SITUATION DE L'ARMÉE ANGLAISE AVANT ET APRÈS TALAVERA
Sir Arthur Wellesley à lord Casllereagh.
Abranlès, 22 juin 1809.
Mylord,
« Lorsque je vous écrivis dernièrement, j'avais l'espoir que nous serions en marche avant cette époque, mais l'argent n'est pas encore arrivé. Les choses en sont où elles étaient le 17. Les Français continuent leur retraite ; Sébastiani s'est replié sur Tolède. Vénegas s'est porté en avant, et Cuesta a fixé son quartier général à Truxillo, le 4 9. Je crains que vous ne pensiez que j'ai retardé inutilement ma marche depuis mon arrivée sur le Tage ; mais il était et il est encore impossible de marcher sans argent. Les officiers et les soldats sont dans la plus grande détresse, et le manque d'argent cause des désordres dont j'ai souvent occasion de me plaindre; nous ne pouvons plus même obtenir que le pays nous fournisse des vivres, ou qu'il mette à notre disposition les ressources nécessaires pour transporter, soit par terre, soit par mer, nos propres approvisionnements. »
Lord Wellington au marquis de Wellesley.
Badajoz, 30 octobre 1809.
« ... Jusqu'au 24 août, les hommes et les chevaux ne reçurent point leurs rations régulièrement. L'insuffisance et la mauvaise qualité des vivres furent telles, que je trouvai convenable de donner aux soldats la moitié de ce qu'on retient ordinairement pour leur nourriture.
« Les cavaliers étaient forcés d'aller chercher au loin le fourrage nécessaire à leurs chevaux ; ils trouvaient le plus souvent du blé ou du riz, nourriture fort malsaine. Une des conséquences de cet état de choses fut que l'armée, outre les pertes occasionnées par de conti-
nuelles rencontres avec l'ennemi, perdit dans le court espace de cinq semaines quinze cents chevaux.
« L'armée anglaise ne reçut jamais ni viande salée, ni riz, ni rien de ce qu'on prétend avoir été envoyé de Séville pour son usage, excepté ces misérables rations dont j'ai parlé. Elle ne tira aucun avantage de ses travaux; et le soi-disant magasin de quatre cent mille rations de biscuit n'a jamais existé. Ce sont des faits notoires que personne ne peut contester, car, officiers et soldats, tous serviraient de témoins. J'affirme à Votre Excellence qu'on a payé non -seulement les objets fournis à l'armée sous mes ordres, mais encore les vieilles dettes de l'armée de sir J. Moore; j'ai demandé en outre avec instance aux agents espagnols et aux juntes que l'on fît savoir aux habitants que le gouvernement anglais ferait droit à toutes les réclamations motivées.
« Quant à la part que les officiers généraux espagnols ont prise aux opérations, il y a beaucoup de choses que je n'approuve point ; quelques-unes sont contraires à ce que j'espérais, d'autres en opposition avec des conventions positives.
« 11 fut convenu entre le général Cuesta et moi, le 1 1 juillet, que le général Vénegas (qui était sous ses ordres) marcherait par Trembleque, Ocana et Puerte Duenos, sur Arganda, près de Madrid, où il devait être le 22 et le 23 juillet, pendant que les armées combinées seraient à Talavera et à Escala. Cette convention ne fut pas observée, et il en résulta que les armées combinées furent engagées avec toutes les forces de l'ennemi. On m'a assuré que c'était la junte centrale qui avait contremandé les ordres de Cuesta; or ni Vénegas ni la junte ne nous prévinrent de cette résolution. Je ne ferai aucune autre observation sur ce procédé ; il me suffira de constater que le général Vénegas n'a pas exécuté le plan d'opérations concerté avec moi.
« Cuesta convint le 2 août qu'il resterait à Talavera, pendant que je marcherais le 3 contre Soult. Dans mon opinion, il quitta cette ville sans raison suffisante; dans mon opinion encore, il ne devait pas la
quitter sans mon consentement , puisqu'il avait mission de protéger mes hôpitaux- Je ne vois pas que si le général Guesta fût resté à Talavera, l'issue de la campagne eût été différente. Quand Soult eut ajouté trente-quatre mille hommes aux forces qui nous étaient opposées dans l'Estramadure, l'équilibre fut rompu, et il devint nécessaire de battre en retraite au delà du Tage ; si, en ce moment, d'après nos conditions, le général Cuesta avait gardé le poste de Talavera, j'aurais pu faire évacuer mon hôpital, ou, du moins, connaître l'exacte situation de tous les individus qu'on y avait laissés ; et je pense qu'on eût évité bien des difficultés.
« A l'égard du refus d'exécuter les mouvements que j'avais recommandés, je suis persuadé que si le général Bassecour avait été détaché vers Plasencia le 30 juillet, et si les troupes avaient fait leur devoir, Soult aurait été arrêté sur le Tietar, au moins assez longtemps pour me permettre de protéger le passage du Tage à Almaraz; et, dans cette éventualité encore, l'hôpital eût été sauvé.
« Bassecour ne se mit en marche que le 2, et la note de M. de Garay m'apprend que le général Guesta trouva ce mouvement inutile.
ic En considérant quelle était alors (le 4) notre situation, il me parut évident que les armées combinées devaient se retirer au delà du Tage, et que le moindre délai les exposerait à être coupées du seul point de retraite qui leur restât. Une bataille, même heureuse dans cette situation, n'eût pas amélioré nos affaires.
« Mais ce changement, au lieu d'accroître la difficulté que nous éprouvions à trouver des vivres, aurait dû la faire cesser, si la junte de Séville avait pris ses mesures pour subvenir aux besoins de l'armée anglaise, conformément à ma lettre du \ 6juillet : ce changement consistait à quitter l'offensive pour la défensive. La marche étant rétrograde, si l'on eût préparé et envoyé des vivres, l'armée les aurait reçus sur la route, et bien plus tôt encore que si elle avait suivi sa première direction. Ces vivres arrivèrent, il est vrai ; mais, comme ils étaient destinés à l'armée espagnole, nous les laissâmes passer, quoique nous mourussions de faim.
« Le manque de magasins, l'apathie et la mauvaise volonté des autorités et du peuple espagnol furent cause que l'armée portugaise souffrit beaucoup, par suite du manque de vivres et d'argent.
« Jusqu'à ce qu'on ait remédié aux maux dont j'ai raison de me plaindre, jusqu'à ce que je voie établir des magasins pour l'armée, et adopter un bon système d'approvisionnement, jusqu'à ce qu'il y ait une armée sur les efforts de laquelle je puisse compter, et qu'elle soit commandée par des officiers capables et désireux d'exécuter les opérations arrêtées de commun accord, je ne puis m'engager dans aucune entreprise avec les armées espagnoles. »
Lord Wellesley à M. Canning.
Séville, 2 septembre 1809.
« Il doit être évident, maintenant, qu'aucune alliance ne saurait protéger l'Espagne contre l'inévitable résultat de ses désordres intérieurs et de sa faiblesse comme nation. Elle doit amender et renforcer son gouvernement; elle doit améliorer l'administration de ses ressources, la composition et la discipline de ses armées, avant qu'elle soit capable de tirer quelque profit d'un secours étranger. L'Espagne s'est montrée déloyale envers nous, parce qu'elle l'a été envers ellemême. Jusqu'à ce que l'on ait opéré quelque grand changement dans l'organisation des moyens et des ressources de l'Espagne, ainsi que dans la formation de ses armées, aucune coopération avec les troupes espagnoles ne peut offrir la moindre garantie. »