‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 24 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les occupations d'une trêve au seizième siècle. — Combat de treize Espagnols contre treize Français. — Beau rôle de Bayart et d'Orose dans cette journée. — Une bonne prise d'un trésorier espagnol. — Où Bayart se montre un peu taquin, mais bon camarade envers Tardieu. — Le trésorier pillé mais content. — Libéralité magnanime de Bayart. — Malheureuse année de 1503 pour les Français. — Un terrible petit bossu. — Bayart, nouvel Horatius Codés, défend à lui seul le pont du Garigliano. — La France perd son « vrai guidon d'honneur, la fleur de la chevalerie. » Bayart délivré des Espagnols par ses camarades.

On sait assez qu'entre tous les autres peuples, les Espagnols sont gens qui d'eux-mêmes ne se veulent pas abaisser * ; ils ont toujours l'honneur à la bouche, et quoique la nation soit hardie, s'ils avaient autant de prouesse que de bonne mine, personne au monde ne pourrait leur résister. Aussi, ils ne pouvaient se consoler de la défaite de don Alonso de Sotomayor, et, chaque jour ils cherchaient le moyen de s'en venger. Il y eut entre eux et les Français, peu de jours après le trépas d'Alonso, une trêve de deux mois. Durant cette trêve, les Espagnols

1. Brantôme les appelle « grands larrons de la gloire française >•

allaient se promener près des garnisons françaises, et rencontraient quelquefois des Français avec qui ils .conversaient. Un jour une bande de gentilshommes espagnols, hommes d'armes et tous bien montés, s'avança * jusque près de la garnison drf Bon Chevalier ; le seigneur d'Orose, de la maison d'Urfé * très-gentil capitaine, était venu le voir. Tous deux de compagnie étaient sortis de la place pour prendre Pair jusqu'à une demi-lieue ; ils rencontrèrent les Espagnols qu'ils saluèrent ; ceux-ci leur rendirent le salut et ils entrèrent en propos. Un Espagnol hardi et cx)urageux, nommé Diego de Bisana, qui avait été de la compagnie du feu don Alonso et qui se souvenait encore de sa mort, dit : « Messeigneurs les Français, je ne sais si cette trêve ne vous fâche point ; il n'y a que huit jours qu'elle est commencée, mais elle nous ennuie déjà beaucoup. Si pendant qu'elle dure, dix ou vingt, plus ou moins, d'entre vous voulaient combattre pour la querelle de nos maîtres, je me ferais fort de trouver de mon côté un nombre égal ; et ceux qui seront vaincus demeureront prisonniers des autres. » A cette proposition le seigneur d'Orose et le Bon Chevalier se regardèrent : « Monseigneur d'Orose, dit Bayart, que vous semble de ces paroles ? — Il me semble, dit-il, que ce gentilhomme parle très-honnêtement ; je saurais bien que lui répondre, mais je vous supplie de le faire selon votre opinion. — Puisqu'il vous plaît, dit le Bon Chevalier, je lui en dirai mon avis.

« Seigneur, dit-il à l'Espagnol, mon compagnon et moi

1. Un des ancêtres d'Honoré d'Urfé, auteur du célèbre roman de l'Astrëe « la folie de toute l'Europe » et qu'on citait encore familièrement S0119 la Fronde. Voir nos Mémoires du cardinal de Retz^ p. 197. (Bibl illustrée.) •

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avons très-bien entendu vos paroles; vous désirez corn-battre en nombre égal les uns contre les autres.' Vous êtes ici treize hommes d'armes ; si vous voulez d'aujourd'hui en huit jours vous trouver à deux milles d'ici, montés et armés, mon compagnon et moi nous amènerons treize autres. « Tous les Espagnols répondirent : i Nous le voulons. »

