‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 34 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Bon accueil que l*évèque de Grenoble fait à son neveu Bayart.

— Bayart très-malade de la lièvre. — Touchantes prières à Dieu et à saint Antoine. — Deuil public en Dauphiné.

— Bayart, rétabli, mène joyeuse vie en Dauphiné. — Louis XII le charge d'aller en Navarre porter secours à la Palice.

— Bayart chargé de prendre un château fort près de Pampelune. — Demande insolente des lansquenets. — Bayart se passe des lansquenets et prend le château d'assaut. — Prétention des lansquenets. — Plaisante histoire de Bayart et d'un lansquenet qui veut le tuer. — Gaieté de Bayart au milieu des difficultés. — Mort de Jules II et élection de Léon. — Exploit du vaisseau français la Cordelière. — Henri VIII assiège Térouane. — Bayart veut prendre le roi d'Angleterre. — Journée de Guinegate ou des Éperons. — Bayart arrête presque seul un gros d'ennemis pour sauver l'armée. — Habile stratagème de Bayart pour ne pas être prisonnier. — Curieux démêlé devant l'empereur et le roi d'Angleterre. — Bayart rendu à la liberté , sous condition d'un voyage de six semaines en Flandre. — Mort d'Anne de Bretagne. — Mariage de Louis XII avec Marie d'Angleterre. — Fêtes. — Mort de Louis XII.

Son oncle Févêque, qui ne l'avait pas vu depuis bien longtemps, le reçut avec la plus grande affection et le fit loger à révéché, oh chaque jour il fut traité comme la pierre en Vor. Les dames de la ville et des alentours vinrent le voir en foule et ne pouvaient se rassasier de le louer, dont il avait grand'honte.

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Par suite des grandes fatigues qu'il avait souffertes et du coup de fauconneau reçu à la retraite de Paviç, une grosse fièvre continue le prit pendant dix-sept jours, et l'on n'espérait plus rien de lui. Le pauvre gentilhomme qui se voyait ainsi abattu par la maladie, faisait les plus piteuses lamentations qu*on ouït jamais; à Tentendro gémir, il eût fallu un coBur bien dur pour que les larmes ne tombassent pas des yeux.

« Las! disait-il, mon Dieu, puisque c'était ton bon plaisir de m'ôter si tôt de ce monde, que ne m'accordais-tu cette grâce de me faire mourir en compagnie do ce noble prince, le duc d^ Nemours et de mes autres compagnons à la journée de Ravenne ? Que ne m'as-tu laissé périr à l'assaut de Brescia , où je fus si grièvement blessé? Hélas! j'en fusse mort beaucoup plus joyeux! Ainsi du moins j'eusse ensuivi mes bons aïeux, qui sont tous demeurés aux batailles. Mon Dieu ! et j'ai traversé tant de grands dangers d'artillerie, en batailles, en assauts et rencontres ; tu m'as tait la grâce d'y échapper, et il faut maintenant que je meure en mon lit comme une jeune fille. Toutefois, bien que je désirasse une autre mort ! pourtant que ta sainte volonté soit faite ! Je suis un grand pécheur; mais j*espère en ton infinis miséricorde. Hélas ! je t'ai par le passé grandement offensé ; mais si j'eusse vécu plus longtemps, j'avais bon espoir, avec ta grâce, de bientôt amender ma mauvaise vie. » Puis , comme il brûlait de chaleur à cause de sa grande fièvre, il s'adressait à saint Antoine :

« Très- glorieux confesseur, vrai ami de Dieu, saint Antoine, toute ma vie je t'ai tant aimé, j'ai eu tant de confiance en toi, et tu me laisses ici brûler en si extrême chaleur que j'en viens à souhaiter une prompte mort !

