CHAPITRE IL
Gaston de Foix remplace Chaumont d'Amboise. — Les affaires de la France se rétablissenc en Italie.— Bayart préside à un duel entre deux Espagnols. — Misère des Français au service de Maximilien, en Tyrol. — Prouesses de Bayart. — Une soirée à la Mirandole. — Un astrologue italien. — Prédictions faites à la Palice, à Bayart et sur Gaston de Foix. — La guerre d'Italie devient « un vrai jeu de barres. » — Brescia reprise par les Vénitiens est assiégée par les Français. — Dévouement de Bayart. — Il est blessé dangereusement à l'assaut de Brescia. — Ses aventures dans une famille de cette ville. — Sa générosité habituelle se montre encore à l'égard de cette famille. — Adieux touchants de la dame et de ses deux filles.
[Sur ces entrefaites, l'incapable Chaumont d'Amboise mourut, à trente-huit ans, et fut heureusement remplacé par Trivulce et par Gaston de Foix. Sous leur habile direction, les affaires se rétablirent : le pape et les Vénitiens durent abandonner le duché de Ferrare, en abandonnant à nos soldats un immense butin ; ce jourlà, il y avait tel Français qui, à lui seul, menait cinq à six hommes prisonniers; un nommé la Baume, qui avait une jambe de bois, à lui seul conduisait trois hommes d'armes liés ensemble. Bayart, comme toujours, eut grande part à l'affaire, menant les premiers coureurs*
Gaston de Foix.
Par Ph, de Champagne (anc. collect. de Richelieu). Musée de Versailles.
HISTOIRE DE BAYART. 209
Aussi le soir, au souper, Trivulce dit qu' « après Dieu, le seigneur Bayart devait avoir l'honneur de la victoire, • et Lucrèce accorda à Gaston de Foix la faveur de porter ses couleurs mi-parties gris et noir, et de se déclarer son chevalier.
Parmi les divertissements, on eut le passe-temps d'un combat à outrance entre deux Espagnols, le capitaine Santa-Cruz et le seigneur Azevedo. Pour honorer Bayart, le duc de France « l'ordonna maître et garde du camp, comme Thomme qui le mieux s'entendait en de telles affaires. » Mais la guerre succédait promptement aux fêtes : Maximilien, pour arracher son Tyrol aux Vénitiens, réclama encore le secours de la France, et Louis XII lui accorda la Palice avec douze cents hommes d'armes et huit cents hommes de pied. Bayart fut encore de la partie. II avait sous sa charge cent hommes d'armes, dont le roi de France avait fait don au duc Antoine de Lorraine^ à condition que le Bon Chevalier les conduirait comme son lieutenant, et le prince ne demandait pas mieux, car en tout le monde n'eût pu en avoir un meilleur. Faute des choses nécessaires, l'expédition fut malheureuse : les équipages, les convois, les vivres promis par Tempereur ne vinrent pas, et l'armée de la Palice attendait sur la Piave. « Jamais pauvres gens de guerre n'eurent tant de mal; ils furent même six jours sans manger pain ni boire vin. » Pour se dédommager, les Grisons, à la solde de la France, mangèrent force raisins. La dyssenterie les emporta ; de deux mille cinq cents qu'ils étaient à leur départ, deux seulement, le capitaine et l'enseigne rentrèrent dans leur pays.
Pendant ce temps Bayart, avec quelques autres, était allé faire une pointe hardie jusqu'à Gradeska et Goritz,
dont ils s'emparèrent pour les impériaux. Peu après leur retour , la Palice reçut Tordre de ramener les débris de son armée dans le duché de Milan où, vers Noël 1511. était descendue une troupe de Suisses. Ne pouvant réunir que peu de ses forces dispersées dans diverses garnisons, le jeune Gaston de Nemours se contenta d'escarmoucher contre ces « vachers, • comme les appelait Louis XU. Gomme à Tordinaire , Bayart se signala dans ces rencontres et , en une seule fois , en tua cinq cents. Get échec et le manque de vivres décidèrent les Suisses à abandonner le pape, qui les avait appelés; ils rentrèrent dans leur pays en pillant tout sur leur passage.]
