‹ Histoire du duc de WellingtonChapitre 64 sur 86 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

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Résumé de no» études sur Wellington. — Conduite du général anglais sur le champ de bataille. — Dangers qu'il courut. — Sa rare présence d'esprit. — Faut-il attribuer ses succès au hasard ? — Faits prouvant que Wellington ne manquait ni d'audace, ni de résolution. — Difficultés qu'il eut à vaincre. — Mobilité de l'opinion publique en Angleterre. — Etat de l'armée anglaise. — Efforts du duc pour améliorer le sort de cette armée. Réformes utiles qu'il introduisit dans son organisation. — S'il fut aimé des soldats et des officiers? — Son opinion sur les peines corporelles. — Wellington jugé comme homme politique et comme administrateur. — Embarras que lui suscitèrent les gouvernements et les habitants de la Péninsule. — Comment il parvint à faire face à l'insuffisance de ses ressources en hommes et en argent. — Réformes qu'il introduisit dans l'administration portugaise. — Ses opinions politiques. — Son antipathie pour la presse. — Ses titres comme homme d'Etat. — Sa constance et sa perspicacité. — Sans lui l'Angleterre eût renoncé à la guerre d'Espagne. — Influence qu'il exerça. — Son respect pour la loi et pour le gouvernement de son pays. — Bienveillance qu'il témoigna aux Français. — Relations courtoises qui s'établirent entre les deux armées. — Courage moral de Wellington. — Son indifférence pour les injures et la calomnie. —Autres particularités de son caractère. — Comment il appréciait les services de ses subordonnés. — Modestie, simplicité, droiture. Ordres du jour et lettres de service : bonne foi et simplicité qui les distinguent. — Conclusion générale.

Après avoir esquissé à larges traits la vie si remarquable et si bien remplie du duc de Wellington , il nous reste à exposer, sous forme de jugement sommaire, l'impression qui

nous est restée d'une étude approfondie des actes, des travaux et du caractère de ce grand homme. Et, pour qu'on ne nous accuse pas d'apporter dans cet examen ou trop de complaisance ou trop de rigueur, nous aurons soin d'appuyer chacune de nos assertions de preuves irréfragables, lentement et péniblement accumulées.

Cette rapide synthèse achèvera de faire connaître un homme généralement encore très-mal jugé, bien que tous ses actes se soient produits au grand jour, et qu'il n'ait dissimulé aucune de ses fautes, aucune de ses faiblesses.

« La première qualité d'un général, a dit Napoléon, est d'ace voir une tête froide qui reçoive des impressions justes des « objets, qui ne s'échauffe jamais, ne se laisse pas éblouir, « enivrer par les bonnes ou les mauvaises nouvelles. »

Wellington possédait à un haut degré toutes ces qualités précieuses. Calme, froid, toujours maître de lui et cependant capable d'une action vigoureuse, la nature l'avait formé pour la guerre. Doué d'une santé robuste, d'un coup d'œil rapide, d'une vaste intelligence, d'une inépuisable fécondité d'idées, d'un esprit d'observation, d'ordre et de prévoyance qui s'étendait à toute chose, il possédait, outre ces qualités, celle plus rare de savoir prendre une prompte décision dans les circonstances imprévues, et d'accepter résolument la responsabilité des actes les plus solennels (i). Jamais il ne montra plus de perspicacité, un jugement plus sûr et plus ferme que lorsqu'il eut à se prononcer sur des affaires délicates où la politique et la stratégie se trouvaient engagées. Au milieu des embarras d'une guerre si difficile, et lorsque tout conspirait à sa perte — la marche indécise du gouvernement anglais, l'hostilité des populations espagnoles, l'impéritie de la régence portugaise, la misère et la faiblesse des troupes alliées,

(1) PJAPIER, t. XIII, p. 244.

le nombre croissant des forces ennemies, le talent de leurs généraux, l'état pitoyable de l'armée espagnole, toujours battue et toujours prête néanmoins à retomber dans les mêmes fautes, — on ne vit jamais Wellington, ni découragé, ni même affecté de sa position. Son mécontentement et ses craintes ne se manifestaient que dans sa correspondance^) : sur le champ de bataille et devant ses subordonnés, il se montrait satisfait et plein de confiance. Lorsqu'un danger imprévu, un de ces incidents qui surgissent dans toutes les batailles, et qui sont la pierre de touche du génie militaire , venait compliquer sa situation, il savait en profiter sur-le-champ et faire tourner à son avantage ce qui aurait perdu un général moins habile et moins sûr de lui-même. Sans ce coup d'œil rapide et cette promptitude d'action, il eût été battu après Talavera, à Salamanque, à Orthez, et peut-être à Waterloo.

Wellington excellait surtout à démêler les projets de ses adversaires : « Impénétrable dans ses desseins, dit l'auteur « des Mémoires de Masséna (2), il devinait ceux de l'ennemi « et les appréciait justement quoique avec lenteur. » M. Thiers corrobore ce jugement par un fait significatif. Quand Masséna était devant les lignes de Torrès-Vedras, le gouvernement anglais demanda à Wellington s'il ne serait pas possible de retirer la flotte de transport qui coûtait plus de 75 millions par an. Le duc répondit qu'à la rigueur cela se pouvait, mais qu'il serait néanmoins prudent de la laisser, encore qu'il espérât n'en avoir pas besoin. « Il ajouta, dit M. Thiers, ce qui honore infiniment son intelligence politique, que probablement le maréchal Masséna serait faiblement secouru du

(1) Il annonça plus d'une fols l'intention de quitter l'Espagne et d'abandonner la Péninsule a son malheureux sort. Mais ces lettres avalent ordinairement pour but de vaincre ta résistance des ministres ou d'activer les démarches au succès desquelles il était intéressé.

(2) Général Koch, t. VU, p. 173. L'opinion de ce général a d'autant plus de prix, qu'il est souvent injuste envers le duc de Wellington.

côté de la Castille et aucunement du côté de l'Andalousie (1). » Les choses, en effet, se passèrent ainsi qu'il l'avait prévu. En 1812, Napoléon et Berthier s'étaient imaginé qu'en prenant une attitude offensive à Salamanque, le duc de Raguse empêcherait Wellington d'assiéger Badajoz (2). Le maréchal Marmont, appréciant beaucoup mieux la sagacité de son adversaire, répondit que le général anglais ne serait pas dupe de cette démonstration, et que le seul moyen de sauver Badajoz était d'établir trois divisions de l'armée de Portugal dans la vallée du Tage (s). L'événement a justifié cette opinion.

Le courage personnel, si nécessaire aux généraux anciens, n'étant plusla qualité principale du commandement des armées modernes, Wellington ne fit aucun effort pour se produire par des actions d'éclat (*); cependant, toutes les fois que sa présence sur un point dangereux ou à la tête d'une colonne d'attaque était nécessaire, il payait vaillamment de sa personne. A la bataille d'Assye, il eut deux chevaux tués sous lui. En 1811, se portant avec Beresford et quelques officiers à la rencontre de Marmont, qui venait de franchir le Douro, il fut enveloppé par un petit corps de cavalerie, et il ne se tira de ce mauvais pas qu'en mettant l'épée à la main (5). A Salamanque, il reçut une contusion à la jambe et une balle dans le chapeau. Au siège de Burgos, il s'exposa fréquemment dans

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. III, p. 417.

(2) Voir entre autres la lettre de Berthier à Marmont. Février 1812. — Mémoires du duc de liaguse, t. IV, p. 306.

(3) Lettre du 23 février 1812, au prince de Neufchalel et les Mémoires du duc de liaguse, l. IV, p. 312.

(4) Wellington fait en quelque sorte son portrait dans les lignes suivantes, écrites le 15 mai 1811 , au général Campbell : « Le désir de courir au-devant derennemi n'est pas rare dans l'armée anglaise; mais la qualité que j'aime a voir dans les officiers qui sont à la tète des troupes est un jugement froid et net dans l'action qui leur fasse décider promptement jusqu'où ils peuvent et doivent aller sans inconvénient. »

(5) Voir sa lettre du li novembre 1811, au lieutenant-colonel Torrens. Cet accident fut le résultat, d'une méprise provenant de ce que le 3' hussards anglais avait les mêmes coiffures que les chasseurs à cheval français.

les tranchées « et n'échappa, dit Sherer, que par miracle (1). » A la bataille d'Orthez, une balle morte lui fit une contusion au-dessus de la cuisse; le même jour, cherchant à reconnaître d'une hauteur la position du maréchal Soult, il servit pendant assez longtemps de but à l'artillerie française. Enfin, dans la mémorable journée de Waterloo, il se montra sur tous les points où l'action du chef parut nécessaire : jamais peutêtre il ne se prodigua davantage ; la plupart des officiers de sa suite furent tués ou blessés à ses côtés.

Au milieu des scènes les plus émouvantes, Wellington conservait un sang-froid inaltérable : ni le succès ni le revers ne l'impressionnaient fortement. « Je me trouvais près de lui, dit « Napier, dans la soirée de Salamanque, lorsque les torrents « de feu de l'artillerie et de la mousqueterie, s'étendant aussi « loin que l'œil pouvait porter, montraient tout ce qu'on « avait gagné... Il était seul; l'éclat de la victoire brillait « sur son front, son regard était vif et perçant, mais sa voix « était calme et même douce (2). » Tel on le vit dans plusieurs circonstances : à Talavera, à Busaco, à El Bodon, à Sauroren, à Orthez, à Waterloo. Il veillait à tout sans manifester la moindre agitation et recevait la nouvelle des événements heureux ou malheureux de la journée avec l'impassibilité d'un homme qui a tout prévu , tout calculé , et que rien ne surprend. S'il eût été seulement, comme on l'a dit tant de fois, un enfant gâté par la fortune, on n'aurait point constaté ce fait, car les succès de hasard éblouissent et souvent même aveuglent ceux qui les remportent.

La fortune intervient sans doute largement dans les résultats de la guerre, mais quoi qu'en aient dit certains auteurs, personne ne s'est moins fié au hasard que le duc de Wellington.

(1) SlIERF.B.T. II, p. 203.

(2) NAPIER. T. IX, p. 2C5.

Il était d'opinion qu'à la guerre, comme en toute chose, le succès dépend plutôt de l'observation constante des règles que d'une inspiration momentanée ou d'un concours exceptionnel de circonstances favorables. Encore qu'il ne manquât ni de résolution ni d'audace, et que son caractère même le portât aux entreprises hardies, sa raison lui faisait donner la préférence aux moyens plus lents et plus sûrs qu'enseigne l'expérience. Il calculait avec une rare sagacité les chances probables de ses opérations stratégiques, et ne se décidait à les exécuter que lorsqu'il avait lieu de compter, son génie aidant, sur un résultat avantageux. Cette prudence a fait supposer à quelques écrivains français que Wellington manquait d'initiative , et qu'il cherchait à suppléer aux qualités naturelles du commandement par un excès de précautions indigne d'un véritable homme de guerre. M. Thiers prétend que le duc, « suivant son usage, ne voulait combattre qu'à coup « sûr, c'est-à-dire dans des positions défensives, presque « invincibles, et avec une supériorité numérique qui s'ajoute tant au bon choix des lieux rendît le résultat aussi certain « qu'il peut l'être à la guerre (1). » Le même jugement a été porté par le colonel Koch, dans les Mémoires du maréchal Masséna: « Le premier et le véritable mérite de Wellington, « dit-il, est de n'avoir jamais engagé d'affaire qu'à coup « sûr (2)... Il n'a jamais su tirer parti de ses avantages... En « un mot, il joignait à l'aptitude diplomatique et à quelques « qualités* de Marlborough les défauts reprochés au duc « d'York (3) . »

Ces deux citations, empruntées à des auteurs relativement pins justes pour le général anglais que la plupart de leurs

(1) Histoire du Consulat et de rEmpire, liv. XIII, p. 101.

(2) Mémoires de Masséna , t. VU, p. 450. |

(3) Jbid., t. VII, p. 173.

compatriotes, attestent combien est répandue en France l'opinion que Wellington manquait d'initiative et de hardiesse.

Nous avons dans les volumes précédents réfuté cette opinion par des faits irréfragables. A ceux qui n'auraient plus ces faits présents à l'esprit, nous adresserons simplement les questions suivantes, laissant à leur bonne foi le soin de les résoudre.

Était-ce un général timide celui qui, dans les plaines d'Assye avec 7,500 hommes, dont 1,500 européens seulement*, et 17 pièces de canon, attaqua résolument 50,000 soldats mahrattes, solidement retranchés , couverts par une rivière et défendus par 100 pièces de canon? — Un général timide, celui qui, après une marche de 9 lieues, et par des chaleurs tropicales, se rua, dans les plaines d'Argaum, sur les forces réunies de Scindiah et du radjah de Berar, les mit en déroute et les poursuivit au clair de lune avec la plus grande vigueur? — Était-ce un général timide, celui qui, à peine débarqué avec 9,000 hommes à l'embouchure du Mondégo, se décida à marcher contre Junot, qu'il supposait à la tête de forces doubles des siennes (i), — qui, avant la bataille de Vimeiro, proposa de tourner la position de Torrès-Vedras par une marche de flanc le long de la mer, opération que les généraux Burrard, Dalrymple et Clinton désapprouvèrent comme étant d'une excessive témérité, — et qui ensuite, après la bataille, proposa, vainement encore, de couper les Français de Lisbonne en prenant possession de Torrès-Védras et de Mafra, projet qualifié par Napier « une de ces promptes et audacieuses combi- « naisons qui distinguent les grands généraux? »

Était-ce un général timide celui qui, sans équipage de pont,

(1) Le général Thiébault, qui reproche à Wellington d'avoir par sa lenteur sauvé l'armée de Junot, oublie que le corps anglais avait seulement 190 chevaux, que l'état-major et l'administration manquaient d'expérience, et que, dans de pareilles conditions, 11 y avait réellement de l'audace à marcher en avant. Si Wellington avait été un général timide, il aurait attendu les troupes qui devaient coopérer avec lui.

effectua le passage du Douro en présence de l'armée de Soult, opération que le duc de Dalmatie avait crue impossible et qui d'après l'auteur des Mémoires de Joseph, était « d'une har- « diesse inouïe (1). » — Un général timide celui qui, à la tête de 50,000 hommes, dont 50,000 espagnols, sans la moindre consistance, marcha sur Madrid, et soutint le choc des armées françaises dans les plaines de Talavera (2).

Et quand , après cette dernière bataille , plus de90, 000 Français occupaient la vallée du Tage dans l'intention de marcher sur Lisbonne, un général sans initiative, avec 17,000 soldats mourant de faim, se fût-il arrêté neuf jours à Jaraicejo pour reprendre l'offensive dans le cas où l'ennemi eût donné suite à son projet (5)? — hardiesse étonnante, folle même, et dont nous sommes loin de faire un mérite au général anglais, mais qui, encore un coup, ne prouve point qu'il fût un homme timoré.

