CHAPITRE III
SOMMAIRE
Guerre des Mahrattes.— Comment sir Arthur Wellesley se prépare à cette guerre. — Plan de campagne. — Rétablissement du peschwah sur le trône de Poonah. — Siège d'Ahmednuggur. — Bataille d'Assye. — Sièges de Burhampoor et dAssirghur.— Négociation avec Scindiah, — Bataille dArgaum. — Siège de Gawilghur. — Négociations avec Scindiah et le radjah de Berar. — Traités de paix. — Expédition contre une bande de brigands. — Wellesley demande à retourner en Angleterre. — Témoignages de reconnaissance et d'admiration qu'il reçoit en partant.
Wellesley, guéri de la fièvre, était retourné à Seringapatham, où l'on s'attendait à une guerre prochaine contre les Mahrattes.
Ces peuples turbulents et barbares s'étaient emparés, au commencement du xvme siècle, de la plus grande partie de l'empire du Mogol (1), empire jadis célèbre et qui maintenant tombait en ruines, par la faiblesse et l'incapacité des descendants de Timour.
(l) L'empire mahratte avait été fondé vers 1674 parSevadjée, soldat d'aventure au service du roi de Visapour. Le noyau de cet empire fut une ancienne tribu du Deccan, originaire des montagnes du Mahrat (.dans le Visapour). A l'époque où nous sommes arrivés, la domination des Mahrattes s'étendait sur un territoire habité par 40 millions d'habitants.
L'Angleterre , à prix d'argent , par ruse ou par violence , était parvenue à détacher quelques parties de cet empire ; d'autres s'étaient déclarées indépendantes et formaient une sorte de confédération analogue à celle de l'Allemagne. L'empereur mogol était le chef de cette confédération; mais, en réalité, il n'avait aucun pouvoir ni aucun prestige. Livré aux plaisirs d'une vie efféminée, il subissait avec indifférence la domination de son premier ministre ou peschtvafi, espèce de majordome héréditaire qui résidait à Poonah , et concluait, en sa qualité de chef d'une oligarchie de petits États confédérés, tous les traités des Mahrattes avec la Compagnie et les princes de l'Inde (1). Cependant l'autorité de ce ministre, à l'époque dont il s'agit, était plutôt nominale que réelle, puisque les principaux chefs de la confédération jouissaient d'une indépendance absolue, et qu'ils ne voulaient plus reconnaître la suprématie de la cour de Poonah. Trois d'entre eux, le radjah de Berar , Holkar et Scindiah s'élevaient au-dessus de tous les autres et se montraient particulièrement jaloux de leur autorité. Le plus redoutable, à tous égards, était Dowlut-Rao (2), neveu de ce célèbre Maadjée Scindiah qui, sous le masque d'une feinte soumission aux empereurs mogols, avait étendu son autorité d'Agra jusqu'à la Sudledje, c'est-à-dire sur tout le nord-ouest de l'Indostan(ô). Rusé et ambitieux comme son prédécesseur, Dowlut-Rao ne chercha qu'à étendre les bornes de son empire. C'était, de nom, le sujet et, de fait, le maître du malheureux empereur Shah-Alum; l'ami ostensible, et l'ennemi secret de son rival Holkar; le serviteur apparent, et l'oppresseur réel des États voisins (4). Il se prétendait le soutien du trône chancelant du peschwah et n'aspirait
(1) Cantu, Histoire universelle, t. XVII.
(2) Il avait établi le siège de son pouvoir à Ougein, dans le district de Blalvva.
(3) L'Angleterre avait reconnu Maadjée comme prince indépendant en 1782: Dowlut-Rao lui succéda en 1794.
(4) Auber's Rise and proyress of ' the Bril/sh Power in India, t. II, p. 272, 277.
qu'à le renverser. Homme nul, au témoignage deWellesley(i), mais doué d'une énergie rare, et comme tous les Mahrattes avide de pouvoir et de célébrité, il ne visait à rien moins qu'à la conquête de l'Indoustan.
Le hasard avait amené (en 1784) à Ougein un officier savoyard, nommé Leborgne ou de Boigne, qui, après avoir servi la Russie et la Compagnie anglaise, vint chez Maadjée organiser à l'européenne seize bataillons d'infanterie mahrattes. Parmi les aventuriers admis dans cette armée, se trouvait Perron, sous-officier de marine, échappé à l'escadre deSuffren (2). Dowlut-Rao avait en outre 18,000 hommes de bonne cavalerie et 200 pièces de canon (5). Cette armée, la plus forte et la mieux organisée de l'Inde, était conduite par des officiers européens.
Le radjah de Berar commandait sur tout le territoire qui s'étend depuis la côte occidentale du golfe de Bengale jusqu'aux domaines du nizâm.
Sa capitale était Nagpoor, et il pouvait mettre sur pied 20,000 hommes de cavalerie disciplinée et 10,000 hommes d'infanterie.
Holkar, issu d'une tribu de bergers, était le chef d'un territoire situé entre les États de Scindiah et le comptoir de Bombay ; son armée, composée principalement de cavalerie, s'élevait à 80,000 hommes (4). Il était très-jaloux de l'ascendent que Scindiah exerçait à Poonah. En 1802, trouvant l'occasion d'écraser ce rival incommode, il passa la Nerbudda et marcha sur Poonah, où il battit, le 25 octobre, les armées réunies de Scindiah et du peschwah. A la suite de cet
(1) Au major Malcolm , 7 janvier 1804.
(2) PETIT DE BARONCOURT, p. 467.
(3) D'après Maxwell et Gurwood , l'armée régulière <ie Scindiah comptait, au moment du départ de de Boigne (1796) 38,000 hommes d'infanterie, 8,000 hommes de cavalerie, 120 canons en fer et plus de 150 en bronze. D'après Barchou de Penhoën, Maadjée avait, dans les derniers temps de son règne, 16 bataillons, 10,000 chevaux et 500 canons.
(4) Holkar avait établi sa résidence à Indore, dans le district de Malvva.
échec, Badge-Rao (1) fut obligé d'abandonner sa capitale, de chercher un refuge à Bassein et d'implorer la protection de la Compagnie.
Il ne fallait rien moins qu'un pareil concours de circonstances pour l'amener à faire cette démarche, devant laquelle il avait toujours reculé (2), par la crainte de se brouiller avec Scindiah et Holkar, et de favoriser le rapide développement de la puissance britannique dont il était jaloux.
La Compagnie, débarrassée par l'évacuation de l'Egypte du danger le plus grave qui eût menacé l'Inde, trouva que le moment était venu de dissoudre la confédération mahratte, en profitant de la division momentanée de ses chefs. Déjà, au temps de Warren Hastings, elle avait cherché à établir sur cette confédération une influence analogne à celle que lui assura lord Clive sur l'empire du Mogol; mais aucune de ses tentatives n'avait abouti à un résultat satisfaisant. Il était réservé à lord Wellesley d'atteindre le but d'une manière complète, malgré les instructions du Parlement, qui déclaraient contraires à l'honneur et à la politique anglaise toute conquête ou alliance offensive avec les princes indiens (3). Habile à profiter des circonstances, le gouverneur accueillit avec empressement le peschwah fugitif; il lui donna même un vaisseau pour se rendre à Bombay, en attendant qu'on pût le replacer sur son trône. A partir de ce moment, Badge-
(1) C'était le nom du peschwah.