Hélas ! n'as-tu point souvenance que, durant la guerre contre le pape, en Italie, étant logé à Rubiera, dans une de tes maisons, je la préservai de Tincendie ? Sans moi, on y eût mis le feu; mais, en commémoration de ton saint nom, je m*y loge, bien qu'elle soit hors de la place forte, exposée aux attaques des ennemis qui nuit et jour pouvaient venir m'y visiter sans obstacle : malgré tout, j'aimai mieux rester un mois en cette position que de laisser détruire ta maison. Au moins, je t'en supplie, adoucis ces ardeurs qui me dévorent, et demande poar moi à Dieu qu'il m'ôte bientôt de ce misérable monde ou qu'il me donne la santé !#»

Tant piteusement se désolait le Bon Chevalier, que nul n'approchait du jnalade sans être attendri et fondre en larmes. Son oncle, toujours en oraison, n'était pas seul à.implorer la clémence du ciel ; à toute heure , en tous lieux, nobles, bourgeois, marchands, religieux et religieuses joignaient leurs prières à celles du vénérable prélat. Or, il ne pouvait se faire que, parmi tant de gens agenouillés, il n'y eût quelque bonne personne que Notre- Seigneur voulût ouïr. L'événement suffit bientôt à le prouver.

La fièvre quitta peu à peu le Bon GhevaUer et commença à lui laisser quelque repos; il reprit goût aux aliments et, grâce aux soins qui lui furent prodigués, il se trouva, au bout de quinze jours ou trois semaines, parfaitement guéri, aussi allègre qu'il avait jamais été.

Il se remit à chercher le grand air et les distractions ; il sortit de la ville et, de maison en maison alla visiter ses amis et saluer les dames, passant le temps en fêtes et banquets.

Bayart jouit encore quelque temps de cette bonne vie

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en Dauphiné; pendant ce temps, le roi de France envoya une belle armée en Guyenne pour essayer de recouvrer le royaume de Navarre que depuis peu le roi d'Aragon avait usurpé par force sur Jean d'Albret. La campagne fut longue et sans résultat; une partie de l'armée passa les Pyrénées sous la conduite de la Palice, et^ peu après, Louis XII chargea Bayart de lui conduire des renforts et quelques pièces de grosse artillerie.

[Pendant que la Palice et le monarque détrôné mettaient le siège devant Pampelune , Bayart fut chargé de prendre un ch&teau fort , situé à quatre lieues de là et d'où l'on pouvait inquiéter nos troupes. Il emmena sa compagnie et celle du capitaine Bonneval, quelques aventuriers, huit cents lansquenets et somma la place de se rendre au roi de Navarre.

La garnison refusant, Bayart fit avancer sans délai quatre grosses pièces, d'artillerie, ouvrit un feu très-vif et, en moins d'une heure, pratiqua une brèche d*un accès fort malaisé encore, mais assez large pour qu'on tentât l'assaut. Alors il donna Tordre aux lansquenets d^attaquer : mais ces Allemands, avertis par interprète, répondirent par la môme voie que , selon les conditions de leur enrôlement, on leur devait double paye toutes les fois qu'on emportait une ville d*assaut , si on voulait le leur promettre, ils iraient, autrement non. Le Bon Chevalier, sans discuter une prétention qu'il entendait mal, leur fit réponse que, la place prise, on verrait à les satisfaire. Cette promesse ne suffit pas pour les mettre en mouvement. Alors les aventuriers français s'élancèrent bravement ; mais, par trois fois, malgré tous leurs efforts, ils furent repoussés.

Quand il vit qu'on avait affaire à des gens de cœur et qu'on n'enlèverait pas une position si forte et si bien défendue, fiayart fît sonner la retraite et recommença à battre la place à coups de canon, feignant de vouloir agrandir la brèche, mais occupé réellement d'une tout autre pensée.]

