M.GUIZOT
pies ont tour à tour des terreurs et des espérances également puériles et folles. »
Pendant plusieurs années, les policemen ne pouvaient se montrer dans les rues sans être suivis d'une foule qui les huait et les assaillait de sobriquets injurieux. En 1833, une collision eut lieu entre ces fonctionnaires et la populace dans Coldbath-Fields. Trois policemen furent blessés, dont un mortellement. Le jury, appelé à juger les auteurs de ces méfaits, rendit un verdict à' homicide justifiable, indice significatif des sentiments dont était animée, à l'égard de la force nouvelle, la classe à laquelle appartenait le jury (i).
A l'occasion de cette utile réforme, nous rappellerons que le duc de Wellington, étant secrétaire du vice-roi d'Irlande, avait fait établir à Dublin un système de police qui peut être regardé comme l'origine de celui dont on fait honneur à sir Robert Peel (2).
Des trois grandes questions pendantes depuis un quart de siècle, deux étaient résolues. En fait de liberté commerciale, le pays avait obtenu toutes les concessions demandées; et en fait de liberté religieuse, le cabinet était allé au delà des vœux de la nation. Restait la réforme parlementaire, contre laquelle devait enfin échouer l'habileté et la prudence du duc de Wellington.
On était alors au commencement de 1830. L'état calme et
(1) Quarlerly Review, 1856. Article sur ta police et les voleurs de Londres.
(2) lORD ELLESMF.RB, p. 21 et 22.
paisible du pays faisait espérer aux ministres qu'ils pourraient reculer longtemps encore l'épineuse question de la réforme. Les partisans de cette mesure étaient d'ailleurs peu nombreux, même dans la Chambre des Communes, puisque la proposition si modérée des canningistes de transférer à Birmingham la franchise particulière de East-Retford (1) avait été rejetée par une majorité de 27 voix, et qu'une autre motion, faite par John Russell au commencement de 1830, motion qui avait pour objet d'accorder le privilège électoral, indépendamment de toute autre considération, aux villes de Leeds, Birmingham et Manchester, ne rallia que 140 voix sur 328 votants (2). Telle était la disposition des esprits, que le ministère se crut certain d'affaiblir le parti de la réforme en recourant à une dissolution du Parlement (0). Mais la révolution de juillet vint modifier profondément cette situation. « Au premier bruit qui en parvint à Londres, quand on n'y savait encore que les ordonnances de juillet : « Que faut-i! penser de ceci? demanda quelqu'un au duc de Wellington. — C'est une nouvelle dynastie, répondit le duc. — Et quel parti prendrez-vous? — D'abord un long silence, puis nous nous concerterons avec nos alliés pour agir. Le duc pressentait bien l'avenir de la France, et mal le rôle qui lui était réservé dans son propre pays (4). »
En effet, le contre-coup de la chute des Bourbons aînés se fit sentir immédiatement dans toute l'Europe, et particulièrement en Angleterre, où la transmission de la couronne four-
(1) C'était en effet présenter la question sous sa forme la plus innocente, puisqu'en conférant à une ville les privilèges devenus disponibles par suite de la corruption avérée de certains bourgs, on n'augmentait pas même le nombre des représentants.
(2) Une autre motion de Russell, demandant a la Chambre de déclarer « qu'il convenait d'élargir les bases de la représentation nationale, » avait réuni 117 voix seulement sur 330 votants. Vers la même époque, une proposition plus radicale d'O'Connel avait été rejetée à une majorité écrasante.
(3) Les wighs votèrent contre l'adresse, qui conseillait cette solution au roi.
(4) M. GtnzoT.
nit un sujet de plus à l'émotion du peuple. Avec George IV s'évanouirent les dernières espérances des tories. Son successeur, Guillaume IV, souverain affable et généralement aimé, passait pour avoir des idées libérales. Cependant il conserva le cabinet Wellington. Ce fut une faute, car l'opinion publique, surexcitée par les événements extérieurs et les manœuvres des whigs qui reprochaient au ministère de les avoir exclus de la collation des places (1), s'éloignait de plus en plus de la politique ministérielle.
Les élections se ressentirent de cette double influence et donnèrent une majorité favorable aux idées de réforme (2). Le duc malheureusement était peu disposé à calmer, par des concessions opportunes, une effervescence qu'il croyait factice et momentanée. On peut dire qu'il se méprit sur le caractère du mouvement qui s'était opéré dans les esprits, et sur les devoirs que cette situation imposait au gouvernement. Au lieu d'agir comme il avait fait à l'égard des catholiques d'Irlande, il opina pour la résistance, et prit même à l'égard de la presse une attitude qui n'étant pas sans analogie avec celle de Polignac, accrédita l'opinion déjà dénoncée par la rumeur publique qu'il avait eu des rapports avec ce ministre et s'était employé secrètement pour le soutenir. On lui fit aussi un grief de la sévérité avec laquelle, dans le discours d'ouverture de la session, il avait qualifié la révolution belge, langage qui autorisait à penser qu'il était disposé à intervenir en faveur de la maison d'Orange. Enfin ses liaisons personnelles avec les souverains absolus du continent achevaient de le rendre suspect à la nation. On le représentait comme le symbole de la force dévouée à la destruction de la liberté. Ses moindres
(1) Hume, t. X, p. 484. Les tories, de leur côté, cherchaient A renverser le ministère parce qu'ils se considéraient comme joués et trahis.
(2) Les partis cependant étaient à peu près représentés comme dans l'ancien Parlement; mais l'état des esprits n'était plus le même.
actions étaient dénaturées avec la plus insigne mauvaise foi. Une parade ou un rassemblement de troupes suffisait pour alarmer les crédules habitants de Londres et leur faire croire à l'existence d'une vaste conspiration militaire. La popularité du vainqueur de Waterloo ne résista pas longtemps à ce débordement de haines et de passions.
Les mécontents se réunissaient en groupes devant son hôtel, ou l'insultaient dans les meetings. Un jour même, le vainqueur de Waterloo fut hué en traversant Piccadilly pour se rendre à une fête du lord-maire dans la Cité. Soit prudence, soit dans le but de faire honte à ses ennemis, le duc fit placer des volets en fonte aux fenêtres de son hôtel d'Apsley-House. Aucune instance ne put obtenir depuis qu'il fit enlever ces sombres témoignages de l'ingratitude momentanée de ses compatriotes. Ils prouvent encore aux étrangers qui visitent Londres à quels excès déplorables se laissent parfois entraîner les masses.
On doit reconnaître qu'à cette époque Wellington montra plus de roideur qu'il ne fallait. Après avoir sacrifié ses convictions et ses sympathies dans la question religieuse, il aurait dû, avec la même grandeur d'âme, faire une concession à la réforme parlementaire. S'écartant pour la première fois de sa ligne de conduite habituelle, et au mépris de sa maxime favorite : « Un homme d'État doit savoir faire « le sacrifice de ses opinions à la tranquillité du pays, » il s'opposa systématiquement à la mesure proposée. Voici en quels termes il s'exprima dans la séance du 2 novembre 1850, pendant le débat de l'adresse en réponse au discours du trône : « Je ne connais aucun système de représentation « meilleur ni plus satisfaisant que celui dont jouit l'Angle- « terre ; ce système possède et mérite de posséder la pleine « confiance du pays. J'irai plus loin : si le devoir m'était « imposé en ce moment de former une législature pour un « pays quelconque, surtout pour un pays à grandes richesses T. m. 4
« de toute sorte comme le nôtre, je ne pense pas que je parce vinsse à faire rien de comparable à ce que nous avons, car « la sagesse humaine ne crée pas du premier coup une in-
« stitution si excellente Je ne puis donc pas proposer la
« mesure à laquelle on a fait allusion. Non-seulement je ne « le puis pas, mais je déclare que, tant que j'occuperai un « poste dans mon pays, je m'opposerai à cette mesure, quel « que soit celui qui la propose. »
Cette déclaration, faite dans un moment où le peuple anglais, témoin de la servilité de ses Parlements, de la dépravation de ses hommes d'État, de la corruption de ses institutions, du spectacle hideux des souffrances de l'Irlande, attribuait ces maux, les uns réels, les autres exagérés, aux vices du système représentatif, produisit une immense sensation dans tout le pays.
« Le roi Guillaume IV devait aller dîner, le 9 novembre, dans la Cité. On annonça de toutes parts que des démonstrations violentes éclateraient ; que le duc de Wellington serait gravement insulté, peut-être menacé; on s'inquiéta pour la sûreté du roi lui-même. Les événements de Paris enflammaient ou alarmaient encore les esprits ; la fermentation populaire et le trouble du pouvoir croissaient d'heure en heure. Le cabinet, chancelant, ne voulut pas accepter la responsabilité de la sédition ni de la répression que la promenade royale à travers les rues pouvait entraîner. Une proclamation annonça la veille qu'elle n'aurait pas lieu, non plus que le dîner de la Cité. Pendant deux jours, les Chambres retentirent à ce sujet d'interpellations, d'explications et de débats. Le duc de Wellington se défendit avec quelque embarras. M. Peel le soutint loyalement, en essayant d'ouvrir quelques perspectives de conciliation; mais les whigs, qui touchaient à la victoire, n'avaient garde de souffrir qu'elle fût ajournée. Le 15 novembre, une proposition du chancelier de l'échiquier, pour la liste civile du nouveau règne, fut rejetée par
235 suffrages contre 204, et, le lendemain 16, le duc de Wellington et M. Peel annoncèrent que le cabinet se retirait, et que le roi avait chargé lord Grey de former une administration (i). »
Trop conservateur pour les libéraux, trop libéral pour les conservateurs, le cabinet, au moment de sa chute, était abandonné de tous. Sa retraite ne surprit ni n'affligea personne.
Sous le rapport de la politique intérieure, l'administration du duc de Wellington avait été féconde en résultats. La question de la liberté du commerce avait fait un pas décisif et celle de l'émancipation était arrivée à un dénoûment heureux. D'autres mesures importantes avaient été prises, notamment la réorganisation de la police générale du royaume.