Chacun s'en retourna de son côté. Le Seigneur d'Orose et le Bon Chevalier de retour à Minervino, assemblèrent leurs compagnons et au jour assigné ils se trouvèrent au lieu du rendez-vous à Trani, où les Espagnols se rendirent pareillement *. Plusieurs autres des deux nations les étaient venus voir. Ils limitèrent leur camp, sous condition que celui qui passerait outre resterait prisonnier et ne combattrait plus du jour; de môme ils convinrent que celui qui serait mis à pied ne pourrait plus combattre; et que à la nuit si l'une des deux bandes n'avait pu vaincre l'autre, n'en demeuràt-il qu'un à cheval, le camp serait iini, chacun pourrait emmener ses compagnons francs et quittes, et de part et d'autre on sortirait du camp avec le même honneur. Pour e i finir, les Français se mirent d'un côté et les Espagnols d'un autre ; tous avaient leurs lances en arrêt et piquèrent leurs chevaux. Les Espagnols ne visèrent pas aux hommes, mais à tuer Jes chevaux *, ils y réussirent jusqu'au nombre

1. La liste des combattants se trouve dans Jean d'Anton, seulement au nombre de onze combattants de chaque côté. 11 y a même dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale (n*» 9701) une vignette représentant ce combat. Chroniques du roi très-chrétien Louis XII par Jean d'Anton.

2. C'était d'après le conseil perfide et honteux pour des clievaliers, suggéré par Gonzalve, on disait alors « le cheval mort, c'est fait de l'homme d'armes. ■ Aussi les vrais chevaliers n'attaquaient-ils que le cavalier et jamais son coursier. — Après ce combat les Espagnols firent ce jeu de

de onze, et il ne resta à cheval que le seigneur d'Orose et le Bon Chevalier. Mais cette tromperie ne servit guère aux Espagnols, car jamais leurs chevaux ne voulurent passer la ligne des chevaux morts, quelques coups d'éperons quUls leur donnassent; le seigneur d'Orose et Bayart leur livraient rapidement et souvent d'âpres assauts ; puis quand le gros de la troupe voulait les charger, ils se retiraient derrière les chevaux morts de leurs compagnons et s'en faisaient un rempart. Enfin les Espagnols furent les plus maltraités, et quoiqu'ils fussent treize à cheval contre deux ils ne purent gagner le camp ; la nuit survint avant que Tun des partis eût l'avantage, et chacun dut se retirer selon qu'il avait été convenu. Mais l'honneur du combat demeura aux Français, car ce fut très-bien de combattre deux contre treize, durant près de six heures sans être vaincus. Le Bon Chevalier surtout y fut si vaillant que sa renommée s'en augmenta ^

Environ un mois après ce combat, les trêves étant expirées, le Bon Chevalier fut averti par ses espions qu'à Naples il y avait un trésorier qui changeait l'argent en or pour l'apporter au grand capitaine Gonzalve, et qu'il ne pouvait manquer de passer à trois ou quatre milles de sa

mots qui devint une sorte de proverbe < Il y a beaucoup de Grisons et peu de Bayart. » Les Français y répondirent ainsi : < Si en Gaule il y a peu de Bayart, en Espagne n'y a nul Bayart, et ainsi vaut mieux en avoir un que point. » Le triomphe du roi très-chrétien Louis XII, Lyon 1509. — Champier.

1 . Ces sortAs de duels à nombre égal étaient assez fréquents au moyen &ge. Un d'eux surtout est resté célèbre, le combat des Trente, digne des luttes de l'Iliade, livré près de Ploêhnel en 1351. Nous le retrouverons dans le Froissard abrégé. Il eut lieu entre 31 Bretons et 31 Anglais; la victoire resta à la France. Voir le combat des trente Bretons contre trente Anglais, d'après le manuscrit de la Bibl. nat. par Crapelet 1827.

