‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 33 sur 53 · Î34 HISTOIRE · texte numérisé non relu

Î34 HISTOIRE

gèrent à son avis de livrer la bataille , et sur Thenre , on

en avertit cavaliers et fantassins.

Le lendemain , vendredi saint , Tartillerie ouvrit une brèche aux murs de Ravenne. Deux cents hommes d'armes et trois mille hommes de pied s'approchèrent pour donner Tassant; mais comme la brèche était petite, repoussés après quatre heures de combat acharné, ils rentrèrent au camp. Le soir, après souper, chez le duc de Nemours, on causait de choses et d'autres, et môme de la bataille.

« Monseigneur de Bayart, dit tout à coup Gaston, avant votre arrivée, les Espagnols demandaient toujours aux prisonniers qu'ils nous faisaient .si vous n'étiez pas au camp. D'après ce qu'on m'a rapporté , ils font grosse estime de votre personne. Voici mon avis, s'il vous semble bon : dès longtemps vous connaissez leur manière de faire ; vous devriez, demain matin, aller leur donner une alerte ; vous tâcheriez de les faire mettre en bataille et jugeriez de leur contenance.

— Monseigneur, répondit Bayart qui ne demandait pas mieux, je vous donne ma parole que. Dieu aidant, avant qu'il soit midi , je les verrai demain de si près que je vous en rapporterai des nouvelles.

— Sur ma foi ! se dit en lui-même un des assistants, l'aventureux Roger de Béarn, lieutenant du duc de Nemours, Mgr de Bayart se lèvera de bonne heure si je ne fais le coup avant lui. »

Il assembla ses amis, leur déclara son projet et leur dit de se tenir prêts au point du jour.

De son côté, Bayart rentra à son logis, appela son lieutenant Pierrepont, son enseigne, son guidon et plusieurs autres gens d'armes de sa compagnie :

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« Messeigriiurs, dit-il, j*ai promis à monseigneur d'aller demain voir les ennemis et de lui rapporter'de leurs nouvelles bien exactes. Il faut aviser au moyen de nous tirer de là à notre honneur. J*ai résolu d'emmener toute la compagnie et de déployer demain les enseignes de Mgr de Lorraine, que Ton n'a pas vues encore. J'espère qu'elles nous porteront bonheur; elles réjouiront l'œil mieux: que les cornettes. Vous , du Fay , vous prendrez cinquante archers, vous passerez le canal au-dessous de l'artillerie espagnole, et vous irez faire l'alavme dans leur camp le plus avant que vous pourrez. Quand vous verrez qu'il sera temps de vous retirer, vous le ferez jusqu'à ce que vous trouviez le capitaine Pierrepont, qui sera à votre queue avec trente hommes d'armes et le reste des archers ; si tous deux vous êtes serrés de trop près, je serai derrière vous avec le reste de la compagnie pour vous secourir. »

Chacun, bien averti de ce qu'il y avait à faire, on alla se reposer jusqu'à ce que la trompette sonnât ; alors on met au vent la bannière du noble duc de Lorraine, et tous les gentilshommes, dont cette vue réjouit le cœur, se partagent, suivant l'ordre, en trois bandes, à trois jets d'arc l'une de l'autre.

Le Bon Chevalier ne se doutait guère que le baron de Béarn avait déjà rudement éveillé les Espagnols. Tout leur camp avait pris les artnes. Après trois ou quatre coups de canon tirés sur la petite troupe , une impétueuse charge de cent vingt hommes d'armes força Roger de Béarn à reculer au pas, puis au trot, enfin au galop. Il rencontra l'avant-garde de Bayart, commandée par du Fay. Celui-ci fit halte et avertit le Bon Chevalier, qui lui ordonnant de rallier Pierrepont se porta lui-même en

avant et réunît toute sa compagnie. Toujours poursuivi, le baron de Béarn franchit le canal, et Bayart se trouva en présence de Pennemi. — « En avant , compagnons ! s'écria- 1- il, secourons nos gens !» — Et à ceux qui fuyaient : — t Demeurez , demeurez ! vous avez bon secours ! c

Le premier il s^élance, jette à terre cinq ou six de ses ennemis et oblige bientôt les Espagnols à tourner le dos et à repasser le canal. U les poursuit jusqu'au -milieu de leur camp, et là fait merveilles d'armes , avec sa compagnie qui Ta suivi, renversant tout ce qu'il trouve, hommes, chevaux, tentes et pavillons.