On ne peut guère reprocher au duc que son obstination à méconnaître le sentiment public dans la question de la réforme; et encore faut-il noter que l'exemple de cette obstination lui fut donné par les hommes d'État aux idées les plus larges et les plus généreuses. 11 suffît de citer sir Robert Peel pour faire comprendre l'attitude prise par Wellington dans cette circonstance. Vieux soldat élevé à l'école de Chatam et de Castlereagh, il avait vu, sous l'influence de ce régime tant décrié, sa patrie s'élever au premier rang des nations. Les souvenirs de sa jeunesse, ses plus beaux succès, la gloire des armées britanniques se rattachaient à ce brillant passé, contre lequel s'élevaient les passions de la foule avec une rage qui devait lui paraître insensée. Imbu de l'idée que la révolution de juillet avait seule produit cette exaltation, bien plus factice que réelle, le duc s'était imaginé que le peuple, rendu à ses bons instincts, ne tarderait pas à s'apaiser. Il ne fut pas, du reste, le seul homme d'État qui partageât cette opinion, et qui, adoptant la réforme parlementaire, eût craint de mal
(1) M. Guizot. Sir Uobert Peel.
servir les intérêts de la nation. Aujourd'hui même encore des esprits sérieux se demandent ce que le peuple anglais a gagné en force et en considération à cette réforme, qui devait, au dire de ses promoteurs, soulager toutes les misères, faire disparaître tous les abus, et provoquer des améliorations dans toutes les branches des services publics.
En définitive, quelque opinion que l'on ait de la politique intérieure du cabinet de Wellington, on doit admettre qu'elle fut plus énergique et plus libérale que sa politique extérieure.
N'ayant point de sympathies pour la cause de la Grèce, et jugeant que la destruction de la flotte ottomane avait été avantageuse seulement à la Russie, le duc qualifia la victoire de Navarin : un événement fâcheux, dans le discours prononcé, le 29 janvier 1828, par les commissaires royaux à l'ouverture de la session. Ce langage fut blâmé par l'opposition libérale des deux chambres comme indiquant, de la part de Wellington, le projet d'abandonner la politique de Canning.
Le fait est que le gouvernement, par son attitude molle et indécise, encouragea l'obsjjnation de la Porte et détermina la Russie à se détacher du traité de Londres, dans le but de faire la guerre aux Turcs pour son propre compte. Ce fut une faute contre laquelle le prince de Metternich essaya vainement de prémunir le chef du cabinet. Si Canning avait été premier ministre, il est permis de croire que l'empereur Nicolas n'aurait pas obtenu dans le traité de paix des conditions aussi favorables pour lui, aussi dangereuses pour l'Europe.
On a blâmé avec raison l'attitude bienveillante que prit lord Aberdeen, ministre des affaires étrangères sous Wellington, envers le fourbe et violent don Miguel, usurpateur de la couronne de Portugal.
Il faut remarquer, cependant, que toute autre politique que la neutralité eut été une violation des principes que l'Angle-
terre elle-même avait cherché à faire prévaloir au congrès de Vérone.
Don Miguel ne méritait sans doute aucune considération; mais fallait-il pour renverser ce tyran et mettre à sa place don Pedro, entraîner l'Angleterre et peut-être l'Europe dans une guerre nouvelle? Wellington ne le pensa point. Son successeur lord Grey, chef d'un cabinet où les whigs avaient la majorité, observa du reste la même neutralité. Seulement, en s'abstenant,il eut la fermeté d'exiger que les autres s'abstinssent également. Cette politique, en empêchant l'Espagne d'intervenir en faveur de don Miguel, hâta le triomphe du bon droit.
On a dit que Wellington, dans cette situation, aurait laissé le champ libre aux Espagnols (i); mais cette opinion, fondée sur quelques indices tirés de sa correspondance, ne peut pas avoir l'autorité d'un fait reconnu. Personne plus que le duc ne sut imposer silence à ses convictions et à ses sentiments quand il eut un devoir essentiel à remplir.
Ceux qui ont suivi Wellington pas à pas dans sa carrière ne seront pas étonnés d'apprendre qu'il ait vu de mauvais œil la révolution de Paris, et que dans le discours d'ouverture de la session législative, il l'ait qualifiée de révolte contre un gouvernement éclairé (2).
Il exprima, dans le même discours, la résolution de maintenir, à l'égard du roi Guillaume, les traités généraux qui avaient fixé le système politique de l'Europe. Le duc était poussé dans cette voie par ses convictions, hostiles aux gouvernements révolutionnaires, par ses sentiments d'affection
(1) Cette opinion a été exprimée par les continuateurs de l'ouvrage de Hume.
(2) o j'ai appris avec un profond regret la situation des affaires des Pays-Bas. Je déplore que l'administration éclairée du roi n'ait pu préserver ses domaines de la révolte. » [Discours de la Couronne, prononcé le 2 novembre.)
pour la maison d'Orange, par ses liaisons avec les despotes du continent, et surtout par le souvenir du zèle qu'il avait mis à consolider l'union mal assortie de la Belgique avec la Hollande, union qui réalisait selon lui une idée vraiment utile à l'Europe, l'idée d'une barrière puissante opposée aux envahissements de la France. Entraîné par ces diverses considérations, le duc parut un moment disposé à intervenir par les armes dans le différend hollando-belge. Mais quand l'ordre eut pris le dessus à Bruxelles, et que les puissances continentales se furent mises d'accord pour reconnaître le mouvement accompli, les intentions de Wellington à l'égard de la Belgique changèrent complètement ; il accueillit même avec joie la nouvelle de l'élection du prince Léopold, l'homme le plus propre à consolider ce que lord Palmerston^appelait sa petite monarchie expérimentale.
Lord Grey avait composé son administration d'une majorité de whigs, à laquelle s'étaient joints trois ou quatre partisans de la politique de Canning.
Le 1er mars 1831 , le cabinet soumit à la Chambre des Communes, par l'intermédiaire de John Russel, une proposition de réforme parlementaire. Bien que sir John ne fût pas ministre, il méritait l'honneur de cette initiative, en considération des efforts énergiques et persévérants qu'il avait faits dans l'intérêt de la mesure proposée (î).
La discussion fut des plus orageuses. Elle mit au jour des faits de corruption électorale et des abus qui constituaient une altération évidente du système représentatif.
De grandes villes, comme Leeds, Manchester, Birmingham, étaient classées au-dessous de petits bourgs en possession
(1) lord Grey, du reste, avait toujours secondé ces efforts.
de la franchise électorale. « Dans une partie de l'empire, « dit lord Durham, un parc sans population, ou du moins « une population absolument insignifiante , envoie deux « membres à la chambre, tandis que des villes comptant « leurs habitants par centaines de mille n'ont pas même un « seul député (1). »
« Les sièges du Parlement, dit M. Sheil (2), sont l'objet « d'un trafic honteux. Il existe un marché presque public, un « entrepôt commun, un bazar pour la vente des franchises « du peuple. Courtier parlementaire est une qualification « consacrée par l'usage. Bien plus : les bourgs pourris entrent « dans les arrangements matrimoniaux et servent de dots ou « de douaires aux jeunes filles. Ce trafic notoire des bourgs « a engendré une habitude générale de vénalité. En voyant « les lords convertir en argent leur influence électorale, << l'humble électeur a été conduit à tirer parti de son misé- « rable suffrage.... Et de quel droit condamnerions-nous la « corruption de celui-ci, quand nous donnons protection et « appui à celui-là? L'infamie de la prostitution est-elle puri- « fiée par la grandeur du salaire?
Plaçant la question sur un terrain plus élevé encore, M. Macaulay, fort de l'appui du peuple et de l'assentiment des orateurs les plus distingués de la Grande-Bretagne, s'écria au milieu d'un tonnerre d'applaudissements : « Tout présage « à ceux qui s'obstinent dans une vaine lutte contre l'esprit « du temps une défaite certaine, éclatante. La chute du plus « superbe trône du continent retentit encore à nos oreilles ;
(1) Discours prononcé à la Chambre des Lords.
Parmi les villes non représentées se trouvaient alors Leeds, Shefiield, Bradford, Halifax Huddersfield et Wakefield.
En revanche, Old-Sarum, lieu sans maisons et sans un seul habitant, s'il faut en croire un auteur anglais {The mililairy and polttical lire of Arthur Wellesley, p. 133), avait deux représentants qui ne représentaient personne.
(2) Membre de la Chambre des Communes.
« le toit d'un palais anglais donne un triste asile à l'héritier « exilé de quarante rois... De tous côtés nous voyons les « vieilles institutions renversées, les grandes sociétés péri- « clitantes. Pendant que le cœur de l'Angleterre est encore « sain, pendant que les anciens sentiments, les anciennes « institutions conservent encore chez nous un pouvoir et un « charme qui peuvent s'évanouir bientôt; dans ce moment « encore propice, dans cette heure de salut, prenez conseil, « non des préjugés, non de l'esprit de parti, non du honteux « orgueil d'une obstination fatale, mais de l'histoire, de la « raison, des siècles passés, des redoutables symptômes de « l'avenir! Rajeunissez l'État; sauvez la multitude livrée à « ses ingouvernables passions; sauvez l'aristocratie compro- « mise par son pouvoir impopulaire ; sauvez la plus grande, « la plus belle société, la plus admirablement civilisée qui « ait jamais vécu, des calamités qui peuvent en quelques « jours ravager ce riche héritage de tant de siècles de sagesse « et de gloire. Le danger est immense; le temps est court! « Si ce bill doit être rejeté, je prie Dieu qu'aucun de ceux « qui concourent à le faire rejeter ne regrette un jour amère- « ment et vainement son vote, au milieu de la ruine des lois, « de la confusion des rangs, de la spoliation des richesses et « de la dissolution de l'ordre social! »
Les adversaires du bill objectaient, que sous l'influence de ce régime, frappé maintenant de réprobation, l'Angleterre avait conquis la première place dans le monde , et que les bourgs pourris, notamment, avaient donné au pays ses plus illustres hommes d'État.
L'un des orateurs les plus respectés de la Chambre des Lords, sir Robert Peel, combattit la mesure comme née sous de mauvais auspices, comme excessive en soi et dénaturant la constitution du pays, comme soutenue par de mauvais moyens. « C'est, disait-il, une réforme soulevée en Ance gleterre par le vent révolutionnaire venu de France, et
« dont on poursuit le triomphe en fomentant parmi le « peuple les idées, les passions, les pratiques révolutionce naires...
