‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 26 sur 53 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Mort de deux femmes célèbres : Jeanne la Boiteuse et Isabelle d'Espagne. — Charles d'Amboise, lieutenant-général au duché de Milan. — Le pape Jules II fait révolter Gènes contre la France. — Bayàrt, quoique encore malade, suit Louis XII en Italie. — Bayart devant le bastion de Gènes.

— Soumission des Génois. — Ligue de Cambrai contre les Vénitiens. — Victoire d*Agnadel remportée par Louis XII.

— Bayarl nommé capitaine de 30 hommes d'armes et de 500 fantassins. — Padoue reprise par les Vénitiens.

Après toutes ces choses passées, il y eut suspension de guerre entre la France et l'Espagne ; ce n'était guère à propos, car si les uns avaient ce qu'ils demandaient, les autres ne l'avaient pas.

En l'an 1505 mourut Jeanne de France, duchesse de Berry , qui avait été mariée au roi Louis XII. La même année, celui-ci fut si gravement malade, en sa ville de Blois, qu'on désespérait de sa vie; il fut abandonné de tous ses médecins et de tout remède humain, mais je crois qu'à la requête de son peuple et aux prières de ses

sujets dont il était bien aimé, car jamais il ne les avait oppressés ni fqulés de tailles, Notre Seigneur lui prolongea ses jours. Cette même année, 1505, mourut, au Plessis-les-Tours , don Frédéric d'Aragon , jadis roi de Naples, qui fut le dernier de la lignée de Pierre d'Aragon, lequel sans raison ni moyen usurpa le royaume de Naples, et ceux qui l'ont tenu depuis et le tiennent encore, ne Pont pas à un autre titre *.

L*an 1506, mourut une des plus triomphantes et glorieuses dames qui depuis mille ans ait éjté sur terre ; ce fut la reine Isabelle de Cas tille' qui, le bras armé, aida à conquérir le royaume de Grenade sur les Maures, fit prisonniers les enfants du roi, de Boabdil surnommé Ghico', qui occupait ce royaume, et les fit baptiser. Je puis assurer aux lecteurs de cette histoire que sa Vie a

1. Le pape Urbain IV, à la suite de sa lutte contre l'empereur Frédéric 11, avait dépouillé ses héritiers du trône des Deux-Siciles qu'il offirit à Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Le mauvais gouvernement de ce prince et ses cruautés lui aliénèrent bientôt le cœur de ses sujets, et le Massacre des Vêpres siciliennes (1282) mit fin à sa domination sur la Sicile qui se donna à Pierre III, roi d'Aragon. C'est depuis ce moment que le royaume des Deux-Siciles fut un sujet de contestation entre la France et l'Eapagne.

2. Isabelle de Castille était déjà depuis quatre ans mariée à Ferdinand d'Aragon lorsqu'elle succéda en Castille à son frère Henri IV 11474); après avoir vaincu sa nièce Jeanne qui lui disputait le trône, elle commença avec son mari l'expulsion des Maures de Grenade qu'on peut regarder comme son œuvre ; elle protégea aussi Christophe Colomb ; ce fut malgré elle .que Ferdinand établit l'Inquisition en Espagne, expulsa les Juifs. Accablée de chagrins domestiques par la perte des siens, elle mourut en laissant à Ferdinand et au cardinal Ximénès, son confesseur et son ministre, l'administration de la Castille jusqu''à la majorité de son petitfils Charles-Quint.

3. Boab del Damar, roi maure de Grenade, appelé II Chicho par les Espagnols. « Il quitta en pleurant comme une femme , selon le mot énergique de sa mère, ce trône qu'il n'avait pas su défendre cooome un homme. >

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été telle qu'elle a bien mérité une couronne de lauriers après sa mort. La même année mourut son gendre qui avait été son héritier, Philippe, archiduc d'Autriche et comte de Flandre, et par sa femme roi des Ëspagnes K

Charles d'Amboise. (Musée du Louvre.)

fja France ne perdit guère à sa mort, car il y avait semé une graine qui y eût peu profité Le pape Jules II, avec

1 . Philippe le Beau , archiduc d'Autriche , fils de Maximilien et de la fille de Charles le Téméraire , Marie de Bourgogne ; il épousa JeauDe, dite la folle, fille d'Isabelle, eut un instant de lutte avec son beau-père Ferdinand , et mourut au moment que ses sujets étaient déjà mécontents de lui, quoiqu'il eût gouverné à peine six mois.

