ENTHOUSIASME DES ESPAGNOLS
11 y eut des périodes dans la guerre d'Espagne où l'enthousiasme fut aussi vif que général : après l'émeute d'Aranjuez, après Baylen, après le départ de Napoléon et après l'évacuation de Madrid par Joseph. Mais en dehors de ces périodes, on eut à constater une grande indifférence , quelquefois même des actes de faiblesse et de trahison. Lorsque, par intervalle, l'enthousiasme se réveillait, il s'évaporait presque aussitôt en vaines promesses , en orgueilleuses paroles. Cette mobilité de conduite est inhérente d'ailleurs au caractère espagnol. Après chaque désastre, les volontaires et les guérillas se croyaient aussi redoutables que la veille. On eût dit, à les entendre, qu'ils étaient les meilleurs soldats de l'Europe ; mais leurs actions ne répondaient point à la haute opinion qu'ils avaient d'eux-mêmes ou qu'ils voulaient inspirer aux autres.
En voici quelques preuves, tirées au hasard des correspondances officielles et des ouvrages les plus estimés sur de la guerre de la Péninsule.
L'amiral Colingwood au général Dalrymple.
8 avril IS09.
« Je n'ai jamais eu beaucoup d'espoir dans le succès des Espagnols, et je ne vois aucune raison de changer d'opinion. »
Au général Moore.
Salamanque 1808.
« Il est singulier que les Fiançais aient pénétré jusqu'à Valladolid, et que cela n'ait fait aucune sensation sur le peuple. »
Le colonel Graham à sir J. Moore.
Madrid, 4 octobre 1808-
9 Les Asturies n'ont pas encore fourni un soldat. »
Le général Baird à J. Moore.
Corogne, 25 octobre 1808.
« Nous n'avons reçu aucune espèce d'assistance du gouvernement. » (Junte locale.)
A lord Stuart.
7 août 1808.
« L'argent apporté par le Pluion et destiné à la province de Léon, (laquelle n'a pas encore levé un seul homme), est resté dans le port où il a été débarqué. »
Le major Cox au général Dalrymple.
Séville, 3 août 1808.
« J'avoue franchement que je ne puis m'empêcher de craindre qu'une cause aussi grande et aussi glorieuse ne soit ruinée par les funestes effets de la jalousie et de la division. »
Le capitaine Carrol au général Baird.
Mânes, 17 décembre 1808.
« Cette province (les Asturies), qui fut la première à déclarer la guerre à la France, n'a , depuis sept mois , pris aucune disposition pour empêcher l'ennemi de l'envahir. »
Journal de J. Moore.
9 décembre 1808.
« Ici le peuple ne prend part à rien. Nous avons la plus grande peine à trouver des gens qui nous donnent des renseignements. »
Le prince de Neufchâtel au maréchal Soult. %
10 décembre 1808.
« La ville de Madrid est parfaitement tranquille; toutes les boutiques sont ouvertes et les amusements publics sont suivis. »
M. Freire à J. Moore.
îlerida, 14 décembre 180S.
« L'extinction de l'enthousiasme populaire dans ce pays et les moyens de le faire renaître nous entraîneraient dans une trop longue discussion. »
A J. Moore.
Salamsiiquc, 9 déc«mbru 1808.
« De ce côté, le peuple est passif. » Le général portugais Franccsco de Paulo Leile, au général Dalrymplc.
Kstremos, 16 septembre 1808.
« Les Espagnols ont promis beaucoup et ne font rien. »> David Baird à J. Moore.
Astorga, 19 novembre 1808.
« Les autorités locales n'ont pas seulement négligé de nous envoyer des vivres, mais encore de nous donner les moindres renseignements sur les opérations des armées et les mouvements de l'ennemi. »
A. J. Moore.
Corogne, 13 novembre 1809.
« Je savais qu'on ne voudrait jamais croire à l'apathie et à l'indifférence des Espagnols. »
Le lieutenant Boolhby a J. Moore.
La Puebla, 1er janvier 1S09.
« ... Quant aux défilés, tout forts qu'ils soient, il n'y a personne à qui je puisse les confier, ou qui veuille les défendre ; aucun Espagnol ne pense à la marche de l'ennemi avec d'autres sentiments que l'indifférence ou quelque espoir que Dieu et l'armée anglaise sauveront le pays. »
En 1809, le gouvernement local de ïarragone était si négligent et si corrompu que les armes envoyées par l'Angleterre, au lieu d'être em-
ployées à la défense du pays, turent vendues à des marchands étrangers. » (Correspondance de lord Collingwood.)