Il fallait de l'audace aussi pour attendre Masséna à Fuentès d'Onoro avec une armée affaiblie par le départ de Beresford, et cela dans une position défectueuse, ayant à dos la place d'Almeida, encore au pouvoir de l'ennemi, et la rivière encaissée de la Coa, où les alliés, en cas de revers, eussent été précipités dans un désordre affreux.

Non moins remarquable est la résolution que prit Wellington d'assiéger Badajoz entre les armées de Soult et de Marmont, aussi fortes l'une et l'autre que l'armée anglo-portugaise (4), et de prendre ensuite position à Campo-Mayor dans

(1) Mémoires de Joseph, t. VI.

(2) Cette opération a été jugée dans les termes suivants par les auteurs des Victoires et conquêtes de l'armée française .- « Les Anglo-Portugais, après l'évacuation du Portugal, conçurent un plan dont la hardiesse contrastait avec 1* circonspection ordinaire aux généraux de la Grande-Bretagne Dans sa téméraire présomption, sir Arthur Wellesley

croyait, etc., etc., » t. XIX, p. 277.

(3) Ce projet, mis en avant par Soult, avait été combattu par Ney et Joseph.

(4) >e pas confondre ce siège avec celui de 1812.

le dessein de livrer bataille à ces deux armées réunies (1).

Avec la même audace et le même sang-froid, il attendit de pied ferme, en 1811, à Guinaldo, l'attaque de 50,000 Français, auxquels il ne pouvait opposer que 15,000 hommes, ses deux ailes étant encore à plusieurs lieues en arrière (2).

On a vu aussi que Wellington étonna le maréchal Soult par la vigueur avec laquelle il emporta le fort Pécurina, à Badajoz, avant de l'avoir battu en brèche et par la résolution qu'il prit ensuite de monter à l'assaut de la place avant d'avoir renversé la contrescarpe et fait éteindre les feux de l'assiégé.

Très-audacieux encore fut le plan qui consistait à prendre Rodrigo et Badajoz, en présence des armées du Centre et du Midi , pour envahir ensuite l'Andalousie , repousser Soult sur le Guadalquivir, et ruiner l'arsenal des Français à Séville (3).

L'enlèvement d'Almaraz par 6,000 hommes, sous les ordres du général Hill, offre une autre preuve de l'audace que Wellington savait déployer quand les moyens ordinaires lui faisaient défaut, et qu'il était vivement pressé par les circonstances (4).

La brillante offensive qui aboutit à la bataille de Salamanque entra si peu dans les prévisions des généraux français que, le 50 juin 1812, le maréchal Suchet écrivait encore au roi : « Je doute que dans l'état actuel de l'Angleterre, lord « Wellington ose hasarder une bataille. Il a trop à perdre,

(1) La bataille n'eut pas lieu, parce que Soult et le duc de Raguse , malgré leur grande supériorité numérique, montrèrent en ce moment moins de résolution que Wellington.

(2) Voir 1. 1, p. 434.

(3) Ce plan eût été exécuté sans les circonstances qui obligèrent Wellington à porter la guerre au Nord et à poursuivre son but d'une autre manière.

(4) Le général Sarrazin, ancien chef d'état-major de Bernadotte, qualifie même cette opération de téméraire, p. 287.

« et l'armée française trop de gloire à acquérir pour s'enga- « ger aussi loin de ses vaisseaux (1). »

La marche de flanc effectuée par le duc, en présence de l'armée française, aux Arapiles, le 15 novembre 1812, était imprudente à force de témérité; elle ne réussit même que parce que Soult manqua l'occasion de la rendre désastreuse.

Citons encore la prompte résolution prise par Wellington de traverser le pont de Burgos, sous le feu du château, en face d'un ennemi supérieur , et l'admirable marche de concentration au moyen de laquelle il se rendit maître du Douro, en mai 1813. Pour exécuter cette marche, 40,000 hommes de toutes armes, sous les ordres de Graham, avec chevaux, canons et pontons durent traverser une région (2) considérée jusque-là comme impraticable, même pour de petits corps de troupes (5).

On doit se rappeler aussi l'habileté avec laquelle Wellington franchit la Bidassoa, le 2 août 1813, après avoir donné le change au duc de Dalmatie. Si cette opération n'avait pas réussi, la marée montante aurait mis les troupes anglaises

(1 ) Il ne fut pas seul à partager cette opinion : Soult, dans une lettre du 26 mai 1812, au roi a Joseph, disait : « Il est positif que Wellington marchera sur l'Andalousie pour forcer l'ar- « niée du Midi à lever le siège de Cadix. »

Le roi, ainsi que le prouve sa lettre du 12 juin, à Marmonl, était loin de rejeter cette supposition. — Voir également les Mémoires du duc de Raguse, t. IV. p. 110.

Berthier écrivit à Marmont, le 23 janvier 1812 : « Rien ne porte à penser que les Anglais feront un mouvement offensif sur vous. »

Enfin Dorsenne, écrivant au duc de Raguse le même jour, dit: « Les Anglais sortiraient de « leur extrême prudence en marchant avec toutes leurs forces sur Salamanque ; ce serait « nous offrir trop d'avantages, et ils auraient lieu de s'en repentir.... »

Que devient en présence de ces témoignages l'assertion suivante de M. Thiers : « Quoique « peu fertile en combinaisons ingénieuses et hardies, Wellington était néanmoins attentif « aux occasions que la rortune lui présentait. Une les créait pas, mais il les saisissait, et en « général cela suffit, car celles que la fortune offre sont toujours plus sûres, tandis qu'on ne « les crée jamais soi-même qu'au prix de beaucoup de hardiesse et de périls. » (Livre XLII, p. 114.

La campagne de 1812, terminée par la journée de Salamanque, prouve que Wellington savait tris-bien, au besoin, créer des occasions de vaincre, car c'est lui-même qui prit ici l'initiative, à la grande surprise des généraux français.

(2) Le Tras-os-Montès.

(3) Napier.

dans une situation désespérée ; la retraite ne pouvait se faire que par les gués du fleuve et à marée basse.

N'était-ce pas encore une opération des plus hardies que le passage de l'embouchure de l'Adour, sur un pont flottant, construit avec des chasse-marées, amenés à tout risque dans le fleuve, malgré les barres et les brisants qu'aucun signal ne faisait plus reconnaître? Et, à la façon dont cette opération réussit, n'est-on pas en droit de dire que Soult ne s'attendait pas plus à la voir tenter, qu'il ne s'était attendu au passage du Douro, quelques années auparavant ?

Enfin, pour terminer cette énumération de faits concluants, nous rappellerons que Napoléon a blâmé Wellington d'avoir accepté la bataille de Waterloo avec la seule armée que possédât l'Angleterre, sachant que les Prussiens ne pouvaient arriver que dans l'après-midi, — que l'aile droite de l'armée ennemie avait ordre de les poursuivre, — que la position de Mont-Saint-Jean n'offrait aucun obstacle sérieux, — enfin que l'armée anglo-néerlandaise serait attaquée le 18 de bonne heure par des forces au moins égales en nombre, supérieures en qualité, obéissant au plus illustre capitaine des temps modernes...

Encore une fois, celui qui mérita ce reproche de la part d'un homme aussi remarquablement audacieux que Napoléon, ne peut pas être qualifié de général timide et sans résolution.

La vérité est que le duc de Wellington montra constamment toute l'audace et toute l'initiative qu'il était possible de montrer à la tête de l'armée qu'il commandait, et dans les circonstances où il se trouva placé. Les écrivains qui lui font un grief de n'avoir pas toujours profité des occasions favorables pour accabler ses adversaires et prendre l'offensive, oublient que l'armée anglaise se recrutait péniblement, et qu'elle devait être ménagée avec une sorte de parcimonie que n'exigeait pas l'armée française, entretenue par les ressources

inépuisables de la conscription. Ils oublient que Wellington ne pouvait pas vivre aux dépens de la contrée où il faisait la guerre, — que l'obligation de former des magasins et de faire suivre toutes les subsistances, occasionnait une grande perte de temps, — qu'il devait concilier les intérêts du commandement avec les devoirs d'une situation complexe, — que la nécessité de régler ses opérations de concert avec les généraux espagnols et les autorités locales fut une source de continuels retards, — et que le manque de numéraire et de moyens de transport, dont il eut si souvent à souffrir, équivalait à un manque de hardiesse et de mobilité, l'armée anglaise n'ayant pas, comme l'armée ennemie, la ressource du pillage et des réquisitions. Ils oublient que Wellington était, comme général, soumis au duc d'York, homme de peu de talent et de résolution ; qu'il devait, en outre, se conformer aux instructions, souvent très-imparfaites, presque toujours trèsabsolues et très-embarrassantes du ministère anglais (1), e't que de toutes les nécessités, il n'en n'est pas de plus fâcheuse pour un général, ni de plus contraire à l'esprit d'initiative, que celle de régler les opérations militaires sur l'état de l'opinion publique, la plus mobile des choses mobiles, surtout en Angleterre.

Quand les nouvelles étaient bonnes, l'enthousiasme du peuple était sans bornes, et sa confiance illimitée; mais au plus petit revers ou à la moindre déception , il s'opérait

(1) Le 16 avril 1814, Wellington écrivit de Toulouse à M. Cooke, sous-secrétaire d'État : « Vous autres, en Angleterre, vous allez grand train, et vous croyez que tout doit aller au « gré de vos désirs; mais vous oubliez quelquefois que vos généraux ont des instructions « très-précises, et que ceux qui veulent bien servir leur paysdoivent se conformer à ces in- « slructions, encore qu'ils ne craignent pas d'assumer sur eux une grande responsabilité. »

Jl est certain que les instructions du gouvernement suscitèrent de grands embarras à Wellington en 1808 et en 1809. Les choses n'allèrent pas mieux dans la suite, ainsi que le prouve la lettre suivante, écrite à Hill le 2 avril 1810 : « Vous savez ce que l'on pense en « Angleterre de nos affaires ici. Mes instructions s'accordent parfaitement avec le senti- « ment général, pour défendre de s'exposer à aucun risque ou à aucune perte sans néces- « site. Ne l'oubliez pas dans tous les mouvements que vous ferez. »

dans son esprit une métamorphose complète, et son découragement devenait alors aussi grand que l'avait été son enthousiasme. Ainsi, après l'annonce du succès de Baylen, on crut en Angleterre que les patriotes espagnols et une poignée de soldats anglais suffiraient pour chasser les armées françaises. Sous l'impression de ce sentiment, de larges subsides furent votés par acclamation. Peu de temps après arriva la nouvelle du succès de Vimeiro et de la capitulation de Cintra : il y avait là de quoi se réjouir, mais on s'imagina que Junot aurait pu être contraint à mettre bas les armes, comme Dupont, et on partit de cette fausse idée pour injurier publiquement et traîner devant une commission d'enquête (ce qu'on n'avait jamais vu jusqu'alors) les généraux qui avaient battu les Français et délivré le Portugal ! Ces clameurs, lentement apaisées par l'évidence des faits, reprirent une nouvelle énergie quand on vit débarquer les restes de l'armée de John Moore, expulsée de la Corogne. On traita la guerre d'Espagne de folie, et on soutint hautement que Bonaparte était invulnérable sur terre. Le cabinet cependant obtint de nouveaux subsides, et la lutte fut continuée.

Wellesley, réhabilité, alla prendre le commandement des troupes et marcha, avec trop de confiance peut-être, sur Madrid. Il vainquit à ïalavera, mais il fut presque aussitôt obligé de battre en retraite et de gagner Badajoz : nouvelles déceptions, nouvelles clameurs! Le général en chef et le ministère furent attaqués avec une violence extrême dans la Chambre des Communes par Grey , Ponsomby , Grenville , Withbread et d'autres députés influents. Les partisans de la guerre devinrent de plus en plus rares et timides; néanmoins, par l'appui énergique de la Chambre des Lords, le ministère obtint de nouveau l'autorisation de continuer la lutte.

De prompts succès vinrent heureusement justifier cette résolution, car, au moindre revers, à la moindre déception même, l'armée eût été rappelée,

En apprenant coup sur coup la retraite de Masséna, la prise de Badajoz et de Ciudad- Rodrigo, le peuple anglais éprouva le plus vif enthousiasme ; mais son admiration, toujours conditionnelle, ne résista point à l'annonce de la retraite de Burgos. Exagérée par la malveillance et comparée à la déroute de John Moore, cette opération donna lieu à de nouvelles clameurs. Ce furent du reste les dernières que Wellington eût à subir. Les journées de Salamanque, de Vittoria, d'Orthez, de Toulouse et de Waterloo élevèrent enfin sa gloire et sa popularité à une hauteur d'où elles ne pouvaient plus descendre.

Au milieu de ce flux et de ce reflux variable de l'opinion publique, la position du général anglais fut par moments aussi désagréable que périlleuse.

Tantôt on l'accusait de ne rien faire, de manœuvrer comme Fabius, et tantôt on lui reprochait de vouloir tout compromettre par sa folle témérité (1). Wellington savait que le plus petit acte d'indépendance pouvait le compromettre visà-vis du gouvernement ou de la nation, et que le moindre échec, dans certaines conditions , provoquerait le rappel de l'armée.

Cette conviction jointe à la crainte d'affaiblir son armée, déjà si peu nombreuse (2), obligea le duc à se montrer fort circonspect. Une autre raison d'ailleurs l'empêcha de frapper

(1) I.e 21 avril 1810, Wellington écrivit à Charles Sluart : « L'état tle l'opinion en Angleterre << est très-défavorable à la Péninsule. Les ministres sont aussi alarmés que le public, ou que « l'opposition prétend l'être ; ils se sont mis dans l'idée que je veux livrer une bataille déses- « pérée, ne pouvant mener à rien de bon. «

Voir également la lettre du 2 avril 1810, à lord Ltverpool, où Wellington dit : « Je ne sou- « haite pas autant qu'on se l'imagine de livrer des batailles désespérées. »

(2) « Un général anglais, dit Napier, ne doit jamais s'abandonner à sa fortune ; il n'ose presque rien hasarder, quelque confiance qu'il ait dans ses ressources personnelles , parce qu'il sait qu'un échec le perdrait dans son pays... La prudence de Wellington, commandée par la même cause, avait induit ses amis et ses ennemis à porter un faux jugement sur le système de guerre qu'il avait adopté. Les Français ont accusé ce système de timidité; les Anglais l'ont appelé le système Fabius. » —T. XII, p. 240.

des coups aussi rapides que ceux de l'armée française : c'est la nature particulière du soldat anglais. Ferme seulement dans le combat, ce soldat est mou dans la marche, supporte difficilement les privations et les fatigues. Trois jours de vivres, c'est tout ce qu'on peut lui faire porter; le soldat français, au contraire, prend quelquefois jusqu'à 15 rations complètes (1), et malgré cette charge il exécute des marches forcées avec moins de peine que l'autre ne fait une étape ordinaire. Au surplus, il est très-difficile de tenir les soldats anglais réunis après la victoire, c'est ce qui explique le peu de vigueur avec laquelle Wellington poursuivit l'ennemi dans certaines circonstances (2).

Malgré ces puissantes raisons, qui faisaient au duc un devoir d'être prudent à l'excès, il montra plus de résolution et d'initiative que les lieutenants de l'empereur.

