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CHAPITRE IV

SOMMAIRE

Wellesley poursuit et met en déroute un parti de brigands réuni sur la frontière du Deccan. — Il organise les forces militaires du peschwah. — Donne des conseils pour écraser Holkar. — Demande à partir pour l'Europe. — Arrive à Calcutta. — Est obligé de reprendre la direction des affaires politiques et militaires du Deccan. — Résigne de nouveau ses pouvoirs et s'embarque en mars 1805. — Témoignages de regret et de sympathie que lui donnent les autorités et les habitants du pays. — Il est nommé chevalier de l'ordre du Bain. — Félicitations du roi et du Parlement. — Services de tout genre rendus par Arthur Wellesley à la colonie. — Ses idées sur l'avenir de l'Inde et sur le gouvernement de ce pays. — Réformes qu'il introduisit dans l'organisation des troupes et dans les différentes branches de l'administration. — Influence qu'il exerça sur les indigènes ; sa justice, sa loyauté, sa clémence, son désintéressement. — Parallèle entre Wellesley et lord Clive. — Conclusion.

Vers la fin de janvier 1804, Wellesley se mit en marche pour surprendre et tailler en pièces un corps de brigands réuni sur la frontière du Deccan. Ces aventuriers, dont les forces se composaient en grande partie de troupes à cheval, avaient battu un détachement du nizâm et se préparaient à de nouveaux coups de main.

Quoique souffrant, à cette époque, d'une maladie de reins

fort commune dans l'Inde, Wellesley exécuta des marches d'une rapidité extraordinaire (i). « La fatigue de cette expédition fut telle, dit Vieusseux, que le duc, après bien des années, en parlait encore comme du service le plus pénible qu'il eût jamais fait. » Ses troupes, pour atteindre les brigands, firent 60 milles en 30 heures (2) ; mais à peine se trouvèrent-elles en vue, que les brigands, avertis sans doute par un soldat de l'armée anglaise (3) levèrent leur camp avec la plus grande précipitation. On put néanmoins leur donner la chasse, les mettre en déroute, et s'emparer de leurs canons, de leur matériel et de la plus grande partie de leur bagage.

Après cet exploit, Wellesley, chargé de la direction des affaires politiques et militaires du Deccan et des États mahrattes, se rendit à Poonah pour organiser les forces auxiliaires du peschwah (4). Sa correspondance prouve que cette mission lui fut rendue pénible par le mauvais vouloir du prince, qui manifestait contre lui « la plus inconcevable jalousie (5). »

De Poonah, Wellesley se rendit à Seringapatam, d'où il écrivit peu de temps après au général Lake pour lui demander s'il ferait opposition à ce qu'il retournât en Europe, pour rétablir sa santé, qui commençait à se ressentir des fatigues et du climat de l'Inde (6).

Lake lui répondit le 12 mai : « Je puis vous assurer que, quelque répugnance que j'éprouve à me passer de vos services, de votre aide et de vos avis, pour avancer les opéra-

(1) «Leduc de Wellington a souvent cité cette expédition, comme la marche la plus rapide « qu'il ei'it jamais faite. » — Colonel Gurwood, t. III, p. 44.

(2) « L'infanterie parcourut 60 milles, depuis la matinée du 4 jusqu'à l'heure de midi le 5, « et encore nt-elle halte de midi à huit heures, le 4.» Wellesley, paroles citées par Maxwell, 1. 1, p. 189.

(3) Wellesley au gouverneur général, 5 février 1804, et au général Stuart, même date.

(4) Ces forces, composées d'Européens et de cipayes, étaient, comme toutes les forces auxiliaires, sous les ordres des résidents anglais.

(5) Au général Stuart, 14 février 1804.

(6) Voir sa lettre du 11 décembre 1804, au colonel Close, où il se plaint d'une attaque de lièvre aiguë, qui était venue compliquer les douleurs rhumatismales dont il souffrait depuis dix-huit mois.

tions dans lesquelles nous sommes maintenant engagés, je ne serai pas assez égoïste pour refuser la permission que vous sollicitez, etc., etc. »

Ayant obtenu quelques temps après un congé du gouverneur général, Wellesley résigna les pouvoirs politiques et militaires qu'il exerçait dans le Deccan (1), et se rendit à Calcutta, où il arriva dans les premiers jours d'août. En attendant qu'il reçût dans cette ville l'ordre de s'embarquer, il s'occupa d'une foule de questions relatives au gouvernement et à la pacification des États nouvellement conquis.

Au mois de novembre cependant, la situation des affaires politiques obligea le comte de Mornington à rétablir momentanément son frère dans le commandement du Deccan. Wellesley retourna donc à Seringapatam, où il ne tarda point à ressentir de nouvelles attaques de fièvre; cette circonstance, jointe à l'état satisfaisant de la contrée, le décida à faire une nouvelle demande pour quitter l'Inde. Le gouverneur général y accéda sans difficulté et, en conséquence, sir Arthur prit définitivement congé des habitants et de la garnison de Seringapatam, en février 1805 (2).

Nous devons faire observer, toutefois, que le délabrement de sa santé ne fut pas la seule raison qui engagea le vainqueur des Mahrattes à rentrer en Angleterre . A l'époque où il demanda pour la première fois un changement de position (en juin 1804), la colonie était en paix avec tous les princes guerriers de l'Inde, sauf avec Holkar dont l'armée, notablement réduite par la défection et la misère , ne semblait pas devoir tenir longtemps contre les forces de Lake, qui la

(1) Ces pouvoirs, bien plus étendus que ceux dont il avait été investi précédemment dans le Mysore, lui furent conférés le 26 juin 1803, dans les termes suivants : « I em power and « further direct you to assume and exercise tlie gênerai direction and control of ail the poli- « tical and military affairs of the british government in the territories of tlie nizâm, of the « peschwahand of themaharatta States and chiefs. » Comte de Mornington.

(2) Sa dernière lettre, datée de cette ville, est du 9 février.

serraient de près. Il n'y avait plus dès lors ni beaucoup de gloire à acquérir, ni de grands avantages à espérer. En Europe, au contraire, un vaste champ s'offrait à l'activité du jeune général, et lui-même avoue « qu'il n'était pas assez « vain pour croire que ses services militaires dans l'Inde « seraient mis en balance avec des services semblables, « rendus dans toute autre partie du monde (1). »....« Je « crois, dit-il, avoir servi dans ce pays aussi longtemps que « le doit tout homme qui peut rendre d'autres services, et « qui a la perspective d'être employé en Europe de manière « à pouvoir très-vraisemblablement se produire (2). » Sir Arthur était d'ailleurs en ce moment fort ennuyé par les contestations que la mauvaise foi des princes indigènes soulevait à propos des traités qu'il avait conclus : « Tous, dit-il, « étaient d'abord enchantés de la paix ; mais le démon de « l'ambition paraît maintenant s'être emparé d'eux, et cha- « cun tâche, par des interprétations forcées, de gagner « ce qu'il peut. Toute cette affaire m'inspire le plus « profond dégoût (3). »

A ces puissantes raisons venait se joindre un secret déplaisir de la conduite peu généreuse qu'avaient tenus à son égard le gouvernement anglais et la cour des Directeurs. Depuis deux ans , il commandait une division ou plutôt un corps d'armée avec lequel il avait livré plusieurs combats et gagné deux batailles importantes. Or non-seulement on ne lui donna pas le grade de général de division, auquel il avait des droits si bien établis, mais on ne confirma pas même sa nomination à l'état-major de Fort-Saint-George, faite par le général Stuart. « Je pouvais m'attendre , dit - il , à cette « nomination , et cependant , sans la mort déplorable du

(1) Wellcslcy au major Shawe, 4 janvier 1805.

(2) Au major Shawe, 8 juin 1804.

(3) Au major Jlalcolm, 13 avril 1804.

