‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 15 sur 53 · Armare de l'homme d'armer · texte numérisé non relu

Armare de l'homme d'armer

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d'honnêtes et braves gentilshommes. J*aime beaucoup mieux que mes chevaux tombent entre vos mains qu'à d'autres ; montez dessus et allez les voir hors la ville avec un de mes gens, et au retour, s'ils vous plaisent, nous ferons marché. »

Ds trouvèrent le propos honnête ; et incontinent les chevaux furent sellés, et le Bon Chevalier et son compagnon montèrent dessus; ils les menèrent jusqu'à la prairie près la Guillotière,'oi!i ils les firent courir et trotter de telle sorte qu'ils en furent contents. Ils retournèrent au logis du gentilhomme pour conclure le marché. « Si j'étais en bonne santé, dit-il, il n'y a homme sur la terre, si je ne lui en voulais faire présent, qui les eût pour deux cents écus ; mais, pour l'amour de vous, je suis content de vous les laisser, le roussin pour soixante écus et le coureur pour cinquante; cela fait cent dix écus, et je n'en veux pas moins. » Les jeunes gens virent bien qu'il était raisonnable, et lui dirent : c Mon gentilhomme, vous les aurez et toute votre vie deux gentilshommes à votre commandement. » Le gentilhomme les ayant remerciés, ils prirent leur bourse, et lui donnèrent cent dix écus et deux pour le vin des serviteurs *. Les chevaux furent menés à leur logis par leurs gens qui les firent très-bien soigner et accoutrer, car il n'y avait plus que trois jours avant le tournoi de messire de Vauldray.

Celui-ci ouvrit son pas, selon l'ordonnance qu'il avait fait publier par le congé du roi de France, en juillet 1491. Il se mit sur les rangs ; contre lui s'essayèrent plusieurs bons et braves gentilshommes de la maison du roi tels

i. Aujourd'hui le pourboire*

qae le sénéchal Galiot de Genouillac, fort brave et habile homme d'armes, le jeune Bonneval, Louis de Hédouville, seigneur de Saudricourt, Châtillon, Bourdillon, et plusieurs autres. Chacun, comme vous pouvez penser, fit le mieux qu'il put. Or, l'ordonnance portait que chacun, après avoir fait ce à quoi il était tenu, ftït mené le long de la lice, visière levée, afin que l'on connût quel était celui qui avait bien ou mal fait.

Vous pouvez penser que, pour cette raison, il n'y en avait aucun qui ne se mît en peine de bien faire. Le Bon Chevalier, dans sa dix-huitième année (ce qui était une grande jeunesse, car il croissait encore, et de sa nature il était maigre et blême), se mit sur les rangs pour essayer de faire comme les autres ; il faisait là son jeu d'essai, et c'était commencer assez rudement ; car il avait affaire à un des plus habiles guerriers et des plus expérimentés chevaliers qui fût au monde. Toutefois, je ne sais comment cela se fit, ou si Dieu voulut lui en donner louange, ou si messire Claude de Vauldray prit plaisir avec lui, mais il ne se trouva, dans tout le combat, aucun homme, tant à cheval qu'à pied, qui iït mieux ni si bien que lui. Les dames de Lyon lui en donnèrent louange ; quand le jeune homme passa assez honteux, le long de la lice, les dames en leur patois lyonnais disaient : « Voyez-vous ce mal bâti , il a mieux fait que tous les autres! » Le Bon Chevalier acquit si bon accueil de tout le reste de la compagnie que le roi Charles dit à son souper, pour l'honorer davantage ; o Par la foi de mon corps ! Piquet a un commencement qui , à mon opinion, promet bonne fin. » Il dit alors au seigneur de Ligny : t Mon cousin, je ne vous fis de ma vie si bon présent que quand je vous le donnai. — Sire, répondit

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le seigneur^ s'il est homme de bien, vous en aurez plus grand honneur que moi, car les bonnes louanges que vous lui avez données Tont fait entreprendre tout ceci. Dieu veuille qu'il puisse continuer! Mais son oncle, Fabbé d'Ainay, n'y prend pas grand plaisir , car le Bon Chevalier a eu ses écus et ses accoutrements à son crédit. » Le roi, qui en était déjà assez informé, en rit et toute la compagnie avec lui.

Peu après le tournoi, le seigneur de Ligny appela un matin Bayart : « Piquet, mon ami, lui dit-il, vous avez eu pour votre commencement une assez belle et bonne fortune ; mais le métier des armes demande à être exercé ; et, bien que je vous retienne de ma maison, à trois cents francs par an et trois chevaux entretenus, je vous ai mis de ma compagnie. Je veux que vous alliez à la garnison voir vos compagnons, et je vous avertis que vous trouverez d'aussi braves hommes d'armes qu'il y en ait en la chrétienté ; ils s'exercent souvent aux armes en faisant des joutes et des tournois pour Tamour des dames et pour acquérir de l'honneur. Il me semble, qu'en attendant quelque bruit de guerre, vous ne pourriez être mieux que là. »

Le Bon Chevalier, qui ne demandait autre chose, répondit : « Monseigneur, de tous les biens et honneurs que vous m'avez faits et me faites chaque jour, vous ne sauriez pour le présent tirer de moi que de très-humbles remerciments, et je prie Notre-Seigneur qu'il veuille vous le rendre; c'est aujourd'hui mon plus grand désir d'aller voir la compagnie dont vous parlez ; je ne saurais demeurer si peu avec elle, au bien que j'en ai ouï dire, que je n'en vaille mieux toute ma vie ; et, si c'est votre bon plaisir, je partirai demain. — Je le veux bien, dit le sei-

gneur de Ligny. Mais je veux d'abord que vous preniez congé du roi, et je vous mènerai chez lui après dîner. » Ce qui fut fait. Ils trouvèrent le roi qui sortait de table; le seigneur de Ligny lui dit : « Sire, voici votre Piquet qui s'en va voir ses compagnons en Picardie, il vient prendre congé de vous. » Le Bon Chevalier se mit à genoux d'un air assuré ; le roi le regarda volontiers, et lui dit en souriant : « Piquet, mon ami, Dieu veuille continuer en vous le commencement que j'ai vu et vous serez prud'homme. Vous allez dans un pays où il y a de belles dames ; faites tant que vous acquériez leurs bonnes grâces ; et adieu, mon ami. — Grand merci, Sire, » dit Bayart.