Chose étonnante, les historiens qui ont le plus vivement critiqué la prétendue lenteur de Wellington et son excessive timidité, n'ont jamais songé à mettre sa conduite en regard de celle des généraux français, qui cependant se trouvaient dans de meilleures conditions pour agir avec vigueur.

L'impartialité nous fait un devoir de réparer cet oubli, en faisant remarquer :

1° Qu'au témoignage même des auteurs français, l'indécision et la lenteur du maréchal Ney sauvèrent l'armée de Castanos et de Palafox d'une destruction complète après le combat de Tudela (s).

(1) En marchant sur Torrès-Vedras, Masséna obligea chaque soldat à porter du pain pour quinze jours. — Jonks, 1. 1, p. 179.

On lit dans les Mémoires du duc de Raguse, t. IV, p. 36: « Jamais, pendant le temps que j'ai commandé cette armée (celle de Portugal), elle ne s'est mise en opération qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze, dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. »

(2) Voir à l'appui de ce fait, la lettre du 23 juin 1813, de Wellington à lord Bathurst. i3) Voir t. I, p. 207.

2° Que le même défaut de résolution et d'énergie firent perdre à Masséna la bataille de Busaco (1).

5° Qu'en juillet 1809, Soult perdit un temps précieux à réunir les corps de Ney et de Mortier, dont une partie aurait suffi pour changer la face des choses , si elle eût débouché quelques jours plus tôt dans la vallée du Tage.

4° Que Soult et Marmont laissèrent bénévolement échapper l'occasion de battre l'armée anglaise à Campo-Mayor , où elle avait pris position avec des forces de moitié inférieures à celles de l'armée française.

5° Que le 26 septembre 1811, le duc de Raguse, par suite d'une indécision plus grande encore, laissa Wellington, pendant 36 heures , à Guinaldo , organiser tranquillement ses moyens de retraite, quand il aurait pu l'écraser avec des forces supérieures (2).

6° Que Soult, en novembre 1812, non-seulement négligea une belle occasion de couper de Ciudad-Rodrigo l'armée anglaise établie aux Arapiles, mais qu'il laissa Wellington opérer un mouvement de flanc des plus dangereux pour atteindre cette place, bien qu'il eût trois fois plus de cavalerie, une fois et demie plus d'infanterie, et presque deux fois autant de canons que le général anglais (3).

7° Que Suchet, par la crainte exagérée de compromettre une partie de ses conquêtes, refusa à plusieurs reprises de réunir ses forces à celles du maréchal Soult, pour arrêter la marche offensive de Wellington à travers les Pyrénées (4).

8° Que St-Cyr manqua de vigueur et de résolution après la bataille de Valls, — et qu'en 1812, Marmont laissa échapper l'occasion d'attaquer Almeida (où il aurait trouvé le matériel

(1) Voir 1. 1, p. 327.

(2) Voir t. I, p. 427.

(3) Voir t.I, p. 434.

(4) Voir t. H, p. 151 et 152.

nécessaire pour assiéger Ciudad- Rodrigo), bien qu'il eût 28,000 hommes sous la main, et que les ouvrages de la place fussent dans le plus mauvais état.

En rappelant ces faits, nous sommes loin de prétendre que Wellington seul fut irréprochable. Un grand capitaine a dit avec raison « qui a fait la guerre a fait des fautes. » Nous avons très-impartialement signalé toutes celles qu'on est en droit de reprocher au duc. Sa gloire n'en sera pas obscurcie, et l'on reconnaîtra, nous en sommes certain, que dans la guerre de la Péninsule il s'est montré supérieur comme tacticien à Masséna, à Marmont, à Suchet et à Soult(i). Les Français ne pardonneront jamais au duc d'Albuféra la faute qu'il commit, en refusant de se porter sur le flanc droit de l'armée qui allait envahir la France, — en laissant prendre le château de Sarragosse par les bandes d'Espoz y Mina , quand il avait 20,000 hommes de vieilles troupes sur l'Ebre, — et en se repliant finalement sur la Catalogne, au lieu d'opérer en Aragon de concert avec l'armée de Soult.

Masséna, si brillant en Suisse et en Allemagne, ne soutint pas sa renommée en Portugal. Il ne montra du génie qu'au moment de la retraite.

Marmont fit à Salamanque des fautes irréparables, dont les résultats du reste furent aggravés par la blessure qui le mit hors de combat au moment décisif.

La conduite de Joseph à Vittoria est d'un général qui n'atteint pas même à la médiocrité.

Enfin le duc de Dalmatie, jusqu'à la fin de sa carrière, a dû se reprocher d'avoir perdu aux Arapiles l'occasion d'écraser

(l) Cette supériorité provenait de ce que Wellington avait a un plus haut degré les qualités nécessaires pour mener à bonne On la lutte toute spéciale dont la Péninsule fut le théâtre. Napoléon reconnaissait l'importance de ces qualités, lorsqu'il écrivait à Joseph :« Dans « une guerre de celte nature, il faut du sang froid, de la patience et du calcul. » [Noie dictée â Bayonne, le 21 juillet 1808.)

MO

les Anglais avec la plus forte armée que la France eût eu jusqu'alors réunie sur un point de la Péninsule (i).

Il ne serait pas équitable de juger un homme de guerre uniquement d'après les résultats obtenus , car on pourrait citer telle bataille qui fait plus d'honneur au vaincu qu'au vainqueur. D'un autre côté cependant, il répugne d'admettre qu'un général, dans une longue entreprise, soit constamment heureux sans avoir du talent, surtout s'il a des adversaires habiles et d'excellentes troupes à combattre. Il nous sera donc permis de faire remarquer, en faveur de Wellington, que rarement ses combinaisons ont échoué, et qu'il est sorti vainqueur de nombreux combats soutenus sur les théâtres les plus variés, et contre toutes espèces de troupes, aux Indes, en Danemark, en Espagne et dans les Pays-Bas.

Pour se faire une idée exacte de l'importance des résultats obtenus par ce général, il faut se rappeler ce que nous avons dit (chapitre XIV), au sujet de l'armée anglaise, — de l'insuffisance du recrutement, — de la mauvaise organisation des divers services, — de la négligence et de l'incapacité des officiers, de l'inconduite habituelle des soldats, — du mauvais état du matériel et de l'intervention constamment fâcheuse du pouvoir civil dans les moindres détails de l'administration militaire. Wellington fit l'impossible pour améliorer cet état de choses, mais il fut constamment entravé par la bureaucratie des Horse-guards, aveuglément soumise à l'empire des vieilles traditions. Le duc d'York, qui aurait pu faciliter sa tâche, était arriéré, méthodique, trop confiant surtout dans

(1) Voir t. H, p. 67

ses subordonnés, la plupart dépourvus d'expérience et de talents militaires. Il en résulta que Wellington, au lieu de trouver de l'appui dans le gouvernement, ne rencontra que lenteurs, hésitations, préjugés, obstacles de toute espèce. Tantôt, comme dans les nominations et dans les relations de l'armée avec la marine, les bureaux affaiblissaient l'autorité du général en chef, au moment où il en avait le plus besoin ; tantôt ils dérangeaient les services de l'armée par des mutations fréquentes, intempestives (1), et tantôt ils éludaient les décisions les plus urgentes, comme il arriva à propos de la désignation du successeur au commandement en chef, dans le cas où Wellington aurait été tué ou mis hors de combat (2). Malgré ces obstacles, le duc parvint à introduire quelques changements heureux dans l'organisation et la discipline des troupes anglaises. Il créa, en 1808, l'intendance de campagne, dont il arrêta lui-même les règlements jusque dans les plus minutieux détails (3) ; — il simplifia le bagage, de tout temps fort considérable dans les armées anglaises ; — il améliora sensiblement le corps du génie et l'état-major général ; — il provoqua la création des premières compagnies anglaises de sapeurs-mineurs (4) ; — il forma un train de pontons qui rendit de grands services ; — il améliora les voitures pour le transport des munitions et des vivres; — il apporta d'heureuses modifications au matériel des hôpitaux; — il exigea enfin plus de précision dans les manœuvres, trop longtemps

(1) Voir Despatches, t. IX, p. G02, 623.

(2) Wellington avait proposé Je désigner dans ce cas Beresford ; mais il ne put jamais obtenir de réponse catégorique sur ce point. (Voir Despatches, t. IX, p. 209, 585, C08 ; t. X, p. 41, 121, et t. XI, p. 208.)

Une autre question importante , le départ des 2« bataillons , agitée depuis le mois de septembre 18U, n'avait pas encore reçu de solution en décembre 1813. (Voir Despatches, t. X, p. 372.)

(3) Comme détail nous citerons ce fait, qu'il parvint à mettre un terme à la vente des effets en payant la solde chaque jour. « Iln'ya, disait-il, que les soldats bien payés qui observent « une discipline exacte. »

(4) Voir sa lettre du 1 1 février 1812, à tord Liverpool.

négligées , et plus de régularité dans toutes les parties du service en général. Lui-même donna l'exemple de la ponctualité en portant son attention sur les plus petits détails. Ainsi, dans un moment où de grandes opérations réclamaient ses soins, il fit un ordre du jour pour prier les officiers de s'assurer que les soldats faisaient bouillir dans leur soupe certains aliments qu'il avait prescrit d'y mettre : « Si c'est de « l'orge ou du froment, dit-il, il faudra en secouer les pelli- « cules avant de faire bouillir (1). » Cet ordre caractéristique prouve avec quelle sollicitude le duc veillait à la santé et au bien-être du soldat. Le passage suivant d'une lettre adressée par lui au lieutenant-colonel Torrens, atteste la même préoccupation : « Il n'y a pas d'objet, dit-il, auquel j'aie donné « plus d'attention en tout temps qu'au règlement des comptes « des soldats. Je regarde ce règlement comme un point « essentiel pour la discipline (2). »

Wellington attacha aussi beaucoup d'importance à l'esprit de l'armée; il chercha surtout à la soustraire aux funestes influences des intrigues politiques : « Je ne vous demande « qu'une chose, écrivit-il (le 2 janvier 1810) à lord Liverpool, « c'est de ne pas m'envoyer des hommes de parti. Il faut éloi- « gner de l'armée tout esprit étranger, autrement nous entrece rons dans une mauvaise voie. »

Les disputes entre officiers lui causaient le plus vif chagrin, et lorsqu'il s'en produisait malgré ses remontrances, il ne manquait jamais de faire observer, « qu'on était dans un « temps où l'activité et les talents des officiers étaient nécescc saires pour protéger les droits et les intérêts de la pa- « trie (3). »

(I) Ordre du 13 septembre 1812,

(.2) Lettre du 12 août 1812.

(3) Au colonel Murray, 14 septembre 1803.

II détestait les querelleurs et les hommes violents. En 1805, avant l'assaut d'Ahmednuggur, il renvoya un officier qui avait excité deux de ses camarades à se battre, et qui lui-même, à quelques jours de là, s'était conduit brutalement dans une affaire personnelle (1).

Pour prévenir les discussions et les conflits, il recommandait aux chefs « de n'être d'aucun parti que de celui de l'in- « térêt général, et d'employer indistinctement, quels qu'ils « fussent ou dans quelque service que ce fût, les hommes « capables et dévoués (2). »

C'est en obligeant ainsi tout le monde à faire son devoir, et en éloignant toutes les causes subversives de la discipline, que le duc parvint à faire de son armée la machine la plus parfaite en ce genre qu'on eût encore vue en Angleterre : « J'ai « toujours pensé, dit-il, que je serais allé partout, et que « j'aurais fait tout ce que j'aurais voulu avec cette armée. Il « était impossible de voir une machine mieux organisée et « dans un meilleur état de discipline, que ne l'était mon « armée de la Péninsule, lorsque je la quittai sur la Ga- « ronne (3)... »

On apprécierait mal l'importance de ce résultat, si l'on oubliait dans quel état se trouvait l'armée quand Wellington en prit le commandement. « Les militaires, dit Alison, à trèspeu d'exceptions près, depuis le général jusqu'au tambour, ignoraient en grande partie leurs devoirs les plus indispensables ; et le commandant en chef était obligé de s'occuper luimême des plus minutieux détails de chaque branche de service, sous peine de voir ses projets les mieux concertés, avorter par l'ignorance et l'incapacité des agents secondaires (4). »

(1) Voir Maxwell, 1. 1, p. 128-129.

(2) Lettre au colonel Murray, 16 septembre 1803.

(3) Déposition faite devant la commission royale «l'enquête sur les châtiments militaires

(4) T. VIII p. 151. ,

Ce furent ces défauts, mis en évidence par la campagne de 1794, qui donnèrent à Napoléon et aux généraux français une si pauvre idée de l'armée anglaise.

L'organisation, la discipline et l'instruction des troupes tirent de notables progrès sous la direction ferme et intelligente de Wellington. Cependant, considérée dans son ensemble, l'armée de la Péninsule fut toujours inférieure à l'armée française. Le duc en est convenu bien des fois, tout en faisant observer qu'il en sera de même, « tant que l'Angleterre « n'aura pas un système de recrutement qui lui permette de « perdre impunément chaque année, par le seul effet des « privations et des fatigues, la moitié de ses troupes en cam- « pagne (i). »

On a reproché à Wellington d'avoir manqué de la fermeté nécessaire pour empêcher ses troupes de piller et de saccager les villes conquises. L'armée anglaise , en effet, commit à Ciudad-Rodrigo, à Badajoz et à Saint-Sébastien des excès honteux; dans cette dernière ville, notamment « la plus révoltante cruauté vint se joindre à la nomenclature de tous les crimes (2) ; » mais ces horreurs ne peuvent en aucune façon être imputées au général en chef. L'histoire de toutes les armées constate qu'il est malheureusement impossible d'empêcher le sac d'une ville prise d'assaut après un siège meurtrier, quand les assaillants sont surexcités par le souvenir de quel-

(1) Lettre du 26 janvier 1811, au marquis iPellesley.

(2) Napier, t. XI, p. 273.

que mauvais traitement, ou par le désir de tirer vengeance d'une humiliation récente. C'est ce qui arriva presque toujours en Espagne, où de part et d'autre l'acharnement fut extrême. La cruauté des Espagnols provoqua les représailles des Français, et, dans plusieurs circonstances, l'hostilité ombrageuse des troupes nationales irrita l'orgueil des soldats anglais. Il en résulta que bientôt la lutte prit un caractère de barbarie incroyable. Wellington fit tout ce qu'il était possible pour prévenir ces excès, mais il n'y réussit point. Écrivant à son frère Henri, le 9 octobre 1815, « il m'est arrivé, dit-il, de « prendre plusieurs villes d'assaut, et je suis peiné d'ajouter « que je n'ai jamais vu ni entendu qu'aucune ville prise de « la sorte ait été préservée du pillage. Tous les officiers « déplorent ces excès, non-seulement parce qu'ils font le « malheur des habitants, mais encore parce qu'ils détruisent « la discipline et exposent les assaillants à perdre les avance tages de la victoire, au moment même où ils viennent de « l'obtenir. »

Wellington avait horreur des pillards, et l'on peut dire, sans exagération, que personne ne fit plus d'efforts que lui pour maintenir ses soldats dans les bornes du devoir et de la légalité. Ses premiers pas dans la carrière sont une protestation contre les mesures violentes.

