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CHAPITRE III

Humanité de Bayart au milieu de la guerre. — Bayart en garnison à Vérone. — Il tombe dans une embuscade du capitaine vénitien Manfroni. — Fait prisonnier il est délivré par son guidon du Fay. — Bayart rend la pareille à Manfroni. — Colère du capitaine vénitien. — L'espion Yicentin tend un piège à Bayart de concert avec Manfroni. — La trahison découverte retombe sur Manfroni. — Mort de Tespion.— Gaston de Foix, duc de- Nemours, passe en Italie. -— Son bon accueil à Bayart. — Mort et éloge du cardinal Georges d'Amboise. — Cruauté des lansquenets aux grottes de Louga. — Humanité de Bayart.

Cependant deux Allemands consentaient à donner l'assaut: le prince d'Anhalt et un de ses capitaines, nommé Jacob, qui chaque jour allait escarmoucher avec les Français ; mais ces deux Allemands ne pouvaient suffire à tout. L'empereur, après avoir quitté le camp, manda au seigneur Constantin^ son lieutenant général, et au seigneur de la Palice de lever le siège le moins honteusement possible. Ce n'était pas chose facile, car il n'y avait pas équipage pour la moitié de Tartillerie. Les Français furent commandés pour l'escorte, jusqu'à ce que toutes les pièces fussent enlevées ; le prince d'Anhalt ne quitta pas l'artillerie tant que le transport dura. Malgré les sorties vigoureuses de la garnison de Padoue, fe

siège fut levé sans perte d'un seul homme. Le plus grand mal qui arriva, fut que les lansquenets en se retirant, mirent le feu à leurs logis et partout où ils passaient. Pour sauver de Tincendie la maison qu'il avait habitée, le Bon Chevalier « auquel tels boutefeux ne plaisaient guère, » y fit demeurer sept ou huit de ses hommes d'armes^ jusqu'à ce que les lansquenets fussent passés.

L'armée vint jusqu'à Yicence ; de là les Allemands s'en retournèrent en leur pays , excepté une garnison qui resta dans la ville avec le seigneur du Ru. Le seigneur de la Palice et tous ses compagnons se retirèrent dans le Milanais.

Le Bon Chevalier fut envoyé en garnison à Vérone, avec trois ou quatre cents hommes d'armes que le roi de France prêta à l'empereur. Celait au commencement de l'hiver, et il fallait que les soldats qui étaient dans la ville envoyassent au fourrage pour leurs chevaux, quelquefois bien loin; souvent il se perdait des valets et des chevaux , si bien qu'il fallut les faire accompagner par une escorte ; et il ne- se passait guère de jours qu'on ne rencontrât les ennemis et qu'il n'y eût combat. 11 y avait parmi les Vénitiens un capitaine fort gentil, galant et entreprenant, appelé Jean-Paul Manfroni, qui chaque jour faisait des courses jusqu'aux portes de Vérone. Le Bon Chevalier s'en fâcha et résolut , le premier jour que les fourrageurs iraient aux champs, de leur faire luimême escorte , et d'user de quelque stratagème. Mais il ne le put faire si secrètement que le capitaine Manfroni n'en fût averti par un espion. C'est pourquoi le capitaine

i . Remarquons , à la gloire et à Thonneur de Bayart , qu'au milieu des horreurs de la guerre, il demeure toujours humain et miséricordieux, qualité rare dans les capitaines , surtout à cette époque.

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résolut, quand il irait aux champs , de mener avec lui si bonne force que, s*il rencontrait le Bon Chevalier , il lui fit éprouver quelque désavantage.

Un matin les fourrageurs sortirent de Vérone et à leur suite trente ou quarante hommes d'armes et archers que conduisait le capitaine Pierrepont, lieutenant du Bon Chevalier, homme avisé. Bayart qui ne croyait point être découvert, s'était caché avec cent hommes d'armes dans un village sur le grand chemin , appelé Saint-Martin , à six milles de Vérone; il envoya quelques coureurs qui bientôt aperçurent leurs ennemis au nombre de cinq cents cavaUers environ, marchant vers ceux qui allaient en fourrage. Les coureurs vinrent faire leur rapport au Bon Chevalier qui en fut fort joyeux, et monta aussitôt à dieval avec la compagnie.