« Votre jugement est troublé par ce qui vient de se passer « chez nos voisins... Ne vous laissez pas entraîner par cette « excitation momentanée... Quand le peuple anglais repren- « dra son ferme bon sens, il vous reprochera d'avoir sacrifié « la constitution du pays au désir de flatter une explosion de « sentiments populaires... Je combattrai ce bill jusqu'au « bout, parce que je le crois fatal à notre heureuse forme de « gouvernement mixte, fatal à l'autorité de la Chambre des « Lords, fatal à cet esprit de suite et de prudence qui a valu « à l'Angleterre la confiance du monde, fatal à ces habitudes, « à ces pratiques de gouvernement qui, en protégeant efficace cernent la propriété et la liberté des personnes, ont donné ce au pouvoir exécutif de l'État une vigueur inconnue dans « tout autre temps et dans tout autre pays. . . Si le bill proposé ce par les ministres est adopté, il introduira parmi nous la ce pire et la plus vile sorte de despotisme, le despotisme des ce démagogues, le despotisme du journalisme, ce despotisme ce qui a poussé des contrées voisines, naguère heureuses et ce florissantes, sur le bord de l'abîme. »
Ces arguments exercèrent tant d'influence, que le ministère essuya dans la Chambre des Communes un premier échec sur l'une des dispositions importantes du bill. A la suite de ce vote, la dissolution fut prononcée le 11 mai, et un nouveau parlement convoqué pour le 14 juin.
La résolution du cabinet provoqua un enthousiasme général parmi les libéraux, suivi de scènes de violence dans le peuple; le jour où elle parut dans les journaux, la populace de Londres brisa les fenêtres de M. Baring et du duc de Wellington, les deux noms les plus éminents du commerce et de l'armée.
Les tories éprouvèrent de rudes échecs dans les élections.
La nouvelle chambre vota, par 367 voix contre 231, la seconde lecture du projet de réforme, et par 345 contre 236 la formule d'usage : que ce bill passe.
Dans la Chambre des Lords, le cabinet rencontra plus de difficultés. Au nombre de ses adversaires déclarés se trouvait le duc de Wellington. Il soutint que le bill en discussion violait le pacte fondamental, en principe comme en fait : « La « représentation des villes, dit-il, va se trouver à la merci de « quelques comités ; d'autre part, en augmentant le nombre « des députés des villes, on détruira l'équilibre qui doit existe ter entre la représentation urbaine et la représentation agri- « cole des comtés. Le bill créera un corps électoral démocrate tique et violent, qui ne pourra produire qu'une assemblée « législative violente et démocrate. Avec le bill, les églises
« d'Angleterre et d'Irlande auront bientôt disparu » Le
duc ajouta, sous forme de péroraison : « L'expérience que « j'ai acquise dans les situations où j'ai servi Sa Majesté me « donne le droit et m'impose le devoir de dire que je ne puis « pas voir cette mesure sans la plus sérieuse appréhension, « car de l'époque de son adoption datera le renversement de « notre constitution (î). »
Lord Dudley combattit la mesure parce qu'elle reposait sur la supposition monstrueuse que l'Angleterre n'avait jamais eu un bon gouvernement, et que le peuple avait toujours été privé de ses droits.
Après une assez longue discussion, l'amendement tendant à l'ajournement du bill à six mois fut adopté par une majorité de 41 voix («).
(1) Voir Stocqueler, t. Il, p. 161. Remarquons encore ce passage : « U is niy opinion lhat Parllamenthas wellserved the country fora variety of measures which it lias procluced, particularly of late years. 1 see no rcason for the measure now proposée!, except to tjralify certain individuals in the country. »
(2) Séance du 7 octobre.
Nouvelle complication, nouveaux troubles. Rarement l'effervescence fut plus générale et plus menaçante à Londres. L'hôtel d'Apsley-House eut encore une fois ses fenêtres brisées ; celles du comte Dudley et du marquis de Bristol subirent le même sort. Le marquis de Londonderry fut accueilli à coups de pierres et blessé ; le duc de Cumberland, jeté à bas de son cheval, eût probablement été tué sans l'intervention opportune de la police.
Sur d'autres points de l'Angleterre et notamment à Bristol, des désordres tout aussi graves furent commis ; les émeutiers eurent recours à l'incendie et au pillage. Depuis les troubles de 1780, on n'avait rien vu de semblable.
O'Connell profita de cette situation pour organiser une nouvelle et stérile agitation, dans le but d'obtenir le rappel de l'union.
Le roi, heureusement, soutint ses ministres dans leurs efforts pour calmer le peuple. Un nouveau bill, peu différent du premier, fut soumis aux Chambres. Celle des Communes l'adopta à la majorité de 116 voix ; celle des Lords était toujours hostile, mais plusieurs de ses membres se rallièrent par la crainte de voir le gouvernement faire une création importante de pairs. Le duc de Wellington néanmoins déclara, malgré toutes les menaces dont il était l'objet, que son opinion n'avait point changé. La seconde lecture fut votée à la faible majorité de 9 voix. Immédiatement après, les lords se séparèrent pour les vacances de Pâques.
Les réformateurs mirent cet intervalle à profit pour organiser de nouvelles manifestations, et ils réussirent d'autant mieux, que la faible majorité pour la seconde lecture avait réveillé toutes les craintes des partisans du bill.
A la reprise de la session (le 7 mai) lord Lyndhurst proposa un amendement que le ministère signala comme une manœuvre ayant pour but d'apaiser les clameurs de Manchester et de plusieurs autres grandes villes, afin d'avoir ensuite
meilleur marché des autres clauses relatives aux franchises à supprimer.
Cette motion néanmoins fut adoptée par 151 voix contre 116. Le ministère remit aussitôt sa démission entre les mains du roi (î). Sa Majesté fit venir le duc de Wellington et le chargea de former un cabinet, à la condition expresse qu'une large réforme serait la base de la nouvelle administration. Bien que le duc se fût prononcé ouvertement contre la réforme, il consentit à faire quelques démarches, de concert avec lord Lyndhurst (2). Ces démarches n'ayant produit aucun résultat (3), la couronne fut obligée de revenir à lord Grey et de lui promettre la création d'une fournée de pairs, si la chambre haute continuait à se montrer hostile à la loi : cette menace produisit l'effet désiré. Le duc de Wellington et une centaine de membres, ne voulant ni donner leur assentiment au bill, ni forcer les ministres, en persistant dans leur opposition, à créer de nouveaux pairs, s'abstinrent; et le 6 juin la réforme fut définitivement adoptée par 106 voix contre 22.
Le duc de Wellington accepta le fait accompli avec sa décision habituelle ; un an après, il disait : « Maintenant que « l'acte de réforme est devenu la loi du pays, je regarde
(1) Le 9 mai. Grey rentra le 16. « L'histoire d'Angleterre ne présente pas de période plus « critique que cet intervalle du 9 au 16 mai. » — Hume, t. X, p. 524.
(2) Interpellé sur ces démarches, Wellington répondit que la création de cent nouveaux pairs (il aurait bien fallu ce nombre pour obtenir une majorité) lui avait semblé une chose si dangereuse et si manifestement contraire aux lois fondamentales, qu'il s'était résigné à faire abnégation de ses répugnances personnelles pour arriver à une solution satisfaisante de la réforme, plutôt que de voir poser un si funeste antécédent.
« When his Majesty did my the honour or commanding my aid to enable him to resist a most pernicious counsel , if I had answered : « I see the difficultés of Your Majesly's situation ; but I cannot afford you any assistance, because I hâve, in my place in Parllament, expressed strong opinions against a measure to which your Majesty is understood to be friendly : — I should hâve been ashamed toshow my face in the streets. »
Ce trait peint admirablement le duc comme homme politique. Nous ne pouvons toutefois nous empêcher de faire observer que dans celte circonstance Wellington se montra un peu trop courtisan.
(3) Une des principales causes de l'insuccès de ces démarches fut la résistance de sir Robert Peel, moins hardi dans l'action et plus préoccupé des difficultés de situation ou de de principe que le duc de Wellington.
» comme de mon devoir, non-seulement de m'y soumettre,
« mais de coopérer à son exécution par tous les moyens en « mon pouvoir. »
Un auteur français a très-bien indiqué la raison qui justifiait aux yeux du duc cette singulière conduite :
« Il y avait quelque chose, dit M. John Lemoine, que Wellington mettait au-dessus de toutes les opinions , c'est la nécessité de gouverner. Il ne comprenait pas plus l'État sans gouvernement qu'il n'aurait compris l'armée sans chef. C'était en politique son idée principale, nous dirons son idée unique.
« L'émancipation était un mal, la réforme était un mal; mais la guerre civile et la révolution eussent été des maux plus grands encore; et il fallait gouverner à tout prix (1). Il échappait de temps en temps au vieux duc des paroles qui restaient proverbiales chez les Anglais : après le vote de la réforme, il fit cette remarque aussi briève que significative : « Et comment s'y prendra-t-on maintenant pour « gouverner? » Il avait raison, et le gouvernement, comme il l'entendait, est en effet devenu beaucoup plus difficile depuis ce temps-là.
« C'est toujours pour obéir à cette nécessité de gouverner qu'il renonça à presque toutes ses opinions. Ennemi de la réforme commerciale (2), il s'y rallia, comme Robert Peel, quand elle fut devenue nécessaire. A cette occasion, il déclara avec son habituelle simplicité , « que la formation d'un gou- « vernement dans lequel Sa Majesté aurait confiance, était
(1) Voici en quels termes le duc expliqua cette politique à la Chambre des Lords dans la séance du 29 juillet 1833:
« If the world were governed by principles, nolbing would by more easy than the conduct even the greatest affairs ; but in ail circumstances the duty of a wise man Is to choose the lesser of any two difïiculties which beset hlin. »
(2) Le 25 révrier 1830 , il dit à la Chambre des Lords : « the cornlaivs worked well and I a m « convinced they could not be repealed without injury tho the country; d ce qui ne l'empêcha pas de voter, en 1846, le rappel total de ces lois.