• La Vergne, dit-il à un de ses braves compagnons, si vous voulez , vous me rendrez bien service et vous n'y perdrez pas. Voyez-vous cette grosse tour à l'angle du château? Dès que je ferai recommencer l'assaut, prenez-moi deux ou trois échelles et, avec trente ou quarante hommes, essayez de monter de ce côté. Sur ma vie, vous n'y trouverez personne, et, si par là vous n'entrez dans la place, dites mal de moi. » Celui-ci comprit très-bien le commandement. Bientôt recommença l'assaut, plus rude qu'auparavant; pendant que les Espagnols s'efforçaient de défendre la brèche, la Vergne se glissa jusqu'à la grosse tour sans être aperçu,, dressa ses échelles et se rua dans la citadelle en criant, avec cinquante compagnons : « France I Navarre * / »

Grâce à ce coup de main , la place fut prise et pillée. Ayant mis dans la place une garnison navarraise, Bayart songea à regagner le camp de Pampelune.

Au moment du départ, il vit venir à lui deux capitaines de lansquenets, qui, toujours par interprète, venaient

1. Cotte confiance de la Vergne en Bayart rappelle le fameux dialogue de Ghevert et du sergent français Pascal , à Prague : « Tu vas monter le premier sur l'échelle. — Oui , mon colonel. — La sentinelle criera : c Qui va là ? » ne réponds rien. — Oui , mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon colonel. — Tu la tueras. — Oui, mon colonel. — Et je suis là pour te i>outenir. » Tout se passa comme l'avait annonce Chcrerl.

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réclamer Texécution de la promesse : la ville était prise, ils demandaient double paye! Cette impudence irrita Bayart au plus haut degré :

« Dites à vos coquins de lansquenets que je leur donnerai plutôt à chacun un licou pour les pendre. Les drôles n'ont jamais voulu aller à l'assaut, et ils demandent double paye ! Certes , j'en parlerai à Mgr de la Palice et à Mgr de Suffolk, leur capitaine général; mais ce sera pour les faire casser. »

Cette réponse, fidèlement traduite, excita de vifs murmures. Alors fiayart fit sonner à l'étendard , assembla ses hommes d'armes et les aventuriers français, décidé à les mettre en pièces au moindre mouvement. Ils se calmèrent bien vite, et comme les autres reprirent le chemin de Pampelune.

Le soir, Bayart avait à souper nombre de capitaines, et parmi eux , le duc de Suffolk. Il leur contait la conduite des lansquenets, lorsqu'un d'eux fut introduit dans la salle. Il avait bu comme buvaient ses pareils, il savait dire seulement qu'il cherchait le capitaine Bayart et venait le tuer, parce que Bayart ne voulait pas leur donner d'argent. Pierrepont, le premier, comprit son baragouin. « Monseigneur, dit-il en riant, voici un lansquenet qui vous cherche pour vous tuer. »

Pierre, à l'aspect de ce grotesque personnage, se leva de table, Tépée au poing, et s'avança sur le lansquenet : « C'est vous, dit-il, qui voulez tuer le capitaine Bayart? Le voici, défendez- vous ! »

Tout ivre qu'il était, le pauvre soldat fut pris d'une belle peur, et répondit en assez mauvais langage :

« Ce n'est pas moi tout seul qui veux tuer le capitaine Bayart, ce sont tous les lansquenets. — Ah ! sur mon

àme, répondit Bayart, qui se p&maît de rire, je quitte la partie et n'ai pas envie' de combattre, à moi tout seul, sept mille lansquenets. Grâce, compagnon, pour Tamour de Dieu ! >

Toute l'assistance riait aux éclats. Le Bon Chevalier prit alors poliment par la main son lansquenet, le fit asseoir à table, en face de lui, et acheva ce qui était si bien commencé. II jurait que , sa vie durant , il défendrait envers et contre tous le capitaine Bayart, « un brave homme et qui a de bon vin ! »

Le lendemain du retour de Bayart, on commença le siège de Pampelune : deux assauts furent repoussés, et les Français qui, à leur arrivée dans la Navarre, avaient détruit les moulins , eurent bientôt à souSrir de la famine : tout leur manquait ; une méchante paire de souliers pour un laquais coûtait un écu. On fut enfin obligé de lever le siège, et pour comble de malheur, d'abandonner, à cause de la difficulté des routes, l'artillerie au pied des montagnes , après Tavoîr mise hors de service. On était de plus chaque jour exposé aux attaques des bandes espagnoles.