(2) le comte de Mornington avait échoué peu de temps auparavant dans une démarche auprès du peschwah pour rengager à recevoir un corps de troupes auxiliaires.
(3) Le Parlement, indigné des violences commises par Clive, Hastings et autres gouverneurs généraux, avait plusieurs fois, et notamment à propos du bill de 1783 (qui rérorma l'administration coloniale) exprimé le vœu que la colonie s'abstint de toute agression injuste. Mais cette recommandation ne fut jamais suivie, parce que la guerre était une condition d'existence de l'établissement des Indes. Lord Clive ne l'avait sauvé qu'en prenant l'offensive, et plusieurs de ses successeurs se virent obligés d'en faire autant, malgré leur désir de conserver la paix. Celadevait être, « Chaque contrée soumise, dit Cantu, avait un État voisin « qui devenait immédiatement ennemi et attaquait s'il n'était attaqué. Battu une fois, ilréu- « nissait d'autres troupes et revenait A la charge ; de là nécessité de le détruire et de se * trouver ainsi en contact avec un nouveau voisin, qui devenait un nouvel ennemi. » — Histoire universelle, t. XVII.
Rao devint l'allié, ou plutôt l'instrument de la Grande-Bretagne.
Le i5 décembre 1802, ce prince conclut avec elle le célèbre traité de Bassein, dont les clauses importantes stipulaient l'admission dans les États du peshwach d'une armée de 6,000 hommes, la cession d'un territoire suffisant à l'entretien de cette troupe, l'engagement de ne plus faire la guerre sans le consentement de la Compagnie, enfin l'obligation de se soumettre à son arbitrage pour tous les différends qui pourraient surgir avec les États voisins (î).
Ce traité était un coup de maître. Il enlevait à Scindiah le principal levier de sa puissance, et l'exposait à la rivalité d'Holkar et des Anglais. La seule ressource qui lui restât fut de s'unir au radjah de Berar. Un traité d'alliance fut signé le 10 mars 1805, et aussitôt les forces des deux chefs allèrent s'établir à Bourampoor, sur les frontières du nizâm.
Scindiah ne possédait pas les talents militaires de Haïder- Aly et de Tippoo-Sahib ; mais son armée était nombreuse (2), pourvue d'une artillerie redoutable et d'une cavalerie fort estimée dans l'Inde. Il pouvait en outre compter sur l'appui des forces organisées par le général français Perron sur les bords de la Jumna (s) ; cet officier, quoique au service de Scindiah, jouissait d'une sorte de pouvoir indépendant, que l'excellente constitution de son armée rendait de jour en jour plus menaçant. Il avait obtenu pour l'entretien de ses troupes la concession d'un vaste territoire qui s'étendait depuis la Jumna jusqu'à l'Indus, à travers le Pendjab, et comprenait
(1). Marqdis Wellesley's, Desp., t. 111, p. 33 et 36.
(2) Elle s'élevait, à la date du 5 juillet, A 38,500 hommes de cavalerie, 11 bataillons d'infante rie, 35 bouches à feu de gros calibre et 170 pièces légères. L'armée du radjah de Berar, â la même époque, comptait 20,000 hommes de cavalerie, 6,000 d'infanterie, 35 bouches à feu et 500 pièces de montagne [camel guns). — Voir Maxwell, 1. 1, p. 132.
(3) Le général de Boigne partit en 1796 pour aller jouir en Europe de l'immense fortune qu'il avait amassée dans l'Inde. Il remit le commandement de ses troupes au général Perron, qui servait sous ses ordres. Cette armée semi- européenne s'élevait alors A plus de 20,000 hommes. Terron augmenta son effectif et l'améliora notablement.
Agra, Delhi et une grande partie du Doab. Le malheureux Schah-Alum était entièrement sous sa dépendance, et l'on pouvait craindre qu'il se servît de cette autorité pour obliger le grand-mogol à transmettre à la France les droits de la maison de Timour sur la presqu'île de l'Inde.
L'armée que Perron avait organisée avec le secours de plusieurs de ses compatriotes, s'élevait à 50,000 hommes d'infanterie et à 8,000 hommes de cavalerie, parfaitement équipés et disciplinés ; elle avait près 290 bouches à feu, dont 150 en bronze (i).
On était alors au commencement de l'année 1803. Wellesley, élevé depuis l'année précédente au grade de général major, fut mis à la tête d'une partie de l'armée coloniale et chargé de rétablir l'autorité du peschwah. Les généraux plus anciens que lui désapprouvèrent ce choix et en conçurent une jalousie qu'ils ne cherchèrent point à dissimuler.
Cependant, par ses services antérieurs, par les soins qu'il avait apportés à l'organisation des troupes, et surtout par les notions exactes qu'il s'était procurées sur la topographie et les ressources du pays, sur le caractère de ses habitants, sur le système d'opérations qui devait conduire le plus sûrement au but de l'entreprise , il avait acquis des titres réels à cette préférence.
Son aptitude pour les affaires politiques et l'habileté avec laquelle il savait découvrir la vérité au milieu des plus vastes intrigues le rendaient d'ailleurs essentiellement propre aux guerres de l'Inde, qui exigent des généraux hommes d'État, financiers et diplomates.
Les nombreuses occasions que lui fournirent ces guerres de lutter contre la mauvaise foi des princes indigènes, la corruption des ministres, la barbarie des populations et la
(1) Malcolm, PoUUcal htitory of Incita, p. 308.
haine tantôt apparente, tantôt cachée que provoquait le rapide développement de la puissance anglaise, le préparèrent merveilleusement au rôle difficile que l'avenir lui réservait dans la Péninsule.
Il était heureux toutefois que Wellesley eût alors à côté de lui, pour faire valoir ses titres et mettre en relief ses qualités brillantes, un homme aussi résolu et aussi fortement attaché à la gloire de sa maison que l'illustre comte de Mornington. Sans l'appui de cette main fraternelle, il ne se serait pas élevé si vite, ni peut-être si haut. Constatons au reste que sa noble et belle conduite effaça bientôt l'impression fâcheuse que son avancement rapide avait fait naître, et qu'il emporta en quittant l'Inde l'estime de ceux mêmes auxquels il avait été préféré.
