‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 25 sur 53 · Séparant les États du pape et l'ancien royaume de Naples · texte numérisé non relu

Séparant les États du pape et l'ancien royaume de Naples

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chaque cavalier un homme de pied armé d'arquebuse. Son dessein, en faisant cette alarme, était d'atijrer toute l'armée et de s'emparer du pont qu'on aurait abandonné. Il exécuta très-bien son entreprise et fit au camp des Français une si grande alarme que chacun accourut croyant avoir affaire à toute l'armée espagnole ; mais il n'en était rien.

Le Bon Chevalier, qui désirait toujours être près des coups, s'était porté devant le pont avec un gentilhomme nommé le Basque, écuyer des écuries du roi de France, Louis XII ; tous deux commençaient à s'armer quand ils entendirent le bruit. Il ne faut pas demander s'ils furent bientôt prêts et montés à cheval, déterminés à aller là où on se battait, mais en regardant du côté de la rivière, le Bon Chevalier aperçut environ deux cents cavaliers qui venaient droit au pont pour s'en emparer ; ils l'auraient fait sans grande résistance, et c'eût été la totale destruction de l'armée française. Alors Bayart dit à son compagnon : « Monseigneur Técuyer, mon ami, allez vite chercher de nos gens pour garder ce pont, ou nous sommes perdus ; je tâcherai de les amuser jusqu'à votre retour ; mais hâtez-vous *. » Ce qu'il fit. Le Bon ChevaUer, la lance au poing, alla se poster au bout du pont. Déjà les Espagnols allaient passer de Tautre côté ; mais, comme un lion furieux, Bayart met sa lance en arrêt et donne dans la troupe qui était déjà sur le pont; plusieurs chancelèrent, deux tombèrent dans l'eau et ne se relevè-

1. Ce fait d'armes rappelle celui du Romain Horatius Coclès que notre t'ducation classique a rendu si célèbre, tandis que celui de notre glorieux rompatriote n'est que peu ou point cité. Quand saurons-nous donc admicer ce qu'il y a de beau dans notre histoire à l'égal des hauts faits dos Grecs et des Romains.

rent pas, car la rivière était grosse et profonde. Gela fait, on lui tailla beaucoup de besogne : il fut assailli si rudement que, sans sa grande chevalerie, il n'eût pu résister.

Comme un tigre échauffé, il s'accula à la barrière du pont, de peur qu'ils ne gagnassent le derrière ; et avec son épée il se défendit si bien que les Espagnols ne savaient que dire et ne croyaient point que ce ne fût qu'un homme. Enfin, il se maintint si bien et si longtemps que l'écuyer le Basque lui amena un secours d'environ cent hommes d'armes, lesquels firent abandonner le pont aux Espagnols et les chassèrent un grand mille ; ils eussent été plus loin s'ils n'avaient pas aperçu une troupe de sept à huit cents cavaliers venant au secours des fuyards. Le Bon Chevalier dit alors à ses compagnons : « Messeigneurs, c'est assez pour aujourd'hui d'avoir sauvé notre pont; retirons-nous en nous serrant le plus que nous pourrons. » Son conseil fut trouvé bon, et ils commencèrent à se retirer pas à pas. Le Bon Chevalier était toujours le dernier, soutenant toute la charge ou la plus forte partie ; à la fin, il se trouva fort pressé, à Foccasion de son cheval qui était si las qu'il ne pouvait plus se soutenir, car tout le jour il avait combattu dessus. Il survint de nouveau un grand parti d'ennemis qui donna en grande masse sur les Français, de sorte que plusieurs furent renversés par terre. Bayart eut son cheval acculé contre un fossé, et fut environné de vingt ou trente ennemis qui criaient : « Rends-toi, rends-toi, seigneur. » Il combattait toujours, mais enfin il dit: « Messeigneurs, il faut bien que je me rende; moi seul, je ne pourrais résister à vous tous. »

Ses compagnons étaient déjà fort éloignés et se dirigeaient vers leur pont, croyant toujours avoir le Bon

