‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 30 sur 53 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Le pape Jules II déclare la guerre au duc de Ferrare, allié de la France. — Bayart est envoyé à Ferrare. — Jules II s'établit à Saint-Félix et veut prendre la Mirandole. — Projet du Bon Chevalier. — Une bourrasque de neige rempôche de réussir et sauve Jules II. — Prise de la Mirandole. — Jules II comme un soldat y entre par la brèche. — Le pape veut assiéger Ferrare. — Danger de la situation du duc. — Conseil sage et audacieux de Bayart. — Brillant combat de Bastia, un des beaux faits d'armes de Bayart. — Triste chapitre des mœurs italiennes au XVI" siècle. — Conduite honorable de Bayart dans cette affaire.

Sur ces entrefaites, on apprit que le pape Jules II était révolté et allait faire la guerre au duc de Ferrare, qui était allié du roi de France. Le duc demanda par écrit du secours au roi qui voulut bien lui en donner, et lui fit envoyer, par le grand-maître, son lieutenant-général, les seigneurs de Montoison, de Fontrailles, du Lude et le Bon Chevalier avec trois ou quatre mille hommes de pied français, et huit cents Suisses qu'avait tirés du pays com-

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me aventuriers un capitaine nommé Jacob Zemberg. A leur arrivée à Ferrare, ils furent fort bien reçus du duc, de la duchesse et de tous les habitants. Le grand-maître se retira avec le reste de son armée au duché de Milan, parce qu'il fut averti que les Suisses qui , peu auparavant, avaient quitté Talliance du roi, son maître/ y faisaient une descente et étaient déjà au pont de la Trébie. Il no séjourna point à Milan, mais avec sa gendarmerie, les deux cents gentilshommes et quelques gens de pied, il alla attendre les Suisses dans la plaine de Galezas ; il fit détruire tous les moulins et enlever tous les vivres qui pouvaient se trouver sur leur chemin ; et l'on disait même qu'il avait fait empoisonner tous les vins de Galezas; arrivés en cet endroit, les Suisses en burent tant qu'ils purent, mais ils n'en éprouvèrent aucun mal; cependant les vivres leur manquant, il leur fallut retourner dans leur pays ^. Des aventuriers allèrent à Galezas et voulurent boire le vin qu'on avait empoisonné pour les Suisses, mais deux cents en moururent.

Le pape Jules qui désirait beaucoup de recouvrer le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir à l'Église, dressa une grosse armée en Bolonais, et s'en vint de journée en journée en un gros village, appelé Saint-Félix, entre la Concorde et la Mirandole. Le duc de Ferrare et tous les Français qui l'accompagnaient, étaient venus se loger à douze milles de Ferrare, entre deux bras du Pô,

1. Cotte imputation de vins empoisonnés serait grave contre la mémoire de Chaumont. Du reste, un de nos grands historiens, M. Henri Martin l'a bien remarqué : dans les rapports internationaux , le seizième siècle fut plas barbare que le treizième ; le sentiment chrétien était sorti de la politique et le sentiment humain n'y était pas encore entré. Louis XII, si bon, appliquait souvent le vieux droit de la guerre dans toute sa férocité. — On croit généralement que Chaumont acheta la retraite des Suisses.