le secours du roi de France et Taide de son lieutenant général au duché de Milan, messire Charles d'Amboisc, seigneur de Ghaumont, homme diligent et vertueux, conquit Bologne sur messire Jean de Bentevoglio (1506); pour récompense et pour payement, il donna en Franco de nombreuses indulgences. Je ne sais qui donna ce conseil; mais jamais depuis les Français ne furent trèsassurés en Italie, car le pape n'était pas trop bon : il se fortifia en deçà des Alpes contre les terres que le roi de France tenait en Lombardie. Bref, c'est œuvre du démon quand l'avarice Remporte sur l'honneur qui a toujours beaucoup plus régné en France qu'en tout autre lieu. L'Italie est le plus excellent pays de l'Europe, mais toutes les bonnes terres ne portent pas de bons fruits en quelque sorte que ce soit. Je dirai avee celui qui a fait le Roman de la Rose, maître Jean de Meung *, que

Beaux dons donnent los aux donneurs, Mais ils empirent les preneurs.

Le roi d'Aragon *, veuf par le trépas d'Isabello, épousa cette même année la nièce du roi de France, Germaine de Foix, qui fut emmenée en grand triomphe en Espa-

i. Jean, de Meung sur Loire (près d'Orléans), était un poêto français du treizième siècle ; il fut surnommé Clopinel, parce qu'il était boiteux ; sur la demande de Philippe le Bel, il continua ie célèbre Roman de la Roe^ commencé par Guillaume de Lorris qui avait déjà écrit plus de quatio mille vers. Jean de Meung en ajouta dix-huit mille. C'est une allégorie continuelle où il s'agit de conquérir une rose. Quelques qualités d'ingénuité et de naïveté, assez rares à cette époque, donneraient peut-être un mérite d'intérêt à ce livre, n'était son insupporlable longueur.

2. Ferdinand le Catholique, roi d'Aragon, ou plutôt d'Espagne, par eo mariage avec Germaine de Foix, recevait le royaume de Naples en dot, réversible sur leurs enfants; il devait retourner à Louis XIl et à ses suc" cesseurs, si la princesse française mourait sans héritiers. Ce traité ne Uempôcha pas de sa tourner contre Louis XII (1511) après que U \iotoire

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gne. Depuis son séjour en ce pays, elle a bien fait payer aux Français les honneurs qu'elle avait reçus des Espagnols;, car de Faveu de tous ceux qui Tont connue, on ne vit jamais plus mauvaise Française.

Le pape Jules fit révolter les Génois *, et le peuple mutiné chassa tous les nobles de la ville, et élut un duc ou doge appelé messire Paul deNovi, ouvrier teinturier. Un gentilhomme génois, messire Jean-Louis de Flisco, qui était fort bon Français, le seigneur de Las qui tenait le Châtelet et plusieurs autres en avertirent le roi de France. Le sage prince, qui se connaissait assez en de telles affaires, vit bien que si Tordre n'était bientôt rétabli il en pourrait résulter de grands inconvénients , et il résolut de passer les Alpes avec une bonne et grande armée ; ce qu'il fit en gmnde diligence , car pour beaucoup de raisons, il y avait urgence. Le Bon Chevalier restait alors à Lyon, malade de sa fièvre quarte qu'il a gardée plus de sept ans : il avait été blessé d'un coup de pique à un bras, et il avait été si mal pansé qu'il lui en restait un ulcère, lequel n'était point encore bien guéri *.

d'Agnadel lui eut rendu les' ports du royaume de Naples, occupés alors par les Vénitiens. Vers la même époque , son minisire le cardinal Ximénès lui conquit quelques places sur la côte d'Afrique. Ferdinand V mourut on J516.

r. Ce fut le premier acte d'ingratitude de Jules II que Louis XII avait comblé de bienfaits, et avait aidé à reprendre les villes de la Romagne ; il profita des relations qu'il avait dans Gênes sa patrie , pour faire révolter cette ville qui clepuis un siècle et demi était sous la protection de la France.