M. Canning à M. Freire.
23 janvier 1809-
« Il paraît que les Espagnols n'ont fait aucun effort, soit pour seconder les opérations des Anglais, soit pour défendre le Ferrol, soit pour sauver ce qui peut se trouver dans le port. »
Pendant la retraite de J. Moore, 40,000 hommes de troupes espagnoles, sous les ordres de la Romana, se débandèrent pour ravager la contrée. 11 n'y avait plus en ce moment dans l'armée nationale la moindre confiance ni le moindre enthousiasme.
Dans une lettre du 17 août 1809, le général Hill se plaint à sir Arthur Wellesley de ce que des soldats espagnols aient tiré sur les hommes de sa brigade chargés d'aller au fourrage.
« Malgré la haine du peuple portugais pour la France, malgré sa docilité naturelle et la supériorité manifeste de la condition du soldat sur celle du paysan ou de l'artisan, le recrutement fut toujours difficile. On eut constamment sous les yeux l'odieux spectacle d'hommes qu'on chargeait de chaînes pour aller renforcer des armées combattant pour une cause populaire, et qui aurait dû être sacrée. » (Napier, t. IV, p. 56.)
En 1809, la junte centrale avait dans ses coffres plusieurs millions ; ses magasins regorgeaient de munitions et d'armes de toute espèce, envoyées d'Angleterre, et qu'on laissait détériorer plutôt que d'en faire usage, quoique dans les provinces non soumises les demandes d'armes fussent continuelles. (Correspondance de lord Collingwood : Mémoiredu général Miller.)
« Wellington à lord Liverpool.
■18 juillet 1809.
« Le peuple de Gastille est mécontent des Anglais, qui n'ont tenté aucun effort pour lever le siège de Giudad. Ce mécontentement, joint à l'effet qu'a produit une meilleure conduite de la part des officiers français, a probablement été cause que les Espagnols ont cessé de correspondre avec nous et de nous donner des renseignements, soit
directement, soit par l'intermédiaire des gens qu'ils emploient pour en avoir. »
A la fin de 1810, le peuple des campagnes était si mal disposé, qu'il prit souvent le parti des Français contre les nationaux. Il n'y avait plus sur pied que de petites armées sans consistance. Joseph et Soult étaient même parvenus à former des régiments espagnols pour combattre les partidas.
En 1812, le duc de Dalmatie avait tellement avancé la pacification et la soumission de l'Andalousie, qu'il trouva moyen d'avoir 6,000 escopeteros en campagne et 30,000 gardes nationaux dans les postes fortifiés (1 ). Ces troupes fraternisaient avec les siennes et combattaient résolument les corps de l'armée insurrectionnelle. La preuve, c'est que, dans cette môme année 1812, 150 escopeteros repoussèrent une attaque faite par 3,000 Espagnols de la division Cuevas contre Ossuna ; qu'aucune révolte, aucune défection ne se déclara parmi les gardes nationaux quand Soult fut obligé de quitter l'Andalousie pour mener ses troupes disponibles au secours de Badajoz, et que tous lui prêtèrent main -forte, quand Blake manifesta l'intention de prendre Séville (2).
En 1810, Joseph écrivit à l'empereur que la désertion dans les troupes espagnoles à son service diminuait chaque jour, et que s'il pouvait les solder exactement, elle disparaîtrait tout à fait.
En 1813, les restes de cette armée nationale combattirent sur la Nivelle les troupes espagnoles de Freyre.
Suchet était également parvenu à former un corps de gardes nationales, spécialement chargé de combattre les partidas.
Et au commencement de 1813, quand toutes les chances étaient pour Wellington, le général Clausel organisa sans la moindre difficulté huit compagnies franches espagnoles.
Dans la Biscaye, on vit mainte fois les paysans venir en aide aux Français. Napier rapporte, entre autre, qu'ils attaquèrent les bateaux de la frégate YAmelia pour sauver les munitions de l'envahisseur. (T. VII, p. 8.)
En 1810, après la déroute d'Ocana, les paysans, indignés de la fuite
(1) Statistique du mois de septembre 1812.