Mais le Bon GhevaUer qui a toujours rœil au bois, voit venir au grand trot, en bon ordre, deux ou trois cents hommes d'armes. « Pierrepont, dit-il, retironsnous ; voici trop gros effort ! »

La trompette sonna la retraite et, sans perdre un homme, ils repassèrent le canal. Cinq ou six Espagnols, l'ayant traversé derrière eux, demandaient à rompre une lance. Bayart s'y opposa nettement, craignant bientôt un engagement général et jugeant que sa compagnie avait assez travaillé ce jour-là.

t C'est à vous, monseigneur de Bayart, lui dit en l'embrassant Gaston de Foix , c'est à vous et à vos semblables qu'il appartient d'aller aux escarmouches, car vous savez aller sagement et retourner de môme. »

Tous ceux qui étaient en cette escarmouche disaient que jamais ils n'avaient vu homme faire tant de prouesses ni qui mieux entendît la guerre que le Bon GhevaUer.

t Au sortir de cette chaude escarmouche, on tint con. seil au logis du duc de Nemours , le passe-preux de tous ceux qui furent depuis deux mille ans : on ne lira point

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dans aucune chronique ni histoire, empereur, roi, prince ni autre seigneur qui en si peu de temps ait fait de si belles choses que lui ; mais la cruelle mort le prit à P&ge de vingt-quatre ans et causa ainsi abaissement et irréparable dommage à toute noblesse. • Gaston de Foix résuma les motifs nombreux qui rengageaient à livrer bataille, et jura qu'il ne s'y épargnerait pas. La Palice, Lautrec, Brézé , Grussol , Louis d' Ars , d'Alègre , la Gropte , du Molard, Maugiron, Bonnet, Grammont, Bardassan, Duras, Ymbercourt, approuvèrent cette résolution de leur chef, et, séance tenante, sur la proposition de Bayart, on fit l'ordonnance du combat.

Le lendemain, jour de Pâques, dès l'aube, Gaston, armé de toutes pièces, mais la tète nue, sortit de sa tentée Sur sa pesante cuirasse il avait revêtu une cotte d'armes ornée de broderies éclatantes aux armes de Navarre et de Foix. Il regarda le soleil déjà levé. — c Messeigneurs, dit-il, voyez donc comme le soleil est rouge.

— Savez- vous bien, monseigneur, dit un gentilhomme nommé Hautbourdin, que cela signifie qu'il mourra aujourd'hui quelque prince ou grand capitaine. U faut que ce soit vous ou le vice-roi de Naples. •

Le duc de Nemours, sachant que Hautbourdin aimait à rire, tourna la chose en plaisanterie et s*en alla ju8« qu'ail pont voir le passage de ses troupes qui faisaient

1 . Philippe de Champagne semble l'aroir peint d'apràs ce passage dû Loyal serviteur. C'est bien oelai qn'on appelait le Poudre dtltaUe, Ver^ iaillesy deuxième étage» salle 153, numéro 3105 } on y troure deux statues de marbre de Seune, premier étage, galerie 150, numéro 2702, et galerie t(6, numéro 1888, par Dieudonné. On peut encore y voir un beau tableau de Ary Sohelfer : La mott dé Gàiton de Foix à Baoenne (salle n« 5 , n* 52^ ^es-de-ehaussée).

diligence; elles se rendaient au feu comme à la fête, et c'était à qui passerait le premier. Le seigneur du Molard, voyant que les lansquenets occupaient le pont, se piqua d'honneur:

c Gomment, dit-il à ses gens de pied, ces Allemands aborderaient Tennemi avant nous ! Plutôt que de le souffrir, je voudrais avoir perdu un œil ! »

Tout chaussé, tout vêtu, il se jette à l'eau et ses piétons à sa suite ; ils en ont jusqu'à la ceinture, mais ils arrivent à l'autre bord avant les lansquenets.

Pendant ce défilé, Bayart aborde le duc de Nemours: c Monseigneur, allons nous ébattre un peu le long du canal, en attendant que tout ait passé. »

Le prince y consentit et emmena avec eux Lautrec, d'Alègre, une vingtaine de cavaliers; ils suivent le cours de Feau. Arrivés sur une hauteur, ils aperçoivent tous les mouvements de l'ennemi s'apprôtant au combat.