2. Le médecin Champier, son parent, son ami, et plus tard son biographe , le soignait et s'opposait à son départ , lui disant d'attendre au moins le départ du cardinal d'Amboise qui était retardé de quelque temps. « Certes, mon ami, c'est bien parler, dit Bayart, mais voyez-vous, les abbés de la suite de M. le légat montent un tas de mules espagnoles qui ne font que ruer à chaque pas; moi je redoute singulièrement les coups de

Bayart pensa que, quoi qu'il ne fût pas en bonne santé, ce serait à lui une grande lâcheté de ne pas suivre son prince ; et ne regardant à aucun obstacle, il résolut de marcher avec lui. En deux au trois jours il fut prêt, et il se mit comme les autres à passer les montagnes. Bientôt Tarmée approcha de la ville de Gênes; ce qui étonna fort les habitants, car ils espéraient dans peu de jours avoir du secours du pape et de la Romagne, et recevoir sept ou huit mille hommes, appelés en Italie Brésilienne et qui sont les meilleurs gens de pied du pays et très-hardis à la guerre. Cependant les Génois faisaient toujours leur devoir ; au haut de la montagne par laquelle les Français devaient passer pour aller à la ville, ils avaient fait construire un fort bastion, garni d'artillerie et de bonnes gens : ce qui fut une cause d'étonnement pour toute l'armée, et le roi fit assembler les capitaines pour savoir ce qu'il convenait de faire. Ils furent de diverses opinions : les uns disaient que par là l'armée pourrait se hasarder, qu'il y avait peut-être au haut une grosse force qu'on ne voyait pas, qui les repousserait si on y allait en petit nombre; d'autres disaient que ce n'était que de la canaille et qu'ils ne résisteraient point. Le roi regarda le Bon Chevalier, à qui il dit : « Bayart, que vous en semble? » — « Sur ma foi, Sire, lui dit-il, je ne saurais encore que vous en dire ; il faut aller voir ce qu'ils font là-haut, s'il vous plaît m'en donner permission ; avant une heure, si je ne suis mort ou pris, vous en saurez par moi des nouvelles. » — « Je vous en prie, dit le roi, car vous vous entendez assez en de telles

pieds de mules et préfère me trouver au milieu de chevaux qui me connaissent, comme moi eux; » et deux jours après, il partait et se trouvait des premiers ù l'avant-garde.

Les Génois implorant Louis XIL {Miniature des manuscrits, Bibliothèque nationale.)

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affaires. > Le Bon Chevalier se trouvait avec plusieurs de ses amis et compagnons, tels que le vicomte de Roddes^ le capitaine Maugiron, le seigneur de Beaudisner, de Luppe et plusieurs autres jusqu'au nombre de cent ou cent vingt, parmi lesquels étaient deux nobles seigneurs de la maison de Foix , les seigneurs de Barbazan et de Lesparre, enfants du seigneur de Lautrec

Le Bon Chevalier ne tarda pas à faire sonner la charge. Lorsque tous furent assemblés, il commença le premier à gravir cette montagne. Quand on le vit devant, il s'en trouva assez qui le suivirent. Et ils eurent fort à travailler avant de parvenir jusqu'au haut où ils reprirent un peu haleine ; puis ils marchèrent droit au bastion ; en chemin ils trouvèrent une forte résistance et il y eut un rude combat; enfin les Génois prirent la fuite; les Français les poursuivent, mais le Bon Chevalier s'écrie : « Non, messeigneurs, allons droit au bastion; il est possible qu'il y ait encore dedans des gens, qui nous pourraient enfermer ; il faut y voir. » Tous se rendirent à cet avis et marchèrent sur le bastion. Comme Bayart l'avait pensé , il s'y trouvait encore deux ou trois cents hommes, qui d'abord se défendirent assez rudement, mais enfin ils abandonnèrent le fort, en fuyant comme la foudre au bas de la montagne pour gagner leur ville. Ainsi fut pris le bastion. Depuis, les Génois ne firent aucun fait, mais ils se rendirent à la merci du roi qui entra dans leur ville et fit payer aux habitants les frais de son armée, puis il fit construire à leurs dépens près de la ville un château fort qu'on nomma Godefa. Leur duc eut la tête coupée ainsi qu'un autre homme nommé Justinien. Enfin ils furent assez bien châtiés

Peu après se virent en la ville de Savone le roi de

France et le roi d'Aragon qui retournait de Naplos en Espagne accompagné de sa femme Germaine de Foix qui avait une merveilleuse audace; elle fit peu de compte de tous lés Français, même de son frère le gentil duc de Nemours dont cette histoire fera ci-après mention. Le roi de France fêta fort bien le grand capitaine Femand Gonzalve, et le roi d'Aragon donna grand honneur au capitaine Louis d'Ars et au Bon Chevalier sans peur et sans reproche ; il dit au roi de France ces mots : « Monseigneur mon frère, il est bien heureux le prince qui nourrit deux tels chevaliers! • Les deux princes, après avoir été quelques jours ensemble, prirent congé; l'un alla en Espagne et l'autre retourna en son duché de Milan, puis repassa en France.