« à ses yeux bien plus importante que les opinions d'aucun « individu sur les lois de protection. »
Et quand sir Robert Peel lui demanda l'appui de son grand nom pour former un ministère, il dit dans la Chambre des Lords « : J'ai résolu de lui donner mon concours, bien que je « sache que par là je participerai à un changement essentiel « dans la loi existante. Mais, amplement récompensé comme « je l'ai été par la couronne et par le pays, je ne puis refuser « mon concours, quand je suis appelé à former un gouver- « nement pour donner à Sa Majesté le moyen de convo- « quer son parlement et de faire les affaires du pays. »
Nous aimons à citer littéralement les paroles de cet homme remarquable, parce que rien ne saurait mieux le peindre. On voit qu'il avait une idée un peu limitée, un peu exclusivement militaire des devoirs du gouvernement; mais il était tellement pénétré de cette idée qu'il y subordonnait, et quelquefois même y sacrifiait ses convictions. En le jugeant ainsi, nous ne voulons point le déprécier. Il était tellement honnête, tellement droit, tellement vrai, que ce qui, chez un autre, eût été du scepticisme ou de l'apostasie, pouvait être regardé chez lui comme de la vertu et du désintéressement ; et précisément parce qu'il n'avait pas des doctrines très-arrêtées, parce qu'il s'inspirait de l'histoire plus que de la philosophie, des faits plus que des idées, le sacrifice moral qu'il faisait aux circonstances coûtait moins à son honneur et à sa conscience.
L'année 1852 fut celle où la popularité de Wellington essuya les plus rudes échecs. On répétait partout ce mot de lui à M. Porter, manufacturier de Manchester : « Si le peuple « d'Angleterre ne veut pas rester tranquille, il y a un moyen « de l'y contraindre. » (If tlie people of Englct7id won 't be quiet, there is a wmj to make them). Cette menace exaspéra la populace au dernier point. Le 18 juin, jour anniversaire
de Waterloo, le duc, visitant la tour de Londres, fut insulté et serré de si près qu'il aurait eu de la peine à rentrer sain et sauf chez lui, si quelques soldats et gentlemen n'eussent entouré son cheval et formé une espèce d'escorte (1).
L'année suivante, les affaires du Portugal fournirent à Wellington l'occasion d'attaquer le ministère whig, qu'il blâma d'avoir entraîné le pays dans une lutte à laquelle il aurait dû rester étranger. Il traita fort durement cette guerre et ceux qui l'avaient entamée. On ne devait pas attendre moins d'un partisan absolu du principe de non intervention.
Cette même année, comme s'il s'était repenti d'avoir donné trop de gages aux catholiques, le duc saisit avec empressement deux occasions pour se réconcilier avec le protestantisme ; il qualifia l'agitation de l'Irlande « une conspiration « de prêtres et de démagogues voulant atteindre leur but par « la menace et la force (2); » quelque temps après, il s'écria en plein parlement (3) : « Notre devoir est de faire tout ce que « nous pouvons pour la prospérité de la religion protestante, a non-seulement à cause des relations politiques qui existent « entre l'Église d'Angleterre et le gouvernement, mais encore « parce que ses doctrines sont les plus pures et son système « le meilleur qui puisse être offert à un peuple. »
Nous reprocherons moins à lord Wellington cette opinion exclusive que la vivacité avec laquelle il s'opposa constamment à l'admission des juifs dans le Parlement. Ce fut en effet une faiblesse d'esprit de vouloir « que dans une légiste lature chrétienne il n'y eût que des chrétiens. » Il est juste
(1) STOCQUF.LF.R, t. II, p. 172.
(2) S«}aiice du 19 juillet.
(3) Séance du 5 juillet.
de faire observer toutefois que jusqu'à ce jour l'exclusion des juifs a été maintenue en dépit des efforts du gouvernement, preuve que l'intolérance, même chez les peuples les plus civilisés, peut étouffer longtemps la voix de la justice et de la raison.
Une question souvent agitée fut celle de l'abolition de la traite des nègres dans les colonies anglaises. Le duc, en principe, était contraire à ce trafic; mais, dans l'application, il voyait un inconvénient à le supprimer. Cette réforme, d'après lui, aurait amené la décadence des colonies de l'Inde occidentale et favorisé au contraire le développement de celles des autres nations; de sorte que l'Angleterre, au lieu de consommer du sucre produit dans son empire, se serait vue obligée d'acheter du sucre français, américain ou portugais, toujours fabriqué par des nègres, il est vrai, mais non plus par des nègres appartenant à des sujets britanniques. Or, Wellington trouvait, avec raison, peu nécessaire de consacrer un ordre de choses si manifestement préjudiciable à son propre pays, et dont l'humanité n'aurait tiré aucun avantage.
Dans le courant de l'année 1854, le bill de répression contre les violences et les désordres commis en Irlande amena la retraite de lord Grey. Déjà, antérieurement, plusieurs de ses collègues l'avaient quitté à la suite de dissentiments provoqués par d'autres mesures (1). Au lieu de se retirer avec leur chef, les ministres restèrent et choisirent lord Melbourne pour
(1) I.a retraite de ce cabinet, qui n'avait pas éprouvé d'échec a la Chambre, fut attribuée en Angleterre aux intrigues delà reine Adélaïde. M. Guizot l'explique autrement : « Lord Grey dit-il, crut son honneur blessé et sa situation faussée par les démarches de quelquesuns de sescolléguesel par certains démêlés intérieurs du cabinet. Déjà, antérieurement, lord Durham aviit donné sa démission sous prétexte de maladie, mais en réalité par impatience de voir qu'on n'allait ni assez vile ni assez loin dans la voie libérale. Peu après, lord Stanley, sir James Grahain, le duc de Richmond et le comte de Ripon s'étaient relirés pour des motifs plus sérieux : la question de l'application de l'excédant des revenus de l'Église d'Irlande à l'éducation publique. Ceci se passait dtux mois avant la retraite de lord Grey. »
présider le conseil. Mais Guillaume IV n'ayant pu se mettre d'accord avec cet homme d'État, pria le duc de Wellington de former un nouveau cabinet. Le lendemain 15 novembre, la chute des whigs fut officiellement annoncée.
Appelé à Brighton, le vieux chef des tories donna un grand exemple de modestie et de puissance. « Ce n'est pas à moi, « dit-il, que Votre Majesté doit demander de former un mite nistère et qu'il appartient de le diriger, c'est à sir Robert « Peel. Dans la Chambre des Communes sont les difficultés « et la prépondérance; c'est son chef qu'il faut à la tête du « gouvernement. Je servirai sous lui , dans le poste qu'il « plaira à Votre Majesté de me confier. »
Cette proposition fut agréée. Mais comme l'honorable baronnet était alors en Italie, le duc de Wellington se chargea, en attendant son retour, de la responsabilité du gouvernement. De concert avec lord Lyndhurst, il dirigea pendant trois semaines plusieurs départements ministériels. Les rigoristes constitutionnels s'élevèrent contre ce cumul, pendant que le public « admirait en souriant la confiante hardiesse et l'infatigable empressement du duc à servir le roi et l'État (1). »
Sir Robert Peel arriva à Londres le 9 décembre 1854. Il chargea Wellington du portefeuille des relations extérieures et recruta ses autres collègues parmi les tories modérés.
La dissolution de la Chambre des Communes fut l'un des premiers actes de ce ministère.
Les nouvelles élections donnèrent au parti conservateur 100 voix de plus qu'il n'avait précédemment. Malgré ce renfort, le cabinet fut battu sur la question du choix de l'orateur. Peel n'en resta pas moins à son poste, ayant l'espoir de raffermir sa position et de gagner du terrain par la pré-
(1) M. GU1ZOT.
sentation de quelques mesures utiles. Mais les whigs, assurés d'une majorité dans la chambre, se montrèrent décidés à saisir la première occasion pour renverser le ministère.
Cette même année, la mort de lord Grenville laissa vacante la chancellerie de l'université d'Oxford (1). Wellington fut nommé à cet emploi par l'unanimité des suffrages (2). Cette marque de haute confiance, donnée au plus ferme soutien du bill de l'émancipation catholique, prouve que l'impopularité du duc s'était évanouie avec l'agitation qui l'avait fait naître.
La cérémonie de l'installation eut lieu avec une pompe extraordinaire le 9 juin. Le duc ouvrit la séance par un petit discours latin et procéda ensuite à la nomination des nouveaux docteurs. On admira généralement la bonne grâce avec laquelle ce vieux soldat, blanchi sous le harnais, porta la toge de chancelier et se prêta à toutes les exigences d'un cérémonial ridicule. Il serait impossible de décrire l'enthousiasme que sa présence excita au milieu de la foule accourue pour le voir. Quand l'auteur du poème couronné, en terminant sa harangue, adressa un hommage public « au héros qui avait pacifié le monde dans les champs de Waterloo, » toute l'assistance se leva, et pendant plusieurs minutes battit des mains, agita les chapeaux et les mouchoirs au milieu de hourras frénétiques (5).
La nomination d'un militaire au poste de chancelier de l'université d'Oxford dut paraître, aux étrangers surtout, une véritable excentricité; cependant, dit lord Ellesmere (4), il est reconnu aujourd'hui que jamais l'université ne fit un meilleur choix. Le duc s'occupa très-aclivement de sa nouvelle charge; peu de jours avant sa mort, il défendait les
(1) Grenville mourut le 12 janvier.
(2) Le 29 janvier.
(3) Voir Stocquf.ler , t. II, p. 175 à 185.
(4) Life ami character, etc., p. 50.
intérêts de l'université à la Chambre des Lords en homme parfaitement au courant de la question.
Le ministère de sir Robert Peel avait été depuis son début aux prises avec des difficultés invincibles. Battu sur plusieurs questions, il se retira le 8 avril 1835, à la suite du vote sur la motion de John Russell demandant l'appropriation à l'éducation publique de l'excédant des revenus de l'Église d'Irlande. Ainsi, après quatre mois d'une existence tourmentée, le cabinet tory céda la place à un ministère whig, formé sous la présidence de lord Melbourne.
A partir de cette époque, le duc de Wellington cessa de prendre une part influente dans le gouvernement civil du pays : il se borna strictement à l'examen des questions militaires et à l'accomplissement "de ses devoirs de membre de la Chambre des Lords et de chancelier de l'université.
