du concours de la marine britannique, devenue toute-puissante depuis la destruction de la flotte française à Trafalgar.
On a eu raison d'attribuer une partie des succès de Wellington à la facilité avec laquelle ce général obtenait des renseignements exacts sur la force, l'emplacement et les projets des corps d'armée ennemis. Cependant, il faut observer que ces renseignements étaient presque toujours fournis par les agents de l'état-major anglais, attendu qu'on ne pouvait avoir aucune confiance dans les avis émanant d'autres sources, et même des généraux espagnols. Wellington ne fut si bien informé que parce qu'il avait organisé le service de la correspondance et de l'espionnage avec plus de soin et d'habileté que ses adversaires. Il avait des agents secrets partout, à la
(1) Wellington avait rendu le Douro navigable jusqu'à Mirantla.
cour de Joseph, et même parmi les officiers supérieurs de l'armée française (1). Cependant, malgré ces nombreuses précautions, Wellington fut souvent, comme les généraux français, dans une ignorance absolue des plans et des dispositions de l'ennemi (2). Cette circonstance tenait à l'indolence du peuple espagnol, mais plus souvent encore à son mauvais vouloir envers les Anglais. Il avait déjà donné des preuves de ces fâcheuses dispositions à l'infortuné John Moore. M. Thiers (3) constate, en effet, que ce général eut autant de peine que les Français à obtenir des renseignements exacts, « parce que ses compatriotes étaient haïs comme étrangers. » On trouve au surplus la confirmation de ce fait dans la correspondance même de Moore. Ainsi, le 9 décembre 1808, il écrivait dans son journal : « Ici, le peuple ne prend part à rien. Nous avons la plus grande peine à trouver des gens qui nous donnent des renseignements (4). »
John Moore apprit seulement une semaine après l'événement, et par la voie des journaux, la défaite du comte de Belvéder, qui ouvrait la Castille aux français et compromettait la sûreté des troupes anglaises.
Il fallut le même temps pour que la nouvelle de l'échec
(1) NAP1KR, t. XII, p. 64.
Stocquelcr donne l'extrait suivant d'une lettre Interceptée, écrite par un marécbal de France : « Il (Wellington) doit lire notre correspondance ou plonger dans nos cœurs , car dès que nous avons formé un dessein, il le connaît, et dès que nous avons pris une mesure, Il l'annule. » — T. I, p- 203.
Cl) Un général de l'armée péninsulaire (Londondeiiry, t. Il, p. 62) s'exprime à cet égard dans les termes suivants : « Lorsque les Français se mettaient en mouvement, nous manquions rarement de le savoir... Mais les Espagnols ne nous informaient jamais lorsqu'il y avait un rassemblement de troupes dans l'intérieur; de sorte que nous étions obligés de deviner les intentions de l'ennemi et de calculer à l'avance ce qu'il faudrait faire en cas que nous nous fussions trompés. »
(3) Histoire du Consulat et de l'Empire, p. 782.
(4) A. l'appui de cette lettre, nous citerons la suivante, adressée par David Baird à John Moore :
Astorga, le 19 novembre 1808.
« Les autorités locales n'ont pas seulement négligé de nous procurer des vivres, mais en- « core de nous donner les moindres renseignements sur les opérations des armées et les « mouvements de l'ennemi, »
de Blake parvînt à Salamanque, non par la rumeur publique, ni par un avis direct des chefs espagnols, mais par Charles Stuart, un des agents de l'Angleterre. La junte centrale ellemême ne donna avis de cet événement au représentant de la Grande-Bretagne que trente heures après l'arrivée du courrier porteur de l'annonce officielle de la déroute.
Enfin , chose plus inconcevable encore, John Moore n'apprit d'une manière certaine la capitulation de Madrid qu'au bout de dix jours, grâce à une dépêche du prince de Neufchâtel au maréchal Soult, dépêche interceptée par les Espagnols et tombée par hasard entre les mains d'un officier anglais, qui l'obtint à prix d'argent (i).
John Cradock, successeur de Moore, éprouva les mêmes embarras : « Il est certain, écrivait-il au colonel Donkin, que « nous ne pouvons nous reposer sur le gouvernement portoce gais pour obtenir des renseignements prompts et exacts (2). »
Wellington eut à se plaindre de faits analogues : « Quand « vous aurez passé quelque temps dans ce pays, écrivait-il à « Burrard (3), et quand vous aurez constaté combien on met « en circulation de faux rapports, vous ne serez point étonné « de la pénurie de nouvelles exactes où je me trouve. »
La prise de Valence (1812) ne fut connue à Madrid qu'une semaine après , et l'on n'en reçut avis à Cadix qu'au bout d'un mois.
En 1809, Soult put réunir trois corps d'armée à Salamanque sans que le gouverneur de Ciudad- Rodrigo, ou la
(1) « Il y eut telle province, dit. le comte TORÉNO, t. II, p. 186, où il se passa plus d'un mois avant qu'on apprit avec certitude la reddition de Madrid, non-seulement parce qu'il y avait peu de communications d'une province à l'autre, mais encore parce qu'on recevait assez mal ceux qui avaient de mauvaises nouvelles à apporter. »
(2) Ce même colonel Donkin écrivit, le 1" janvier 1809, de Lisbonne à J. Cradock : « L'expérience nous a démontré qu'il est tout à fait impossible d'obtenir ici de bons renseignements. L'ennemi peut être à trois ou quatre jours de marche de cette ville sans qu'on en soit instruit ; il faudrait pour l'être qu'il attaquât la ligne même occupée par nos troupes. »
Voir encore dans Napier, la lettre du 29 mars 1809, écrite par J. Cradock à M. Freyre.
(3) Lettre du 8 août, 1808, datée de Lavos.
junte de Castille en fussent instruits , et cette circonstance faillit devenir fatale à l'armée anglaise (1).
« Dans la campagne de Talavera , dit Napier , il n'y eut jamais que la crainte qui put déterminer les Espagnols à donner des renseignements exacts; par conséquent, les Français furent mieux servis que les Anglais, et même que les généraux espagnols qui, le plus souvent, n'apprirent l'arrivée de l'ennemi que lorsqu'ils ne pouvaient plus se soustraire à ses coups. »
Jusqu'à la fin de la guerre, les meilleures sources d'information pour sir Arthur Wellesley furent les lettres interceptées des généraux français (2) .
En 1810, les habitants de la Castille, mécontents de ce que les Anglais n'avaient fait aucun effort pour délivrer Ciudad-Rodrigo, « refusèrent, dit Wellington (s), de corres- « pondre avec les Anglais, de leur donner des renseigne- « ments, et même de leur désigner les gens qu'ils employaient « pour en avoir. »
En parlant des généraux espagnols, Napier dit « qu'ils ne purent jamais obtenir des renseignements exacts sur les mouvements de l'ennemi, tandis que leurs plans étaient communiqués aussitôt aux Français, parce qu'au quartier général espagnol on discutait tous les projets ouvertement, et même avec ostentation (4). » Le fait est que Reding, à son lit de mort, déplora que les Somatènes ne l'eussent point aidé; que ses plans eussent été découverts à l'ennemi ; que ses ordres eussent été mal exécutés, et qu'on ne lui eût jamais fourni de bons renseignements.
On doit conclure de là que si Wellington obtint dans la
(1) Wellington : Voir sa Relation des opérations de 1809.
(2) Napier, t. IV, p. 81.
(3) Lettre du 25 juillet 1810 au comte Liverpool.
(4) T. lll,p. 101.
suite d'exactes et promptes informations , ce fut moins par l'appui des Espagnols et le concours de leurs généraux, que par l'intelligence avec laquelle il avait organisé le service de l'espionnage et de la correspondance.
Cependant, il est certain que le chef de l'armée alliée eut, sous le rapport des renseignements , plus de facilités et plus de ressources que les maréchaux français.
D'autre part, ayant des magasins pour nourrir son armée, il n'était pas obligé de subordonner ses mouvements à l'état des récoltes (1).
Malgré ces conditions favorables, la guerre d'Espagne offrait d'immenses difficultés, au nombre desquelles nous citerons en première ligne l'anarchie où était tombée la Péninsule et l'hostilité secrète des Espagnols envers les troupes angloportugaises. Les juntes, avec l'imprudente témérité qui distingue la plupart des pouvoirs issus d'un mouvement populaire, croyaient l'insurrection seule plus que suffisante pour venir à bout des armées françaises. La capitulation de Baylen leur avait donné le vertige. Elles étaient à ce point jalouses de l'indépendance nationale, « qu'elles traitaient les Anglais « en auxiliaires qui affectaient pour l'Espagne un faux désin- « téressement. » Les généraux espagnols, de leur côté, montraient autant de hauteur que d'ignorance et de présomption. Au lieu d'agir avec ensemble vers un but commun, ils opéraient chacun pour sa province, et «|e système funeste fut non-seulement toléré, mais encouragé par les juntes (2).
La convocation des Cortès n'améliora point la situation sous ce rapport. Le fait suivant en donnera la preuve. Au mois
(1) Cet avantage fut surtout extrêmement utile à Wellington, en 1812, dans ses opérations contre le duc de Raguse. (Voir notre relation de cette campagne.)
(2) Voir aux Annexes une lettre où Palafox signale à Ferdinand VII le vice résultant du manque de centralisation dans le commandement de l'armée et du manque d'unité dans le gouvernement.
de mars 181! , Henri Wellesley, envoyé de la Grande-Bretagne, demanda qu'on remît à son frère le commandement des provinces limitrophes du Portugal, afin d'utiliser les ressources qu'elles renfermaient, et de combiner les opérations avec plus d'efficacité. La régence et les Cortès répondirent à cette demande, si bien motivée et si opportune, par un refus que le comte Toréno lui-même qualifie d'humiliant (1).
Les Cortès, tout en décrétant une foule de mesures propres seulement à diminuer les ressources et l'élan de la guerre, ne cessaient d'exigerqu'on se mesurât avec l'ennemi en rase campagne; mais Wellington ne se laissa point aller à cette ardeur belliqueuse ; il essaya au contraire de prouver aux Cortès et à la nation espagnole que la guerre défensive était la seule qui convînt à leurs troupes et à l'ensemble des forces alliées. Ses observations malheureusement ne produisirent aucun résultat. Toujours vains et présomptueux, les généraux espagnols continuèrent à livrer des batailles et à se faire écraser honteusement ; c'est ainsi qu'ils perdirent en quelques mois les Asturies, l'Andalousie, l'Estramadure , l'Aragon et les meilleures forteresses de la Catalogne. Il fallut qu'une longue suite de désastres démontrât leur insuffisance militaire, pour que les Cortès prissent enfin la résolution de les metlre sous les ordres de Wellington. Mais telle fut la répugnance avec laquelle certains généraux acceptèrent cette résolution, que la régence dut, pour l'exemple, destituer Ballesteros, qui avait osé adresser au peuple espagnol un manifeste violent, où il en appelait à l'orgueil national contre l'humiliation de servir sous un chef étranger (2).