Au milieu de toutes ces difficultés, Bayart qui , selon l'occasion, savait faire « assaut de lévrier, défense de sanglier et fuite de loup, » conservait une inaltérable gaieté*. Un jour que le duc de SufTolk, dit la Rose-

1. Villnrs a dit à ce sujet dans ses Mémoires^ à propos de la guerre d'Espagne : « Je m'appliquai principalement à rappeler parmi les soldats la gaieté qui est l'âme de la nation. » Jeanne-Daro, avec son admirable bon sens f avait bien 6ompris aussi quelle force elle donne an milieu dns temps critiques. Oà remarque surtout cette qualité chez ceux qui unissent une véritable grandeur à une naïveté primitive : Bayart, Fabert, Laanes, Danmesnil la jambe de boùf dont le patriotisme et le désintéressement sont trop oubliés de nos jours.

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Blanche, rentrait tard, harassé d'une journée de combats, sans rien prendre, il vint trouver Bayart qu'il aimait, et lui dit : « Capitaine, mon ami, je meurs de faim ; donnez-moi aujourd'hui , je vous prie , à souper. — Oui , vraiment, monseigneur, et vous serez bien traité. » Il appelle son maître d'hôtel : « Milieu, lui dit-il, allez devant faire apprêter le souper , et que nous soyons servis comme à Paris. » Buffolk rit un bon quart d'heure de ce propos; car il y avait déjà deux jours qu'ils n'avaient qu'avec peine du pain de millet. Enfin on arriva à Bayonne , où nos Français mangèrent à leur aise ; plusieurs gens de pied affamés mangèrent tant qu'ils en moururent.

En cette année (1513) mourut le pape Jules II ; on élut à sa place le cardinal de Médicis , depuis Léon X. Il vint aussi sur la côte de Bretagne une armée anglaise qui ne fit pas grand'chose. Un jour, entre autres, un gros navire d'Angleterre, dit la Régente, et un vaisseau de la reine de France, duchesse de Bretagne, nommé la Cordelière, se rencontrèrent et s'accrochèrent pour combattre. Durant le combat, quelqu'un jeta du feu dans l'une des nefs, et à la fin toutes deux furent brûlées. Les Anglais y firent grosse perte: sur la Régente, il y avait grand nombre de gentilshommes qui moururent sans trouver moyen d'échapper.

Le il juin 1513, Henri VIII, allié au pape et à l'empereur, débarqua sur nos côtes» et vint assiéger Térouane. Dans la route de Calais à cette ville, ce monarque eut une grosse frayeur : il marchait accompagné de huit mille fantassnits anglais et de quatre mille lansquenets, sans un cavalier. Au village de Tournehem, il rencontra

le seigneur de Piennes, gouverneur du pays , avec mille deux cents hommes d'armes français, sans un fantassin. Les deux armées étaient à une portée de canon Tune de l'autre.

« Chargeons-les ! disait Bayart, nous ne courons presque point de risques. Si à la première charge nous les ouvrons, ils sont en déroute; s'ils nous repoussent, nous nous retirerons toujours; ils sont à pied, nous à cheval. Tous les gens d'armes étaient du même avis. Piennes se retrancha derrière les ordres qu'il avait reçus et refusa d'agir. Si hien que Henri Ym et ses fantassins passèrent à notre nez. Bayart n'y put tenir ; il tomba sur leur arrière-garde et les serra de si près qu'il leur enleva Saint-Jean, une de ces énormes pièces d'artillerie que le roi d'Angleterre appelait ses douze apôtres. Cette pièce fut conduite au camp des Français.