Le capitaine Manfroni, qui avait été averti de l'entreprise par l'espion, avait fait embusquer en un château voisin cinq ou six cents hommes de pied, pîquiers et arquebusiers, et les avait instruits de ce qu'ils auraient à faire; il leur avait dit entre autres choses de ne .sortir que quand ils le verraient fuir et les Français après lui; car il ferait semblant de se retirer, et par ce moyen on ne manquerait point de les envelopper et de les défaire. Le Bon Chevalier qui s'était mis aux champs , ne fit pas deux milles avant de voir ses ennemis à découvert. Il marcha droit à eux pour les charger, en criant: a Empire et France ! » Ceux-ci firent quelque contenance de tenir bon, mais quand ils les virent approcher, ils commencèrent à se retirer le long d'un chemin et droit à leur embuscade qu'ils dépassèrent un peu; puis ils s'arrêtèrent tout court, en criant :« Marco! Marco! » et se mirent vaillamment en défense. Les gens de pied sortirent de leur

m HISTOIRE

embuscade, et vinrent fondre sur les Français en tirant force arquebuses; le cheval du Bon Chevalier fut tué entre ses jambes, et il tomba si mal qu'un de ses pieds était pris dessous. Ses hommes d*armes, qui se seraient fait tuer plutôt que de le laisser là, arrivèrent en nombre ; Tun d'eux, appelé Grantmont^ mit pied à terre efc sauva son capitaine de ce péril; mais quelques efforts qu'ils fissent, ils ne purent empocher que tous deux ne demeurassent prisonniers des gens de pied qui voulaient les désarmer.

Le capitaine Pierrepont, qui était avec les fourrageurs, entendit le bruit, il y courut aussitôt au grand galop et arriva si à propos qu'il rencontra son capitaine et Grantmont en grand péril ; déjà on les tirait hors des combattants pour les emmener prisonniers. Il ne faut pas demander s'il fut joyeux * ; il frappa comme un lion sur ceux qui les tenaient et les obligea à abandonner leur prise et à se retirer vers leur troupe qui combattait avec furie contre le reste des Français. Le Bon Chevalier et Granir mont furent aussitôt remontés et allèrent droit au secours de leurs gens qui avaient beaucoup à souffrir : ils étaient assaillis devant et derrière ; mais Farrivée de Bayart et du capitaine Pierrepont les soulagea beaucoup. Toutefois la partie était mauvaise, car les Vénitiens étaient quatre contre un, et les arquebusiers faisaient beaucoup de mal aux Français. Le Bon Chevalier commença à dire au capitaine Pierrepont : « Capitaine, si nous ne gagnons le grand chemin, nous sommes perdus; une fois que nous y serons, nous nous retirerons en dépit d'eux, et Dieu aidant, nous n'aurons point de perte. — Je suis bien de

1. M. Terrebasse dit que ce Pierrepont ou Pierre da Pont était neven de Bayart, ûls de sa sœur, Marie du Terrail.

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cet avis , dit Pierrepont. » Ils commencèrent à se retirer toujours en combattant, sur ce grand chemin où ils parvinrent, mais ce ne fut pas sans beaucoup souf&ir. Néanmoins ils n'avaient point encore perdu de gens, et quarante ou cinquante hommes de pied et sept ou huit cavaliers des ennemis avaient été tués.

Quand le Bon Chevalier et les Français furent sur ce grand chemin qui menait à Vérone, ils se serrèrent et se mirent tout doucement en retraite ; de deux cents en deux, cents pas^ ils se retournaient sur leurs ennemis avec un tel entrain qu'ils faisaient merveilles. Mais ils avaient en flanc les gens de pied qui tiraient force coups d'arquebuses, de sorte que, à la dernière charge, le cheval du Bon Chevalier fut encore tué ; Bayart le sentant chanceler, se mit à pied, l'épée au poing et fit des merveilles de ses armes ; bientôt il fut enveloppé et mis en grand danger; mais du Fay, son guidon, vint avec ses archers faire une charge, et enleva son capitaine à la troupe des Vénitiens et le remonta en dépit d'eux.

