‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 28 sur 53 · DE BAY4RT · texte numérisé non relu

DE BAY4RT

faut dîner, car j*ai à vous dire quelque chose qui pourrait vous empêcher de faire bonne chère , si je vous le disais avantr^» La Palice parlait ainsi pour rire ; il connaissait assez ses compagnons pour savoir qu'il n'y en'"àvait aucun qui ne fût un Hector ou un Roland *, surtout le Bon Chevalier qui durant toute sa vie ne s'étonna de rien de ce qu'il put voir ou entendre. Pendant le dîner ils ne firent que se réjouir.

Après le dîner on fit sortir tout le monde de la chambre, excepté les capitaines à qui la Palice communiqua la lettre de l'empereur ; il la lut deux fois pour qu'elle fût mieux entendue. Ils se regardèrent en riant, attendant que quelqu'un prit la parole. Le seigneur d'Ymbercourt

i . Hector, le plus vaillant des Troyens, fils de Priam et d'Hécnbe, et mari d'Andromaque, ses exploits et sa fin malheureuse remplissent V Iliade d'Homère, presque à l'égal des exploits d'Achille. — Voir notre édition de l'Iliade et de l'Odyssée abrégées. — Le paladin Roland , guerrier de Gharlemagne que la poésie et l'art ont rendu plus célèbre que l'histoire. Il mourut en 778, dans la retraite de Roncevaux en revenant d'Espagne. Un vieux poètQ français, vers le neuvième siècle, a composé sur cet événement, en cinq chants et en vers de dix syllabes, un poëme appelé la Chanson de Roland, que les Normands chantaient en allant au combat d'Hastings (1066). Roland a depuis été chanté par les poètes italiens. Pulci, Boiardo et Arioste, qui lui a donné l'immortalité ; il vient d'être chez nous le sujet d'un opéra de M. Mermet. L'expédition d'Italie, où ce nom est si populaire, le remit à la vogue parmi nos chroniqueurs ; celui d'Hector devait sa vogue à la renaissance, et plus encore à un livre de l'époque qu'on trouve imprimé à Abbeville en 1487 : le triomphe des Neufs preux ou paladins de la renommée. Ces paladins étaient trois juifs : Josué, qualifié de roi, David et Judas Maehahée ; trois païens : Hector» AlexandrCy Jules César; et trois chrétiens : Charlemagne, Ârtaus et Godefroy de Bouillon. On y ajoute souvent un dixième, Bertrand du Guesclin. M. F. de Pouy a donné un fac-similé de ces anciens et curieux spécimens de l'art, devenus rarissimes, dans la deuxième partie de ses Recherches historiques et bibliographiques sur ^imprimerie et la librairie dans le département de la Somme, 1847.- Le moyen âge et la Renaissance de Lacroix et Séré (T. II), chap. RomanSf donne encore d'aatres gravures anciennes des Neuf preux.

dit : « Il ne faut pas tant songer ! Monseigneur de la Palice, mandez à l'empereur que nous sommes tous prêts ; je m'ennuie d*ôtre aux champs, car les nuits sont froides, et les bons vins commencent à nous msmquer. » Chacun rit de ce dernier propos. Tous les capitaines parlèrent avant le Bon Chevalier, et tous furent du même avis que le seigneur d'Ymbercourt. La Palice regarda Bayart et vit qu'il faisait semblant de se curer les dents, comme s'il n'avait rien entendu de ce que ses compagnons avaient proposé. Il lui dit en riant : « V Hercule de France, qu'en dites-vous ? Ce n'est pas le moment de se curer les dents, il faut répondre promptement à l'empereur. » Le Bon Chevalier, qui toujours aimait à plaisanter, répondit en riant : • Si nous voulons tous suivre l'avis du seigneur d'Ymbercourt, nous n'avons qu'à aller droit à la brèche. Mais comme c'est un passe-temps assez fâcheux pour des hommes d'armes que d'aller à pied je m'excuserais fort volontiers. Toutefois, puisqu'il faut que je dise mon opinion, je la dirai. L'empereur vous mande en sa lettre de faire mettre tous les gentilshommes français à pied pour donner l'assaut avec ses lansquenets. Pour moi, quoique je n'aie guère de biens, en ce monde, pourtant je suis gentilhomme; vous tous, messeigneurs, vous êtes de grande maison, comme beaucoup de nos gens d'armes. Si l'empereur pense que ce soit une chose raisonnable de mettre tant de noblesse en péril et hasard avec des piétons dont l'un est cordonnier, l'autre maréchal, l'autre boulanger, tous gens de métier, et qui' n'ont pas leur honneur en si grande recommandation que des gentilshommes, pour moi, n'en déplaise à Sa Majesté, je trouve que c'est trop nous rabaisser *. Mon avis, monseigneur de la Palice, est