« général Fraser, l'arrivée du général Smith aurait fait de « moi un surnuméraire (1). »

Quant à la cour des Directeurs, il se plaignait d'avoir été traité par elle avec peu de justice, « bien qu'il pût invoquer « ce fait sans exemple qu'il avait été employé sous tous les gou- « vernements de l'Inde, et mis en relation avec tous les rési- « dents politiques et avec beaucoup d'autorités civiles, sans « qu'il y eût la moindre trace sur les registres officiels, ni « dans la correspondance particulière qu'on eût désapprouvé « aucun de ses actes, porté une seule plainte contre lui, ou « signalé une apparence de mauvaise disposition de la part « d'une seule des autorités civiles ou politiques avec les- « quelles il avait été en rapport (2). »

Aucun général , depuis Robert Clive, n'avait fait autant pour la gloire et la prospérité de l'Inde. Toujours victorieux, à force de talent et de prévoyance, il put se féliciter, en quittant le théâtre de la guerre, « de n'avoir pas perdu un « seul convoi, ni la moindre partie des propriétés de la colo- « nie, pendant toute la durée de ses campagnes (3). »

Cependant le désir de retourner en Europe ne l'emporta point chez Wellesley sur la considération plus forte de l'intérêt public. Il ne demanda à partir que lorsqu'il ne restait plus rien d'important à faire. Dans plusieurs de ses lettres, il manifesta même l'intention de rester, « fût-ce plusieurs « années encore, si sa présence eût été de la moindre utilité « à la colonie (•*). » C'était agir conformément à la règle qu'il avait tracée, quelques mois auparavant, en refusant à l'un de ses amis, le major Graham, l'autorisation de quitter Madras pour affaires de famille. Il avait écrit à cette occasion :

(1) Au major Shawc, 8 juin 1804 et 4 janvier 1805.

(2) Wellesley au major Shawe, 4 janvier 1805.

(3) Au gouverneur général, 17 janvier 1804.

(4) « si le gouverneur manifeste le moindre désir que je reste ici, je demeurerai avec plaisir. » Au major Shawe, 8 juillet 1804.

« Un homme qui remplit un emploi et auquel sont « confiés de grands intérêts publics , doit mettre de côté « toutes considérations, les siennes propres comme celles « des autres (1). »

Avec le même patriotisme, sir Arthur, avant de s'embarquer pour l'Angleterre, crut devoir communiquer aux principaux officiers avec lesquels il avait été en relation ses idées sur l'avenir de la colonie, sur le moyen de la faire prospérer, d'y maintenir la paix et, au besoin, d'y continuer la guerre.

Au colonel Murray, détaché dans le Guzerat, il écrivit que pour obtenir l'appui des Mahrattes,«il devait les traiter « avec la plus grande bienveillance et la plus grande dou- « ceur, sans jamais oublier toutefois que ces peuples man- « quent de loyauté et qu'ils sont toujours prêts à trahir. »

Au lieutenant - colonel Wallace , successeur de Stevenson dans le commandement des troupes auxiliaires du nizâm, il donna d'utiles conseils sur la manière de conduire les affaires politiques (2).

A ce même officier, au colonel Murray et au général Lake, il exposa le système d'opérations le plus convenable pour soumettre les indigènes et en particulier Holkar, le seul prince mahratte qui fût encore ouvertement hostile à la colonie : « Ayez, leur disait -il, assez de vivres pour vous ren- « dre indépendants de vos magasins, au moins pendant tout « le temps nécessaire à l'expédition. Si l'ennemi approche « avec son infanterie et du canon, jetez votre bagage dans « quelque village fortifié, ou élevez, pour le mettre à l'abri, « de petites redoutes dans un lieu convenable. Laissez

(1) Poonah, 2 mars 1804.

(2) II lui recommanda entre autres d'être discret sur toutes les affaires publiques, afin d'échapper à la nécessite' défaire mystère de quelques-unes : pensée fine et juste que M. de Talleyrand n'eût pas désavouée.

« une garde avec ce bagage, et jetez-vous ensuite résoluce ment sur les bataillons en marche. Si vous les battez, la

« cavalerie lâchera pied Il n'y a pas de position où vous

« puissiez défendre votre camp contre une artillerie aussi « formidable que l'est celle des Mahrattes.... Si vous avez de « la cavalerie, harcelez les troupes ennemies aussi souvent « que possible. Surtout ne vous laissez pas attaquer par elles « dans votre camp (1) »

« Ne cherchez pas non plus à forcer leur position, car elles « la choisissent toujours forte et presque inaccessible. Mais « lorsque vous apprendrez qu'elles sont en mouvement, mettez « en sûreté vos bagages et sortez de votre camp. Vous les ren- « contrerez dans le désordre ordinaire d'une marche, et elles « n'auront pas le temps de se former, car ce sont des trouce pes à moitié disciplinées. En tout cas, vous aurez l'avance tage de les attaquer sur un terrain qu'elles n'auront pas ce choisi, et dont vous connaîtrez toutes les ressources. Une ce partie seulement de leurs forces sera engagée, et il se peut ce que vous obteniez une victoire facile (2). »

Ces recommandations annoncent un jugement sûr , mûri par l'expérience, et un esprit d'observation remarquable (3).

C'est pour n'avoir pas aussi bien compris la tactique des indigènes et le moyen de la déjouer, qu'un détachement

(1) Au colonel Murray, 14 septembre 1804.

(3J Au colonel Stevenson, 12 octobre 1803.

1,3) Une lettre du 3 juillet 1804, au général Stuart, mérite également d'être signalée comme une preuve de la perspicacité du général Wellesley. Cette lettre embrasse l'hypothèse plus vaste d'une attaque générale de l'Indoustan par une armée européenne. On y trouve la môme sagacité militaire, et, de plus, cette clairvoyance politique dont ses dépêches fournissent tant d'exemples. A propos des armements de la France et des préparatifs qui se Taisaient alors a Boulogne et a Cherbourg : « Je n'ai jamais, dit-il, eu beaucoup de crainte d'une agression dans « l'Inde de la part d'un ennemi d'Europe, et encore moins dans la guerre présente, car l'en- « nemi parait avoir employé ses ressources a un genre d'armement naval qui, selon toute « apparence, ne peut lui servir pour attaquer ce pays ( 3 juillet iS04). » Le résultat a pleinement confirmé celte judicieuse remarque, ainsi que la plupart de celles que Wellesley eut l'occasion de faire en quittant l'Inde.

de l'armée de Lake, sous les ordres du colonel Monson, fut complètement écrasé en 1804, par les troupes d'Holkar. Ce détachement, fort de 12,000 hommes environ, ne ramena au point de départ que le dixième de son effectif : désastre sans exemple, qui faillit provoquer un nouveau soulèvement des Mahrattes et détruire tout l'effet des victoires antérieures. Yoici en peu de mots comment les choses s'étaient passées.

Holkar, qui détestait Scindiah, était resté neutre dans la guerre soutenue par la colonie contre ce prince et le radjah de Berar; mais, après les défaites successives des troupes de son rival, il avait réuni environ 100,000 hommes, presque tous montés, pour entreprendre une guerre de partisans.

Le général Lake s'était porté au-devant de cette multitude et l'avait mise en fuite sans difficulté. Un de ses subordonnés, cependant, le colonel Monson, laissé seul dans Malwa, à 200 milles de l'armée, avait été attaqué par les brigands et obligé de battre en retraite. Sa petite armée, forte de 4,000 soldats réguliers, de 5,000 cavaliers irréguliers et de 15 canons, fut rejointe à Rampoor par deux bataillons et 5,000 chevaux irréguliers. Holkar la suivit avec 20,000 cavaliers, autant de fantassins et 160 bouches à feu, et il sut si bien profiter du terrain et de l'inexpérience du colonel Monson, que celui-ci rentra dans Agra avec 1,000 soldats éclopés ou malades, sans artillerie, sans bagages et sans munitions (î). Les fatigues et la désertion lui avaient fait essuyer plus de pertes que les combats. Cette pénible retraite, qui s'accomplit en juillet et août 1804, faillit avoir les conséquences les plus graves, par l'effet moral qu'elle produisit dans l'Inde. Déjà Holkar assiégeait Delhi, quand Lake, reprenant l'offensive, le fit rétrograder (Vers le milieu d'octobre).

(1) MAXWELL, t.I, p. 20S.

