‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 46 sur 86 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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Wellington représente l'Angleterre dans les conseils des alliés à Paris. —Il se rend à Madrid et de là, par la France, en Angleterre.— Brillante réception que lui fait le Parlement.— Enthousiasme du peuple. — Récompenses nationales.- Le duc est envoyé dans les Pays-Bas pour étudier le système de défense de cette contrée. — Il jette à Paris les bases d'un arrangement pour l'abolition de la traite des nègres.— Il remplace lord Castlereagh au congrès de Vienne. — Napoléon quitte l'île d'Elbe.— Sa marcbe triomphale sur Paris. — Préparatifs des alliés. — Ouverture de la campagne. — Batailles de Ligny et des Quatre-Bras.— Waterloo. — Observations critiques sur les mouvements des armées belligérantes.— Examen des fautes reprochées par Napoléon à Bliicher et à Wellington. — Retraite de l'armée française. —Marche des alliés sur Paris. — Conduite généreuse de Wellington à l'égard du peuple français.— Sages conseils qu'il fait prévaloir. — Abdication de Napoléon. —Entrée des alliés à Paris. —Avènement de Louis XVIII. — Traité de Paix. — Occupation du territoire français par 150,000 alliés.— Wellington nommé commandant en chef de cette armée. — Il retourne en Angleterre où les plus grands honneurs lui sont rendus.

Le rôle politique de Wellington, après les événements de 1814, devint aussi important que l'avait été jusque-là son rôle militaire. Les cabinets étrangers demandaient ses conseils ou les recevaient avec déférence. Plus rien d'important ne se faisait sans sa coopération.

Quatre jours après son départ de l'armée, il fut envoyé à

Paris comme ambassadeur de la Grande-Bretagne, chargé de concourir aux mesures que réclamait la dissolution de l'empire français; mais à peine investi de ces nouvelles fonctions, il dut se rendre en toute hâte à Madrid (1) pour aplanir les difficultés survenues entre la nation espagnole et son nouveau souverain. La correspondance du duc prouve qu'il était peu satisfait des mesures réactionnaires prises à l'égard des membres libéraux des Cortès, ainsi que de l'hésitation que témoignait Ferdinand à donner aux Espagnols la constitution qu'il leur avait promise par son décret du 4 mai. Ses démarches pour obtenir cette concession nécessaire au bonheur de la nation espagnole , restèrent infructueuses ; mais il eut la satisfaction d'atteindre le but principal de son voyage, en empêchant la guerre civile d'éclater (2).

Pendant son séjour à Madrid, Wellington donna d'excellents conseils au ministre de la guerre pour la réorganisation de l'armée nationale (5). Il s'employa très-activement aussi pour engager Ferdinand, dont les sympathies étaient acquises aux Bourbons de France, à conclure une alliance étroite avec la Grande-Bretagne (4). Enfin, la veille de son départ, il adressa au roi un mémoire que don Miguel de Alava remit au duc de San-Carlos, « mémoire très-remarquable, dit un his- « torien espagnol (5), et plein d'excellents conseils de to- « lérance et de bonne administration. Mais ceux qui ne « voulurent point écouter ces conseils, Wellington présent,

(1) Voir sa lettre du 9 mal, au comte de Liverpool, où il dit: «Je me propose d'aller â Madrid pour engager tous les partis â être plus modérés, â adopter une constitution plus facile dans la pratique et à contribuer â la paix et au bonheur de là nalion. >-

Wellington arriva a Paris, le 4 mai, â Toulouse le 13, et â Madrid ie 24. Il quitta cette dernière; ville le 5 juin.

(2) Voir sa lettre du 25 mai, à Charles Stuart.

(3) Voir sa lettre du 2 juin, au ministre de la guerre.

(4) Voir le Mémorandum adressé par le duc au roi Ferdinand, (a) bonite Torkno, t. V, p. 494i

« le voudraient encore moins en son absence, et lorsqu'il « serait déjà loin. Le mémorandum fut donc enfoui dans les « cartons des secrétaires comme chose de nulle valeur. »

Wellington à son retour de Madrid s'arrêta quelques jours à Bordeaux, où il prit congé de sa brave armée, dans un ordre du jour très-simple et très-digne (1). Il chargea lord Dalhousie de tous les arrangements relatifs à l'embarquement des troupes, et se rendit ensuite à Douvres, où il arriva le 25.

Des milliers de curieux, avertis de son retour, s'étaient portés sur ce point et lui firent une réception des plus enthousiastes (2). Sa présence à Londres produisit une sensation immense. Pendant plusieurs jours, il fut l'objet de toutes sortes de manifestations populaires , auxquelles voulurent s'associer les grands corps de l'État et les princes alliés réunis en ce moment dans la capitale de la Grande-Bretagne (3).

Le 28 juin, une cérémonie imposante eut lieu pour la réception du duc à la Chambre des Pairs (4). « Vos exploits il- « lustres, dit le lord chancelier, ont attaché l'immortalité au « nom de Wellington et porté la gloire du pays à une hauteur

« sans exemple dans les annales de ce royaume Ils ont

« eu pour résultat final d'assurer la paix, la prospérité et la « gloire de la Grande-Bretagne, tandis que, d'un autre côté, « l'exemple de Votre Grâce a excité les autres nations de « l'Europe à faire de grands efforts pour se soustraire à la « tyrannie et recouvrer leur indépendance. »

Le duc, visiblement ému et comme intimidé par ces éloges

(1) Ordre du 14 Juin.

(2) Voir VAnnual regisler 1814 et Stocqueler, t.. I-,p. 342.

(3) Les hôtes illustres de la Grande-Bretagne étaient alors : l'empereur de Russie, le roi de Prusse, quelques proches parents de ces souverains, le prince d'Orange , le chef des cosaques Platoff et le maréchal Bliicher, qui partageait avec Wellington les honneurs do la popularité.

(4) Les honneurs de la pairie avaient été conférés en même temps aux meilleurs généraux de Wellington : Hope, Graham, Cotton, Hill ei. Beresford.

fit au lord chancelier une courte réponse, empreinte de ce caractère de simplicité modeste qui distingue tous les écrits et toutes les actions de l'illustre général : « Quelque grandes, « dit-il, qu'aient été les difficultés contre lesquelles j'ai eu à « lutter, les moyens de combattre ont été suffisants pour surce monter ces difficultés, et je crains, à cause de cela, de ne « pas mériter votre faveur autant que je le souhaiterais. Mais « si mon mérite n'est pas grand, ma reconnaissance est sans « bornes, etc »

La femme du duc de Wellington et sa vieille mère, qui assistaient à cette mémorable séance, eurent peine à cacher leur émotion. Quelle mère, quelle épouse n'eussent pas été attendries au magnifique spectacle d'un peuple décernant de pareils honneurs à l'objet d'une si vive et si légitime affection (1) !

Le prince régent, ne voulant pas rester au-dessous de l'enthousiasme général, conféra au libérateur de la Péninsule le titre de duc et marquis du Royaume-Uni, et les Chambres des Lords et des Communes, pour le mettre à même de soutenir dignement ce titre, lui votèrent à l'unanimité une somme de 500 mille livres sterling. Non contentes de cette manifestation, les Communes résolurent de lui donner la plus haute marque de respect et d'approbation qu'un citoyen puisse obtenir. Elles lui adressèrent des félicitations, et envoyèrent une députation pour le congratuler sur son retour en Angleterre (2).

Wellington ayant manifesté le désir de répondre en personne à la Chambre, celle-ci le reçut en audience solennelle le 1er juillet (3). A son entrée, tous les membres, en grand

(1) Voir, pour les détails de cette cérémonie, VAnnual réguler et les Annals of Parliamenl.

(2) Cette motion, faite le 27 juin par lord Castlereagli, avait été votée à l'unanimité.

(3) Voir les détails dans l'ouvrage de Southey, t. VI, p. 468.

costume, se levèrent en poussant des hourras énergiques. Un fauteuil avait été placé pour lui à côté du président. Quand les députés se furent rassis, le duc se leva. Il remercia l'assemblée des efforts prodigieux qu'elle avait faits pour soutenir la guerre; et comme à la Chambre des Lords, il as- « socia ses braves amis les généraux et sa vaillante armée » au triomphe que lui décernait en ce moment la nation, par l'organe de ses mandataires. Le président se leva ensuite et, dans un discours chaleureux, fit l'éloge des travaux et surtout du caractère de Wellington. «On ne peut, dit-il, assez admirer « cet esprit généreux et sublime, qui inspirait une confiance « sans bornes aux soldats et leur apprenait qu'un jour de « bataille était pour eux un jour de victoire; ce courage « moral et cette force patiente qui, dans les temps périlleux, « alors que l'obscurité et le doute accablaient les esprits « ordinaires, demeuraient inébranlables; et enfin cet ascen- « dant de caractère qui, unissant l'énergie de nations rivales « et jalouses, dirigeait à son gré le destin et la fortune de « puissants États. »

Après ce discours, les membres des Communes se levèrent de nouveau, et l'huissier reconduisit le duc jusqu'à la porte.

Le 9 juillet, le conseil communal de Londres offrit à Wellington un banquet splendide, à la fin duquel on remit à l'illustre capitaine une épée renfermée dans une boîte d'or.

Les temps étaient bien changés! Ce même conseil, si enthousiaste maintenant, avait fait en 1810 une démarche auprès du roi pour priver le vainqueur de ïalavera de la récompense due à ses services et à ses talents militaires...

Pendant son séjour en Angleterre, toutes les fois que Wellington se montrait en public, les rues se remplissaient de monde sur son passage, les fenêtres se garnissaient de figures animées, les gamins se huchaient sur les toits, et les mères

élevaient leurs jeunes fils sur les bras pour leur faire voir l'homme que tout le pays admirait (i).

Wellington se montra touché et reconnaissant de ces ovations, mais n'en fut point ébloui; son caractère simple et réservé le mettait à l'abri des atteintes de l'orgueil et des hallucinations de l'amour-propre. C'est le guerrier le moins vain et le moins théâtral qui ait jamais existé.

Après quelques semaines de séjour en Angleterre, Wellington se rendit dans les Pays-Bas afin d'arrêter les bases du système de défense de ce pays (2). On lui avait adjoint les colonels Pasley, Chapman et Carmichaël Smyth. Il parcourut avec eux la frontière belge depuis Ostende jusqu'à Dinant. A la suite de cette reconnaissance, faite dans les premiers jours du mois d'août, le duc se rendit à Paris, d'où il adressa, le 22 septembre, à lord Bathurst, un mémoire très-étendu, qui a servi de point de départ à l'établissement des forteresses méridionales des Pays-Bas.

Ce mémoire toutefois n'est pas ce que le général anglais a fait de mieux. Il consacre le principe de la dissémination des forces, connu sous le nom de système de cordon. On ne dirait pas qu'il émane du stratégiste qui avait si admirablement défendu le Portugal par la concentration des troupes alliées sur Lisbonne.

En arrivant à Paris (le 24 août), Wellington se mit en rapport avec le prince de Bénévent pour jeter les bases d'une convention, entre la France et l'Angleterre, au sujet de la traite des nègres.

(1) SHERER, t. II, p. 344.

(2) Il quitta Londres le 8 août ; le 24, il fut présenté en audience solennelle à Louis XVIII.

L'opinion en Angleterre s'était fortement prononcée contre ce trafic abominable (i), que Wilberforce avait si souvent et si énergiquement flétri dans le Parlement.

En France, il y avait beaucoup moins d'enthousiasme pour la cause des noirs , parce qu'on attribuait les intentions philanthropiques de la Grande-Bretagne à une certaine jalousie commerciale et à son désir de garder le monopole des denrées coloniales (2). Louis XVIII se montra aussi très-réservé sur cette question (3); en conséquence, Wellington ne put obtenir qu'une partie de ce que son gouvernement désirait (4).

Le duc resta à Paris jusqu'à la fin de janvier 1815. A cette époque , il reçut l'ordre d'aller remplacer , au congrès de Vienne, lord Castlereagh, appelé en Angleterre pour l'ouverture du Parlement (5).

Wellington accepta avec plaisir cette mission, qui l'éloignait d'une ville où le sentiment général était hostile à la Grande-Bretagne (6).

Les travaux des plénipotentiaires, bien que commencés

(1) Lettre de Wellington à son frère Henri, Londres, 20 juillet 1814. voir aussi sa lettre du i août , au duc de San Carlos, où il dit « que toute l'Europe commençait a voir la traite des « nègres avec horreur. »

(2) Paris , 31 août 1814, à Ch. Villicrs, et 8 octobre, à Wilberforce.

(3) Voir la lettre du 15 septembre, de Wellington à Wilberforce.

(4) La question au reste devait être traitée à fond par ce congrès de Vienne ; mais le congrès fut dissous avant d'avoir donné satisfaction aux nbolitionnisles.

En 1823, au congrès de Vérone, ils revinrent de nouveau à la charge, sans obtenir plus de résultat. « C'était une chose singulière, dit Chateaubriand, que la persévérance du cabinet de Saint-James a introduire dans tous les congrès, au milieu des questions les plus vives etdes intérêts les plus actuels, cette question de la traite des noirs, incidente et éloignée. L'Angleterre avait peur que le commerce auquel elle avait renoncé à regr t ne tombât entre les mains d'une autre nation; \slle voulut forcer la France, l'Espagne, le Portugal, la Hollande a changer subitement le régime de leurs colonies, sans s'embarrasser si ces États étaient arrivés au degré de préparation morale où l'on pouvait donner la liberté aux nègres, en abandonnant à la grâce de Dieu la propriété et la vie des blancs. » Congrès de Vérone, 1. 1, p. 78.

(5) Il arriva à Vienne le 5 février.

(6) Stocqueler, 1. 1, p. 359.

depuis le mois d'octobre, étaient encore peu avancés. Wellington y prit une part active, et se fit remarquer par sa modération non moins que par la sûreté de son jugement.

Le duc trouva, dans les notes qu'on lui avait remises, un mémoire de l'amiral Martin sur la nécessité de détruire les bassins d'Anvers. Jugeant cette mesure inutile et de nature à compromettre la bonne réputation de l'Angleterre dans lés Pays-Bas , il écrivit à Castlereagh (1) pour savoir ce que pensait le gouvernement. On convint d'en référer à la commission des rivières, qui, peu de temps après, fit un rapport dont les conclusions étaient favorables à la ville d'Anvers. Peutêtre que, sans l'intervention du duc, le congrès se serait arrêté à une solution toute différente. La Belgique gardera un souvenir reconnaissant de ce précieux service rendu à son commerce maritime.