L'année suivante (1509), Louis XII fut averti par les Vénitiens qui étaient ses alliés, que l'empereur Maxim ilien descendait en leur pays et voulait leur faire la guerre. Pour cette cause, ils envoyaient leur ambassadeur, messire Antonio Gondelmarre, supplier le roi de leur donner du secours , ce qu'il fit volontiers.

Il commanda au seigneur Jean- Jacques Trivulce d'y aller avec six cents hommes d'armes et six mille de pied; Jean- Jacques obéit et vint se joindre à la puissance des Vénitiens en un lieu appelé la Pèdre; l'armée de l'empereur y était déjà arrivée et elle eût bientôt passé outre sans la venue du seigneur Jean-Jacques qui l'arrêta; et depuis cette armée ne fit pas de grandes choses. Les Vénitiens, qui sont subtils et rusés, furent d'avis qu'il valait mieux traiter que de poursuivre la guerre; ils en cherchèrent le moyen et le trouvèrent. Je crois bien qu'ils fournirent quelque argent, car c'était la chose en ce monde qui faisait le plus défaut à Tempereur Maxi-

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milien *! Ce dernier fit retourner son armée. Le seigneur Jean-Jacques qui n'avait point été appelé pour ce traité» n'en fut pas trop content et dit au provéditeur de la seigneurie qu'il en avertirait le roi son maître qui, probablement, trouverait la chose assez étrange et n'en* serait pas content. Cette affaire demeura un peu en suspens. Pendant ce temps le roi de France, Louis XII, alla faire son entrée en sa ville de Rouen * avec sa bonne compagne la reine ; cette entrée fut fort triomphante ; car si les gentilshommes firent leur devoir, les enfants de la ville ne le firent pas moins. Il y eut des joutes et des tournois pendant huit jours.

Cependant il fut question de quelque traité entre le pape, l'empereur, les rois de France et d'Espagne, et pour y mettre fin, il fut conclu et accordé, par eux ou leurs ambassadeurs, que Ton se trouverait en la ville de Cambrai à un certain jour convenu. Il y fut envoyé, de la part du roi de France, le cardinal d'Amboise, légat en

1. Les Italiens rappelaient MassimUiano pochi donarif Maximilien court (Vargent on «petite cheTanoe >. Il fat même un instant retenu en gage par ses sujets des Flandres, faute de pouvoir payer ce qu'il devait : le peu de reveuus dont il jouissait et les prodigalités dont il avait l'habitude expliquent cette pénurie continuelle qui nuisit à ses desseins et l'cr* rètadès les premiers pas: ajoutons que son imagination ardente l'engageait à chaque instant dans de nouveaux projets.

1. Une gravure de l'époque (Bibl. nationale, Cabinet des Estampes) • montre cette entrée solennelle. On y voit en même temps le fameux pa- Uds de justice de Rouen qui date de la fin du quinsième siècle et le commencement du seizième ; avec le palais de justice dans la cité, à Paris, dont Louis XII ût refaire complètement la décoration de la grande salle élevée par saint Louis et qui servait aux grandes réceptions officielles» ce sont les deux seuls palais publics anciens qui soient encore debout. Le palais de Rouen, riche, original, d'un grand effet, est pourtant, comme Jgnes et comme ornementation, une œuvre de décadence comparativement à la maison de Jacques Cœur à Bourges. V. Léon Château, Sût, de tArchittcturê en France.