L'hésitation que Wellington montra dans quelques cir-
(11 T.IV, p.5S.
(2) Dans sa lettre, du 24 octobre 1812, au ministre de la guerre, ce même général disait : « Pouvons-nous donner le commandement de notre armée à un étranger, quelle que soit «. d'ailleurs notre situation politique, sans déshonorer la nation? »
stances provient de la situation embrouillée de l'Espagne, du conflit des autorités, et surtout de la nécessité où il fut de s'entendre avec les juntes et les commandants des troupes nationales
Toutes le fois qu'il put agir librement, il montra autant de résolution et d'audace qu'il est possible d'en montrer à la tête d'une armée anglaise.
Ils n'avait pas d'ailleurs, comme les généraux français, l'avantage de commander à des troupes homogènes, imbues des mêmes sentiments, obéissant à la même impulsion et soumises à la même discipline. Son armée hétérogène se composait de troupes réglées, de milices et d'ordonnanzas, d'Anglais difficiles à conduire, d'Espagnols et de Portugais jaloux les uns des autres, animés d'une haine réciproque, vieille de plusieurs siècles. Il n'avait pas non plus l'avantage d'être soutenu, encouragé comme les généraux français, par une nation guerrière, dont le souverain joignait à un pouvoir sans contrôle le prestige d'un génie extraordinaire.
Livré à lui-même, sans conseils, sans direction, et presque sans appui, Wellington a pendant longtemps soutenu la guerre par sa seule fermeté ; car le ministère anglais même, dans les moments où il fut le plus favorablement disposé pour son général, ne put pas lui envoyer des secours en rapport avec la grandeur et la difficulté de l'entreprise. Il avait à lutter au Parlement contre une opposition qui ne manqua jamais, quand elle en trouva l'occasion, de charger l'avenir de sinistres prédictions. En Espagne même, la calomnie prit toutes espèces de formes pour dénigrer le héros qui défendait la cause de l'indépendance avec tant de courage et d'opiniâtreté (1). Les généraux espagnols s'efforçaient d'embarras-
(1) Un écrivain anglais constate qu'en 1812, on faisait circuler en Angleterre le bruit, accrédité par quelques officiers supérieurs, que chaque défaite des Français n'était qu'un piège pour attirer les Anglais au cœur de l'Espagne.
ser ses mouvements, tandis que les autorités locales, sous la pression de la populace de Cadix, déclinaient leurs engagements à peine conclus.
On ne se rend pas compte aujourd'hui des embarras que donnèrent au général en chef cette situation des esprits en Angleterre et en Espagne. Longtemps il paya de sa personne sur le champ de bataille avec la conviction que ses moindres revers seraient exagérés ou taxés de crimes, tandis que ses plus beaux triomphes ne lui procuraient aucun avantage solide. Mais cette conviction, toute pénible qu'elle fût, n'agit point sur son caractère ; et jusqu'à la fin de la campagne, il se signala par la même activité, la même persévérance, le même courage devant l'ennemi, le même sangfroid dans la mauvaise fortune, la même retenue et la même modération dans la prospérité. Il ne désespéra jamais du salut de la Péninsule, et cette confiance, première vertu du général, lui fit endurer avec une rare philosophie des déceptions et des contrariétés sans nombre. Par la fermeté de ses convictions et le -succès inespéré de ses entreprises, il parvint à rassurer ses compatriotes et à vaincre la tiédeur du gouvernement anglais; tandis que, par l'aménité de son caractère et les services de plus en plus significatifs qu'il rendit à la cause nationale, il finit par obtenir l'estime des Espagnols, le concours loyal et la sympathie de leurs généraux.
L'armée anglaise, qui même après les réformes introduites dans son organisation par le duc d'York laissait beaucoup à désirer (1), devint, sous l'habile direction de Wellington, la machine de guerre la plus parfaite que l'on eût vue jusqu'alors dans le Royaume-Uni (2). Toutefois, l'infériorité numérique
(1) voir ALISON, t. VIII. p. 181.
(2) Son Infanterie était supérieure à celle de l'armée française; mais sur le charopdebataille
de cette armée obligea le général en chef à former un contingent portugais. L'organisation et l'instruction de ce contingent furent si bien dirigées, qu'il put être incorporé dans l'armée britannique sans amener aucune perturbation. A la fin de la guerre, les bataillons anglais et portugais, confondus dans les mêmes divisions, ne formaient plus qu'une seule masse, parfaitement homogène, malgré l'énorme différence qui existait entre le caractère des recrues des deux nations : résultat fort honorable pour le général en chef, et surtout pour le maréchal Beresford, qui avait été spécialement chargé de l'organisation des troupes portugaises.
« C'est en créant ces ressources d'influence morale et de puissance matérielle, que Wellington éleva progressivement le caractère de la guerre d'Espagne. Parti avec une poignée de troupes, il revint dans sa patrie commandant la plus forte armée qui eût été mise sur pied jusque-là en Angleterre, et vainqueur de la plus grande guerre à laquelle eussent pris part jusqu'alors les armes de son pays (1). »
Désormais l'Angleterre, grâce aux talents de son général, ne figurait plus au second rang des puissances militaires !
Ce triomphe surprit tout le monde, excepté peut-être celui qui l'avait préparé. Dans un moment où l'idée de combattre Napoléon sur terre semblait une folie à la plupart des hommes d'État anglais (2), et alors que toute l'Europe, pour ainsi dire,
seulement. Sa cavalerie fut toujours inférieure, de l'aveu même des Anglais. •< Il serait « injuste, dit Napier (t. V, p. 327), de ne pas reconnaître que la cavalerie française l'emporte « sur la nôtre. »
(1) Mèmoir of the duke of Wellington, publié par le Times.
(2) «Avant que la campagne de la Péninsule n'eût prouvé l'excellence du système militaire de la Grande-Bretagne dans les différentes branches de l'art de la guerre, l'armée anglaise était de la manière la plus absolue, mal appréciée chez l'étranger et méprisée dans son propre pays. Il était raisonnable de supposer qu'elle n'avait pas celte facilité d'exécuter les grands mouvements que les Français avaient acquise par une longue pratique; mais le soldat anglais était (et est encore) très-faussement considéré comme manquant d'intelligence etd'actlvlté. L'officier était ridiculisé ; et l'idée que même, pendant la durée d'une seule campagne, une armée anglaise pût se mesurer avec une armée française, était considérée comme une chimère, —Napier : Histoires des guerres de la Péninsule, t. Ier, liv. l.chap.I".
se courbait résignée sous le joug impérial ; en 1808, peu après Tillsit, Wellington avait remarqué les défauts du système de l'occupation française, et conçu l'espoir de délivrer la Péninsule de ses hôtes importuns. Cet espoir, il eut le talent de le faire partager à ses troupes et à ses concitoyens.
L'Angleterre , convertie par l'opiniâtreté de son général et la grandeur du résultat obtenu, finit par se rendre compte de la nature de la guerre, de son importance européenne, et de l'étendue des devoirs qu'elle lui imposait.
Les princes alliés, non moins incrédules dans les premiers moments, et l'empereur Napoléon lui-même, si dédaigneux quand il parlait des troupes anglaises, comprirent enfin que la lutte engagée dans un coin de la Péninsule pouvait conduire au dénoûment de la guerre, et changer complètement la face du monde.
Voilà ce que Pitt avait prévu dès 1805, et ce que Wellington eut le mérite de saisir après lui, de rendre évident par ses victoires, de plus en plus décisives.
Que de prudence, que de résolution, que de génie, il a fallu pour arriver à ce résultat !
En butte à l'hostilité des partis, à l'ombrageuse susceptibilité du peuple espagnol, mal secondé par le cabinet de Londres, quelquefois même injustement accusé, il devait, chose plus difficile que de vaincre, résister aux excitations de la démocratie espagnole, aux sarcasmes de l'opposition anglaise, aux clameurs du peuple, que cette opposition avait subjugué en le flattant, aux intrigues plus dangereuses des cours, aux entraînements de l 'amour-propre, au découragement que fait naître l'ingratitude, et à l'irritation que provoque, même dans les âmes au-dessus du vulgaire, les déceptions et les calomnies réitérées. Selon nous, il serait difficile de dire si la guerre d'Espagne fait plus d'honneur aux talents militaires de Wellington qu'à la fermeté de son caractère et à sa perspicacité politique.
Quelques écrivains, jaloux de la gloire des armées anglaises, ou intéressés à faire une trop large part à l'influence des masses insurrectionnelles, ont attribué le succès final de la guerre au patriotisme des Espagnols. Certainement on doit reconnaître que sans la persévérance et l'hostilité résolue du peuple espagnol, les Anglais n'auraient pas expulsé de la Péninsule des forces trois et quatre fois plus considérables que les leurs; mais, d'un autre côté, il est certain aussi que, sans les secours en hommes et en argent de l'Angleterre, et sans le génie de Wellington, la guerre eût fini après l'évacuation de la Corogne.
Les Espagnols montrèrent pendant la lutte plus de cruauté que de véritable bravoure. Trop souvent la ténacité de la vengeance leur tint lieu de cette intrépidité calme et persévérante, sans laquelle on ne fait rien de durable à la guerre. Il semble même qu'ils eurent plus de haine pour les Français que d'enthousiasme pour leur propre cause.
« Dans leur fol orgueil, dit M. Thiers, ils étaient incapables d'apprécier ce que valait l'armée française, et leur ignorance les sauvait du découragement. S'enfuyant presque sans se battre, ils souffraient peu, car il n'y a que les défaites fortement disputées qui soient profondément senties ; et ils étaient prêts à recommencer indéfiniment une guerre qui ne coûtait de désastres qu'aux villes, qui plaisait à leur activité, qui répondait à tous leurs sentiments religieux et patriotiques. »
Dans la guerre de la Péninsule, il y eut plusieurs époques où l'enthousiasme fit place au découragement, et la haine contre l'étranger à un commencement d'entente avec le roi Joseph. Des témoignages irrécusables prouvent que la perte de la bataille de Rio-Seco, la détresse de Saragosse, les préparatifs de Moncey pour une seconde attaque contre Valence, le désordre des affaires, et par-dessus tout la terreur et le dégoût inspirés par les excès de la populace avaient produit un T. II. si
tel abattement, qu'une seule victoire eût suffi aux Français pour triompher complètement des forces morales et physiques de l'insurrection (1). Si la lutte continua malgré ces époques de crise, c'est que les efforts de l'Angleterre et les succès de son armée ranimèrent chaque fois les courages amollis et les espérances trompées. Sans doute les Espagnols en se révoltant, ouvrirent un vaste champ aux efforts de l'armée anglaise et présentèrent un point d'appui au levier qui devait ébranler le monde civilisé ; mais le génie qui présida à leur défense, le pouvoir qui les fit triompher vinrent d'ailleurs. Utiles seulement comme auxiliaires, ils ne déployèrent comme acteurs principaux, ni assez de sagesse, ni assez de courage et d'habileté pour résister à la force prodigieuse qui les assaillait (2).