Délivrés d'un côté, les Français durent courir vers Bologne que menaçaient à la fois le pape, Venise et l'Espagne. Sur la route , on s'arrêta deux jours chez le comte Albert de la Mirandole, cousin du fameux Pic de la Mirandole. Le soir,, à souper, on parla d'un astrologue ou devin de la ville : c'était merveilles ce qu'il disait des choses passées sans en avoir jamais eu con* naissance, et, ce qui était encore plus fort, il parlait des choses à venir. Il n'y a rien de si certain que « tous vrais chétiens doivent tenir qu'il n'y a que Dieu qui sache les choses futures p mais cet astrologue de Garpi a dit tant de choses, et à tant de sortes de gens, qui . depuis sont advenues, qu'il a mis beaucoup de monde eu rêverie. •
Quand Gaston en eut entendu parler, il pria le comte d'envoyer chercher le devin, qui 'sint incontinent. Il pouvait avoir une soixantaine d'années , était un homme sec et de moyenne taille. Gaston lui tendit la main et
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lui demanda en italien comment il se portail. Après plusieurs propos, le jeune duc lui demanda :
• Le vice-roi de Naples et les Espai^nois attendrontils la bataille ? — Oui, et sur ma vie, elle se donnera le vendredi saint ou le jour de Pâques ; elle sera terrible. — Et qui la gagnera? — Le camp demeurera aux Français , et les Espagnols y feront la plus grosse et lourde perte qu'ils aient faite depuis cent ans. Mais les Français n'y gagneront guère plus : car ils perdront beaucoup de gens de bien et d'honneur, dont ce sera dommage! Y serai-je tué? demanda la Palice. — Non, vous vivrez encore douze ans pour le moins, mais vous mourrez dans une autre bataille, i
Il en dit autant au seigneur d'Ymbercourt; au capitaine Richebourg il annonça qu'il courait grand danger d'être tué par la foudre. Bref, presque tous les assistants s'enquirent de leur destinée. Bayart était présent et en riait.
f Monseigneur de Bayart, mon ami, lui dit le duc de Nemours, je vous en prie, demandez un peu à notre maitre ce qu'il vous arrivera. — C'est inutile : je suis assuré d'avance que ce ne sera jamais grand' chose. Mais, puisqu'il vous plaît, je le veux bien. »
Et le Bon Chevalier, s' adressant à l'astrologue : « Monsieur notre maître , dites-moi , je vous prie , si je serai quelque jour un grand et riche homme? — Tu seras riche d'honneur et de vertu, autant que capitaine le fut jamais en France. Mais des biens de fortune, tu n'en auras guère ; aussi ne les cherches- tu pas. Tu serviras un autre roi de France après celui qui règne. Il t'aimera et t'estimera beaucoup ; mais les envieux empêcheront qu'il ne te fasse jamais de grands biens et ne t'élève aux honneurs que tu auras mérités : toutefois, crois bien que
la faute ne viendra pas de lui. — Et cette bataille que vous annoncez si sanglante, en échapperai-je? -— Oui ; mais tu mourras en guerre avant douze ans, pour le plus tard. Tu seras tué d'artillerie ; car autrement tu n'y finirais pas tes jours : ceux qui sont sous ta charge t'aiment trop pour ne pas te tirer d'affaire au péril de leur vie. »
Bref, il répondait ainsi aux propos que chacun lui demandait. Alors, voyant qu'entre tous ces capitaines, le duc de Nemours traitait plus famihèrement le Bon Chevalier et la Palice, il les tira tous deux à part et leur dit :
« Messeigneurs, je vois bien que vous aimez fort ce gentil prince, votre chef, qui est ici : aussi le mérite-t-il bien ; car ses traits font assez connaître sa bonne nature. Veillez sur lui le jour de la bataille ; car il est pour y demeurer. S'il en échappe , ce sera un des plus grands et élevés personnages qu'ait jamais produits la France ; mais il me parait bien difficile qu'il en puisse échapper. Pensez bien à ce que je vous dis, car je veux que vous me tranchiez la tête, si jamais homme fut plus que lui en grand risque de mort.
— Qu'est-ce qu'il vous dit, messeigneurs! » demanda en souriant le duc de Nemours. Le Bon Chevalier changea de propos.