1. Les gens de métier d'Angleterre et de Flandre et les Suisses avaient

que vous répondiez à l'empereur que vous avez fait assembler vos capitaines selon sa volonté, qu'ils sont résolus à suivre ^es ordres selon la charge qu'ils ont reçue du roi leur maître, mais qu'il sait assez que le roi n'a point de gens en ses ordonnances qui ne soient gentilshommes ; que ce serait faire peu d'estime d'eux de les mêler avec des gens de pied (jui sont de petite condition ; il a nombre de comtes, seigneurs et gentilshommes d'Allemagne qu'il peut faire mettre à pied avec les gentilshommes de France ; nous leur montrerons volontiers le chemin, et ses lansquenets viendront ensuite s'ils voient qu'il y fasse bon ^. » Quand le Bon Chevalier eut donné son opinion, personne ne répliqua; son conseil fut trouvé bon et raisonnable. Cette réponse fat portée à l'empereur qui la trouva très-honnête. Il fit aussitôt sonner ses trompettes et tam-

ponrtant plus d'une fois montré à la noblesse qne eenx de leur condition n'étaient pas tant à dédaigner. Déjà à la même époque un soldat de fortune, né en Biscaye dans la dernière classe du peuple, Pierre Nayaire ou Pedro Navarro, s'était élevé au premier rang militaire par son habileté comme ingénieur, et notre infanterie française, composée de volontaires ou « aventuriers, » levée dans toutes les provinces , se voyait pour la première fois commandée par des capitaines de hante renommée ou de grande maison, le sire de Vandenesse, frère de la Paîice, le cadet de Ihiras, d'une des plus nobles familles de Gascogne, et Bayart, qui, par ordre exprès du roi, avaient quitté leurs compagnies d'ordonnance pour mener les gens de pied. Depuis Louis XI on commençait avec raison à attacher de l'importance à la formation de notre infanterie nationale, à cette armée plébéienne « Souveraine chose aux batailles, a

1. Ce langage de Bayart rappelle une conduite semblable d'Agésilas rapportée dans Plutarque : Agésilas fit asseoir tous les alliés mâles ensemble, et de l'autre, les Lacédémoniens ; puis il fait crier aux potiers d'abord de se lever, ils se lèvent ; il fait crier ensuite la même chose aux forgerons, et successivement aux charpentiers, aux maçons, et à tous les antres artisans. Tons les alliés, a peu de chose près, se lèvent, et pas un Laeédémonien, vu qu'il leur était interdit d'exercer aucun art, d'apprendre aucun métier. Alors Agésilas : « Vous voyei, mes braves, dit-il en riant aox alliés, combien nous envoyons pins de soldats que vons. ■

168 HISTOIRE DE BAYART.

bourins pour assembler les princes, seigneurs et capitaines d'Allemagne, de Bourgogne et du Hainaut. Quand ils furent réunis, l'empereur leur déclara qu'il avait résolu d'aller ians une heure donner l'assaut à la ville ; il en avait averti les seigneurs de France qui tous désiraient y faire leur devoir, mais demandaient que les gentilshommes d'Allemagne allassent avec eux, et offraient volontiers de se mettre en avant pour montrer le chemin. « G*est pourquoi, messeigneurs, ajouta-t-il, je vous prie tant que je puis de vouloir les y accompagner et de vous mettre à pied comme eux; j'espère qu'avec l'aide de Dieu, . du premier assaut nous emporterons la place. » Quand l'empereur eut achevé de parler, il s'éleva soudainement parmi ses Allemands un grand bruit qui dura une demiheure; enfin, l'un d'eux, chargé de répondre pour tous, dit qu'ils n'étaient point gens à se mettre à pied et à aller à une brèche, et que leur état était de combattre à cheval et en gentilshommes. L'empereur n'en put avjoir d'autre réponse ; mais quoiqu'elle ne fût pas selon son désir et ne lui plût guère, il ne dit que ces mots : « Bien, messeigneurs, il faudra donc aviser comment nous ferons pour le mieux. » Puis sur l'heure il appela un de ses gentilshommes, nommé Rogendorf, qui était la plupart du temps avec les Français, il lui dit : a Allez au logis de mon cousin le seigneur de la PaUce, et recommandez-moi à lui et à tous messeigneurs les capitaines français que vous trouverez avec lui, et dites-leur que l'assaut ne se donnera pas aujourd'hui. » Rogendorf alla faire son message, et chacun alla se désarmer, lés uns joyeux, les autres marris. Je ne sais comment cela se fît , ni qui en donna le conseil, mais la nuit même l'empereur s'en alla d'une traite à plus de quarante milles du camp.

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