L'enthousiasme, même chez le peuple le plus impressionnable, ne saurait créer une résistance capable de lutter avec avantage contre des troupes régulières, parfaitement disciplinées. L'histoire de tous les temps et de tous les pays atteste cette vérité ; mais nulle part elle ne reçut une plus éclatante confirmation que dans la Péninsule.
Après les troubles d'Aranjuèz, après Baylen, après le départ de Napoléon et l'évacuation de Madrid , le peuple tout entier se leva dans un sublime élan de patriotisme ; le dernier jour de la domination française semblait arrivé : c'étaient une confiance, un délire universels! Malheureusement, comme toutes les fortes émotions, celle-ci fut de courte durée et suivie d'une grande prostration morale et physique.
En Espagne et en Portugal, l'enthousiasme ne brilla que par éclairs. A peine la lutte fut-elle commencée, que la réac-
(1) le même fait se produisit après la campagne de Somo-Sierra et après la retraite de John Moore.
tion se lit jour. C'est ce que prouve à l'évidence le témoignage des personnes les mieux renseignées.
Le 14 décembre 1808, M. Frère, agent delà Grande- Bretagne, sincère admirateur des Espagnols, écrivait de Mérida à John Moore : « L'extinction de l'enthousiasme po- « pulaire dans ce pays et les moyens qui existent de le faire « renaître, nous entraîneraient dans une trop longue discus- « sion. »
Vers la même époque, le brigadier portugais Francisco de Paulo Leyte se plaignait au général Moore (i) de ce que « les Espagnols, après avoir promis beaucoup, ne faisaient rien. »
Le fait est que sir John ne rencontra nulle part l'enthousiasme et l'appui sur lesquels il avait compté. S'adressant à son gouvernement : « Nous ne devons rien attendre des <■<■ habitants, disait-il. On ne peut se fier à eux: ils sont apa- « thiques, prompts à promettre, lents à agir; ils reculent lors- « qu'il faut avancer; ils n'ont aucune prévoyance, sont insen- « sibles à la honte de fuir devant l'ennemi, et refusent toute « assistance. Je suis forcé de leur laisser des munitions, des « provisions et de l'argent; les armées espagnoles n'ont mon- « tré aucune résolution; le peuple n'a fait preuve d'aucun « enthousiasme , d'aucune hardiesse, et je ne sais pourquoi « on espérerait rencontrer chez lui, dans la suite, les vertus « qu'il aurait dû montrer tout d'abord. »
Ce jugement fut corroboré par Wellington , après la campagne de Talavera, pendant laquelle il avait éprouvé toutes les difficultés et toutes les déceptions dont s'était plaint son prédécesseur. Il écrivit à ce sujet à son frère et au ministre de la guerre de longues lettres, que le passage suivant résume parfaitement :
« Notre position est pire ici qu'en pays ennemi... Jamais
(i) Lettre <lu 16 septembre 1808.
« on n'a aussi mal agi avec une armée; nous ne sommes nulce lement aidés par les armées espagnoles... tout doit être fait « par l'armée anglaise. »
Certaines provinces ne firent jamais aucun effort pour soutenir l'insurrection. Contreras raconte dans ses Mémoires qu'il avait l'habitude d'envoyer, dans les villages de la Galice qui devaient fournir un contingent de recrues, des colonnes mobiles, accompagnées d'un bourreau pour punir les réfractaires.
Souvent aussi la désertion se mit dans les troupes nationales. C'est ce que constate, notamment, un historien espagnol, membre des Cortès à l'époque de la guerre : « Après la prise de Tarragone, dit le comte Toréno, le découragement gagna l'armée et les désertions devinrent nombreuses (1). » Les mémoires de Joseph signalent d'autres circonstances où la désertion serait devenue presque générale, si l'on avait eu de l'argent pour entretenir et payer les déserteurs.
En Portugal, le recrutement fut toujours difficile, malgré la haine du peuple pour les Français : « On eut constamment sous les yeux, dit Napier, l'odieux spectacle d'hommes qu'on chargeait de chaînes pour les forcer à rejoindre les armées qui soutenaient la cause nationale (2). »
Dans les Asturies, le peuple se montra jusqu'à la fin hostile aux Anglais. Sur d'autres points, les armes et les munitions envoyées par la Grande-Bretagne furent gaspillées, détournées de leur destination naturelle, ou même vendues à des marchands étrangers. (Voir les Annexes.)
Dans les provinces du Centre, du Midi et de l'Est, la population finit même par prêter aide et assistance à l'usurpateur. Ainsi, après la bataille d'Ocana, les paysans de la
(1) T. IV, p. 146.
(2) En 1811 , les abus de la désertion furent tels dans la cavalerie portugaise, qu'une division dut être supprimée, faute de cavaliers. — Napier, t. VIII, p. 388.
Manche indiquèrent eux-mêmes à la. cavalerie française les routes suivies par les fuyards d'Areyzaga, circonstance qui permit de les tailler en pièces (1).
Joseph avait une garde espagnole; Suchet était parvenu à former en Catalogne un corps semblable, et Soult avait, en 1812, 6,000 escopiteros en campagne, et 50,000 gardes nationaux dans les postes fortifiés (2).
Toutes ces troupes, malgré leur origine, se battirent contre les partisans et les armées régulières d'Espagne avec plus de vigueur qu'elles n'en avaient déployé auparavant contre les armées du monarque intrus. Leur fidélité devint douteuse seulement lorsque la solde cessa d'être régulièrement payée. C'est ce que nous apprend la correspondance du roi Joseph : « Les Espagnols qui prennent du service, écri- « vait-il, ne désertent plus; tant qu'ils sont payés, l'opinion « publique ne leur fait plus abandonner les drapeaux (3).... « Si j'avais reçu les secours qui' m'ont été promis, j'aurais « 10,000 Espagnols au lieu de 5,000 (4)... L'opinion est « très-améliorée ; avec quelques millions, nous ferions des « progrès prodigieux qui épargneraient bien du sang et des « peines par la suite. Toutes les bandes demandent à entrer « à mon service ; elles suivent le mouvement de l'opinion ; « mais je n'ai pas le sou, etc. (5). » (Voir aux Annexes, les extraits de la correspondance du roi, à la fin de l'ouvrage.)
On a vainement cherché à nier (e) , qu'avant la bataille de Salamanque, les Cortès furent sur le point de traiter avec
(1) Ce fait est attesté par Thlers, t. 111, p. 366.
(2) Le comte Toréno constate que Soult, en Andalousie, et Suchet, à Valence, furent bien reçus par la population. — T. IV. p. 292.
(3) Lettre du 24 février 1811, à Berthier.
(4) Lettre du 28 juillet 1811, à Napoléon.
(5) Lettre du 10 août 1811, à Berthier.
(6) Le fait des négociations avec les Cortès est nié par le comte Toréno, mais confirmé par Thibaudeau (chap. LXXXIII) et par le général Hugo, dernier commandant de Madrid. Celui-ci prétend en outre dans ses mémoires, que, peu avant le départ de Joseph, il avait reçu des propositions d'après lesquelles un corps entier de troupes espagnoles (celui de del Parque)
Joseph. La victoire décisive de Wellington mit seule obstacle à cet arrangement, qui aurait terminé la guerre. Après l'échec de Burgos, l'esprit public se modifia de nouveau dans un sens favorable à la France ; et la preuve, c'est que Joseph écrivit de Valladolid, en 1815, au ministre Clarke(i) . « Les nou- « velles du Midi sont on ne peut plus avantageuses. Le parti « anglais a le dessous, et les troupes de l'insurrection se « désorganisent. »
Une déclaration importante pour l'histoire est venue corroborer ces faits : le 16 janvier 1854, Joseph reçut à Londres la visite de Mina. Ce célèbre partisan lui assura qu'en 1812, l'infantado, Ballesteros, Montijo et lui auraient reconnu l'autorité du monarque, si l'empereur eût consenti à retirer les troupes françaises. « Il prétendit, en outre, qu'à « la même époque, le roi avait entièrement conquis l'opinion « de YImpecinado, qui était prêt à faire cause commune avec « eux (2). »
On sait que les bandes insurrectionnelles furent en grande partie armées, équipées, entretenues (3) par l'Angleterre. Si l'on compare les sacrifices énormes qu'elle s'imposa de ce chef (4) à ceux que les Espagnols et les Portugais firent pour
offrait de passer sous les drapeaux du roi. Toréno lui-même reconnaît que Joseph , après son retour de Paris, découragé et indisposé contre son frère, voulut transiger avec les Corlès, et qu'il envoya â cet effet à adix Thomas de la Pena, qui s'aboucha avec la régence. Seulement, il ajoute que la régence écarta les offres de ce personnage, sans même en informer les Cortès. A cette affirmation, Eelmas oppose le fait, rapporté d'ailleurs par Napier, qu'au commencement de 1812, les Cortès envoyèrent à Madrid des commissaires pour traiter avec Joseph. Les Mémoires du roi ne nous ont fourni aucune preuve de ce fait ; cependant plusieurs lettres de ce recueil permettent de le considérer comme probable.
(1) Lettre du 10 août.
(2) Mémoires de Joseph, t. X, p. 240 et 241.
13) « Jusqu'à la fin de la guerre, lesarméesespagnoles furent payées en grande partie avec les subsides de l'Angleterre. «—Napier, t. XT, p. 62. '.Voir aussi la lettre du 23 juillet 1813 de Wellington au comte Bathurst.
(4) Elle payait non-seulement ce qui était nécessaire à ses propres soldats, mais elle devait encore fournir des armes, des munitions, des habits, des secours en argent et jusqu'à du pain aux troupes indigènes.