Le premier soin du jeune général fut de se bien rendre compte des intérêts politiques engagés dans la lutte, et des moyens propres à écraser Scindiah et le radjah de Berar, sans provoquer un soulèvement général des princes mahrattes. Ce soulèvement était ce qu'il y avait de plus à redouter ; car toutes les forces de la colonie n'eussent pas suffi pour dissoudre une ligue aussi formidable. On ne saurait trop admirer le jugement et la perspicacité que Wellesley apporta dans l'examen de cette affaire. Il y avait longtemps au reste qu'elle fesait l'objet de ses méditations et de sa correspondance avec les autorités du pays : « Notre but, » écrivait-il à lord Clive, dès le mois d'octobre 1800 (1), « est d'établir le « pouvoir légitime du peschwah sur l'empire mahratte. Pour (( y parvenir, il faut que Scindiah soit repoussé sur son « propre territoire. Il n'est pas à supposer qu'il se laisse ence lever sans coup férir tout ce qu'il s'est efforcé d'acquérir « pendant ces quatre ou cinq dernières années ; tous les chefs
(1) lettre «lu 9 octobre.
« de la domination mahratte attendent avec la plus grande « inquiétude l'issue du conflit. Ils se joindront à l'un ou à « l'autre parti, suivant l'idée qu'ils auront de leur force res- « pective , et de leurs chances de succès définitif ; et dans « le cas d'une intervention inattendue de notre part, ils « seront pour ou contre nous, suivant que nos forces l'empor- « teront ou ne l'emporteront pas sur celles que nous oppo- « sera Scindiah. »
En janvier 1801, sir Arthur rédigea un nouveau mémoire sur cette question, où se trouvent exposées, avec une grande netteté de vues et l'autorité de l'expérience qu'il avait acquise dans la poursuite de d'Hoondiah, les principales considérations qui servirent à rédiger le plan de la campagne de 1805.
Pour éviter le soulèvement des princes mahrattes neutres ou indécis, Wellesley demanda que l'intervention de la Compagnie, dans les premiers moments surtout, eût lieu avec un corps de troupes imposant. Il démontra aussi la nécessité de commencer la campagne dans la saison où les rivières débordent, les Indiens n'ayant pas des moyens aussi efficaces pour franchir de larges cours d'eau que l'armée coloniale. Enfin le besoin d'assurer ses derrières et d'empêcher les petits princes mahrattes de se liguer avec Scindiah et le radjah de Berar, lui fit recommander certaines précautions que les circonstances rendaient importantes, et qu'un général moins habile ou moins prudent auraient dédaignées. On le voit ici pour la première fois tel qu'il fut toute sa vie : observateur judicieux, se rendant compte des moindres difficultés, et cherchant, à force de prudence et de talent , à mettre de son côté les chances favorables, que d'autres attendent uniquement du hasard ou de la fortune.
Le plan du gouverneur général était vaste autant que hardi. Au Nord, le général Lake devait attaquer avec 14,000 hommes Delhi et le corps de Perron ; au Sud , Wellesley avait l'ordre d'assaillir sur la Nerbudda les troupes de Scindiah et
du radjah de Berar avec 25,000 hommes. La division de Bombay, forte de 7,000 hommes, devait opérer par Surate et Barodadans le Nord-Ouest, tandis qu'à l'extrémité opposée celle du général Harcourt, partie de Calcutta, s'emparerait de la riche province de Cuttack, appartenant au radjah de Berar, et dans laquelle se trouve la fameuse pagode de Yagernaut, objet d'une vénération si extraordinaire de la part des Indiens. Trois corps de réserve devaient, en outre, couvrir les possessions anglaises et alliées : l'un était chargé de garder Poonah et le peschwah, le second de prendre position sur la Kistna pour défendre le Deccan, et le troisième de s'établir à Mirzapoor et à Bénarès pour protéger la vallée du Gange.
M. Petit de Baroncourt fait observer avec raison que cette dissémination de forces, capable d'imposer aux Indiens, eût amené la ruine des troupes coloniales, si elles avaient eu affaire à des chefs expérimentés.
Dans les premiers jours du mois de mars 1805, Wellesley, avec 10,61 7 hommes dont 1,709 de cavalerie (2), alla rejoindre les troupes de la Compagnie à la solde du nizâm (3) et celles du peschwah, réunies sur la frontière de l'ouest. Il fit avec sa petite armée 200 lieues dans le pays des Mahrattes, non-seulement sans aucune opposition de leur part, mais en recevant d'eux tous les secours que la contrée pouvait fournir (3). Le 15 avril il rencontra l'armée du nizâm, et trois jours après il fut informé par le lieutenant Close, résident à Poonah, qu'Amrit-Bao (4) avait l'intention de brûler la ville en se reti-
(1) GimwooD, t. 1, p. 421. D'après Barchou de Penhoën, Wellesley avait 9,000 hommes d'Infanterie, 1,800 chevaux au service de la Compagnie et 2,300 appartenant au radjah de Mysore.
(2) Ces troupes étaient à Paraindah, sur la frontière ouest d'Hyderabad, à 116 milles de Poonah. Elles avaient pour chef le colonel Stevenson, et leur effectif, d'après Gurwood, t. 1, p. 417, s'élevait à 8,368 hommes, dont 1,018 de cavalerie.
(3) Wellesley à lord Hobart, 10 mai 1803.
(4) Au commencement des hostilités, Holkar avait quitté Poonah et s'était contenté d'y laisser une garnison de 1,500 hommes, sous les ordres d'Amrit-Rao, lequel à son tour évacua la ville, quand il vit arriver la cavalerie de Wellesley.
rant (1). « Sir Arthur, » dit M. Barchou de Penhoën, « déploya « dans cette occasion cette activité dont il n'a jamais cessé de « donner des preuves. Il prit avec lui seulement sa cavalerie « (moins de 4,000 hommes), fit une marche de nuit à travers « un pays difficile, ne parcourut pas moins de 60 milles en « 50 heures (2) et arriva le 20, à l'improviste, sous les murs « dePoonah » (5). Cette marche rapide sauva la ville d'une destruction imminente, et le peuple reconnaissant de ce bienfait reçut les Anglais comme des libérateurs. Wellesley prit possession de la ville et envoya le colonel Stevenson avec les forces auxiliaires du nizâm sur la Seenah, afin d'être en mesure de protéger les États du soubah du Deccan et d'appuyer au besoin la division restée à Poonah. Cette division, commandée par sir Arthur en personne, était obligée d'attendre le peschwah Badge-Rao pour le rétablir sur le trône des Mahrattes, conformément au traité de Bassein.
Badje-Rao arriva le 13 mai et prit aussitôt les rênes du gouvernement. L'obligation de régler quelques points importants retint Wellesley à Poonah jusqu'au 4 du mois suivant. Ce même jour, Stevenson traversa la Godavery, et les deux armées prirent isolément la direction d'Aurengabad. Malgré le service signalé qu'elles venaient de rendre au peschwah, elles ne tardèrent point à ressentir les effets de l'inertie et de la duplicité de ce prince, qui, après avoir sollicité leur appui, n'eut pas honte de les abandonner à elles-mêmes, sans vivres et sans ressources à 700 milles de leurs dépôts : « Nous n'avons pas « encore reçu , » écrivit leur chef , « la moindre assistance
« de Poonah en quoi que ce soit Les gens du
« peschwah sont très-prodigues de promesses, mais trèsce avares quand il s'agit de les exécuter Il y a abon-
(1) Wellesley au gouverneur général, 21 avril.