Guillaume IV mourut au mois de juin 1857. Wellington fit son éloge dans la Chambre des Lords. Il saisit cette occasion pour expliquer le motif de l'empressement qu'il avait mis à servir ce prince dans des moments où sa considération eût gagné à ce qu'il s'abstînt : « Je fus engagé à le servir, dit-il, « non-seulement par le sentiment du devoir et par la consi- « dération que le souverain de ce pays a le droit de réclamer « mes services dans toute situation où il peut les croire utiles, « mais encore par un sentiment de gratitude pour les face veurs et les distinctions que Sa Majesté m'a conférées, « malgré l'opposition que j'ai dû faire quelquefois à ses « vues (i). »
La reine Victoria conserva aux affaires lord Melbourne, qui, par son expérience, ses manières aimables et son esprit
(1) Discours du 22 juin.
d'homme du monde, était essentiellement propre à faire l'éducation politique de la jeune souveraine. Cependant, quelque laveur qu'elle témoignât à son premier ministre, la reine ne le plaça jamais dans son estime au-dessus du vénérable duc, pour qui elle ressentait une affection toute filiale. Loin de cacher ce sentiment, elle s'en expliqua un jour très-franchement avec lord Melbourne lui-même. C'était à la sortie d'un conseil tenu à Windsor. Le chef du cabinet, au moment de se séparer de la reine, pria Sa Majesté de lui dire « si elle avait pour quelqu'un de ses sujets une telle préférence qu'elle souhaitât l'associer à elle dans l'exercice des devoirs de la souveraineté que la Providence lui avait départis. » La reine, un peu surprise, demanda à son premier ministre si c'était comme homme d'État et comme serviteur de la couronne qu'il lui adressait cette question. Lord Melbourne répondit qu'il ne se serait jamais permis de la lui faire à un autre titre. Dans ce cas, dit la reine, j'avouerai qu'il y a un homme pour lequel j'ai une préférence marquée : c'est le duc de Wellington.
Cette anecdote fut racontée, dans un banquet officiel, par le major Cumming-Bruce, qui en garantit l'authenticité. « Je vous laisse à penser, dit le narrateur, quelle figure allongée dut faire lord Melbourne quand Sa Majesté le gratifia de cette réponse (1). »
La cérémonie du couronnement eut lieu dans l'été de 1858. La France y fut représentée par le duc de Dalmatie, un des adversaires les plus habiles que lord Wellington eûtrencontrés sur le champ de bataille. Le peuple anglais fit à ce brave soldat une réception enthousiaste ; et le vainqueur d'Orthez se distingua au milieu de tous par sa courtoisie chevaleresque. Dans un banquet donné par la corporation de Londres aux
(I) Voir STOCQUELER, t. Il, }>. 194.
princes et aux ambassadeurs étrangers, il trouva moyen de faire l'éloge du duc de Dalmatie en termes chaleureux. Soult, vivement touché de cette galanterie et des témoignages d'estime que la nation lui donnait, porta un toast « A l'alliance « perpétuelle de la France et de l'Angleterre, à l'armée bri- « tannique, et plus particulièrement à son grand général, le « duc de Wellington ! » On raconte qu'à ce dîner, le duc présenta au maréchal plusieurs généraux qu'il avait combattus en Espagne, Quand Soult aperçut sir Rowland Hill, il lui lendit la main et s'écria gaiement : « Ah ! je vous rencontre « enfin, moi qui ai couru si longtemps après vous ! » (Allusion à la retraite de Hill, depuis Madrid jusqu'à Alba de Tormès, après l'affaire de Burgos.)
Le peuple anglais sut gré à Wellington d'avoir fait si bon accueil à l'ambassadeur du roi Louis-Philippe ; cette circonstance contribua beaucoup à rétablir sa popularité, compromise par les dissentions intérieures.
En 1859, le cabinet de lord Melbourne se trouvant trop faible pour surmonter les embarras que lui suscitaient la législation des grains et l'état précaire de l'Irlande, saisit l'occasion du vote sur une motion tendante à suspendre la constitution de la Jamaïque pour offrir sa démission à la reine (7 mai). Sa Majesté accepta cette démission à regret, ayant une préférence marquée pour les whigs, qui avaient été, pour ainsi dire, les guides de son enfance. Elle fit venir le duc de Wellington, qui lui conseilla de s'adresser à sir Robert Peel. La reine, plutôt par nécessité que par conviction, suivit ce conseil. Sir Robert Peel présenta le lendemain une combinaison qui fut agréée sans la moindre objection.
Cependant, le premier ministre et ses amis, craignant l'influence des whigs, jugèrent utile de prendre quelques précautions contre les intrigues de palais, toujours redoutables, même dans les monarchies constitutionnelles. Ils demandé-
rent en conséquence à Sa Majesté le droit de disposer des principales charges de sa maison, et, comme première application de ce droit, le renvoi des filles d'honneur de la reine et des dames de la chambre à coucher (ladies of lier bedchamber). « Ce ne fut pas, à ce qu'il paraît, de sir Robert Peel, mais du duc de Wellington lui-même que vint l'idée de cette exigence. La jeune reine en fut choquée : c'était, lui dirent les whigs, une prétention exorbitante, et que n'autorisaient pas les précédents. On ajoutait que les grandes dames du parti conservateur en avaient parlé comme d'un triomphe sur la reine. L'impertinence est quelquefois une arme utile, mais plus souvent un dangereux plaisir. Le lendemain du jour où sir Robert Peel avait formé sa demande, il reçut de la reine ce billet :
« La reine ayant réfléchi sur la proposition que lui a faite v hier sir Robert Peel d'éloigner les dames de sa chambre, « ne peut consentir à un procédé qu'elle croit contraire à « l'usage et qui répugne à ses sentiments. »
« Sir Robert Peel répondit par une longue lettre respectueuse , sensée , mais un peu lourde et sans élégance comme sans complaisance (1). »
Les négociations furent rompues et les whigs rentrèrent au pouvoir.
L'affaire en apparence si futile du renvoi des dames d'honneur eut beaucoup de retentissement et donna lieu à de vives attaques contre Robert Peel. Au nombre de ceux qui prirent sa défense à la Chambre des Lords se trouvait le duc de Wellington, qui n'hésita point à déclarer, au risque de déplaire à la cour, « que, dans sa manière de voir, les ministres de « la couronne devaient avoir toute la confiance du souverain « et intervenir jusqu'à un certain point dans la formation de
(1) M. GDIZOT.
« sa maison. Moi-même, disait-il, comme chef de cabinet, « j'ai pu constater la fâcheuse influence que les hommes de « la cour, sinon les femmes, exercent souvent dans de sim- « pies conversations (i). »
Lord Melbourne resta premier ministre jusqu'en 1841. La reine lui donna pour successeur sir Robert Peel , qui , cette fois, se crut assez fort pour n'avoir pas à redouter les intrigues des filles d'honneur et des femmes de chambre de la reine.
Le duc de Wellington consentit à faire partie de ce nouveau ministère, mais sans fonctions précises et sans caractère déterminé. Son influence sur la Chambre des Pairs et l'habitude qu'il avait prise de s'occuper de toutes les affaires en discussion, rendaient son concours éminemment utile. Sir Robert Peel avait d'ailleurs une confiance illimitée dans la fermeté et le bon sens traditionnel du vieux duc. Celui-ci, d'un autre côté, s'accommodait parfaitement de la position de ministre sans portefeuille, qui lui donnait une influence réelle, tout en le déchargeant d'une foule d'obligations pénibles. Le commandement en chef de l'armée, rendu à Wellington par la mort de Hill (en septembre 1842), servit à justifier cette position exceptionnelle, que le duc conserva jusqu'à la fin de sa vie. Libéré désormais du poids trop lourd des affaires publiques, il fut seulement appelé de temps à autre à donner son avis sur certaines questions spéciales, notamment sur celles relatives aux guerres de l'Afghanistan (2) et de la Chine, qu'il suivait avec l'intérêt le plus soutenu. Tous ceux qui combattaient à l'étranger, généraux et soldats, étaient sûrs de trouver en lui un défenseur chaleureux, un
(1) Voir Stocqueler, t. Il, p. 200-
(2) stocqueler, t. il, p. 215, reproduit une noie de Wellington sur cette guerre.
ami toujours prêt à exalter leurs services, quand d'autres cherchaient à les amoindrir.
L'avènement des tories fut exploité avec un redoublement d'énergie par le célèbre O'Connell, jadis avocat d'une bonne cause, maintenant orateur fougueux, désordonné, trivial d'une cause perdue d'avance. Nature ardente et passionnée, habile à soulever tous les orages du cœur, il possédait à un haut degré cette éloquence populaire qui , au service de l'homme ambitieux, sert plus souvent à égarer qu'à instruire et à diriger les masses. Exaltant tour à tour les bons et les mauvais sentiments de ses compatriotes , il les domina au point d'en disposer comme le général dispose de son armée. Persuadé qu'en agitant à grand bruit devant le cabinet le fantôme sanglant de la guerre civile, il arracherait à sir Robert Peel le rappel de l'union, comme il lui avait arraché, en 1829, l'émancipation catholique, O'Connell provoqua des rassemblements tumultueux, qui prirent bientôt le nom de meetings monstres. Le 15 août 1845, cinq cent mille hommes, dit-on, se réunirent à Tara, lieu célèbre par l'élection des anciens rois d'Irlande. Le grand agitateur , fier de cette exhibition de puissance, attaqua le gouvernement, les institutions et les hommes publics de l'Angleterre avec une violence de langage et de gestes que n'égala jamais peut-être aucun tribun ancien ou moderne :
« N'en doutez pas, dit-il, l'accablante majesté de votre nombre frappera en Angleterre et y produira son effet. Le duc de Wellington a commencé par nous menacer. Il parlait de guerre civile; il n'en dit plus un mot maintenant. Il fait faire des meurtrières dans les vieilles forteresses. C'est bien là le fait d'un vieux général ; comme si nous voulions aller nous casser la tête contre des murailles... Le duc parle de nous attaquer; j'en suis charmé. Je ne dirai pas le moindre mot blessant pour les braves soldats qui composent l'armée
de la reine...; mais j'affirme ceci : s'ils nous faisaient la guerre, l'Irlande, animée comme elle l'est aujourd'hui , fournirait assez de femmes pour battre toutes les troupes d'Angleterre... Voyez comme tout le peuple de l'Irlande se lève pour le rappel de l'union ! Lorsque, le 2 janvier dernier, je me suis hasardé à dire que cette année serait l'année du rappel, ils ont tous ri de moi. Rient-ils maintenant? C'est notre tour de rire. Je vous dis que dans un an le Parlement sera à Dublin, dans College-Green... Oui, le Parlement d'Irlande s'assemblera alors, et je défie tous les généraux, vieux et jeunes, toutes les vieilles femmes en culottes, toute la chevalerie de la terre de nous enlever notre Parlement quand nous l'aurons repris... »
Sir Robert Peel ne fut pas dupe de ces forfanteries. Comprenant que le rappel de l'union était un nouveau piège tendu à la crédulité des pauvres Irlandais ; que cette mesure augmenterait leurs misères au lieu de les soulager, et que, dans tous les cas , l'Angleterre y opposerait , quoi qu'on fit, une résistance formidable, unanime; — ne voulant pas, d'un autre côté, qu'un ambitieux continuât à tromper l'Irlande en l'exploitant (1) et à développer le mal par l'agitation sous prétexte de le guérir ; — encouragé d'ailleurs par les hommes influents de tous les partis, et notamment par le duc de Wellington, sir Robert Peel résolut d'en appeler aux lois pour le maintien de l'ordre et de la paix publique.
