‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 32 sur 53 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Baydrt au camp français devant Ravenne. — Situation critique. — Maximilien rappelle ses lansquenets. — Le capitaine Jacob dévoué à la France, à Gaston et à Bayart, supprime la dépêche. — Conseil de guerre pour la bataille. — Bayart appelé à donner son avis, conclut pour la bataille. — Bayart, chargé de faire une alerte au camp espagnol ; un lieutenant de Béarn le prévient et s*en serait fort mal trouvé sans la générosité de Bayart. — Merveilleuse escarmouche du Bon Chevalier. — Bataille de Ravenne , le jour de Pâques (1512). Pronostic sinistre. — Hommage rendu par un Espagnol à Bayart et à Gaston de Foix. — La victoire est aux Français. — Bayart prie Gaston de ne pas s'engager dans la poursuite. — Un mot imprudent rejette Gaston dans le combat. — 11 est frappé à mort. — Douleur de Bayart et de toute l'armée.

Le 7 avril 1512, le mercredi soir avant Pâques, Bayart arriva au camp. Le duc de Nemours, tous les capitaines, hommes d'armes et aventuriers , manifestèrent une telle joie de le voir qu'il semblait que l'armée fût, par sa présence, devenue plus forte de dix mille hommes. On se trouvait, ce soir-là, à six milles de Ravenne, le lendemain, qui était le jeudi-saint, on s'en approcha de quatre milles encore.

[Notre position devenait difficile. Les VénitiensM'un côté, les Espagnols de l'autre nous coupaient les vivres,

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tout en évitant le combat ; le pain, la viande et le vin commençaient à manquer; on n'en avait plus que par la force. Un autre grand malheur, c'est que Maximilien, qui venait de conclure une trêve avec Venise, expédia une lettre de rappel à tous les Allemands au service de la France, incontinent, sous peine de la vie. ]

11 y avait deux principaux chefs allemands , l'un Philippe de Fribourg, Tautre Jacob de Empser. G*est à ce dernier que la missive impériale arriva. Cet Allemand avait, à la cour de Louis XII, reçu l'accueil le plus flatteur, ce qui lui avait rendu le cœur français; il était, comme tant de gens, prêt à mourir pour le jeune Gaston de Foix et, depuis Padoue, en 1509, il avait conçu pour le Bon Chevalier la plus vive affection.

Il avait à peine lu la lettre de l'empereur qu'il apprit l'arrivée de Bayart, il vint le trouver avec un truchement seul, car il ne savait de leur langue que ces deux mots : « Bonjour, monseigneur I»

Après s'être bien accueillis et avoir parlé de différents propos, Jacob aborda par son interprète le sujet de sa visite:

« L'empereur nous ordonne de nous retirer. Je suis le seul encore qui ait vu sa dépêche et je ne la veux montrer à aucun de mes compagnons; je sais trop bien que, si les lansquenets en avaient connaissance, la plupart refuseraient de combattre et se retireraient. Pour moi, j'ai prêté serment au roi de France et je reçois sa solder dussé-je mourir de cent mille morts, je ne ferai jamais cette lâcheté d'éviter le combat. Seulement, il faut se hâter ! Il esl impossible que l'empereur n'envoie pas bientôt un autre message. Mes compagnons le pourraient recevoir.

et vous causer trop grand dommage. Car les lansquenets forment le tiers de vos forces, et sont environ cinq mille. »

Bayart qui connaissait la noblesse d'âme du capitaine Jacob, le loua merveilleusement, et lui dit par son interprète : c Mon compagnon , mon ami , jamais votre cœur ne pensa une lâcheté. Vous m'avez dit une fois qu'en Allemagne vous n'avez pas de grands biens. Notre maître est riche et puissant, vous le savez de reste, et, en un jour, il peut assez vous en faire pour que vous soyez riche et opulent toute votre vie. Il vous aime fort, je le sais sûrement. Son amitié deviendra plus forte quand il sera informé de V honnête tour que vous lui faites à présent, et il le saura, Dieu aidant, quand moi-même je devrais le lui dire. Voilà, monseigneur de Nemours, notre chef, qui a mandé tous les capitaines au conseil; allons-y, vous et moi, et, le prenant à part, nous lui communiquerons ce que vous m'avez dit. — C'est bien avisé, dit le capitaine Jacob, allons-y. •

[Le conseil fut très-agité: Nemours pressé par Vs lettres de Louis XII et la communication secrète du capitaine Jacob, se décidait à la bataille ; il demanda toutefois l'opinion du Bon Chevalier.]

« Monseigneur, répondit Bayart, vous savez que, arrivé d'hier seulement, je ne sais rien de l'état des ennemis. Messeigneurs mes compagno'ns qui les ont vus et escarmouches tous les jours , en savent plus long que moi. Je vien? de les entendre , les uns approuver,, les autres désapprouver la bataille , et puisqu'il vous plait de m'en demander mon opinion, sauf votre révérence çt celle de messeigneurs qui sont ici, je vous la dirai. A

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voir en ce moment notre position et celle des ennemis, il semble difficile que nous nous en tirions sans bataille. Déjà TOUS avez fait vos approches devant cette ville de Ravenne ; demain matin vous la voulez canonner, et, la brèche faite, lui donner l'assaut. Yous êtes averti que lo seigneur Marc- Antoine Golonna , qui est dedans depuis huit ou dix jours , y est entré sous la promesse et foi jurée de don Raimond de Gardonne , du seigneur Fabricio son oncle, du comte Pedro Navarro et de tous les capitaines ennemis, que, s'il peut tenir jusques à demain, ou, pour le plus tard, jusqu'au jour de Pâques, ils viendront le secourir. Et ils montrent bien qu'ils tiendront parole, car iis sont déjà proche de notre armée, D'autre part, plus vous séjournerez, plus malheureux nous deviendrons: nos gens n'ont point de vivres, il faut que nos chevaux mangent la première verdure des saules. Puis vous voyez le roi notre maître qui chaque jour vous écriî de donner la bataille, et qu'en vos mains repose non-seulement la sûreté de son duché de Milan, mais aussi le salut de tout son État de France, à cause de tous les ennemis qu'il a aujourd'hui. C'est pourquoi, quant à moi, je suis d'avir quon doit donner la bataille et y aller sagement ; car nous avons affaire à geub cauteleux et qui se battent bien. Qu'elle soit dangereuse, je le reconnais ; mais une chose me réconforte : les Espagnols , depuis un an dans cette Romagne , nourris comme le poisson dans Teau , sont gras et replet^. Nos gens, qui ont eu et ont encore grande faute de vivres , auront l'haleine plus longue. C'est l'important, car qui combattra le plus longtemps restera maître du camp. »

Ce propos plaisant fit rire un chacun. Lautrec, la Palice^ Brézé, Grussol, presque tous les capitaines se ran-

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