(2) Dép. du marquis Wellesley, t. III, p. 37 et 38. — Voir Siierf.k, t. 1, p. 50,
(3) T. IV, p. 484.
« dance dans le pays, mais tout est enfoui, et malgré le prix « que nous offrons, nous ne pouvons avoir autre chose que ce « que nous déterrons; en sorte que nous serions beaucoup
« mieux dans un pays ennemi (1) L'absence com-
« plète de pouvoir et d'autorité de nos alliés, le peschawh et « le soubah du Deccan, sont les plus grandes difficultés avec « lesquelles nous aurons à lutter dans cette guerre. Chaque « killadar (gouverneur de fort) et chaque chef de village ou « de district agit d'après ses propres sentiments (2). »
Cette situation exerçait une influence fâcheuse sur l'esprit des chefs mahrattes, qui attendaient pour se prononcer que l'un des partis se montrât le plus fort (3) « Ceux du Midi, « écrivait Wellesley (4) sont tous ennemis déclarés ou secrets
« du peschawh et les confédérés les pressent vivement
« de se joindre à eux Nous ne pouvons nous dissimuler
« que notre cause, dans cette guerre, ne soit très-impopulaire « chez ceux qui dirigent les conseils et la conduite de ces « chefs, et que chacun d'eux ne soit fortement porté par tous « les motifs d'orgueil national et de famille à s'opposer au « gouvernement anglais, dans une guerre qui renversera1 « nécessairement la puissance nationale des Mahrattes. »
Cependant Wellesley n'avait pas renoncé à l'espoir d'arranger les choses par voie de négociation, et c'est assurément une circonstance remarquable de la vie et du caractère du héros anglais, que ce désir d'éviter une lutte armée vers laquelle devaient l'entraîner ses goûts, ses penchants et surtout son intérêt.
« J'ai confiance, dit-il, que nos ressources ne seront pas
(1) 18 juin 1803, au lieutenant général Stuart, et 24 août au major Shawc.
(2) 20 septembre 1803, au général Campbell ; voir également les lettres «lu 28 septembre au major Sliawe et celle du même jour au major Kirkpatrik.
(3) C'est ce qui fit dire à Wellesley : « Si nous avons une autre guerre contre les Français, « il n'y a pas de doute que nous aurons la guerre avec les Mahrattes. »
20 juin 1803, au major Malcolm.
(4) Lettre du 6 août 1803,
« au-dessous de cette guerre, cependant il est de notre devoir « envers la patrie de l'éviter, si nous pouvons le faire avec « honneur, et j'espère qu'en prenant nos mesures en temps « opportun, nous en viendrons à bout » (1).
Mais Scindiah n'avait aucun désir de faire la paix. Son hostilité au traité de Bassein et à la politique anglaise l'emporta sur son amitié pour le peschwah, sur sa haine contre Holkar. Se séparant du premier de ces chefs et se rapprochant par une alliance du dernier, il vint occuper avec ses troupes et celles du radjah de Berar une position menaçante sur les frontières du Deccan (2).
Le gouverneur général le somma d'abandonner cette position dans le plus bref délai; Scindiah, sans obtempérer à cet ordre, protesta de ses bonnes intentions et chercha visiblement à gagner du temps pour organiser ses forces et reculer les hostilités jusqu'au moment où les eaux baissent dans toutes les rivières de l'Inde.
Quand le général anglais eut acquis la preuve de ce fait, il enjoignit à Scindiah de quitter la frontière du nizâm et de ,se retirer dans ses cantonnements ordinaires (3). Mais à cette injonction , le chef mahratte répondit effrontément qu'il ne se retirerait que lorsque l'armée coloniale serait rentrée à Sérigapatam, à Madras et à Bombay.
Il n'y avait plus à' négocier après une telle déclaration, et Wellesley écrivit en conséquence : « Je vous offrais la paix à « des conditions justes et honorables pour les deux parties; « vous avez préféré la guerre , vous en subirez toutes les « calamités (4). »
(1) Wellesley : 20 septembre 1803, au général Campbell.
(2) Wellesley: 25 juin 1803, au lieutenant-colonel Close.
Le 28, il écrivit à Stevenson. « Nous ne devons rien faire qui puisse amener les hostilités « ou fournir un prétexte à Scindiah, ou au radjah de Berar de les commencer.»
(3) Le général Wellesley à Henri Wellesley, 17 septembre 1803.
(4) Lettre du 14 juillet.
Les pouvoirs étendus que sir Arthur avait reçus de son frère lui permettaient de tenir ce langage (1). Il était obligé seulement de se conformer aux vues générales du gouverneur et de prévenir Lake de tout ce qu'il avait résolu de faire (2). Le comte de Mornington, en lui conférant ce pouvoir discrétionnaire, lui écrivait : « Votre habileté reconnue, « votre zèle, votre caractère et votre jugement réunis à votre « grande expérience locale; votre influence établie et votre « haute réputation parmi les chefs et les États mahrattes et « votre intime connaissance de mes vues et sentiments, par « rapport aux intérêts britanniques dans l'empire mahratte, « m'ont déterminé à vous investir de ces importants et « difficiles pouvoirs (3). »
Le gouverneur général, tout en cherchant à négocier avec les princes mahrattes et à les absorber par des traités d'alliance, s'était préparé de longue main à les écraser par un coup de vigueur. A l'époque où nous sommes arrivés, toutes ses mesures étaient prises pour commencer les opérations. Vingt mille hommes se trouvaient réunis dans le royaume d'Oude : lord Lake en prit le commandement. Il devait attaquer l'armée de Perron, établie sur les bords de la Jumna, s'emparer deDelhietd'Agra, ainsi que de la personne de Schah- Alum, puis former des alliances avec les Radjpoots et autres princes établis au delà de la Jumna, afin de fermer l'Inde septentrionale à Scindiah, pendant que les coups décisifs seraient portés au centre des forces ennemies.
Sir Arthur avait pour mission d'occuper Scindiah et le radjah de Berar, en les attaquant vigoureusement sur la frontière du nizâm. Enfin, le colonel Campbell devait diriger une
(1) Voir dans Gurwood, t. Il, p. 49, les instructions du gouverneur général à sir Arthur Wellesley : elles portent la date du 26 juin 1803.
(2) « Vous donnerez avis au général Lake, par le canal le plus direct, de votre plan d'opération politique et militaire. » Instructions du 27 juin : Gurwood, t. II, p, 55.
(3) Instructions du 26 juin.
opération subsidiaire contre la province de Cuttack et la ville de Juggernauth, dont la possession était vivement désirée par la colonie (1).
Le général Lake partit le 7 août de Cawpoor, avec 14,000 hommes environ (2). Le 28, Perron lui proposa un arrangement, en vertu duquel ses troupes resteraient neutres pendant la guerre ; mais comme l'Angleterre désirait avant tout la destruction complète de l'armée semi-européenne du général français, Lake rejeta cet arrangement. Le lendemain, il trouva l'ennemi dans une forte position en avant du fort d'Allighur, résidence ordinaire de Perron. Ce général, depuis longtemps en pourparlers secrets avec les Anglais, se défendit mollement. Ses troupes furent battues, et immédiatement après l'on commença les travaux du siège (3). Perron signa une convention particulière avec le général Lake, et se retira ensuite à Chandernagor (4), où il s'embarqua pour la France, emportant les immenses trésors qu'il avait amassés au service des Mahrattes.