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Chevalier parmi eux, lorsque l'un d'eux, nommé le chevalier Guiffrey, gentilhomme du Dauphiné, dit: « Hé ! messeigneurs, nous avons tout perdu, le capitaine Bayart est mort ou pris, car il n'est pas avec nous. Ne pourrions-nous savoir ce qu'il est devenu? Il nous a si bien conduits aujourd'hui et couverts de tant d'honneur ! Je fais vœu à Dieu que , dussé-je y aller seul, je retournerai et je me ferai plutôt tuer ou prendre que de n'en pas avoir de nouvelles. » Je ne sais qui de toute la troupe fut le plus attristé quand ils reconnurent que le chevalier Guiffrey disait vrai. Chacun se mit à pied pour resangler son cheval, puis tous remontèrent, et avec un courage invincible se mirent au grand galop après les Espagnols qui emmenaient avec eux la fleur et l'élite de toute chevalerie et seulement par la faute de son cheval ; car si le coursier eût pu endurer autant de peine que le maître, jamais Bayart n'eût été pris. Les Espagnols, étant en grand nombre , ne daignèrent pas s'amuser à désarmer le Bon Chevalier ; ils lui laissèrent l'épée qu'il avait au côté, mais ils le dessaisirent d'une hache d'armes qu'il avait à la main, et, en marchant, ils lui demandaient toujours qui il était. Bayart qui savait bien que s'il se nommait, il n'échapperait jamais vif, les Espagnols le redojitant plus qu'aucun homme de la nation française, se contenta de répondre qu'il était gentilhomme. Sur ces entrefaites, ses compagnons arrivèrent en criant: « France I France! tournez, tournez, Espagnols; n'emmenez pas ainsi la fleur de la chevalerie. » Les Espagnols, quoiqu'en grand nombre, s'étonnèrent à ce cri ; néanmoins, d'un visage assuré, ils reçurent cette lourde charge des Français, mais plusieurs d'entre eux et des mieux montés furent portés par terre. Voyant cela, le Bon Chnvalier, qui

était encore tout armé et à qui il ne manquait qu'un cheval, le sien étant épuisé, 86 mit à terre et, sans mettre le pied à Tétrier, monta sur un gaillard coursier qui appartenait à un brave gentilhomme , Salvador Borgia, lieutenant de la compagnie du marquis de laPalude, renversé par Técuyer le Basque.

Le Bon Chevalier, une fois à cheval, se remit à Tceavre merveilleusement en criant: a France!

France! Bayart!

Bayart ! que vous avez laissé aller ! »

Quand les Espagnols entendirent le nom de Bayard et senti-

Lanterne du château de Blois.

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rent la faute qu'ils avaient faite de lui avoir laissé ses armes et de ne Tavoir pas reçu prisonnier, secouru ou non (car s'il eût donné sa parole il ne l'eût jamais faussée), le cœur leur manqua et ils dirent entre eux : « Retironsnous vers «notre camp, aujourd'hui nous ne ferons pas un haut fait. > Ils se mirent au galop, et les Français qui voyaient la nuit approcher, très-joyeux d'avoir recouvié leur vrai guidon d'honneur, s'en retournèrent joyeusement en leur camp ; pendant huit jours ils ne cessèrent de parler de leur helle aventure ainsi que des prouesses du Bon Chevalier.

Cette même année, 1503, le roi de France Louis XII, voulant s'emparer du comté de Roussillon, y envoya bon nombre de gens sous la conduite du seigneur de Dunois ; mais ils s'en retournèrent sans avoir rien fait de remarquable. Depuis, je ne sais par la faute de qui * , les Français ne séjournèrent guère au royamne de Naples et retournèrent en leur pays plusieurs en assez pauvre état; en passant par Rome, le pape Jules leur fit beaucoup de courtoisies, mais depuis il leur fit payer bien cher. Le

1. Les revers eurent pour cause l'incapacité du marquis de Saluce, et la perfidie du marquis de Mantoue ; ce qui faisait dire à Bayart : ■ Mieux Yaut une troupe de cerfs commandée par un lion , qu'une troupe de lions 4 commandée par un cerf, a Cette retraite de Louis d'Ars, de Bayart et de ses quatre cents compagnons, qui conserva au roi son duché de Milan, est des plus belles et des plus glorieuses. Dans une seule journée Bayart perdit trois chevaux. A Rome, le pape Jules II, qui se connaissait en hommes et songeait déjà à des luttes futures , offrit à Bayart la charge de capitaine-général de l'Église, a Je remercie très-humblement Votre Sainteté, dit le chevalier sans reproche; mais je ne servirai jamais que deux maîtres , Dieu au ciel , et sur terre le roi de France. ■ Bayart et ses amis reçurent aussi le plus gracieux accueil du duc de Savoie, Philibert, et firent enfin une entrée triomphale à Blois devant Louis XII et Anne. En attendant qu'une compagnie d'ordonnance devint vacante, Louis XII donna à Bayart une charge « d'écuyer de l'écurie du roi. •

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vaillant capitaine, Louis d'Ars ^ qui tenait encore quelques places dans la Fouille , demeura avec le Bon Chevalier environ un an dans ce royaume , malgré toute la puissance espagnole ; pendant ce temps ils firent plusieurs belles actions et escarmouches, et dans la plupart ils emportèrent toujours l'honneur. Ils eussent tenu leurs places plus longtemps si le roi Louis, leur maître^ ne leur eût commandé de les abandonner et de revenir en France ; ils le firent à grand regret Tan 1504 , et furent très-honorablement reçus de chacun, surtout de leur bon maître, le roi de France qui, sage et prudent, prit les fortunes de la guerre ainsi qu'il plût à Dieu de les envoyer, car Dieu était son principal recours.

1. Ârs, petite ville du Viennois, aujourd'iiui détruite et reoiplaoée par

UU6 sorte de lac.

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