(2) Voir Napikr, t* VII, p. 269,
des soldats espagnols, conduisirent les Français dans les retraites où ces soldats s'étaient réfugiés. L'histoire des guerres offre peu d'exemples d'une trahison pareille (1).
La plupart des prisonniers d'Ocana demandèrent à servir dans l'armée française. « Ce fait, dit Napier, qui était arrivé à Badajoz et dans d'autres circonstances, prouve que certains Espagnols combattaient avec plus de vigueur pour leur monarque intrus que leurs compatriotes n'en mettaient à combattre contre lui. » (T. IX, p. 126.)
En 1 81 1 , les Espagnols n'avaient pris aucune mesure pour la défense de ïarragone (2), le dernier boulevard de la Catalogne, la clef de Valence, et la ville qui, après Cadix, avait le plus d'importance militaire. Féroces autant qu'indolents, ils refusèrent la suspension d'armes réclamée par Suchetpour ensevelir les hommes tués à l'attaque d'Olivo. Comme il n'y avait pas de terre sur ce rocher, il fallut calciner les cadavres par le feu. Dans l'intérieur de la ville régnaient le désordre et la folie. Rien ne compromit autant le patriotisme et la bravoure des Espagnols que celte misérable défense.
Les Galiciens, pendant toute la durée de la guerre, ne montrèrent aucun empressement à combattre les Français. Contreras, dans ses Mémoires (écrits par lui-même), raconte qu'il avait l'habitude d'envoyer dans les villages qui devaient fournir leur contingent des colonnes mobiles accompagnées d'un bourreau pour punir les réfraclaires (1810). « Malgré celte sévérité, dit Napier, malgré l'argent et les armes que l'Angleterre ne cessait d'envoyer, jamais la Galice ne soutint les opérations des Anglais. » (T. V, p. 293.)
Non-seul.ementun grand nombre d'Espagnols servaient dans l'armée française ; ils venaient encore en aide à l'ennemi en s'engageant à bord des corsaires qui infestaient les côtes de la Péninsule.
Il est prouvé que peu de temps avant la bataille de Salamanque, une négociation secrète fut engagée entre Joseph et des membres influents des cortès. Il s'agissait de reconnaître la dynastie du frère de l'empereur, à condition que le roi approuverait la politique intérieure des cortès. Les négociations, interrompues par la victoire de Wellington et par l'entrée des Anglais à Madrid, furent un moment reprises en 1813.
(1) Napier, t. VII, p. 94.
(2) Napier, t. V,p. 125.
On lit dans un curieux ouvrage, intitulé Bourrienne et ses erreurs, qu'au commencement de cette année, le factieux comte de Montijo, alors général dans l'armée d'Elio, avait fait secrètement la proposition de soutenir le roi avec ses troupes. « Peu après, l'armée de del Parque s'étant avancée dans la Manche, fit une offre semblable (4). » La conversation que Joseph eut avec le célèbre Mina, en 1834, à Londres, confirme ces faits et met au jour d'autres défections du même genre. (Voir notre t. II, p. 324.)
Gomme preuves du mauvais vouloir et de l'hostilité secrète des Espagnols, nous citerons encore les faits suivants :
Après la bataille d'Albuera, le général espagnol Blake refusa des hommes Beresford pour enlever les blessés; la plupart de ces malheureux restèrent jusqu'au lendemain matin sur le champ de bataille.
La veille de la bataille de Talavera, les fuyards de Cuesta se jetèrent sur les bagages des Anglais et les pillèrent. Non moins ingrats, les habitants de la ville avaient enterré leurs vivres plutôt que de les vendre à leurs alliés qui mouraient de faim.
En 1813, les autorités de Saint -Sébastien ne voulurent accorder à Wellington ni bateaux, ni charrettes, ni bâtimenls publics pouvant servir d'hôpitaux (2).
Ces refus de la part des magistrats espagnols se renouvelèrent fréquemment à toutes les époques de la guerre. La correspondance de Wellington en fait foi.
Lorsque le duc, revenant de son expédition de Burgos, s'arrêta sur la 'formés , près de Salamanque , « il délivra aux troupes espagnoles une grande quantité de vêtements, d'armes et d'autres objets, lires des magasins de la ville; mais, une heure après la remise de tous ces effets, il eut le chagrin de les voir jrendre jusque sous ses fenêtres (3). »
(1) Napikr, t. IV, p. 83.
(2) NAPIF.R,!. XI, p. 278.
(3) Napikr, t. IX, p. 140.