Un historien espagnol, le comte Toréno, constate que Wellington paya depuis l'ouverture de la campagne de 1813, jusqu'à la fin de celle de 1814, deux millions de réaux par mois à la
le soutien de leur propre cause (1), on verra que certains auteurs ont trop exalté l'enthousiasme des habitants de la Péninsule. Le fait suivant, au surplus, donnera l'exacte mesure de cet enthousiasme : l'Espagne, après l'affaire de Baylen , dans le plus beau moment de l'insurrection, put à peine réunir une armée de 400,000 hommes (-2). Dans quelques circonstances même, le chiffre des citoyens armés pour la cause de l'indépendance n'excéda pas le tiers de ce nombre. En 1815, il fut un moment de 160,000 (guérillas comprises), mais de cette armée le tiers au plus était capable de servir utilement; et, encore, ce tiers eût-il été souvent sans solde, sans vivres et sans vêtements, si Wellington n'y avait pourvu au moyen des subsides et des ressources de l'Angleterre (s). Évidemment, si l'enthousiasme avait été aussi général qu'on l'a prétendu, ou s'il ne s'était pas évaporé en vaines déclamations, en fanfaronnades ridicules, il n'eut pas été difficile de réunir et d'entretenir dans la Péninsule une armée régulière d'un demi-million d'hommes (4).
quatrième armée espagnole pour la solde et autres dépenses de même espèce : « Des secours « particuliers, dit-il, furent également avancés aux divisions Morillo, d'Espagne et Julian San- « chez qui, bien qu'appartenant à cette armée (la quatrième, sous Freyre], guerroyaient sé- « parement et d'habitude auprès des troupes anglaises.— T. V, p. 454.
En I8t4, Wellington fournit en outre a la quatrième armée des vivres et autres ressources (Comte Toréno, t. V, p. 455), et à la troisième armée (appelée armée de France) un secours de 6,000,000 de réaux et de 6,000 habillements.
Cette insuffisance des ressources du gouvernement espagnol tenait à la négligence et aux vices de l'administration publique «qui, toujours mal entendue en ses diverses branches, ne s'était pas améliorée à la fin de la guerre. »— (Comte toréno, t. V, p. 377.)
(1) Encore; faut-il retrancher de ces sommes l'argent fourni par les colonies, etsurtout par la Nouvelle-Espagne : « Les naturels de l'Amérique, dit toréno (t. Il, p. 269;, envoyèrent plus de 280 millions de réaux au gouvernement de la junte centrale dans le cours de l'année 1809. » '
(2) C'est le chiffre le plus large ; car, d'après Jones, « à aucune époque de la guerre, l'Espagne n'eut plus de 50,000 hommes complètement équipés. » — T. I, p. 47.
Vers la On de la campagne, l'effectif des troupes régulières et des guérillas ne s'élevait , d'après les calculs de Wellington, qu'à 160,000 hommes. —Despatches, t. X, p. 415.— Cette évaluation a été confirmée en quelque sorte par le gouvernement espagnol, qui, dans le projet de budget de 1814, estimait la force de l'armée approximativement à 150,000 fantassins et 12,000 chevaux , et la dépense à 560,000,000 réaux.
(3) Wellington à Bathurst, 25 juillet 1813.
(4) Avec un système de recrutement ordinaire on serait arrivé à ce chiffre : il ne fallait pour cela ni levée en masse ni contingent exceptionnel.
En réalité, ce sublime enthousiasme n'existait que dans les proclamations.
Les troupes insurrectionnelles, déjà faibles par le nombre, étaient plus faibles encore par leur mauvaise organisation , leur manque de discipline, le défaut d'expérience des officiers, le désordre et la confusion qui régnaient dans toutes les branches du service. Les chefs n'avaient aucun prestige et n'inspiraient aucune confiance à leurs subordonnés. Élus et destitués par les juntes, jaloux les uns des autres et sans cesse en butte à l'hostilité des partis, trop vains pour accepter de bons conseils, trop ambitieux pour obéir à une volonté générale, ils suivaient tantôt leur propre impulsion, tantôt celle des hommes politiques dont ils dépendaient. La machine militaire aboutit ainsi où elle devait aboutir, à une ruine totale et sans remède. « Après chaque défaite, les généraux s'accusaient mutuellement de n'avoir pas réussi (1). » Témoin les querelles des principaux chefs après l'affaire de Tarançon, — celles de Venegas et du duc del Infantado après Uclès, — celles de Castanos et de Palafox après Tudela, — celles de Blake et de Cuesta après Rio-Seco, etc., etc. Dès la fin de 1809, la guerre aurait cessé en Espagne, si les Anglais n'avaient eu les moyens et la volonté de la continuer.
Les forces insurrectionnelles auraient pu servir avec succès dans les postes fortifiés, et devenir ainsi d'utiles auxiliaires pour l'armée anglaise; mieux organisées, elles auraient même, à la longue, été propres à la guerre de campagne. Mais la sottise et la vanité des généraux indigènes ne permirent pas d'arriver à ce résultat. Il fallait à tout prix livrer des batailles, faire de grandes manœuvres, envelopper l'ennemi (2). On sait ce qui en advint. Napoléon d'abord, et ses généraux ensuite
(!) TORÉNO, t. II, p. 213.
(2) Envelopper l'armée française était le projet favori des généraux espagnols : preuve suffisante de leur profonde ignorance de l'art de la guerre.
écrasèrent l'un après l'autre tous les corps espagnols ; à la fin, ces corps durent céder le terrain aux Anglais pour la guerre de campagne, et aux guérillas pour la guerre de partisans. Rio-Seco, Somo-Sierra, Santa -Cruz, Tudela, Epinosa, Almonacid, Cardadeu, Uclès, Valls, Albacon, Gevora (1), Medellin (a), Ciudad-Real, Salinas, Puelo (3), Falces, Belchite (4) et plusieurs autres batailles, les unes désastreuses, les autres désastreuses et honteuses à la fois, sont des témoignages irrécusables de la faiblesse, disons le mot, de la nullité des armées régulières d'Espagne.
Ce jugement, quoique appuyé sur des faits, nous aurait paru trop sévère, s'il n'avait été confirmé par le témoignage de John Moore, de Wellington, de Napoléon, des généraux français et des officiers espagnols eux-mêmes.
« Toute la masse des forces insurrectionnelles, dit Napo- « léon (dans une note écrite le 50 août 1808) n'est pas capable « de battre 25,000 Français clans une position convenable. »
Plus explicite encore, Berthier écrivit à Joseph, le 51 janvier 1810: « L'empereur considère qu'il n'y a de dangereux « en Espagne que les Anglais; le reste n'est que delà canaille « qui ne peut jamais tenir en campagne (5). »
Cl) Bataille qui, au témoignage de Toréno, fut « ignominieusement » perdue.— T. IV, p. 22.
(2) A Medellin, les Espagnols se battirent bien au commencement de la journée; « mais a la fin, dit le comte Toréno, ce n'était plus qu'une multitude débandée » —T. II. p- 289.
(3) Au combat de Puelo, livré dans les Asturies le 19 mars 1811, 5,(i00 Espagnols se débandèrent, quand ils apprirent que leur chef, don Pedro de la Barsena, avait été blessé au talon. — TORÉNO, t. IV, p. 90.
{i) Voici un fait pris au hasard et qui ne paraîtra pas suspect, venant d'un des hommes les plus favorables à la cause espagnole.
Il s'agit de la bataille de Belchite. « Au bout d'un instant , dit le comte Toréno, l'éclat do deux ou trois obus, dont l'un était tombé au milieu d'un régiment, jeta l'épouvante dans une partie de nos troupes, intimida les autres, et il se répandit de rang en rang une terreur panique qui entraîna malgré eux jusqu'aux plus résolus- >• — T. [II, p. 24.
« A Almonacid,dit le même auteur, la cavalerie chargeait et la victoire semblait se prononcer de notre côté, lorsque l'officier qui la commandait, le vicomte de Zolina, homme d'une grande superstition, malgré son courage, eut sou cheval tué; il s'arrêta à l'instant même, prenant la mort de cet animal pour un avertissement. Cet acte puéril amena la déroute, qui fut un véritable sauve qui peut. » — T. 111, p 58.
(5j Mémoires de Joseph, t. IV, p. 86.
Le maréchal Marmont exprime en d'autres termes la même opinion : « Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans la défense des places (1). »
« Une considération des plus graves, dit Wellington, c'est « la conduite constamment honteuse des Espagnols devant « l'ennemi. Nous n'entendons jamais parler en Angleterre de « leurs défaites et de leurs fautes , et, ici, des officiers espace gnols m'ont cité une vingtaine d'affaires du genre de celle « d'Arzobispo, dont on n'a, je crois, publié aucun détail. A « la bataille de Talavera, où les Espagnols n'ont presque pas « donné, des corps entiers ont jeté leurs armes et se sont « enfuis, bien qu'ils ne fussent ni attaqués ni menacés. Dans « leur fuite, ces lâches soldats ravageaient tout; ils pillaient « même les bagages de l'armée anglaise, bravement engagée « pour le soutien de leur cause (2). »
Vers la même époque : « Je ne vous conseille pas, écrivait « le duc à lord Castlereagh, de vous mêler aujourd'hui de « leurs opérations... Ce sont de vrais enfants dans l'art de la « guerre; ils ne savent qu'aller en avant, s'enfuir et se rasce sembler de nouveau, comme dans l'état de nature (0). »
En 1812, rendant compte du mouvement offensif exécuté par Clausel après Salamanque, et du siège d'Astorga, entrepris par les Espagnols de Castanos : « Il est peu encoura- « géant, dit-il, de voir que la meilleure armée espagnole ne
(1) Mémoires du duc de Ragu.se, t. IV, p. 86.
Voici, sur l'armée espagnole l'opinion du général anglais I'icton : « The spaniards instcad of being of any service to us in our opérations, are a perfoct dead weight, and do nothing but run away and plunder. We sliould do much better vvillioul thèse vapouring poltroon rascals,whose irregular conduct will indispose every one towards us... » Lclter to M, Marrrat in H. B. Robinson's memoirs of Piclon.
(2) Cité par I\ai>ler, t. IV, p. 164. Dans sa lettre du 25 août 1809, à lord Castlereagh, Wellington dit que, le 27 au soir, 2,000 Espagnols se sauvèrent du champ de bataille, où cependantils ne furent ni attaqués, ni menacés d'une attaque; qu'ils s'effrayèrent du bruit de leur propre feu (they were frightened onlyby the noise of their own firc), qu'ils laissèrent leurs armes et leurs accoutrements sur le terrain ; que les officiers s'enfuirent avec les soldats, et que tous ensemble pillèrent les bagages de l'armée anglaise, qui avalent été envoyés sur les derrières.