en un lieu dit THospitalet; le duc y fit dresser un pont de bateaux où il mit une bonne garde, par là les ennemis étaient bien souvent escarmouches. Le pape^ arrivé à 8ain^Félix, manda à la comtesse de la Mirandole qui était fille du seigneur Jean-Jacques de Trîvulce et veuve alors, qu'elle voulût mettre sa ville de la Mirandole entre ses mains, parce que cette place lui était nécessaire pour son entreprise de Ferrare. La comtesse, qui avait le cœur de son père, était toute Française et savait très-bien que le roi de France favorisait et secourait le duc de Ferrare ; elle n^eût pas livré cette place au péril de sa vie. Elle avait auprès d'elle son cousin germain, le comte Alexandre Trivulce ; ensemble ils répondirent à celui qui était venu de la part du Saint-Père, que quand il lui plairait il pourrait bien s^en retourner et dire à son maître que pour quelque prix que ce fût, la comtesse de la Mirandole ne livrerait sa ville; que Dieu aidant, elle la saurait bien garder contre quiconque la lui voudrait ôter. Le pape fat grandement courroucé de cette réponse , et jura par saint Pierre et saint Paul qu'il aurait cette ville de gré ou de force; et il commanda à son neveu, le duc d'Urbin , capitaine-général de son armée, d'aller l'assiéger le lendemain. Le comte Alexandre Trivulce qui ne s'attendait pas à moins, envoya vers le duc de Ferrare et les capitaines français à THospitalet. Il les fit prier de lui envoyer une centaine de braves compagnons et deux canonniers, parce qu'il n'avait pas assez de gens pour le moment et que de jour en jour il pensait être assiégé. La chose lui fut aisément accordée, car la possession de laMirandole était très-importante pour le duc de Ferrare. Ce duc était un excellent prince, sage et vaillant à la guerre ; il connaissait presque tous les arts libéraux, et plusieurs autres

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métiers ; ainsi il s'entendait à fondre l'artillerie ; il possédait autant de canons que prince de son rang, en pratiquait très-bien la manœuvre, faisait les affûts et les boulets. Il envoya à la Mirandole les deux canonnière et les compagnons que demandaient les capitaines français ; avec eux allèrent deux jeunes gentilshommes, Tun du Dauphiné, appelé Montchenu, neveu de Montoison, et Tautre de la Beauce, appelé Ghantemerle, neveu du sei- ^eur du Lude. A leur départ, le Bon Chevalier sans peur et sans reproche leur dit : « Mes enfants, vous allez au service des dames ; montrez-vous braves compagnons pour acquérir leurs bonnes grâces, et faites parler de vous ; la place où vous allez est bonne et forte, et si elle est assiégée, vous aurez de Phonneur à la garder. » Le Bon Chevalier leur disait plusieurs autres joyeux propos afin de les exciter à bien faire ; et il monta lui-même à cheval avec sa compagnie pour leur faire escorte. Trois jours après leur arrivée, la ville fut assiégée, et Tartillerie, plantée sur le bord du fossé, commença à tirer fort et roide ; les assiégés, sans paraître effrayés, rendaient la pareille du mieux qu'ils pouvaient. Le Bon Chevalier, qui ne regardait jamais à l'argent pour savoir ce que faisaient ses ennemis, avait ses espions qui lui rapportaient souvent des nouvelles du camp du pape, lequel était encore à Saint-Félix ; il avait su par eux que le pape avait résolu d'aller au siège de la Mirandole ; il renvoya encore un espion à Saint-Félix pour savoir au juste quand le pape partirait. L'espion fit si bonne inquisition, qu'il sut que le pape irait le lendemain en son camp ; il vint en avertir le Bon Chevalier qui en fut bien aise, car il avait dressé un plan au moyen duquel il espérait prendre le pape et ses cardinaux.

Le Bon Chevalier s'en vint trouver le duc de Ferrare et le seigneur de Montoison^ auxquels il dit : « Messeigneurs, je suis averti que demain matin le pape veut déloger de Saint-Félix pour aller à la Mirandole. Il y a six grands milles d'une place à l'autre. J'ai avisé une chose ; si vous la trouvez bonne, on en parlera encore dans cent ans. A deux milles de Saint-Félix, il y a deux ou trois beaux châteaux depuis longtemps abandonnés ; j'ai résolu d'aller me loger dans l'un cette nuit avec cent hommes d'armes^ sans pages ni valets^ et demain^ quand le pape délogera, je sortirai de mon embuscade ; je suis informé qu'il n'a que ses cardinaux, quelques évêques et protonotaires et cent chevaux de sa garde ; je ne puis manquer de le prendre^ car l'alarme ne saurait être au camp avant que je me sauve , vu qu'il n'y a que dix milles d'ici là. Et dans le cas où je serais poursuivi, vous, messeigneurs, passerez le pont le matin avec tout le reste de la gendarmerie, et vous me viendrez attendre à quatre ou cinq milles d'ici pour me soutenir, si par aventure il m'arrivait malheur. » Ce plan fut trouvé excellent ; il ne restait qu'à l'exécuter. Bayart se logea avant le jour dans un château, sans avoir été découvert par homme ni femme. Le pape, qui était assez matineux, était déjà levé, et quand il vit le jour, il monta dans sa litière ; les clercs, les protonotaires et les officiers de toutes sortes étaient partis avant lui pour aller préparer le logis ; ils s'étaient mis en chemin, sans penser qu'il pût leur arriver malheur. Quand le Bon Chevalier les entendit, il ne tarda pas à sortir de son embuscade et vint charger sur ces gens qui» fort effrayés de l'alarme, s'en retournèrent à bride abattue, criant : « Alarme ! alarme ! » Mais cela n'eût pas em* péché le pape, ses cardinaux et ses évêques, d'être pris,