« Monseigneur de Bayart, dit alors Gaston, nous sommes fort bien, mais s'il y avait par là quelques arquebusiers en embuscade, ils nous escarmoucheraient tout à l'aise. »

Gomme il parlait, voici qu'une troupe de vingt ou trente cavaliers paraît sur l'autre rive. Parmi eux, était don Pedro de Paz, chef des genétaires * d'Espagne, c Messeigneurs, dit Bayart en s'avançànt vers eux et les saluant, vous vous ébattez comme nous, en attendant que le beau jeu commence. Je vous en prie, qu'on ne tire point de votre côté ; Ton ne tirera pas du nôtre. »

Don Pedro lui demanda : t Qui ôtes-vous ? » et so nomma. Quand à son tour il entendit le nom de Bayart :

c Sur ma foi, monseigneur de Bayart, reprit l'Espa*

1. GenélaireSf cavaliers montés sur des genêt», cavalerie légère.

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gnol, je suis bien convaincu que nous n'avons rien gagné à votre arrivée ; tant s'en faut que je considère votre camp comme renforcé de deux mille hommes. Pourtant je suis bien aise de vous voir, et plût à Dieu qu*il y eût bonne paix entre votre maître et le mien et que nous pussions deviser quelque peu ensemble ; car toute ma vie je vous ai aimé pour votre grande prouesse. »

Bayart, qui était des plus courtois, lui rendit son éloge avec usure. La haute mine du jeune Gaston de Foix attira l'attention de don Pedro, c Seigneur de Bayart, reprit-il^ quel est ce seigneur de si fière tournure et à qui vos gens portent tant d'honneur? — C'est notre chef, le duc de Nemours, neveu de notre roi et frère de votre reine. »

A peine Bayart eut-il parlé que don Pedro et ses compagnons mirent pied à terre. « Seigneur, dit l'Espagnol en s'adressant au prince,^ sauf l'honneur et le service du roi notre maitre, nous sommes et voulons demeurer à jamais vos serviteurs. »

Gaston plein de courtoisie les remercia et dit :

« Messeigneurs, je vois bien qu'aujourd'hui on saura à qui de vous ou de nous demeurera la campagne ; c'est une question qui ne peut guère se démêler sans grande effusion de sang. Si votre vice-roi voulait vider le différend de sa personne à la mienne, voici les conditions que je me fais fort de faire agréer à tous mes amis et compagnons: si je suis vaincu, ils s'en retourneront dans le duché de Milan et vous laisseront tranquilles par deçà; dans le cas contraire, vous retournerez tous au royaume de Naples.

— Seigneur, répondit aussitôt l'un des Espagnols , le marquis de la Palude, je crois que votre noble cœur vous

ferait volontiers faire ce que vous dîtes ; mais^ si je ne me trompe, notre vice-roi ne se fiera point tant à sa personne que d'accepter votre proposition *.

— Adieu donc, niesseigneurs, dit le duc de Nemours, je m'en vais passer l'eau et je jure Dieu de ne la repasrer de ma vie que le camp ne soit vôtre ou nôtre ! »

[Peu après le combat s'engageait, terrible, furieux : d'après les avis de Pedro Navarro, les Espagnols soutinrent longtemps les attaques des Français derrière leurs retranchements, pendant que leur artillerie faisait grand mal à notre infanterie ; enfin, ils se lassèrent de cette attente, et le choc fut terrible ; les gens de pied français sont d'abord repoussés, mais enfin Tartillerie française ébranle les bandes espagnoles pendant que nos gens d'armes mettent la. cavalerie pontificale en déroute. La poursuite devint aussi meurtrière que l'avaient été l'attaque et la défense.]

En ce moment Bayart aperçut Gaston tout couvert du sang eWde la cervelle d'un de ses hommes d'armes emporté par un boulet: t Monseigneur, êtes-vous blessé? — Non, Dieu merci, mais j'en ai blessé bien d'autres !

— Or, Dieu soit loué ! Yous avez gagné la bataille et vous restez aujourd'hui le plus honoré prince du monde. Mais, de grâce, ne passez pas outre ; rassemblez ici vos gens d'armes. Qu'on ne se mette pas au pillage encore ; il n'est pas temps. Le capitaine d'Ars et moi nous allons nous attacher aux trousses des fuyards, afin

i. Lu. bravonre da ^ice-roi n'était pas des plds reconnues, si on en jag0 par ce mot et par le nom que lui donnait Jules II: * ta Signora Cardonnai »

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qu'ils ne se rallient pas derrière leurs gens de pied. Vous, pour âme qui vive, ne bougez d'ici, que le capitaine d'Ars et moi ne venions tous quérir ! »

Gaston promit de suivre ce conseil, mais il ne tint pas parole.