Le 15 du mois suivant, le général Fraser battit, aux environs de Deeg, 24 bataillons ennemis, appuyés par une forte cavalerie et 160 canons. Trois jours après, Lake en personne rencontra l'armée d'Holkar, forte de 20 à 50,000 hommes, à Furukabad, la mit en déroute sans éprouver de pertes sensibles (i). Les troupes ennemies qui parvinrent à se rallier se jetèrent dans Deeg. On mit aussitôt le siège devant cette place, dont la garnison se rendit sans condition le 25 décembre. Holkar abandonna au vainqueur son artillerie et ses magasins, qui étaient considérables, et se réfugia avec 4,000 cavaliers dans l'état de Bhurtpoor, où le radjah lui fit une réception amicale. Voulant obtenir satisfaction de cet acte d'hostilité, le général Lake vint assiéger la capitale du radjah. Malheureusement les travaux d'attaque n'eurent pas le succès qu'on en devait attendre, de sorte qu'après de nombreux assauts, où la valeur des troupes anglaises brilla d'un vif éclat, l'assiégeant dut renoncer à son entreprise et conclure, le 2 mai 1805 (2), un traité à la suite duquel le radjah transmit à Holkar l'ordre de quitter Bhurtpoor.

Le chef mahratte ne se laissa point abattre par ce nouveau coup de la fortune. Suivi de 5,000 à 4,000 hommes seulement, il alla trouver Scindiah, qui l'accueillit malgré le traité de paix conclu avec l'Angleterre. Les troupes de ce perfide allié, réunies à celles de Holkar, firent peu de temps après une excursion sur le territoire de la Compagnie; mais, rencontrées à 60 milles de Bhurtpoor par le général Lake, elles essuyèrent une déroute complète. Ce fut le dernier épisode de la guerre des Mahrattes et le dernier

(1) A Deeg, Fraser perdit 613 hommes, et les Mahrattes 2,000 hommes. A Furnkabad, Lake perdit 30 hommes, et Holkar 3,000 hommes. — Voir Barciiou, t. V, p. 90.

(2j Les assauts de Bhurtpoor échouèrent, parce que les brèches étaient mal faites, et leur accès mal assuré. Lake eut 3,100 hommes et 103 officiers tués et blessés pendant ce siège, qui dura trois mois et vingt jours.

succès obtenu par l'habile administration du comte de Mornington.

Cet illustre homme d'État se trouvait depuis longtemps en butte à l'hostilité de la cour des Directeurs et d'une partie de la nation anglaise, qui attribuaient à une ambition démesurée la continuation de la guerre et les embarras financiers dont ils se plaignaient (1). Fatigué de cette opposition, il avait, dès le mois de décembre 1803, sollicité la permission de rentrer en Angleterre ; mais les événements qui survinrent l'obligèrent à différer son départ jusqu'au commencement de l'année 1805.

Son successeur, lord Cornwallis, arriva à Calcutta le 30 juillet : épuisé par l'âge et le travail, ce noble vieillard mourut deux mois après. En attendant la nomination d'un nouveau titulaire, George Barlow prit en main les rênes du gouvernement. Homme d'État médiocre et entêté, il soutint, contre l'avis du général Lake, la politique de paix que Cornwallis avait été chargé de rétablir ; et par suite lorsque Scindiah exprima l'intention d'acquiescer à un nouvel accommodement, il fut très-heureux de lui envoyer un négociateur au lieu d'une armée. Le vainqueur de Laswarri, formé à la grande école des Wellesley, aurait voulu, au contraire, qu'on punît le chef indien d'avoir soutenu Holkar et d'avoir fait arrêter un résident anglais; mais ses remontrances furent dédaignées , et le trop faible gouverneur signa, le 23 novembre 1805, un traité auquel Scindiah ne devait certes pas s'attendre.

Holkar, qui avait dit lui-même, tous mes États sont sur la

(1) Ces embarras n'étaient que momentanés, puisque la richesse de la colonie s'était notablement accrue. Les habitants de Calcutta constatent ce fait dans le passage suivant d'une adresse au gouverneur général :

« Par cette heureuse conclusion d'une si courte et si glorieuse guerre, nous voyons les en- « nemis de l'Angleterre abaissés, l'influence française annihilée et nos ressources augmen- « tées. »

selle de mes chevaux, fut l'objet de ménagements pareils, et conclut, le 24 décembre (1), un traité non moins avantageux qui mit fin à la guerre des Mahrattes.

Le comte de Mornington retourna en Angleterre, mécontent de la cour des directeurs, mais enchanté du roi, qui l'avait nommé marquis de Wellesley, et convaincu d'ailleurs qu'il serait bientôt vengé des calomnies de la presse, par la gloire et les avantages impérissables qu'il avait assurés à sa patrie.

Sir Arthur n'intervint point directement dans la guerre contre Holkar; mais sa correspondance prouve qu'il la dirigea par ses conseils depuis le commencement jusqu'à la fin. Nous citerons particulièrement sa lettre du 17 mars 1804, au général Stuart et celle du 27 mai, au général Lake : dans l'une et l'autre, les projets du chef mahratte et les moyens propres à ruiner son influence sont indiqués avec une grande netteté de vues. Celle du 18 mars, au gouverneur général, contient un projet de plan de campagne en cas de rupture avec Holkar, événement qui à cette date n'était pas encore certain. Le gouverneur, à propos de cette lettre, écrivit à son frère, le 16 avril : « J'ai invité le général Lake à commencer les « opérations contre Holkar, dès que le temps le permettra, « et je vous autorise à coopérer avec lui. J'approuve entièrece ment la disposition des troupes sous votre commandement, « aussi bien que le plan d'opérations militaires que vous « avez suggéré dans l'éventualité d'une guerre avec Djeswunt- « Rao Holkar. »

Pour connaître exactement la part que prit Wellesley à cette guerre et l'influence qu'il exerça dans l'Inde, il faut lire encore son mémorandum du 5 novembre 1804 (2), et. celui du

(1) D'après quelques auteurs, le 27 janvier 1806-

(2) GORWOOD, t. III, P, 530. y

5 novembre de la même année (1), où il développe ses idées sur le mode d'opérations et de subsistances à prescrire au général Lake.

Ce dernier mémorandum paraît avoir été demandé par le comte de Mornington, qui, à cette époque, recevait des plaintes fréquentes sur la misère des troupes envoyées contre Holkar.

Au moment de s'embarquer pour l'Angleterre , Arthur Wellesley insista une dernière fois pour qu'on forçât les alliés à entretenir des troupes dans l'intérêt de la sécurité et du bienêtre de la colonie. « C'est le seul moyen, dit-il, d'être partout « sur nos gardes, de comprimer les révoltes et d'avoir la paix « intérieure. Jusqu'à ce qu'il en soit ainsi, notre système « sera profondément vicié, et notre empire prêt à tomber « en poussière, par l'effet de sa trop grande faiblesse (2). »

Quand on réfléchit à l'instabilité des gouvernements et à la décadence progressive des États de l'Inde depuis un siècle, on se demande si Wellesley n'a pas eu raison de se plaindre du système suivi par les hommes d'État de l'Angleterre, et si la conquête par l'ordre et la civilisation n'eût pas été plus fertile en résultats avantageux que la conquête basée sur l'antagonisme des races, l'ignorance des peuples et la faiblesse des souverains indigènes. Matière délicate à traiter, parce qu'elle touche à l'avenir des possessions anglaises, aussi bien qu'à la réputation des hommes d'État qui ont fait prévaloir le système actuel. Cependant dans un ouvrage consacré à la biographie de Wellington, il faut bien rechercher si cet homme illustre a pu émettre, sur une question aussi importante, des idées qui ne seraient ni justes ni réalisables.

(1) GURWOOD.t. Ill.p. 534.

(2) Au colonel Close, 27 décembre 1804. — Voir également la remarquable lettre qu'il écrivit au major Shawe, le 26 février de cette même année, et les deux mémorandum du 2 novembre sur l'état du gouvernement de Scindiah. — Gurwood, t. III, p. 516 et 520.