Déjà la nuit approchait, c'est pourquoi le Bon Cheva» lier ordonna qu'on ne chargeât plus, disant qu'il suffisait bien de se retirer avec tout Fhonneur; ce qu'ils firent jusqu'à Saint-Martin. Ils s'arrêtèrent au bout d'un pont qui était garni 3e barrières : le capitaine. Manfroni vit bien qu'il ne pourrait plus leur porter dommage, et comme il craignait qu'il ne leur vînt du secours de Vé* rone, il fit sonner la retraite et retourna vers 8aint-Boniface. Ses gens de pied marchaient devant lui, ils étaient très-fatigués de cette journée, car ils avaient combattu quatre ou cinq heures ; et ils voulurent séjourner en un village à quatre ou cinq milles de Saint-Boniface ; ce n'était point l'opinion du capitaine Manfroni qui s'en

retourna avec ses gens de cheval, désespéré d'avoir été si mal traité par un si petit nombre de gens. Le Bon Chevalier et ses gens se logèrent ce soir là au village de Saint- Martin, où ils firent grande chère de ce qu'ils avaient, en parlant de leur belle retraite : ils n'avaient perdu qu'un archer et quatre chevaux, et leurs ennemis en revanche avaient perdu bien plus de monde.

Sur ces entrefaites, un de leurs espions arriva, venant de Saint-Boniface ; il fut mené devant le Bon Chevalier qui lui demanda ce que faisaient les ennemis. Il répondit : c Rien autre chose; ils sont en grand nombre dans Saint-Boniface, et entre eux, ils font courir le bruit qu'ils auront bientôt. Vérone, par le moyen des intelligences qu'ils ont dans cette place. Comme je voulais partir, le capitaine Manfroni est arrivé, bien échauffé et bien courroucé ; je lui ai entendu dire qu'il venait de la guerre, et qu'il avait trouvé des diables et non des hommes. En venant, je suis passé dans un village à quatre ou cinq milles d'ici oii j'ai vu un grand nombre de leurs gens de pied qui y sont logés, et m'ont semblé bien las. • Alors le Bon Chevalier dit : « Je vous donne ma vie que ce sont leurs gens de pied que nous avons combattus aujourd'hui et qui n'ont pas voulu aller jusqu'à Saint-Boniface; si vous voulez ils* sont à nous; la lune brille, faisons paître nos chevaux et vers trois ou quatre heures allons les réveiller. •

Cette proposition plut; on fit panser les chevaux le mieux qu'on put et après avoir établi le guet, chacun alla se reposer. Mais le Bon Chevalier qui voulait achever son entreprise, ne dormit guère; vers trois heures après minuit^ sans faire de bruit, il monta à cheval avec ses gens et s'en vint droit à ce village où étaient demeurés

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les gens de pied vénitiens. Ceux-ci étaient encore endormis comme des bnites, sans aucun guet^ du moins s'il y en avait^ il ne valait rien. Bayart et ses gens commencèrent à crier: ^ Empire! Empire! France! France! à mort! à mort! » A ce joyeux chant, les rustres s'éveillèrent et sortirent des maisons les uns après les autres, mais on les assommait comme des bêtes. Leur capitaine, accompagné de deux ou trois cents hommes , se jeta sur la place du village où il croyait pouvoir se fortifier, mais on ne lui en donna pas le loisir; il fut chargé par tant d'endroits que lui et tous ses gens furent rompus et défaits ; trois seulement turent la vie sauve, le capitaine et deux gentilshommes qui étaient frères; en les relâchant, on fit remettre en liberté deux gentilshommes français prisonniers de la seigneurie de Venise. Quand le Bon Chevalier eut achevé son entreprise, il ne voulut plus séjourner craignant un nouvel inconvénient ; il se retira avec tous ses gens dans Vérone où il fut reçu avec joie; certainement les Vénitiens quand ils surent la perte de leurs gens, furent bien marris. Messire André Gritti, provéditeur' de la République, voulut blâmer le capitaine Manfroni de ce qu*il avait laissé ses gens de pied derrière; mais il s'excusa très-bien en disant qu'il ne lui avait pas été possible de les tirer du village où ils avaient été défaits ; qu*il les avait avertis de Tinconvénient, mais n'avait jamais pu leur faire entendre raison. Toutefois il pensa bien en lui-même se venger sous peu de jours.