(3) Lettre du 25 août 1809.
« peut pas même tenir tête aux débris des troupes battues « de Marmont; — qu'en deux mois de temps et plus qu'elle « est devant Astorga, elle n'a pu ouvrir la brèche, et qu'il faut « encore et toujours que les troupes anglaises fassent tout ce « qu'il y a d'important à faire. »
« Les Espagnols, ajoute Napier, quoique arrivés à la cinquième année de la guerre de l'indépendance, étaient encore tels que John Moore les avait décrits : sans armée, sans gouvernement, sans général (1) ! »
Une partie de ces faits est confirmée par le témoignage des généraux espagnols eux-mêmes.
Le duc d'Albuquerque dit, sans la moindre périphrase, à propos de l'armée de Cuesta, avec laquelle il avait fait la campagne de 1809 :
« Dans nos marches, nous nous arrêtons pour reposer « comme un troupeau de moutons, sans prendre aucune po- « sition; puis, nous nous remettons en route comme des « pèlerins, sans faire aucune attent'on aux distances, à l'ordre « ou à la formation (2). »
Le général Blake avec la même franchise rendit compte, dans les termes suivants, de la confusion qui se manifesta à Belchite, après l'attaque de Suchet: «Un régiment céda sans « tirer un coup de fusil; il fut suivi d'un second, puis d'un « troisième; tous s'enfuirent avant d'avoir déchargé un canon : « en quelques instants la position fut évacuée. Ainsi, généraux « et officiers, nous fûmes abandonnés sans pouvoir rallier un « noyau de troupes en état de faire quelque résistance; j'eus « la mortification de voir l'armée se disperser devant un seul « corps français, et abandonnant ses bagages, jetanl ses armes « et même ses habits ; nous ne pûmes profiter des points les
(1) T. IX, p. 319.
(2) Extrait d'une lettre citée par Sherer, t. I, p. 271.
« plus forts, car nous n'avions pas 200 hommes pour faire « tête à une attaque. »
La déroute des volontaires de la Romana, attaqués en 1809 par la cavalerie de Ney, fit dire à leur commandant : « Je ne sais en quoi consiste ce patriotisme si hautement « vanté : le moindre revers, le moindre échec abat les Espa- « gnols ; ils ne songent qu'à se sauver, au risque de sacrifier « la patrie et de compromettre leur général. »
Copons, dont l'armée agissait en Catalogne, avait un chef d'état-major nommé Cabanes, qui écrivait au général Murray, en 1813 : « Nous avons de bons soldats, mais sans disci- « pline ni subordination, manquant de vêtements, d'artille- « rie, de munitions, de magasins, d'argent et de moyens de « transport. »
Copons lui-même déclara que ses troupes étaient hors d'état de combattre en rase campagne (i).
Parmi les généraux français, il n'en est guère qu'un seul qui ait jugé favorablement les armées espagnoles; c'est Gouvion Saint-Cyr; mais l'opinion de ce maréchal, ennemi secret de l'empereur, et qui en outre cherchait à donner du relief à ses moindres actions en prodiguant des éloges à ses adversaires, doit être accepté avec défiance, et particulièrement dans le cas dont il s'agit.
Ce n'est pas, du reste, sur un fait isolé qu'il faut juger les volontaires espagnols, car s'ils commirent un grand nombre d'actions déplorables , honteuses , ils montrèrent aussi dans quelques circonstances une bravoure et une audace dignes des meilleurs soldats. Nous citerons notamment comme trèshonorable pour eux, sous certains rapports, le combat d'Alcanitz (1809), soutenu avec avantage par le général Blake, contre une partie de l'armée de Suchet ; — celui qui préluda
(I) NAP1ER, t. XI. P- 15.
à la bataille d'Epinosa; — celui de Tudela, où ils firent preuve de beaucoup de courage, bien que battus par la faute de leurs généraux.
A Rio-Seco, à Almonacid, à Sagonte, à Medellin, les Espagnols se comportèrent bien au début, mais la fin ne répondit en aucune façon au commencement. Les troupes de Del Parque firent bonne contenance à Tamamès (1809), où elles repoussèrent une attaque du reste mal combinée du général Marchand; celles d'Areyzaga montrèrent à Ocana de l'élan, mais peu de fermeté (1). O'Donnel fit preuve de résolution et de talent à Margalef (1810), et son armée se comporta vaillamment. On doit citer encore avec éloge le combat livré en 1815 par les Espagnols, à Ordal, contre un détachement de l'armée de Suchet; celui de Castalla, où les Espagnols et les Anglais, conduits par George Murray, repoussèrent le duc d'Albuféra; enfin la plupart des rencontres qui eurent lieu dans l'intervalle des batailles de Salamartque et de Toulouse, sous l'impulsion immédiate de Wellington, et sous les yeux même de l'armée anglaise.
Toutefois ces actions isolées n'exercèrent aucune influence sur l'ensemble des opérations, et l'on ne peut véritablement appeler bonnes troupes celles qui se battent bien un jour, et se débandent le lendemain au premier coup de feu.
Dans les places fortes, la conduite des Espagnols fut tantôt d'une remarquable vigueur, et tantôt d'une mollesse excessive ; on n'attribuerait jamais à la même nation les défenses de Saragosse et de Girone, et celles de Tarragone, de Valence (2), de Mont-Serrut, de Badajoz, de Tortose, de Peniscola, du fort San-Felipe et de Murviédro.
CD La cavalerie et l'aile gauche se retirèrent sans avoir donné. Les Espagnols étaient d'ailleurs deux contre un dans celte bataille.
(2) Nous voulons parler dn siège de 1812 et non de celui de 1808. qui fut beaucoup plus ho norable pour les Espagnols.
« A Tarragone, plusieurs colonels et autres officiers feignant d'être malades ou môme ne
Les troupes portugaises qui, par leur solidité et leur bravoure, rivalisèrent à la fin de la guerre avec celles de l'armée britannique, n'auraient pas mieux valu que les contingents espagnols, si Wellington n'avait organisé, discipliné ces troupes et mis à leur tête des officiers anglais. Les premiers corps de volontaires portugais que le duc rencontra dans la Péninsule avaient, comme force agissante, la même valeur que les corps espagnols. Ainsi à Braga, l'explosion d'une seule pièce d'artillerie suffit pour mettre le désordre dans la petite armée de Freyre; elle se jeta à la débandade dans la ville, où elle commit des excès horribles. Freyre, accusé de trahison (ressource habituelle des soldats qui ont besoin de faire absoudre leur lâcheté), fut massacré dans les rues, au moment même où l'armée de Soult était en vue de la place.
Quant aux ordenanzas et aux milices portugaises, dont le général anglais se servit dans quelques-unes de ses expéditions, elles n'eurent jamais la moindre consistance. C'est ce qu'atteste notamment l'extrait suivant d'une lettre de Wellington à lord Liverpool : « Il y a encore avec nous divers « corps de milice, infanterie et artillerie, mais c'est à tort « que j'espérerais et que je ferais espérer à Votre Seigneurie « que nous pourrions retirer quelque avantage de leur assises tance dans une opération offensive contre l'ennemi. (1) »
Si les circonstances avaient permis à Wellington d'organiser une armée régulière en Espagne (2), il aurait sans doute obtenu des résultats analogues à ceux que produisit l'armée portugaise; mais ni les soldats, ni les généraux, ni les autorités espagnoles, n'eussent souffert qu'un général
colorant leur lâcheté «l'aucun prétexte, avaient quitté la ville, abandonnant le commandement des régiments ou des bataillons à leurs inférieurs » — Napikr, t. VII, p. 110 et 115.
(1) Lettre du 3 novembre 1810.
(2) Kapifr affirme que le gouvernement anglais avaitoffert, dans les premières années, de prendre a sa solde des troupes espagnoles, mais que celle offre demeura sans effet, parce que la régence exigea 3 millions de livres sterling par an, outre les armes et l'habillement.
anglais mît de Tordre et de la discipline dans leurs bandes irrégulières.
« Je suis tout à fait convaincu, dit Wellington, que les « officiers espagnols préféreraient se soumettre à la France « plutôt que de consentir à nous donner la moindre auto- « rite sur leurs troupes... Ils ne conviendront jamais d'ail- « leurs que nos officiers en savent plus qu'eux (1). »
Le gouvernement encourageait cette forfanterie , en exaltant à tout propos la valeur de ses troupes et l'importance de leurs services.
Le môme reproche doit être adressé aux Cortès ; cependant, vaincues à la fin par l'évidence, elles se décidèrent à offrir à Wellington le commandement en chef de leurs armées. Le général anglais, malgré sa répugnance plusieurs fois exprimée (<>), accepta ce dangereux honneur.
C'était au moment où la campagne de 1812 allait s'ouvrir. Wellington employa le peu de temps qui lui restait à améliorer l'organisation et la discipline des troupes. Le succès qu'il obtint, en dépit des entraves de toute espèce que lui suscitèrent le gouvernement et les généraux espagnols, atteste que la résolution des Cortès, si elle avait été prise au début de la guerre, aurait produit d'immenses résultats. En effet, c'est seulement à partir de ce moment que nous voyons les troupes espagnoles montrer quelque opiniâtreté sur le champ de ba-
il) Despalches, t. VIII, p. 237. Dans une autre lettre, t. VIII, p. 309, Wellington exprime l'opinion que les officiers anglais ne sont bons que pour autant qu'ils sont tenus sous une autorité sévère, et qu'à cause de cela ils n'auraient pas fait dans l'armée espagnole le bien qu'on en attendait. En lin, dans une 3e leltre(Wl\p. 112), il avoue qu'alors même que pour parer A cet inconvénient on lui donnerait le commandement de l'armée espagnole, les officiers anglais, en prenant la place des nationaux , dégoûteraient ceux-ci et diminueraient l'enthousiasme contre la France, entretenu principalement parles officiers (qui craignaient de perdre leurs emplois sous le régime impérial.)