A Seringapatam, il arrêta le pillage en faisant pendre plusieurs soldats aux portes du palais de Tippoo-Sahib, et en plaçant des sentinelles devant toutes les maisons exposées. Grâce à ces mesures énergiques, il rétablit promptement l'ordre, et rendit aux habitants une confiance et une sécurité qui les reportaient aux plus beaux jours de la dynastie mysorienne.

Après la guerre des Mahrattes , sir Arthur Wellesley se félicita moins encore des succès obtenus par ses troupes, que de la discipline et de la modération dont elles avaient donné l'exemple: « Mes nombreux partisans, écrivit-il au lieutenant

« colonel Close (1), sont si bien disciplinés que je puis risquer « de les mener partout. Nous avons été un mois à Hoobly, et « les champs ensemencés au milieu du camp ont été res- « pectés. »

Avec la même satisfaction il signala ce fait, « que les sol- « dats de son armée, une heure après l'assaut de Gawilghur, « avaient quitté la ville avec autant de régularité que s'ils « n'eussent fait que la traverser (2). »

Pendant son séjour dans l'Inde, Arthur Weliesley prit une foule de précautions pour empêcher ses soldats de commettre des dégâts dans les villages (5). Les hommes pris en défaut étaient pendus, et les généraux avaient l'ordre d'en agir de même à l'égard de tous leurs subordonnés (4).

Mais c'est principalement dans la guerre de la Péninsule que Wellington fit éclater une juste sévérité contre les pillards.

Nous ne citerons pas les nombreux ordres du jour par lesquels il défendit à ses soldats de prendre quoi que ce fût aux Espagnols ou aux Portugais sans en payer exactement la valeur (s) ; nous ne rappellerons pas non plus l'énergie qu'il déploya contre les militaires qui enfreignaient ses défenses : nous nous bornerons à constater, par quelques faits peu connus, le soin vraiment extraordinaire avec lequel il cherchait à prévenir les moindres atteintes aux droits de la propriété.

Par son ordre du 15 juin 1809, il enjoignit aux troupes « d'épargner dans leur baraquement les oliviers et les autres « arbres fruitiers ; » et, après Talavera, quand ses pauvres soldats mouraient de faim par la faute des Espagnols, il leur défendit « de prendre des racines et des végétaux sans les

(1) 1er novembre 1800.

(2) Lettre du 17 décembre 1802, au colonel Stevenson.

(3) Voir le Journal du général Nicolls, cité par Gurwood, t. II, p. 465.

(4) Voir sa lettre du 2 décembre 1803, au colonel Mitrrayet le Journal de Nicolls, cité par GURWOOD, t. II, p. 563.

(5) Voir entre autre Vortlre du 20 mars 1811.

payer (i). » En 1810 — toujours pour éviter les dégâts inutiles et les scènes de désordre — il publia l'avis suivant : « Le com- « mandant en chef prie les officiers généraux et les coince mandants des régiments de prendre les mesures néces- « saires pour empêcher les troupes sous leurs ordres de « couper les oliviers et les autres arbres à fruits pour faire ce du feu (2). » Par un autre ordre de la même année (3), il défendit aux officiers de chasser le daim dans les parcs réservés : « Cette habitude, dit-il, dénote un entier oubli des ce droits de la propriété, que les officiers seraient obligés de ce respecter s'ils étaient dans leur pays. »

LelSavril 1811 étant à Villa-Hermosa, Wellington engagea les chefs de corps ce à ne pas couper le blé en vert pour la ce nourriture des chevaux et à mener de préférence ces anice maux dans les prairies (4). » et comme cette recommandation ne fut pas exactement observée : « Le sentiment de ce l'intérêt de l'armée, écrivit-il, joint à la pitié pour les malce heurs du peuple, devraient empêcher le gaspillage du fource rage et de toute chose (5). »

A Fuente de Guinaldo, en 1812, Wellington prévint ses soldats que ce qu'il avait défendu en Portugal, il ne le permettrait point en Espagne : ce Nul, dit-il, ne peut quitter les ce rangs pour piller des légumes dans les jardins ou dans les ce champs (6). »

Bien que les Espagnols eussent dans plusieurs circonstan-

(1) Ordre du 9 août 1809.

(2) Cartaxo, 5 décembre 1810.

(3) Cartaxo, 23 décembre 1810.

(4) Citons encore ses deux lettres du 16 mars 1811, où il disculpe ses soldats d'avoir pris (pendant la poursuite de Masséna) du bois à brûler dans un parc royal et des branches d'olivier dans les domaines du comte Castello-Melhor.

Avec une bonté d'âme qui fera sourire plus d'un général, le duc olTritde payerces branches et ce bois à brûler pris par de pauvres soldats exposant chaque jour leur vie pour la défense de la Péninsule.

(5) Ordre du 3 octobre 1811.

(6) Ordre du 10 juin 1812.

ces, et notamment après Talavera. montré des sentiments hostiles envers les soldats anglais, Wellington exigea que les habitants paisibles fussent traités avec les plus grands égards.

Le 2 juillet 1812, il fit un ordre commençant par ces mots : « Le général en chef a eu souvent occasion de prier « avec instance les officiers de traiter avec respect les auto-

« rites du pays et le peuple avec douceur (i) »

La même noblesse de sentiments caractérise ses rapports avec la nation française. Au moment de passer la frontière, le 9 juillet 1815, il engagea ses soldats à se faire bien venir des habitants par leur humanité et leur justice : « Se venger, « dit-il, de la conduite des généraux français en Espagne « sur les paisibles habitants de la France, serait une con- « duite barbare, indigne des soldats auxquels le commandant « en chef s'adresse en ce moment... En conséquence, les « règles observées jusqu'ici pour requérir et prendre des « vivres dans le pays et en donner des reçus devront être « observées comme par le passé. »

Afin d'ôter jusqu'à l'ombre d'un prétexte à ceux qui l'accuseraient d'avoir toléré les pillages, le due poussa la sévérité au point de faire des recommandations dans le genre de celle-ci :

« Saint-Jean-de-Luz, 18 décembre 1813.

« Les officiers devront prendre garde à ce que leurs « hommes ne coupent pas ou n'endommagent pas d'aucune « manière les planchers, les escaliers, les portes et les fenê- « très des maisons, non plus que les portes des fermes ; « et ils devront surtout demander aux habitants s'ils n'ont « pas à se plaindre sous ce rapport (2). »

([) Ordre daté de Villa-Verde.

(2) Eu 1815, il montra la même sévérité. Le comte de Nantouillct s'cL:jiiL plaint, au nom du duc de Berry, de ce que des officiers anglais eussent ebassé dans les bois de Mcudon, Wel-

Les soldats qui contrevenaient à ces ordres étaient sévèrement punis. Dans mainte circonstance, Wellington fit pendre des hommes accusés de simple maraudage, et nous avons cité (chapitre XIII) une proclamation dans laquelle il autorisa les habitants du midi de la France à faire eux-mêmes justice des militaires qu'ils prendraient en flagrant délit. On a vu aussi qu'il préféra laisser les troupes espagnoles en deçà des Pyrénées et livrer sans elles la bataille d'Orthez, plutôt que de souffrir les actes de brigandage qu'il avait vainement essayé de réprimer par des mesures disciplinaires : « Je ne suis pas « assez scélérat, écrivit-il à don Freyre, pour permettre le « pillage.... Si l'on veut piller, qu'on nomme un autre géné- « rai (1). »

Wellington avait une telle aversion pour les dégâts inutiles, qu'il refusa pendant toute la guerre d'Espagne de recourir au mode d'attaque des places par bombardement. Il aima mieux s'exposer à d'immenses difficultés et voir couler à flots le sang de ses soldats (lui qui en était si avare ! ) que de faire périr dans les flammes ou sous les ruines de leurs maisons une foule de gens inoffensifs, dont il n'avait pas à se plaindre. « Dans tous les sièges que j'ai faits, écrivit-il « au général Bentinck (2), je ne me suis jamais servi que « du canon, parce que, selon moi, le feu des mortiers et « des obusiers ne produit d'effet que sur les habitants de « la ville. »

Ce fait prouve combien est injuste l'appréciation de certains auteurs espagnols, qui ont reproché à Wellington d'avoir encouragé les pillages de Ciudad-Rodrigo, de Badajoz et de

lington répondit (le 27 septembre) « qu'il regrettait qu'on n'eût pas fait arrêter ou poursui- « vrc ces officiers par des gardes de chasse, pour qu'on en put' faire exemple en les « punissant. »

(1) te 24 décembre 1813.

(2) Le 24 mars 1812.

Saint-Sébastien (1). Il n'était au pouvoir d'aucun homme d'empêcher ces désordres. Dans certains cas, toutes les armées pillent, même sur leur propre territoire. Ainsi Wellington, pendant son séjour en Portugal, eut moins de peine à retenir dans les bornes du devoir ses propres soldats que les Portugais, toujours enclins à piller leurs compatriotes (2).

Il est prouvé aussi que les Espagnols craignaient leurs soldats, au moins autant que ceux de l'ennemi.

« C'est une chose très-fâcheuse, écrivait sir H. Douglas « à lord Wellington (5), que d'entendre répéter partout qu'un « corps de troupes espagnoles ruine beaucoup plus le pays « qu'un nombre égal de troupes françaises. » Et en effet, dans la Catalogne, en Andalousie et dans d'autres provinces, il n'était pas rare de voir les paysans se joindre aux Français pour donner la chasse aux guérillas (*).

Soult, malgré la sévérité de ses ordres (5), ne put empê-

(0 Le général Lamare [p. 197), raconte le trait suivant, accepté comme véridique par l'historien du Consulat et de l'Empire (liv. XUI, p. 117) : « Après le déjeuner que lord Wel- « lington offrit aux officiers français, le jour de la reddition de Badajoz, Philippon pria le duc « de faire cesser le pillage, à quoi le général anglais répondit que l'usage de la guerre per- « mettait le pillage d'une -ville prise d'assaut, et que le soldat devait y trouver la récompense « de sa bravoure et de son dévouement. »

Pour tous ceux qui ont connu Wellington ou simplement réfléchi aux faits que nous venons d'exposer, il doit être évident que le duc ne peut avoir dit ces paroles odieuses , que rien ni dans ses actes, ni dans sa correspondance ne confirme. Au reste, nous trouvons une preuve de l'exagération du général Lamare et de sa malveillance pour le général anglais dans l'affirmation suivante (p. 203) ; « Le sac de Badajoz qu'un mot, un signe de sa part pouvait empêcher, ternit à jamais les lauriers de Wellington ; » affirmation évidemment fausse et qui nous autorise à ne faire nul cas de l'autre.

(2) Voir ses ordres du 11 et du 13 avril 181 1.

(3) Villa-Franca, 4 janvier 1812.

(4) Voir les Annexes.

(5) Nous citerons comme fort remarquable, l'ordre suivant, donné par Souli, le fl avril 1814, au moment où Wellington s'apprêtait a attaquer Toulouse : « On empêchera que les arbres « soient dépouillés de leur écorce, ainsi que cela a eu lieu aujourd'hui par les troupes du « centre. » Ce ne fut pas le seul général français qui opposa une résistance énergique au pillage. A la fin de 1811, Dorsenne, de retour de son expédition de Galice, fit A ses soldats des reproches sévères :« Les champs, écrivit-il, ont été dévastés, les maisons ont été brù- « lées ; ces excès sont indignes du nom français ; ils percent le cœur des Espagnols qui nous « sont attachés, révoltent tous les honnêtes gens, et gênent l'approvisionnement de l'ar- « mée. «Marmont, Suchet et le prince d'EssIing ont donné plusieurs fois a leurs troupes des avertissements semblables.

cher les soldats français de piller leurs compatriotes. Excités tantôt par le besoin, tantôt par la vengeance, ils étaient plus à craindre que l'ennemi (î).Pour mettre un terme à leurs brigandages le duc de Dalmatie fit fusiller, en 1815, un officier de mérite qui avait permis à ses hommes de dévaster les maisons de Sarre.

Lorsqu'on voit de pareils méfaits, commis par les soldats des nations les plus civilisées, on comprend que l'influence des généraux et la rigueur des lois militaires aient été impuissantes dans certains cas à prévenir le sac des villes.

Si Wellington pouvait être rendu responsable des excès qui signalèrent la prise de Ciudad-Rodrigo, de Badajoz et de Saint-Sébastien, nous citerions pour atténuer ses torts la conduite des troupes françaises et les ordres donnés par les généraux de l'empereur, dans des circonstances où le général anglais eût été sans doute moins cruel et moins implacable. Qui ne se rappelle les exécutions sanglantes ordonnées par Murât après l'insurrection de Madrid, — le sac d'Evora, auquel Loison est redevable d'une si triste célébrité, et la conduite barbare du même général à Guarda et à Atalaya (2) ; — le pillage de Médina, par les troupes de Mouton, après la bataille de Uio-Seco (5) ; — le sac de Cordoue (4), par l'armée de Dupont ; — l'incendie de Manresa, par les troupes de Macdonald; — les exécutions barbares de Duhesme, en Cata-

(1) Lapène (p. 2S4 et 285) cite quelques traits de violence commis par les soldats français, principalement dans le trajet d'Aire à Maubourguet : « Nous gémissions, dit-il, de n'y pouvoir « porter remède. Il est du moins constant que des généraux français, animés d'une juste « indignation, saisissaient l'arme d'un soldat de la colonne et faisaient feu sur les hommes « qui, errant ça et 1) éloignés de la route, se montraient insensibles aux appels réitérés et « aux remontrances de leurs chefs. » Voir aussi la lettre écrite par Clarke, le 5 juillet 1813, à Joseph : « Sa Majesté Impériale, dit l'auteur de cette lettre, apprendra avec beaucoup de « peine les désordres qui ont été commis sur le territoire français. »

(2) Voir JONES, t.I, p. 34.

(3) Toréno, t. I, p. 353, dans son impartiale Histoire des guerres de la Péninsule, fait un tableau effrayant des horreurs qui accompagnèrent l'entrée des Français dans cette ville.

(4) Cette ville, bien qu'elle n'eût pas fait résistance aux Français, fut traitée aussi cruellement que Mataro. — Voir toréno, t. I, p. 321 et 322,

logne (i); — Mataro si cruellement traitée (2), et plusieurs villages réduits en cendres par ce même général ; — enfin, la conduite barbare de Lannes qui, trois jours après la capitulation de Sarragosse, fit arrêter nuitamment don Basilio Boggiero auprès du lit de Palafox malade ! Ce courageux patriote fut traîné dans la rue, tué à coups de baïonnettes et jeté dans l'Èbre avec don Santiago-Sas, expédié de la même manière (3).