Le congrès était surle pointde terminer ses travaux quand, le 7 mars, Wellington reçut avis delordBurgherst que Napoléon avait quitté l'ile d'Elbe (2).

Cette nouvelle, arrivée le même jour au prince Metternich par la voie de Livourne, jeta les souverains et les diplomates alliés dans la plus grande perplexité. Le lendemain, une autre dépêche annonça que Bonaparte était débarqué en France et marchait sur Paris. Personne ne douta plus dès lors que les armées fidèles de Louis XVIII ne parvinssent à réprimer la folle tentative de l'échappé de l'île d'Elbe.

Les choses cependant prirent une toute autre tournure.

Avec un millier de braves seulement, Napoléon avait touché la terre de France, où l'appelaient les vœux du peuple et

(1) Le 3 mai 1815.

(2) Lettre de Wellington à Castlereagh, 12 mars 1815.

de l'armée. Labédoyère était venu se jeter dans ses bras à Grenoble, et le maréchal Ney, au mépris de ses devoirs et de sa parole, entraîné par l'élan irrésistible de sa troupe et dominé lui-même par un sentiment dont il ne se rendait pas compte, avait livré à son ancien maître les clefs de l'importante ville de Lyon. Depuis cette ville jusqu'à Paris, la marche de Napoléon ne fut qu'une suite de triomphes. Il entra dans sa capitale le 20 au soir, et remonta sur le trône sans avoir versé une goutte de sang. Les Bourbons avaient mis sa tête à prix, et un sous-préfet, nommé Buguet, se vanta publiquement, dans une brochure écrite en 1816, d'avoir été choisi par M. de Blacas pour assassiner l'usurpateur. Misérables moyens employés par tous les gouvernements qui sentent leur faiblesse et leur impopularité. Il suffit au prisonnier de l'île d'Elbe de se montrer pour reconquérir le trône et l'armée , et telle fut la rapidité avec laquelle s'opéra cette merveilleuse révolution, que Louis XVIII eut à peine le temps de se réfugier en Belgique.

La France n'aurait pas abandonné ainsi le roi qu'elle avait reçu naguère avec transport, si ce roi et sa cour avaient su oublier et pardonner. Mais au lieu de tenir compte au règne précédent de ses travaux utiles et de sa gloire noblement acquise, ils poursuivirent d'une haine stupide des hommes dont le seul tort à leurs yeux était d'avoir servi avec courage et fidélité la cause de l'usurpateur.

Il n'y a pas d'humiliation que les braves soldats de l'empire, ne dussent essuyer. En rentrant dans Paris, l'épée teinte du sang des alliés, ils virent la capitale de la France prodiguer à leurs ennemis l'encens de la bassesse et de la flatterie. Les maisons étaient pavoisées, les cloches mises en branle, et les balcons garnis de curieux comme aux jours de fête et de triomphe.

Quelques femmes, la honte de leur sexe, se jetèrent publiquement dans les bras des cosaques ; les salons et les bou-

doirs eurent de gracieuses attentions pour les vainqueurs titrés ; les théâtres et les lieux publics accueillirent les généraux alliés par des applaudissements ; l'Institut lui-même alla féliciter Alexandre et lui porter le tribut « de son amour et de son admiration. » Des barbares auraient eu plus de pudeur!... Et comme s'il ne suffisait point que la cour et le gouvernement montrassent de viles complaisances pour les souverains alliés, que les hautes classes de la société accueillissent avec transport les ennemis de la France, que les Fontane, les Séguier, les Lacretelle, les Garât, les Villemain fissent assaut de bassesses, que la garde nationale de Paris donnât une épée d'or et un banquet au général Sacken ; il fallut encore, pour surcroît de honte, qu'à la tourbe des intrigants et des adorateurs de la puissance, on vît se mêler lesBerthier, les Augereau, les Soult, les Marmont,les Victor, les Suchet, les Oudinot, les ducs de Trévise et les princes d'Essling, tous ces noms glorieux que l'armée avait confondus si longtemps dans le même respect et la même admiration. Cette absence de caractère et de dignité exaspérait les patriotes et surtout les militaires. En revanche, elle servait admirablement les desseins de la cour, dont l'unique préoccupation était de ravaler ce qui avait fait la force et la gloire du régime précédent. L'armée devint l'objet de ses premières persécutions. Insensiblement on la réduisit à 140, à 100, puis à 80,000 hommes; la marine descendit au niveau de celle de la Hollande et de la Suède; les places fortes ne furent plus entretenues; les arsenaux, les dépôts de remonte, les établissements de l'armée et de la flotte périclitèrent; et le roi, n'osant confier sa garde à des soldats français, s'entoura de régiments suisses. Les braves et vigoureux officiers de l'empire furent mis à la demi-solde, et remplacés par de jeunes officiers sans titres, ou de vieux gentilshommes dont le seul mérite était d'avoir émigré. Le comte d'Artois réintégra de son propre mouvement des hommes destitués comme

lâches ou ineptes sous le régime précédent. Le général Dupont, si tristement célèbre par la capitulation de Baylen, devint ministre de la guerre ; les Laborie et les Bouriennc obtinrent les premières faveurs de la restauration, et, chose véritablement honteuse, la famille de George Cadoudal reçut des lettres de noblesse! On introduisit dans les rangs de l'armée les fauteurs de tous les partis qu'elle avait détestés et combattus. La Légion d'honneur fut avilie par des choix indignes et par une scandaleuse prodigalité. On remplaça , sur toutes les croix, l'effigie de l'empereur par celle de Henri IV, et pour humilier davantage encore les vieux serviteurs on nomma l'abbé de Pradt grand chancelier! On eut même la pensée de supprimer la Légion d'honneur comme ordre militaire, et de rendre à l'ordre de Saint-Louis sa splendeur primitive. Mais on recula devant cette énormité comme devant le projet de réduire de 800 le nombre des orphelines de la Légion d'honneur réunies aux Barbeaux et aux Loges. On essaya aussi, mais sans succès, de rendre les écoles militaires accessibles seulement aux fds des généraux et des officiers supérieurs, afin d'en exclure ceux des pauvres militaires qui avaient servi l'empire avec le plus de fidélité et de désintéressement.

Cette haine aveugle de tout ce qu'avait créé, protégé, glorifié le régime précédent se révélait dans les moindres actions du pouvoir. Ce n'était rien pour lui d'avoir transformé la cocarde tricolore en emblème factieux, d'avoir changé les numéros illustres des régiments, d'avoir substitué des drapeaux vierges aux aigles déchirées d'Austerlitz et de Borodino , d'avoir condamné les vieux officiers à un état voisin de la misère, et pris à leur égard une foule de mesures vexatoires ; ce n'était rien d'avoir avili la Légion d'honneur, d'avoir voulu chasser de leurs asiles les orphelines de la bravoure française, et d'avoir essayé de proscrire le fils du peuple des écoles créées pour lui; ce n'était rien d'avoir frappé l'ar-

mée dans ses sentiments les plus chers et d'avoir tari la source de sa grandeur et de sa force, en supprimant la conscription : il fallut encore expulser de l'hôtel consacré à la vieillesse et aux souffrances militaires, une foule de soldats mutilés sur les divers champs de bataille de l'Europe. Oui, la restauration poussa l'indignité au point de renvoyer 2,500 invalides, les uns sans pensions, parce qu'ils étaient nés sur les territoires enlevés à la France, et les autres avec des pensions illusoires, quoiqu'ils appartinssent à l'élite de l'armée française.

A toutes ces infamies venaient se joindre de petites vexations qui entretenaient la haine des militaires et des patriotes contre le régime nouveau. A la cour, les nobles de l'empire étaient proscrits comme indignes ; les femmes mêmes des maréchaux ralliés s'y trouvaient en butte aux sarcasmes des vieux gentilshommes et des marquises de l'ancien régime. On obligea les soldats à fréquenter la messe et le confessionnal; on leur fit des théories sur le catéchisme, et on introduisit dans les régiments des aumôniers avec le titre de premiercapitaine. On poussa même l'exagération du prosélytisme jusqu'à donner une somme d'argent pour la conversion de chaque militaire.

La police, si sévère dans la répression de tout ce qui portait atteinte à la légitimité, autorisait et encourageait la publication de libelles et de caricatures ignobles contre Napoléon et la grande armée. Les brigands et l'usurpateur étaient joués chaque jour, dans des farces bouffonnes, sur les théâtres du boulevard. Le peuple goûtait peu ces parodies ; l'armée en était exaspérée ; la cour et les légitimistes seuls y applaudissaient.

Mais le moment approchait où toutes ces fautes et toutes ces bravades allaient être châtiées . La partie virile de la nation, aigrie par les mesures réactionnaires de Louis XVIII, par sa loi sur l'observation du dimanche, par sa tentative

de supprimer la Cour de cassation, par son idée fixe de spolier les détenteurs des biens nationaux dans l'intérêt des nobles et des prêtres; par les vues étroites et la bigoterie de ses conseillers ne cberchait qu'une occasion pour se soulever. A Paris, dans la province, à la cour même, on disait : cela ne peut pas durer. La France était à bout de patience et de résignation. Les injustices et les outrages du pouvoir l'avaient à tel point surexcitée , qu'elle se fût insurgée quelques jours plus tard, si l'arrivée de Napoléon n'était venue mettre le feu aux poudres.

Le gouvernement et les politiques à courte vue dont il s'était entouré, ne se rendirent pas bien compte de l'influence que cette situation devait exercer. De là cette extrême imprévoyance qui leur fit dédaigner les avertissements des personnes les plus dévouées. De Beauchamp (i) affirme que, dès le mois d'août 1814, la police avait arrêté des émissaires de l'île d'Elbe, porteurs de papiers indiquant que Bonaparte avait le projet de rentrer en France. Mais le gouvernement s'obstina à regarder ces indices et d'autres qui se manifestèrent successivement comme des alarmes vaines et ridicules, propres seulement à faire dévier le char de l'État.

En novembre, il ne fut plus possible de nier que Napoléon songeât à faire une tentative pour ressaisir le pouvoir; mais les ministres, persuadés qu'il n'oserait rien entreprendre pendant la réunion du congrès, furent d'avis que l'usurpateur attendrait la fin de cette assemblée pour prendre la route de Naples, soulever l'Italie et le Piémont, et rentrer en France par le Dauphiné (2). Us pensèrent, du reste, qu'il serait facile de prévenir une tentative de ce genre par les moyens de surveillance que la police avait organisés.

(1) T. III, p, 58.

(2) de Beauchamp, t, III, p. 107.

Ce fut à cette époque que les ministres de France et d'Espagne s'adressèrent au congrès pour demander l'éloignement de l'empereur. Les conjurés ayant, dit-on, eu connaissance de cette demande (1), engagèrent vivement leur chef à hâter l'exécution de son projet. Il est certain qu'on distribua à Grenoble des lettres de Paris annonçant l'expulsion des Bourbons pour le 1er mars.

Tous ces indices ne purent émouvoir le gouvernement, qui se croyait sûr de l'armée et du peuple. Les apparences devaienÉjusqu'à un certain point le confirmer dans cette opinion, car les principaux agents de l'autorité faisaient assaut de servilité, et les autres, désirant le triomphe des conspirateurs, cachaient ce qui aurait pu donner l'éveil.

La sécurité des ministres ne les abandonna pas même lorsqu'ils apprirent le retour de l'empereur. Ils en furent presque joyeux, s'imaginant que Bonaparte venait se jeter dans la gueule du loup. M. de Blacas traita l'entreprise de folie, et la cour la ridiculisa (2). Le roi, s'adressant aux ambassadeurs, dit en souriant : « Rassurez vos souverains sur ce qui se passe ici ; le repos de l'Europe ne sera pas plus troublé que celui de la France. »

Ordre fut donné de courir sus à Napoléon, « formule des anciennes lois qui montre, dit Chateaubriand, la portée des hommes de cette époque (3). » Soult qui, en 1814, s'était écrié devant les magistrats de Toulouse : « On nous menace des « Bourbons, eh bien, j'irai plutôt me faire chef de brigands

(1) On prétend que Napoléon fut directement informé de la demande des ambassadeurs de France et d'Espagne par la voie de Vienne , probablement par son fils adoptif.

(2) Le gouvernement publia, dans une note du 7 mars, les absurdités que voici : « Le lâcbe guerrier de Fontainebleau... s'expose à mourir de la mort des béros; Dieu permettra qu'il meure de la mort des traîtres. La terre de France l'a rejeté ; la terre de France le dévorera ! »

(3) « Louis XVIII, sans jambes, courir sus le conquérant qui enjambait la terre... Courir sus en 1815 ! Courir sus et sus qui ? Sus un loup? sus un clief de brigands? sus un seigneur félon? Non, sus Napoléon, qui avait couru sus les rois, les avait saisis et marqués pour jamais a l'épaule de son N ineffaçable. » — Mém. d'Outre-Tombe, t. VI.

« dans les montagnes de Cahors, que de me soumettre à de « tels princes (i); » ce même maréchal, apprenant l'arrivée de son ancien maître, fit un ordre du jour où, après avoir qualifié la tentative de cet homme (il ne daigne pas même le nommer!) un dernier acte de démence, il félicita l'armée d'avoir à sa tête, pour écraser Y usurpateur, le comte d'Artois,

ce modèle des chevaliers français

. . . « Bonaparte, disait encore le duc de Dalmatie, « nous méprise assez pour croire que nous pourrions aban- « donner un souverain légitime et bien-aimé pour partager « le sort d'un homme qui n'est plus qu'un aventurier. Il le « croit, l'insensé ! et son dernier acte de démence achève de

« le faire connaître (2) »

Le maréchal Ney alla plus loin dans cette voie déplorable :

« Partez, lui avait dit le roi, je compte sur votre fidélité

« et sur votre dévouement. » Et le maréchal, en s'inclinant,

avait promis « de ramener l'usurpateur dans une cage de

fer (5). »

Toutes ces forfanteries, inspirées par un dévouement factice, et colportées par les gens de la cour, aboutirent à la plus humiliante déception. Le modèle des chevaliers français, envoyé à Lyon pour rallier les troupes du Midi, fut obligé de quitter la ville suivi d'un seul gendarme (4), la duchesse

(1) de Beauchamps, t. m, p. 98.

(2) Ordre du jour du 8 mars.

Bien que la conduite du maréchal Soult dans cette circonstance fût inexplicable , nous ne voulons pas, par notre silence, confirmer l'opinion de quelques historiens, qui prétendent que le duc de Dalmatie fut complice de Napoléon ; qu'il poussa la violence à l'extrême pour provoquer une réaction ; qu'il plaça sur la route de Napoléon les corps et les chefs les plus dévoués A l'usurpateur, etc., etc.