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ce royaume, son neveu le grand-maitre de France, seigneur de Ghaumont , de la maison d*Amboisê , chef des armées, et plusieurs autres ; et chacun des autres princes y envoya ses ambassadeurs avec tout pouvoir. Rien n'est -plus certain qu'ils conclurent de ruiner la seigneurie de Venise qui, en grande pompe et méconnaissant Dieu, vivait glorieusement et en opulence, faisant peu d'estime des autres princes de la chrétienté ^ Il fut conclu que le roi de France en personne passerait en Italie, après Pâques 1509, et entrerait au pays des Vénitiens quarante jours avant que les autres se missent en campagne. Je ne vois pas d'autre motif pour poser ce terme, si ce n'est que probablement ils voulaient voir ce qu'il adviendrait, et peut-être que si le roi de France eût eu quelques revers, au lieu de se joindre à lui contre les Vénitiens, c'est contre lui qu'ils se seraient tournés. Je n'ai jamais vu qu'il y eût grande amitié entre la maison de France et la maison d'Autriche ; le pape et le roi de France ne s'accordaient pas mieux. Il me semble, à dire vrai, qu'ils voulaient faire essayer la fortune aux Français et jouer à un jeu que jouent les petits enfants à l'école : « S'il est bon, je le prends, et s'il est mauvais, je le laisse. » Toutefois, il advint si bien à ce bon roi Louis, qu'il exécuta son entreprise à son grand honneur et au profit de ses alliés.

Sur le commencement de l'année 1509, vers le mois de mars, le roi de France fit marcher sa gendarmerie en son duché de Milan, amsi que ses aventuriers français au nombre de quatorze à quinze mille; il les donna à gouverner et à conduire à de bons et vertueux capitaines,

1. Cabinet des Estampes, Bibl. luX»-^ Ligut de Carnbrtu, carieuse gravure de répoque.

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tels que les seigneurs de Molard, de Richemond, de la Gropte, le vicomte de Roussillon, le seigneur Yandenesse, le capitaine Ode t, le cadet de Duras et plusieurs autres, qui se mirent, chacun de son côté, en peine d'avoir les plus braves compagnons. Le roi envoya quérir le Bon Chevalier, à qui il dit : « Bayart, vous savez que je vais passer les monts pour avoir raison des Vénitiens qui, à grand tort, me retiennent le comté de Crémone, la Ghierrad'Addaet autres pays; je vous donne la compagnie des trente hommes d'armes du capitaine Ghàtellard, dont j'ai appris la mort avec regret, mais je veux qu'en cette entreprise vous ayez sous votre charge des gens de pied ; votre lieutenant, le capitaine Pierrepont, qui est homme de bien, conduira vos gens d*armes. i — c Sire, répondit le Bon Chevalier, je ferai ce qu'il vous plaira ; mai» combien voulez-vous me donner de gens à pied à conduire ? i — t Mille, dit le roi, et il n'y a pas un homme qui en ait plus. » — t Sire, répondit Bayart, c'est beaucoup pour ce que je sais faire; je vous supplie de m^en donner cinq cents, et je vous donne ma foi. Sire, que je les choisirai de telle sorte, qu'ils vous rendront bon service ; il me semble que pour un seul homme, c'est déjà une bien grosse charge quand il veut faire son devoir. » — t Bien, dit le roi ; allez donc vite en Dauphiné, et soyez en mon duché de Milan à la fin de mars. »

De tous les capitaines, il n'y en eut aucun qui ne fournit convenablement sa bande ; ils firent en sorte qu'à la fin de mars ou au commencement d'avril ils étaient tous passés et logés en garnison au duché de Milan. Les Vénitiens, que le héraut d'armes de France, Montjoie, avait déjà défiés, délibérèrent de se défendre» sachant que Tarmée du roi de France n'était pas trop grande; il

n'avait en louc que trente mille hommes, y compris six mille Suisses et deux mille hommes d'armes. Ils levèrent une belle armée de plus de deux mille hommes d*armes et d*au moins trente mille hommes de pied. Leur chef était le comte Petigliano, le capitaine général de leurs gens de pied était le seigneur Barthélémy d'Alviano, qui avait une bonne bande de Briseghella, à la casaque mipartie rouge et mi-partie blanche.

Le roi de France, ayant passé les monts et étant arrivé en sa ville de Milan , apprit que les Vénitiens avaient repris Treviglio, petite ville sur TAdda, que peu de jours ^ avant, le grand-maître seigneur de Ghaumont, leur avait prise avec les capitaines Molard , la Gropte , Richemond et le Bon Chevalier qui, avec leurs gens, étaient passés des premiers. Gette ville de Treviglio s'étant donnée aux Français , les Vénitiens y mirent le feu et emmenèrent prisonniers tous les chevaliers , malgré les termes de la capitulation.