En ce moment survint un capitaine d'aventuriers, nommé Jacquin Gaumont, porte-enseigne des bandes amenées par le seigneur du Molard, brave compagnon ; il se voulut faire fête comme les autres, et tirant à part l'astrologue, il lui dit :
t Viens ça, b , dis-moi ma bonne aventure. »
Celui-ci se sentit injurié et lui dit tout courroucée : « Va, va, je ne te dirai rien. »
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On intervint, et les gentilshommes présents dirent: « Capitaine, vous avez tort ; vous voulez qu'il vous fasse an plaisir et vous Finjuriez. »
Jacquin revint peu à peu et reprit sur un ton plus doux : « Maître, mon ami, si je t'ai dit quelque folle parole, je t'en prie, pardonne-moi. »
Il fit tant qu'il apaisa le vieillard, qui consentit à regarder sa main ; mais à peine l'eut-il examinée : « Je t'en prie, ne me demande rien, car je ne te dirais rien de bon. >
L'assistance partit d'un éclat de rire ; cette gaieté offensa Jacquin. « Ça m'est égal ! dit-il d'un air bourru, parle toujours. — Tu veux absolument savoir ton affaire? — Oui ! — Eh bien ! pense donc à ton âme, et de bonne heure ; car, avant qu'il soit trois mois, tu seras pendu et étranglé ! »
La compagnie se mit à rire de plus belle , car la menace paraissait peu vraisemblable. Jacquin était en grand crédit parmi les gens de pied; le maître, évidemment, se vengeait de l'insolence de Faventurier, mais rien ne fut plus vrai, et, comme dit un vieux proverbe : « Qui a à pendre ne peut noyer^. »
[La prompte marche de Gaston vers Bologne , à travers la pluie et la neige , effraya tellement les ennemis que, levant le siège, ils s'enfuirent vers Imola. Mais, vainqueurs d'un côté, les Français perdaient de l'autre Brescia, livrée
1. Qui doit être pendu ne saurait se noyer. — Deux ou trois jours après, Jacquin, après une orgie, faillit se noyer et n'échappa qu'avec peine, pour être pendu le mardi d'après Pâques. — Ce récit pourrait être rapproché sans trop de désavantage de la fameuse prédiction de Cazotte faite par la Harpe ; tous deux, il est inutile de le dire, ont été composés après les événements.
au provéditeur Gritti par le comte Advogaro. Ces mouvements continuels ont inspiré à Pasquier/dans ses recherches de la France, une juste comparaison : « C'était un vrai jeu de barres que nos guerres d'Italie : tantôt villes prises par les uns, puis par les autres reprises. » Le gouverneur de Brescia, Jacques de Daillon, seigneur de Lude^ avait pu avec peine retirer, lui^ ses hommes d'armes et tous ceux qui tenaient pour la France dans le château ; le reste fut impitoyablement massacré. Comme, après Milan, c'était la place la plus importante que les Français eussent en Italie, il s'agissait de la secourir avant que le château , bien défendu , fût contraint à se rendre.
Gaston part donc, vers le milieu de février, de Bologne à marche forcée, et, en chemin, rencontre un gros corps de Vénitiens qui allaient de leur côté faire le siège du château. Cette fois encore Bayart était à son poste, à l'avant-garde. « Toute la nuit, le Bon Chevalier avait eu la fièvre, aussi n*était-il point sous les armes, mais chevauchant vêtu d'une robe de velours noir. Quant il vit qu'il fallait combattre, il emprunta à un aventurier un corselet de fer qu'il mit par-dessus sa robe, monta un vigoureux cheval, et avec le seigneur de Théligny marcha droit aux Vénitiens, » qui, après une rude rencontre d'un quart d'heure, tournèrent le dos et prirent la fuite.
La nouvelle de cette rencontre causa de la joie dans le château, mais effraya les habitants de la ville, qui fussent volontiers retournés aux Français, et prièrent messire Andréa Gritti de se retirer, mais il n'en voulut rien faire. Le lendemain, Gaston arrivait au château et on décidait l'assaut de la ville. L'ordre de bataille allait être arrêté, lorsque Bayart dit au duc de Nemours :)
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« [Monseigneur^, sauf votre révérence et celle de messeigneurs, il me semble qu'il faut faire une chose dont nous ne parlons point. — Et laquelle? dit le duc. — La voici. Vous chargez Mgr du Molard de faire la première pointe; certes, je suis assuré qu'il ne reculera pas, lui, ni beaucoup de gens de bien qui raccompagnent. Mais croyez aussi que, si nos ennemis ont des soldats solides et aguerris, et ils en ont, ils les mettront pareillement en tête d'attaque avec leurs arquebusiers. Or, en telles occasions, s'il est possible, il ne faut jamais faire un pas en arrière. Or, si d^aventure on repoussait nos gens de pied et qu'ils ne fussent pas soutenus par la gendarmerie, il pourrait y avoir là gros désordre. Aussi mon avis èstil qu'avec le seigneur du Molard on mette cent ou cent cinquante hommes d'armes; ils soutiendront beaucoup mieux le choc que les gens de pied qui ne sont pas armés comme eux.