Il alla aussitôt dire adieu à tous les princes et seigneurs qui l'embrassèrent, ainsi que plusieurs gentilshommes qui avaient grand regret de le voir quitter la cour ; mais il n'en éprouvait aucun, il lui tardait beaucoup d'être déjà au lieu où il devait aller. Le roi fit appeler un de ses valets de chambre qui gardait sa cassette, et lui commanda de donner au Bon Chevalier trois cents écus ; et il lui fit aussi donner un des plus beaux coursiers de son écurie. Bayart donna au valet de chambre trente écus, et dix à celui qui lui mena le coursier ; tous ceux qui le surent louèrent sa libéralité merveilleuse.

Le seigneur de Ligny le ramena à son logis, et le soir il le prêcha comme s'il eût été son enfant, lui recommandant avant toutes choses d'avoir toujours l'honneur devant les yeux ; et Bayart a toujours bien gardé ce commandement, jusqu'à la mort. Enfin, quand il fut temps d'aller se coucher, le seigneur de Ligny lui dit : « Piquet, mon ami, je crois que vous partirez demain avant que je sois levé. A Dieu donc je vous recommande. » Il

l'embrassa les larmes aux yeux; Bayart, le genou en terre, prit congé de lui et s'en alla à son logis, accompagné de tous ses compagnons qu*il ne quitta pas sans grands embrassements.

Il monta dans sa chambre où il trouva le tailleur du seigneur de Ligny, qui lui apportait deux habillements complets de la part de son maître ; il lui dit : « Mon ami, si j'avais connu ce beau présent, j'en aurais remercié monseigneur qui m*a fait plus de bien que je n'en saurais mériter. Vous le remercierez pour moi, s'il vous plaît. » Il tira sa bourse et lui donna vingt écus. Un des serviteurs du Bon Chevalier lui dit : c Monseigneur, Guillaume le palefrenier a amené dans votre écurie le bon roussin de monseigneur, et m'a dit que monseigneur vous le donnait; mais il s*en retourne parce qu'on le demande, et il dit qu'il viendra demain matin vous parler. — 11 ne me trouvera pas, dit Bayart, car je veux être à cheval à la pointe du jour. » Alors il regarda le tailleur à qui il donna dix écus, en disant : « Mon ami, je vousprie de donner cela à Guillaume ; et, s'il vous plaît, vous saluerez de ma part toute la belle et noble compagnie de la maison de monseigneur ; » ce que le tailleur promit de faire.

Quand le tailleur eut quitté la chambre, le Bon Chevalier fit faire ses coffres et préparer ses habits pour partir de bon matin ; puis il se mit au lit où il se reposa peUj car il était près de minuit quand il se coucha.

Aussitôt qu'il fut levéj il fit partir ses grands chevaux, au nombre de six, beaux par excellence ; et avec eux ses chariots. Il les suivit avec cinq ou six beaux courtauds *,

1. Cheval auqtiçl OA a coupé la queue et les oreilles; les autres grands chevaux ou destriers étaient réservés pour les batailles et les tournois.

après avoir pris congé de son hôte et de son hôtesse qui étaient très-contents de l'avoir reçu dans leur maison. Son compagnon Bellabre fut prêt aussitôt que lui et raccompagna jusqu'à la Bresle où ils dînèrent, et prirent ensuite congé l'un de Fautre ; mais sans beaucoup de tristesse, car Bellabre, qui attendait d'Espagne une couple de grands chevaux , comptait suivre son compagnon dans trois ou quatre jours. Le Bon Ghevaher s'en alla toujours à petites journées, à cause de son train de chevaux. Toutefois il fit tant qu'il arriva à trois petites lieues de la ville d'Aire ^, où il envoya un de ses gens pour lui préparer un logis. Quand les gentilshommes de la compagnie surent que Piquet était si près, ils montèrent tous ou la plupart à cheval pour aller au devant de lui, tant ils avaient grand désir de le voir: chacun était rempli du bruit de ses mérites. Ils étaient plus de cent vingt, tous jeunes gentilshommes, qui trouvèrent leur compagnon à une demi-lieue de la ville. Il ne faut pas demander s'ils se firent grand accueil ; ils menèrent le Bon Chevalier, en devisant joyeusement de plusieurs choses, jusque dans la ville où les dames étaient aux fenêtres ; elles avaient déjà entendu parler de la noblesse de cœur du bon Piquet; et chacune désirait le connaître.

Le Bon Chevalier fut mené par ses compagnons à son logis, où le souper était déjà prêt, suivant ses ordres. Une partie des compagnons demeurèrent avec lui; ils menèrent joyeuse vie, le questionnant sur son état, et le louant d'avoir été si heureux à son commencement contre messire Claude de Vauldray. Jamais le Bon Chevalier

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