Le roi de France, ayant appris ces nouvelles, marcha droit à Kassano, où il fit incontinent dresser deux ponts de bateaux sur l'Adda ; par Tun il fit passer les gens de cheval, par l'autre les gens de pied, et lui-même, armé de toutes pièces, y maintint Tordre. Le lendemain, une petite ville, nommée Rivolte, fut prise et mise à sac; deux jours après , l'armée des Français rencontra celle des Vénitiens en un village nommé Agnadel. Les capitaines des Vénitiens, Petigliano et d'Alviano, avaient reçu commandement exprès de leur Seigneurie de ne . point donner bataille au roi , mais seulement de garder les villes et les châteaux, pour gagner du temps et fatiguer les troupes françaises. Get Alviano , plus hardi que bien avisé 9 voulut s'aventurer, pensant, comme un présomp-

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tueux, qu'il ne saorait avoir de plus granà honneur, vainqueur ou vaincu, que d'avoir combattu un roi de France; et voulant essayer la fortune, il engagea le combat; il y eut un rude assaut, et le carnage fut grand de part et d'autre. Les gens de Venise se montrèrent très-bien dans la première attaque; mais pendant le combat, d'Alviano aperçut Tarrière-garde des Français, où était le Bon Chevalier, qui s'avançait à grands pas, passant des fossés où l'on avait de Teau jusqu'à la ceinture ^ ; à partir de ce moment, les Vénitiens ne firent plus grand effort. Les rouges et les blancs demeurèrent sur le champ, et d'Alviano, après avoir été blessé en plusieurs endroits, fut fait prisonnier par le seigneur Vandenesse, un vrai lion, frère de la Palice. Le comte Petigliano , voyant ses gens de pied défaits, ne voulut plus tenter la fortune, et il se retira à marches forcées avec toute sa gendarmerie. Il fut poursuivi, mais sans grande perte, car les gens de pied amusèrent les Français ; ceux-ci, après avoir fait leur devoir, se retirèrent chacun à son enseigne et avec peu de dommage. Quatorze ou quinze mille de leurs ennemis demeurèrent sur le champ. D'Alviano fut mené au logis du roi. Après diner, le roi fit donner une fausse alarme pour voir si ses gens seraient diligents en cas d'alerte; on demanda à d'Alviano ce que ce pouvait être; il répondit : « Il faut croire ique vous voulez combattre les uns contre les autres, car pour nos gens, je vous assure, sur ma vie, qu'ils ne vous visiteront de quinze jours. » Comme il connaissait sa nation , il disait ces paroles en se moquant.

Le roi resta un jour ou deux sur le champ de bataille.

1. Musée de VersailieSj rez-de-chaussée, salle 4. — Bataille d'Agnadel, par JoUivet (14 mai 1509) exposée au salon de 1837.

Pendant ce temps, le château de Gasaras se fit battre par Partillerie, mais en deux heures il fut emporté. Cela épouvanta ceux des autres places, de sorte que jamais depuis il ne se trouva ni ville ni forteresse qui voulût combattre, excepté le château de Pescaire ; mal en prit à ceux qui y étaient renfermés, car presque tous moururent, et le peu qui échappèrent furent faits prisonniers.

Le roi de France se logea à Pescaire, après avoir soumis toutes les villes et les places par lui réclamées, comme Crémone, Crème, Brescia, Bergame et cent autres petites villes qui furent réduites en cinq ou six jours, excepté le château de Crémone, qui résista quelque temps, mais enfin se rendit. Ce prince fit bien davantage ; par le moyen de la bataille qu'il gagna, il fut rendu au pape Jules : Ravenne, Forli, Imola, Faenza et plusieurs autres places que les Vénitiens tenaient en Romagne, et au roi d'Espagne, en son royaume de Naples, Brindes et Otrante; à lui-même furent présentées les clefs de Vérone, Vicence et Padoue; il les mit entre les mains de l'empereur qui les réclamait et qui ne les garda guère.