Pendant ce temps, deux enseignes espagnoles étaient parvenues à percer notre infanterie ; voyant alors que la bataille était perdue pour leur nation, elles regagnaient en bon ordre Ravenne par une chaussée étroite , du Fay avait voulu les arrêter, mais ne se sentant pas en force, il les laissa aller ; elles n'étaient pas loin de Tendroit où 86 tenait Gaston et poussaient devant elles quelques Gascons débandés.

c Qu'est-ce ceci ? dît le duc de Nemours. •— Monsei- «gneur, cria un des aventuriers, ce sont les Espagnols qui nous ont défaits. »

[Gaston croit que c'est la troupe de nos gens de pied. n part sans regarder qui le suit, et se jette, lui quinzième, au milieu de douze cents Espagnols. Bientôt son cheval a les jarrets coupés ; Nemours saute à terre et, l'épée au poing, et, aidé de son cousin lAutrec, résiste comme autrefois Roland àRoncevaux. Celui-ci, voyant le grand danger où l'on était, criait aux Espagnols : « Ne le tuez pas ! ne le tuez pas ! C'est notre vice-roi, le frère de votre reine ! » Enfin Gaston, couvert de blessures, succomba. Entre le front et le menton seulement, quatorze ou quinze plaies béantes montraient qu'il n'avait pas tourné le dos ! Lautrec aussi fat laissé pour mort.

Pendant ce temps, le Bon Chevalier, aidé de Louis d'Ars, achevait la déroute des Espagnols. Il pouvait être quatre heures du soir et Taction s'était engagée vers

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huit heures du matin. Avec trente ou quarante hommes d*armes épuisés de fatigue, Bayart revenait de la chasse. Il allait retrouver le duc de Nemours aux lieux où il Tavait laissé, lorsqu'il rencontra les deux enseignes espagnoles. Les attaquer fut sa première pensée, mais un de leurs capitaines sortit des rangs :]

«c Seigneur, dit-il, que voulez-vous faire ? Vous devez bien voir que vous n'êtes pas en nombre pour avoir raison de nous. Mais vous avez gagné la bataille, vous avez tué tous nos gens^ contentez- vous de l'honneur que vous avez eu et laissez-nous aller la vie sauve ; car, si nous en sommes échappés, il faut que Dieu s'en soit mêlé ! • Bayart reconnut que l'Espagnol avait raison, d'ailleurs son cheval ne pouvait se soutenir, toutefois il demandât les enseignes, qui lui furent livrées, et il les laissa passer. 11 ne se doutait' pas que ces gens-là venaient de tuer Nemours ; s'il l'eût su, il serait mort de dix mille morts plutôt que de ne pas le re venger. La mort de ce prince causa dans le camp un deuil si universel que, s'il fût venu deux mille hommes de pied tout frais et deux cents hommes d'armes, je dtois qu'ils eussent tout taillé en. pièces.

La perte de ce héros, sans pareil en prouesse à son âge, fut cruelle pour la France *. Tant que le monde du-

1. « Plùt à Dieu, s'écria Louis XII, que j'eusse perdu tous mes États d'Italie et que. mon neveu et tant de braves capitaines fussent encore en vie ! Que le ciel en sa colère réserve de telles victoires à mes ennemis 1 >

Dans une lettre qu'il écrivit du camp même de Ravenne à son oncle, Laurent Alleman, évéque de Grenoble, le Bon Chevalier exprime ainsi la douleur que lui causent la mort de Gaston de Foix et le résultat de cette journée à la fois si brillante et si malheureuse.

— ' ■ .... Monsieur, si le roi a gagné la bataille, je vous jure que les pan-

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rera, on gardera la mémoire de Gaston. Il y avait quelque projet sflCret de le faire roi de Naples, s'il eût vécu, et le pape Jules II s'en fût trouvé mal. Mais il ne plut pas à Dieu de le laisser vivre plus longtemps. Je crois que les neufpreux^ lui avaient fait cette requête, car s'il eût vécu un âge ordinaire, il les eût tous passés.