Quand Maximilien , trois ou quatre jours après, arriva à son tour devant Térouane, l'armée confédérée, forte de cinquante-cinq mille hommes, poussa Vivement le siège. Les seigneurs de Téligny et de Pontdormy opposèrent tout un mois une courageuse résistance ; mais alors, se voyant à bout de provisions, ils firent savoir à Louis XII, alors à Amiens, qu'ils ne pouvaient tenir plus de trois jours. Le roi ordonna qu'à tout prix on ravitaillât la place investie. Piennes assembla un conseil de guerre; Ton y décida que les Albanais du capitaine Fontrailles, portant chacun sur leurs fontes un quartier de lard et un sac de poudre, iraient jeter ces provisions dans les fossés de Térouane, où les assiégés viendraient les prendre; mille quatre cents hommes d'armes devaient les soutenir au besoin. Bayart déclara que l'entreprise

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lui eût semblé facile, si Ton n'avait eu à faire qu'aux Anglais.

« Mais, ajouta-t-il , l'empereur Maximilien est au camp avec quelques vaillants hommes d'armes de Bourgogne et du Hainaut, qui ne dorment jamais que d'un œil. Je vous garantis qu'à cette heure même ils savent déjà ce que nous venons de résoudre. »

Les Albanais toutefois partirent, l'expédition fit arriver les vivres aux assiégés ; il semblait déjà que Bayart se fût trompé dans ses prévisions, lorsqu'elles furent tristement justifiées.

Nos gens revenaient gaiement, ôtant leur casque à cause de la chaleur, riant et buvant à la bouteille, lorsqu'ils rencontrèrent les troupes anglaises et allemandes averties trop tard pour empêcher l'expédition, mais qui attendaient le retour. Suivant leurs instructions, au lieu de combattre ils prirent le galop pour rejoindre nos gens d'armes postés sur les hauteurs de Guinegate ; mais ceuxci , bientôt pris entre la cavalerie et l'infanterie ennemies, et croyant avoir affaire à toute Tarmée, tournèrent le dos et jouèrent des éperons ; en vain lé duc de Longueville et la Palice essayèrent de les rallier, et s'écrièrent :

« Tourne, homme d'armes, tourne, ce n'est rien. » Les éperons continuèrent leur jeu et donnèrent leur nom à cette journée.

Bayart cependant, avec quatorze ou quinze hommes d'armés serrés autour de lui, se retournait menu et souvent, et faisait tête aux poursuivants. Ils arrivèrent ainsi devant un petit pont fort étroit, jeté sur un large fossé qui menait Teau à un moulin.

« Mes amis, dit alors Bayart, faisons halte ici; nous y pouvons tenir une heure. Vous, ajouta-t-il en s'adressant

à an de ses archers, allez vite au camp et dites à Mgr de la Palice que j'arrête ici rejanemi au moins pour une bonne demi-heure ; que pendant ce temps il fasse reformer la bataille, et qu'on ne s'épouvante point ainsi. •

L'archer partit, et Bayart combattit assez de temps pour que les Français pussent se rallier à Plangy el se mettre en défense. Les cavaliers bourguignons et du Hainaut hrrités de la résistance de cette poignée d'hommes, criaient qu'on leur fît venir des arquebusiers; en même temps , deux cents d'entre eux , suivant le cours d'eau f venaient de le passer à la hauteur du moulin et accouraient pour prendre les nôtres par derrière. Ce mouvement n'échappa point à Bayart ; se voyant cerné !