Sept ou huit jours après cette belle course, le capitaine Manfroni, désolé d'avoir été si complètement battu et repoussé , et d'avoir vu ses gens morts ou perdus sans avoir fait le moindre dommage à ses ennemis, réfléchit

i. Haut fonotionnair* Ténitito*

au moyen de se venger de quelque manière que ce fût. Il avait un espion qui allait et venait souvent de Vérone à Saint-Boniface et lui servait ainsi qu'au Bon Chevalier, donnant à entendre à chacun d'eux qu'il ne cherchait qu'à leur rendre service. Un jour le capitaine Manfroni, après avoir un peu réfléchi à ce qu'il voulait entreprendre , dit à cet esjpion : « Il faut que tu ailles à Vérane pour donner à entendre au capitaine Bayart que la seigneurie de Venise a écrit au provéditeur de m'envoyer à Legnago, pour garder cette place, parce que le capitaine qui y commande est envoyé dans le Levant, avec des galères; ajoute que tu sais sûrement que je partirai demain au point du jour avec trois cents chevaux et que je n'emmène point de gens de pied. Je suis assuré qu'il a le cœur si haut qu'il ne me laissera jamais passer sans me venir combattre ; et s'il y vient, j'espère qu'il ne s'en retournera point, car il sera mort ou pris, parce que je mènerai deux cents hommes d'armes et deux mille hommes de pied que je mettrai en embuscade à Isola délia Scala ; c'est à cet endroit, s'il se présente, que je veux le rencontrer; je t'avertis que si tu sais bien faire ta commission je te donnerai oent ducats d'or» »

Chacun sait que les espions sont fils de dame Avarice. Celui-ci se rendit aussitôt à Vérone, droit au logis du Bon Chevalier ; il était assez connu de tous les serviteurs qui le croyaient certainement tout entier au service de leur maître. Ils le lui amenèrent, comme il achevait de souper; dès que Bayart le vit, il lui fit très-bon accueil et lui dit : « Vicentin, sois le bien venu, tu ne viens pas sans Cause j quelles nouvelles? » L'espion répondit : « Trèsbonnes, Monseigneur, Dieu merci ! i> Le Bon Chevalier se leva aussitôt de table et le tira à part pour savoir

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ce que c'était. Vicentin lui conta de point en point le fait^ et le lui fit trouver si bon que jamais homme ne fat si joyeux. Il donna Tordre de mener souper Vicentin et de lui faire faire bonne chère ; puis il fit venir à part le capitaine Pierrepont, le capitaine la Varenne, qui portait son enseigne, du Fay et un capitaine de Bourgogne qui ce soir soupait avec lui et qu'on nommait monseigneur de Sucker, et il leur raconta ce que l'espion lui avait dit, ajoutant que s'ils se voulaient montrer bons compagnons, le voyage du capitaine Manfroni ne s'achèverait pas sans combat ; mais qu'il fallait se décider promptement.