sans un hasard , qui fut très-bon pour le Saint-Père et fort malheureux pour Bayart. A peine le pape était-il à un jet de boule de Saint-Félix, qu*il neigea avec tant d'abondance et de violence que Ton ne se voyait pas. Le cardinal de Pavie lui dit : « Il n'est pas possible de voyager par ce temps. Il faut nécessairement retourner sans plus tarder. » Ce que le pape accorda, sans rien savoir de l'embuscade. Par malheur, comme le Bon Chevalier, qui chassait les fuyards à pointe d'éperons, arrivait à Saint-Félix , le pape ne faisait que rentrer dans le château. Les cris qu'il entendait l'effrayèrent tellement qu'il sortit sans secours de sa litière et aida à lever le pont ; ce fut le fait d'un homme d'esprit, car s'il était seulement demeuré le temps qu'on mettrait à dire un Pater nosier, il était pris. Ce fut le Bon Chevalier qui fut bien marri, car, bien qu'il sût que le château n'était guère fort et qu'en un quart d'heure on pourrait le prendre, il n'y avait point d'artillerie ; et d'un autre côté, il pensait bien qu'on avertirait aussitôt ceux du camp de la Miiandole qui pourraient lui faire éprouver un échec. Il reprit le chemin de Ferrare après avoir pris tant de prisonniers qu'il voulut, entre autres deux évoques in partibus ; il y avait aussi un grand nombre de mulets de charge que ses gens d'armes emmenèrent. Jamais homme ne fut plus triste que le Bon Chevalier, d'avoir manqué une si belle prise, quoique ce ne fût pas par sa faute.^ Quand il fut arrivé près du duc de Ferrare, du seigneur de Montoison et de ses autres compagnons qu'il trouva à six milles de leur pont pour le secourir s'il en eût eu besoin, il leur rendit compte de son insuccès, dont ils furent bien marris ; toutefois ils le réconfortèrent du mieux qu'ils purent. Us l'emmenèrent, en devisant joyeusement et en causant

avec les prisonniers; pendant qu'ils faisaient route, il en renvoya la plupart à pied. Les deux évoques payèrent, quelque légère rançon et s'en retournèrent.

Le pape demeura dans le château de Saint-Félix ; sa peur avait été si grande, qu'il eut la fièvre toute la journée; la nuit, il manda son neveu, le duc d'Urbin, qui vint le chercher avec quatre cents hommes d'arme» et le mena: au siège de la Mirandole. Le pape y resta jusqu'à ce qu'elle fut prise , ce qui n'arriva qu'au bout de trois semaines, et il ne l'aurait jamais eue sans la mauvaise saison. Il neigea pendant six jours et six nuits sans discontinuer, de sorte que la neige couvrait le camp de la hauteur d'un homme. Après la neige, il gela si fort que les fossés de la Mirandole avaient plus de deux grands pieds de glace, et qu'un canon qui y tomba de dessus le bord, avec son afTùt, ne put la rompre. L'artillerie du pape avait fait deux bonnes et grandes brèches. Ceux qui étaient dans la place n'espéraient aucunement voir lever le siège : le seigneur de Ghaumont, grandmaître de France et gouverneur de Milan , avec le reste de l'armée du roi son maître , se tenait à Reggio qu'il faisait fortifier, craignant que le pape ne l'attaquât après la prise de la Mirandole. C'était une bonne précaution, car le pape avait une grosse armée, les Espagnols étant avec lui, ainsi que les Vénitiens, qui déjà étaient entrés dans son alliance. Le comte Alexandre et la comtesse tinrent conseil pour rendre la ville , avec promesse que tous auraient la vie sauve ; mais le pape voulait tout avoir à sa merci. Toutefois, la capitulation se traita par le moyen du duc d'Urbin, qui avait toujours le cœur français^ car Louis XII l'avait nourri dans sa jeunesse ; et sans lui le Saint-^ère n'eût pas été si gracieux. Quand on apprit au