— Vous dites vrai, monseigneur de Bayart , répondit Gaston; mais quel est le capitaine qui voudra se mettre à la merci des arquebuses? — Moi, monseigneur, s'il vous plaît, et croyez que la compagnie dont j'ai la charge fera aujourd'hui honneur au roi et à vous. »
Les capitaines s'entre-regardèrent ; car, sans aucun doiite, le poste était dangereux; Bayart le demanda et l'obtint. Quand tout fut arrêté, le duc de Nemours dit encore :
« Il faut, d'après les ordres de Dieu, que nous fassions attention à une chose. Vous voyez bien que si cette ville est prise d'assaut, elle sera ruinée et pillée, et tous ceux qui l'habitent périront, ce qui serait une grosse perte. Il faut encore savoir d'eux s'ils ne voudraient point se rendre. • Le lendemain, on envoya un trompette au pre-
mier rempart des ennemis ; mais le provéditeur le re« poussa, en disant que la ville se garderait si bien que jamais Français n'y mettrait le pied.
Après cette réponse, il n*y eut plus de retard : «' Marchons, dit le duc de Nemours, au nom de Dieu et de Mgr saint Denis. » Ces paroles ne furent pas plutôt prononcées, que tambourins, trompettes et clairons sonnèrent l'alarme et l'assaut si impétueusement que, aux couards, les cheveux leur dressaient en tête, et aux braves, leur courage s'en augmentait.
Marchaient en avant le seigneur du Molard et le capitaine Hérigoye avec leurs gens ; à leur aile le Bon Chevalier conduisait sa compagnie, troupe d'élite : la plupart de ses gens d'armes avaient en leur temps été capitaines ; mais ils aimaient mieux être de sa compagnie, avec moitié moins de solde, que de toute autre; tant il se faisait aimer par ses vertus.
Ils approchèrent du premier rempart. L'artillerie et les arquebuses vénitiennes crachaient les projectiles dru comme mouches.
De la citadelle à la ville on descendait sur une pente très-rapide et détrempée par une pluie récente. On glissait un peu. Gaston de Foix, duc de Nemours, prince du sang et général en chef, pour montrer qu'il ne voulait pas rester en arrière, ôta ses bottines et marcha sur ses chausses. Plusieurs imitèrent son exemple, et, à vrai dire, s'en trouvèrent plus fermes sur leurs pieds. Cependant le Bon Chevalier et du Molard combattaient au rempart vigoureusement défendu.
Tandis que le reste de nos troupes criait : « France ! France ! » la compagnie du Bon Chevalier s'écriait : « Bayart ! Bayart t •
Bayart blessé h la prise de Brescia. (Alusée de Versailles.}
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« Eh quoi ? dit Andréa Gritti, ce Bayart est donc partout? Vraiment, les Bayarts en France croissent comme champignons, et, en toutes batailles, on n'entend parler que de Bayart ! Mes amis, jetez-vous sur celui qui marche le premier ; car si vous pouvez défaire ce Bayart, jamais les autres n'approcheront. »
Cependant les Français avaient tant de cœur à entrer dans la ville que les Vénitiens reculent de quelques pas.
tt Dedans ! dedans ! s'écria alors Bayart. Compagnons, ils sont à nous, marchez, tout est défait ! •
Tout en pai'lant, il franchissait le rempart, et plus de mille après lui. Ainsi fut pris le premier ouvrage. Le Bon Chevalier, debout sur un monceau de cadavres, animait les siens , lorsqu'un furieux coup de pique l'atteignit au haut de la cuisse ; le fer entra si avant que l'arme se brisa dans les chairs. L'afireuse douleur qu'il ressentait était telle qu'il crut être mort. Cependant il coupa de son épée le bois de la pique. Le sang lui sortait en abondance, et force lui fut ou de mourir là sans confession ou de se retirer de la mêlée avec deux de ses archers, qui, du mieux qu'ils pouvaient, lui étanchaient la plaie avec leurs chemises qu'ils avaient déchirées pour le panser.
t Compagnon, dit-il à du Molard, faites marcher vos gens : la ville est gagnée. Pour moi, je ne puis passer outre,* car je suis mort. •
Le pauvre seigneur du Molard, qui pleurait amèrement la perte de son ami et voisin (car il était aussi Dauphinois et de Vécarlate des gentilshommes), se jeta comme un lion sur les ennemis en les poussant rudement.