Un meeting annoncé pour le 8 octobre 1845 fut interdit; et, le 14, O'Connell, son fils et ses principaux affidés furent arrêtés comme prévenus de conspiration , de sédition et de rassemblement illégal.
(1) On sait tjue O'Connell se Al payer une sorle de liste civile prélevée sur le fonds destiné a entretenir l'agitation, fonds composé des dons les plus humbles, sollicités sans pudeur et a grand renfort de charlatanisme dans chaque meeting.
Cet acte de vigueur mit fin aux meetings monstres, et réduisit l'agitation à ses proportions ordinaires.
Condamné le 12 février 1844 par la cour d'assises de Dublin, le grand agitateur fut acquitté, pour un défaut de forme, par la Chambre des Lords (î). Depuis ce moment, il modéra son langage et se tint en garde contre de nouvelles poursuites. Cependant, il se forma vers cette époque un parti plus radical, celui de la Jeune Irlande, qui reprochait à O'Connell sa modération , ses scrupules de légalité et sa crainte d'en venir à une résolution décisive. Ce parti , en cherchant à supplanter le vieux tribun, divisa les forces de l'agitation et contribua ainsi à l'affaiblir (2).
Voulant profiter de cette situation et en même temps donner aux Irlandais une preuve de son bon vouloir, sir Robert Peel fit, en avril 1845, la proposition d'étendre le collège catholique de Maynooth, et d'augmenter le subside accordé à ce collège par l'État (s). « Nous croyons, dit-il, qu'il est pour nous parfaitement compatible de tenir fermement à notre foi, et en même temps de perfectionner l'éducation et d'élever le caractère des hommes qui, après tout, quoi que vous fassiez, seront toujours les guides spirituels et les instructeurs religieux de plusieurs millions de vos concitoyens. »
(1) Le 4 septembre.
(2) La santé d'O'Connell s'altéra profondément à partir de cette époque. Le 8 février 1847, il prononça, d'une voix affaiblie par la douleur, son dernier discours à la Chambre des Communes. 11 sagissait de secours et de travaux publies pourl'Iiiande.où régnait en ce moment une famine telleque plusieurs- milliers d'individus moururent de faim. » Sou venez-vous, dit « O'Connell, de ce que je vous prédis : un quart de la population périra si vous ne venez â « sou secours. » Ce furent ses dernières paroles officielles. Il mourut A Gènes, le 15 mai 1848, laissant un nom chéri des Irlandais, cl qui rappellera dans l'histoire le mélange étonnant des plus rares qualités et des plus grands défauts qui puissentsc rencontrer chez un même homme : le dévouement et l'ambition, la pitié pour les malheurs d'autrui et le besoin de luxe pour lui-même, une noble résistance contre l'injustice et la plus révoltante iniquité dans l'appréciation de la conduite de ses adversaires ; une éloquence sublime, vraie, sympathique, alliée aux plus violentes et aux plus bouffonnes déclamations. Avocat, tribun, philanthrope, citoyen et charlatan tout à la fois, O'Connell fut tantôt le bienfaiteur et tantôt le fléau de son malheureux pays !
Les ultra-protestants s'élevèrent avec beaucoup de violence contre cette pensée généreuse. Les pétitions, les meetings et les journaux annoncèrent de nouveau, comme ils l'avaient fait en 1829, que le soleil de la Grande-Bretagne allait s'éclipser. Néanmoins, après six jours de discussion, la seconde lecture du bill passa à une majorité de 147 voix dans la Chambre des Communes.
Dans la Chambre des Lords, le débat dura trois jours. Le duc de Wellington apporta à sir Robert Peel l'appui de son nom et de sa parole, toujours respectée; et cette fois encore, il eut la satisfaction d'assurer, par sa coopération, le succès d'une mesure jugée utile au gouvernement du pays.
Dès 1843, la question du rappel des lois sur les céréales avait commencé à produire une vive émotion dans le peuple. Wellington et sir Robert Peel s'étaient prononcés en faveur du statu quo ; mais, en 1846, la maladie des pommes de terre et d'autres circonstances fâcheuses amenèrent une crise des subsistances suivie d'une famine horrible, à laquelle ces hommes d'État ne pouvaient rester insensibles. Le peuple, au milieu de ses angoisses, ne voyait de salut pour lui que dans la libre entrée des céréales, et cette opinion , soutenue par d'éminents publicistes, donna un succès immense aux meetings de l'association des anticorn- laïcs. Ces meetings avaient été organisés depuis trois ans par Richard Cobden , qui , grâce à cette initiative, à ses efforts intelligents, aux vives lumières qu'il avait répandues sur la question des céréales, s'était fait proclamer d'une voix unanime chef de la ligue. Les cités manufacturières et les campagnes, où les souffrances causées par la cherté des vivres étaient effroyables, donnèrent à cette ligue l'appui de leur influence et de leur cotisation financière. Rientôt la passion , avec l'ascendant qu'elle acquiert toujours lorsqu'elle est au service d'une idée juste,
poussa les meetings à exiger une solution immédiate, radicale : le rappel définitif des lois sur les céréales.
Sir Robert Peel avait suivi avec une attention bienveillante les progrès de l'idée nouvelle. Il éprouvait encore bien des scrupules et des craintes sérieuses, au sujet de l'abolition d'une loi qui avait jeté de si profondes racines dans le pays. Mais ces craintes et ces scrupules cédèrent peu à peu à la discussion, et s'évanouirent même complètement quand il eut pris connaissance de la circulaire adressée le 22 novembre 1845, par John Russel, aux électeurs de la cité de Londres. Voici le paragraphe final de ce document célèbre :
« Unissons-nous pour mettre fin à un système qui a été « le fléau du commerce, le poison de l'agriculture, la source « d'amères divisions entre les classes, une cause incessante « de misère, de maladie, de mortalité et de crimes parmi le
« peuple
« Que le peuple, par ses pétitions, ses adresses, ses remonte trances, fournisse aux ministres l'excuse qu'ils cherchent. « Que les ministres proposent les modifications qui leur pa- « raitront les plus propres à rendre le fardeau des taxes plus « juste et plus égal; qu'ils y ajoutent toutes les précautions « que la prudence et les ménagements pourront leur suggérer; « mais demandons, en termes clairs et positifs, la suppres- « sion de tout droit à l'importation des objets qui servent à « la subsistance et à l'habillement de la masse du peuple ; « c'est une mesure bonne pour tous les grands intérêts, in- « dispensable pour le progrès de la nation. »
En voyant le chef du parti whig abandonner les idées qu'il avait soutenues pendant vingt ans, pour demander l'entière liberté du commerce, sir Robert Peel comprit que le moment était venu de proclamer une grande réforme.
Dans un conseil de cabinet tenu le 1er novembre, le premier ministre avait, proposé d'ouvrir les ports anglais aux
grains étrangers, ne fût-ce qu'à titre d'essai (1). Le duc de Wellington et lord Stanley (2) s'étaient opposés à cette proposition, parce que d'après eux les subsistances de la Grande- Bretagne étaient suffisantes pour combler le déficit de l'Irlande. Ils avaient en outre exprimé la crainte qu'une suspension momentanée des lois sur les grains ne fût le précurseur de leur abolition définitive. Ni les arguments de sir Robert Peel, ni les rapports alarmants des autorités locales n'avaient pu modifier leur opinion à cet égard.
A la suite de la lettre de John Russel, une nouvelle convocation eut lieu (le 25 novembre). Cette fois, Robert Peel, déclara hautement qu'après tout ce qu'il avait lu et entendu dire pour et contre les com-latvs, il devait reconnaître son erreur et rendre hommage à la vérité: « Ces lois ont fait leur « temps, dit-il, et, pour ma part, je n'hésite pas à me ranger « du côté de mes anciens adversaires. » Le chef du cabinet proposa en conséquence, au lieu de la suspension des lois restrictives, le rappel total de ces lois. Le pays, d'après lui, accueillerait cette mesure avec une satisfaction marquée; à la Chambre des Communes, une grande majorité lui était assurée, et pour ce qui regardait la Chambre des Lords, le premier ministre croyait pouvoir compter sur un vote favorable, si le duc de Wellington voulait lui promettre son appui (0).
Selon M. Guizot, le duc, flatté de cet aveu, renonça à toute opposition. « Son grand sens, dit-il, et la fatigue de l'âge, le dégoûtaient des résistances dont il prévoyait ou l'extrême péril ou la vanité, et il préférait à la prolongation du système protecteur, en tout cas énervé, l'union du cabinet et le maintien d'un gouvernement conservateur. »
D'après les auteurs anglais au contraire, le vieux tory
(1) Voir sa lettre du 8 décembre, à la reine.
(2) Aujourd'hui comte Derby.
(3) Stocqueler, T. II, p. 231,
fit cause commune avec lord Stanley et les autres membres du cabinet qui refusèrent de rompre avec leur parti, en abandonnant toute protection.
Quoi qu'il en soit, sir Robert Peel ne pouvant se mettre d'accord avec ses collègues, donna sa démission à la reine, le 6 décembre.
John Russel accepta la mission de former un nouveau cabinet. Il était sur le point de réussir, quand un dissentiment entre le comte Grey et le vicomte Palmerston l'obligea de déclarer que, n'ayant pu établir entre ses amis un accord indispensable, il se trouvait dans l'impossibilité de prendre le pouvoir.