Après la bataille d'Ucles, les troupes de Victor commirent dans la ville de ce nom des horreurs qui rappellent les massacres des terroristes. Soixante-neuf des principaux habitants, quelques religieuses, des prêtres et des moines, appartenant aux plus illustres familles de la Manche, liés deux à deux, furent insultés, puis égorgés jusqu'au dernier (4).

En 1809, les troupes françaises massacrèrent plusieurs milliers d'individus dans Oporto (5) et, la même année, le duc de Dalmatie fit livrer aux flammes les bourgs de Morentan et de Cobriera sur le Minho, pour punir les paysans de certains méfaits commis durant la campagne. Wellington écrivit à propos de ces actes de représailles : « La route suivie « par les Français est marquée par la fumée des villages « auxquels ils mettent le feu (6). »

L'année suivante, la ville de Leyria et le couvent d'Alco-

(1) En 1810, Augereau déploya dans cette même province une sévérité que n'autorisent pas les lois de la guerre.

(2) Voir TORÉNO, t. I. p- 215.

(31 TORÉNO, t. Il, p. 254 et 255.

(4) TORÉNO, t. II, p. 217.

(5) 11 est juste de dire que cette cruauté fut provoquée par les habitants. En entrant dans la ville, les soldats français aperçurent sur Tune des places publiques plusieurs de leurs camarades que les Portugais avaient pris, et auxquels ils avaient arraché les yeux, la langue, etc.. Ces malheureux vivaient encore !

L'auteur des Compaign's of the F. M. the duke of Wellington affirme que Soult recommanda à ses soldats de n'épargner que les enfants au-dessous de dix ans. Nous n'avons pas trouvé la confirmation de ce fait, qui n'est pas vraisemblable.

(6) Lettre du 18 mal 1808, à lord Castlereaqh. Wellington dit dans cette lettre :« Les Français ont pillé et égorgé les paysans à leur fantaisie; et j'ai vu bien des personnes accrochées aux arbres sur les deux côtés de la route, qu'on n'avait traitées ainsi que parce qu'elles étaient contraires à l'invasion des Français. »

baza, où se trouvaient enterrés plusieurs rois de Portugal, furent détruits sur un ordre émané du quartier général de Masséna (1). Les troupes mirent en outre le feu à un grand nombre de villes et de villages pour couvrir leur retraite sur Guarda (2). « La conduite de l'ennemi pendant toute cette re- « traite, écrivait Wellington (le 14 mars 1811), a été marte quée par des actes d'une barbarie qu'on a rarement égalée, « et qu'on n'a jamais surpasée. »

Un auteur français, le duc de Raguse, cite à propos de la même campagne des traits de barbarie que ne justifient point la misère des troupes, ni les cruelles nécessités du système des réquisitions.

« Pendant que l'armée étaitàSantarem, il se formait, dit-il, « des détachements d'hommes armés et sans armes pour exce plorer le pays et enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rente contraient-ils un Portugais, ils le saisissaient etle mettaient « à la torture pour obtenir de lui des indications et des révé- « lations sur les lieux où étaient cachées les subsistances. On « pendait au rouge, c'était une première menace; on pendait « au bleu, et puis la mort arrivait... »

Le chef de bataillon Guingret, de l'armée de Masséna, complète ce témoignage par la révélation de faits inouïs (3) :

« Les femmes et les filles, dit-il, trouvées dans les créée vasses des montagnes étaient obligées d'assouvir les pasee sions les plus effrénées... Dans la crise où notre armée se ee trouvait, les lois répressives, les règlements de police et ce de discipline étaient tombés en désuétude ; on ne punissait ee guère que l'insubordination; encore montrait-on parfois

(1) TORENO.t.IV, p. 46.

(2) On cite particulièrement Redinha, Condeixa et Miranda de Corvo. Ces villes étaient abandonnées quand les Français y entrèrent.

(3) T. IV, p. 3. Ces faits sont confirmés par les généraux Pelet et Koch. Masséna les a, du reste, énergiquement blâmés. Dans plusieurs ordres du jour, il dit à sessoldats;« Rappelez-vous que vous êtes hommes et Français. »

« une indulgence condamnable... Une circonstance bien par- « ticulière à cette guerre, et dont on n'a jamais parlé, c'est « qu'on a porté le dérèglement jusqu'à vendre des femmes « (prises à la maraude) ; on en a aussi troqué pour des che- « vaux de main. J'ai vu une partie de cartes où l'on jouait « une jeune fille contre un* objet de luxe... On appliquait « les paysans à la question pour savoir où étaient les ca- « chettes... Le mal était si grand, qu'il rendait nos soldats « insensibles et cruels (1)... »

En 1810, Suchet, pour éviter le siège du château de Lérida, eut recours à un stratagème ingénieux, mais barbare. Après avoir pris la ville, il refoula les femmes, les enfants et toute la population dans le château, puis il bombarda ces masses, livrées sans défense aux projectiles meurtriers. Ainsi qu'il l'avait prévu, le gouverneur se rendit presque aussitôt, vaincu par les cris et par les souffrances de tant de malheureuses victimes.

A Tarragone, il y eut des représailles sanglantes, dont Suchet rend compte dans les termes suivant : « Le cinquième « assaut, dit-il, a été suivi d'un massacre effroyable... Le « terrible exemple que je prévoyais avec regret, dans mon « dernier rapport, a eu lieu, et le souvenir ne s'en effacera « de longtemps de la mémoire des Espagnols: 4,000 hommes « ont été tués dans les rues ; parmi 10 ou 12,000 qui es- « sayaient de se sauver en passant par dessus les murailles, « 1,000 ont été sabrés ou noyés. » '

L'auteur des Mémoires de Joseph (t. V. p. 224) raconte en ces termes un drame sanglant qui eut lieu dans le petit bourg de Chinchon, après l'affaire de Somo-Sierra : « Le 27e « léger, chargé de désarmer les communes voisines du théâtre « de la guerre, s'étant présenté à ses portes fut reçu à coups

(1) Voir le livre Intitulé : Campagnes de l'armée de Portugal.

« de fusil. Le régiment enleva le bourg, passa les habi- « tants par les armes et mit le feu aux maisons. Il en fut de « même de Calmenar... » « Ces exécutions, ajoute M. Du- « casse, étaient horribles sans doute, mais elles intimi- « daient les autres communes et nous épargnaient bien du « monde. »

Le maréchal Soult fit pendre à Séville un vieux sergent, nommé Lopez, pris au moment où il requérait des chevaux pour Ballesteros. Cette rigueur ne parut odieuse, que parce que Lopez avait été jugé par deux tribunaux et acquitté (1). t

Le 28 décembre 1809, Augereau fit aux Catalans la proclamation suivante, vrai chef-d'œuvre de cruauté :

« Tout homme pris les armes à la main sera pendu sans « autre forme de procès comme voleur de grand chemin. La « maison où il fera résistance sera brûlée; tout y subira le « même sort. »

A Cuença, le général Caulincourt exerça des représailles horribles, qui lui valurent les félicitations de l'empereur : « Caulincout, écrivit Napoléon au roi Joseph (51 juillet 1808), « a fait très-bien à Cuença. La ville a été pillée : c'est le « droit de la guerre, puisqu'elle a été prise les armes à la « main (2)... »

Quand Wellington entra dans Salamanque, il fut péniblement effecté de voir combien cette ville avait souffert , par suite de la présence de l'armée française : « Depuis trois « ans, écrivit— il à lord Liverpool (3), le peuple de Salamanque « gémissait sous le joug. Pendant ce temps, les Français, « entre autres actes de violence et d'oppression, ont détruit «15 couvents sur 25, et 22 collèges sur un pareil nombre

(1) Voir TORRNO, t. IV, p. 241 et 242.

(2) Non, ce n'est pas le droit de la guerre! Ce droit permet seulement de passer au fil de l'épée une garnison qui défend le derrière de la brèche. C'est déjà bien assez !

(3) 18 juin 1812.

« que renfermait la ville, siège illustre des lettres et des « sciences (i). »

En rapprochant ces faits de ceux imputés à Wellington, et en considérant que peu de troupes sont aussi morales que celles de l'armée française et peu de codes aussi sévères que le code pénal anglais, on arrive à la conclusion pénible, mais vraie, qu'il y a pour toutes les armées des situations où la haine et le désir de la vengeance l'emportent sur les meilleurs sentiments et les plus nobles instincts de l'homme. La discipline, si rigoureuse qu'ellesoit, est impuissante alors à contenir l'aveugle colère du soldat. Une éducation morale plus développée pourrait seule amener ce résultat, et encore n'est-il pas bien certain que le progrès atteigne jamais à ce degré de perfection, que l'on voie des hommes, repoussés quatre à cinq fois d'une brèche, le sang échauffé par la fureur du combat, obligés de se frayer un chemin sur les cadavres de leurs camarades, se précipiter dans une ville sans commettre aucun acte de barbarie!

Il serait donc souverainement injuste de faire retomber sur le général anglais tout le sang versé à Badajoz et à Saint- Sébastien. Nous sommes surpris même que l'armée anglaise n'ait pas commis dans la Péninsule plus de dévastations, et qu'elle puisse, sous ce rapport, être comparée sans désavantage à l'armée française, dont les éléments sont relativement bien supérieurs aux siens. Il ne fallut rien moins que l'énergie et la persévérence de Wellington pour obtenir ce résultat, car au point de vue moral, le soldat anglais, de l'aveu de ses propres officiers, est peut-être le dernier du monde. Recruté

(1) la plupart des actes de barbarie et de dévastation que nous venons de rapporter s'expliquent (quelques-uns même se justifient) parla cruauté des Espagnols et par la fâcheuse obligation où se trouvait l'armée française de marauder ou de piller pour vivre.

Il ne serait pas équitable de refuser à l'armée impériale le bénéfice de cette circonstance

atténuante.

dans les basses classes du peuple, et quelquefois même dans les prisons (1), il n'a pas le caractère moral et le sentiment patriotique du soldat appelé sous les armes en vertu d'une conscription nationale. C'est même pour ce motif que Wellington, jusqu'à la fin de sa vie, opposa une résistance énergique à l'abolition des peines corporelles. Il disait avec raison, que toute la sévérité des lois militaires ne l'avait pas empêché d'avoir souvent à se plaindre de la conduite de ses troupes. La désertion et le pillage ne purent jamais être complètement réprimés dans l'armée de la Péninsule. Plusieurs documents établissent en effet qu'un grand nombre de soldats anglais quittèrent leurs drapeaux pendant la retraite de Burgos sur Ciudad-Rodrigo.

Quand Wellington fut appelé devant la commission royale d'enquête sur les châtiments militaires, on lui demanda : « Est-ce l'ivrognerie qui engendre tous les crimes dans l'armée anglaise? » — « Invariablement » répondit le duc. Et dans une autre circonstance, sollicité de faire connaître son opinion sur la discipline militaire (2) : « L'homme destiné à « l'armée anglaise, dit-il, est généralement le plus ivrogne, « et probablement le plus mauvais sujet dans le commerce ou « la profession qu'il exerce, ou du village ou de la ville qu'il « habite. Il n'y en a pas un sur cent qui, lors de son enrô- « lement, n'appartienne à la dernière classe, ou à la classe « avilie de toute société ou corporation. »

On conviendra qu'avec une pareille armée, il fallait un chef sévère et un code rigoureux. Or c'est ce qu'on ne voulait pas comprendre en Angleterre, où l'opinion publique s'élevait à tout moment contre les peines disciplinaires infli-

(1) Vers la fin des guerres de la Péninsule, les volontaires étaient devenus si rares, que le gouvernement obtint de la législature l'autorisation d'Incorporer une certaine classe de détenus et de commuer Ips peines les moins fortes en années de service.

(2} Mémorandum du 22 avril 1829.

gées par les cours martiales. Cependant, loin d'être excessives, ces peines furent dans bien des cas insuffisantes. Wellington eut constamment à s'en plaindre, ainsi que de la mauvaise organisation de la justice militaire. Pendant toute la durée de la guerre d'Espagne, les soldats ne furent jugés que d'après la loi anglaise, dont les formes, convenables en temps de paix, offraient en campagne de très-graves inconvénients. Ainsi, dans plusieurs circonstances, on acquitta des hommes notoirement coupables, parce que les autorités portugaises avaient refusé de comparaître devant les cours martiales, lesquelles ne pouvaient admettre que des témoignages verbaux (1).

Déjà, en 1809, Wellington écrivait à lord Castlereagh (2): « Je suis convaincu que la loi n'est pas assez sévère pour « maintenir la discipline dans une armée en activité de « service. »

Cette opinion se retrouve dans sa dépêche du 24 juin 1810, au comte de Liverpool, et dans le passage suivant d'une lettre écrite au début de la campagne de 1812: « Je n'ai pas un ami « dans le pays qui ne m'ait écrit pour me témoigner les plus « vives craintes de ce qui arrivera si les mêmes honteuses « irrégularités continuent à se produire, ce que je déclare ne « pouvoir empêcher. »

Après la campagne de Salamanque, Wellington faisant connaître la mauvaise conduite de son armée : « Tous ces outra- « ges, dit il, sont commis avec impunité, le serment n'étant « pas admis comme preuve devant une cour martiale ; aussi « les soldats ne valent-ils pas mieux qu'une bande de

(1) Voir la lettre du 13 juin 1809, où Wellington se plaint à J. Villiers de la difficulté de découvrir les coupables et les preuves de leurs crimes sous le régime de la loi anglaise, et de la grande répugnance qu'avaient les habitants a venir déposer sous serment devant une cour martiale.

Après la retraite de Burgos, plusieurs soldats, accusés de dilapidations par les autorités locales, furent acquittés par suite des mêmes circonstances.

(2) Lettre du 17 juin. Despatches, t. IV, p. 406.

« voleurs... J'ai augmenté l'autorité du prévôt-maréchal au- « tant qu'elle peut l'être.... Mais cette autorité n'est pas suf- « fisante, et je n'ai pas les moyens de l'accroître... »

« Notre loi pénale militaire, écrivait-il encore à lordCast- « lereagh (1) a été affaiblie, et nous n'avons pas adopté les « nouveaux moyens de répression et de punition employés « par les autres nations et par nos ennemis, quoique nous les « ayons imités dans les choses qui ont accru et aggravé nos « désordres (a). » Le duc aurait désiré qu'on "fût moins rigoureux sur les preuves des délits renvoyés devant les cours martiales ; qu'on formât une police militaire semblable à celle de l'armée française et des autres armées ; qu'on obligeât les officiers à plus d'exactitude dans leurs devoirs, etc. Mais toutes ces propositions furent repoussées, de sorte que Wellington, jusqu'à la fin de ses campagnes, se trouva aux prises avec des difficultés dont une loi spéciale l'eût affranchi au début de la guerre (3). Non-seulement il ne pouvait punir efficacement les infractions à la discipline et les négligences dans le service, mais il lui manquait encore l'élément de force et d'influence le plus nécessaire au commandement : le pouvoir de récompenser. Écrivant à lord Castlereagh en 1809 : « Je

(1) l.e 17 juin 1809.

(2) Voir également la lettre du 13 avril 1813, où Wellington se plaint de n'avoir pas des moyens de répression assez efficaces ni assez immédiats.