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camp du duc de Ferrare la prise de la Mirandole , toute la compagnie en eut un grand déplaisir. Le duc , se doutant qu'il serait bientôt assiégé dans Ferrare, rompit son pont et se retira avec toute son armée en sa ville, résolu de la garder jusqu'à la mort.

Le pape ne daigna pas entrer dans la ville de la Mirandole par la porte ; il fit faire un pont sur le fossé et entra par une des brèches. Il s'y tint quelques jours, cherchant tous les moyens de porter dommage au duc de Ferrare. La Mirandole prise , le pape Jules II se décida à attaquer Ferrare. Pour affamer cette ville, seul moyen facile de la prendre, sur les conseils d'un capitaine vénitien, Jean Fort, il envoya une partie de ses forces attaquer la petite place de Bastia de Genivolo qui commandait le cours du Pô.

Le capitaine de la place en fit aussitôt prévenir le duc de Ferrare. Le Bon Chevalier prenait l'air à la porte de Ferrare, lorsqu'il vit, vers midi, un messager accourir haletant. On le lui amène.

« D'où venez- vous? — Monseigneur, je viens de Bastia, qui est assiégée par sept ou huit mille hommes ; le gouverneur m'envoie dire au duc que, s'il n'est secouru , il ne saurait tenir demain tout le jour, au cas oii on lui donnerait l'assaut. — Gomment, mon ami, la place estelle si mauvaise? — Non, c'est une des meilleures d'Italie ; mais il ne s'y trouve que vingt-cinq hommes de guerre, qui ne peuvent la défendre contre une armée. — Venez donc, mon ami ; je vous mènerai vers le duc. »

Alphonse d'Esté et le seigneur de Mon toison, sur leurs mulets, étaient sur la place de la ville, devisant des affaires; ils crurent d'abord que Bayart avait surpris quelque espion : « Vous aimeriez mieux être mort, lui

dit lo spiirneur de Mon toison que de ne pas faire tous les jours quelque prise sur nos ennemis; combien tous payera ce prisonnier pour sa rançon ? -— Sur ma foi, dit Bayart , cet homme est des nôtres et apporte d'étranges nouvelles. »

Le duc prit la lettre du capitaine de Bastia. A mesure qu'il lisait, on le voyait blêmir, changer de couleur, puis, à la dernière ligne, il haussa les épaules et dit tristement : •

« Si je perds Bastia, je puis abandonner Ferrare ! Or, je ne vois pas moyen de secourir Bastia dans les délais que fixe cette lettre. Il faut y arriver demain; c'est impossible.

— Et pourquoi? dit Montoison. — Parce qu'il y a vingtcinq milles d'ici là; de plus, dans cette saison, il faut passer par un chemin où, sur une longueur d*un demimille, on ne peut défiler que un à un. Encore, si nos ennemis savaient ce passage, vingt hommes le garderaient contre dix mille ; mais je crois qu'ils Tignorent.