La reine rappela sir Robert Peel, dont les projets, du reste, étaient de tous points semblables à ceux du chef des wihgs. M. Peel déclara que l'appui de John Russel, dont il venait de s'assurer le concours, lui donnait l'espoir fondé de réussir à la Chambre des Communes ; mais que, pour vaincre l'opposition de la Chambre des Lords, il lui fallait absolument la cordiale assistance du duc de Wellington. Celui-ci allait donc se trouver une fois de plus dans l'alternative de sacrifier ses principes ou d'abandonner la couronne faisant appel à sa popularité. Quelque pénible que fût cette alternative, le duc n'hésita point. Son devoir était de servir le gouvernement ; il entra donc au ministère avec la ferme résolution de remplir ce devoir jusqu'au bout. Pour expliquer ce nouveau revirement, le duc déclara, au début de la session, « qu'ayant été si largement récompensé par le souverain et le peuple de l'Angleterre, il ne pouvait refuser à ce souverain de lui venir en aide pour diriger les affaires du pays. (Y positively could not refuse to serve tlie sovereign when tlms called on (1).
(I) STOCQUELER , t. II, p. 233.
Le bill passa à la Chambre des Communes, après dix-neuf jours de lutte acharnée (1).
Quoique moins longs, les débats de la Chambre des Lords furent tout aussi passionnés. Pendant onze jours, la tribune de cette chambre retentit des discours les plus violents et des prophéties les plus sombres sur l'imprudente témérité du cabinet. L'opposition était si compacte et si redoutable, que l'on eut un moment la crainte de voir le bill rejeté. Enfin le jour du vote définitif arriva. C'était le 25 mai. Jamais on n'avait vu pareille affluence de monde ni pareille anxiété.
A cinq heures du soir, Wellington était à son poste. La séance fut longue et solennelle. A trois heures et demie du matin, il ne restait plus qu'un seul orateur inscrit : c'était le duc. Il se leva au milieu d'une émotion générale . Soit ambarras, soit fatigue, sa voix avait perdu de sa clarté ordinaire. On se disait déjà que l'âge commençait à faire sentir sa maligne influence sur cette nature de fer. Bientôt cependant il reprit le fil de ses idées, et, quoiqu'il évitât de se prononcer sur le mérite du bill et sur ses conséquences financières, il le soutint avec énergie et habileté. Au terme où l'on en était venu, les lois sur les céréales apparurent au duc comme une forteresse dont il est impossible de prolonger la défense. Il se résigna donc à capituler, après avoir toutefois assuré à son amour-propre la retraite qu'il avait coutume de lui ménager en pareille circonstance. L'illustre guerrier se servit à cet effet de sa formule habituelle, sur laquelle depuis longtemps on ne le chicanait plus et qui, d'après lui, répondait à tout. « J'ai pensé, dit-il, my lords, que la formation « d'un gouvernement dans lequel Sa Majesté aurait confiance
(1) La Chambre des Communes adopta le plan complet de sir Robert Peel à 98 voix de majorité.
« était chose bien plus importante qu'une opinionindividuelle « sur la loi des céréales ou sur toute autre loi (1) . »
Le duc attira particulièrement l'attention de la chambre sur les conséquences du rejet de la mesure proposée: « Je ne « veux pas ce soir, la dernière fois peut-être où je me hasar- « derai encore à vous donner un avis, je ne veux pas manquer « de vous dire ce que je pense du vote que vous allez émette tre dans cette occasion Mylords, considérez un peu,
« je vous prie , par quelle voie et dans quel état cette me- « sure arrive devant vous... Elle a été recommandée dans le « discours du trône; elle a été adoptée à une majorité no- « table par la Chambre des Communes... C'est un bill sur v lequel les deux autres branches de la législature sont d'acte cord; si la Chambre des Lords le rejette, elle sera seule. « Mylords, je vous demande la permission de vous rappeler « que plus d'une fois je vous ai dit de ne jamais vous mettre « dans cette situation... Vous avez une grande influence sur « l'opinion publique ; vous devez avoir une grande confiance « dans vos propres principes; mais sans la couronne et la « Chambre des Communes, vous ne pouvez rien... Que Vos « Seigneuries me permettent de les conduire un peu plus loin, ee et de leur faire voir quelles seront les conséquences imméce diates du rejet du bill : un autre cabinet sera, je crois, ce formé ; mais soit qu'il se forme ou non un autre cabinet, Vos ce Seigneuries ne peuvent pas se flatter de n'avoir pas à délibéee rer de nouveau sur la même mesure. La rejetterez-vous une ce seconde fois? Tiendrez-vous le pays pendant deux ou trois ce mois encore plongé dans ce débat? Je sais que le but des noce blés lords opposés à ce bill est d'arriver à la dissolution du ce Parlement... Mylords, si vous avez dans le résultat des éleccc tions futures tant de confiance, elles doivent se faire par le
(1) STOCQUFIER, t. II, p. 234.
« cours ordinaire et légal des choses, dans un an d'ici. Lais- « sez le Parlement, qui viendra alors décider quel parti il « faudra prendre à l'expiration du bill qui vous occupe, car « ce bill ne doit durer que jusqu'en 1849; ne forcez pas la « reine à dissoudre aujourd'hui le Parlement. Vous pouvez ou « rejeter le bill, et avoir sur-le-champ ces élections que vous « paraissez désirer si vivement, ou accepter le bill, et remet - « tre au nouveau Parlement la question de savoir s'il con- « vient de repousser ou de reproduire à l'époque où il cessera « d'être en vigueur. C'est entre ces deux partis que Vos Sei- « gneuries ont à choisir. . . »
Le discours de Wellington fit une grande impression, et le cabinet obtint une majorité de quarante-sept voix. Ce fut une belle victoire; aussi quand, vers cinq heures du matin, le duc sortit de la Chambre, le peuple lui fit-il une ovation bruyante, au milieu de laquelle on entendit ce vœu, exprimé par des cœurs reconnaissants : God bless you duke ! (que Dieu vous bénisse).
Ici se termine la carrière politique de Wellington. Désormais, on ne le voit plus mêlé aux affaires publiques. Ses dernières années s'écoulèrent dans une retraite exempte d'infirmités et de soucis.
Bien qu'il eût fait réussir le Free-trade avec l'appréhension que le pays s'en trouverait mal, il fut un des premiers à reconnaître son erreur, quand l'expérience eut constaté les bienfaits de cette grande mesure. Il se réconcilia même entièrement avec son œuvre, heureux de voir que, sous l'influence de la loi nouvelle, la situation des pauvres s'était améliorée sans préjudice pour l'État. La satisfaction qu'il en ressentit fut si grande que, de son propre aveu, elle répandit une douce sérénité sur les dernières années de sa vie.
Cependant sir Robert Peel, après la victoire signalée qu'il venait de remporter, vit s'accumuler autour de lui des résistances longtemps comprimées qui, à la fin, l'obligèrent à dest. m. c
cendre du pouvoir. En juin 1846, une coalition de wighs, de radicaux et de conservateurs irrités rejeta, à la majorité de 75 voix, un bill sur la répression contre les actes de désordre et de violence commis en Irlande. A la suite de ce vote, sire Robert Peel et le duc de Wellington annoncèrent, l'un à la Chambre des Communes, l'autre à celle des Lords, que la reine avait accepté la démission des ministres et chargé lord Russel de former une nouvelle administration (29 juin).
Le chef du cabinet prit congé de la Chambre avec le noble orgueil d'un homme qui a la conscience d'avoir rendu à son pays un signalé service. En rappelant le dernier acte de son ministère, il en reporta tout l'honneur sur un ancien antagoniste, sur sir Richard Cobden, « qui l'avait forcé, disait-il, à « l'écouter par une éloquence d'autant plus admirable qu'elle « était sans prétention et sans ornement » La fin du discours de M. Peel arracha des larmes aux assistants. « Je serai « sévèrement blâmé, jelecrains, dit-il, par beaucoup d'hommes « qui déplorent la rupture des liens de parti... Je serai sévè- « rement blâmé aussi par ceux qui regardent le principe de « la protection comme nécessaire à la prospérité du pays... Je « serai détesté des monopoleurs qui, par des motifs moins « honorables, réclament le maintien de la protection dont ils « profitent. Mais peut-être laisserai-je un nom qui sera quelce quefois prononcé avec bienveillance dans la demeure de ceux « dont le lot en ce monde est le travail, qui gagnent leur pain « à la sueur de leur front et qui, je l'espère, se souviendront « de moi quand ils répareront leurs forces par une nourriture « abondante et franche d'impôt , d'autant plus douce pour « eux qu'aucun sentiment d'injustice sociale n'y mêlera plus « son amertume. »
En sortant de la Chambre, sir Robert Peel fut l'objet d'une ovation spontanée. La foule qui encombrait la place ouvrit ses rangs pour le laisser passer ; tous les fronts se découvrirent, et l'illustre orateur fut reconduit en triomphe chez lui,
comme s'il venaitde remporter une victoire signalée. « Chassé du pouvoir, il tombait, suivant l'expression d'un poète, entre les bras du peuple tout entier ! »
Sir Robert Peel vécut assez pour voir le succès complet de la grande mesure par laquelle il venait d'immortaliser son nom.
Le 51 janvier 1849 marquait le terme des trois années assignées, par le bill de 1846, à l'abolition de tout droit d'importation. Ce jour fut marqué par une manifestation des plus imposantes. Cobden, Bright, Wilson et tous les chefs de la ligue, avec 2,000 de leurs adhérents, se réunirent à Manchester dans un banquet nocturne. Un peu avant minuit, le président fit jouer l'air si connu des ligueurs : Le bon temps vient; et, à minuit sonnant, Cobden, imposant silence à toute l'assemblée, s'écria d'une voix retentissante, au milieu d'un enthousiasme indescriptible : Le bon temps est venu !