« Hé ! messeigneurs, mes amis, cria à son tour Gaston de Foix, quand il apprit la funeste nouvelle, ne ven-
gerons-nous point sur ces vilains la mort du plus accompli chevalier qui fujt jamais au monde? Je vous en prie, que chacun pense à bien faire ! »
Cependant le combat dura encore plus d'une demiheure. Les habitants et les femmes de la ville jetaient de leurs fenêtres de gros carreaux, des pierres et de l'eau bouillante, qui firent plus de mal aux Français que les ennemis. Néanmoins les Vénitiens furent défaits, et il en demeura sur cette grande place sept à huit mille si bien endormis qu'ils ne se réveilleront de longtemps. Les autres prirent la fuite et parmi eux le comte Advogaro, et le provéditeur Andréa Gritti. Advogaro, quoique monté sur une jument coursière capable de courir cinquante milles sans repaître, fut atteint et jeté à terre ; le provéditeur se retira dans une maison où il fut fait prisonnier. Bref, nul n'échappa, tout mourut ou fut pris. Ce fut un des plus cruels assauts qu'on eût jamais vus : il y eut plus de vingt mille morts , tant des gens de guerre de Venise que des habitants deBrescia; de Français, il ne s*en perdit que cinquante : ce qui fut grande fortune.
Lorsque le combat fut fini, chacun se mit au pillage, et il y eut de grandes pitiés ; car, comme vous pouvez comprendre , en telles affaires , il y a toujours quelques méchants qui entrent dans les couvents, où ils firent beaucoup de désordre et pillèrent tellement qu'on estimait le butin de la ville à trois millions d'écus. Rien n'est aussi certain que la prise de Brcscia fut la ruine des Français en Italie : les soldats y gagnèrent tant, que chacun s'en retourna et laissa la guerre, et ils eussent pu faire une bonne besogne à la journée de Ravenne, comme vous le verrez bientôt.
DE bayam. m
Cependant Bayart était resté à l'écart avec ses deux archers. Quand ces soldats virent que la journée était gagnée, ils arrachèrent une porte d'une maison et y couchant de leur mieux leur capitaine, le portèrent devant la maison la plus apparente qu'ils virent aux environs. G*était le logis d'un riche gentilhomme^ qui s'était enfui dans un monastère; sa femme, se confiant à la garde de Dieu, s'était, avec ses deux filles, cachée dans un grenier sous un tas de foin. Quand elle entendit heurter à sa porte, résignée à son sort, elle alla ouvrir et vit le Bon Chevalier qu'on apportait faible et sanglant ; il plaça aussitôt les deux archers en sentinelle sur le seuil et dit :
« Sur votre vie, gardez que personne autre que mes gens n'entre ici. Quand on saura que c'est mon logis, j'en suis sûr, personne ne tentera d'y pénétrer; et comme à cause de moi et pour me secourir, vous n'aurez pas été prendre votre part du bulin, ne vous inquiétez pas, vous n'y perdrez rien. »]
La dame désigna elle-même une fort belle chambre, où le blessé fut déposé, et, se jetant à genoux :
t Noble seigneur, dit-elle en français, je vous offre cette maison et ce qui est dedans ; car je sais bien que le tout vous appartient par le droit de la guerre ; mais que votre plaisir soit de sauver l'honneur et la vie à moi et à deux jeunes filles, que nous avong, mon mari et moi, et qui sont prêtes à marier.
— Madame, répondit Bayart, je ne sais si je pourrai réchapper de la blessure que j'ai; mais tant que je vivrai, il ne sera, non plus qu'à moi-même, fait déplaisir à vous ni à vos filles. Gardez-les seulement en vos chambres, qu'on ne les voie pas, et je vous assure qu'il n'y' a homme en ma maison qui s'avise d'entrer quelque part
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sans votre permission. Au surplus, tenez pour certain que vous avez chez vous un gentilhomme qui ne vous pillera point; je vous ferai, au contraire, toute la courtoisie que je pourrai. •
La pauvre dame, à ces mots, se sentit rassurée. Bayart la pria de lui indiquer quelque bon médecin qui pût venir en toute hâte le soigner. Elle alla elle-même le chercher avec un des archers.