[Aux noms des d'Alègre, Yiveroz, la Gropte, du Molard, Jacob de Empser, Maugiron, Grammont, Bardassan, Fabien de Schlaberstorf et de tant d'illustres et regrettés capitaines , faut-il joindre celui de Jacquiçi Gaumont? Il mourut aussi, suivant la menace du devin.

Le lendemain de la bataille , la Palice avait pris le commandement des troupes. Or, pendant qu'on traitait de la capitulation de Ravenne, l'aventurier avisa une brèche, s'introduisit avec ses gens dans la ville et lalivra au pillage ; ce qui fit entrer dans la citadelle le capitaine Colonna. Jacques de Ghabannes indigné fit saisir Jacquin Gaumont au milieu de ses soldats, et ordonna qu'il fût étranglé et pendu sur la grande place.

De retour à Milan, on fit enterrer sous le dôme le duc de Nemours, avec plus grand apparat que pour aucun prince : il y avait plus de dix mille personnes portant le deuil, la plupart à cheval ; quarante enseignes, prises sur

▼res gentilshommes l'ont bien perdue.... le gentil prince do Nemoara se trouya si mal accompagné qu'il y fut tué ; de toutes les déplaisances et deuils, qui furent jamais faits, ne fut pareil que celui qu'on a démené et qu'on démène encore en nostre camp; car il semble que nous ayons perdu la bataille... S'il eût vécu âge d'homme, il eût fait des choses que oncques prince ne fit. Et peuvent bien dire ceux qui sont par deçà (les mojts) qu'ils ont perdu leur père ; et de moi, monsieur, je ne saurois vivre qu'on mélancolie ; car j'ai tant perdu que je ne le saurois écrire. • 1. Voir la note, p. 165.

les ennemis^ que Ton portait devant son corps, traînant à terre, et ses enseignes et ses guidons derrière, près de sa personne,, pour montrer que c'étaient ceux-là qui avaient abattu l'orgueil des autres. £n ces douloureux obsèques il y eut grands pleurs et gémissements, et les principaux prisonniers, Pedro Navarre, Golonna, le marquis de Pescaire, le cardinal de Médicis (depuis Léon X), furent contraints d'accompagner le cortège à pied, tôte nue.

La victoire de Ravenne, dit M. de Terrebasse, aurait entraîné de grandes suites sans la mort du duc de Ne- )nours, mais on eût dit que toute la vigueur de l'armée avait péri avec lui. Le pillage occasionna une grande désertion; les Allemands se retirèrent aux ordres de l'empereur, et bientôt l'armée victorieuse, au lieu de marcher à Rome, comme l'avait projeté Gaston, battit en retraite. Les intrigues du roi d'Aragon et du pape, plus heureuses que leurs armes, avaient créé au roi de France de nouveaux ennemis, et trente mille Suisses et Vénitiens se préparaient à fondre sur Milan.

Reculant toujours, sans être jamais battue, de Ravenne à Milan, de Milan à Pavie et de Pavie au delà des monts, l'armée française repassa les Alpes et ne garda plus en Italie que les citadelles de Milan, Crémone, Lugano et Brescia.

Au sortir de Pavie, qui fut livrée aux Suisses par tra* hison, Bayart étonna encore une fois ses ennemis par la résistance qu'à la tète de trente-six hommes d'armes il leur opposa, deux heures durant, lors du défilé de notre artillerie sur un pont du Tessin. R eut là deux chevaux tués sous lui. Déjà, ne laissant en arrière qu'une grosse couleuvrine nommée Madame de Fcrli et deux ou trois cents pauvres lansquenets dont la plupart se noyèrent

dans le fleuve , il avait passé le pont et semblait hors de péril, lorsqu'un coup de fauconneau parti de Pavie l'atteignit entre le cou et l'épaule, emportant la chair jusqu'aux os. On le crut mort, mais lui, qui s'effrayait malaisément et jugeait d'ailleurs que ce n'était pas le moment de montrer du trouble, dit à ses compagnons : « Ce n'est rien , messeigneurs ! »

En l'absence de tout chirurgien, on chercha, du mieux qu'on put, à étancher le sang qui sortait de sa plaie avec de la mousse prise sur les arbres et du linge que les soldats arrachèrent à leurs chemises. Malgré sa blessure, le Bon Chevalier resta en selle, continua la route jusqu'en France et ne s'arrêta qu'à Grenoble *.

i. H. d'Andigier ; Vie de Bayurt.

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