En lisant les ouvrages de Sinclair, de Malcolm , de Héber, d'Alison, de Porter et autres écrivains anglais, on est tenté de croire que la péninsule du Gange a fait depuis quelques années des progrès remarquables. Mais ces auteurs, s'ils sont impartiaux, ont probablement jugé de l'état du pays d'après quelques faits isolés ou d'après la situation toute exceptionnelle de certaines villes maritimes, telles que Madras, Bombay et Calcutta. Ceux qui ont visité l'Inde dans toute son étendue , et qui ont comparé sans esprit de parti l'état actuel de ses peuples à leur état antérieur, sont arrivés à une conclusion bien différente : « Sous le rapport matériel , dit le comte de Warren, la situation des indigènes s'est empirée d'année en année, et sous le rapport moral, ils n'ont pas fait un progrès depuis Alexandre. » Telle est aussi l'opinion de Metcalf, de Henri Russell, de Macaulay, de Mill, de Montgommery-Martin et du célèbre Burke.

Ce dernier osa dire en pleine Chambre des Communes : « Si les Anglais avaient été chassés de l'Inde, ils n'auraient pas laissé de meilleures traces de leur domination que la hyène et le tigre ! »

Il y a sans doute de l'exagération dans ce langage ; cependant, on ne peut nier que la misère des Indiens ne soit extrême, et qu'elle n'augmente tous les jours.

L'industrie occupait autrefois un grand nombre de bras; elle est aujourd'hui remplacée par l'agriculture, sur laquelle pèsent de lourds impôts toujours rigoureusement exigés. La culture de l'opium et le monopole du sel font le plus grand tort aux populations rurales (1). Le haut commerce, les usines et les manufactures sont entre les mains des sujets britanniques, qui seuls profitent de cet état de choses. Les vastes

(1) La Compagnie a le monopole sur le sel, le tabac et l'opium. Le premier rapporte, année moyenne, 58 millions de francs ; le second, 3G ; et le troisième, 1 et demi. Le revenu total delà Compagnie est estime à 465 millions. — Voir deBiornstieiina, p. 186.

travaux publics construits par les princes indigènes tombent en ruines faute d'entretien ; et la Compagnie n'en a pas édifié d'autres, hormis ceux que réclament ses opérations militaires (1).

« Ainsi la Grande-Bretagne a trouvé moyen d'épuiser tous les trésors de ce beau pays sans en employer la moindre fraction au bonheur matériel des peuples conquis (2). »

Montgommery-Martin a démontré que le capital retiré de la circulation depuis cinquante ans s'élève à 2 milliards et demi, et que la quantité des métaux exportés en Angleterre, pour le compte du gouvernement de la Compagnie, de 1811 à 1854, atteint le chiffre énorme de 200 millions. C'est ce qui lui fait dire :

« La situation de l'Inde peut être comparée à celle d'un individu privé de nourriture , et à qui cependant on enlève journellement une partie de sang. Le résultat est atrophie, convulsions, mort ! »

Un membre du Parlement anglais, M. Mill, caractérise avec non moins de sévérité le système politique qui régit l'Inde : « Ce système, dit-il, consiste à décharger les princes subsidiés par la Compagnie (5) de toute responsabilité en ce qui concerne le maintien de l'ordre et la défense extérieure... »

« Le peuple des États à subsides sait fort bien que la puissance anglaise est trop formidable pour laisser le moindre

(1) De ce nombre sont quelques voies de communication récemment établies. L'industrie particulière, heureusement s'occupe, dit-on, de réaliser en ce moment des améliorations qu'on eût vainement attendues du gouvernement colonial.

(2) De Warren.

(3) Les princes subsidiés sont le roi d'Oude,le radjah deNagpoor ou de Berar, le nizâm d'flyderabad, Holkar, le sultan de Mysore, legaékwar de Baroda, les radjahs de Travancore.Cochin et Culscli. Les princes protégés sont les radjahs de Bhopal et de Sikim ; les sikhs indépendants, sous Rundjct-Sing, les Étals de Boondela, de Guzerat et de Malwa; les princes féodaux de Radjepootna et les petites principautés voisines des Birmans. Les princes dits indépendants et liés seulement à la Compagnie par des traités sont : Scindiah, le roi de Laho.re et les émirs du Sind.

espoir de succès au soulèvement isolé d'une partie de l'Inde ; il sait aussi que la péninsule est trop morcelée et trop divisée pour tenter jamais un effort commun, et c'est ce qui fait qu'il» se résigne au joug le plus dur. La même conviction enhardit les princes indous ou musulmans à abuser du reste de puissance qui leur est laissé. Tous se livrent en conséquence aux exactions les plus violentes, n'attachant aucun

prix à la ruine ou au bien-être de ceux qu'ils gouvernent

On comprend que l'administration de la justice doit être déplorable dans tous ces États , où le prince n'a aucune récompense à attendre de l'amour de ses peuples pour les bonnes mesures qu'il pourrait prendre, ni rien à redouter pour les mauvaises (1). »

Le général suédois comte de Biornstierna, qui fut pendant dix ans ministre résident à Londres, confirme ces faits dans son remarquable ouvrage sur l'Inde anglaise (2).

« Tel est, dit-il , l'état des choses dans les pays à subsides, que les peuples n'ont pas de désir plus ardent que celui de passer sous la domination directe de la Compagnie, beaucoup plus douce et plus juste, sous tous les rapports, que celle de ces princes. »

On reproche à de Biornstierna d'être trop favorable au système anglais, et cependant, après avoir constaté par des chiffres que les Indiens exportaient encore en 1814 pour 50 millions de tissus en Europe, tandis que maintenant ils sont tributaires de la Grande-Bretagne pour une somme équivalente, il avoue que « grâce à ce triomphe de l'industrie européenne , il existe des millions d'ouvriers sans pain et

(1) Rapporta la Chambre des Communes, le 1er février 1832.

M. de J.incigny, s'élève avec non moins de force contre le système subsidiaire, « né de la nécessité de priver ces soi-disant princes des moyens de renverser la souveraineté réelle qu'exercent les Anglais. » P. 136.

(2) Tableau politique et statistique de l'empire britannique dans l'Inde, traduit par

PETIT DE BARONCOURT, p. 210.

réduits à la mendicité (1). » Tous les ans, les exportations diminuent et les importations augmentent, « ce qui amène nécessairement, dit le même écrivain, un décroissement successif dans les richesses du pays... »

« Les seuls produits favorisés dans la métropole sont la soie et l'indigo; encore ce dernier ne profite-t-il qu'aux Anglais, qui possèdent presque toutes les plantations. Au fond, le principal commerce de l'Inde repose aujourd'hui sur une énorme immoralité, c'est-à-dire sur l'exportation de 20 mille caisses d'opium, de la \aleur de 75 millions de francs, avec lesquelles on empoisonne les Chinois (2). » ... « Voilà où est réduite cette contrée, réputée jadis la plus riche de l'univers, et sur laquelle la nature semble avoir épuisé ses faveurs (5). »

Sir Henri Russell, qui, de 1811 à 1820, remplit les fonctions de résident à Hyderabad, écrivit, le 21 septembre 1824, à la cour des directeurs, une lettre remarquable, où se trouve exprimée la même opinion sur le système subsidiaire : « Du moment, dit-il, que nous établissons un gouvernement à subsides , nous nous trouvons sur une pente fatale où nous ne pouvons plus nous arrêter; le premier pas entraîne au dernier, et tous conduisent invariablement au même but : la ruine et la destruction de l'État protégé. »

« Nous n'avons rien à craindre du dehors; c'est dans chaque accroissement de territoire que nous trouvons et que

nous créons des dangers. » « Du moment qu'un État

passe sous notre autorité directe, nos employés européens inondent toutes les carrières ; les classes supérieures et les classes moyennes ne trouvent plus une seule place pour se caser, et périssent bientôt de misère ! Ainsi la somme des haines nationales va croissant. »....« Notre empire ne peut

(1) Page 246 et 247.

(2) De Biornstierna, page 250.