(3) Wellington, dans les lettres suivantes, signale le peu de sévérité et même l'absurdité des jugements rendus parles cours martiales. (Despatches, t. V, p. 164, 217 ; t. VII, p. 70; t. X, p. 98 , 315 ; t. XI, p. 186, 328, 404.)

Dans une autre lettre {Despatches, t. vin, p. 163), nous avons remarqué le passage suivant :

« Lorsque l'armée est grande et dispersée, il n'est pas toujours possible de réunir les membres de la cour martiale et les témoins qui nécessairement devraient suivre ; et quand une cour est assemblée, ses opérations doivent être suspendues dès que l'armée ou une partie d'elle est engagée dans des opérations contre l'ennemi.... Si le mode de jugement par cour martiale a des inconvénients en service actif, la faute en est à la loi et non, j'espère, à la façon dont on l'exécute. »

Au reste, pour punir ceux qui échappaient à la loi, Wellington eut recours à des moyens détournés qui ne laissaient pas d'être efficaces. Ainsi, un régiment de cavalerie s'étant mal conduit après la bataille de Vittoria, Wellington arrêta tout avancement dans ce corps. (Despatches, t. xi, p. 189.)

« commande, dit-il, les armées du pays (1), et je n'ai ni le « pouvoir de récompenser, ni même celui de promettre une « récompense. » L'année suivante (2), il écrivait à lord Li verpool : « J'ai pris la liberté d'attirer l'attention de Votre Sei- « gneurie sur l'état de la discipline de l'armée en général, « état que j'attribue, jusqu'à un certain point, à ce que ceux « qui sont honorés de la charge de commander les troupes « de Sa Majesté à l'étranger, sont privés du pouvoir de dis- « tribuer des récompenses. »

« Dans toutes les armées en campagne, disait le duc au « colonel Torrens (3), à l'exception de celle de la Grandece Bretagne, le commandant en chef a le droit d'avancer les ce officiers et de leur donner au moins les emplois devenus ce vacants. Dans quelques pays même ce principe est poussé ce si loin, que personne, à l'exception du commandant en ce chef, ne se permettrait de recommander un officier pour ce l'avancement. Or, moi qui commande la plus grande armée ce anglaise qui ait été envoyée depuis bien des années contre ce l'ennemi, moi qui suis revêtu de l'emploi le plus élevé et ce le plus difficile qu'un officier anglais puisse occuper, je ce n'ai pas même le pouvoir de faire un caporal (4) S II est ce impossible que ce système puisse durer... On ne sait pas ce dans l'armée et à l'étranger, et je suis honteux d'avouer ce combien est restreint, pour ne pas dire nul, le pouvoir

(1) Le 17 juin 1809.

(2) Le 7 juin 1810.

(3) Lettre du 4 août 1810.

(4) Sous ce rapport, les maréchaux de l'empereur se trouvaient dans debien meilleures conditions, ils nommaient aux emplois de grade inférieur, et quelquefois même aux emplois de chef de bataillon. Ainsi, pour ne citer qu'un seul exemple, un décret de 1813 autorisa Jourdan a nommer, pendant quelque temps, à tous les emplois vacants, depuis le grade de sous-lieutenant jusqu'à celui de chef de bataillon inclusivement. {Mémoires de Joseph, t. IX. p. 135.)

Le même pouvoir a été accordé récemment au commandant en chef de l'armée française en Crimée.

Le gouvernement anglais, jaloux de toute prééminence, n'a jamais consenti et ne consentira jamais â donner à ses généraux une pareille autorité.

« de récompenser qui m'est attribué... Il est vraiment « extraordinaire que j'aie pu, malgré ces entraves, me tirer « si bien d'affaire jusqu'à présent. »

Nous partageons de tous points cet étonnement, car, pour stimuler le zèle, entretenir l'obéissance et le dévoue ment, il est indispensable que le soldat reçoive la récompense immédiatement après l'action, et des mains mêmes de celui qui l'a exposé au danger. Le ministère anglais ne comprit pas cette nécessité, ou plutôt refusa de l'admettre, de crainte d'irriter l'ombrageuse susceptibilité qui de tout temps a fait considérer, dans la Grande-Bretagne, l'influence du pouvoir militaire comme dangereuse pour les libertés publiques.

Dans une lettre adressée au directeur des bureaux de la guerre (1), Wellington constatait avec chagrin qu'on n'avait aucun égard à ses propositions pour l'avancement, et qu'on écoutait de préférence les recommandations des officiers qui abandonnaient la Péninsule pour retourner en Angleterre. Dans une autre lettre (2) il exprimait son étonnement de ce qu'on lui envoyât souvent des généraux sans le consulter, et de ce qu'il n'eût pas même le droit de les refuser quand il les jugeait incapables.

Son autorité était si faible, qu'il avoua à lord Liverpool (3) n'avoir pu s'opposer au départ de certains officiers dont le concours lui était nécessaire : « Par suite de ces entraves , « dit-il, j'ai été obligé d'être quelquefois, le même jour, « général de cavalerie, général d'avant-garde et comman- « dant de deux ou trois colonnes d'attaque... Mon opinion « a toujours été que le gouvernement aurait pu faire beau- « coup pour étendre l'autorité du général en chef dans ce

(1) Le colonel Torrens : lettre du 20 décembre 1812.

(2) r.etlre ilu 22 décembre 1812, aucolonel Torrens,

(3) Lettre An 23 mars 1811.

« pays, mais toute proposition pour augmenter ou étendre « le pouvoir des fonctionnaires est reçue en Angleterre avec « jalousie; c'est pourquoi je n'ai jamais fait aucune proposi- « tion semblable (1). »

Il résulte de ces faits et de ceux que nous avons cités plus haut (Chap. XIV), parlant des entraves opposées par le ministère à l'exercice de l'autorité supérieure, que Wellington se trouva généralement dans des conditions très-difficiles pour un chef d'armée. Il manquait à la fois des moyens d'assurer la prompte exécution de ses ordres par des règlements sévères, appropriés aux circonstances, et du pouvoir de stimuler, par des récompenses, le zèle et le dévouement de ses subordonnés. C'est l'administration de la guerre qui donnait les grades et les décorations, qui disposait des emplois et fixait les attributions. Wellington n'avait pas même, pour nous servir de ses propres expressions, « le droit de nommer un caporal. » Ses recommandations furent presque toujours écartées, méconnues. Des officiers qui n'avaient jamais quitté le sol natal passaient avant les héros de la Péninsule. « Le peu de justice apporté dans l'avancement, dit le colonel Napier (2), mécontentait tout le monde. » Tandis que, dans l'armée française, on vit des jeunes gens arriver en quelques années aux plus hautes dignités, les meilleurs officiers de Wellington restèrent six ou sept ans dans le même grade. En voici deux exemples : le lieutenant-colonel Fletcher, l'habile ingénieur qui avait construit les lignes de Torrès-Vedras et dirigé les sièges de Badajoz, de Ciudad- Rodrigo, de Burgoset de Salamanque, était encore lieutenant-

ci) Despatches, t. IX, p. 112.

Sans cette même lettre, Wellington fait observer que bien des maux eussent été prévenus si l'on avait confié au général en chef la répartition de tous les secours donnés à la Péninsule.

(2) T. XI, p. 220.

colonel en 1813, lorsqu'il fut tué par un éclat d'obus dans les tranchées de Saint-Sébastien... L'armée anglaise n'avait pas d'officier d'état-major plus habile, plus brave, plus infatigable que le lieutenant-colonel Waters ; cet officier rendit les plus grands services pendant toute la durée de la guerre, et Wellington le signala dans mainte circonstance comme un sujet hors ligne. Eh bien, malgré ces titres et ces recommandations , Waters occupait encore à Waterloo le grade qu'il avait en 1809, au passage du Douro.

Le général en chef de l'armée anglaise n'eut guère d'autre stimulant pour ses officiers que la mise à l'ordre du jour de l'armée, ou la mention des services rendus dans les rapports adressés au gouvernement britannique. Pour les soldats, ce moyen d'émulation n'existait même pas, et c'est ce qui rend si admirable le courage et la fermeté dont ils firent preuve sur le champ de bataille. On a prétendu que cette fermeté fut plutôt le résultat de la constitution flegmatique des Anglais que de leurs qualités morales : « Jamais , dit Napier , une plus insigne calomnie n'a été proférée. Les soldats de Napoléon combattaient pour la gloire; elle versait ses flots de lumière sur les plus humbles d'entre eux, et les faisait arriver aux honneurs. Les soldats anglais, au contraire, servaient une aristocratie jalouse, égoïste ; aucune récompense n'était décernée à leur audace ; aucun bulletin ne signalait leur nom aux applaudissements de leurs compatriotes ; nulle espérance ne venait colorer une vie de fatigue et de dangers ; leur mort même n'était pas remarquée. Cependant, manquèrent-ils jamais de courage? »

Il est certes étonnant qu'avec des moyens d'attion si limités, Wellington ait pu exercer une aussi grande influence sur ses troupes. S'il faut en croire un de ses aides de camp, cette influence doit être attribuée plutôt aux services du duc, — services que le patriotisme anglais ne pouvait voir avec indifférence,— qu'à des sentiments d'affection ou de gratitude de la

part des soldats : « S'il est incontestable, dit Napier (1), que « Wellington s'attira toujours la confiance de ses subordonnés « comme général , il est beaucoup moins certain qu'il sut « toujours se concilier leur affection. »

Bien que ce témoignage ait une grande valeur, nous croyons, d'après des faits et des renseignements précis, qu'on est en droit de le récuser. Sans doute, Wellington n'était pas, dans l'armée anglaise, populaire comme Napoléon l'était dans l'armée française ; mais cette circonstance s'explique par la diversité des caractères et des situations.

Doué d'une nature expansive et se trouvant à la tête d'une armée intelligente, où les idées de liberté et d'égalité sociale avaient jeté de profondes racines, l'empereur, par tempérament et par calcul, s'était emparé fortement de l'imagination de ses soldats. Flattant leurs goûts, exploitant leurs faiblesses, chef et camarade tout à la fois, il les dominait et se faisait adorer.

La même communauté de sentiments, de mœurs, d'habitudes, n'existait pas, et ne pouvait pas exister entre le duc de Wellington et le soldat mercenaire de la Grande-Bretagne. Ce dernier, en effet, se trouve depuis des siècles sous la domination d'une aristocratie puissante. L'officier le tient toujours à distance, et n'en est que plus respecté. Cette considération seule eût empêché Wellington de prendre avec ses subordonnés la familiarité que l'empereur témoignait à ses vieux soldats, lorsqu'il avait besoin de surexciter leur courage ou leur dévouement.

Au reste, comme les nations qu'ils servaient, les caractères de ces deux généraux étaient essentiellement différents. Les passions des natures exubérantes étaient inconnues à Wellington. Baisonneur froid et méthodique, exempt de

(1) T. XI, p. 220.

préjugés et de fortes passions, il parlait à la raison plus qu'à l'imagination. L'empereur, au contraire, frappait les esprits par de vives images et par des traits éblouissants. Ses rares qualités commandaient l'admiration, et les défauts même de son caractère lui faisaient des partisans. « Les hommes, dit un moraliste, ne sont en général fortement épris que de ceux qui ont quelque chose à se faire pardonner. »

Il n'est pas nécessaire de pousser ce parallèle plus loin pour comprendre que Wellington ait pu aussi bien que Napoléon gagner l'estime et la considération de ses subordonnés. Une parfaite égalité d'humeur et de caractère, jointe à un fond de bienveillance et de justice, attirait peu à peu vers lui ceux qu'avait éloignés d'abord son maintien grave et réservé. Les soldats appréciaient les efforts qu'il ne cessait de faire pour améliorer leur bien-être ; ils étaient touchés du soin avec lequel il ménagait leur sang ; ils admiraient son impartialité, sa droiture, la justice et le désintéressement avec lesquels il rendait à chacun la part d'éloge et de blâme qui lui revenait; par-dessus tout, ils étaient fiers d'obéir à un général qui leur donnait, en échange des plus rudes sacrifices, beaucoup de gloire et de considération (i). Au témoignage de tous ceux qui ont servi en Espagne et dans l'Inde sous ses ordres, Wellington fut véritablement un bon chef (2). Sévère et roide dans le service, indulgent, simple et gai dans les relations privées, il aimait que ses officiers se créassent des distractions, et se mêlait souvent lui-même à leurs parties de plaisirs (3). Il écoutait patiemment les plaintes des soldats,

11) « Quoiqu'il n'eût pas le pouvoir de fascination de César, l'armée de la Péninsule éprouvait pour lui les mêmes sentiments que la 10e légion pour le vainqueur de Pharsale. » Times : Mémoires, p. 119.

(2) Le comte Grey et lord Ellesmere affirment que tous ceux qui eurent le bonheur d'être en relations d'amitié avec Wellington éprouvèrent pour lui les sentiments de la plus vive affection; il était bon, affectueux, indulgent dans la discussion, et toujours prêt à rendre service ; il avait peu d'amis et s'était habitué de bonne heure à se passer des conseils d'autrui-

(3)tONDONDERRY, t. II, p. 294.

leur rendait exactement le salut, et se montrait toujours prêt à les obliger. « Il ne visitait pas, dit Maxwell (1), les hôpitaux avec ostentation, il ne haranguait pas les ambulances, et il voyait même tomber ses camarades avec une certaine impassibilité; mais, rentré chez lui, quand les autres dormaient, il s'ingéniait à trouver un moyen d'adoucir leurs souffrances, et quand personne ne l'épiait, ni ne l'attendait, il visitait les hôpitaux en particulier, sans suite et sans apparat. »

M. Charles O'Malley raconte qu'en 1814, au milieu d'une chasse au renard très-animée, le duc dit tout à coup à son aide de camp, le major Gordon : « A quelle distance se trouve Niya? — A cinq lieues environ. — C'est dans cette direction, n'est-ce pas? — Oui, milord. — Eh bien, allons visiter les blessés. » — Et il partit au galop.

Voilà ce qui explique que Wellington, malgré sa froideur et sa sévérité , exerça une grande influence sur son armée, et qu'il inspira aux officiers comme aux soldats une confiance sans bornes. Les Espagnols eux-mêmes, si hostiles à l'intervention anglaise, et si mal disposés pour le duc, finirent par rendre justice à ses talents et à son caractère. Dans les dernières campagnes, sa présence parmi eux, sur le lieu du combat, suffit pour les rassurer; elle prévint le retour de ces déplorables paniques dont ils avaient donné tant d'exemples au début de la guerre.

Nàpier pense que la popularité de Wellington eut à souffrir de la barbarie du code pénal militaire et des vices qui s'étaient introduits dans le système d'avancement. Nous admettons volontiers cette explication, en faisant toutefois une réserve au sujet des peines corporelles, dont Napier semble être l'ennemi déclaré.