Son successeur Louis Bourquien , d'origine française, se porta au devant des Anglais avec des forces nombreuses et une imposante artillerie (s).
(1) Auber, t. III, p. 301, 305. Et marquis de Wellesley's, Dépêches, t. III, p. 210, 213.
(2) Janclgny porte l'effectif de Lake à 10,000 hommes seulement.
M. Bareliou de Penhoën, prétend que Lake avait 10,500 hommes, plus 3,500 prêts à le soutenir.
Les forces de Perron s'élevaient à 43,650, dont 15,000 de cavalerie irrégulière et 5,000 de cavalerie régulière. Son artillerie comptait 464 bouches à feu.
(3) Cette place était très-forte, et regardée parles indiens comme inexpugnable.
Ses fossés, ordinairement remplis d'eau, avaient 200 pieds de largeur et 32 de profondeur. Elle était entourée d'immenses marais et pourvue d'un système de contre-mines sur sa partie attaquable. Perron y avait réuni de vastes approvisionnements et 300 bouches à feu de tout calibre. Les Anglais s'en rendirent maîtres le 5 septembre par escalade, opération dirigée avec autant d'habileté que de courage par le colonel Monson. — Voir Barchou, t. IV» p. 508.
L'assaut coûta aux assiégés 2,000 hommes.
(4) D'après Jancigny, Perron ne traita qu'après la perte d'Allighur.
(5) D'après Alison et Maxwell , les forces de Louis s'élevaient à 20,000 hommes (dont 16,000 disciplinés à l'européenne) et à 100 pièces d'artillerie.
Mais cette armée, abattue par la trahison de Perron, fut culbutée le 11 septembre 1805, dans une forte position, en avant de Delhi, par 5,000 hommes de troupes coloniales. 3,000 Indiens 68 pièces de canon et 11 étendards restèrent sur le champ de bataille. Les pertes des Anglais, malgré la brièveté de la lutte, s'élevèrent à 400 hommes blessés ou tués.
A la suite de ce fait d'armes Delhi, l'ancienne capitale de l'Indoustan, tomba au pouvoir de la Compagnie (le 14).Schah- Alum , délivré du joug des Mahrattes et de l'influence française , fut rétabli sur son trône et reconnu solennellement par l'Angleterre, qui avait plus d'intérêt à exploiter le prestige et la vaine autorité de ce prince qu'à le renverser complètement.
Louis et la plupart des officiers français sous ses ordres traitèrent avec le général Lake, et leur malheureuse armée, privée de ses chefs, se retira sur Agra, où elle fut battue de nouveau et complètement dispersée le 10 octobre. Le même jour les Anglais pénétrèrent dans la ville et mirent le siège devant son château. Les tranchées avancèrent rapidedement. Le 17, les brèches étant praticables, la garnison, forte de 6,000 hommes, se rendit à discrétion. On trouva dans l'intérieur de la place un dépôt de munitions, 164 bouches à feu (parmi lesquelles un canon gigantesque connu dans toute l'Inde) et de l'argent monnayé pour une valeur de 280,000 livres sterling.
Ces rapides succès frappèrent de terreur la plupart des princes du nord de l'Indoustan. Scindiah cependant ne per-
Barchou de Penhoën évalue ces forces à 19,000 hommes, dont 6,000 de cavalerie, et celles de Lake à 4,500. Le même auteur estime les pertes des Mahrattes à 3,000 hommes et celles des Anglais à 409.
Jancigny évalue les forces de Bourquicn à 16 bataillons d'infanterie et à 6,000 hommes de cavalerie, et les pertes des Mahrattes à 8,000 hommes tués et blessés, plus de 68 canons et 63 caissons, dont deux chargés d'or et d'argent.
dit pas courage ; quatorze de ses meilleurs bataillons d'infanterie se joignirent aux débris de l'armée de Perron pour recommencer la lutte. Le général Lake, avec sa cavalerie et son infanterie légères, se mit le 27 octobre à la poursuite de ces troupes, qu'il atteignit le 1er novembre près du village de Laswari. A son approche l'ennemi commença à battre en retraite; craignant de sa part quelque démonstration sur ses derrières, Lake résolut de l'attaquer immédiatement, bien qu'il n'eût alors que sa cavalerie sous la main, et que les forces mahrattes s'élevassent à 16,000 hommes, soutenus par 70 pièces de canon (î).
Cette puissante artillerie couvrait le front de la ligne de bataille, mais de hautes herbes et un nuage de poussière avaient empêché Lake de la voir, de sorte qu'il se porta en avant comme si elle n'existait point. Une canonnade des plus vives, accueillit ses escadrons et les obligea à battre en retraite. Heureusement pour lui, dans ce moment critique, les chefs mahrattes demandèrent une courte suspension d'hostilités, qu'il leur accorda avec empressement. Dans l'intervalle, arrivèrent à l'armée coloniale 4,000 hommes d'infanterie et 5,500 chevaux, qui lui permirent de recommencer l'attaque avec de meilleures chances. Cette fois, un plein succès couronna ses efforts. La bataille, longtemps incertaine, fut gagnée par la bravoure et l'opiniâtreté des Anglais et des cipayes. Jamais ces derniers ne se montrèrent aussi brillants.
Les Mahrattes laissèrent sur le champ de bataille 5,000 tués et blessés, 2,000 prisonniers 70 canons, 44 drapeaux, tous leurs bagages et toutes leurs munitions. Les pertes de l'autre côté, malgré l'opiniâtreté de la lutte, ne s'élevèrent qu'à 800 hommes mis hors de combat (2).
(1) D'après Maxwell, Barchou de Penhoën estime ces forces à 17 bataillons (ou 9,000 hommes), 4,000 à 5,000 chevaux et 72 canons.
(2) Lord Lare : Lettre du 2 novembre 1803. — Voir les Dépêches du marquis de Wellesley, t. III, p. 435 et 446.
Cette victoire porta un coup mortel à la puissance de Scindiah dans les provinces septentrionales.
Du côté de l'Est, le colonel Harcourt, successeur de Campbell, devenu malade, avait conquis sans difficulté l'importante province de Cuttack (septembre i803).
Wellesley ne fut pas moins heureux dans les provinces de l'Ouest où il avait affaire au radjah de Berar et à Scindiah en personne. Son plan était d'attaquer Ahmednuggur, d'assurer par la prise de cette place ses communications avec Poonah et Bombay , de laisser l'armée du nizâm sur la défensive à la frontière des États du peschwah, et d'amener enfin l'ennemi à une action générale (1).
Les fortifications d'Ahmednuggur se composaient d'une faible muraille sans parapet, flanquée aux angles par des tours en maçonnerie.