Chacun approuva, et il fut aussitôt conclu qu'on partirait au point du jour avec deux cents hommes d'armes ; on mit dans l'entreprise le seigneur de Conti qui fut averti de se tenir prêt comme les autres et ne se fit guère prier : c'était un très-brave chevalier. Tout étant convenu, chacun s'en retourna à son logis afin de se préparer pour le matin, et notamment le capitaine Sucker dont la demeure était fort éloignée ; circonstance qui fut favor rable : en s'en retournant, il vit l'espion qui était venu parler au capitaine Bayart, sortant de la maison d'un gentilhomme de Vérone, nommé Volteggio, qu'on estimait être très-mauvais partisan de l'empereur, et au contraire ami des Vénitiens ; le capitaine Sucker soupçonna une trahison. Il prit l'espion au collet et lui demanda d'où il venait. Ce dernier ne sut répondre et changea de couleur; le capitaine Sucker fiit de plus en plus affermi dans ses soupçons, et de suite sans lâcher l'espion, il retoiuma droit au logis où il venait de souper.

A son* arrivée il trouva le Bon Chevalier prêt à se mettre au lit; toutefois Bayart prit une robe de nuit et

tous deux s'assirent seuls devant le feu, pendant que Tespion restait sous bonne garde. Le capitaine déclara alors au Bon Chevalier la cause de son soudain retour ; Bayart conçut les mêmes soupçons que le capitaine et fit venir l'espion auquel il demanda ce qu'il était allé faire au logis de Volteggio. L'e^ion répondit d'abord qu'il était allé voir un de ses parents qui y logeait ; puis il tint un autre propos, et enfin se contredit cinq ou six fois. On apporta des grésillons, instruments en fer, dans lesquels on lui mit les deux pouces pour le faire parler d'une autre sorte.

Le Bon Chevalier lui dit: « Vicentin, dites la vérité sans rien céier ; je vous promets, en foi de vrai gentilhomme, que, quelque chose qu'il y ait, je ne vous ferai faire nul mal, quand même il s'agirait d'un complot contre ma vie: mais au contraire, si je vous trouve en mensonge, je vous ferai pendre et étrangler demain au point du jour. »

. L'espion vit qu'il était pris ; il se jeta à deux genoux demandant miséricorde, elle lui fut promise : alors il commença à conter de point en point la trahison et comment le capitaine Manfroni avait mis en embuscade à Isola délia Scala deux cents hommes d'armes et deux mille homtnes de pieçl pour défaire le Bon Chevalier; qu'il venait du logis de messire Volteggio pour l'avertir de l'entreprise et aussi pour l'aviser comment il pourrait trouver moyen, par quelque nuit, de livrer une des portes de la ville au provéditeur, messire André Gritti; il ajouta encore plusieurs autres choses et déclara que messire Volteggio avait dit qu'il ne se mêlerait jamais d'une telle trahison, que puisqu'il était sujet de l'empereur, il y voulait vivre et mourir. Quand l'espion eut fini de parler, le Bpn Che-

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valier lui dit : « Vicentin , j*ai mal employé les écus que je vous ai donnés ; dans votre corps repose le cœur d'un lâche et méchant homme. Du reste je vous ai toujours considéré comme tel; vous avez bien mérité la mort, mais puisque je vous ai promis ma foi, vous n'aurez aucun mal et je vous ferai mettre hors de la ville; mais rappelez-vous que tant que j*y serai, on ne devra vous y voir, car personne ne pourra s'opposer à ce que je vous fasse pendre et étrangler. • L'espion fut emmené et enfermé dans une chambre jusqu'à nouvel ordre.

Le Bon Chevalier dit au capitaine 8ucker : « Mon ami, que ferons-nous à ce capitaine Manfroni, qui croit nous prendre par ruse? Il faut lui donner une leçon, et si vous voulez faire ce que je vous dirai, nous ferons une des plus belles choses qu'on ait vues depuis cent ans. » Sucker répondit : « Monseigneur, commandez, et vous serez obéi. — Allez donc à l'instant, dit Bayart, au logis du prince d'Anhalt et me recommandez humblement à sa bonne grâce ; déclarez-lui cette affaire en détail et faites si bien qu'il soit d'accord de nous fournir, demain au matin, deux mille de ses lansquenets que nous mènerons avec nous de bon pas, et que nous laisserons quelque part en embuscade, où, avant la fin du combat, vous verrez merveilles, sinon, vous vous en prendrez à moi. •