Il est certainement honteux pour l'espèce humaine que des

(1) T. Il, p. 348.

châtiments de cette nature soient encore appliqués dans l'armée du peuple le plus éclairé du monde. Les philanthropes de tous les pays se sont élevés contre ces ignobles flagellations. Les Anglais eux-mêmes les ont flétries dans les termes les plus énergiques. Au Parlement, de nombreuses motions ont été faites pour réclamer un code plus humain; mais, chaque fois, de fortes majorités ont rejeté ces motions. Le duc de Wellington s'est toujours trouvé parmi les opposants, et comme son autorité avait un grand poids, on a reporté sur lui le sentiment de réprobation qui s'attachait à des lois dont tous les cœurs généreux déploraient l'existence. Loin de gémir de cette responsabilité, le duc s'en fit un mérite, car à ses yeux, l'abolition des peines corporelles eût entraîné la ruine de l'armée anglaise. Appelé devant la commission royale d'enquête sur les châtiments militaires, il défendit son opinion avec une force de logique qui dérouta et confondit ses adversaires : « Le but d'un châtiment, dit-il, est non-seule- « ment la punition d'un coupable, mais l'exemple... Or, il « n'y a pas de châtiment qui fasse impression sur personne, « si ce n'est le châtiment corporel. Vous mettez un homme « en réclusion solitaire ; personne ne le voit dans cette si- « tuation, et personne ne sait ce qu'il souffre pendant qu'il « est enfermé ; conséquemment, cette punition ne sert pas « d'exemple (1)... Je dois déclarer que, cent fois, la menace « seule du fouet a empêché de grands crimes... J'ai médité « sur ce sujet depuis six ou sept ans; je l'ai retourné de toutes « les manières dans mon esprit, et je déclare que je n'ai « aucune idée de ce qu'on pourrait substituer à l'ancienne « manière de punir. »

(1) II Taut noter que les peines corporelles étaient infligées à la parade, devant toutes les troupes réunies : on ne dispensait de cette formalité que les corps dont la conduite était irréprochable.

Cette conclusion attira sur la tête de Wellington les foudres de la presse et de l'opposition. Le principal argument des réformateurs était celui-ci : «Puisque les armées françaises et allemandes ont aboli sans inconvénient les peines corporelles, pourquoi l'Angleterre ne pourrait-elle pas faire de même? »

Le duc réfuta cette objection (1) en fesant observer qu'il n'y a pas de comparaison à établir entre des armées recrutées par voie de conscription, dans toutes les classes du peuple, et une armée dont les éléments constitutifs sont puisés dans les dernières couches de la société; — entre des armées dociles, morales, sensibles aux reproches, et une armée de mauvais sujets endurcis, livrés à la débauche et à l'ivrognerie; — entre des armées nombreuses, capables de supporter un certain degré de relâchement, et une petite armée, où la moindre cause de faiblesse produit des désordres qui peuvent amener d'irréparables désastres.

Le duc faisait remarquer, en outre, que la discipline doit être exceptionnellement rigoureuse dans une armée disséminée par petits corps sur le globe entier, et dont les hommes, quelque part qu'ils aillent, commencent à servir sur un bâtiment de transport où toute discipline d'honneur, de remontrances et de réprimandes secrètes, ainsi que toute séparation ou distinction entre les diverses classes est absolument impraticable. Les fractions de cette armée ne sont presque jamais sous la surveillance des corps dont elles font partie. Les détachements en Irlande, aux Indes, à Honduras, dans la nouvelle Galles du Sud, etc., rendent l'inspection et le contrôle des chefs impossibles. « Si l'on tient compte de ces « faits, dit le duc, on est étonné qu'il y ait quelque discipline « dans notre armée, malgré la sévérité du système dont l'op- « position se plaint. »

(1) Voir les Annexes.

La vérité nous oblige à dire que cette objection sera sans réplique, aussi longtemps que l'Angleterre n'aura pas réformé son système de recrutement, ou aussi longtemps que la classe infime, dans laquelle l'armée puise ses éléments, n'aura pas fait de grands progrès dans l'ordre moral. Et ce qui nous confirme dans cette opinion, c'est que le même pays, si cruellement sévère à l'égard de ses nationaux, a supprimé les peines corporelles dans les régiments de cipayes, suppression motivée sur ce que les Indiens sont sobres, graves, doux, obéissants (1), qu'ils servent volontairement et regardent la carrière des armes comme une des plus honorables, toutes circonstances qui permettent de les traiter avec moins de sévérité que le soldat violent et dissolu de la Grande- Bretagne.

Ceux qui jugent avec les idées de la philanthropie cette grave question des peines corporelles, admettent volontiers que le duc de Wellinton eut un cœur dur, un esprit inaccessible aux émotions généreuses (2). Ils sont, à cet égard, dans une erreur profonde. Les hommes qui ont vécu dans l'intimité du duc rendent pleinement justice aux qualités excellentes de son âme. Sous des dehors froids, il était bon, simple, dévoué. Son caractère le portait naturellement à la

(1) « Des coups infligés à un Indou exciteraient certainement une révolte dans un régiment de cipayes. » -Comte de Biornstierna, Tableau historique et politique de l'empire britannique dans l'Inde.

(2) L'auteur des Mémoires de Massêna (le colonel Koeh) est évidemment injuste envers Wellington lorsqu'il dit, t. vu, p. 172 : « Jamais quelque chose n'a indiqué chez lui la pré- « sence des vaisseaux sanguins qui unissent le cœur au cerveau.,. »

clémence. Il punissait seulement lorsque l'intérêt de son armée l'exigeait; dans bien des cas même, il pardonna avec une trop grande facilité. Ce qui le préoccupait surtout dans un châtiment, c'était l'exemple. L'ordre suivant, du 4 mars 181 1 , est la traduction de cette idée : « Attendu que depuis deux « années aucun soldat de la brigade des gardes n'a comparu « devant une cour martiale générale, ej} que même aucun « d'eux n'a été emprisonné dans un corps de garde public, « le commandant en chef veut que cette brigade soit dis- « pensée d'assister à l'exécution qui se fera demain. »

Lorsque, pour une raison quelconque, une cour martiale avait différé l'exécution d'un arrêt, Wellington opinait presque toujours pour la mise en liberté des coupables. Sa correspondance fournit à cet égard des preuves surabondantes (î). Il y a plus, quand un délit était rare, l'exemple alors devenant inutile, le duc pardonnait sans difficulté. « A la fin de la guerre de la Péninsule, les crimes avaient prodigieusement diminué (2). » Il y eut à cette époque un homme convaincu d'avoir volé : « Je lui pardonnai , dit Wellington, parce que « ce crime était devenu fort rare (s). »

Un officier de l'armée de la Péninsule s'était mal conduit devant l'ennemi ; au lieu de le traduire devant une cour martiale, Wellington écrivit au duc d'York pour le prier d'accepter la démission de ce malheureux. « Le défaut de cou- « rage, dit-il, chez les officiers de l'armée est un cas fort « rare, et ce crime n'a pas besoin d'une punition exem- « plaire (4). »

Après Waterloo , il eut recours au même expédient (5) :

(1) Voir, entre autres, l'ordre général du 11 avril 1813.

(2) Déposition de Wellington devant la cour royale d'enquête.

(3) Déposition devant la cour d'enquête.

(4) Lettre du 29 août 1811 .

(5) Voir 8a Lettre du 12 septembre 1815, au duc d'York.

« Beaucoup de braves gens, dit-il, et même je crois quelce ques grands hommes ont été vus un peu effrayés d'une « bataille comme celle-ci, qui ensuite se sont conduits parte faitement(i) »

« Croyez-moi, écrivait-il un jour, tous ceux que vous voyez « en uniforme ne sont pas des héros (2). »

Cette indulgence philosophique portait le duc à pardonner bien des fautes et bien des faiblesses que d'autres eussent châtiées.

Lorsqu'un régiment anglais se trouvait compromis dans quelque affaire, il pouvait compter queWellington interpréterait sa conduite dans le sens le plus favorable. C'est ainsi qu'il essaya d'excuser la retraite précipitée du 14e dragons à la bataille de Chillian-Wallah , dans le Punjab, et celle du 62e d'infanterie à la bataille de Ferozesbah (3).

Au reste, en agissant ainsi, le duc avait un autre but; c'était, comme il le dit lui-même, « de cacher à ses soldats et « au monde qu'un officier pût se conduire mal devant l'en- « nemi. » « S'il arrive, ajoutait-il, qu'un malheureux vienne « à faillir, je préfère le laisser se retirer du service plutôt « que d'exposer sa faute au grand jour (4). »

Voici un autre trait d'indulgence raconté par Wellington devant la cour royale d'enquête sur les châtiments militaires : « Un sergent, dit-il, avait déserté emportant la solde de sa « compagnie. Il fut rattrappé. Je le mis aux hallebardes, « mais je ne le fis pas punir. C'était d'ailleurs un bon sujet. « Je lui pardonnai, et j'en fis plus tard un officier noncommis- « sionné. Dans la suite, je le recommandai pour être officier;

(1) Lettre du 14 novembre 1815, au lieutenant-géntral Nagent. Il se plaignait dans cette lettre 4e ce qu'on eût poursuivi un officier accusé d'avoir quitté le champ de bataille.

(2) Lettre â M , écuyer,8 août 1815.

(3) Voir STOCQDELER, t, II, p. 288.

(4) Lettre du 29 août 1811 , au duc d'York.

« il réussit et devint même officier d'état-major dans l'armée « delà Péninsule. Cet homme avait été poussé par les femmes « à commettre son crime. Il y a des choses de ce genre aux- « quelles un soldat peut être entraîné sans cesser pour cela « d'être un bon sujet. »

On trouvera certainement cette indulgence bien extraordinaire de la part d'un homme aussi sévère et aussi rigide que le duc de Wellington.

Sa bonté d'âme éclate encore dans une foule d'autres circonstances. Le colonel Welsh, dans ses Military réminiscences, raconte l'épisode suivant dont il fut témoin. Le capitaine Mackay, officier instruit et brave, mais que sir Arthur Wellesley n'aimait point à cause de son orgueil et de sa roideur, avait été chargé, pendant la guerre des Mahrattes, de la direction du parc des bœufs. Ne trouvant pas ces fonctions en harmonie avec son caractère aventureux, il demanda à combattre avec le 4e régiment de cavalerie indigène auquel il appartenait. Cette proposition, contraire au bien du service, fut rejetée par l'adjudant général Barclay, qui avait pris auparavant les ordres du général en chef. Mackay, ne tenant aucun compte de ce refus , écrivit au duc que si son corps était engagé, il s'y joindrait à tout hasard : « Il savait bien, disait-il, que par là il perdrait sa position, mais du moins il espérait la perdre avec honneur. » En recevant cette lettre, Wellesley s'écria: Que faire d'un pareil compagnon? je crois que nous devons le laisser aller. Mackay prit en effet part à la bataille d'Assye, où il fit des prodiges de valeur; à la fin de la journée, il eut son cheval tué et fut lui-même haché par la mitraille. Quand on vint annoncer ce malheur à sir Arthur Wellesley, une larme brilla dans ses yeux : touchant hommage rendu à la mémoire d'un brave camarade...

Si parfois quelque officier, dans un accès de mauvaise humeur, adressait au duc une lettre peu convenable, au lieu de punir cet officier, Wellington l'engageait à reconnaître ses

torts et à retirer sa lettre. « Je ne garde pas rancune à « M. Downie, écrivit-il au général Mackenzie. Un homme qui « ressent si vivemeut un blâme aura soin de ne pas s'exposer « à en recevoir un second (1). » Et dans une circonstance « semblable, je vous prie, écrivit-il à un officier, d'examiner

« de nouveau cette affaire et je vous assure que rien ne

« me causera plus de satisfaction que d'avoir réussi à obtenir « que vous rétractiez des expressions que rien ne vous a « provoqué à employer contre un de vos chefs (2). »

Ayant été accusé par Morillo d'avoir de coupables préférences pour les maraudeurs anglais et de réserver toutes ses rigueurs pour les Espagnols, le duc se contenta d'écrire au chef immédiat de ce général (s) : « J'espère que Morillo reti- « rera ses plaintes comme ayant été formulées dans un mo- « ment de mauvaise humeur à laquelle tout homme peut être « sujet. S'il ne le fait pas, il voudra -bien au moins prouver « ce qu'il a avancé. »

On se rappelle que Ballesteros attaqua publiquement la nomination de Wellington au commandement en chef de l'armée espagnole, et cela dans des termes si violents, que les Cortès furent obligées de le destituer. Cette indigne conduite n'empêcha pas le duc de faire quelque temps après un éloge exagéré de Ballesteros : « C'est le seul homme, écrivit-il à « lord Liverpool, qui ait jamais fait quelque chose (4). »

Un jeune Anglais, employé depuis un mois au commissariat, avait adressé aux lords de la trésorerie une lettre (5) dans laquelle il disait que le commissaire général et ses officiers, aussi bien que Wellington lui-même, étaient des fripons ou des sots (Knaves or j'ools), et qu'on pourrait épargner bien

(1) Lettre du 25 juin 1809.

(2) 18 août 1811.

(3) Lettre du 8 janvier 1814, à don Freyre.

(4) Lettre du 23 novembre 1812.

(5) Despatches, t. V, p. 376.

des millions au trésor public en adoptant un nouveau système d'alimentation dont il se prétendait l'inventeur. Wellington, informé de ce fait, se contenta d'écrire à lord Villiers, protecteur du jeune homme : « Je demande seulement qu'il « n'écrive plus de lettres à la trésorerie sur des sujets qu'il « ne peut comprendre (1). »

Après la campagne de France, un officier s'étant plaint au duc de n'avoir pas été compris sur les listes dressées par lui pour l'obtention de la croix du Bain, Wellington lui répondit de Vienne le 5 février 1815 : « L'explosion de ce mécontente tement, tout injuste et blessant qu'il soit, ne m'a pas fait « oublier les services que vous et votre brave corps avez « rendus; aussi, quoique je craigne d'arriver trop tard, je « vous ai recommandé dans les termes les plus pressants au « secrétaire d'État. »

Ce n'est pas seulement à l'égard de ses frères d'armes et de ses concitoyens que le duc montrait cette longanimité ; les soldats espagnols étaient traités avec la même indulgence. Ainsi, bien qu'il eût de nombreux sujets de plainte contre eux, il ne négligea aucune occasion de signaler leurs services dans les termes les plus chaleureux.

Plus d'une fois même, il eut la délicatesse de passer sous silence les fautes ou les lâchetés qu'ils avaient commises. Témoin son rapport sur la bataille de Talavera, où il s'abstint de mentionner la conduite honteuse des troupes de Cuesta, qui, le 27, avaient lâché pied devant la cavalerie de Milhaud (2).

Le duc prit encore généreusement la défense de ces troupes, lorsqu'après la bataille Cuesta ordonna de les décimer pour punir leur couardise. Il y avait déjà 50 hommes

(1) Despatches, t. V, p. 380.

(2) Voir 1. 1, p. 266.

fusillés, quand il parvint à décider le général espagnol à suspendre l'exécution de cette terrible sentence (1).