« Messieurs^ dit-il, rendons-nous à ces gentilshommes^ . car notre prouesse ne nous servirait de rien; ils sont dix contre un , nos chevaux sont recrus , nos gens sont à trois lieues d'ici , et, si nous attendons encore un peu, que les archers anglais arrivent, ils nous mettront en pièces. »

Tandis que chacun suit ce conseil, le Bon Chevalier avise un gentilhomme, qui, haletant, accablé de chaleur et de fatigue, avait ôté son casque, et s'était assis à l'ombre sans daigner s'amuser aux prisonniers. Bayart pique droit à cet homme et, lui mettant l'épée sur la gorge : < Rends-toi ou ta es mort ! »

L'autre, qui pensait qu'on en avait fini avec les Fran« çais, fut ébahi, mais, de peur de mourir, il répondit: « Je me rends donc , puisque je suis pris de la sorte. Qui ôtes-vous? — Je suis le capitaine Bayart, et je me rends moi-môme à vous. Tenez, voici mon épée; veuillez m'emmener; mais j'ai une courtoisie à vous demander; au cas où nous rencontrions en chemin des

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Anglais qui voulussent nous tuer, vous me rendriez mon arme. »

Le gentilhomme s*y engagea. Il eut bientôt occasion de tenir parole; en effet, tout en gagnant le camp, ils trouvèrent des archers anglais, qui, suivant leur noble habitude, voulaient tuer les prisonniers désarmés. Bayart et le Bourguignon jouèrent des couteaux contre ces coquins. Bayart fut mené au camp anglais, et bien traité par son gentilhomme. Au cinquième jour de captivité, le Bon Chevalier lui tint ce langage :

« Mon gentilhomme, je voudrais que vous me fissiez mener en sûreté au camp du roi mon maître; car je commence à m'ennuyer ici. — Gomment? dit l'autre, encore n'avons-nous pas traité de votre rançon? — De ma rançon? Mais la vôtre? vous êtes mon prisonnier. 8i, depuis que j'ai eu votre parole, je me suis rendu à vous, ce fut pour sauver ma vie, et non autrement. »

L'étranger était au comble de la surprise, Bayart ajouta bientôt : « C'est ainsi, mon gentilhomme, ou vous manquerez à votre parole. Quoi qu'il arrive, je suis parfaitement sûr que je m'échapperai; mais croyez qu'en-* suite vous aurez affaire, à moi. »

Le gentilhomme ne savait que répondre ; il avait assez ouï parler de Bayart, et ne voulait pas de combat; d'ailleurs c'était un homme assez courtois : « Monseigneur de Bayart, dit-il, je ne veux rien faire contre le droit; je m*en rapporterai aux capitaines. »

Cependant, on n'avait point tardé à savoir dans tout le camp des alliés que Bayart était prisonnier; il semblait, à les entendre , que sa capture valût pour eux le gain d*une bataille. L'empereur le voulut voir et lui fit merveilleuse chère :

• Capitaine Bayart mon ami, j'ai très-grand'joie de vous voir. Plût à Dieu que j'eusse beaucoup d'hommes tels que vous! Je crois qu'avant peu je saurais bien me venger des bons tours que le roi , votre maître , et les Français m'ont faits par le passé. — Sire, répliqua le Bon Chevalier, il vous a été si fidèle allié que de se mettre pour vous en détresse. Avez- vous oublié le siège de Padoue? — En effet, monseigneur de Bayart, il me semble que nous avons autrefois fait la guerre ensemble , et même, si je ne me trompe, en ce temps-là on disait que Bayart ne fuyait pas. — Sire, si j'eusse fui, je ne serais pas ici. »

L'arrivée du roi d'Angleterre interrompit la conversation, ou plutôt lui donna un autre tour. « Mon frère, dit Maximilien à Henri VIII, connaissez-vous ce gentilhomme français ? — Ma foi, non. — Ce n*est certes pas faute d'en avoir entendu parler. C'est le Français le plus renommé qui fut jamais, la terreur des Italiens et des Espagnols. — Alors ce n'est ni un rouan, ni un grison, c'est Ip Bayart de France *. — Mon frère, vous êtes bon devin. »

Henri tendit la main à Bayart et alla même jusqu'à l'embrasser, sans souffrir qu'il mît le genou en terre.