(3) Idem, page 247.

rester stationnaire, et du jour où nous cesserons d'avancer, nous reculerons. »

Il faut conclure de ces témoignages et de ces faits irrécusables, que, sous le rapport matériel, l'administration anglaise a été fatale aux Indiens. Sous le rapport moral, cette administration n'a pas été beaucoup plus heureuse; cependant elle a réalisé quelques progrès dont il serait injuste de ne pas lui tenir compte (1); ainsi elle est parvenue à établir, dans les États conquis ou protégés, une police sévère, qui a fait décroître rapidement la proportion des crimes ; elle a réprimé d'innombrables actes d'oppression de la part des gouvernements indigènes ; elle a mis un terme aux révoltes intérieures, provoquées dans certains États par la turbulence de chefs puissants ; elle a concédé aux Indiens la liberté de la presse et des cultes, et le droit sacré d'être jugés parleurs pairs ; elle a supprimé plusieurs usages barbares, moins cependant qu'on était en droit d'attendre d'une nation aussi éclairée (2) ; ses missionnaires ont répandu avec succès , dans quelques contrées, les lumières de l'Évangile (3) ; enfin de bonnes écoles ont été ouvertes dans les principaux centres de population. Toutefois ce dernier bienfait ne produira pas de grands résultats, aussi longtemps qu'on laissera subsister les castes , qu'on ne fera rien pour le bien-être matériel du peuple , et qu'on excluera systématiquement les

(1) Ces progrès datent de l'administration philanthropique de lord Bcntinck. On les a continués depuis, et c'est ce qui a fait dire, en 1845, à M. de Jancigny : « Nul doute que l'influence du gouvernement anglais n'ait amélioré à un degré très-remarquable la situation générale, politique et commerciale de l'Inde. » Nous ne pouvons accepter ce jugement, après avoir enregistré les témoignages qu'on a lus plus haut. II met du reste l'auteur en contradiction avec lui-même, puisqu'il qualifie (page 34) l'administration de la colonie « d'exploitation égoïste. »

(2) le gouvernement a interdit les sacrifices humains, etc. « Il reste néanmoins beaucoup à faire dans cette voie. » — Comte de Biornstierna, p. 235, 236.

(3) 11 ne faudrait pas cependant exagérer l'importance de ces missions. Les rapports des voyageurs constatent, en effet, que les apôtres du protestantisme n'ont pas montré, à beaucoup près, dans l'Inde, ce zèle et ce courage persévérant dont les missionnaires catholiques ont donné tant de preuves remarquables dans les contrées asiatiques.

indigènes des fonctions importantes de l'armée (1), de l'administration et des finances.

Il semble, d'après tout ce que nous venons de dire, que l'Angleterre ait bien plus cherché à exploiter l'Inde qu'à la civiliser; à rendre ses populations incapables de se gouverner elles-mêmes, qu'à les initier à des connaissances et à des arts qui inspirent d'ordinaire à ceux qui les possèdent le désir de s'émanciper.

Cette politique peut être habile, mais elle est à coup sûr peu libérale. La conscience de Wellesley ne lui permit pas de la sanctionner. Il résulte de sa correspondance que le bonheur des Indiens lui donna plus de souci que l'intérêt de l'Angleterre. Probablement croyait-il aussi qu'il serait plus facile de s'assurer de la fidélité des indigènes en les attachant par des bienfaits, et qu'il y aurait finalement plus de profit à favoriser le développement de la richesse , nationale qu'à tarir toutes les sources de cette richesse en voulant obtenir des bénéfices trop immédiats (2). C'est l'avenir qu'il voyait et non le présent. Or, l'avenir dans le système de Wellesley, c'était la prospérité par la civili-

(1) « Les officiers, depuis le général jusqu'à l'enseigne, sont anglais de naissance. » Comte de Biornstierna, ouvrage cité. D'après Warren, il y a par régiment 18 officiers indigènes, dont les grades sont assimilés à ceux de capitaine et de lieutenant; « mais ces officiers sont réellement subordonnés au dernier sous-lieutenant européen. »

(2) Ces idées ont fait des prosélytes depuis quelques années dans le Parlement et dans la presse.

M. Dubois de Jancigny, aide de camp du roi d'Oude, qui, dans son ouvrage sur l'Inde, se montre très-bienveillant pour le gouvernement colonial, s'exprime de la manière suivante :

« Le gouvernement supérieur des Indes n'a aujourd'hui que le choix entre deux maux : il faut que, dans son respect pour les traités, il consolide l'oppression, qu'il attende au moins en silence que les effets du despotisme, devenus désormais intolérables, nécessitent son intervention, ou qu'il manque à la fol jurée, qu'il ait le courage de montrer plus de respect pour les droits imprescriptibles de l'humanité que pour des traités, dont l'ambition et l'intérêt matériel peuvent seuls, non pas justifier, mais expliquer l'origine. Une telle résolution serait la gloire du gouvernement, et nous n'hésitons pas à le dire, ce serait également une des plus précieuses garanties du bonheur et de la prospérité de ces vastes et populeuses contrées. » Page 136.

» Le gouvernement n'a pas fait pour les peuples de l'Indoustan tout ce qu'il aurait pu, tout ce qu'il aurait dû faire... Mais, tôt ou tard, entraîné par le mouvement irrésistible de la civilisation et par les exigences de sa position, il comprendra que le temps est venu de substituer à une exploitation égoïste une administration prévoyante et paternelle. » Idem, p. 34.

sation, et l'avenir dans le système actuel, c'est la misère par la compression.

Mais en donnant aux princes indiens une armée nationale, en augmentant leur importance, et en diminuant celle de la Compagnie, on aurait peut-être travaillé à l'affranchissement des possessions anglaises, et c'est là ce que les hommes d'État de la Grande-Bretagne voulaient et veulent encore éviter à tout prix. Y parviendront-ils et pourront-ils longtemps encore exploiter l'Inde comme ils le font? C'est ce que l'expérience seule peut décider. En attendant qu'elle se prononce définitivement, soit pour le système de la Compagnie, soit pour celui dont Wellesley voulut jeter les premières bases, on doit reconnaître que toutes les probabilités sont en •faveur de ce dernier (1).

Nous avons insisté sur les principales circonstances qui marquèrent le départ de Wellesley , parce qu'elles font bien ressortir l'importance du rôle que ses talents et ses services lui avaient assigné.

On ne saurait douter qu'il ait été le vrai chef militaire de la colonie. Les témoignages d'estime et de reconnaissance

(1) Au moment où nous écrivions ces lignes, paraissait VExposô de la situation de l'Inde, par Charles W00d, président du bureau du contrôle (travail lu à la Chambre des Communes en juillet 1854).

Il résulte de cet exposé, que la Compagnie a donné depuis quelque temps un développement considérable aux travaux publics : chemins de fer, canaux et télégraphes. On ne peut que la féliciter de ces mesures réparatrices ; cependant nous croyons que ces travaux ont été faits principalement dans un intérêt militaire.

te même exposé constate que les revenus de l'exercice 1852-1853 ont été de 26,915,000 livres, elles dépenses de 26,275,000; l'exercice suivant présentera un déficit de 22 millions de francs environ. L'armée compte 50,000 hommes de troupes européennes, dont 30,000 appartenant â l'armée de la reine, et 20,000 recrutés par la Compagnie. — L'armée indigène s'élève ;) 240,000 cipayes et à 30,000 hommes de troupes indiennes, commandées par des officiers anglais. Ces derniers représentent les contingents fournis et entretenus par certains États tributaires.

qu'il reçut après la guerre des Mahrattes et au moment de quitter l'Inde, le prouvent surabondamment.

Les Anglais établis à Calcutta lui offrirent une épée de grande valeur (1), et non contents de cet hommage, ils votèrent la construction d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la bataille d'Assye.

Les habitants anglais de Bombay ne furent point en reste sur ceux de Calcutta ; ils donnèrent au vainqueur de Scindiah des fêtes somptueuses, et lui remirent une adresse de félicitations, où ils le proclamèrent aussi grand dans le cabinet que sur le champ de bataille (2).

Enfin les officiers de l'armée du Deccan lui firent présent d'un service en or, de la valeur de 2,000 livres, avec cette inscription: Bataille d'Assije, 25 septembre 1803.

Quand sir Arthur fut sur le point de s'embarquer, d'autres manifestations se produisirent. Les officiers de la division qui avait été en dernier lieu sous ses ordres, ceux de la garnison de Séringapatam et ceux du 35e, son ancien régiment, lui exprimèrent leurs regrets dans des adresses empreintes des sentiments les plus nobles et les plus chaleureux.