Le médecin visita la plaie qui était large et profonde ; toutefois il l'assura qu'il n'y avait nul danger de mort. A peine pansé, Bayart fit venir son hôtesse et lui demanda où était son mari.
« Sur ma foi , monseigneur, répondit la pauvre dame éplorée, je ne sais s'il est mort ou vif. Je me figure que, s'il est en vie, il sera dans certain monastère, où il a les meilleures relations. — Dame, faites-le chercher, et je l'enverrai prendre, en sorte qu'il n'aura point de mal. »
On découvrit la retraite du gentilhomme. Bayart chargea son maître d'hôtel et deux archers de le ramener en sûreté, Taccueiliit avec bonté et lui dit : c Ne vous chagrinez point ; vous n'avez chez vous que des amis. »
Bayart ne tarda pas à recevoir la visite de maître Claude, chirurgien du duc de Nemours. Cet habile homme fit si bien son devoir, qu'en moins d'un mois le malade fut en état de monter à cheval. La première fureur du combat apaisée, Nemours, qui était le dieu de la guerre en personne, avant de boire et de manger, fit assembler un conseil de capitaines pour aviser aux premières nécessités : d'abord, il fit sortir les gens de guerre des couvents et des églises, rendre les femmes à leurs maris et rassura la ville ; puis il fit enlever les corps morts, de peur d'infection ; on p.n trouva plus de vingt mille et l'on fut trois
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jours entiers sans faire autre chose. Advogaro eut la tôte tranchée ainsi que deux de son parti.
Gaston de Foix ne resta guère que huit jours à Brescia, mais il n'en passa pas un sans venir consoler et encourager le Bon Chevalier.
« Hé! monseigneur de Bayart, mon ami, songez à vous guérir, car je vois bien que, d'ici à un mois, nous livrerons, bataille aux Espagnols. En pareil cas, j'aimerais mieux avoir perdu tout ce que j'ai que de ne pas vous avoir avec moi ; tant j'ai grande fiance en vous !
— Croyez, Monseigneur, que si vous avez bataille, tant pour le service du roi, mon maître, que pour l'amour de vous et pour mon honneur qui marche avant tout, je m'y ferais plutôt porter en litière que de n'y être pas. »
Nemours lui fit force présents ; en une seule fois il envoya à Bayart cinq cents écus , qui passèrent aux mains des deux archers, ses fidèles serviteurs.
Louis Xn fut très-joyeux de la belle victoire de son neveu Gaston, mais sa situation n'était guère meilleure pour cela: le Milanais était menacé par la puissante armée de la Ligue, commandée par Raymond de Cardonne, vice-roi de Naples, qui avait pour l'assister le fameux Pedro Navarro. De plus, l'Angleterre et les Suisses songeaient à nous attaquer en France, et dans cette conjecture, Louis sentait qu il aurait besoin de rappeler quelques-unes de ses troupes d'Italie : aussi pressait-il dans toutes ses lettres le jeune héros d'en venir aux mains avec l'ennemi et de le rejeter définitivement de la Lombardie. Gaston cherchait toutes les occasions avec auUnt de soin que le rusé Espagnol en mettait à les éviter. ;
Bayart pendant ce temps était dans son lit à s'ennuyer; il se désolait de voir que chaque jour l'armée
s'approchait davantage des Espagnols et que la bataille aurait lieu prochainement et peut-être sans lui. Un jour, il se leva et, ne sentant plus qu'une grande faiblesse, il envoya chercher son chirurgien et lui dit :
t Mon ami, dites-moi, je vous prie, s'il n'y a point de danger à me mettre en chemin. Il me semble que je suis guéri ou peu s'en faut. Et sur ma foi je vous promets qu'à mon jugement demeurer plus longtemps ici me pourra faire plus de mal que de bien, car je m'impatiente extrêmement. »
Le chirurgien savait déjà par les serviteurs du Bon Chevalier qu'il n'avait plus qu'un désir : être à la bataille ; que c'était sa préoccupation de chaque jour; aussi connaissant ces dispositions :
— Monseigneur, dit-il, votre plaie n'est pas fermée encore ; néanmoins au dedans, elle est toute guérie. Que votre barbier assiste à votre pansement encore une fois. Tous les jours, matin et soir, il vous mettra un petit bandage et un onguent dont je lui donnerai la recette, et votre état n'empirera point ; comme la partie malade ne touchera pas à la selle de votre cheval, il n'y a pas de danger. »
Le chirurgien eut lieu de se retirer satisfait; car qui eût donné dix mille écus au Bon Chevalier, ne lui aurait pas fait tant de plaisir. « Nous partirons dans deux jours, dit-il à ses gens, préparez- vous. »
Ses hôtes se considérant toujours comme prisonniers de guerre , femme , mari , enfants , savaient , par ce qui était advenu à leurs concitoyens que tous leurs biens meubles appartenaient au vainqueur. Ils possédaient environ deux mille écus de rente. Au cas où Bayart les traiterait avec rigueur, il les pouvait taxer à dix ou douze
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mille écus. Mais la femme le savait homme de bien et plein de cœur : elle imagma de lui offrir quelque beau présent et se dit que, peut-être, on la tiendrait quitte à ce prix.