— Monseigneur, dit Bayart, voyant le duc aussi effrayé, quand il est question de petits intérêts, oq fait aisément son sacrifice ; mais quand il y va de la ruine, on doit lutter par tous les moyens possibles. Les ennemis sont devant Bastia et s'y croient bien en sûreté , parce que l'armée du pape étant à nos portes, ils pensent que nous n'oserions jamais sortir d'ici pour aller leur faire lever le siège. J'ai pensé à une chose qui sera fort aisée à exécuter, et si le malheur n'est pas trop contre nous, nous nous en tirerons à notre honneur. Vous avez en cette ville quatre ou cinq mille hommes de pied , compagnons aguerris. Prenons-en deux mille avec les huit cents Suisses du capitaine Jacob, et, à la nuit tombante, embarquons-les sur

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le fleuve. Le Pô vous appartient encore jusqu^à Argenta. Ils iront nous attendre au passage dont vous parlez. S'ils y arrivent les premiers, ils s'en rendront maîtres, et la gendarmerie que nous avons ici marchera par terre toute la nuit. Nous aurons de bons guides et ferons en sorte d'y être au point du jour; ainsi nous opérerons tous notre jonction. Jamais nos ennemis ne se douteront de cette entreprise. Du passage que vous dites à Bastia, il n'y a que trois milles ou moins encore. Avant qu'ils se soient mis en ordre de combattre , nous irons les attaquer vertement, et le cœur me dit que nous les déferons !

— Par ma foi, monseigneur de Bayart, dit en souriant le duc, qui n'eût pas été plus joyeux si on lui eût donné cent mille écus, il ne vous est rien d'impossible! Sur mon honneur, je vous promets que, si messeigneurs vos cotnpagnons trouvent votre opinion bonne , je ne doute pas que nous ne fassions de nos ennemis ce que vous dites, et je les en supplie tant que je puis, ajouta-t-il en se tournant vers les capitaines français , et en soulevant son bonnet.

— Monseigneur, répondit Montoison, nous ferons ce que vous commanderez ; car tel est l'ordre du roi notre maître. » Autant en dirent les seigneurs du Lude , le capitaine Fontrailles, et les capitaines des gens de pied qu'on envoya chercher se crurent transportés en paradis.

Aussitôt et secrètement — car la ville ne manquait pas de fort bons papalins, — on prépare des barques, et, le soir, on y place les gens de pied sous la conduite de mariniers habiles et sûrs. Les gens de cheval, le duc en personne, prennent en même temps le chemin de terre, et, bien conduits par leurs guides, malgré le mauvais

temps , marchent si bien qu'ils sont au rendez- vous une demi-heure avant le jour. Moins d'une demi-heure après arrivent les barques portant les gens de pied. On descend sur la rive et Ton va sans bruit au dangereux passage, un méchant pont jeté sur un canal assez profond , entre le Pô et Bastia, et où on ne pouvait passer qu'un homme de front. Le défilé ne dure pas moins d'une heure; il fait grand jour ! Le duc, qui n'entendait point tirer l'artillerie, croyait que sa place était perdue.

Pendant qu'il parlait ainsi, on eùtend trois coups de canon de suite; lui et toute la compagnie en tressaillent d'allégresse; il n'y avait plus qu'un mille pour atteindre les ennemis.

t Messeigneurs , dit Bayart, j'ai toujours ouï dire que celui-là est fol qui n'estime pas son ennemi. Les nôtres sont près d'ici, et sont trois contre un. S'ils se doutaient de notre entreprise, ils nous donneraient de rude et longue besogne ! car ils ont de l'artillerie et nous n'en avons point. De plus, j'ai appris que ce qui assiège Bastia est toute la fleur de l'armée du pape. Il s'agit de les prendre au dépourvu. Je suis d'avis que du Fay , mon guidon, qui s'entend à telles aflOaiires, prenne, avec quinze ou vingt chevaux, le chemin par oîi l'ennemi est venu et l'attaque par derrière. Le capitaine Pierrepont sera à un jet d'arc, avec cent hommes d'armes pour lui prêter main forte, s'il est repoussé. Nous leur adjoindrons le capitaine Jacob Zemberg et ses Suisses. Pour nous, monseigneur, nous irons droit au siège et je vous précédera/ pour faire aussi une alarme. Si celle de du Fay devance la mienne et qu'elle attire tous les ennemis de son côté, nous les enfermerons entre nous et lui ; en cas contraire, ce sera à Pierrepont et aux Suisses de venir à nous. Éton-

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nées, les troupes du pape ne sauront quel parti prendre, car elles nous croiront trois fois plus nombreux que nous ne sommes. Surtout qu'au moment de l'attaque tous nos clairons sonnent ensemble l » On ne pouvait trouver meilleur avis que celui du Bon Chevalier , qui était un vrai registre de batailles ; aussi, à cause de cette grande expé* rience, se rendait-on à tout ce qu'il disait.