(2) « Je considère des troupes, qui n'ont ni pain, ni nourriture, ni discipline, comme dangereuses seulement pour leurs amis quand elles sont réunies en grandes masses. Jamais je ne commanderai volontairement des troupes qui ne peuvent et ne veulent obéir; et c'est pourquoi je ne désire pas la moindre autorité sur les troupes espagnoles. »— Despalches, t. IX, p. 112.
taille. A Salamanque, les corps d'Espana et de Julian Sanchez se conduisirent de façon à mériter une mention honorable dans le rapport du général en chef. A Vittoria , Hill se montra satisfait de l'appui qu'il avait reçu du général Morillo (1), et à Sauroren, Wellington loua hautement la conduite des régiments de del Principe et de Pravia (2). Dans la défense de San-Martial, la bravoure et la fermeté des Espagnols furent plus remarquables encore; le général en chef, dans son Rapport à lord Bathurst, les combla d'éloges (3). A l'occasion du passage de la Bidassoa, il leur témoigna de nouveau sa satisfaction dans les termes suivants (1) : « Les « troupes espagnoles sous les ordres de don Freyre, se sont « admirablement conduites. Elles ont tourné et enlevé les « retranchements de l'ennemi sur les collines avec beaucoup « d'habileté et de courage. » La division Morillo obtint une nouvelle mention honorable pour l'attaque de Helette (5). Enfin, quoique moins brillante, on peut encore citer avec éloge la conduite des corps espagnols à la bataille de Toulouse (6). Ilnefaut pas oublier toutefois que, dans ces diverses circonstances, les Espagnols furent soutenus et encouragés par les troupes anglaises. Livrées à elles-mêmes, ou placées sous les ordres d'un commandant en chef espagnol, elles se seraient sans doute moins bien comportées.
L'insuffisance des armées nationales se trouvait aggravée encore par le défaut d'expérience et de talent de leurs géné-
(1) On lit dans le Rapport de Wellington su r la bataille de YiUoria « Le lieutenant général 1111 parle avec le plus grand éloge de la conduite du général Morillo et des troupes espagnoles sous ses ordres. »
(.2) Voir sa lettre du l«r août 1813, à tord Bathurst.
(3) On Ut dans ce Rapport, du 2 septembre 1813 : « La conduite des Espagnols dans cette cir constance a égalé celle des meilleures troupes que j'aie vues sur un champ de bataille. »
(4) Rapport an comte Bathurst, 9 octobre 1813.
(5) Rapport au comte Bathurst, 20 février 1814.
(6) Voir le Rapport du 12 avril 1814, au comte Bathurst.
raux. Si l'on en excepte Castanos, Reding, Albuquerque et la Romana, qui firent preuve d'une certaine habileté, tous les autres étaient, ou complètement nuls, ou propres seulement à la guerre de partisans (1). Ils n'exerçaient aucune influence sur leurs troupes et ne parvenaient pas même à s'entendre. Leurs divisions, plus encore que leur manque de talent, furent la cause des nombreux désastres qu'ils essuyèrent. Les querelles de Blake et de Cuesta amenèrent en grande partie la déroute de Rio-Seco (2), — les interminables discussions de Palafox et de Castanos aboutirent à l'échec de Tudela, — et la rivalité de Cartaojal et du duc d' Albuquerque exerça une influence décisive sur le résultat de la bataille de Ciudad-Real (3).
Wellington eut aussi plus d'une fois à se plaindre des effets de la zizanie et de l'ignorante présomption des chefs espa gnols.
Dans la campagne de Talavera, Cuesta fut plutôt pour lui un embarras qu'un appui. Ce général ne comprenait ou ne voulait exécuter aucun ordre. Pour ne citer qu'un seul fait, l'abandon des défilés de Banos, qu'il avait promis de garder, permit à Soult de débouchçr par Placencia sur le flanc de la ligne d'opérations de l'armée anglaise.
Tout aussi coupable fut la conduite de José de Imar, gouverneur de Badajoz, qui consentit à se rendre au moment où Wellington lui donnait avis que les secours étaient en marche. D'autre part, Mendizabal n'observa aucune des précautions qui lui avaient été indiquées pour couvrir la place, et Ballesteros, moitié par sa faute, moitié par celle de la junte, exécuta si mal le plan convenu, que Wellington fut obligé de
(1) On trouvera dans une note, à la An de l'ouvrage , quelques détails biographiques de nature à faire apprécier la valeur de ces généraux.
(2) TORÉNO,t. i,p.353.
(3) TORÉNO, t. II, p. 281.
détacher Beresford sur la Guadiana et de livrer avec une partie seulement de ses forces la bataille de Fuentès d'Onoro, où il faillit être battu.
A Barrosa, le général espagnol de la Pena laissa Graham exposé à tous les coups de Victor, quand il lui eût été si facile de venir à son secours et de repousser les Français (i).
Après Salamanque, le général d'Espana retira la garnison d'Alba de Tormès sans en informer lord Wellington, qui perdit ainsi l'occasion de couper la retraite aux deux tiers de l'armée de Clausel.
Enfin l'obstination de Morillo à ne pas sévir contre les pillards obligea le duc à renvoyer l'armée de ce général derrière les Pyrénées, et à livrer la bataille d'Orthez avec des forces insuffisantes.
Voilà comment les généraux indigènes vinrent en aide à l'armée anglaise, qu'ils affectaient cependant de traiter avec •tant de hauteur (2). Le fait est que la guerre d'Espagne ne produisit pas un seul officier ni un seul homme d'État hors ligne (5) : « Rien, dit Napier, ne prouve mieux la nature hétérogène des sentiments et des intérêts des habitants de la Péninsule que ce dernier fait, qui ne saurait être attribué à
(1) Celte indigne conduite n'empêcha pas la régence de Cadix de conférer A de la Pénala grand'eroix de Charles III, ni les Cortcs d'honorer ce général d'une approbation publique, excessivement injurieuse pour Giaham, qui seul avait fait son devoir, etde la manière la plus admirable. (Voir Toreno, t. IV, p. 30 et 37.)
(2) Nous ne citons que les faits principaux. Que serait-ce si nous voulions rappeler les petites tracasseries journalières! Blake refusant , après Albuera, de prêter des hommes â Beresford pour l'aider â transporter les blessés (Napier, t. Il, p. 361 );— les soldats de Cuesta pillant les bagages des Anglais, la veille de Talavera, —et Cuesta lui-même leur laissant dépouiller et massacrer les braves soldats de Wellington, couchés et mutilés sur le champ de bataille, et tant d'autres traits semblables.
(3) Wellington constate dans une de sos lettres, écrite en septembre 1812, que ses rapports avec le peuple espagnol, depuis le commencementde la révolution, ne lui avaient pas fait découvrir un seul homme capable, tandis qu'il en avait trouvé plusieurs parmi les Portugais. — Napier, t. IX, p. 327.
Voir également la lettre du 22 septembre 1809 où le duc écrit au marquis Wellesley: «L'Espagne manque réellement d'hommes d'une capacité même ordinaire qui prennent en « main les rênes du gouvernement, »
un manque de talent, car l'esprit du peuple espagnol est évidemment prompt, ardent et plein de vigueur. Mais il n'y avait aucun intérêt assez fort pour servir de lien entre tous, et dont un homme habile pût. se prévaloir pour influencer de fortes masses. Les personnes douées de quelque sagacité virent tout d'abord que, semblable à un arbrisseau agité par la tempête et qui laisse voir à travers son épais feuillage quelques tiges divisées, la révolution espagnole n'offrait aucune prise à l'ambition d'un génie dominateur, s'il s'en trouvait de tels en Espagne. Il était clair que cette cause aurait le dessous, si l'Angleterre ne la soutenait pas. »
Les seuls hommes qui montrèrent du talent et de l'énergie furent les chefs des grandes guérillas, parmi lesquels il faut distinguer O'Donnel, Juan Martin, Rovera, Julian Sanchez, Mina etLonga (1). Les chefs des petites bandes n'étaient la plupart que des malfaiteurs ou des patriotes, remarquables seulement par leur férocité.
Le système de guerre appuyé sur ces bandes, système auquel les Espagnols se montrèrent toujours enclins, prit naissance en 1809, dans la zone comprise entre l'Èbre et la frontière française. On dit que la Romana fut le promoteur ou du moins le premier organisateur de ce système. Il s'étendit bientôt sur toute l'Espagne, grâce au mécontentement produit par le décret sur les gouvernements séparés, et par l'an-
(I) Julian Sanchez explorait la Viellle-Castillc et le royaume de Léon ; — Longa, une partie de la Eiscaieet le haut Aragon ; — ES|>oz-y-Jlina, la Navarre et la route de Rayonne a nurgos; — Porlier et Barcena les Asturies, Montana et le royaume de Léon ; - Juan Martin, dit l'Jmpecinado, la Nouvellc-Castille;— El-Pastor, la Castille. Les autres chefs plus ou moins célèbres sont : El-Medico, Francesquito, Ei-Manco, El-Cocerino, El-Capucino et PAbuelo.
« Mina et Longa commandaient à des armées de 6,000 à 8,000 hommes avec l'habileté de tacticiens consommés. Favorisés par la configuration du terrain et par les connaissances locales qu'ils avaient d'un pays aussi accidenté, ces chefs firent quelquefois pendant des mois entiers, pour tromper la poursuitcdeplusieurs corpsfrançais, des manœuvres que n'auraient peut-être pas désavouées les généraux les plus célèbres. » Victoires et conquêtes, t. XXI, p. 163.
nonce du prochain morcellement du territoire. Le ministère anglais se montra de prime abord favorable à l'organisation des partisans, et il l'encouragea de tous ses moyens, parce qu'elle était moins dispendieuse que le système des troupes nationales réglées, et peut-être aussi parce que les partisans, conduits par les prêtres et les nobles, étaient plus franchement opposés au régime impérial, dont la bourgeoisie, avec ses idées démocratiques, aurait fini par s'arranger beaucoup mieux que de l'ancien régime thôocratique.
Wellington ne partageait pas cet enthousiasme pour les guérillas, parce qu'il ne voyait de garantie que dans une force régulièrement organisée, disciplinée, entretenue, et qu'il répugnait par caractère à l'emploi des moyens barbares auxquels ces bandes avaient recours, et qui seuls, du reste, pouvaient les rendre utiles à l'insurrection. Il s'en servit néanmoins dans certaines circonstances comme pis aller ; mais jamais il ne combina ses opérations de manière à rendre leur concours décisif.