Nous croyons que Soult servit loyalement, quoique très-maladroitement , la cause des Bourbons, jusqu'à ce que les débals de la Chambre des députés, au sujet de la révolte de d'Erlon et de Lefebvre-Desnouettes, l'obligeassent A donner sa démission. Il fut, A la vérité, dénoncé dans cette séance comme traître; mais on ne peut pas, dans de pareils moments, demander, la justice aux passions déchaînées.

(3) Ces paroles avouées par le maréchal lui-même, dans sa déposition devant la Cour des Pairs, furent prononcées le 7 mars.

(i) « Ce gendarme fut décoré dans la suite par Napoléon. » Histoire de la Restaura/ion, parCAPEFiGUE, t. II, p. 268.

d'Angoulême, en essayant de haranguer les vieux soldats de Napoléon, ne provoqua que des railleries tant à son adresse qu'à l'adresse des Bourbons; enfin, le brave Ney, d'abord exaspéré contre Napoléon, puis cédant à la funeste contagion de l'exemple, donna pendant quelques jours le spectacle de la plus honteuse versatilité. A Bourg, parlant de Bonaparte, il avait dit : « Cet homme ne peut exister sur la même terre avec moi. Si mes soldats ne faisaient pas leur devoir, je l'appellerais en duel; c'est à moi de le tuer (1); » et, à Lons-le- Saulnier, s'adressant au préfet : « Que voulez-vous que je fasse? dit -il. Je ne puis arrêter l'eau de la mer avec la main. » Le lendemain, Ney forma ses troupes en carré sur la place pour leur donner lecture d'une proclamation que les émissaires de Bonaparte lui avaient présentée, et que les soldats accueillirent avec enthousiasme. A la suite de cette défection (explicable peut-être si elle s'était produite à la vue de l'empereur), le prince de la Moskowa rédigea un ordre du jour débutant ainsi : « Soldats, la cause des Bourbons est à

jamais perdue (2) »

Paris connaissait par de vagues rumeurs ces défections et les progrès rapides de l'empereur; mais le gouvernement essaya de lui donner le change, en faisant proclamer à chaque instant que Bonaparte et sa bande étaient dispersés dans les montagnes : « Il entre en France comme un aventurier, disait-on, côtoyant les frontières, évitant les regards et courant chercher des renforts que lui amène la défection. » Moins crédule et plus pénétrant que son entourage, le roi jugea l'un des premiers que l'entreprise était conçue de sangfroid, préparée longtemps d'avance, et fondée sur la garantie

(1) De Beauchamp, t. III, p. 234.

(2) il résulte de la déposition de Bourmont, de tecourbe, des préfets de l'Ain, du Jura et du Doubs, que Ney, au moment de sa défection, avoua connaître la conspiration depuis trois mois. Cette circonstance ajoute encore à l'odieux de la conduite du maréchal.

que l'armée ferait défection. Cette pensée lui laissa peu d'espoir; néanmoins, pour frapper un grand coup, il se rendit, le 46 mars, au sein de la Chambre, fesant un appel au dévouement de tous, et promettant de mourir pour la défense du peuple (1). On répétait en ce moment autour de lui cet autre mot, dit en présence des maréchaux au début de son règne : « Si jamais on nous forçait à tirer l'épée, tout gout- « teux que je suis, je marcherais avec vous. » Inutiles protestations. La France n'était plus à lui; elle volait au-devant d'un autre défenseur! L'empereur se présenta le 20, suivi d'une faible escorte, et la cour, qui avait promis de mourir à son poste, fut trop heureuse de gagner Lille et la frontière belge sans être inquiétée (2).

Telle est en peu de mots l'histoire de cette prompte restauration, où quelques historiens n'ont vu que l'effet d'une révolte organisée par une armée « furieuse d'être à la demisolde (3). »

Napoléon, instruit par ce qui venait d'arriver, essaya de gouverner la France avec des moyens opposés à ceux qu'avait employés la restauration. Au lieu de s'abandonner au ressentiment légitime que devaient lui inspirer tant de lâchetés et de trahisons accomplies sous ses yeux, il oublia tout et se montra magnanime même envers ceux qui avaient dirigé contre lui le poignard de l'assassin (4). Le duc d'Angoulême,

(1) Le roi dit textuellement dans cette séance : « Pourrais-je, a soixante ans, mieux termi- « ner ma carrière qu'en mourant pour la défense de mon peuple. »

(2) Quelques légitimistes onL blâmé cette fuite. Sa Majesté, d'après eux, aurait dû se retirersur la Rochclle.alors sous les ordres du brave général Rivaud. Cette place en effet, située entre les loyaux Bordelais et les fidèles Vendéens, eût été un excellent point de ralliement des royalistes et des troupes fidèles. Mais Louis XVIII, craignant la guerre civile, préféra devoir son salut à la guerre étrangère.

(3) Castlereagh dit en propres termes à la Chambre des Communes .« Le rétablissement de Napoléon n'est en réalité que l'acte d'une armée corrompue, mécontente d'être réduite à la demi-solde.» Lord Oranville, aussi inconvenant dans son langage, appela l'armée française « une soldatesque accoutumée à la rapine. »

(4) La principale mesure de rigueur qu'il prit fut de mettre sous séquestre les biens de quatorze individus, auteurs de la première restauration ou négociateurs du congrès de

pris les armes à la main, put regagner librement la terre de l'exil.

En quittant l'île d'Elbe, Napoléon avait chargé Murât d'envoyer de sa part à Vienne l'engagement d'adhérer aux traités de Paris, avec la promesse de ne plus s'occuper désormais que du bonheur intérieur de la France (1). Cette démarche et celles qu'il fit faire par Marie-Louise (2), par son frère Joseph, par le prince Eugène, par la reine Hortense et par la grandeduchesse de Bade auraient pu avoir quelque résultat, si le congrès avait été dissous , comme il le pensait, d'après un avis reçu au moment de son départ de l'île d'Elbe; mais communiquées à une réunion de souverains unis par de vieilles rancunes et des liens encore récents, ses propositions devaient nécessairement échouer. L'amour-propre s'irrita, et les intérêts divisés se rapprochèrent spontanément. La déclaration du 15 mars, rédigée en termes violents, mit Yusurpateur au ban des nations et ferma la porte à tout arrangement (3). Ce fut comme une barrière d'airain élevée entre la France et l'Europe. Castlereagh, chargé d'attiser le feu, s'exprima sur le compte de Napoléon avec une violence extrême : « Le retour de cet homme en France, dit-il, au

Vienne, et de décréter la mise en jugement de ces personnes comme suspectes de trahison. Ce décret, au surplus, qu'aucun ministre n'avait voulu contresigner, demeura sans effet.

Quant â l'abolition de la noblesse, la suppression des titres féodaux, la mise sous séquestre des émigrés rentrés depuis le 1« janvier 1814 et la destitution des officiers admis dans l'armée française depuis le 1" avril, ces mesures étaient tellement dans la nécessité de la situation, qu'on ne peut pas leur donner le caractère d'actes de représailles ou de vengeance.

(1) D'accord avec cet engagement, Napoléon dit quelque temps après à son armée : « Nous « devons oublier que nous avons été les maîtres des nations, mais nous ne devons pas « souffrir qu'on se mêle de nos affaires. »

(2) Marie-Louise avait fait une tentative pour rejoindre Napoléon en France. Le 19 mars, a 11 heures du soir, tout était préparé pour la fuite de l'ex-impératrice et du roi de Rome. Mais une des femmes du château ayant eu vent de la chose, l'entreprise échoua avant l'exécution. La présence du roi de Rome à Paris aurait donné une grande force à l'empereur, surtout dans la crise qui suivit la déroute de Waterloo.

(3) L'authenticité de celte déclaration fut longtemps révoquée en doute. On pourrait en effet douter que l'Europe eût formé une coalition contre un homme , car ce fait était sans précédent dans les annales du monde.

mépris de tous ses engagements (1), est une véritable insulte faite à l'Europe, insulte qui surpasse tout ce qui a été fait par les gouvernements révolutionnaires qui l'ont précédé , quelque vils et dégradés qu'ils fussent... »

Les politiques les plus éclairés, et de ce nombre était Fouché, virent dès lors que tout espoir de maintenir la dynastie impériale était perdu, et que, pour sauver la nation, il ne fallait qu'abandonner un homme. Napoléon se flatta néanmoins que les alliés reviendraient à d'autres sentiments quand ils seraient instruits de la rapidité de son triomphe et de ses intentions pacifiques (2). Mais cette lueur d'espoir s'évanouit par la brusque attaque de Murât contre l'Autriche. On croyait d'ailleurs généralement parmi les alliés que Napoléon ne cherchait qu'à gagner du temps, et que fût-il sincère, il lui serait impossible de maintenir les traités de Paris, dont l'impopularité avait été l'une des causes de la chute des Bourbons (3).

La guerre était donc une conséquence fatale de la nouvelle restauration. On s'y prépara des deux côtés avec une égale ardeur. Tandis que Napoléon consacrait seize heures par jour à la réorganisation des troupes et du matériel, Haxo

(1) Lord Grey, dans cette même séance, contesta aux alliés le droit de déclarer la guerre à Napoléon, faisant observer que si Napoléon avait violé le traité de Fontainebleau, les alliés l'avaient violé avant lui : « Ses pensions, dit-il, n'ont jamais été payées, ses propriétés ont été confisquées ; les droits de son fils ont été compromis en le privant des duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalia. »

(2) Caulincourt offrit, au nom de son maître, l'exacte observation du traité de 1814 et le respect absolu de toutes les stipulations du congrès de Vienne... Napoléon lui-même écrivit, le 4 avril, des lettres autographes aux souverains alliés. Dans ces lettres, où l'empereur représente son retour comme l'ouvrage d'une irrésistible puissance, on remarque entre autre le passage suivant : « Le principe inviolable de ma politique sera le respect le plus « absolu pour l'indépendance des autres nations... Après avoir présenté au monde le spec- « tacle de grands combats, il sera plus doux de ne connaître désormais d'autre rivalité que « celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. »

On trouva généralement que Napoléon, après avoir violé le traité de Fontainebleau, n'était pas dans des conditions à proposer aux souverains de se fier à lui pour l'observation du traité de Paris.

(3) Castlereagh dit à la Chambre des Communes : « Nous sommes autorisés à croire qu'il ne « conserverait la paix que jusqu'au moment où il aurait l'occasipn favorable de la violer... »

et Lery s'occupèrent à fortifier Paris et Lyon : deux points où, suivant toute probabilité, le sort de la France allait être décidé. D'autres ingénieurs reçurent l'ordre d'armer les forteresses et de retrancher les principales positions des frontières. Des ouvrages de campagne furent construits dans la forêt Mormale et dans les cinq passages des Vosges. On donna des instructions pour la défense des défilés du Jura et de toute la frontière des Alpes. Des travaux poussés avec une extrême activité mirent Soissons, Laon, la Fère, Saint-Quentin, Guise, Château -Thierry, "Vitry et Langres' en état d'opposer une vive résistance; on travailla même à la défense de Châlons, Reims et Dijon, quoiqu'on eût peu d'espoir de terminer la plupart de ces fortifications en temps opportun.

Les ateliers d'armes, abandonnés sous la restauration, reprirent une telle activité qu'ils confectionnèrent 4,000 fusils par jour. Les gardes nationales mobiles s'organisèrent dans tout l'empire, et le recrutement tant volontaire que forcé procura des masses énormes de soldats aux dépôts régimentaires. Afin d'activer ce mouvement national, l'empereur donna des gages au parti de la révolution en appelant au ministère Carnot et Fouché, et en faisant la promesse solennelle de gouverner à l'avenir avec les libertés constitutionnelles de la presse et de la tribune.

En moins de soixante jours, l'armée fut portée du chiffre de 149,000 hommes à celui de 414,000 (î); en septembre,

(1) D'après Gourgaud, l'armée française comptait, en avril 1815, 100,000 hommes environ, effectif à peu près suffisant pour la défense des places fortes. En juin, d'après le même auteur, elle comptait 350,000 hommes, dont 180,000 destinés à faire campagne et 150,000 disséminés dans les places.

D'après les Victoires et conquêtes, l'effectif sous les armes, au 1« juin, était de 559,000 hommes, dont 363,000 appartenant à l'armée de ligne et 196,000 à l'armée extraordinaire (employée à la garde des places et des côtes). Sur l'effectif de l'armée de ligne, 217,000 étaient présents sous les armes, habillés, armés, instruits, disponibles pour entrer en campagne.

Napoléon forma quatre armées et quatre corps d'observation : la grande armée, forte de

il eût été de 700,000 hommes. Mais les alliés, instruits par l'expérience, montrèrent autant d'énergie et d'activité que l'empereur. A peine ce dernier eut-il débarqué dans le golfe Juan, qu'ils se décidèrent à soutenir le roi de France de tout leur pouvoir (1). Cet accord fut consigné dans la déclaration du 13 mars, par laquelle les signataires du traité de Paris s'engageaient à maintenir ce traité, ainsi que toutes les mesures déjà prises pour assurer le maintien de la paix générale. Voyant les souverains si fortement unis et si bien disposés, Wellington écrivit à Castlereagh le 12 mars, « qu'il n'avait pas le moindre doute sur l'insuccès final de la tentative de Bonaparte. — He must fait, disait-il, under the cordially united efforts ofthesouvereings of 'Europe (2). » Le duc, par son expérience de la guerre et son imperturbable sangfroid, rendit de grands services aux alliés dans la situation perplexe où ils se trouvaient. Il devint en quelque sorte l'âme de la nouvelle coalition. Ses avis, demandés et reçus avec déférence, servirent de point de départ aux mesures militaires de la coalition (5). On lit, en effet, dans une lettre

100,000 hommes, non compris 14,000 hommes d'infanterie et environ 4,000 chevaux de la garde impériale ; l'armée des Alpes, sous le duc d'Albuféra, forte de 15,000 hommes ; Varmée du Rhin, sous le général Rapp, forte de 18,000 hommes : Varmée de l'Ouest, sous le général lamarque, forte de 16,600 hommes; le corps d'observation, placé à Béfort sous Lecourhe (4,500 hommes et 13,500 gardes nationaux); celui du Var, sous le maréchal Brune, à Marseille (5,300 hommes et 11,700 gardes nationaux); celui des Pyrénées orientales, sous Decaen (2,700 hommes et 20,300 gardes nationaux), et celui de la Gironde, sous Clause! (2,700 hommes et 20,300 gardes nationaux).