L'affaire se passa comme Bayart Pavait prévu ; surprise de trois côtés à la fois, l'armée pontificale, après une heure d'un rude combat, fut taillée en pièces, perdit de quatre à cinq mille hommes de pied , plus de soixante hommes d'armes, trois cents chevaux, bagage et artillerie; nos soldats avaient peine à emmener leur butin. « Je ne sais, dit avec raison notre biographe, comment les chroniqueurs et les historiens n'ont pas parlé de ce beau combat 4e Bastia. Depuis cent ans, il n'avait pas été livré de bataille dans des circonstances plus difficiles ^. > On comprend que les Français, et surtout Bayart, furent bien accueillis à Ferrare. La duchesse, qui n'était autre que la célèbre Lucrèce Borgia', tous les jours leur faisait

i. Ce combat nous rappelle, par son aadaee et la o6cenité impérieasé où Ton se tronvait, la bataille du Métaure, gagnée par Claudius Néron sur Asdrubal, frère d'Annibal, qoi venait à son secours. A part la longue marche qne durent exécuter les soldats romains à travers l'Italie, l'action de Bayart, si peu connue, ne nous semble pas inférieure à cette grande journée justement célébrée par Tite-Live et par la postérité. Quand donc saurons-nous rendre justice aux nôtres, <iui valent bien les Grecs et les Romains?

i. Rien <fe plus controversé qne la conduite de cette fiUe célèbre du pape Alexandre VI, cette sœur de César Borgia. Suivant les uns, — et c'est le plus grand nombre, — ce fut un monstre de débauche ; Ârioste et plusieurs autres la comparent pour l'honnêteté de ses mœurs, à la Lucrèce romaine. Quoi qu'il en soit, elle était très-belle, 4it notre ehroniqueur, et parlait espagnol , grec, italien , français» latin, et composait en toutes ces langues.

festins et banquets, à la mode d'Italie. Peu de jours après cette gaillarde bataille, mourut d'une fièvre lente le brave comte de Montoîson. Bayart lui succéda au commandement des troupes françaises.

Jules n, à la Mirandole, en apprenant la défaite de, Bastia, fut désespéré et jura Dieu qu'il se vengerait. 11 voulait aller en personne faire le siège de Ferrare, et son neveu le duc d'Urbin, qui eût bien voulu que lui et le roi de France fussent amis, avait toutes les peines à le calmer, en lui montrant les dif acuités de son projet. Cent fois le jour il disait : « Ferrare, Ferrare, je t'aurai, par le corps de Dieu. » La force ne pouvant lui réussir, il voulut avoir recours à la ruse et pratiquer des intelligences dans la ville ; mais le duc et Bayart faisaient si bonne garde, qu'il n'entrait pas un espion qui ne fût empoigné ; on en pendit six ou sept. Quand le pape vit qu'il ne pouvait pas arriver à ses fins par ce moyen, il s'avisa d'une terrible chose, et essaya de gagner le duc de Ferrare.

Jules U avait à son service un gentilhomme du duché de Milan , grand faiseur de menées et de trahisons, qui s'appelait Augustin Guerlo, mais il cachait son nom. Un jour le pape le fit appeler : « Viens çà, lui dit-il, il faut que tu me rendes un service. Tu t'en iras à Ferrare trouver le duc ; tu lui diras que, s'il veut se débarrasser des Français et redevenir mon allié , je lui donnerai une de mes nièces pour son fils aîné, le tiendrai quitte de toutes querelles, et, de plus, le ferai gonfalonier et capitaine général do l'Église. Je ne lui demande qu'une chose, qu'il dise aux Français : c «le n'ai plus que faire de vous, retirez- vous !» Ils ne sauraient, pour s'en aller, passer en

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lieu du monde où je ne les aie à ma merci, et il n'en échappera pas un ! •

Messire Agostino, qui ne demandait que de pareilles commissions, se chargea de l'affaire.