Au surplus, tous les partisans n'étaient pas des citoyens animés du noble désir de venger la patrie; un grand nombre n'avaient d'autre but que de piller leurs compatriotes et de vivre à la façon des brigands. Ceux-là étaient la terreur des villes et des campagnes. Ils faisaient plus de mal aux Espagnols qu'aux Français ; aussi n'était-il pas rare de voir les paysans se joindre aux colonnes mobiles de l'ennemi pour leur donner la chasse. Le colonel Jones affirme qu'en 1812, Wellington reçut de nombreuses adresses de la part des habitants, réclamant l'appui de la cavalerie anglaise « pour délivrer le pays des bandes de guérillas, dont ils représentaient les exigences comme plus vexatoires que celles des Français (3). » Sydenham, témoin des excès de tout genre
12) T. II, p. 45.
commis par les bandes armées qui entrèrent dans Burgos à la suite de l'armée de Wellington, n'hésite pas à dire « que les guérillas ne valaient pas mieux que les Tartares et les Cosaques de la Kischack ou que les hordes zagataies. » Napier porte sur ces troupes un jugement non moins sévère, et qui cependant n'a rien d'exagéré : « Le système des guérillas, dit-il, fatiguait les Français, mais sans les affamer, tandis qu'il fatiguait le peuple et le faisait mourir de faim. La plupart de ces chefs de bande , outre le pillage auquel ils se livraient, massacraient les prisonniers et les traînards, pour faire retomber la colère des Français sur un village ou un district dont ils avaient à tirer vengeance, au sujet de prétendus affronts ou de simples querelles (i). »
Au reste, les guérillas étaient bien moins nombreux qu'on le croit généralement. Leur effectif ne s'est jamais élevé à plus de 50,000 hommes (2), parmi lesquels un tiers de déserteurs anglais et français. Cet effectif suivait les oscillations de l'esprit public : quand Wellington battait en retraite, les guérillas disparaissaient; quand il remportait une victoire, de nouvelles bandes se formaient.
Après Salamanque et surtout en 1815, l'organisation des bandes reprit faveur. Celles de la Navarre et de la Biscaye surtout devinrent nombreuses et disciplinées. « L'esprit public, dans ces provinces, changea à tel point, que les pères envoyèrent leurs fils se joindre aux bandes qui jusque alors avaient été composées uniquement de voleurs et de déserteurs (0) . »
Ce ne sont donc pas les guérillas qui ont fait les succès de Wellington, mais bien les succès de Wellington qui ont déve-
(1) T. IX, p. 36.
(2) napier, t. vu, p. 68. En 1809, il y en eut un moment 50,000 (voir Shebkh, tome i
paye 274.)
(3) mpJEli, t.X, p. 184.
loppé la force et l'importance des guérillas. Au surplus, dans les campagnes de 1815 et de 1814, alors que les partisans avaient le plus de force et d'importance, leur rôle se bornait à la défense des postes et des défilés (î).
Les guérillas de la Biscaye, de la Navarre, de l'Aragon et delà Catalogne, bien qu'au nombre de plus de 50,000 hommes aguerris, souvent commandés par des chefs courageux et entreprenants, n'ont jamais forcé l'ennemi à déployer contre eux un effectif supérieur à la moitié de leurs propres forces ; ils ne sont jamais parvenus à battre complètement une seule division française; ils n'ont entravé aucune opération importante, et à l'exception du coup de main de Figuières, ils ne se sont signalés par aucun exploit susceptible d'exercer une grande influence sur les opérations principales (a).
Les partidas auraient été promptement exterminés, si les Français, pressés par les bataillons de lord Wellington, n'avaient été obligés de se tenir réunis en grandes masses. Tel est le secret de la constance espagnole.
Il résulte des considérations qui précèdent que le succès de la guerre d'Espagne doit être attribué à des causes multiples : au génie militaire de Wellington, à la bravoure de l'armée anglo-portugaise , aux immenses sacrifices que la Grande-
(1) Voirla lettre de Wellington du 25 juillet 1S13, au comte Ealhurst.
(2) «On a trop vanté ces partisans, dit Jones. Quand ils agirent avec les Anglais en France, ils montrèrent moins de fermeté que les corps réguliers des Espagnols. Les officiers anglais furent bien étonnés de voir souvent les bandes si vantées de Mina et de Longa tourner le
os à des troupes françaises inférieures en nombre. »— T. Il, p. 251.
Bretagne s'imposa pendant la durée de cette guerre (1) , à la constance, à la fermeté, à la résignation des Espagnols, aux fautes commises par Napoléon et par ses maréchaux, enfin à des circonstances accidentelles, favorables aux alliés, désastreuses pour la France.
Parmi ces dernières, nous citerons la déclaration de guerre de l'Autriche, qui força l'empereur à quitter l'Espagne, au moment même où les affaires prenaient une tournure favorable à ses desseins; — la cérémonie du ipariage, qui empêcha le souverain de commander en personne la troisième expédition du Portugal ; — enfin la rupture de la France avec la Russie, qui nécessita le rappel des meilleures troupes de la Péninsule.
Le désastre de Moscou et les embarras politiques auxquels ce désastre donna lieu exercèrent également une influence salutaire sur les opérations des alliés en Espagne, car l'intention plusieurs fois annoncée de l'empereur était de terminer par un coup de foudre cette longue et funeste guerre, aussitôt qu'il aurait mis fin à ses démêlés avec Alexandre.
« Si la Russie, dit Napier, dut en quelque sorte son salut à la lutte qui se poursuivait en Espagne, il n'est pas douteux, d'un autre côté, que le sort de la Péninsule ne fut, en retour, décidé dans les plaines de la Russie (2). »
Nous ne rappellerons pas toutes les fautes commises par les généraux français : elles se trouvent exposées dans le corps de cet ouvrage. Il nous suffira de citer comme ayant exercé une influence plus décisive que les autres :
1° L'invasion de l'Andalousie, qui, rendant immobile une grande partie de l'armée française, empêcha Soult de soutenir
(1) il suffît pour avoir une idée de ces sacrifices de se rappeler que l'Angleterre dépensa pour son armée et sa flotte, de 1793 à 1815, 928 millions de livres sterling, et que sa dette nationale s'éleva, dans la même période, de 16 millions de livres sterling à prés de 800 millions!
efficacement l'armée de Portugal dans l'expédition contre Lisbonne, et de venir en aide au roi après la bataille de Salamanque ;
2° Le défaut d'entente et de résolution des corps de Victor, de Ney, de Mortier et de Soult, avant et après la bataille de Talavera. Poussées avec intelligence et vigueur, les opérations de l'armée française, dans le cours de cette campagne, auraient amené la destruction des forces ennemies ;
3° Le défaut de vigilance de Marmont, qui laissa prendre Ciudad-Rodrigo sans faire aucune tentative pour délivrer cette place importante;
4° Les ordres contradictoires et presque toujours inexécutables donnés par Napoléon au duc de Raguse, à la fin de 1811 etau commencement de 1812. Ces ordres contribuèrent à la perte de Badajoz, et, jusqu'à un certain point, à la perte de la bataille de Salamanque (î);
5° L'hésitation de Soult, qui, en 1812, pouvant écraser Wellington dans une marche de flanc, exécutée aux Arapiles, lui laissa le temps de gagner Ciudad-Rodrigo ;
6° Enfin, le mauvais vouloir de Suchet, qui s'obstina, malgré les vives et pressantes sollicitations du duc de Dalmatie, à garder ses troupes dans la Catalogne, où elles n'avaient aucun but essentiel à remplir, tandis qu'il aurait pu, en appuyant son collègue avec 32,000 hommes disponibles, empêcher les alliés de franchir les Pyrénées.
Cette énumération serait incomplète, si nous ne faisions connaître ici les graves reproches que le penseur et l'homme d'État sont en droit de faire à Napoléon.
Sa première faute, ou sa principale erreur, fut d'avoir mal jugé le peuple espagnol, et de s'être imaginé qu'avec
(!) Le 4c volume des Mémoires de Marmont (publié depuis que notre Relation de ta camy oyne de 1812 a paru ) jelte une vive lumière sur ce point.
une poignée de soldats, il le courberait sous son joug (1).
Une fois cette illusion détruite par les troubles de Madrid et l'insurrection des provinces, il eut le tort de ne pas envoyer dans la Péninsule une masse imposante de ces vétérans aux moustaches grises, au teint basané, au front sillonné de rides et de cicatrices, qui avaient vaincu à Austerlitz, à Iéna et à Friedland les meilleurs soldats de l'Europe. La première impression est souvent décisive, et l'appareil de la force impose quelquefois plus que la force même. Cette vérité morale, que le général Bonaparte avait si habilement exploitée en Egypte par ses discours et ses actions théâtrales, il la dédaigna complètement dans la Péninsule, en montrant aux Espagnols et aux Portugais des régiments de jeunes soldats épuisés par les fatigues et les privations. Ce spectacle fit une impression forte et durable sur les habitants de la Péninsule, qui avaient eu jusque-là une toute autre idée des légions de César. 11 leur inspira une confiance exagérée, et peut-être contribua à l'organisation si prompte et si générale du mouvement insurrectionnel (2).
Une autre faute de l'empereur fut d'avoir appliqué à la guerre d'Espagne le système généralement suivi en France depuis \ 789, et qui consiste à nourrir la guerre par la guerre. Ce système, excellent pour une armée qui traverse un pays,
(1) Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit : « Avec 30,000 hommes, je ferais, si je voulais, la conquête de l'Espagne. » — a Vous vous trompez, lui répondit Hervas : s'il est question de soumettre le gouvernement espagnol, les 30,000 hommes sont inutiles; une lettre de vous et un courrier suffisent ; si c'est la nation que vous voulez soumettre, 300,000 hommes ne vous suffiront pas... «L'avenir a prouvé que l'Espagnol avait dit vrai. (Mémoires du duc de Iiaguse, tome IV, page 6.)
(2) Le roi Joseph avait prévu ce résultat. Nous voyons en effet dans sa correspondance que, dès le 5 août 1808, il avait écrit à son frère : «Ce sont surtout de vieilles troupes qu'il faut: les insurgés volontaires se mesurent avec nos conscrits. » Mais l'empereur avait ces insurgés en si grand mépris, qu'il ne les appelait que du nom de canaille, et qu'il ne cessait de prédire leur anéantissement complet Ainsi, le 27 août, après la réception de la lettre mentionnée cidessus, il écrivit à Joseph : « Avant le mois de janvier, vous aurez I00,0t»0 hommes, et, dans toute l'Espagne, Il n'y aura plus un village insurgé ! »
Joseph ne le crut point et le résultat lui a donné complètement raison.
ou n'y fait qu'un séjour momentané, est détestable lorsqu'il s'agit de soumettre une contrée où la résistance peut prendre le caractère d'une lutte nationale. Si Napoléon, au lieu de piller et de dévaster l'Espagne pour nourrir ses soldats, avait traité les populations avec douceur et justice ; s'il avait eu soin de payer exactement la nourriture et en général tous les objets nécessaires à son armée; s'il s'était uniquement déclaré l'ennemi des Anglais et si, au début de la guerre, il avait dirigé des forces imposantes sur le ïage pour occuper Lisbonne, il est probable que l'insurrection eût été promptement réduite, si tant est qu'elle eût jamais éclaté. Une fois maître du Portugal, il aurait été facile ensuite à Napoléon de tenir les Anglais à l'écart, et d'agir sur l'Espagne avec toute l'autorité que donne une position forte et l'ascendant moral d'un premier succès.