D'après Napoléon, l'effectif général était, en avril, de 149,000 hommes, dont 93,000 présents sous les armes : « force à peine suffisante, dit-il, pour garder les places et les principaux établissements maritimes. »Aul" juin, l'effectif général était de 559,000 hommes ; l'armée de ligne comptait 363,000 hommes, dont 217,000 disponibles pour entrer en campagne.

D'après Tbibaudeau.la France, à la date du 20 mars, sur un effectif de 149,000 hommes, n'aurait pu mettre en campagne que 94,000 hommes. Au 1" juin , l'effectif était de 414,000 hommes, dont 217,000 habillés, instruits, propres à 1 a guerre de campagne.

(1) En apprenant le retour de l'île d'Elbe, Wellington dit à Talleyrand : « Quant à moi, monsieur, je suis soldat du roi de France. »

(2) Dans cette même lettre, Wellington dit : « .le vous recommande de mettre toutes vos forces dans les Pays-Bas à la disposition du roi de France. J'irai le rejoindre, si vous le désirez, ou je ferai tout ce que le gouvernement jugera convenable. »

(3) Voir entre autres la lettre adressée par Wellington , le 15 janvier 1815, à l'empereur d'Autriche.

de lord Stewart, ambassadeur d'Angleterre à Vienne (1) : « Les dernières nouvelles ont causé une grande consternation, et je pense que le duc de Wellington, qui envisageait d'abord les choses sous un jour favorable (il crut dans les premiers moments que l'insurrection militaire serait comprimée par les troupes fidèles au roi), s'est jeté dans l'autre extrême. Tout le monde le presse de partir sur-le-champ pour la Belgique, afin d'organiser la masse des forces qui doivent agir sur ce point. Le prince de Talleyrand paraît regarder son départ comme l'unique moyen de salut. Je suis aussi de cet avis, puisque les cabinets militaires assemblés ici ont arrêté entre eux un système commun d'opérations. Plusieurs conférences ont déjà eu lieu. Knesebeck, Swartzenberg , etc., ont assisté le roi et l'empereur de leurs conseils, et le duc de Wellington a été d'une immense

utilité »

Le 25, fut conclu à Vienne un nouveau traité d'alliance entre les divers souverains. Quatre jours après, le duc se mit en route pour Bruxelles, où il arriva le 5 avril (2). Il s'occupa aussitôt de la rédaction d'un mémorandum qui définît clairement le but et l'esprit de la guerre. « Puisque le pouvoir de « Bonaparte, dit-il, n'a plus d'autre base que l'armée, il faut « battre cette armée, et par suite les seules mesures à prendre « sont : 1° de jeter en France, dans le plus court délai pos- « sible, le nombre d'hommes le plus considérable que l'on « pourra réunir; 2° d'exécuter cette opération de telle manière « qu'elle puisse être soutenue par les forces alliées, quisui- « vront immédiatement, et 5° de faire en sorte que les troupes « chargées d'envahir la France aient, en cas de malheur, une

(1) Lettre du 19 mars 1815.

(2) Les troupes anglaises et néerlandaises, stationnées dans les Pays-Bas, étaient commandées par le prince d'Orange, qui se mit avec empressement sous les ordres du duc de Wellington.

« retraite assurée sur les armées qui les appuieront (1). » Le 16 avril, Wellington informa le prince régent de Portugal qu'il avait prié son gouvernement de s'adresser à la régence de Lisbonne pour obtenir l'envoi immédiat des troupes portugaises , lesquelles seraient employées en Belgique sous leurs anciens chefs, et avec leurs vieux compagnons de la Péninsule. Mais il était dans la destinée de Wellington d'être contrecarré jusqu'à la fin par les agents de la politique anglaise. Canning, plus orateur qu'homme d'action, était alors ambassadeur à Lisbonne. Il avait été convenu que 15,000 Portugais viendraient se joindre comme force auxiliaire à l'armée anglo-prussienne. Le maréchal Beresford avait réuni à cet effet l'élite des vieilles troupes, avec les bagages et l'artillerie nécessaires. Les vaisseaux étaient prêts; le maréchal informa l'ambassadeur qu'il n'avait qu'à donner l'ordre d'embarquer. Au lieu de saisir cette occasion avec empressement, Canning objecta que « la transaction devait être faite dans les formes prescrites par la diplomatie (2). » La faction Souza profita de ce délai pour faire un nouvel essai de ses forces ; elle s'opposa au départ, et l'illustre homme d'état de la Grande- Bretagne eut la mortification d'être battu avec les armes qu'il avait fournies à ses adversaires.

Wellington ne reçut avis de ce regrettable incident que le 15 juin (3); il en fut d'autant plus contrarié, que malgré ses demandes réitérées, les forces anglaises étaient bien au-dessous de ce qu'elles auraient pu être. « Je possède, écrivit-il, « une abominable armée (an infamous army), très-faible, « mal équipée et un état-major sans expérience. Ils ne font « rien à Londres; ils n'ont pas levé un homme ; ils n'ont pas

(1) Son plan d'invasion de la France se trouve indiqué dans sa lettre du 8 mai 1815 au lieutenant général Slewarl, dans celle du 9, au prince cfe Schwartzenberg, et dans celle du 5 juin, à l'empereur d'Autriche.

(2) Napier.

(S) Voir sa lettre du 30 juin, à lord Bathurst.

« appelé sous les armes ni la milice d'Angleterre, ni celle « d'Irlande ; ils sont incapables de m'envoyer quoi que ce « soit, et ils n'ont pas même adressé de message au Parle- « ment pour obtenir de l'argent (i). »

Tel était le mauvais vouloir d'une partie de la Chambre, qu'on reprocha à Wellington d'avoir signé la déclaration du 13 mars, où se trouvaient les mots : hors la loi et vindicte publique, que l'opposition interprétait comme une sorte d'appel à l'assassinat (2). Toutefois, habitué à mépriser l'injure et à lutter contre la mauvaise fortune, le duc poursuivit avec une très-grande activité ses préparatifs de guerre. Pour avoir un certain nombre de pivots de manœuvre, il avait donné l'ordre de mettre les places fortes méridionales des Pays-Bas (démantelées par Joseph II) à l'abri d'un coup de main, en déblayant les fossés , en exhaussant et en complétant les terrassements, en tendant les inondations et en construisant à la hâte quelques ouvrages de campagne en avant des fronts d'attaque. On tira de Londres toutes les bouches à feu nécessaires à l'armement de ces places improvisées. Et bientôt, grâce à l'activité prodigieuse du corps des ingénieurs, la frontière se trouva dans un état de défense respectable, au début des hostilités (s).

Ypres était restauré et convenablement armé; Ostende, Nieuport, Ath et Tournai avaient subi quelques réparations ; Mons était environné d'eau et protégé par un fort construit sur le mont Panisel; Anvers avait été mis en bon état, dans la prévision de la retraite des Anglais sur ce point. La Lys seule ne possédait aucun ouvrage de défense, parce qu'il ne

(1) Lettre du 8 mai, de Wellington au général Stewart.

(2) Lettre du 5 mai, de Wellington à Wellesley-Pole.

(3) Déjà, le 20 mars, près de 10,000 hommes étaient occupés aux fortifications en Belgique. On y employa plus tard 20,000 paysans, 11 compagnies de sapeurs et 60 officiers du génie. (Colonel Carmichael-Smyth, p. 296.)

restait plus de vestiges des anciennes forteresses de Menin et de Courtrai ; cependant, comme il n'était pas impossible que les Français ne poussassent un corps de troupes sur Gand, alors que leur principale attaque aurait lieu par Mons et Charleroi (ainsi qu'il arriva dans d'autres occasions), on construisit quelques solides ouvrages de campagne bien palissadés et fraisés en avant de la ville, les appuyant d'un côté à la Lys et de l'autre à l'Escaut.

Enfin, pour faciliter les mouvements sur les deux rives du fleuve, Audenaerde fut fortifié aussi solidement que les circonstances le permettaient.

« Le but de ces divers travaux, dit le colonel Carmichaël- Smith (1), n'était pas d'empêcher les Français d'envahir la Belgique, mais de les arrêter assez longtemps pour donner aux alliés le temps de se concentrer sur leur ligne d'opérations. »

Ce but toutefois ne fut point atteint, parce que Napoléon, contrairement à la prévision de Wellington, entra par Charleroi, qu'on n'avait pas eu le temps de mettre à l'abri d'un coup de main (2).

Dès la fin de mai, Bliicher et Wellington avaient rassemblé 220,000 Anglais, Prussiens, Belges, Hanovriens et Brunswickois entre Liège et Courtrai. Les Bavarois, les Wurtembergeois et les Badois se réunissaient dans la forêt Noire et dans le Palatinat; les Autrichiens étaient en marche pour les rejoindre, et les Russes accouraient parla Franconie et la Saxe. Un million d'hommes allait donc s'abattre sur la France !

(2) C'est la version de la plupart des auteurs ; cependant, le colonel insénieur Carmichaël- Smyth, sous la direction duquel les travaux de défense fuient exécutés, affirme que l'on ne fit rien à Namur et à Charleroi, parce que ces deux places étaient défendues par des corps de troupes prussiennes. — P. 298.

Dans cette situation, l'empereur avait trois partis à prendre :

1° Négocier; — mais ce parti n'offrait plus de chances depuis le traité du 25 mars, et surtout depuis le rejet de la singulière déclaration par laquelle les alliés s'engageaient à ne pas s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, pourvu qu'elle se donnât un autre chef (î) ;

2° Rester sur la défensive et recevoir le choc des alliés, sous Paris et Lyon; — mais c'était livrer la moitié de la France à l'ennemi, consterner les populations, décourager les troupes (2);

3° Aller au-devant des Anglo-Prussiens et les battre avant l'arrivée des autres contingents ; — mais c'était entamer la guerre avant la réunion d'une armée suffisante pour soutenir la lutte avec des chances de succès.

Ce dernier inconvénient, toutefois, parut moins grave que les autres, ou plutôt l'empereur se laissa entraîner par cette considération puissante : « que le système d'aller au-devant « des Anglo-Prussiens était seul conforme au génie de la « nation, à l'esprit et aux principes de la guerre dans lace quelle il se trouvait engagé, et qu'il remédiait au terrible ce inconvénient attaché au second projet d'abandonner la ce Flandre, la Picardie, l'Alsace, la Lorraine, la Champagne, ce la Bourgogne, la Franche-Comté et le Dauphiné sans tirer ce un coup de fusil (3). »

Ce système avait en outre l'avantage de stimuler les Français, en général peu sympathiques aux Fabius; de prendre les alliés au dépourvu (4) ; de porter la guerre sur le territoire

(1) nous n'avons pas besoin de dire pourquoi cette proposition, qui eût été sérieuse avant la déclaration du 13 mars, ne put être admise par Napoléon après VAcle additionnel.

(2) Par contre, ce plan permettait de gagner le mois d'août, pour compléter les levées, terminer les préparatifs et combattre, avec toutes les ressources de la France, des armées affaiblies par de nombreux détachements et des corps d'observation. {Mémoires de Napoléon, t. IX, p. 48.)

(3) Mémoires de Napoléon, t. IX, p. 51.

(4) Napoléon croyait qu'en prenant l'offensive au milieu de juin , il gagnerait six semaines

de l'ennemi et de provoquer, en cas de succès, le soulèvement de la Belgique et des provinces rhénanes, que Napoléon supposait favorables à sa cause, prêtes même à se déclarer pour lui (1).

Pour exécuter ce plan, l'empereur disposait de 200,000 hommes (2). Mais, dès le mois de mars, il dut envoyer le général Lamarque, avec 15,000 hommes, en Vendée; au commencement de juin un détachement de la jeune garde prit le même chemin. On fut obligé aussi de laisser quelques régiments à Bordeaux, à Toulouse, sur le Var,à Strasbourg, en Savoie et àBéfort,tant pour observer les frontières menacées que pour servir de points d'appui à la levée des gardes nationales. Tous ces détachements réduisirent à 120,000 combattants (3) les forces destinées à agir en Belgique.

L'empereur avait le choix entre troislignes d'opérations (-t). Il pouvait attaquer par la Meuse pour couper les Prussiens de leur base — entrer par Mons, pour repousser Wellington sur Anvers — ou s'avancer, par la Sambre, sur le point de jonction des deux armées.

Les deux premières lignes avaient le défaut de rendre possible la réunion des Prussiens et des Anglais. Pour ce

sur les alliés ; mais on a su depuis que les alliés étaient décidés à envahir la France le 1er juillet , de sorte que l'empereur, sous le rapport de la force numérique de son armée , n'aurait presque rien gagné à rester sur la défensive. (Voir Thibaudeau, t. X, p. 369.)

(1) Napoléon nous représente ces provinces comme soupirant après leur libérateur. Illusion de conquérant. La Belgique n'a jamais soupiré qu'après son indépendance.

(2) Les gardes nationaux, bien que réunis dans les places depuis le milieu de juin, n'auraientpu entrer en ligne qu'à la fin de juillet : 150,000 hommes de l'année permanente étaient encore dans les depuis.

(3) Chiffre donné par le général Jomini. D'après les calculs du Journal des sciences militaires et de van Lobensels, Napoléon avait 121,634 hommes; d'après von Damitz , 130,000; d'après Carmiehaël-Snryth, 136,000 hommes et 350 canons ; d'après Gourgaud et de Yaulabelle, 115,000 hommes et 350 bouches â feu ; d'après les Victoires et conquêtes, 84,600 hommes d'infanterie, 21,600 de cavalerie et 16,204 d'artillerie, du génie et des équipages, plus 350 bouches a feu.

(4) Nous ne croyons pas devoir discuter l'opinion de ceux qui prétendent que Napoléon aurait dû se jeter sur le centre des alliés et porter ses premiers coups en Allemagne. Le beau projet, en vérité, que d'envahir l'Allemagne avec 120,000 hommes, en laissant 140,000 Anglo-Prussiens sur le flanc de la ligne d'invasion !

motif, l'empereur donna la préférence à la troisième ligne (1).

On ne saurait trop admirer la promptitude et la sagacité des résolutions qui furent la conséquence de ce choix. Au moment où on le croyait encore à Paris, tout occupé de fêtes et de représentations, il passe la frontière (2) et tombe comme la foudre au milieu des cantonnements ennemis.