Un espace vide séparait cette espèce de place du moment (à laquelle les Indiens donnent le nom de pettah (2), du fort d'Ahmednuggur, où se trouvait un palais de Scindiah et des valeurs considérables appartenant à ce chef.
Le siège commença le 8 août, et le même jour Wellesley enleva de vive force le pettah qui défendait l'approche du fort. Cette opération lui coûta 141 hommes tués ou blessés (3). Un biographe (4) prétend que pour se dispenser de l'obligation d'escalader l'un après l'autre tous les points fortifiés et pour donner aux Mahrattes une haute opinion de la valeur des troupes anglaises, sir Arthur avait prescrit de passer au fil de l'épée, en cas de résistance vigoureuse, les défenseurs du premier fort qu'on enlèverait.
Nous n'avons trouvé nulle part de traces de cet ordre; cepen-
(1) Arthur Wellesley au général Lake, 29 juillet 1803-
(2) Le plus ordinairement le pettah est un faubourg ou un ouvrage avancé entouré d'un mur et d'un fossé.
(3) Gurwood, t. Il, p. 195; 118 hommes d'après Sherer.
(4) L'auteur de la notice du Times, p. 40.
dant, un document publié par le colonel Welsh, témoin oculaire de la prise d'Ahmednuggur semble en confirmer l'existence (1). C'est une lettre écrite par Gooklah, chef mahratte, à l'un de ses amis de Poonah, après l'assaut du pettah (2) :
« Ces Anglais, dit-il, sont un peuple étrange, et leur géné- « rai un homme extraordinaire. Ils sont venus ce matin, ont « examiné les murailles , les ont franchies , ont tué toute la garce nison de la place, et sont ensuite retournés pour déjeûner. « Qui pourrait résister à des hommes de cette trempe? »
La tranchée devant le fort avait été ouverte le 9; trois jours après, les remparts étaient en brèche et la garnison réduite à capituler. Elle se composait de 1,400 hommes. Suivant leur coutume, les troupes anglaises se mirent à piller; mais Wellesley arrêta le désordre en faisant pendre quelques pillards à la porte même du palais de Scindiah (3).
La prise d'Ahmednuggur assurait à l'armée coloniale une excellente place de dépôt; elle facilitait ses opérations dans le Nord, couvrait Poonah et les frontières occidentales du nizâm, rendait les Anglais maîtres des territoires de Scindiah au sud de la Godavery et enfin mettait obstacle à l'union des chefs mahrattes avec les princes du Midi. Ces derniers avaient une si haute opinion de la force et de l'importance d'Ahmednuggur, que la perte de ce point suffit pour les engager à rester neutres (4). C'était le principal avantage que Wellesley avait cherché à obtenir pour assurer le succès de son entreprise.
Six jours après la reddition du fort, sir Arthur se mit en marche pour rejoindre Stevenson. Sa division passa la Godavery le 24 août, entra sans résistance, le 29, dans la noble
(1) Military remtnescences.
(2) Voir aussi Maxwell, 1. 1, p. 129.
(3) Colonel Welsh , Military, etc.
(4) Ahmednuggur était en effet une place Imposante. « C'est, disait Wellesley, le fort du « pays le plus formidable que j'aie jamais vu, à l'exception de Vellore dans le Carnatic. » (Arthur Wellesley à Henri Wellesley, le 7 septembre 1803.)
cité d'Aurungabad, et chemin faisant enleva deux convois destinés à l'armée ennemie. Le résultat de cette marche fut de prévenir le mouvement offensif que Scindiah voulait diriger sur Hyderabad.
Dans la nuit du 7 septembre, Wellesley surprit et mit en déroute un détachement considérable de l'ennemi. Cinq jours auparavant, Stevenson avait enlevé Jalna, forteresse importante, sur la frontière des États mahrattes; et presque en même temps, le colonel Woodington, opérant du côté de Bombay, s'était emparé de la forteresse et du district de Baroach (1).
A cette époque, Wellesley reçut avis du gouverneur de Bombay (2) que le plan auquel ce gouverneur avait acquiescé pour l'organisation des troupes et la défense du Guzerat n'était pas approuvé ; que néanmoins il pouvait le mettre à exécution, mais sous sa responsabilité personnelle. Sir Arthur, qui comptait sur l'appui de ses forces, eût accepté sans crainte une pareille responsabilité, s'il avait eu la garantie qu'après le désaveu du gouverneur les mesures prescrites auraient été bien exécutées (3). Mais faute de cette assurance, il crut devoir abandonner le commandement du Guzerat aux autorités publiques, et modifier en conséquence ses dispositions premières. Ainsi la faiblesse et l'indécision des fonctionnaires anglais eux-mêmes vinrent ajouter de nouvelles difficultés aux embarras déjà très -sérieux qu'il éprouvait (4).
Sir Arthur ayant été rejoint par Stevenson à Budnapore, le 21 septembre, prit dès le lendemain ses mesures pour attaquer l'ennemi. Stevenson devait se porter contre la droite de
(1) Le 29 août.
(2) Par lettre du 23 août.
(3) Lettre au major Shawe, 31 août 1803.
(4) Au major Jlaleolm, 6 septembre 1803.
la position où était l'infanterie , et le général en chef, contre la gauche, où était la cavalerie.
Les deux corps se séparèrent en conséquence, pour tourner l'un à l'Ouest et l'autre à l'Est les montagnes au delà desquelles se trouvait Scindiah (1).
Wellesley , se fiant aux rapports qu'il avait reçus , comptait que la gauche ennemie serait appuyée au village de Bokerdun ; mais c'était au contraire la droite qui se trouvait réunie sur ce point, tandis que la gauche occupait le poste d'Assye. Il en résulta qu'au lieu d'être le 25 à quatre ou cinq lieues de l'ennemi, comme il le croyait, sa division en était éloignée de six à sept milles seulement. Quelque grave que fût cette méprise, elle n'émut point le général anglais, qui se décida sur-le-champ à prendre un parti énergique. Pensant avoir affaire à la cavalerie seule , il mit son bagage en sûreté (2) et se porta vivement à l'attaque. Mais à peine eut-il déployé ses troupes qu'il aperçut devant lui toute l'armée mahratte, forte de 50,000 hommes environ (5), établie dans une position excellente, couverte en front par la Kaitna, et protégée par
(1) Cette dispersion de forces était motivée par l'impossibilité de faire passer en un seul jour les deux corps dans un même défilé.
(2) Dans la guerre de l'Inde, les armées doivent se faire suivre par de nombreux bagages, forcées qu'elles sont de changer fréquemment de ligne d'opérations. Avant la bataille, elles mettent ces bagages à couvert, soit dans un fort voisin, soit dans un camp retranché ou tout autre lieu sûr.
(3) D'après le colonel Collins, résident anglais près de Scindiah, les forces de ce prince, réunies au camp de Julgong, s'élevaient, le 25 juillet 1803, à 18,500 hommes de cavalerie, 11 bataillons ou 7,700 hommes d'infanterie, 35 pièces de gros calibre, et 170 bouches à feu de campagne. ( Lettre du colonel Collins à sir Arthur Wellesley, camp près de Julgong, 25 juillet 1803.)