Sous les dehors d'une grande réserve, Wellington avait une âme tendre et compatissante (2). La mort de ses officiers lui causait un chagrin profond. Après la bataille de Vittoria, il écrivit à son frère : « La douleur que je ressens de la perte « de Cadogan m'empêche d'éprouver quelque satisfaction de « notre succès. » — Le lendemain de Waterloo, dans une lettre au comte Aberdeen, «je ne puis, dit-il, vous exprimer le « regret et le chagrin avec lesquels, en jetant les yeux autour

« de moi, je constate les pertes que nous avons éprouvées

« La gloire de pareils combats, si chèrement achetée, n'est « point une consolation pour moi. » — Et, le même jour, écrivant à son ami le maréchal Beresford, « nos pertes m'ont « réellement abattu, et je suis tout à fait insensible aux avan- « tages que nous avons acquis — »

« Que Dieu me favorise assez, écrivait-il encore au prince « de Schwartzenberg , pour que je n'aie plus de batailles à « soutenir, car je suis désolé de la perte de mes anciens amis « et camarades (5). »

Ce vœu, exprimé dans un moment où les alliés étaient dans l'enivrement de la victoire, fait le plus grand honneur au caractère de Wellington.

(1) TORENO, t. III, p. 47.

(2) Il prenait une grande part au malheur de ses officiers; témoin la lettre du 19 novembre 1812, où il exprimait à lord Paget, en termes simples et vrais, la douleur qu'il éprouvait de le voir prisonnier des Français, et le billet qu'il adressa à Maucune pour le remercier de ses bons procédés envers ce brave compagnon d'armes. [Despatches, t. IX, p. 564,585.)

(3) Lettre du 26 juin 1815.

Napier rapporte qu'il vit le duc tout en larmes quand, après le terrible assaut de Badajoz, on vint lui annoncer que dans cette fatale nuit, plus de 2,000 de ses braves soldats avaient trouvé la mort.

Un témoin oculaire de la bataille de Waterloo raconte une scène analogue, que nous sommes heureux de pouvoir transcrire :

Le 19 juin, le médecin principal Hume étant entré dans la chambre du duc , avec la liste des tués et des blessés, trouva le général endormi et très -affaissé par la fatigue. Comme ses instructions étaient formelles, il n'hésita pas à l'éveiller. Le duc s'assit sur le bord du lit, et, sans demander aucune explication , dit au docteur : lisez ! La lecture fut longue ; au bout d'une heure, M. Hume se sentant ému et fatigué s'arrêta ; il leva les yeux sur Wellington, celui-ci avait les mains convulsivement jointes et le visage inondé de larmes. Le duc ne parut pas d'abord remarquer le silence du docteur, mais au bout d'une minute: Continuez, dit-il, et jusqu'à la fin de cette pénible nomenclature, son attitude fut celle d'un homme en proie à la plus vive douleur (î).

Napoléon considérait ses soldats « comme des chiffres destinés à résoudre un problème (2). » Pourvu que la solution fût conforme à ses désirs, il ne regrettait rien. Le simple, et modeste général de l'Angleterre était doué d'un cœur plus sensible ; il avait une opinion plus élevée de la nature hu-

(1) Wf.llingtoniana, p. 57.

(2) Ce sont ses propres expressions. Comme trait caractéristique, nous citerons le fait suivant, raconté par Napoléon lui-même :

Étant général commandant d'artillerie de l'armée d'Italie, , 11 voulut donner à la femme d'un député, qu'il avait connue à Nice, le spectacle de la petite guerre. En conséquence, il ordonna une attaque d'avant-poste dans le col de Tende, attaque sans objet et sans résultat, ta jolie hôtesse de Nice fut satisfaite, mais plusieurs soldats payèrent de leur vie

ce caprice d'une femme coquette et d'un général insensible aux souffrances humaines

Il est juste de dire cependant que Napoléon s'est repenti de cette action â Sainte- Hélène.

maine. Il ne flattait point ses soldats, il ne leur tirait point l'oreille, mais il prenait soin de leur santé et ménageait leur sang avec une parcimonie dont les généraux français se sont moqués dans plus d'une circonstance (i).

Wellington fut aussi à l'égard de ses subordonnés d'une politesse extrême, et jamais on ne le vit s'abandonner à ces écarts de mauvaise humeur et de brutalité, si fréquents chez Napoléon (2). Aucun d'eux n'eut jamais à se plaindre d'un mot injuste pu d'une appréciation blessante. Dans ses ordres même les plus rigoureux, il employait un langage convenable et poli. Il avait à un haut degré ce calme et cette urbanité qui font respecter le commandement, cette distinction de manières et ce charme des relations privées qui révèlent toujours, ou la supériorité de la naissance, ou l'élévation naturelle du caractère. Wellington, dans ses ordres et dans ses lettres de service invite, prie; rarement il ordonne (5). Lorsqu'un de ses généraux se montrait brutal ou inconvenant, il ne manquait pas de s'en plaindre. Ainsi, le 21 septembre 4811, il écrivit à Campbell : « Il faut reprendre les négli- « gences ou les fautes dans un langage qui ne soit pas de « nature à blesser les sentiments de la personne à laquelle « les reproches s'adressent, et sans y mettre trop de véhé- « mence. »

Il donna un conseil analogue à Beresford, obligé de sévir

(1) On a dit que Wellington m('na;;eait ses soldats plutôt par calcul que par philanthropie. Jïous avons une meilleure opinion de lui. Tout en admettant qu'il ût bien, dans son propre intérêt, de conserver des hommes qu'il avait tant de peine à recruter et à former, nous croyons qu'il y avait dans sa sollicitude pour eux plus qu'un calcul égoïste. Celte opinion est fondée sur une étude approfondie des travaux et du caractère de Wellington.

(2) M. Thiers en cite plusieurs exemples que nous croyons inutiles de rappeler ici.

(3) Voir entre autres ses ordres du 23 mai 1812, du 2 juillet 1812, du 8 avril 1813, du 14 mars 1814, etc. L'avant-dernier de ces ordres commence ainsi : « Le commandant en chef « est toujours affligé quand il doit causer quelque peine aux officiers de l'armée; mais il « faut bien cependant qu'ils se persuadent qu'aucun des devoirs qu'ils sont appelés à rem- « piir.ne peut être négligé sans inconvénient sérieux pour le service, qui s'en ressent tôt ou tard,*

contre des officiers portugais qui avaient écrit directement à leur gouvernement, sans passer par son intermédiaire : « J'é- « viterais dans cette correspondance, dit Wellington, tout ce « qui sent la sévérité ou l'aigreur. Bornez-vous à une courte « relation des faits (4). »

Agissant d'après les mêmes sentiments, il mit à l'ordre du jour de l'armée, le 17 décembre 1815, cette recommandation, trop souvent négligée par ceux qui commandent : « Une personne inférieure en grade, comme toute autre per- « sonne, a le droit d'être traitée avec douceur et politesse. »

Dans d'autres circonstances encore, le duc engagea ses officiers à ne pas faire usage d'expressions dures à l'égard de leurs subordonnés : « Ces expressions, dit-il, ne sont nullece ment nécessaires ; elles blessent au lieu de convaincre (2). »

ÏI

Nous venons de faire connaître Wellington dans ses rapports avec la guerre et avec l'armée. Il nous reste à le montrer aux prises avec toutes les difficultés de l'administration et de la politique. Dans cette seconde phase de sa vie, il ne nous paraîtra ni moins grand, ni moins digne d'admiration que dans l'autre. On ne sait en effet ce qu'il faut admirer le

(1) I would Insert in thisorder or in the correspondence no severity orasperlly; only a « plain and short abstract of Tacts. »

(2) Despatches, t. VIII, p. 199.

On peut voir, t. V, p. 154, qu'au besoin Wellington savait rendre Justice aux Inférieurs et condamner les chefs qui faisaient abus de leur autorité.

plus, ou l'habileté avec laquelle il conduisit les opérations militaires, ou cette autre habileté, non moins précieuse, avec laquelle il parvint à surmonter les difficultés politiques, et à déjouer les intrigues de toute espèce qui entravaient l'exécution de ses projets.

On ne donnerait pas une juste idée du mérite de Wellington, si l'on négligeait de mentionner les embarras qui, depuis le premier jour de la guerre jusqu'au dernier, lui donnèrent plus de soucis que l'armée française elle-même.

En Portugal, il eut à combattre l'aristocratique et ombrageuse faction des Souza, que protégeait secrètement la cour du Brésil , l'inertie et la faiblesse du gouvernement de Lisbonne, l'indécision et l'hostilité latente du prince régent (1).

En Espagne, les juntes locales, où siégeaient les hommes les plus violents et souvent les plus hostiles à la Grande- Bretagne, excitaient les citoyens les uns contre les autres, sous prétexte de stimuler l'enthousiasme ; elles gaspillaient les subsides et les armes que le ministère anglais, dans les premiers temps surtout, leur envoyait avec une profusion ridicule; enfin elles dérangeaient, tantôt par des mesures imprudentes et tantôt par une coupable inertie, les plans de défense les mieux combinés.

Les Cortès, imbues de l'esprit de réforme et livrées aux passions démagogiques qu'entretenaient les journalistes et la populace de Cadix, entravèrent constamment l'exécution des projets de Wellington, en refusant de décréter les mesures nécessaires, en adoptant des bases d'impôt vicieuses (2), en

(1) H. Tbiers fait trop bon marché de ces difficultés, en disant : « La cour de Janeiro et U « régence se soumettaient bien vite dès que le général anglais agitait son redoutable sour- • cil.» T. III, p. 394.

Nous pourrions citer vingt circonstances ou la cour et la régence se mirent en opposition ouverte avec Wellington. Au reste, nous les avons indiquées pour la plupart dans les volumes précédents.

(2) Le comte TonENO prétend, t. IV, p. 181, que ces bases étaient « entachées d'idées théo- « riques » Entre autres lois de finances, les Cortès votèrent l'impôt sur le revenu avec

donnant aux troupes et aux capitaines généraux des ordres qui auraient dû émaner du chef responsable, ou en faisant des lois que repoussaient le clergé et le peuple des campagnes, les deux plus fermes appuis de la révolution (1).

Tandis que l'Espagne était remplie d'ennemis, et que les échos du canon se répercutaient jusque dans la salle des Cortès, les députés passaient le temps à faire des proclamations emphatiques, à discuter sur des questions de droit abstrait, à prendre les résolutions les plus absurdes. Croirait-on, par exemple, que dans le moment le plus décisif de la guerre, en 1815, les Cortès firent un décret statuant qu'à la demande des carmes déchaussés de Cadix, sainte Thérèse de Jésus serait honorée comme la patronne de l'Espagne (2).

En Portugal, la princesse Charlotte, femme du prince régent ne cessait de fomenter des intrigues et de contrecarrer la diplomatie anglaise pour être mise à la tête du gouvernement.

A ces embarras, il faut ajouter l'ignorance profonde , la morgue et l'ombrageuse susceptibilité des généraux espagnols;— la mauvaise constitution de l'armée dite régulière, — le peu de sympathie qui existait entre cette armée et les partidas (3), — la haine innée des Espagnols pour les Portugais; — le manque absolu de ressources locales, — le mauvais vouloir des gouvernements et des peuples de la Péninsule ; — enfin, la faiblesse ou l'incurie du ministère anglais,

échelle progressive, qui, à la longue, dévore le capital et nuil aux pauvres, sous prétexte de les favoriser. Elles imposèrent aussi, à l'exemple de la Junte centrale, les voilures de luxe, « bien qu'elles eussent toutes disparu. »

(1) Parmi ces lois, on doit citer surtout celle portant suppression de l'inquisition, loi très- inopportune, qui faillit, au dernier moment, jeter le clergé et le bas peuple dans les bras de la France.

(2) TORENO, t. V, p. 151.

;3) les partidas étaient formes en grande partie de campagnards dévoues au clergé et à la noblesse.

L'armée régulière , placée sous le commandement de généraux soumis aux juntes, traitaient ces corps en ennemis politiques et eu rivaux.

qui non-seulement n'avait aucune expérience des choses de la guerre, mais se trouvait encore soumis aux caprices d'une nation dont les mœurs et les institutions répugnent à la carrière des armes (1). « Cette nation, dit un des historiens les plus estimés de la Grande-Bretagne (2), offre un étrange assemblage de qualités chevaleresques et mercantiles : justement orgueilleuse de sa gloire historique et déraisonnablement jalouse de ses dépenses militaires, avide outre mesure de célébrité guerrière, et cependant impatiente de préparer une paix ruineuse, laissant ses établissements sans ressources quand le danger est passé, et redoutant, plus qu'aucune autre, la défaite quand le danger est présent ; rêvant de Crécy et d'Azincourt en temps de guerre, et ne songeant en temps de paix qu'à faire des réductions économiques. »

Non-seulement Wellington avait à pourvoir aux besoins de son armée, il devait encore régénérer en quelque sorte la na-

(t) « De tous les peuples civilisés, dit un auteur anglais (Francis Hcad), il n'en est pas un qui ait moins d'idées et de connaissances militaires que les Anglais. Élevés dans la ferme croyance qu'une armée permanente est inconstitutionnelle, ils sont jaloux de ce qui en a seulement l'apparence. Cet éloignement, cette aversion pour tout ce qui se rattache à la vie militaire est plus forte encore, s'il est possible, parmi les classes ouvrières, qui considèrent les habits rouges comme autant d'ennemis naturels de leurs libertés, et qui aimant mieux en général se laisser emprisonner comme indigents dans un workhouse que d'endosser l'uniforme et de manger la ration du soldat. Aussi l'armée se compose-t-elle du rebut de la société. »

I.e colonel Rapier exprime la même opinion : « Le peuple anglais, d i t-ll, est belliqueux sans être militaire, et sous le prétexte de maintenir une liberté qu'il ne possède pas, il S'oppose en temps de paix à tout établissement utile ayant rapport à la guerre. Jugeant sur les bancs de l'école la discipline et la valeur des Romains, et ne faisant aucune attention i leurs institutions, l'Anglais, à l'instar de l'antique république, veut la liberté au dedans, la conquête au dehors , mais il recule devant l'idée de perfectionner son système militaire, comme chose incompatible avec une constitution que cependant il laisse violer par chaque miuistre. » (T. VIII, p. 206.)

Wellington ne juge pas sous ce rapport sou pays avec moins de sévérité : « L'armée, dit-il, est étrangère en Angleterre, inconnue dans l'ancienne constitution du pays. Elle ne doit ou n'est supposée servir qu'à la défense de ses possessions étrangères. Elle est dédaignée parles habitants, surtout par les hautes classes, dont quelques-unes ne permettent jamais qu'un membre de leur famille prenne service. Le bas peuple même fera tous ses efforts pour trouver les moyens d'acheter le congé d'un parent qui s'est enrôlé, et cela malgré les avantages de la paie, etc., dont jouit le soldat comparativement au salaire d'un simple ouvrier. » Mémorandum du 22 avril 1829, sur la discipline de l'armée. Voir encore Alison, t. VIII, p. 151, et la lettre écrite par Wellington à J. Filliers, le 30 mai 1809.

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