Les quatre corps deBlùcher, forts de 115,000 hommes(5), se trouvaient à Charleroi, à Namur, à Dinant et à Liège; — ceux de Wellington, estimés à 92,000 hommes environ (4), étaient cantonnés depuis l'Escaut jusqu'à Nivelles: Hill,avec l'aile droite, occupait les environs d'Ath ; le prince d'Orange, avec l'aile gauche, se trouvait à Braine-le-Comte et à Nivelles; une masse imposante de cavalerie était cantonnée à Grammont, sous les ordres de lord Uxbridge, et une réserve de toutes les armes occupait les environs de Bruxelles, où le duc avait établi son quartier général.

On a reproché avec raison aux généraux alliés d'avoir dispersé leurs forces de cette manière, quand, depuis le 6 juin, (5) ils étaient prévenus de la concentration des troupes françaises sur Maubeuge. Alison et von Damitz (e) expli-

(1) Napoléon aurait pu obtenir encore de grands résultats en attaquant soit le centre des cantonnements anglais , soit le cenire des cantonnements prussiens. C'eût été le moyen de mettre immédiatement une des deux armées hors de cause, en l'empêchant de se concentrer; mais, d'un autre côté, adoptant ce plan, Napoléon eût eu affaire à de plus grandes difficultés de terrain, et se serait trouvé dans l'impossibilité de dérober les marches qui devaient porter l'armée française au point d'attaque, a l'insu des généraux ennemis.

(2) Il quitta Paris le 12, avant le jour ; le 14, il se trouvait à la tête de l'armée.

(3) En prenant pour base les données de von Damitz, de Cari von l'totho et de Wagner, on arrive au chiffre de 116,897 hommes et 312 bouches à feu. Cet effectif est adopté comme exact par van Lobensels ( voir page 80 ). D'après Gourgaud , l'armée prussienne avait 120,000 hommes, dont 18,000 de cavalerie ; d'après de Vaulabellc, 134,000 hommes et 300 bouches à feu ; d'après les Victoires et conquêtes, 120,000 hommes, dont 20,000 de cavalerie.

(4) D'après les états fournis par van Lobensels , l'armée néerlandaise comptait, à la date du 12 juin, 29,566 hommes, 6,248 chevaux et 72 canons. I.e même auteur évalue les forces totales de Wellington à 91 ,228 hommes et 27 batteries ; mais 11 oublie de compter une partie des troupes hanovriennes laissées à Anvers et dans les places de la Flandre. Von Damitz porte l'armée de Wellington à 100,000 hommes; de Vaulabelle, à 102,500 hommes et 258 canons; de Vaudoncourt, à 107,900 hommes; Gourgaud, à 102,500 hommes et 258 canons, et les Victoires et conquêtes, à 104,000 hommes.

(5) Wellington : Lettre du 6 juiu 1815, au colonel Hardinge. - At.ison, t. X, p. 456.

quent cette inaction par la duplicité de Fouché, qui, après avoir promis à Wellington de lui faire connaître nonseulement le jour de l'invasion, mais encore le plan de l'empereur, s'arrangea de façon à ce que le porteur du message fût arrêté à la frontière. Cette version est confirmée par l'auteur apocryphe des mémoires de Fouché (1) ; mais lord Ellesmere, qui a vécu trente années dans l'intimité de lord Wellington affirme (2) que jamais le duc ni les officiers de son état-major n'ont compté sur des renseignements de Fouché. On pourrait donc plutôt admettre la version de Mudford, qui explique la tardive concentration de Blùcher et de Wellington par ce fait, que ni l'un ni l'autre ne s'attendaient à voir Napoléon prendre l'offensive. La correspondance du duc prouve en effet qu'il considérait l'hypothèse de la défensive comme seule probable. Cependant, il ne perdit jamais de vue l'éventualité d'une invasion dans les Pays-Bas. Ainsi, dès le 50 avril, il indiqua au prince d'Orange, au comte Uxbridge, au général Hill et au quartier-maître général les mouvements de concentration à faire en cas d'attaque, soit par la zone comprise entre la Lys et l'Escaut , soit par celle comprise entre l'Escaut et la Sambre, soit par l'une et l'autre zone en même temps. Le 9 du mois suivant, il écrivit au duc de Berry : « Je ne serais pas surpris que nous fussions attaqués ; » et, le 7 juin, il rédigea, pour les gouverneurs des places fortes belges, une instruction commençant par ces mots : « Au moment où l'ennemi mettra le pied sur le territoire des Pays- Bas les places ci-dessous nommées doivent être mises en état de siège... » (Sic.)

Les troupes étaient donc prévenues de ce qu'elles auraient à faire en cas d'invasion, et c'est ainsi que les ordres expé-

fi) Mémoires de Fouché, t. II, p. 340, 342.

(2) Life and character of Ihe ditke of Wellington, p. 37.

diés dans la soirée du 15 purent être exécutés avec tant de promptitude et d'ensemble (1). Cependant, le jour même du passage de la Sambre, Wellington écrivit une longue lettre à l'empereur d'Autriche sur l'invasion du territoire français ; et cette missive, où il n'est point question de l'éventualité d'une attaque de la part de l'ennemi, ainsi qu'une lettre écrite quelques jours auparavant, et dans laquelle lord Wellington exprima l'opinion qu'en présence des forces anglo-prussiennes Bonaparte n'essayerait pas d'envahir la Belgique (2), viennent à l'appui de la version de Mudford. Il résulte au moins de ces documents, que le général anglais avait l'espoir de prendre l'offensive avant l'empereur.

Quoique l'événement trompât cet espoir, et que l'invasion de la Belgique par la Sambre fût contraire aux prévisions des alliés, il n'est pas exact de dire que l'annonce des événements du 15 vint surprendre Wellington au milieu du bal de la duchesse de Richemont. Le duc, depuis le 10 juin, était sur ses gardes ; mais il affectait une grande sécurité pour ne pas encourager les partisans de France, assez nombreux dans la ville de Bruxelles. Ce motif le détermina à se rendre au bal de la duchesse, bien qu'à la fin de son dîner il eût reçu avis des combats d'avant-poste livrés à Thuin et à Lobbes (5).

(1) Il résulte de ce qui précède que le général Jomini a eu raison de dire ( p. 151 de son Précis sur la campagne de 1815]) :« SI les généraux alliés furent pris en défaut sur l'instant « de l'irruption, on doit avouer qu'ils étaient bien préparés au fond pour le cas où elle au- « rait lieu. »

(2) Citons encore la lettre du 12 mai, à Henry Welleslcy, dans laquelle il dit : « Il y a eu « beaucoup de mouvement sur la frontière la semaine passée, mais je suis tenté de croire « que ce sont des mouvements défensifs , et que Bonaparte ne peut se hasarder a quitter « Paris. » Dans sa lettre du 11, à //. Hardinge, le duc évalua a 110,000 hommes l'effectif de l'armée avec laquelle Bonaparte pouvait attaquer les Pays-Bas, et, dans celle du 2 juin , à Henry Wellesley, il annonça qu"il attendait des nouvelles cerlaines des mouvements de Schwartzenberg pour entrer en France avec 70 a 80,000 hommes.

(3) Von uamilz prétend que déjà, a quatre heures du matin, Bliicheravait envoyé, par une ordonnance, des nouvelles à Bruxelles, et que cette ordonnance était arrivée à onze heures. Ce renseignement est confirmé par un rapport anglais, publié dans V United service journal, en 1841. Mais diverses lettres , écrites par Wellington dans la journée du 15, permettent de supposer qu'il ignorait encore la nouvelle dont il s'agit à une heure et même plus tard. Le

Booth, et d'autres témoins oculaires, affirment qu'un second courrier (i) de Blùcher arriva pendant le bal, à minuit; que Wellington parut visiblement préoccupé à la lecture de cette lettre, mais qu'il reprit sur-le-champ sa sérénité ordinaire, et qu'il ne se retira qu'après le souper (2). En ce moment même, on put entendre de la salle de danse le roulement des canons et la marche cadencée des régiments, qui, en vertu d'ordres donnés avant le bal, se portaient en toute hâte vers la forêt de Soignes.

On ne conçoit pas que Wellington, informé depuis sept heures du soir de l'attaque des avant-postes du corps de Ziethen, n'ait pas immédiatement dirigé ses troupes sur Waterloo ou sur les Quatre-Bras. Son premier ordre, donné vers huit heures, prescrivait seulement de réunir les troupes dans les cantonnements et de les tenir prêtes à marcher. A neuf heures et demie, il écrivait au duc de Berry : « J'ai ordonné « à mes troupes de se préparer à marcher à la pointe du « jour. »

Van Lobensels explique cette lenteur en faisant observer que le duc était imbu de l'idée que la première agression

duc affirme d'ailleurs , dans son rapport sur la bataille de Waterloo , qu'il n'apprit les attaques de Thuin et de I.obbes que dans la soirée : •< I did not hear ofthe events till in the evening of the 15 th. » Et dans une lettre écrite à dix heures du soir au duc de Feltre, pour lui annoncer l'attaque des avant-postes prussiens.il dit : « Je n'ai rien reçu depuis neuf heures du matin de Charleroi; » ce qui veut dire évidemment qu'il ne savait pas, à dix heures du soir, ce qui s'était passé à Charleroi après neuf heures du matin. A quelle heure cette lettre estelle parvenue au duc ? Le général de Vaudoncourt dit à quatre heures et demie ; Jomini, à cinq heures; les Victoires et conquêtes , à sept heures environ; Wellington et les auteurs anglais, vers le soir. Ces différences importent peu. Le fait essentiel est constaté, c'est que le duc fut informé de l'attaque du 15, le jour même avant sept heures et demie du soir.

(1) D'après quelques auteurs, cet avis fut le troisième ; c'est là, au reste, une question peu importante.

(2) D'après un article publié dans la Quarterlf Review en juin 1845, article commencé par Gurwood, continué par Ellesmere et revu par Wellington lui-même (ainsi que l'affirme Stocquf.ler, t. II, p. 330), cet avis arriva à onze heures, et fut envoyé par le prince d'Orange.

Il est dit dans ce même article que le prince d'Orange arriva de Binche a trois heures pour dîner avec le duc, et qu'a cinq heures Wellington reçut le rapport de Zielhen, écrit a dix heures du malin.

On ne s'explique pas que le courrier porteur de cette missive ait mis treize heures pour faire un trajet de 40 milles.

serait dirigée contre l'armée anglaise (1). Dans cette situation d'esprit, le général en chef pouvait supposer que l'attaque dont parlaient les premiers rapports prussiens n'était que simulée, et que l'attaque réelle se ferait sur un autre point (2).

Ainsi, l'ordre donné à huit heures n'aurait été si vague, que parce que le duc attendait alors une information précise pour donner à ses troupes un point de rassemblement unique (3). Cette information lui arriva pendant le bal (4), et comme elle était assez alarmante, elle eut pour effet de hâter de deux heures le départ des troupes de Bruxelles, fixé primitivement à quatre heures du matin.

Leduc montra, dans cette circonstance, un flegme extraordinaire; cependant, on ne peut nier qu'il n'eût été conforme à la prudence d'opérer plus tôt la concentration des troupes, car il s'en fallut de bien peu que le prince d'Orange, attaqué dans un moment où il n'avait que 7,500 hommes sous la main, n'essuyât un échec qui aurait évidemment compromis le sort de la campagne. Le résultat de cette négligence fut que l'armée française, avec des forces inférieures de 70,000 hommes à celles des alliés, put combattre à chances égales à Ligny et aux Quatre-Bras.

(1) A l'appui de celte opinion, nous rappellerons que Wellington avait fait reconnaître les positions de Elaton, d'Arquennes, de Mont-Saint- Jean et de Vleurgat, comme si l'invasion devait avoir lieu par Mons et Nivelles. Un autre fait, bien prouvé aujourd'hui, c'est que les Quatre-Bras furent occupés , le 15 au soir, par la 2' division néerlandaise, malgré l'ordre de Wellington, qui avait indiqué Nivelles pour premier point de concentration.

(2) Ce doute était permis, car Napoléon lui-même parait avoir hésité s'il attaquerait d'abord Wellington ou Blùcher.Il se décida pour l'attaque des Prussiens, uniquement parce qu'il pensait, disait-il, queBlùcher, «avec ses habitudes de hussard,» serait le premier concentré.

(3) Cependant, van I,obenseIs affirme que les deux généraux en chef étaient convenus qu'en cas d'agression, l'armée prussienne se concentrerait â Sombreffe, et l'armée anglonéerlandaise aux Quatre-Bras. Le général Jomini confirme ce renseignement et fait observer que la concentration sur les deux points dont il s'agit convenait aussi bien, en cas d'invasion par Mons qu'en cas d'invasion par Charleroî.

(4) Elle portait que les Français avaient pris Charleroi et s'étaient avancés jusqu'aux Quatre-Bras. (Van Lobensels, p. 173; de Vaudoncourt, t. IH, p. 132 ; Victoires et conquêtes, t. XXIV.)

L'entrée en campagne de Napoléon doit être regardée comme l'une des opérations stratégiques les plus remarquables de sa vie (1). Neuf corps d'infanterie et de cavalerie, établis entre Lille et Metz, arrivèrent par des marches habilement dérobées devant Charleroi, en même temps que la garde, partie de Paris le 5.

Ces troupes occupaient, dès le 14, les positions suivantes : la droite, forte de 10,000 hommes, sous les ordres du comte Gérard, à Philippeville; — le centre, d'environ 60,000 hommes, sous Napoléon, aux environs de Beaumont — et la gauche, de 45,000, à Ham-sur-Eur et Solre-sur-Sambre.

Le corps de Reille, établi à Ham-sur-Eur, devait franchir la Sambre à Marchienne ; — celui d'Erlon, cantonné à Solresur-Sambre, devait suivre la même direction; — le centre ou corps de bataille, avec les réserves de cavalerie, sous les ordres de Grouchy, devait passer la Sambre à Charleroi; — enfin, la droite devait opérer son passage à Châtelet.

L'empereur entendait que ces différentes opérations fussent terminées à midi (2); mais les obstacles que rencontrèrent Gérard et Grouchy dans leur marche (r>) produisirent un retard fâcheux. Sans cette circonstance, une partie de l'armée française aurait occupé, dès le 15 au soir, les points stratégiques décisifs de Sombreffe et des Quatre-Bras. (Voir plan XXI).

Maître du premier de ces points, Napoléon empêchait les Prussiens venant de Namur de se joindre aux Anglais; et maître du second, il ôtait aux Anglais venant de Bruxelles le moyen de se réunir aux Prussiens.

Grouchy reçut, le 15 au soir, l'ordre verbal de se diriger

(1) JOM1NI, p. 146.

(2) Voir Tordre de mouvement du 14.