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garnison. A cette nouvelle, le Bon Chevalier ne dormit plus ; il fit faire si bon guet qu'on vint Tavertir que le trésorier était arrivé en une place occupée par les Espagnols, à quinze milles de Minervino, et que le matin, accompagné de quelques cavaliers pour sa sûreté, il devait se rendre vers le grand capitaine. Le Bon Chevalier, qui avait un grand désir de mettre la main sur cet argent, non pas pour lui, mais pour 'en faire part à ses soldats, se leva deux heures avant le jour, et alla s'embusquer entre deux petites montagnes, accompagné de vingt chevaux seulement; il envoya d'un autre côté son compagnon Tardieu avec vingt-cinq Albanais , afin que si le trésorier échappait à Fun, l'autre ne le manquât pas. Or^ vers sept heures du matin, les espions du Bon Chevalier entendirent un bruit de chevaux et vinrent le lui dire, n était si bien caché entre les deux rochers qu'on pouvait aisément passer sans l'apercevoir; ce qui arriva en effet aux Espagnols, au milieu desquels se trouvaient leur trésorier et son homme qui avaient leur argent dans une valise derrière leurs chevau:

Dès qu'ils eurent passé l'embuscade, le Bon Chevalier et ses gens fondirent sur eux en criant : « France! France ! à mort! à mort! > Quand les Espagnols se virent ainsi chargés et pris en désarroi, croyant avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens, ils se mirent en fuite vers Barlette. Ils furent un peu poursuivis, mais pas loin; on n'en voulait qu'au pauvre trésorier qui fut pris avec son homme et mené à Minervino. Quand ils furent arrivés, on ouvrit leurs valises où l'on trouva de beaux ducats* Le Bon Chevalier voulait les faire compter, mais le trésorier en son langage espagnol dit : « Ne compte* pas, seigneur^ il y a quinze mille ducats ! » Sur ces en-

trefaites arriva Tardieu qui , en voyant cette belle monnaie, regretta bien de n'avoir pas fait la prise; il dit au Bon Chevalier : « Mon compagnon, j'y ai ma part comme vous, car j'ai été de l'entreprise. — C'est vrai, dit le Bon Chevalier en souriant, mais vous n'avez pas été de. la prise. » Et pour le faire se débattre , il dit encore : « Et quand bien même vous en auriez été, vous êtes sous mes ordres, et je ne vous donnet-ai que. ce qui me plaira. » A cette réponse, Tardieu se mit en courroux, et en jurant par le nom de Dieu, il dit qu'il en aurait raison. Il alla se plaindre au lieutenant général du roi de France (Louis d'Armagnac, duc de Nemours), qui manda le Bon Chevalier, lequel vint incontinent. Le lieutenant général, après qu'il eut entendu les raisons de chacun, demanda à tous les capitaines quelle était leur opinion. Enfin Tardieu n'eut rien, ce dont il fut bien marri. Cependant, il * était homme d'esprit et se prit à dire : « Par le sang de saint Georges! je suis bien malheureux ! » Puis il s'adressa au Bon Chevalier en disant : « Par Dieu ! cela m'est égal, car aussi bien vous me nourrirez tant que nous serons dans ce pays. » Bayard se mit à rire, et cette querelle ne les empêcha pas de retourner ensemble à Minervino. Quand ils y furent arrivés, le Bon Chevalier, devant Tardieu , et pour le faire se débattre davantage , fît apporter les ducats qu'on étala sur une table, puis il dit : « Compagnon, que vous en semble^ voici de belles dragées. — Eh oui, de par tous les diables ! répondit-il, mais je n'y ai rien ; et par le sang de Dieu ! j'en voudrais être pendu ! car si j'avais seulement la moitié de cela, jamais je ne manquerais de biens et je serais homme de bien toute ma vie. — Comment, compagnon, dit le Bon Chevalier, ne tient-il qu'à cela que vous soyez assuré

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de votre vie en ce monde? Vraiment ce que vous n'avez pu ni su avoir par force, je vous Je donne de bon cœur et de bonne volonté, et vous en aurez la moitié. » Il fit aussitôt compter et lui livra sept mille cinq cents ducats. Tardieu croyait d'abord que c'était une moquerie; quand il s'en vit en possession, il se jeta à genoux, pleurant de joie et dit : « Hélas ! mon maître, mon ami, comment pourrai-je jamais reconnaître les biens que vous me faites. Jamais Alexandre * ne fit pareille libéralité. — Taisezvous, compagnon, si j'en avais le pouvoir, je ferais beaucoup mieux pour vous. » De fait, Tardieu fut riche toute sa vie; car au moyen de cet argent, quand il revint de Naples en France, il épousa en son pays une héritière, fille d'un seigneur de Saint-Martin qui avait trois mille livres de rente.