Mais quelque douce que dut lui paraître cette expression spontanée de l'estime et de la reconnaissance de ses braves compagnons d'armes, il fut sans doute plus touché encore des sentiments naïfs et vrais que lui exprimèrent les habitants indigènes de Séringapatam :

« Vous avez droit à notre gratitude, lui dirent-ils, pour la « tranquillité, la sécurité et le bonheur dont nous avons joui

« sous votre bienfaisante administration Nous adressons

« nos prières au Dieu de toutes les castes et de toutes les « nations , pour qu'il vous accorde santé , gloire et bonce heur! »

(1) Sherer, 1. 1, p. 66. — Lake reçut un cadeau semblable.

(2) Gurwood, t. III, p. 144.

Quelques jours avant son départ de Madras, les officiers civils et militaires de la présidence organisèrent en son honneur une grande fête au Panthéon. Ils firent peindre son portrait, et le placèrent au milieu des hommes qui avaient illustré la ville.

Vers la mêmeépoque, le comte de Mornington reçut de lord Castlereagh une lettre contenant des félicitations, tant pour lui que pour les généraux qui avaient exécuté ses plans, et dans laquelle le chef du cabinet anglais lui annonçait que le parlement avait voté des remercîments au gouverneur général de l'Inde, aux vainqueurs d'Assye et de Laswarri.

Lord Camden, de son côté, par une lettre très-flatteuse, informa le comte de Mornington, de la part du roi, que Sa Majesté avait élevé le général Lake à la pairie et nommé Wellesley chevalier de l'ordre du Bain, au-dessus du complet. Cet ordre se composait alors de vingt-quatre chevaliers ; et comme il ne pouvait pas y en avoir un de plus , on décida, par faveur spéciale, que sir Arthur n'attendrait pas l'occasion d'une vacance pour prendre rang (1).

Le futur héros de la Péninsule s'embarqua le 10 mars à bord du Trident. La veille de son départ, il avait fait ses adieux aux troupes de sa division, dans un ordre du jour aussi simple que modeste, où l'on trouve ce paragraphe, digne d'être cité: « Le major général, sir Arthur Wellesley, recom- « mande instamment aux officiers de ne jamais perdre de « vue les grands principes du service militaire ; qu'ils maince tiennent la discipline dans les troupes, et qu'ils encouragent « dans tous les corps l'esprit et les sentiments qui conviennent « à des gentlemen; c'est le moyen le plus sûr d'atteindre à

(1) « His création and investiture shall not wait for a succession to a regular vacancy therein. » Camden, lettre du 30 août 1804, mise à l'ordre du jour de Tannée, le 7 mars de Tannée suivante. — Voir Gurwoo», t. m, p. 658.

« tout ce qu'il y a de noble et de grand dans leur profes- « sion (1). »

Le passage des deuxWellesley dans l'Inde fut marqué par des succès qu'on pourrait croire l'œuvre d'un siècle.

Grâce à l'alliance heureuse du politique habile et du général entreprenant, l'influence française à la cour du nizâm avait été détruite, et l'empire de Tippoo-Sahïb renversé; le peschwah, remis à la tête de la confédération mahratte, était devenu l'allié soumis de la Compagnie ; les troupes indofrançaises réunies par le général Perron sur les bords de la Jumna avaient été dispersées ; le grand mogol n'était plus qu'un pensionnaire à la solde de l'Angleterre; les trônes de Scindiah, d'Holkar et du radjah de Berar avaient été rétablis dans des conditions avantageuses ; d'immenses territoires ajoutés à l'empire britannique avaient triplé son étendue, sa richesse et sa puissance; enfin l'œuvre de Clive, de Warren Hastings et de Cornwallis avait reçu son dernier complément (2). L'Inde désormais n'était plus mogole ni mahratte, elle était définitivement anglaise (5)!

A ces résultats merveilleux il n'y a de comparables que les succès obtenus au milieu du xvme siècle, par Robert Clive, comte de Plassey, à une époque où la colonie semblait être perdue sans ressource. Les uns et les autres ont assuré à la

(1) Ordre du jour du 9 mars 1805.

(2) Roujoux et Mainguet, Histoire d'Angleterre, t. II, p. 749; Alison, History of Europe, t. VU, p. 102, etc.; Barchoci de Penhoen, t. V, p. 163 ; MiLL, History oflndia.

(3) On lit dans une adresse des habitants de Calcutta, remise à lord Wellesley, le 29 juillet 1805, au moment de son départ de l'Inde. « The events of the last seven years have market the period of your government as the most important epoch in the history of European power in India. » — Voir Dêp. du marquis Wellesley, t. IV, p. 613.

Grande-Bretagne l'ascendant irrésistible qu'elle a conservé jusqu'à ce jour dans les contrées asiatiques.

Quand sir Arthur Wellesley quitta le théâtre de ses premiers exploits, le gouvernement anglais était maître d'une grande partie de la Péninsule, protecteur des principales puissances et médiateur, en vertu d'un traité, des contestations qui pouvaient survenir (i). Il ne lui restait plus qu'à soumettre quelques chefs mahrattes au Nord (2), et à étendre, dans un avenir plus ou moins éloigné, ses conquêtes au delà de l'Indus sur les Birmans, les Sikhs et les Afghans.

La guerre avec les premiers est terminée, celle avec les Afghans se poursuit encore (5).

De beaux succès sans doute ont marqué cette double lutte, mais aucun n'a eu pour la colonie l'importance de ceux de Clive et de Wellesley. Ces grands hommes, les véritables fondateurs de la puissance anglaise dans l'Inde, ont exercé l'un et l'autre dans ces contrées une influence que leur position semblait devoir exclure.

Robert Clive, d'abord simple employé aux écritures dans l'administration coloniale, devint lieutenant. A peine nommé à ce grade, il conçut le projet, qu'il mit bientôt à exécution, de chasser les Français des régions orientales, où ils étaient alors tout-puissants. Avec une poignée de braves, en effet, il se rendit maître d'Arcot, prit l'offensive, expulsa l'ennemi de tout le Carnatic et releva la colonie sur le point de succomber.

Wellesley, moins audacieux mais non moins habile, fut, quoique simple colonel, l'âme et le chef véritable de l'armée qui envahit le Mysore ; ses services relevèrent au gou-

(1) Lettre désir Arthur Wellesley, 1G janvier 1804.

(2) En 1819, lord Moira eut à réprimer une tentative de révolte du pesehwah, qui fut à cette occasion dépossédé d'une partie de ses provinces. En 1825, lord Amherst s'empara des États du radjah de Bhurtpoor.

(3) Aujourd'hui le territoire de l'empire indo-britannique est égal en surface à la moitié de l'Europe. 11 compte 150 millions de sujets immédiats, et 47 millions de sujets protégés.

vernement de cette importante contrée, et bientôt après il dirigea comme général major les principales opérations de la guerre des Mahrattes. Ainsi que Robert Clive, il avait le coup d'œil sûr et la force de résolution qui caractérisent les véritables généraux. Tous deux savaient gagner la confiance de leurs soldats, imposer le respect ou la crainte aux nations indigènes, et agir de leur propre mouvement quand les circonstances l'exigeaient. Tous deux aussi joignaient à des talents militaires distingués, une aptitude remarquable pour l'administration civile et le maniement des affaires politiques (1).

Mais Wellesley l'emporta sur Clive par un fonds d'honnêteté et de droiture qui l'empêcha constamment de recourir à l'emploi de moyens que la justice ou la loyauté réprouvent. La conduite souvent barbare et presque toujours machiavélique du vainqueur de Plassey lui suscita de nombreux ennemis : la justice et la bonne foi de Wellesley ont , au contraire, été citées par les Indiens eux-mêmes comme un titre spécial à leur admiration (2). Dans toutes les circonstances, il se montra fidèle à ses engagements, aussi jaloux de la réputation de l'Angleterre que préoccupé de ses intérêts politiques et de sa prospérité matérielle. Nous pourrions citer vingt lettres où il insiste auprès de ses subordonnés, comme auprès de ses chefs, pour faire admettre des mesures réparatrices ou blâmer des actes de nature à porter atteinte à la haute opinion que les indigènes devaient avoir de la justice et de la grandeur du peuple anglais.