Le matin du jour fixé pour son départ, le Bon Chevalier, après 8*étre longtemps promené dans sa chambre, pour toujours essayer et raffermir sa jambe, venait de se mettre sur une chaise et se reposait, lorsqu^il vit paraître son hôtesse suivie d'un domestique portant un petit coffre d*acier. Elle se jette à ses genoux. 11 la relève aussitôt et ne souffre pas qu^elle dise une parole avant de s'être assise auprès de lui.
« Monseigneur, dit-elle humblement, lors de la prise de cette ville, Dieu, en vous adressant à cette maison, qui est vôtre, ne me fit pas une moindre grâce qu'en sauvant la vie de mon mari et la mienne, la vie de mes deux filles et leur honneur qu*elles doivent tenir pour leur bien le plus précieux. Depuis que vous êtes entré ici, pas une insulte ni à moi, ni au moindre de mes serviteurs; je n*ai eu qu*à me louer de vos gens, ils n'ont pas pris la valeur d'un quatrin * sans payer. Monseigneur, je suis assez avertie que mon mari, moi, mes enfants et tous ceux de la maison^ nous sommes vos prisonniers, que vous pouvez faire et disposer de nous à votre bon plaisir, ainsi que des biens qui sont ici ; mais, connaissant la noblesse dé votre cœur> à qui nul autre ne pourrait être comparé, je suis venue pour vous supplier très-humblement d'avoir pitié de nous et d'en user à notre égard avec votre libéralité accoutumée. Voici un petit présent que nous vous faisons; il vous plaira de l'agréer. »
Alors elle prit le coffre aux mains de son serviteur et
i. QuattrinOf très-petite moim&ie, liard, denier, obole.
rouvrit. Le Bon Chevalier le vit plein de beaux ducats. Le noble seigneur, qui jamais en sa vie ne fit cas d'argent, se mit à rire et dit : « Madame, combien de ducats y a-t-il dans cette boîte? »
La pauvre femme eut peur qu'il ne fût courroucé d'en voir si peu, et lui dit : « Monseigneur, il n'y a que deux mille cinq cents ducats ; mais, si vous n'êtes content, nous en trouverons d'autres.
— Par ma foi, madame, quand vous me donneriez cent mille écus , je ne vous serais pas si obligé que des bons traitements que j'ai reçus ici et de l'aimable compagnie que yous m'avez faite. Je vous assure qu*en quelque lieu que je me trouve, vous aurez en moi, tant que Dieu me donnera vie, un gentilhomme à vos ordres. Pour vos ducats, je n'en veux point et je vous en remercie ; reprenez-les. Toute ma vie j'ai toujours mieux aimé les gens que les écus , et tenez pour certain que je m'en vais aussi content de vous que si cette ville était à votre disposition et que vous me l'eussiez donnée. •
La bonne dame, stupéfaite de ce refus, se remit à genoux, et Bayart l'ayant encore promptement relevée, elle reprit :
« Monseigneur, je me sentirais à jamais la plus malheureuse femme du monde si vous n'emportiez le petit présent que je vous fais ; ce n'est rien au prix de la courtoisie dont vous m'avez donné par le passé et dont vous me donnez encore ici la preuve par votre grande bonté. — Bien donc, madame, dit Bayart, la voyant insister d'un si grand cœur , je le prends pour l'amour de vous ; mais allez moi quérir vos deux filles, car je voudrais leur dire adieu. »
C'étaient de belles jeunes filles, bonnes et bien élevées;
souvent elles avaient distrait le Bon Chevalier pendant sa maladie, soit en chantant ou en jouant du luth et de i'épinette ; d'autres fois elles brodaient à côté de lui.