•Il faut savoir ce que devinrent les autres sept mille cinq cents ducals. Le Bon Chevalier fit appeler tous ceux de la garnison, et en donna une partie à chacun selon sa qualité, sans en retenir pour lui un seul denier; puis il dit au trésorier; « Mon ami, je sais bien que si je voulais j'aurais de vous une bonne rançon, mais je me tiens content de ce que j'ai eu ; quand vous et votre homme désirerez partir, je vous ferai conduire sûrement en quelque place de vos gens que vous voudrez ; et il ne vous sera rien enlevé de ce qui est sur vous, ni on ne vous fouillera pas. » Et le trésorier avait à lui au moins cinq cents ducats. Qui fut bien aise? ce fut ce pauvre trésorier qui, par un trompette du Bon Chevalier auquel il donna

1. On sait qu'Alexandre avant de partir pour la Perse, partagea tous ses biens ne se réservant que V espérance. H y a encore un descendant de ce Tardieu, le comte Arthur de Tardieu de Maleyssie (eu Normand ic).

trois écus, fut conduit jusqu'à Barlette avec son homme, bien heureux, dans son infortune, d'être tombé en si bonnes mains.

Vers la fin de la guerre* entre les Français et les Espagnols, Tarmée française se tint longtemps sur le bord d'une rivière appelée le Garigliano *, et l'armée espagnole de l'autre côté. Or, s'il y avait parmi les Français de vertueux et braves capitaines, il s'en trouvait ausâ parmi les Espagnols, entre autres le grand capitaine Fernand Gonzalve, homme sage et vigilant, et Pedro de Paz qui n'avait pas deux coudées de haut, mais on n'eût su trouver une plus hardie créature; il était si bossu et si petit qu'on ne lui voyait que la tête au-dessus de la selle quand il était à cheval. Un jour, ce Pedro de Paz s'avisa de donner une alarme aux Français; et pour cela il passa, avec cent ou cent vingt cavaliers, la rivière du Gfitrigliano à un gué qu'il connaissait ; il avait mis derrière

1. Cette année 15Q3 fut malheureuse pour nous : le maréchal d'Anbi-' gny fut défait à Seminara, et peu après Nemours laissa échapper Gon^zalve de Barlette, à moitié vaincu déjà par la peste et la famine : pour réparer sa faute , il se mit à sa poursuite , et le joignit à Gérignoles, et là par un faux point d'honneur , si souvent fatal à notre noblesse à Grécy , Poitiers, Rosbecque, la Massoure, Pavie, etc., il attaqua dans des conditions de terrain désavantageuses, fut vaincu et tué. Avant le combat ^ Bayart tua du premier coup de lance , un bravache espagnol qui était venu défier nos braves en combat singulier. — (Jean d'Anton et Brantome.)

Pour remplacer Nemours, Louis XII envoya Louis de la Trémoille avéC une nouvelle armée; malheureusement le cardinal d'Amboise le retint aux environs de Rome pour augmenter ses chances au pontificat. Jules It lui fut préféré ; et pendant ce temps , Oonzalve acheva la conquête du royaume de Naples ; pour comble de maux , la Trémoille tombe malade et est remplacé par l'incapable et fourbe marquis de Mantoue qui s'a« vance sur le Qarigliano , d'un accès très-difficile en hiver. L'armée française parvient enfin à y jeter un pont de bateaux.

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