Le radjah de Berar avait à la même date 20,000 hommes de cavalerie, 6,000 d'infanterie et 35 pièces de campagne. (D'après Collins, cité par Gurwood, t. II, p. 136.)
H. Barchou de Penhoën estime que les Mahrattes opposèrent à Wellesley dans les plaines d'Assye 10,500 hommes disciplinés à l'européenne , 30,000 a 40,000 hommes d'infanterie et de cavalerie régulières et 100 pièces de canon.
L'artillerie était commandée par des officiers français.
On est à peu près d'accord que l'effectif total de la cavalerie s'élevait à 30,000 hommes et celui de l'infanterie à 20,000.
L'auteur des Campalgris of the fteld marchai of duke of Wellington évalue les forces de sir Arthur à 5,000 hommes et celles de l'ennemi à 40,000.
128 pièces de canon (1). Se retirer avec sa division en présence de la nombreuse cavalerie de Scindiah, c'était courir les chances d'une destruction complète, et dans tous les cas exposer ses bagages, dont l'ennemi ignorait encore l'emplacement. Attendre l'arrivée de Stevenson, c'était remettre l'affaire au lendemain, et suivant toute apparence perdre l'occasion de détruire l'armée mahratte et de mener la guerre à une conclusion rapide. D'un autre côté, livrer bataille à des forces si considérables avec 8,000 hommes, dont 1,500 européens seulement, 17 pièces de canon et un bétail de trait exténué de fatigue, c'était une résolution des plus audacieuses, un parti désespéré, comme le disait Wellesley lui-même dans sa lettre du 1er novembre, au colonel Munro. Cependant cette résolution, promptement et vigoureusement exécutée, pouvait conduire à un grand résultat, et trouver sa justification dans les circonstances exceptionnelles où était l'armée anglaise. Il n'en fallut pas davantage pour décider le général en chef.
Un coup d'œil rapide jeté sur la position ennemie lui donna la conviction que l'attaque devait être dirigée contre la gauche (2).
En faisant une reconnaissance de ce côté, il trouva comme il s'y était attendu, un gué sans défense près d'un vienx fort appelé Pepulgaon. Sa principale colonne fut immédiatement dirigée sur ce point, avec ordre de déborder la gauche ennemie. Protégée en arrière par la cavalerie anglaise, et sur son flanc droit par la cavalerie des Mahrattes et du Mysore (5), cette colonne attaqua le village au milieu d'une grêle effroyable de
(1) D'après Wellesley : lettre du 28 septembre au major Shawe : «Sur ces 128 canons,» dit- Il, « 100 furent pris, et 20 jetés dans la rivière ou dispersés le long de la route. »
(2) « La défaite du corps d'infanterie, » dit Wellesley dans sa dépêche au gouverneur général « me paraissait plus probable. »
La gauche cependant était plus forte et mieux défendue que la droite, où se trouvait la cavalerie ,- mais Wellesley savait par expérience que la cavalerie indienne ne tient jamais quand l'Infanterie est mise en déroute. Au surplus, devant la gauche se trouvait le seul point de passage de la rivière qui couvrait le front de l'ennemi.
(3) Rapport de Wellesley au gouverneur général, 24 septembre 1803.
projectiles, avec un ensemble et un courage au-dessus de tout éloge : « Les troupes, dit M. Barchou de Penhoën (1), marchaient en bon ordre, et en conservant soigneusement leurs intervalles comme à une revue. Le calme et le sang-froid de ce petit nombre d'hommes frappèrent les Mahrattes d'étonnement. »
La faible artillerie de Wellesley fut bientôt mise hors de combat et obligée de prendre la queue de la colonne (2). Cette circonstance ne ralentit point l'ardeur de l'infanterie anglaise, qui se jeta la baïonnette en avant sur les lignes ennemies. Le plus grand succès couronna cet effort héroïque. La cavalerie de Scindiah , qui menaçait de charger en flanc et à revers (3) fut tenue à distance; l'artillerie, dont le feu bien dirigé avait fait tant de mal, abandonna ses canons, et l'infanterie, trois ou quatre fois plus nombreuse que celle de l'armée coloniale, fut obligée de battre en retraite.
Les cipayes se lancèrent à la poursuite des fugitifs avec une ardeur extrême, mais qui pensa leur devenir funeste.
Un grand nombre de Mahrattes, en effet, s'étaient blottis sous les canons; d'autres feignaient d'être morts. A peine les cipayes les eurent-ils dépassés qu'ils se relevèrent et dirigèrent leurs pièces sur les assaillants.
Cette canonnade engagea quelques corps ennemis à s'arrêter et à faire volte face, pendant que la cavalerie de Scindiah , qui avait constamment serré de près les troupes coloniales, se montrait encore à petite distance.
Le combat reprit aussitôt sur plusieurs points, et la situation devint fort critique pour l'armée victorieuse, que la poursuite avait désunie. Wellesley s'en aperçut, et pour
(2) D'après Mac Farlane, elle resta en arrière faute de bœufs; d'après Sherer et Maxwell, parce que l'artillerie ennemie l'avait réduite au silence.
[3) Rapport de Wellesley au gouverneur général.
conjurer le danger se précipita incontinent avec le 78° de ligne et le 7e de cavalerie indigène au milieu des troupes ralliées. Cette charge meurtrière le rendit maître une seconde fois de l'artillerie des Mahrattes et de tout le champ de bataille (î). Le cheval qu'il montait fut tué d'un coup de canon; c'était le deuxième qu'il perdait dans cette journée (&). Jamais sir Arthur ne paya plus vaillamment de sa personne.
Un peu avant la charge finale, le colonel Maxwell avait trouvé la mort en attaquant, à la tête de sa brigade, une colonne de fuyards qui venait de se rallier.
Quatre-vingt-dix-huit canons et toutes les munitions de Scindiah tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Il y eut 1 ,200 hommes tués sur place et 800 dans la poursuite ; les blessés, au témoignage de Wellesley, étaient répandus sur tous le pays (3) ; il paraît que le nombre s'en élevait à plus de 6,000 (4). Les artilleurs furent presque tous hachés sur leurs pièces, et l'on trouva des rangs entiers de soldats couchés par terre.
L'ennemi aurait éprouvé des pertes plus grandes encore, sans l'erreur que commit le 74e en commençant trop tôt l'attaque du village (5), erreur qui non-seulement coûta beaucoup de monde aux Anglais, mais obligea encore leur général à faire donner la cavalerie pour dégager les troupes compromises. Il résulta de cet incident qu'à la fin de la journée, les chevaux se trouvèrent hors d'état de poursuivre l'armée battue.
Les pertes du côté des Anglais s'élevèrent à 44 officiers et à 365 soldats tués; à 126 officier s et à 1,841 soldats blessés (6).
(1) Voir Barchou de Penhoen, t. V, p. 40 ; Sherer, 1. 1, p. 61, et Maxwell, 1. 1, p. 139.