Mais l'empereur suivit une marche toute différente. Il envoya en Portugal une armée trop faible pour résister à 16,000 Anglais ; puis il dirigea sur l'Espagne diverses colonnes qui tantôt s'emparèrent des villes fortifiées par des moyens que la loyauté réprouve, et tantôt concoururent sous les dehors d'une bienveillance affectée à l'exécution de projets hostiles, dont les chefs eux-mêmes devaient ignorer le but et la portée (1). A cette agression cauteleuse et fourbe vinrent se joindre bientôt les scènes de violence et les actes de brigandage de toute espèce que nécessitait le mode de subsistance de l'armée. Enfin, pour ôter aux crédules Espagnols leurs dernières illusions, le chef de l'armée française soutint ouvertement l'infâme Godoy; et, s'immisçant dans les querelles de la cour, flattant les uns, menaçant les autres, les trompant tous, il finit par attirer la famille royale à Bayonne, où, pesant de toute son autorité sur un prince imbécile et sur
(1) On se rappelle que Murât pe connut les intentions de l'empereur que lorsqu'il était déjà depuis quelque temps ù Sîadrid.
un roi dégradé, il obtint du premier une renonciation, et du second une abdication, dont la conséquence fut de placer la couronne de Charles-Quint sur le front de Joseph !
Ce prince faible et sans expérience devint ainsi, par le seul fait de sa parenté avec le héros du siècle, roi des Espagnes, puis commandant en chef des armées impériales dans la Péninsule !...
La résistance, dès ce moment, prit un caractère décidé. Dupont succomba à Baylen , Junot fut obligé d'évacuer le Portugal, et les Anglais s'établirent sur le flanc des lignes d'opérations françaises.
Les troupes, dont on avait été si avare au commencement, se ruèrent alors en foule sur la Péninsule.
Pour les nourrir, il fallut les éparpiller, occuper à la fois la Catalogne, l' Aragon, -la Murcie, la Castille, le royaume de Léon, la Biscaye, la Navarre et enfin l'Andalousie : faute immense, mais inévitable avec le système impérial (1), et à laquelle, d'ailleurs, Napoléon fut poussé par Joseph, toujours avide d'étendre sa domination sur de nouveaux États, et par Soult, qui brûlait du désir de faire oublier l'insuccès de sa campagne de Portugal (2). Dans cette situation, les corps de l'armée française ressemblèrent, en quelque sorte, à des brigades de gendarmerie, occupées à surveiller la rentrée des
(1) Voici en quels termes ce système fat jugé par un des meilleurs généraux de l'armée française dans la Péninsule. Le 6 juin 1811, Bessières écrivait à Bertnier : <• On fait illusion a « l'empereur. Ce n1est plus d'une bataille contre les Anglais que dépend la pacification de la « Péninsule . . . L'esprit du pays est affreux . . . tout le monde cannait le mode vicieux de « nos opérations; tout le monde convient que nous sommes trop disséminés. Nous occupons « trop de pays ; nous usons nos moyens sans profit et sans nécessité ; nous tenons à des rêves. •> Cadix et Badajoz engloutissent toutes nos ressources. »
(2) On a vu ailleurs les raisons qui nous portent a faire remonter jusqu'à Napoléon la responsabilité de l'expédition de l'Andalousie. Notre impartialité nous fait un devoir cependant de dire que Joseph revendiqua cette responsabilité pour lui seul. Le 29 août 1834, il écrivit A la duchesse d'Abrantès : « C'est moi, et moi seul, qui ai assumé la responsabilité de la campagne d'Andalousie, et qui l'ai voulue; le maréchal Soult ne la voulait pas. » [Mêmoires de Joseph , t. X. ) Celle lettre du roi donne un démenti à l'assertion malveillante du duc de Uaguse, qui prétend (t. IV, p. 16 de ses Mémoires) que Soult conseilla à Joseph l'expédition d'Andalousie « dans l'intérêt de son avenir. »
impôts, et à faire respecter l'autorité du roi. Les chefs de ces corps, indépendants les uns des autres, finirent par se soustraire à l'autorité du roi. Uniquement occupés d'intérêts locaux, ils perdaient de vue l'intérêt général. Tous regardaient leur commandement comme le plus important, et voulaient régler en conséquence les opérations des autres ; tous voulaient commander, aucun n'entendait obéir : c'était l'anarchie des intérêts et des amours-propres froissés. Sous l'influence de ce régime, les grandes opérations exigeant le concours de plusieurs corps devinrent impossibles; toutes celles qu'on entreprit échouèrent, faute d'entente et d'unité dans le commandement. En outre, comme l'armée française vivait des produits du sol, il fallut presque toujours attendre la maturité des céréales pour entrer en campagne. C'est ce qui arriva notamment à l'armée de Marmont, laquelle, faute de vivres, ne put entamer la lutte en temps opportun, et finit par être écrasée à Salamanque.
Le système de nourrir la guerre par la guerre eut une autre conséquence fâcheuse : ce fut de rebuter l'armée par des fatigues et des dangers continuels , d'affaiblir l'autorité et la discipline par de funestes habitudes de pillage. Souvent la moitié d'un corps devait aller à la maraude, et cela dans un moment où le reste pouvait être attaqué d'un instant à l'autre. Misère, faiblesse, désordre, anarchie, tels furent et tels devaient être les résultats de ce système. Nous avons sous les yeux une lettre importante du commandant en chef de l'armée de Portugal, adressée au ducde Feltre, le 27 décembre 1812. Après avoir énuméré la misère de ses soldats, le général Reille disait en propres termes : « Les officiers sont dans un état plus « malheureux encore ; ils ne peuvent se procurer les effets de « première nécessité, tels qu'habillement et chaussure. Obli- « gés souvent de vivre de ce que prend le soldat, la discipline « se relâche, et il est presque impossible que le bon ordre « s'accorde avec un tel état de besoin. »
Le maréchal Marmont, témoin des mêmes calamités, écrivait au prince de Neufchâtel (1) : « Le système des réquisitions , qui laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire ; car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force, elles ne peuvent se faire qu'à petite distance, et alors la totalité des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte l'impossibilité de vivre, à moins d'une dispersion totale de l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela, ce système, en faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance suffisants, et l'empereur n'y perd rien, puisqu'on peut établir des impôts en conséquence ; car en supposant que la charge fût trop forte, elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y contribuerait, tandis que par les réquisitions, elle est soutenue par un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des réquisitions y a cessé. »
Sous l'influence de ce système funeste, les armées d'Espagne, quand leurs cantonnements étaient épuisés, devaient changer de place et « opérer absolument comme un berger qui change son troupeau de pâturage, quand il a dévoré l'espace qu'il a parcouru pendant quelque temps (2). »
Il était d'ailleurs peu logique d'introduire le système des
(1) Le 21 juin 1811.
(2) Mémoires du duc de Raguse, t. IV, p. 311.
réquisitions forcées dans un pays que l'on voulait rattacher à la France par des liens solides et durables. Ce n'est pas en dévastant une contrée qu'on se la rend favorable, et ce n'est pas en donnant chaque jour aux habitants le spectacle du pillage, des violences et des excès de tout genre, inséparables de ce mode de subsistance, qu'on parvient à ramener la paix et la concorde dans des provinces agitées.
Il ne suffisait pas d'envoyer Joseph au milieu d'une grande pompe à Madrid, et d'annoncer emphatiquement aux Espagnols qu'on voulait couper court à tous les abus et régénérer l'Espagne à l'aide de la constitution de Bayonne ; il fallait commencer par donner soi-même l'exemple du respect des propriétés et des individus, au lieu de chercher à se raffermir par des actes de représailles et d'intimidation. C'était un mauvais moyen de faire accepter et réussir un nouveau roi , que de lui donner pour escorte des centaines de mille hommes transformés en pillards par la force des choses, et malgré qu'ils en eussent.
Il fallait aussi ne pas violer cette constitution que l'on avait fait jurer aux autres, et, après avoir promis le maintien de l'intégrité du territoire, ne pas annoncer hautement (comme on le fit en 1810) l'intention d'incorporer à la France toute la rive gauche de l'Èbre.
L'institution des gouvernements séparés, dont nous avons fait ressortir tous les vices, fut un premier pas vers la réalisation de cette menace; elle exaspéra le peuple sur le point de se calmer, donna une nouvelle impulsion aux bandes de guérillas, et plaça le roi dans la position la plus fausse et la plus humiliante. Ce fut incontestablement une des grandes fautes de l'empereur : faute militaire et faute politique tout à la fois.
Mais la plus grande de ses erreurs, nous ne saurions trop le répéter, celle qui donna en quelque sorte naissance à toutes les autres , fut d'avoir entrepris la guerre d'Espagne
à une époque où la France avait ses meilleures troupes engagées en Italie et en Allemagne, et d'avoir, dans un moment où il aurait fallu amoindrir, isoler l'Angleterre, transformé en alliés de cette puissance tous les peuples maritimes, froissés, humiliés, ruinés par le blocus continental.
Les faits et les circonstances que nous venons de rappeler ont sans doute rendu la tâche de Wellington plus facile. Néanmoins, pour réussir dans de pareilles conditions, il ne lui suffît pas d'être, comme on l'a dit si souvent, un général heureux. Ce n'est pas le bonheur qui fait qu'on profite des bévues des autres et des chances favorables qui se présentent! Napoléon, à qui l'on n'a jamais contesté le titre de premier capitaine du monde, qu'a-t-il fait en Italie, en Egypte, en Allemagne, en Prusse, dans toutes ses campagnes mémorables, sinon battre des généraux qui firent des fautes et profiter des avantages que lui offrait la fortune? Mais c'est précisément le propre des génies supérieurs dans la guerre comme dans la politique, comme en toute chose, de saisir le côté faible des hommes et le côté avantageux des événements. Voilà ce que fit Wellington en Espagne et à Waterloo. S'il réussit moins bien que Napoléon n'eût fait dans la même position (ce qui est encore douteux), on ne peut pas du moins lui refuser l'honneur d'avoir fait mieux, dans les circonstances où il fut placé, que ne firent les généraux qu'il eut à combattre. L'envie et le dénigrement ne lui arracheront pas cette gloire, et l'avenir impartial dira qu'il fut le premier capitaine de l'Angleterre et le second de son siècle.