Le duc écouta très-bien le messager pontifical , ne parut même pas éloigné d'accéder à ses propositions, quoiqu'il eût mieux aimé être mort de cent mille morts, le traita avec bonne gr&ce et lui fit faire bonne chère. Puis, il lo pria de l'attendre dans une chambre du palais dont il prit la clef, et courut, accompagné d'un de ses gentilshommes, au logis du Bon Chevalier, auquel il conta toute l'affaire.

En entendant ce récit, Bayart se signa plusieurs fois ; il ne pouvait penser que le pape eût la mauvaise pensée d'exécuter ce vilain projet.

c Rien n*est si vrai pourtant, lui dit Alphonse d*Este» et, si vous le voulez, je vous placerai dans un cabinet oii vous entendrez tout de vos oreilles. Mais croyez que j'aimerais mieux être écârtelé à quatre chevaux que de m'étre seulement arrêté à la pensée de consentir à une si grande lâcheté. Je sais ce que je dois à la maison de France et n'oublie pas le secours que le roi m'a prêté en mon grand besoin.

— Monseigneur, répondit Bayart, il est inutile de vous défendre d'un pareil soupçon ; je vous connais assez. Sur mon âme, je tiens mes compagnons et moi autant en sûreté dans cette ville que si nous étions dans Paris. Je n'ai pas peur, Dieu merci, qu'aucun malheur ici nous arrive.

— Monseigneur de Bayart, reprit le duc , si nous faisions une chose ! Le pape veut user ici d'un méchant moyen, il faut lui rendre la pareille. Je m*en vais reparler à son homme et voir si je ne pourrai pas l'attirer à mon hameçon et faire qu*il nous serve à quelque bon tour.

— C'est bien dit, » répliqua le Boa Chevalier.

Alphonse, sans s'expliquer autrement, retourna en son palais, et alla droit à la chambre où il avait laissé messire Agostino. Le duc entama des propos Indifférents, parla de mille choses, fit cent détours et ne vint au fait que quand il fut temps.

« Messire Agostino, dit-iJ alors, j'ai pensé toute cette matinée à la proposition du pape, et elle ne me sourit guère, pour deux raisons : Tune, c'est que jamais je ne dois me fier à lui ; il a dit tant de fois que, s*il me tenait, il me ferait mourir et que j'étais Thomme vivant qu'il haïssait le plus; je sais parfaitement encore qu'il ne désire rien tant en ce monde que de mettre la main sur cette ville et mes terres. Le moyen, je vous prie, de me croire en sûreté avec lui ? L'autre, si je dis à présent au seigneur de Bayart que je n'ai plus besoin de lui ni de ses compagnons, que pourra-t-il penser ? Il est une fois plus puissant que moi dans cette ville. Peut-être il me répondra : « Fort bien, je vais apprendre cela au roi mon maître ou à son lieutenant général en deçà des monts, lequel m'a ici envoyé, et, selon leur réponse, je verrai ce que j'aurai à faire. » Dans l'intervalle, il serait difficile que les Français ne connussent mon dessein. Alors, ainsi que de raison, ils m'abandonneraient comme un méchant, et

je demeurerais entre deux selles assis par terre ; je

n'ai pas besoin de cela ! Mais, messire Agostino, le pape est un terrible homme, vous le savez, colère et vindicatif au possible, et, si avant que vous soyez dans ses secrets, un de ces matins il vous jouera un mauvais tour, croyez-m'en. Il y a plus, qu'il vienne à mourir, qu'adviendra-t-il de ses serviteurs? L'autre pape n'en gardera pas un. Ce service, d'ailleurs, quand on ne vent

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pas être d*église , est un triste métier ! Vous savez que j'ai du bien, et beaucoup, grâce àNotre-Seigneur; tenez, si vous voulez me rendre un bon office et m'aider à me défaire de mon ennemi , je vous récompenserai de telle sorte que toute votre vie vous serez à Taise, et vous pouvez compter hardiment sur ma parole. >