(2) Lettre du 3 octobre à Henri Wellesley.
(3) Au lieutenant-colonel Close, 24 septembre 1803.
(4) M. Petit de Baroncourt évalue le nombre des morts et des blessés à 4,000.
(5) Cette erreur doit être imputée à l'officier que Wellesley Chargea d'exécuter ses ordres. Voir le Recueil choisi des dépêches de Wellington, p. 393 et 403.
(6) Rapport officiel. D'après ce même rapport, la cavalerie eut 303 chevaux tués et 78blessés.
Ces pertes, comparées à l'effectif de l'armée coloniale, prouvent que jamais bataille plus meurtrière ne fut livrée dans l'Inde. On admet généralement que Wellesley n'avait à la journée d'Assye que 4,500 hommes (1,600 de cavalerie et 3,900 d'infanterie), et que sur cet effectif un tiers seulement, ou 1,500 hommes étaient anglais (î); MM. Barchou de Penhoën, Xavier Raymond, Sherer, Southey, Petit de Baroncourt, Stocqueler, Mac Farlane, Jomini et d'autres historiens ont adopté ces chiffres; Àlison et Maxwell, au contraire, estiment les forces de Wellesley à 8,000 hommes présents sous les armes. Comme Gurwood et les dépêches officielles gardent le silence sur ce point, il est difficile de dire laquelle des deux évaluations doit être préférée. Nous inclinons cependant pour la dernière, par la raison qu'au mois d'août, l'effectif de la division de Wellesley, d'après une situation officielle, s'élevait à 8,903 hommes (2), et que dans une lettre adressée le 1er novembre au colonel Munro, sir Arthur affirme que la division Stevenson était de force égale sinon supérieure à la sienne. Or, cette division, qui d'après les documents de l'état-major comptait au mois d'août 7,920 hommes (s), ne devait pas être sensiblement réduite le 1er novembre, puisqu'elle n'avait pas eu de combat à soutenir.
Il est possible au reste que les auteurs qui se sont prononcés avec tant d'unanimité pour le chiffre de 4,500 hommes, n'aient tenu compte que des troupes réellement engagées.
La bataille fut gagnée par les régiments d'infanterie, qui
(1) D'après M. Barchou de Penhoën , Wellesley avait 1,200 hommes de cavalerie européenne et indigène, 1,300 hommes d'infanterie et d'artillerie européennes, et 2,000 cipayes.
(2) Ce chiffre comprenait 1,347 hommes de cavalerie Indigène, 384 de cavalerie anglaise, 1,368 d'infanterie anglaise.
Wellesley avait en outre sous ses ordres 2,400 hommes de cavalerie du radjah de Mysore et 3,000 de cavalerie mahratte. (Lettre du gouverneur général à la cour des directeurs. — Gurwood, t. II, p. 188.)
(3) Lettre du gouverneur général à la cour des directeurs. •— Voir Gurwoo», t. II, p. 188.
attaquèrent le village à la baïonnette; la cavalerie anglaise ne prit qu'une part secondaire à l'action , et celle des Mahrattes et du radjah de Mysore fut pour ainsi dire inutile. On peut donc affirmer que les troupes de Scindiah, à la journée d'Assye, combattirent dix contre un, et que le tiers au moins de l'armée coloniale resta sur le terrain , fait sans exemple dans l'histoire.
« Jamais » dit Southey (1), « une bataille ne fut gagnée avec tant de chances contraires. L'ennemi avait dix fois plus de combattants; ses troupes, disciplinées, commandées par des officiers européens, étaient en nombre double de celles de l'armée coloniale , et son artillerie , servie avec le plus grand sang- froid , avait une telle prépondérance, qu'elle mit dès le premier feu toutes les pièces de Wellesley hors de service. »
Le général en chef s'estima très-heureux du résultat obtenu, bien que l'obscurité de la nuit et la fatigue de sa cavalerie l'eussent empêché de tirer de sa victoire tout le parti qu'elle offrait : « Cette bataille, » dit-il, « a été la plus sérieuse que « j'aie jamais vue et qui ait été, je crois, livrée dans l'Inde. « La canonnade de l'ennemi fut terrible » (2). . . . « Je ne « trouve pas d'expression assez forte pour la belle conduite « des troupes. Elles ont marché dans le meilleur ordre, et « avec la plus grande fermeté, sous un feu des plus meur- « triers (5). »
Quelques auteurs prétendent que l'infanterie de Scindiah trahit son chef pendant la bataille, et donna ainsi la victoire facile aux Anglais. Ils ajoutent même que Wellesley avait été prévenu de ce fait, et que par conséquent sa résolution d'atta-
(1) Quaterly-Reviev,l. XIII, p. 225.
(2) Au colonel Murray, 13 octobre 1803. Dans sa lettre au général Stuart, écrite le lendemain de la bataille, Wellesley dit que la canonnade fut « la plus vive qu'on eût jamais vue, dans l'Inde. »
(3) Rapport au gouverneur général, 24 septembre.
quer le 25 fut la chose du monde la plus naturelle. Mais rien ne justifie cette assertion, ni les documents officiels, ni les relations des militaires en position d'être bien informés. Le général Wellesley, dont la véracité ne saurait être mise en doute, et qui pousse la franchise dans sa correspondance jusqu'à révéler des fautes auxquelles personne n'aurait songé, affirme que l'infanterie de Scindiah se battit bien et défendit ses canons jusqu'à la dernière extrémité (1).
La cavalerie, dont l'organisation était défectueuse, fit moins bien son devoir; mais elle ne déserta point.
Au reste, la reprise des hostilités après l'enlèvement des canons, les charges de Wellesley et de Maxwell contre les troupes ralliées des Mahrattes, et plus encore le nombre des tués et des blessés qui , de part et d'autre , restèrent sur le champ de bataille, prouvent bien qu'il n'y eut ce jour-là ni défection ni panique.
« La résistance des Mahrattes, dit un auteur français (2) fut héroïque ; les canonniers périrent sur leurs pièces ; des corps entiers d'infanterie se firent hacher en morceaux aux postes qui leur avaient été assignés, sans reculer d'un pas. » Si la cavalerie avait eu les qualités des deux autres armes, et si l'ennemi surtout n'avait pas laissé libre au delà de son flanc gauche un des gués de la Kaitna (3), la petite armée de Wellesley aurait été exterminée.
Ce fut donc une inspiration des plus hardies, et non pas un calcul fondé sur la défection où la faiblesse de l'ennemi qui porta le général anglais à combattre des forces décuples des siennes, et couvertes en front par une rivière importante. La bataille d'Assye passera toujours pour une des plus auda-
(1) Au lieutenant général Stuart, 24 septembre 1803; et au major Shawe, même date.
(2) Histoire d'Angleterre, par MM. Roujoux et Mainguet. — Voir aussi Barchou de Penhoen.
(31 Au major Shawe, 24 septembre, et au lieutenant-colonel Munro, 1" novembre 1803. Il n'était pas possible de traverser la Kaitna sur un autre point.