Le capitaine Sucker partit aussitôt et alla droit au logis du prince qui déjà dormait ; il le fit éveiller, et lui raconta toute l'aventure. Le brave prince n'aimait rien tant que la guerre, et parmi tous les autres gentilshommes, il avait pris un tel amour pour le Bon Chevalier à cause de sa prouesse, qu'un refus de sa part eût été bien étrange ; il dit qu'il était fâché de n'avoir pas connu plus tôt cette entreprise , lui-même y serait allé ; mais

que le Bon Chevalier pouvait disposer de ses gens mieux que lui-même, et sur Theure il envoya son secrétaire avertir quatre ou cinq capitaines, qui furent prêts au point du jour, aussitôt que les gens d'armes de France, qui l'avaient su dès le soir ; ils se trouvèrent à la porte en même temps que ces derniers, ce dont fut bien étonné le seigneur de Gonti, car on ne lui avait rien mandé de ce qui s'était passé la veille. Il demanda au Bon Chevalier Texplication ; Bayart la lui donna tout au long, c Sur ma foi, dit le seigneur de Conti, si Dieu veut, nous ferons aujourd'hui de belle besogne. » La porte ouverte, on se mit en chemin vers Isola délia Scala* Le Bon Chevalier dit à Sucker : « Il faut que vous et les lansquenets demeuriez en embuscade à Zevio (c'était un petit village à deux milles d'Isola), et n'en prenez pas sQuci, car je vous attirerai nos ennemis jusqu'à votre nez ; et par suite aujourd'hui vous aurez assez d'honneur, si vous êtes brave compagnon. • Il fut fait comme il avait été dit: arrivés au village, les lansquenets se mirent en embuscade, et le Bon Chevalier, le seigneur de Conti, et leur troupe se dirigèrent vers Isola, feignant de ne pas savoir l'embuscade.

Ceci se passait en une belle plaine, où de tous côtés on voit assez loin. On vit paraître le capitaine Manfroni, avec plusieurs chevau-légers. Le Bon Chevalier envoya son guidon du Fay, avec quelques archers pour engager le combat; et lui marchait après de bon pas avec quelques gens d'armes. Il n'alla guère loin et vit bientôt sortir de la ville d'Isola les gens de pied de la Seigneurie et une troupe d'hommes d'armes. Il fit un peu l'étonné et dit au trompette de sonner à l'étendard ; à ce son, dn Fay, selon ses instructions, se retira avec sa grosse

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troupe qui se serra très-bien, feignant de se retirer droit à Vérone, et gagnant au petit pas le village où étaient les lansquenets ; déjà un archer avait été dire au capitaine Sucker de sortir en bataille. La gendarmerie de la Seigneurie, qui avait à ses ailes la troupe de gens de pied^ chargeait menu et souvent les Français, et faisait un tel bruit qu'on n'eût pas entendu Dieu tonner, tous pensant que ce qu'ils voyaient ne pouvait leur échapper. Les Français ne se déroutaient point et combattaient sagement, de façon qu'ils arrivèrent à un jet d'arc de Zevio, et ils aperçurent les lansquenets qui s'avançaient d'un bon pas, tous serrés, et venaient se découvrir aux Vénitiens, qui furent bien étonnés.

Le Bon Chevalier dit alors : t Messeigneurs , il est temps de charger, • ce que chacun fit; ils tombèrent sur les Vénitiens qui se montrèrent gens courageux. Toutefois , il en fut couché beaucoup par terre ; leurs gens de pied ne pouvaient fuir, car ils étaient trop loin de tout asile; ils furent pareillement chargés par les lansquenets et ne purent en supporter le choc; ils furent rompus, renversés , et tous mis en pièces sans qu'on fit un prisonnier. Le capitaine Manfroni qui faisait très-bien son devoir, vit tout ce désastre de ses yeux; toutefois, il reconnut que , s'il ne battait en retraite , il serait mort ou pris. Il commença à se retirer au grand galop vers Saint- Boniface , et il avait du chemin à faire. Il fut assez bien suivi , mais le Bon Chevalier fit sonner la retraite , toute la troupe repartit, et ce fut avec gros gain de prisonniers et de chevaux.