Ge lâche avaricieux, en entendant parler le duc, sentît son cœur changer subitement : il répondit presque gagné :

« Spir mon âme, vous avez raison, monseigneur. Aussi bien y a-t-il plus de six ans que j'avais le désir d'ôtre à votre service. Soyez certain qu'il n*y a homme, dans l'entourage du pape, qui puisse mieux que moi faire ce que vous demandez : la nuit, le jour, je suis auprès de lui et bien souvent c'est de ma main qu'il reçoit sa collation ; il n'y a que nous deux quand il m'entretient de ses affaires intimes. Si vous voulez me bien traiter, avant huit jours il ne sera plus envie, et je ne veux rien que je n'aie fait ce que je vous promets ; mais aussi, monseigneur, je voudrais bien n'être pas moqué après !

~ Non, dit le duc, non, sur mon honneur. »

Avant de se séparer, on conclut le marché : deux mille ducats comptant et cinq cents de rente. Gela fait, le duc, toujours aimable, laissa Agostino dans la chambre, et retourna vers Bayart qui était allé respirer un peu sur les remparts, et s'amusait à faire nettoyer une canonnière. Voyant venir le duc, il s'avança à sa rencontre et, le prenant par le bras, ils se promenèrent à Técart :

t Monseigneur de Bayart, les choses ne se passent jamais autrement: les trompeurs, à la fin, sont toujours trompés. Vous avez bien entendu le vilain complot où le pape a* voulu m'entrainer contre vous et les Fran*

çais qui sont ici, et vous savez qu'il m'a envoyé un homme à cet effet. Eh hien ! j'ai si bien endoctriné cet homme, et si bien retourné, qu'il fera du pape ce que le pape voulait faire de vous : dans huit jours au plus tard Sa Sainteté aura cessé de vivre ; il me l'a affirmé !

— Gomment cela ? dit Bayart, Cet homme a donc parla à Dieu ! — Ne vous inquiétez pas ! reprit le duc, il en sera ainsi. •

De parole en parole, il en vint à donner le mot de l'affaire, et dit qu'Agostino s'était engagé à empoisonner le pape.

A ce récit, le Bon Chevalier se signa plus de dix fois, et, regardant le duc : « Hé ! monseigneur, dit-il, je ne croirai jamais qu'un noble prince comme vous consente jamais à une si grande trahison, et, si je le savais, en vérité, je vous jure sur mon àme qu'avant qu'il fût nuit j'avertirais le pape ; car je crois que Dieu ne pardonnerait jamais un forfait si horrible !

— Gomment? Il a bien voulu en faire autant à vous et à moi ; oubliez-vous que nous avons fait pendre sept ou huit de ses espions.

— Il n'importe! G'est le lieutenant de Dieu sur la terre, et le faire mourir de la sorte !... Jamais je n'y consentirai. »

Alphonse haussa les épaules et cracha par terre : t Par le corps- Dieu, monseigneur de Bayart, je voudrais n'avoir que cela à faire pour tuer tous mes ennemis. Mais , puisque vous ne le trouvez pas bon, les choses en resteront là, et, si Dieu n*y met ordre, nous nous en repentirons, vous et moi.

— A la grâce de Dieu! Mais, je vous en prie,, monseigneur, livrez-moi donc le galant qui veut faire co'

chef-rt'œuvre, et, si je ne le fais pas pendre avant une heure, que je le sois à sa place !

— Non pas, monseigneur de Bayart , je lui ai garanti sa sûreté personnelle ; je vais le renvoyer. »

Messire Agostino , aussitôt congédié , retourna vers le pape. Ce qu'il lui rapporta, on l'ignore ; mais il resta, comme par le passé, au service personnel du Saint-Père, jusqu'à ce que, pris comme espion par d'Aubigny à Brescia, on lui trancha la tête.

A quelque temps de là, le duc d'Urbin, toujours favorable aux Français, parvint à se débarrasser du cardinal de Pavie, son ennemi, et qui conseillait à Jules II la guerre. Ce favori mort, le duc amena le pape à quitter la Mirandole et à se retirer à Bologne.

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