Pendant que la mère va chercher ses deux filles et que celles-ci s'habillent, Bayart fait diviser les ducats en trois parts, deux de mille et une de cinq cents.
Les jeunes personnes, en entrant, se jettent aux genoux du Bon Chevalier, qui les relève sur-le-champ.
« Monseigneur, dit l'aînée, voici devant vous ces deux pauvres jeunes filles, à qui vous avez fait tant d'honneur que de les préserver de toute injure ; elles viennent prendre congé de vous, en remerciant très-humblement Votre Seigneurie de la grâce qu'elles ont reçue et dont à jamais elles prieront Dieu pour vous. »
A la vue de tant de grâce, de douceur et d'humilité, Pierre sentit des larmes dans ses yeux.
« Mesdemoiselles, répondit-il, vous faites ce que je devrais faire ; c'est moi qui devrais vous remercier de la bonne compagnie que vous m'avez tenue; je vous en ai une obligation et une reconnaissance infinies. Vous savez que les gens de guerre ne sont pas trop chargés de belles choses à offrir aux dames ; pour ma part, il me déplaît fort de n'en être pas bien garni pour vous en faire présent, comme je le devrais. Voici madame votre mère qui m'a offert deux mille cinq cents ducats que vous voyez sur cette table ; je vous en donne à chacune mille pour aider à vous marier. Vous prierez, s'il vous plaît. Dieu pour moi. Je ne vous demande pas autre chose *. »
Bon gré, mai gré, il mit les ducats dans leurs tabliers, puis s' adressant à la mère :
1 . Mutée du Louvre. École française , n» 52 , par Brenet : Courtoisie dé Bayart à Brescia.
« Madame^ quant à ces cinq cents ducats, je les retiens à mon profit, pour les partager aux pauvres couvents de dames qui ont été pillés. C'est une commission dont vous voudrez bien vous charger vous-même , car , mieux que toute autre, vous apprécierez où sera la nécessité. Sur cela, je prends congé de vous. »
Il leur toucha à toutes la main, selon la mode d'Italie; elles tombèrent à genoux et, à les voir pleurer à chaudes larmes , il semblait qu*on voulût les conduire à la mort.
« Fleur de chevalerie, à qui nul ne se doit comparer, s'écria la mère , que le benoît Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ , qui souffrit mort et passion pour tous les pécheurs , veuille vous récompenser en ce monde et en l'autre! »
£c elles se retirèrent en leurs chambres. C'était l'heure de dîner. Le Bon Chevalier fit appeler son maître d'hôtel et lui ordonna de tout préparer pour qu'on pût monter à cheval vers midi.
Pendant ce temps, le gentilhomme, maître du logis, apprenait de la bouche de s& femme la grande courtoisie de son hôte H accourut et, le genou en terre, le remercia mille fois, offrant sa personne et son bien :
« Disposez-en, disait«il, À votre plaisir et volonté. •
Bayart le remercia et le retint à dîner avec lui. Le repas achevé, il demanda ses chevaux. Il lui tardait étrangement de rejoindre sa compagnie et tremblait déjà que la bataille ne se donnât avant son arrivée.
Comme il sortait de sa chambre , il vit les deux belles filles du logis descendre et lui offrir chacune un présent. C'étaient de petits ouvrages qu'elles avaient faits pendant sa maladie , deux jolis et mignons bracelets , tissus de beaux chevuuds de fil d'or et d'argent > travaillés merveil-
DE BAYART. Î29
leusement, et une bourse, dont le satin cramoisi était rehaussé de broderies délicates. .
Le .Bon Chevalier se confondit en remerciments, disant que, yenu de si belles mains, ce cadeau valait pour lui dix mille écus ; et pour honorer celles qui le lui offraient, il se fit sur-le-champ mettre les bracelets aux bras et placer la bourse dans sa manche, affirmant que, tant que ces objets dureraient, il les porterait pour l'amour d'elles.
A ces mots, il monta à cheval. Il fut accompagné à deux ou trois milles de Brescia par son parfait ami, le seigneur d'Aubigny, que le duc de Nemours avait laissé pour la garde de la ville, et par d*autres gentilshommes, dont plusieurs se rendaient comme lui au camp français.
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