Le duc de Wellington se félicita sincèrement de ce résultat auquel il avait contribué un peu malgré lui ; quant à sir Robert Peel, il éprouva une des plus vives satisfactions qu'un homme public puisse ressentir. Malheureusement pour l'Angleterre, il ne lui fut pas donné de jouir longtemps de son triomphe. Le 29 juin 1850, un accident vulgaire, une chute de cheval, mit ses jours en danger. Après une douloureuse agonie, le souffle de la vie s'échappa de ses lèvres, le 2 juillet, à quatre heures du matin. Toute la nation s'émut et s'attrista de cette mort funeste. Sir John Russel fit l'éloge du défunt dans le sein des Communes, et le duc de Wellington rendit à son ancien collègue un hommage simple et vrai à la Chambre des Lords : « Dans le cours de mes relations avec lui, dit-il, j'ai « toujours eu pleine confiance dans sa véracité et dans son « invariable désir de servir le bien public. Je ne me rappelle « pas une seule occasion où il ne se soit prononcé en faveur
« de ce qu'il croyait juste, et je n'ai jamais eu la moindre
« raison de soupçonner qu'il dît une chose sans la croire
« parfaitement vraie. Je pense, après l'avoir longtemps
« connu, que c'était là le trait le plus frappant de son carac-
« tère. »
En 1847, l'Angleterre fut un moment distraite de ses préoccupations matérielles par la crainte d'un danger imminent. Les rapports avec la France s'étaient aigris par suite de l'affaire de Taïti et des mariages espagnols. Au milieu de l'émotion causée par ces deux événements, le prince de Joinville publia une brochure qui dévoilait toutes les causes de faiblesse de la Grande-Bretagne. La question d'une descente y était mûrement examinée. L'auteur concluait que dans l'état où se trouvait alors le marine anglaise et les fortifications des côtes, la Grande-Bretagne pouvait être facilement conquise.
L'amiral Bowles, membre, du Parlement, confirma cette opinion par des aveux indiscrets, et /' United service magazine (1) alla jusqu'à dire : « Traverser aujourd'hui la « Manche est moins difficile que n'était le passage du Bhin il « y a cinquante ans. Militairement parlant, nous ne vivons « plus dans une île. . . » (we no longer live in an island in military sens.)
Au plus fort de l'agitation causée par ces témoignages alarmants, parut tout à coup dans les journaux une lettre de Wellington rendue publique par une indiscrétion de femme (2). Cette lettre, écrite de Strathfieldsaye à sir J. Burgoyne, inspecteur général des fortifications, portait la date du 9 janvier. Wellington s'y plaignait avec amertune de l'état de l'ar-
(1) Voir son numéro de février 1847.
(2) Une parente du général Burgoyne ayant copié cette lettre pour être mise dans son album, fut la cause Innocente de celle publication.
mée et de l'insuffisance des fortifications destinées à défendre les côtes : « Nous sommes, disait-il, réellement attaquables, « ou tout au moins exposés à être insultés et mis à contribuer tion sur tous les points de nos côtes... Il n'y a pas de place « entre North-Foreland et Portsmouth où l'on ne puisse dé- « barquer de l'infanterie par quelque marée, quelque vent, et « quelque temps que ce soit. »
Le duc établissait ensuite qu'il serait facile d'arriver à Londres avec 40,000 hommes, et il affirmait qu'il y avait dans l'armée française 40 officiers capables de mener à bonne fin une pareille entreprise. « Vainement, ajoutait-il, je me « suis efforcé d'appeler l'attention des diverses administra- « tions sur un état de choses, que des voisins rivaux de notre « puissance , et tout au moins nos anciens adversaires et « ennemis, connaissent aussi bien que nous-mêmes
« Si nous étions attaqués, nous n'aurions rien à leur op- « poser (î)
« J'ai traversé honorablement plus de 77 années. J'espère « que le Tout-Puissant m'épargnera la peine d'être témoin « d'une tragédie contre laquelle je ne puis persuader mes « contemporains de se prémunir (2). »
Cette lettre retentit comme un tocsin d'alarme dans toute l'Angleterre. Elle fut critiquée avec amertume par ceux qui, suivant la vieille tradition, croyaient l'Angleterre inattaquable derrière ses remparts flottants. Mais toute la partie intelligente de la nation comprit l'avertissement et trouva sage d'en tirer parti pour réclamer une réforme dans l'organisation militaire du pays.
Wellington avait proposé de lever, d'incorporer, d'organi-
(1) « If it be true tbat the exerlions of the fleet are not suflicient to provide Cor our défense we are not safe for a week af ter déclaration of war... »
(2) Voir le texte de cette lettre dans les annexes de l'ouvrage de stocqueler , t. il, p. 349.
ser et de discipliner la milice, comme elle l'avait été pendant la guerrede la Péninsule : «Je préférerais infiniment, dit-il, une « armée composée de troupes régulières, et j'aurais beaucoup « plus de confiance en elles ; mais je sais que je n'obtiendrais « pas cette mesure; tandis que je pourrais obtenir l'autre. »
C'était bien connaître le peuple anglais. La loi sur la milice fut en effet présentée et votée (i); mais rien jusqu'ici, ni les critiques des hommes de guerre, ni la terrible épreuve de la guerre de Crimée, n'a pu déterminer le gouvernement à proposer la conscription, seule réforme capable de donner à l'Angleterre une armée en rapport avec son importance politique.
La lettre de Wellington eut encore pour résultat de provoquer la construction de plusieurs travaux de défense sur les côtes d'Angleterre et d'améliorer l'état du matériel de l'artillerie.
Ces mesures étaient bonnes, mais insuffisantes; un fait récent en a donné la preuve. La belle et vaillante armée de lord Raglan s'est fondue en quelque sorte par l'imprévoyance du commissariat, par la nullité des principaux chefs de service, par l'insuffisance des bureaux de la guerre et par les vices de l'organisation en général. Wellington, suivant son désir, n'a pas vécu assez longtemps pour être témoin de ce désastre. Il ne se doutait pas, en 1847, que les événements lui donneraient aussitôt raison.
Après la révolution de février 1848, les chartistes, encouragés par le succès vraiment inouï des républicains français, et voyant les trônes les plus solides ébranlés par le torrent révolutionnaire, se mirent à l'œuvre pour organiser
(1) Cette loi, qui renversa le ministère de John Russcl, modifiée et rendue acceptable par lord Derby, Tut soutenue par Wellington dans la chambre haute, laquelle, malgré certaines répugnances, finit par l'adopter.
dans la Grande-Bretagne des démonstrations analogues à celles qui avaient bouleversé Vienne, Paris, Rome et Berlin.
Il fut convenu que, le 10 avril, les mécontents de toutes les parties de l'Angleterre enverraient des délégués à Londres, afin de porter à la Chambre des Communes une pétition signée par 5 millions de citoyens (î). Cette pétition réclamait des réformes que le gouvernement et la grande majorité de la nation jugeaient inopportunes.
Si la peur ne se fût emparée des esprits, rien n'eût été moins dangereux que cette manifestation. Mais, d'une part, le langage violent des meetings tenus dans toutes les villes d'Angleterre pour la nomination des délégués chartistes, et, d'autre part, la crainte de voir sortir de cette manifestation quelque chose d'imprévu, comme lp république était sortie des banquets réformistes de Paris, jetèrent de telles appréhensions dans le public, que le gouvernement dut prendre des mesures extrêmes, et confier à son plus illustre général le soin de veiller à la sécurité intérieure. Wellington s'acquitta de cette mission avec autant de tact que d'habileté. Profitant de la leçon qu'avaient reçue les généraux de Paris, de Berlin et de Vienne, le duc évita de mettre les troupes en contact avec le peuple. Il les tint cachées, laissant agir seulement les constates. Pour éviter toute hésitation et tout malentendu, les officiers d'artillerie avaient l'ordre de tirer quand ils le jugeraient opportun.
Au jour convenu, la reine et la cour se retirèrent dans l'île de Wight, suivies par un grand nombre de familles patriciennes. Les principales maisons de Londres étaient vides et fermées avec soin. La ville tout entière avait l'aspect d'une
(1) Vérification faite, on trouva que beaucoup de signatures étaient fausses et sans valeur. Les noms de Robert Peel et de Wellington, par exemple, se trouvaient inscrits un grand nombre de fois sur cette pétition. ,
place assiégée. La population, inquiète et silencieuse, flottait entre la crainte et l'espérance.
Cependant les habiles dispositions de Wellington imposèrent aux agitateurs. Malgré les menaces furibondes qu'ils avaient fait entendre, ils n'osèrent point donner le signal de l'attaque. La manifestation se fit régulièrement, et tout rentra dans l'ordre.
Ainsi avec 7,000 hommes de troupes dévouées, le vieux duc préserva l'Angleterre d'une crise qui aurait pu avoir les suites les plus désastreuses.
Londres ne regretta pas ce jour-là d'être sous la garde de l'iron Duke.
Ce fut le dernier service que Wellington rendit à son pays. Bien qu'âgé de 79 ans, il jouissait d'une santé excellente et de la plénitude de ses facultés intellectuelles. En 1852, au banquet anniversaire de la bataille de Waterloo, ses vieux compagnons remarquèrent avec joie que rien encore chez lui n'annonçait la décrépitude. Cependant le dénoûment fatal approchait.
Le 14 septembre, une sorte d'oppression empêcha Wellington de se lever à l'heure ordinaire. Les médecins crurent que ce n'était rien ; mais au milieu du jour une attaque survint. Le duc se fit mettre dans un fauteuil pour respirer plus librement, et, quelques moments après, à 3 heures 20 minutes, un grand et noble cœur avait cessé de battre.... Rien, dans le visage de Wellington, n'annonçait la souffrance ou de sombres préoccupations (î). Il mourut ainsi que le soldat meurt à son poste, calme et résigné ; ses traits avaient conservé, jusque dans le trépas, cette mâle impassibilité qui distinguait le héros au milieu des scènes émouvantes de la guerre.
(1) « II fallut, pour constater qu'il avait cessé de vivre , approcher une glace de sa bouche. » (RelaCion de John Whitaker Heulke, fils du pharmacien de Wellington.)
Comme Nelson à son heure dernière, il aurait pu dire : Dieu soit loué! j'ai accompli ma tâche.
L'Angleterre perdit en lui son plus grand citoyen, l'Europe un de ses libérateurs , les armées une de leurs gloires les plus pures. Chargé d'années, et en possession de tous les honneurs qu'un homme public peut recueillir, il eut en mourant la satisfaction de voir l'Angleterre plus grande, plus forte, plus respectée qu'elle ne fût à aucune époque de son histoire. Heureux privilège du génie allié au patriotisme et à la vertu ! Plus grand que les conquérants qui ravagent, il jouira de l'immortalité acquise aux conquérants qui fondent...