« Je suis certain » écrivait-il au gouverneur de Bombay , « que « vous ne réussirez dans aucune négociation qui ne sera pas

(1) «Wellesley se montra à la fois grand général et politique habile, dans un pays où chaque « victoire était une perte, où chaque conquête augmentait le nombre des ennemis. >> — Cantu, Histoire universelle, t. XlX.p. 147.

(2) Wellesley put écrire sans exagération à son frère, le 13 mars 1803 : « Depuis quatorze « ans que je réside ici, j'ai acquis dans le pays une influence considérable. »

« fondée sur lerespect du caractère de notre gouvernement, et « dans laquelle vous n'emploierez pas un langage franc et hon- « nête (1). » C'est le même sentiment quilui fit dire, à propos des négociations avec les Mahrattes : « Je donnerais volontiers « dix fois Gwalior, ou toute autre forteresse de l'Inde, pour « conserver notre réputation de scrupuleuse bonne foi et les « avantages de l'honneur que nous avons gagnés dans la der- « nière guerre, et par la paix qui l'a terminée. »... « Nous « ne devons pas sacrifier ces avantages à des raisonnements « puisés dans les principes du droit des nations, lesquels « seraient fort peu compris des populations indigènes. « Qu'est-ce qui m'a guidé au milieu des embarras de la « guerre et des négociations qui l'ont suivie? La bonne foi « britannique et pas autre chose (2) ! »

Cette droiture et cette loyauté, on les chercherait en vain dans les actes ou dans la correspondance de Clive et de Warren Hastings, qui se sont malheureusement plu à justifier dans l'Inde le reproche qu'on a si souvent adressé à la politique anglaise en Europe, de manquer de franchise et de bonne foi.

Wellesley se distingue aussi de la plupart des hommes d'État qui ont joué un rôle dans les affaires de la colonie, par sa délicatesse et par son désintéressement extrême.

« Depuis longtemps, dit Cantu , une corruption ignoble s'était introduite partout ; elle se mêlait à la politique pour profiter des dons, qui toujours eurent une grande part dans les négociations orientales, et que la loi peut restreindre, mais non prohiber (3). »

Hastings fut convaincu d'avoir profité de ce système, et il était de notoriété publique que lord Clive avait reçu en une seule fois 6 millions de francs de Mir-Jaftier, pour l'avoir

(1) Le 22 février 1804.

(2) Au major Malcolm, 17 mars 1804.

(3) Histoire universelle, t. XVII, p. 395.

placé sur le trône du Bengale (1). A son retour en Angleterre, sa fortune personnelle s'élevait à 2 millions de rentes.

Aucun fait de ce genre ne peut être imputé à Wellesley. Quand le radjah de Kittoor lui fit offrir 10,000 pagodes (2) pour obtenir par son intermédiaire la protection du gouvernement anglais, sir Arthur répondit à l'officier porteur de ce message : « Je suis surpris qu'un homme revêtu du caractère « d'officier anglais n'ait pas fait comprendre au radjah, « qu'une telle offre serait considérée comme une insulte, et « qu'il n'ait pas empêché le radjah de la renouveler au lieu « de l'y encourager, et même de lui proposer de recevoir tout « de suite le quart de la somme offerte (3). »

Le colonel Gurwood (4) raconte qu'une offre de même nature fut faite directement à Wellesley par le premier ministre de la cour d'Hyderabad :

Dans une conférence tenue au camp de l'armée anglaise, le 24 décembre 1805, Mohiput Ram, envoyé du nizàm, montra un vif désir de savoir quels districts seraient assignés à son maître. Il insista auprès de Wellesley pour obtenir des renseignements sur ce point ; et comme sir Arthur évitait de s'expliquer, il finit par lui offrir sept lacs de roupies (environ 1,750,000 francs). Le général écouta cette proposition avec le plus grand sérieux; puis, quand l'Indien eut cessé de parler, il lui dit : « Pouvez-vous garder un secret? » Mohiput, espérant avoir réussi, répondit avec empressement : « Oui, certes!» — «Et moi aussi», répliqua simplement sir Arthur, en congédiant le ministre. Ce mot est digne de l'histoire (5).

Nous citons ces traits de désintéressement, parce que les

(1) 11 reçut du même prince un fief de 750,000 fr. de rentes. — Outre son traitement de gouverneur, il toucha en moyenne 500,000 fr. sur le produit du monopole du sel.

(2) La valeur moyenne d'une pagode est de 9 fr. 50 c.

(3) Voir sa lettre à M. X..., Serlngapatam, 20 janvier 1803, et celle du 17 juillet 1804.au lieutenant Pi...

(5) Celait est aussi rapporté par Aueeb, t. II, p. 325.

annales de l'Inde en offrent peu d'exemples, et que plusieurs écrivains ont accusé Wellington d'avoir attaché trop d'importance à l'argent. Sa vie tout entière proteste contre cette accusation : jamais il n'a cherché la fortune , et, dans plus d'une circonstance, il a au contraire négligé les moyens de s'enrichir légitimement. S'il acquit par la suite des domaines considérables, c'est que la Grande-Bretagne récompense les généraux autrement que par des couronnes de laurier, et que personne ne fournit à l'Angleterre plus d'occasions d'appliquer ce système que l'heureux vainqueur d'Assye, de Salamanque et de Waterloo.

Les guerres de l'Inde n'avaient pas permis à Wellesley de déployer toutes ses connaissances en stratégie et en tactique européennes. La difficulté de ces guerres réside bien plus en effet dans la nature du pays, la rareté des subsistances, le nombre et le caractère des troupes ennemies, que dans la bonne constitution de ces troupes et le talent des généraux chargés de les conduire.

Mais Wellesley n'eut pas seulement le mérite de vaincre ces difficultés avec un rare bonheur, il sut encore se rendre utile par les réformes qu'il introduisit dans le système militaire de la colonie. L'administration et l'organisation de l'armée étaient très -défectueuses. De nombreux abus s'y étaient glissés. Wellesley essaya de les détruire l'un après l'autre; et quoique ce fût une entreprise délicate, il eut la satisfaction d'obtenir quelques beaux résultats. Dans l'intérêt de la discipline et du bon ordre, il punit sévèrement toute infraction aux règlements en vigueur, et fit disparaître peu à peu les mauvaises habitudes que la négligence des chefs

avait encouragée (1), Il saisit les diverses occasions que lui fournirent la paix ou la guerre pour instruire les troupes, les discipliner, les rompre aux fatigues et aux pénibles travaux de la vie des camps. Il améliora successivement toutes les branches du service, et s'appliqua notamment à régulariser l'emploi des bœufs (2), afin d'accélérer les mouvements et de les rendre indépendants des magasins, au moins pendant la durée d'une expédition. Il introduisit également dans la manière de nourrir les soldats en campagne de notables modifications, qui permirent de diminuer les moyens de transport (3). Il améliora les équipages de pont (4), et rédigea lui-même une instruction sur l'établissement des ponts de bateaux (5). Il montra une sévérité inflexible envers les maraudeurs et les pillards. Il abolit les nombreuses exemptions et les congés de faveur, qui réduisaient outre mesure l'effectif des troupes au moment du besoin (ô) ; enfin il profita de la guerre des Mahrattes « pour améliorer les moyens de « communication, obtenir de meilleurs renseignements, « augmenter la régularité et surtout la vitesse de la marche. » « On n'avait jamais vu, » écrivit-il à son frère Henri (7), « on « n'avait jamais imaginé, avant cette guerre, des marches « pareilles à celle que j'ai exécutées... Lorsque je me décidai « à me porter dans le Berar, je ne fis pas moins de 17 à

(1) Entre autres abus que Welleslcy dut réprimer, nous citerons l'habitude qu'avaient prise les officiers de chasser le long des colonnes lorsque les troupes étaient en marche.