Cependant le reste de Tannée vénitienne, bien abattue, se retirait vers le Trévisan et le Tyrol, croyant que toujours on les dût suivre, ce qui ne se fit pas. Ce fut un grand malheur, causé par l'inertie de Maximilien qui était attendu de jour en jour par le roi dé France en la petite ville de Pescaire : il avait promis de se trouver dans un vaisseau, accompagné comme bon lui semblerait, sur un lac qui environne en partie la ville de Pescaire, pour parlementer ensemble plus amplement de leurs affaires. Pour ce motif, on avait envoyé vers l'empereur jusqu'à Rouvray, le cardinal-légat d'Amboise, mais jamais il ne put l'amener. Le légat revint vers le roi, avec Tévéque de

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Gurtz, ambassadeur pour l'empereur, lequel excusa son maitre comme il put. Le roi de France retourna à Milan au commencement de juillet.

Pendant ce temps la ville de Padoue^ où Fempereur n'avait envoyé que huit cents lansquenets pour la garder, quoiqu'elle eût six milles de tour, fut reprise par les gens de la seigneurie de Venise. Les Vénitiens avaient tou** jours quelque intelligence dans la viUe ; et il faut bien noter une chose, c'est que jamais seigneurs sur la terre ne furent plus aimés que ceux de Venise et cela pour l'exacte justice qu'ils leur rendent. Dans le commencement de juillet, qui est le temps où, pour la seconde fois, on fauche les foins en Italie, un matin les capitaines André Gritti et Luce MaUevèche avec quatre cents hommes d'armes et deux mille de pied, étaient venus s'embusquer à un jet d'arc de la ville de Padoue, qui est entourée d'arbres de telle sorte qu'on ne saurait voir loin. Or, on recueillait chaque jour à Padoue force foins, et les charretées étaient si grandes qu'elles pouvaient à peine passer par les portes d^ la ville. Le jour où ils s'étaient mis en embuscade , dès le point du jour, les charrettes commençaient à entrer dans la ville, quatre passèrent, derrière la cinquième venaient six hommes d'armes vénitiens, ayant chacun en croupe un homme de pied armé d'arquebuse toute chargée; parmi eux.se trouvait un trompette qui devait sonner aussitôt qu'ils auraient gagné la porte, afin d'appeler la grosse force qui était en embuscade. Le peu de lansquenets qui étaient dans la ville faisaient fort bon guet

Un gentilhomme de la ville, nominé Geraldo Magurin, était averti pai la seigneurie de cette entreprise; il avait reçu ordre de se mettre en armes avec tous ceux du parti.

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quand Taffaire serait commencée. La cinquième charrette étant donc entrée, les six hommes d^armes qui la suivaient commetocèrent à crier : « Marco ! Marco ! » Leurs gens de pied se jetèrent à terre et déchargèrent leurs arquebuses de manière que chacun tua son homme, car ils tiraient en ajustant. Les pauvres lansquenets , qui se virent surpris, furent bien étonnés, toutefois ils se mirent en défense et sonnèrent l'alarme. Gela leur servit peu, car aussitôt que la trompette eut été entendue, le gros des Vénitiens accourut en criant : « Marco ! Marco I Italie! Italie! » D'un autre côté, messire Geraldo Magurin avait fait son devoir dans la ville; plus de deux mille hommes armés de piques et de javelines sortirent des maisons, de sorte que les lansquenets ne surent que se serrer tous ensemble , ils allèrent se jeter sur la place, où ils se mirent en bataille. Ils furent bientôt assaillis de deux ou trois côtés; mais jamais gens ne se défendirent mieux, plus de deux heures s'écoulèrent avant qu'on pût les rompre. Enfin, il vint tant de gens qu'ils ne purent plus résister. Ils furent rompus et mis en pièces sans qu'aucun fût pris à merci, ce qui fut une grande pitié. Mais ils vendirent bien leur vie, ils tuèrent plus de quinze cents hommes, tant de la ville que des gens de guerre. Toutefois la ville de Padoue fut prise; bientôt après, le comte de Petigliano y entra, et la fit en grande diligence réparer et fortifier, car il savait qu'elle serait très-utile à la Seigneurie. Ces nouvelles vinrent aux oreilles de l'empereur, qui en fut désespéré ; il fit vœu d'aller en personne tirer vengeance. Il écrivit une lettre au roi de France, que son plaisir fût de lui envoyer, cinq cents hommes d'armes pour trois mois , afin qu'il pût mettre les Vénitiens à la raison j ce qui fat accordé.

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