(M) Napoléon et Gourgaud accusent le général Vandamme . chargé de prendre la tête du corps de bataille, d'être parti trop tard de son camp- -

sur Sombreffe, mais cet ordre ne put être exécuté, parce que sa colonne fut arrêtée, à Gilly, par une fraction du corps de Ziethen (1).

Le maréchal Ney, venu de Paris en chaise de poste dans la journée même, sans équipages ni chevaux, prit le commandement de l'aile gauche, dont il ne connaissait ni les troupes, ni les chefs, ni les emplacements. Il fut envoyé surle-champ, avec une partie du 2e corps, dans la direction de Gosselies, pour contenir les Anglais et empêcher leur réunion avec les Prussiens. Le lendemain, le corps de cavalerie du général Kellermann vint renforcer ces troupes à Gosselies, où Ney attendait de nouveaux ordres. Il est prouvé aujourd'hui que c'est seulement dans cette ville, à onze heures du matin, que le prince de la Moskowa reçut les premières indications sur les mouvements qu'il devait exécuter dans la journée du 16. Elles lui furent données par une lettre que l'empereur dicta au général Flahaut, entre huit et neuf heures du matin (2). Cette lettre était conçue en termes assez vagues : « J'atta- « querai l'ennemi, si je le rencontre... Là, d'après ce qui se « passera, je prendrai mon parti à trois heures après-midi, « peut-être ce soir. Mon intention est que, immédiatement « après que j'aurai pris mon parti, vous soyez prêt... Je dé- « sire que vos dispositions soient faites pour qu'au premier « ordre, vos huit divisions puissent marcher rapidement et « sans obstacle sur Bruxelles (3).»

(1) Celle circonstance aurait rendu sans objet l'arrivée de Ney aux Qualre-Bras dans la soirée du 15; et, en effet, l'occupation de ce point, pour être efficace, devait avoir lieu simultanément avec celle de Sombreffe.

(2) Fait confirmé par le général de Flahnut, dans une lettre écrite le 24 novembre 1829 au duc d'Elchingen. {Documents, etc., page 63.) La missive dictée par Napoléon arriva vers onze heures à Gosselies, et plus tard à Frasnes, où se trouvait Ney.

(3) Une lettre de Soult, expédiée presque en même temps, mais qui arriva plus tard, contient ce passage , pris par quelques auteurs pour un ordre d'attaque : « Réunissez les corps « des comtes Reille et d'Erlon à celui du comte de Valmy, qui se met à l'instant en roule " pour vous rejoindre ; avec ces forces : vous devez battre et détruire tous les corps enne- « mis qui doivent se présenter. » On remarquera qu'il n'est pas question dans cette lettre d'envoyer des troupes vers Ligny.

Ce fut seulement à deux heures que Soult, major général de l'armée, envoya de Fleurus au maréchal Ney l'ordre formel d'enlever la position des Quatre-Bras, et de se rabattre sur le gros de l'armée, après avoir poussé vigoureusement l'ennemi. Cet ordre, adressé à Gosselies, ne pouvait parvenir au maréchal qu'entre trois et quatre heures. Or déjà, depuis deux heures, Ney, que l'on a depuis accusé de lenteur, était aux prises avec l'ennemi (1). Le maréchal immédiatement après la lecture de la lettre confidentielle de l'empereur, avait pris ses mesures pour attaquer les Quatre-Bras, encore qu'il n'en eût pas reçu l'injonction formelle (2).« Vers onze heures « oumidi,ditle comte d'Erlon,le prince de laMoskowa m'en- « voya à Gosselies l'ordre de faire prendre les armes à mon « corps d'armée, et de le diriger sur Frasnes et les Quatre- « Bras (ô). » Ce corps n'avait que deux petites lieues à faire.

Ney qui, au témoignage de son premier aide de camp, avait évalué les forces de l'ennemi à 25,000 hommes, crut devoir attendre Drouet. « Il était une heure, dit ce témoin, et cece pendant le premier corps n'arrivait pas ; on n'en avait pas « même de nouvelles, mais il ne pouvait plus être éloigné. « Le maréchal, dès lors n'hésita pas à engager l'action (4). » Ses forces s'élevaient à 18,000 hommes environ (5).

Napoléon explique les choses tout autrement : « Le maréchal, dit-il, reçut, dans la nuit du 15, l'ordre de se porter le lendemain, à la pointe du jour, en avant des Quatre-Bras, et

(1) Rapport du prince d'orange au roi des Pays-Bas, 17 juin 1815.

(2) La lettre arrivée à onze heures ne parle pas, en effet , d'attaquer : elle prescrit seulement d'établir les troupes en avant et autour des quatre chemins (Quatre-Bras), comme s'il n'y avait pas de résistance à craindre sur ce point.

(3) Lettre du 9 février 1829, au duc d'Elchingen. {Documents, etc., p. 64.)

(4) Relation du colonel Heymes.

(5) D'après un tableau publié dans les Mémoires de Napoléon, Ney avait 43,756 hommes , dont 7,800 de cavalerie; mais il faut retrancher de cet effectif 2,000 hommes de cavalerie de la garde, dont Ney (par ordre de Napoléon) ne pouvait disposer, 3,925 hommes d'infanterie de la division Girard, et 19,454 hommes du U' corps. Gourgaud estime les forces de Ney à 42,200 hommes et 108 canons, et de Vaulabelle, ;i 47,450 hommes et 116 canons.

d'occuper une bonne position sur la route de Bruxelles. Pendant ce temps, l'empereur se porta avec le gros de l'armée, du côté de Blùcher, pour rendre la séparation des deux armées de plus en plus prononcée. Dès dix heures du matin, il fit faire halte à son armée et se forma en face des Prussiens, qui ne s'attendaient pas à être attaqués ce jour-là. »

« En ce moment, l'empereur apprit que Ney était arrêté, « par suite de divers renseignements qui lui faisaient sup- « poser que les Anglo-Belges avaient opéré leur jonction « avec les Prussiens. Craignant d'être tourné, le prince de « la Moskowa demanda de nouvelles instructions à l'empe- « reur (1) ; celui-ci le blâma d'avoir perdu huit heures. Il lui « réitéra l'ordre de se porter en avant des Quatre-Bras, et lui « prescrivit, aussitôt qu'il aurait pris position, de détacher « une colonne de 8,000 hommes d'infanterie, avec la divi- « sion de cavalerie de Lefebvre-Desnouettes , et 28 pièces « de canon, par la chaussée des Quatre-Bras à Namur. « Cette colonne devait quitter la chaussée au village de Marte bais pour attaquer les hauteurs de Bry, sur les derrières « de l'armée ennemie. Après le départ de ce détachement, il « restait encore à Ney, dans sa position des Quatre-Bras , « 52,000 hommes et 80 pièces de canon. » — « Le maréchal, « ajoute Napoléon, reçut cet ordre à onze heures et demie. « D'après les calculs de l'empereur, il devait avoir pris po- « sition à midi, et, deux heures après, le corps détaché devait « être à Marbais (2). »

Les faits cités précédemment, et que nous compléterons à la fin de ce chapitre, établissent à l'évidence que la version de Napoléon, acceptée par Gourgaud, est inexacte sous plus

(1) Mémoires de Napoléon, t. IX, |>. 79.

(2) On ne connait pas les termes de cette demande. Elle a dû arriver au quartier général avant huit heures du malin, puisque la réponse fut dictée au général de Flahaut entre huit et neuf heures.

d'un rapport. La lettre apportée à onze heures par de Fiahaut est bien moins détaillée en effet et moins précise surtout qu'on le prétend; d'autre part, il n'existe aucune trace d'un ordre antérieur qui aurait enjoint au maréchal de se porter « en avant des Quatre -Bras (1). » Le prince de la Moskowa, en arrivant à Gosselies, le 16, à deux heures du matin (2), ignorait quels mouvements il devait exécuter. Il suffît de lire attentivement la lettre dictée au général de Fiahaut, entre huit et neuf heures du matin, pour en être convaincu. Au reste, l'empereur lui-même semble confirmer ce fait en avouant que, dans la matinée du 16, le prince de la Moskowa lui envoya demander de nouvelles instructions, ce qui évidemment n'aurait pas eu lieu si, comme certains critiques le supposent, Ney avait reçu dans la nuit l'ordre formel d'occuper les Quatre-Bras.

Ce point éclairci, nous devons retourner à l'armée prussienne, qui se trouvait encore disséminée entre Liège et Charleroi, au moment où l'orage allait fondre sur elle.

Blùcher avait été prévenu, le 14- au soir, par un déserteur français, du mouvement qui se préparait pour le lendemain (3).

(1) De Vaulabelle cite , pour seule preuve de l'existence d'un ordre verbal de ce genre , l'extrait suivant d'une lettre écrite le 15 au soir parle maréchal Soult, lettre qui figure dans le Moniteur du 18: « L'empereur a donné le commandement de la gauche au prince de la « Moskowa, qui a eu le soir son quartier général aux Quatre Chemins, sur la route do « Bruxelles »

Cet extrait n'a pas à nos yeux autant d'importance que l'ensemble des faits exposés dans le texte et la déclaration du duc de Dalmatie; cette déclaration porte « que l'empereur n'avait pas eu ta pensée de faire occuper les Quatre-Bras le 15 au soir, et qu'il n'en avait pas donne l'ordre. » (Documents, etc., p. 30.) Au reste, si telle avait été son intentioni aurait-il passé une partie de la nuit du 15 au 16 avec le maréchal Ney à Charleroi ? Cela n'est pas vraisemblable.

(2) Déclaration du colonel Hcymès.

(3) Quelques écrivains prétendent que Bliicher fut informé seulement de la marche des Français dans la journée du 15, par le lieutenant général de Bourmont, qui, ce jour-là, à six heures du matin , quitta son poste avec plusieurs officiers attachés à sa personne. C'est une erreur ; la première information lui vint d'un tambour de la garde impériale , le 14 au soir. (Victoires et conquêtes, t. XXIV, p. 179.)

À minuit, des ordres furent expédiés de son quartier général pour hâter la concentration de l'armée en arrière de Fleurus.

Ce point était beaucoup trop rapproché de l'ennemi. Si Napoléon avait pris, le 16 au matin, une prompte et vigoureuse initiative; s'il s'était montré l'égal de ce qu'il fut en Italie, à Ulm, à Ratisbonne, à Jéna, à Champ- Aubert et à Montmirail, tous les corps prussiens eussent été battus l'un après l'autre. Mais l'empereur était tellement dominé par la conviction que Blùcher opérait sa concentration autour de Namur (1), qu'il ne donna aucun ordre positif avant le milieu du jour, et qu'il dédaigna même l'avis par lequel Grouchy lui annonça à six heures du matin que les Prussiens débouchaient en forces considérables par Sombreffe et Saint- Amand.

Tandis que l'empereur perdait ainsi un temps irréparable, Blùcher opérait sa concentration avec une rare célérité. Le 16, à dix heures du matin, trois de ses corps d'armée se trouvaient réunis entre Bry et Tongrinne.

Napoléon arriva devant Fleurus le même jour, à onze heures ; vers midi, il alla reconnaître la position, et une heure après, il rentra au camp pour faire ses préparatifs d'attaque. Cette reconnaissance toutefois paraît avoir été faite avec négligence, puisqu'elle donna à l'empereur une idée peu exacte des forces de Blùcher. On lit, en effet, dans une lettre au maréchal Ney, écrite de Fleurus à deux heures de l'aprèsdinée par le major général de l'armée française : « L'empereur « me charge de vous prévenir, M. le maréchal, que l'ennemi « a réuni un corps de troupes entre Bry et Sombreffe, et qu'à « deux heures et demie le maréchal Grouchy, avec les 5mc et « 4me corps, l'attaquera. » Napoléon — et c'est assurément

(1) Ou en voit la preuve dans la lettre dictée â de ï'lahaut, entre huit et neuf heures du matin.

une circonstance extraordinaire — n'avait pas vu que ce corps de troupes était une armée de 80,000 hommes, prête à recevoir la bataille (i).

L'empereur avait trois partis à prendre :

1° Tourner la droite des Prussiens avec les deux corps de Ney, en laissant à Frasnes celui de Kellermann pour couvrir la route de Charleroi, qui était la ligne de retraite de l'armée française;

2° Attirer seulement à Ligny le corps de d'Erlon, en laissant ceux de Reille et de Kellermann défensivement vers Frasnes et les Quatre-Bras, pour observer l'ennemi et couvrir la ligne de retraite ;

3° Prescrire à Ney de fondre avec impétuosité sur les Anglo-Néerlandais, de les refouler vers Bruxelles, et de se rabattre ensuite sur Bry, pour prendre les Prussiens à revers.

Le premier plan favorisait la jonction des deux armées ; le troisième exposait l'empereur à être secouru trop tard, et le mettait dans le cas de ne remporter qu'une victoire incomplète. Le second seul offrait des avantages réels ; aussi le chef de l'armée française l'eût-il adopté sans nul doute, s'il avait connu l'état réel des forces ennemies. La preuve, c'est qu'à trois heures et quart, lorsqu'il fut fixé sur le nombre des Prussiens, il donna, mais trop tard, l'ordre positif de rappeler le 1er corps.

L'armée française avait 70,000 hommes et l'armée de Blùcher au delà de 80,000 (2). Cette dernière se trouvait

(1) Après la bataille, Soûl t tomba dans une exagération en sens contraire. On trouve en effet, t. X de la Correspondance de Joseph, ce billet inexplicable, écrit au roi le 16 à huit heures et demie du soir : « Monseigneur, l'empereur vient de remporter une victoire complète sur « les armées prussienne et anglaise, réunies sous les ordres de lord Wellington et du maré- « chai Bliicher. »

(2) Bliicher, dans son rapport, évalue ses forces à 80,000 hommes, et celles de l'armée française à 130,000. C'est une erreur; il croyait avoir devant lui toutes les forces de l'ennemi.

D'après Gourgaud , Napoléon eut à Ligny 59,310 hommes engagés et 204 canons , plus 11,770 hommes et 30 canons, laissés en réserve, qui ne prirent aucune part à la bataille ; —

déployée entre Saint-Amand et Sombreffe, faisant face à la Sambre. Son front, de plus d'une lieue de longueur, était couvert par le ravin de Ligny.

Le général Jomini trouve cette position « détestable » et, en effet , elle offrait l'inconvénient d'avoir son flanc droit en l'tiw et son front hérissé d'obstacles, paralysant l'action de la belle et nombreuse cavalerie prussienne.

Le point d'attaque stratégique de cette position était évidemment la droite. En faisant un grand effort sur ce point, et en tenant seulement le centre et la gauche en échec, on pouvait séparer les armées de Blûcher et de Wellington, puis agir par masses concentrées sur chacune d'elles séparément (1).