(2) « Il est plus que probable que si j'avais eu des bœufs semblables à ceux dont se servirent lord Cornwailis et le général Harris dans les guerres précédentes, je ne serais jamais venu jusqu'à Poonah; j'aurais été obligé de rétrograder sans chariots et du mieux que j'aurais pu. » — Lettre de Welleslcy au lieutenant général Sluart, 2 août 1804.

(3) Recueil choisi des dépêches et ordres du jour de Wellington. Édition belge, p. 184.

(4) Voir GURWOOD, t. I, p. 484.

(5) Voir GURWOOD, t. I, p. 487.

(6) « 11 y a, à cet égard, dans le service de ce pays, une facilité à tolérer des abus, telle que je n'en ai vue nulle part. Je ne puis pas dire si on doit l'attribuer à d'anciennes habitudes et â de mauvais exemples, ou au relâchement qui atteint tous les établissements éloignés. » Wellesley : au colonel Murray, 26 janvier 1804.

(7) 24 janvier 1804.

« 20 milles par étape, et le jour de la bataille d'Argaum (bien « que la chaleur fût excessive), je fis 26 milles. »

Cette rapidité, qui n'a pas été égalée depuis dans l'Inde, tenait surtout à la diminution des bagages.

Pour apprécier le changement que Wellesley avait introduit sous ce rapport dans l'armée coloniale, il faut savoir que dans l'Inde on fait la guerre autrement qu'en Europe. Les soldats anglais sont les seuls auxquels le gouvernement distribue des vivres. Les cipayes, quatre fois plus nombreux, ne reçoivent qu'une indemnité en argent, au moyen de laquelle ils sont obligés de pourvoir eux-mêmes à leurs besoins. Il en résulte que l'armée doit traîner à sa suite une troupe considérable de marchands, d'ouvriers, de bestiaux, et d'objets de toute espèce. Boulangers, bouchers, cabaretiers tout ce qui est nécessaire à la vie se trouve au camp, et l'on y rencontre même ce qui dans d'autres pays s'appellerait du luxe : des chèvres pour le lait indispensable au thé des officiers, des filles publiques pour les soldats, etc.,

« Une armée, dit le comte de Warren, a son bazar; un régiment, une compagnie en marche ont le leur; chaque officier porte en outre avec lui un énorme bagage ; il traîne dix, quinze, trente domestiques, une tente très-lourde et le monde nécessaire pour la dresser; une table, un lit, des chaises, souvent une voiture. »

On voit que le système n'a pas changé depuis Xercès et Darius.

Cette masse d'individus, qui le jour d'une bataille ne servent absolument à rien , et qu'il faut protéger avant tout pour ne pas mourir de faim, déroutent complètement les prévisions d'un général européen, puisqu'un tiers de l'armée tout au plus est capable de faire le coup de feu, et que le moindre mouvement rétrograde livre toutes les ressources à l'ennemi.

Pour donner une idée du nombre de bras inutiles qui accompagnent les troupes dans l'Inde, nous rappellerons que le général Harris, dans son expédition de 1799 contre le Mysore, avait 55,000 combattants et 120,000 individus à sa suite, et que le marquis Hastings (à cette époque, général Moira) ouvrit la campagne de 1817 avec 610,000 hommes, dont 500,000 non-valeurs (î).

Le général Wellesley, au moment d'envahir le territoire des Mahrattes réduisit considérablement ces impedimenta. Il fixa d'une manière rigoureuse le nombre des voitures de chaque régiment et de chaque officier, puis simplifia d'une manière notable le train du commissariat, en profitant d'une expérience qui avait été faite accidentellement dans la guerre de 1791 contre Ïippoo-Sahib.

Il existe dans l'Inde des marchands nomades, appelés Brinjarries, exclusivement occupés du commerce des grains et des vivres, qu'ils transportent à dos de bœufs et de chameaux, dans toutes les directions (2). Ces bohémiens se nourrissent et se logent à la façon des militaires en campagne. Dans un moment où Cornwallis se trouva sans vivres au centre du Mysore, il les prit pour intermédiaires et, en quelques jours, grâce à leur nombre croissant, le service des subsistances se trouva complètement assuré. Wellesley, appréciant combien il serait avantageux d'avoir toujours à sa disposition ces marchands nomades, qui joignent à des moyens de transport rapides une connaissance parfaite du pays, et qui ont en outre des camps régulièrement établis qu'ils

(1) MALTE-BRUN, t. III, p. 328.

Richolls qui faisait partie de l'état-major de Wellesley pendant la guerre des Mahrattes, dit, dans son Journal, qu'il fallait à cette époque, pour traîner une pièce de 12, quarantequatre bœufs, attelés sur neuf rangs, et qu'à chaque section de deux pièces de 12 se trouvait un éléphant pour venir en aide aux bœufs dans les terrains difficiles.

(2) II existe, en outre, dans l'Inde, des Biparries, qui ne vont pas à de grandes distances, et se contentent d'opérer dans les environs des camps en marchant avec les bazars, auxquels Ils sont généralement attachés.

défendent au besoin eux-mêmes , n'hésita point à les utiliser de préférence au commissariat anglais. Cette réforme, trop peu connue, est la principale cause des succès rapides qu'il obtint pendant la guerre des Mahrattes.

Le général Nicholls (1) explique de quelle manière Wellesley parvint à s'attacher les Brinjarries, après la bataille d'Assye, et à nourrir ses soldats au milieu du désert, où sans cette ressource ils seraient morts de faim, par la faute des alliés, sur lesquels ils avaient compté, et qui les laissèrent manquer de tout.

Revenant aux anciens errements, les généraux de l'Inde ont depuis lors dédaigné les Brinjarries, organisé un commissariat (2), rétabli les immenses convois, augmenté le luxe et le bien-être, rendu enfin les armées plus nombreuses et plus lourdes que jamais. Aussi, bien que les forces de la colonie aient triplé et quadruplé, on n'a plus obtenu de succès comparables à ceux de Wellesley.

La plus grande amélioration introduite par ce général dans le régime militaire de l'Inde, est, sans contredit, l'adoption d'un système de guerre plus concentré et plus mobile. Aux petites garnisons éparses, il substitua des corps d'armée en campagne et des agglomérations de troupes assez considérables pour exercer une action puissante, instantanée.

C'est à l'aide de ces réformes heureuses que sir Arthur fit exécuter à son armée des choses qu'on n'avait pas encore vues dans l'Inde. La victoire d'Assye peut être citée comme la plus remarquable dont les annales de ce pays fassent mention. La bataille de Plassey fut gagnée, il est vrai par 4,000 hommes seulement, dont 2,000 cipayes; mais en atta-

(1) Voir le journal de cet officier, à la date du 5 octobre 1803.

(2) En 1835, le commissariat de l'armée anglaise avait, dans les divers établissements coloniaux, 3,000 éléphants et 40,000 chameaux. ( De Biornstierna.)

quant les 50,000 indigènes du soubah du Bengale, lord Clive savait de source certaine que la presque totalité de cette armée déserterait pendant l'action. Le résultat fut tel qu'on devait s'y attendre : la défection d'une partie des forces ennemies détermina la fuite de l'autre. Il n'y eut presque point de lutte, et la preuve, c'est que les Anglais ne perdirent que 50 hommes (î).

A la bataille d'Assye, au contraire, la lutte fut si vive et si opiniâtre, que les Mahrattes eurent 2, 000 morts et6,000 blessés, et que l'armée coloniale, sur un effectif de 7,500 hommes, laissa 2,000 combattants en arrière.

On peut donc affirmer que, sous le rapport militaire, l'expédition des Mahrattes est la plus remarquable que la colonie ait entreprise. Dans cette expédition, Wellesley s'est montré l'égal de Clive et supérieur à Lawrence, à Smith, à Coote, à Harris, à Cornwallis, à Lake, et à tous les militaires qui se sont fait depuis une réputation dans l'Inde.

Nous suivrons maintenant le vainqueur d'Assye et d'Argaum sur un autre théâtre, où nous le verrons combattre avec succès les meilleurs lieutenants de l'Empereur, et fonder sa gloire sur des titres plus solides que ceux de Marlboroua;h lui-même !

(1) ROUJOUX et Minguet, Histoire d'Angleterre, t. II, p. 393.

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