Telle fut cette belle entreprise qui fit grand honneur au Bon Chevalier, et dont il reçut grande louange. De retour à son logis , il envoya chercher l'espion , auquel

il dit: « Vicentin, suivant ma promesse, tu t'en iras au camp des Vénitiens, et demanderas au capitaine Maufroni, si le capitaine Bayart est aussi subtil que lui en guerre ; et tu lui diras que , quand il voudra , il le trouvera aux mêmes conditions aux champs. » Il commando à deux de ses archers de le conduire hors de la ville.

L'espion s'en alla droit à Saint-Boniface ; le seigneur Manfroni, l'ayant aperçu, le fît pendre et étrangler, disant qu'il l'avait trahi ; il ne put s'en tirer, quelque excuse qu'il donnât.

Sur le commencement de Tannée 1510, après Pâques S le duc de Nemours' prit congé du roi de France, Louis XII, son oncle ; cette histoire fera ample mention de ce prince , dont la vie fut si courte ; mais ses actions méritent d'être racontées. Le duc de Nemours passa en Italie , en compagnie de Louis d'Ars , hardi et vertueux chevalier; à leur arrivée, ils furent reçus, chacun selon sa qualité, avec tous les honneurs possibles, par le seigneur de Ghaumont , grand-maître de France et gouverneur de Milan, par tous les capitaines qui se trouvaient en Italie , et surtout par le Bon Chevalier que le duc de Nemours et son premier capitaine, Louis d'Ars, aimaient beaucoup. Avec eux venait le cousin de Bayart, Aleman du Molard , qui amenait deux mille aventuriers recrutés en Dauphiné '.

1. On sait que jusqu'à Charles IX Tannée commençait & PAques.

2. Gaston de Foix, fils de Marie d'Orléans, sœur de Louis XII, et de Jean de Foix, vicomte de Narbonne ; il succéda & son père dans le gouvernement du Dauphiné, et prit le titre de duc de Nemours, rétabli en sa faveur après la mort du duo de ce nom , de la maison d'Ârmagnac , tué à la défaite de Cérignoles^

3. C'était notre première infanterie régulière, et Louis l'avait levée pour affranchir son royaume du tribut onéreux qu'il payait aux Suisses ; la bande de du Molard devait être payée et entretenue sous les drapeaux, en

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Le grand-maître de Ghaumont alla mettre le siège devant Legnago que les Vénitiens tenaient encore , et pour leîir enlever tout secours d'hommes et de vivres on y envoya le seigneur d'Alègre avec cinq cents hommes d'armes et quatre ou cinq mille lansquenets qui étaient sous le commandement du brave seigneur d'Anhalt à Yicence, et que commandait en second ce capitaine Jacob , qui depuis passa au service du roi de France. Cette place de Legnago se fit fort battre; du reste, il y avait bonne artillerie, notamment celle du duc de Ferrare qui entre autres avait une couleuvrine de vingt pieds de long que les aventuriers nommaient le grand diable. Enfin, la ville et le château furent pris, et tous ceux qui étaient dedans, ou la plupart, furent mis à mort.

Pendant ce siège de Leghago, le seigneur de Ghaumont reçut la nouvelle de la mort de son oncle, le légat d' Amboise ; ce fut pour lui une grande perte , car il lui devait tous les honneurs dont il jouissait. Le légat d' Amboise, qui gouvernait le roi Louis XII et tout le royaume, avait fait avoir de grands biens à tous ceux de sa maison, tant dans TËglise qu'ailleurs. G'était en son temps un très-sage prélat et un homme de bien ; il n'avait jamais voulu avoir qu'un bénéfice : à sa mort, il était seulement archevêque de Rouen ; il en eût possédé assez d'autres s'il eût voulu. Gette triste mort frappa au cœur le seigneur de Ghaumont, car il ne vécut pas longtemps après ; cependant il ne laissa pas voir sa tristesse à ceux qui l'entouraient, et n'en continua pas moins à conduire bien et sagement les affaires de son maître.