Napoléon espérait atteindre le .même but par une attaque combinée sur la droite et le centre ; la chose était possible, mais il prit mal ses dispositions.

L'attaque sur la droite ne se fit point avec des forces suffisantes ; on y employa seulement la division Girard et le corps de Vandamme. Gérard, avec le 4e corps, se trouvait au centre, et la cavalerie des généraux Pajol et Excelmans occupait la droite. Toute la garde et le corps des cuirassiers du général Milhaud étaient en seconde ligne derrière Fleurus.

La bataille commença vers deux heures et demie, par une attaque vigoureuse de Vandamme sur Saint-Amand. Ce village, après une lutte opiniâtre, fut enlevé à la baïonnette; mais l'ennemi y rentra presque aussitôt.

d'après de Vaudoncourt, il y eut à Li^ny 42,500 hommes d'infanterie, 14,850 de cavalerie et 204 bouches à feu ;— d'après les Victoires et conquêtes, 71,000 hommes, dont 60,000 au plus prirent part au combat; — d'après Wagner et les auteurs allemands, 74,00J hommes; — d'après Cartnichaël-Smyth, 93,000 hommes et 242 canons.

On est plus d'accord sur ia force de l'armée de Bliicher, que les Français et les Allemands portent â 80,000 hommes; de Vaulahelle cependant l'évalue a 95,000 hommes ; de Vaudoncourt, â 96,200 et les Victoires et conquêtes, a 90,000; niais ces trois derniers cbifTres sont exagérés.

(I) Cette opinion est partagée par le général juifflinj;. [Histoire de la campagne, etc., par C. de W., p. 17.)

Vers trois heures et demie, le combat s'engagea sur toute la ligne (1). Ce fut alors que Napoléon, jugeant que la résistance serait plus forte qu'il ne l'avait cru, fit appeler le comte d'Erlon, qui n'avait pas encore passé Frasnes.

Le général Vandamme se rendit une seconde fois maître de Saint- Amand par une attaque vigoureuse, qui coûta la vie à l'intrépide Girard. Blùchcr cependant dirigea sur ce point une partie de ses réserves, et finit par l'occuper de nouveau.

La lutte fut plus vive encore devant Ligny, au centre de l'armée prussienne. Le général Gérard, avec un courage admirable, emporta plusieurs fois ce village sans pouvoir s'y maintenir. Ici, comme sur la droite, les troupes prussiennes combattirent avec un acharnement qui s'explique par la haine violente qu'elles portaient à l'armée française. « On s'atta- « quait homme par homme, avec toute la fureur del'animosité « personnelle. Il semblait, dit un témoin oculaire, que chacun « eût rencontré dans son adversaire son ennemi mortel (2). »

A cinq heures et demie, l'empereur allait porter un coup décisif avec la garde sur Ligny, quand Vandamme donna avis que, sur la gauche de l'armée française, on remarquait un corps de troupes d'environ 50,000 hommes. « Cette colonne

(1) Le général Kogniat fait observer avec raison , qu'en al laquant les Prussiens sur tous les points, en ordre parallèle, Napoléon manqua l'occasion d'obtenir une victoire décisive. Ce mode d'attaque, en effet, ne pouvait avoir pour conséquence que de rejeter Bliicher sur Wellington, résultat qu'il fallait éviter à tout prix. Le général de Vaudoncourt a fait beaucoup d'efforts pour démontrer que la bataille de Ligny ne devint une bataille de front que par la non coopération d'une partie de l'aile gauche. « Il était dans l'intention de l'empereur, dit-il, que le 1" corps enveloppât la droite de Bliicher, pendantque Gérard et la garde, par une attaque sur Ligny, isoleraient cette aile du reste de l'armée. » C'eût été, en effet, le moyen de faire le plus de mal aux Prussiens et de les mettre hors de cause. Mais Napoléon ne prit aucune mesure pour assurer l'exécution de ce plan, puisque son ordre, expédié à deux heures, prescrivit seulement à Ney de se rabattre sur Lis;ny, quand il aurait attaqué et vigoureusement poussé l'ennemi qui était devant lui aux Quatre-Bras. Ce ne fut que vers trois heures et demie qu'il donna l'ordre positif de faire venir le 1" corps. Ainsi, nos observations sur l'insuffisance de l'attaque dirigée contre la droite de Bliicher coqservent toute leur valeur.

(2) Journal militaire autrichien, 1819, Vie cahier, p. 202.

« dit Napoléon, avait été prise d'abord pour la colonne déta- « chée de la gauche; mais outre qu'elle était beaucoup plus « forte, elle arrivait par une route différente. » La division Girard l'ayant reconnue pour ennemie, l'empereur suspendit le mouvement de sa garde, et envoya un général (1) examiner de près cette colonne. Il apprit ainsi, à six heures et demie, qu'il avait affaire, non pas aux Anglais, mais au corps de d'Erlon, accouru pour soutenir l'attaque de Saint-Amand (2).

« L'empereur, a écrit Gourgaud, ne put se rendre raison <f d'un tel mouvement (3), » et cependant il est prouvé qu'il l'avait ordonné lui-même. Le doute n'est permis que sur la question de savoir si c'est par Bry ou par Saint-Amand que Drouet devait opérer. Le général Jomini et le duc d'Elchingen se prononcent en faveur de la première hypothèse ; mais l'ordre écrit par Soult, à trois heures et quart, n'est pas si absolu, puisqu'il enjoint au maréchal de se diriger par les hauteurs de Bry et Saint-Amand.

Quoi qu'il en soit, l'arrivée du 1er corps, ou plutôt l'erreur de ceux qui le prirent pour une colonne ennemie, causa un retard fâcheux dans l'attaque du village de Ligny.

Il y a dans ce fait quelque chose d'incompréhensible. On se demande aussi pourquoi l'empereur, dans un moment si

(1) L'empereur dit qu'il envoya le général Dejean ; mais celui-ci, dans une lettre écrite au duc d'Elchingen (le 26 juillet 1839), affirme que ce ne fut point lui.

(2) C'est la version de Napoléon, de Jomini et de Gourgaud. Le général de Vaudoncourt soutient, au contraire, que Napoléon comptait sur l'arrivée du 1"- corps, et fut surpris seulement lorsqu'il apprit que ce corps avait fait volte-face , sauf la division Durutte et un détachement de cavalerie de Jacquinot. Cette opinion est corroborée par plusieurs témoignages importants, et surtout par le fait que Napoléon ne donna aucune instruction au comte d'Erlon lorsqu'il fut en vue, chose qui n'aurait pas eu lieu évidemment, si l'apparition du 1" corps avait été un malentendu, un événement inexplicable, comme dit Gourgaud. Jomini prétend que d'Erlon avait pris , par erreur , la direction de Saint-Amand ; mais l'empereur ne lui adresse pas ce reproche , et Soult, dans sa lettre du 17 juin à Ney, dit formellement que si le comte d'Erlon avait exécuté le mouvement sur Saint-Amand, que Vempereur avait ordonné, l'armée prussienne eût été détruite.

(3) « La manœuvre de cette colonne parut inexplicable. Elle avait donc passé entre Ney et le maréchal Bliicher , ou bien entre les Quatre-Bras et Cuarleroi. » {Mémoires de Napoléon.)

décisif, laissa le l01 corps sans instructions et négligea de le diriger sur Bry. « Cet oubli, dit le général Jomini, quoi qu'on « puisse alléguer, était une faute manifeste, qui empêcha la « bataille de produire tous les résultats qu'elle aurait pu « avoir. »

Il était près de sept heures quand Napoléon retira la garde de devant Saint-Amand (i) pour la jeter sur Ligny. Blùcher prit ce mouvement pour un commencement de retraite. Il se porta , avec ce qui lui restait de forces disponibles , sur sa droite, dans l'intention de suivre les Français, qui, pendant ce temps, massaient leurs troupes contre le centre affaibli. Dès que le général prussien vit son erreur, il accourut au point menacé avec le peu de cavalerie qu'il avait pu recueillir à la hâte (2). Mais, trop faible pour résister aux cuirassiers français, ce petit corps fut culbuté. Blùcher, démonté par un coup de feu, resta sur le champ de bataille (heureusement sans être reconnu), jusqu'à ce que son aide de camp lui eût amené un cheval de dragons.

La garde, pendant ce temps, avait pris le village et percé le centre de l'armée prussienne. Si elle s'était mise en mouvement quelques heures plus tôt, la victoire eût été complète.

La poursuite néanmoins aurait pu donner d'immenses résultats ; mais elle fut arrêtée par l'obscurité, par le mouvement qu'opéra du côté de Sombreffe la gauche encore intacte de l'ennemi, et par la bonne contenance que firent les débris de Ziethen et de Pirch entre Bry et Sombrefïe.

On doit reconnaître, du reste, que Napoléon ne montra pas, après la victoire de Ligny, l'ardeur qu'il avait déployée dans

(1) Napoléon avait dirigé sa garde sur Saint-Amand, afin d'engager Bliicher à dégarnir son centre. Le maréchal s'y était laissé prendre : quarante bataillons et soixante escadrons étaient accumulés sur la droite quand Ligny fut attaqué.

(2) Six escadrons seulement.

d'autres circonstances (i). Les alliés, profitant de ses immortelles leçons, ont fait dans la nuit de Waterloo ce qu'il aurait pu faire dans la soirée du 16.

On verra plus loin comment le corps de d'Erlon fut rappelé par Ney, au moment où il aurait pu rendre d'immenses services à l'empereur (2).

L'armée prussienne eût été en effet dans une bien fâcheuse position, si ce corps avait été dirigé sur Bry dès qu'on l'aperçut. Mais on le laissa sans instructions et sans guide. La division Durutte, que le comte d'Erlon avait seule maintenue devant Saint-Amand, ne prit aucune part à l'action ; elle resta la nuit sur le flanc des colonnes en retraite, sans faire aucune tentative pour les arrêter. Ainsi, dans cette fatale campagne de 1815, tous les incidents tournèrent contre l'armée française : la fortune, évidemment, n'était plus de son côté (3).

Nous avons laissé le maréchal Ney au moment où il donnait l'ordre d'attaquer la position du prince d'Orange (*). On prétend qu'il y avait alors dans cette position 50,000 hom-

(1) Le g énéral Jomini fait observer cependant que les troupes prussiennes, qui tenaient Bry i leur droite et Sombreffe a leur gauche, étaient en bon ordre et suffisaient pour arrêter toute poursuite trop audacieuse. ,

(2) Quelques historiens prétendent que le comte d'Erlon n'aurait pas dû obtempérer à Tordre de Ney. Il eut sans doute par ce refus rendu un immense service a l'empereur ; mais qui oserait poser en principe qifun commandant de corps détaché est juge des cas ou il doit ou ne doit pas obéir a ses chefs. Le comte d'Erlon fut peut-être iniluencé aussi par ce fait singulier, qu'il ne reçut, en arrivant sur le champ de bataille, aucune instruction de l'empereur.

(3) Les Français , d'après Napoléon , perdirent 6,950 hommes. D'après les Victoires el conr/ueles, ils en perdirent 7 à 8,000. Les Prussiens, d'après la même autorité, eurent plus de '-'0,000 hommes tués, blessés, pris ou égarés.

Gourgaud estime la perte des Français à 6,800 hommes, et celle des Prussiens à 25,000; Veltcr (t. II, p. 307), Kausler (p. 674) et Sporchil (p. 102) portent les pertes de Blucher â 372 officiers, 11,706 hommes et 16 canons: estimation peu différente de celles de Von Damitz, de Wagner et de Clausewitz. Plolho (t. IV, p. 43) évalue les perles de ses compatriotes en blessés et lues a 14,000 hommes. 11 est a remarquer toutefois que dans les évaluations précédentes on n'a pas tenu compte des prisonniers.

(4) Entre une et deux heures, d'après les auteurs hollandais ; à deux heures , d'après le prince d'Orange; a trois heures, d'après Napoléon.

mes (1), tandis que le matin on n'en aurait trouvé que 10,000. C'est une erreur. Quand Ney engagea le combat (à deux heures ), le prince d'Orange n'avait que 9 bataillons, ou 7,512 hommes et 16 pièces de canon. Ce fut seulement entre trois et quatre heures qu'arrivèrent la brigade de cavalerie du général Van Merlen, forte de 1,122 chevaux, et la 5e division anglaise de Picton, ayant 7,282 combattants. La jonction de ces troupes porta le nombre des bouches à feu à 22 ou 50 (2), et l'effectif total des forces engagées à 16,000 hommes environ. Le contingent de Brunswick composé de 8 bataillons, 5 escadrons et 2 batteries (en tout 6,658 hommes), et celui de Nassau, composé de 5 bataillons (2,900 hommes), n'entrèrent en ligne qu'après l'échec de la brigade Van Merlen, dont il sera question plus bas.

Au moment de l'attaque, le prince de la Moskowa se crut suivi de près par les troupes du comte d'Erlon ; ses dispositions furent prises en conséquence.

Après une lutte opiniâtre, qui fait honneur aux troupes néerlandaises, la 2e division du prince d'Orange fut culbutée : au même instant arriva de Nivelles la brigade de cavalerie de Van Merlen, qui déboucha sur la position, presque simultanément avec la division anglaise de Picton, partie de Bruxelles pendant la nuit. Ces renforts déterminèrent le prince d'Orange à prendre l'offensive; mais, attaqué par un nombre supérieur de soldats aguerris, il dut battre une seconde fois en retraite.

(1) D'après Jomini; d'après Napoléon , il y avait, de trois a six Iirures, 25,200 hommes d'infanterie, 1,500 de cavalerie et 12 canons ; et de six a m-uT heures, 37,500 hommes d'infanterie et 1,500 de cavalerie et le même nombre de canons. D'après Gourgaud, les forces alliées, a la lin de la bataille , s'élevaient à 50,000 hommes. Ney eut, d'après le même auteur, seulement 22,840 hommes engagés; d'après Van Damitz, 24,700 et 44 canons; d'après Clausewitz, 23,000 et 48 canons ; d'après Napoléon, 22,000, et d'après Plotho, 20 à 30,000. Tous ces chiffres sont exagérés. Ney eut seulement 18,000 hommes disponibles pour le combat. Quant au prince d'Orange, dans les premiers moments, il ne put lui opposer que neuf bataillons et seize bouches a reu. (Van Lobensf.ls, p. 186 et 215.)

(2) Van Lobknsels, p. 197.