Lorsque les troupes, qui avaient assiégé et pris Le-

^ix comme en guerre ; auparavant les autres corps d'infanterie « rustres, gens de sac et de corde, > étaient licenciés à la un de chaque campagne.

gnago, se retirèrent, il se passa une triste affaire près d'un village appelé Lougare. Plus de deux mille personnes, tant hommes que femmes, et des plus considérables du pays, s'étaient réfugiées, à cause .de la guerre, dans, une grotte de Pespace d'un mille au plus, située sous une montagne ; ces personnes avaient emporté beaucoup de vivres et quelques munitions de guerre avec des arquebuses pour en défendre l'entrée qui était imprenable, car il n'y pouvait passer qu*un homme de front. Les aventuriers qui ont l'habitude du pillage, vinrent jusqu'à l'entrée de cette grotte que les Italiens appellent la grotte de Loagare ou de Mousano , et comme ils voulaient y entrer , on les pria doucement de n'en rien faire, ajoutant qu'ils n'avaient rien à y gagner , parce que ceux qui s'y étaient réfugiés avaient laissé leurs biens à la maison. Ces coquins n'eurent aucun égard à cette prière , et s'efforcèrent d'entrer ; on ne le leur permit pas et on tira quelques coups d'arquebuse qui en firent tomber deux sur place. Les autres allèrent chercher leurs compagnons qui, plus prêts à mal faire qu'autrement, résolurent d'entrer de force. Quand ils furent arrivés, ils virent bien que la force ne leur servirait à rien. Alors ils imaginèrent un acte d'une grande lâcheté et d'une grande méchanceté ; ils amoncelèrent devant l'entrée une grande quantité de bois, de paille et de foin, et y mirent le feu ; la grotte fut en peu de temps 'remplie d'une horrible fumée ; et comme l'air ne pouvait y pénétrer que par cette ouverture, tous furent étouffés», sans avoir été atteints par le feu*.

Quand on pénétra ensuite dans la grotte , on y trouva

1 . On a peine à croire que ces barbaries se sont renoavelées de nos jours, et qu'elles ont été ordonnées par un officier français. •

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plusieurs hommes tt plusieurs femmes qui, bien que morts, semblaient endormis : ce fut un horrible événement. Les aventuriers y firent un gros butin, mais le seigneur, grand-maitre de Ghaumont, et tous les capitaines en furent grandement irrités, surtout le Bon Chevalier sans peur et sans reproche, qui, pendant toute une journée , prit la peine de rechercher les coupables ; il en saisit deux dont l'un n'avait pas d'oreilles, et l'autre n'en avait qu'une. Il fit une si bonne enquête sur leur vie qu'il les livra au prévôt du camp, lequel les fît conduire devant la grotte et pendre et étrangler par son bourreau ; le Bon Chevalier voulut être présent à cette exécution. A ce moment, on vit sortir de la cave, comme par miracle, un jeune garçon de l'âge de quinze ou seize ans qui, jaune de fumée, semblait plus mort que vif. Il fut amené devant Bayard qui lui demanda comment il s'était sauvé; il répondit que quand il avait vu la fumée si grande, il s'était retiré jusqu'au bout de la caverne oiî il disait qu'il existait une petite fente audessus de la montagne , par où il avait respiré l'air ; il ajouta encore une triste chose , c'est que plusieurs gentilshommes et leurs femmes quand ils s'étaient aperçus qu'on allait mettre le feu, voulurent sortir, prévoyant bien qu'ils allaient mourir, mais d'autres qui étaient avec eux les en empêchèrent *.

1 . Bayart voulut que tout ce qu'on put sauver du pillage lui fut donnée comme au légitime héritier de tous ces malheureux.

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