Il était alors quatre heures. Le duc de Wellington, qui avait quitté les Quatre-Bras entre dix et onze heures du matin pour s'entendre avec Blùcher à Sombreffe (1) , revint en ce moment et prit la direction de la bataille. Dès lors les troupes néerlandaises se retirèrent sur le second plan (2); elles furent remplacées, au premier, par trois bataillons du contingent de Nassau, et par l'infanterie du duc de Brunswick, venue en toute hâte de Bruxelles (3).

La division Jérôme, restée jusqu'alors en réserve, donna vigoureusement sur ce nouveau corps, le fit plier, et, soutenue ensuite par quelques escadrons de cavalerie, le força à battre en retraite sur les Quatre-Bras. Heureusement que

fl) Il arriva à neuf heures. D'après un témoin oculaire, cité par van Lohensels, entre dix et onze heures, et, d'après Siborne, entre onze heures et midi. Il inspecta les troupes et fit compliment au prince d'Orange sur les bonnes dispositions qu'il avait prises- De Vaulabelle assure qu'il s'écria : « Si l'ennemi a plus d'une division, nous ne pourrons jamais tenir ; » et qu'ayant reconnu ensuite la présence de tout un corps d'armée, il ajouta : « C'est un maréchal qui est devant nous... s'il attaque, nous sommes perdus. » Mais tous ces propos doivent être accueillis avec circonspection. Nous croyons que le duc, en partant, recommanda seulement au prince de tenir ferme jusqu'à l'arrivée des secours. A l'égard des dispositions du prince , nous devons faire observer, pour être juste, qu'elles furent en partie l'œuvre du lieutenant général Perponcher. Cet ofïicier ayant pris position aux Quatre-Bras, en vertu «l'un ordre donné le 15 dans l'après-dinée par le quartier-maitre général de l'armée néerlandaise, « reçut (vers minuit) du prince héréditaire d'Orange et du duc de Wellington l'ordre « de marcher des Quatre-Bras sur Nivelles. 11 sentit que le duc avait donné cet ordre sans la « moindre connaissance de la situation de l'armée; il comprit le danger qu'il y aurait si « l'ennemi, trouvant les routes de Bruxelles et de Namur libres, se portait en avant et sépa- « rait les deux armées, il en assuma donc la responsabilité et demeura dans la position des " Quatre-Bras. » {Lettre du gCntral Gneiscnau au roi de Prusse, 12 juin 1817.)

Si Perponcher avait agi différemment, la journée du 1G aurait pu avoir un autre résultai ; car ce furent sa présence aux Quatre-Bras, dans la nuit du 15, et sa bonne contenance dans la matinée suivante qui, trompant le maréchal Ney, favorisèrent la concentration de l'armée anglaise.

Le prince d'Orange, retenu à Bruxelles par le duc de Wellington, n'était rentré à son quartier général de Braine-le-Comte qu'à deux heures du matin. Il approuva les dispositions prises par le général Perponcher, cl fit donner plus d'extension A la défense des Quatre- Bras.

11 est très-probable, du reste, que le duc, mieux renseigné par les lettres reçues dans la soirée, avait donné au prince l'ordre d'en agir ainsi.

(2) Van Lobensels, p. 202.

(3) Napoléon affirme que celle infanterie quitta Bruxelles le 16, à dix heures du matin, fiourgaud, sans préciser l'heure, dit seulement qu'elle se mit enroule dans la matinée. Ces données doivent être exactes, car c'est le 15, vers dix heures du soir, que Wellington donna au contingent de Brunswick, établi entre Malines et Bruxelles, l'ordre de se concentrer entre cette dernière ville et Vilvorde. Or, en partant de là à dis heures du malin, le contingent devait, en effet, arriver aux Quatre-Bras vers qnalre heures et demie.

la division Alten se trouva là juste à point pour arrêter ce mouvement. Elle attaqua les troupes françaises avec tant de vigueur, qu'elle les força de reculer avec des pertes sensibles. La division Cook, arrivée presque en même temps, compléta ce succès et mit le prince de la Moskowa dans l'impossibilité de tenter un nouvel effort.

Wellington fit suivre l'ennemi avec assez de résolution ; mais la division Roussel protégea si efficacement la retraite, que l'armée française put reprendre la position qu'elle occupait le matin (î).

Il était neuf heures quand Ney quitta le terrain ; l'armée anglo-néerlandaise comptait alors 50,000 hommes.

Peu s'en fallut que cette bataille ne prît une autre tournure. Le prince d'Orange, comme on l'a vu, resta seul jusqu'à quatre heures en présence de forces plus que doubles des siennes. La cavalerie et l'artillerie anglaises n'arrivèrent qu'à six heures (2). Toutes les troupes qui entrèrent successivement en action avaient fait des étapes forcées de huit à neuf lieues; la brigade des gardes de Maitland soutint une lutte opiniâtre, après avoir marché quinze heures consécutives, sans boire ni manger (s).

Déjà, vers six heures de l'après-dînée, le maréchal, voyant l'ennemi se renforcer graduellement, avait compris que sans l'arrivée du 1er corps, il lui serait difficile d'enlever la position. Aussi attendait-il ce corps avec la plus vive impatience (4),

(1) D'après les états officiels publiés par Gurwood, les Anglo-Hanovriens eurent aux Quatre- Bras 350 tués, 2,380 blessés et 181 manquants. Van l.obensels évalue les pertes des Néerlandais à 750 hommes. De Vanlabelle prétend que les Français perdirent 3,400 hommes , ce qui est trop peu, et les Anglo-Hollandais 9,000 hommes, ce qui est évidemment trop. Gourgaud porte les pertes de Ney à 4,140 hommes, et de Vaudoncourt, à 4,040.

(2) Viclories of the Brilisli armies.

(3) MAXWELL, t. III, p. 4G6.

(4) Napoléon commet une grave erreur dans ses Mémoires, en affirmant :

1° Que le maréchal Ney laissa en réserve en avant de Gosselies, pour observer Fleuruset assurer sa retraite, tout le 1" corps, la I» division de cavalerie légère et une division de cuirassiers , en tout 16,000 hommes d'infanterie, 4,500 hommes de cavalerie et 64 bouches â

quand il reçut une lettre, datée de Fleurus (trois heures et quart), par laquelle le major général lui ordonnait : « de ma- « nœuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de « l'ennemi et à tomber à bras raccourcis sur ses derrières par « Bry et Saint-Amand. » Le général Labédoyère, porteur de cet ordre (1), avait rencontré en arrière de Frasnes le corps de d'Erlon qui se dirigeait sur les Quatre-Bras. En officier intelligent, il avait pris sur lui d'arrêter la marche de ce corps et de le mettre en mouvement sur Wagnelée et Bry. 11 était alors cinq heures.

Voici en quels termes le comte d'Erlon rapporte cet incident (2) : « Au delà de Frasnes, je m'arrêtai avec des géné- « raux de la garde; j'y fus rejoint par le général Labédoyère, « qui me fit voir une note au crayon qu'il portait au maré- « chai Ney, et qui enjoignait à ce maréchal de diriger mon « corps d'armée sur Ligny. Le général Labédoyère me préce vint qu'il avait déjà donné l'ordre pour ce mouvement, en ce faisant changer de direction à une colonne. » (Il faut noter que Drouet avait devancé ses troupes.) ce J'envoyai aussitôt ce au maréchal mon chef d'état-major, le général Delcambre, « pour le prévenir de ma nouvelle destination. »

Ney, jugeant d'après l'ordre donné à deux heures (au moment où la bataille de Ligny allait s'engager), que l'intention de l'empereur était qu'il refoulât les alliés avant de se porter sur Bry et Saint-Amand, renvoya le général Del-

feu; — 2" Que Ney envoya chercher cette seconde ligne a six heures; qu"il était alors trop tard, et que d°£rlon ne pouvait arriver sur le champ de bataille que vers huit heures.

Notre récit, appuyé sur des faits irréfragables et des documents authentiques, détruit ces allégations, que nous nous bornons à signaler, ne jugeant pas nécessaire de les combattre séparément.

(1) Quelques écrivains prétendent que Tordre dont il s'agit fut porté par le colonel Forbiu- Janson. D'après Heymès, c'est le colonel Laurent qui « vint informer le maréchal que le « 1" corps, par un ordre de l'empereur qu'il avait transmis au comte d'Erlon, se portait dans « la direction de Saint-Amand. »

Nous avons adopté la version de Drouet, admise également par le général Jomini.

(2) Lettre du 9 février 1829, au duc d'Elchingen.

(ambre au comte d'Erlon, avec l'ordre impératif d'arrêter le premier corps et de le diriger en toute hâte sur les Quatre- Bras. On prétend que Ney, dans cette occurrence, fut dominé par la conviction que tout ce qu'il pouvait faire alors était de s'opposer à la jonction des deux armées (i),

Quoi qu'il en soit, Drouet rebroussa chemin, quand déjà il était en vue de l'armée française à Ligny.Durutte seul continua de s'avancer avec une division d'infanterie et trois régiments de cavalerie de Jacquinot (2); malheureusement, il perdit du temps et n'arriva à Bry qu'après l'évacuation du village (5).

Le restant du 1C1 corps éprouva la même contrariété : quand il déboucha sur les Quatre-Bras, la bataille était finie. Cependant la cavalerie arriva encore à temps (vers neuf heures ) pour couvrir la retraite de la division Jérôme, poursuivie par les troupes d'Alten et de Cook.

Ce fut ainsi que le 1er corps oscilla toute la journée du 16 entre les deux armées, comme le corps de Bernadotte avait oscillé, le 14 octobre 1806, entre les champs de bataille d'Iéna et d'Auerstaedt.

Le comte d'Erlon pense que Labédoyère n'avait pas mission de changer la direction de sa colonne avant d'avoir vu le maréchal. Il restera toujours quelque doute sur ce point, comme sur la plupart des incidents remarquables de la campagne de 1815.

Le maréchal Ney reproche à l'empereur d'avoir disposé

(1) Le fils du maréchal Ney pense que le due il'Elcbinftcn rappela le I" corps, parée que l'ordre écrit à trois heures un quart lui prescrivait « de manœuvrer de façon a envelopper la droite de l'ennemi, » et que, pour atteindre ce but, le l'"' corps devait prendre la chaussée de Namur et non la route de Saint-Amand. Mais cette explication est inadmissible , puisqu'on pouvait atteindre Bry sans revenir aux Quatre-Bras. {Voir la carte.)

(2) Le fils du maréchal Ney (p. G7 de ses Documents, etc.) donne à entendre que ce fut son père qui laissa ces troupes en arrière ; mais le général lHiruttc, dans sa relation, dit formellement que cette mesure fut prise par le comte d'Erlon pour empêcher que l'ennemi ne se jetât entre Bry et les bois de Delhutte (ce qui aurait coupé l'empereur d'avec Ney).

(31 Voir la relation du général Durulte. [Documents, etc., p. 72 et 73.)

de ses forces dans un moment où elles auraient pu lui assurer la victoire ; ce reproche est fondé. Napoléon savait, ou devait savoir, dès le matin, qu'il se trouvait en présence de trois corps de l'armée prussienne : s'il avait eu alors des doutes sur la réussite de son attaque, il aurait dû faire venir immédiatement le 1er corps et donner à Ney l'ordre de masquer seulement les troupes du prince d'Orange, en prenant position à Frasnes. A trois heures et quart, il n'était plus temps de rappeler ce corps, puisqu'on devait le croire engagé avec l'ennemi, et qu'on ne retire pas impunément une troupe du feu. Dans tous les cas, ce secours ne pouvait arriver avant sept heures du soir; or, à cinq heures déjà, Napoléon voulait porter le coup décisif sur Ligny. La seule chose qu'il fût permis d'espérer de l'intervention tardive du 4er corps, c'est qu'il eût rendu la retraite désastreuse.

On a prétendu que, sans le contre-ordre de Ney, l'empereur eût détruit l'armée prussienne. Mais Clausewitz fait observer avec raison que l'apparition d'une force considérable sur les derrières de cette armée « aurait pu au contraire occasion- « ner une bataille douteuse, en obligeant Blùcher à se retirer « plus tôt; or, delà à une destruction complète comme à « Iéna, il y avait encore loin. »

Quant à l'ordre donné par Ney de faire revenir le 1er corps sur ses pas, il faut considérer que le maréchal ne savait pas au juste en ce moment à quelle distance se trouvait ce corps, et que, d'un autre côté, l'essentiel pour lui était de terminer glorieusement l'action commencée. « Cette résolu- « tion, dit le général Jomini, est du nombre de celles qui « peuvent ne pas être opportunes, selon la tournure des af- « faires, mais qu'aucun militaire éclairé ne saurait condam- « ner (î). »

(1) Voir sa Correspondance avec le duc d'Elchingen, p. 19.

On voit par ce qui précède, que le décousu des mouvements du 16 et la perte de la bataille des Quatre-Bras ont pour causes : d'abord la conviction de l'empereur que l'aile gauche n'éprouverait qu'une faible résistance de la part des alliés (1), et ensuite la conviction de Ney que cette aile devait refouler l'ennemi sur Bruxelles avant de marcher sur

Cependant, malgré l'insuccès de l'attaque du 16 et les ordres fâcheux qui paralysèrent le corps de Drouet, la bataille des Quatre-Bras eut un résultat favorable aux Français. En effet, les instructions du prince de la Moscowa avaient pour objet général d'empêcher que les Anglais ne se portassent, le 16, au secours de Bliicher, et cet objet fut atteint; seulement, il l'eût été d'une manière bien plus complète si Ney avait occupé les Quatre-Bras dans la matinée. Dans ce cas, la concentration de l'armée anglaise n'aurait pu se faire qu'à Waterloo, et la gauche des Français, devenue libre de ses mouvements, se serait jetée sur le flanc droit de l'armée prussienne, qu'elle aurait mise hors de cause.

Le même résultat eût été obtenu si Napoléon , au moment où Reille l'informa que les Prussiens se réunissaient derrière Fleurus (a), avait donné au maréchal Ney l'ordre de diriger Drouet et Rellermann sur Bry, et de masquer le prince d'Orange avec le 2e corps et la cavalerie légère à Frasnes (3).

Les pertes de la bataille s'élevèrent du côté des Fran-

(1 ) Son ordre, daté de Charlcroi, le 16, remis à Ney presque en même temps que les instructions dietées à de Flahaul (ordre où, soit dit en passant.il n'est pas question de l'attaque des Quatre-Bras) prescrit au prince de la Moscowa « de porter des reconnaissances aussi « loin que possible sur la route de Bruxelles et sur Nivelles , d'où probablement l'ennemi

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