Bientôt la conversation retomba sur la bataille de Guinegate : « Jamais, dit-il, je n'ai vu gens si bien fuir que les Français, ni en si grand nombre, devant quatre ou cinq cents chevaux ; c'est tout ce qu'ils avaient à leurs trousses. »

1. Jeu de mots assez fade, mais alors fort à la mode ; rouaiif grison j ces mots désignaient des chevaux dont le poil était mêlé de blanc, de gris et de bai ou dont la robe était grise. Bayart était le' nom d'un cheval fameux dans les romans de chevalerie ; on le voit dans' les quatre fils Aymon, dans le Roland furieux d'Arioste , etc.

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Mazimilien en parla aussi d'assez pauvre façon.

t Sur mon âme, répondit Bayart, \^ gendarmerie française ne mérite point de reproches ! Elle avait l'ordre exprès de ne pas combattre ; on se doutait bien que, si vous Veniez à noas, vous amèneriez toutes vos forces, comme vous Pavez fait. Nous n'avions ni gens de pied, ni artillerie. Vnns parlez de vos quatre ou cinq cents hommes; mais vous n'ajoutez pas qu'ils étaient soutenus par dix-huit mille gens de pied et du canon. Au reste, si c'était notre coutume de fuir, vous ne seriez pas si vains aujourd'hui, et — je ne parle pas de moi, — vous savez bien , hauts et puissants seigneurs, que la noblesse de France a sa réputation faite dans le monde entier.

— Il est vrai, monseigneur de Bayart, dit le roi d'Angleterre , si tous les gentilshommes de France vous ressemblaient, je serais bientôt contraint de lever le siège que j'ai mis devant cette ville. Mais, en attendant, vous êtes prisonnier.

— Sire, c'est là ce dont je ne conviens nullement et jo m'en rapporterai à l'empereur et à vous. »

Alors, prenant à témoin, le gentilhomme qui l'avait amené au logis de Maximilien, Bayart raconta comment les faits s'étaient passés. — « Oui, dit le Bourguignon, le seigneur de Bayart dit la vérité. »

Les deux souverains échangèrent un regard où so manifestait autant d'embarras que d'étonnement. Maximilien, le premier, exprima son opinion : « A mon avis, monseigneur de Bayart , vous n'êtes point lo prisonnier de ce gentilhomme; c'est plutôt lui qui est le vôtre. Toutefois, en considération de la façon courtoise dont il vous a traité, demeurez quittes Tun envers l'autre. Vous pourrez vous en aller quand bon semblora au roi mon

frère. — - Sire, je suis de votre avis, dit à son tour Henri VIII. Je n'y mets qu'une condition : c'est que le seigneur de Bayart s'engagera sur sa foi à ne pas porter les armes pendant six semaines , et qu'il usera de sa liberté pour aller visiter les villes de Flandre. »

Le Bon Chevalier promit ce qu'on lui demandait, remercia les deux princes et se prépara au voyage qui lui était imposé. Henri VIII, avant qu'il partît, chercha à l'attirer à son service par les plus belles promesses. Ce fut peine perdue. Le Bon Chevalier avait le cœur tout français !

Bien qu'il ne fût guère riche^ Bayart sut toujours s'arranger de façon à se faire grand honneur du peu qu'il avait, et personne de son époque ne tenait meilleure maison que lui. Tout le temps qu'il passa sur les terres de l'empire, il reçut magnifiquement les gentilshommes d'alentour. En ce pays-là, le vin était fort cher ; pourtant ses hôtes, Hennuyers et Bourguignons , en burent du meilleur, et il ne fallait rien quand ils allaient se coucher. Il y eut tel jour où il dépensa vingt écus en vin. Beaucoup eussent bien voulu qu'il ne fût jamais parti. Mais il s'en retourna en France quand son temps fut achevé, et il fut très-bien accompagné jusqu'à trois lieues de la frontière française.

[ Nos revers ne faisaient que commencer : Térouane avait été obligé de se rendre , Tournay eut bientôt le même sort. Heureusement, l'hiver mit fin à la campagne de nos ennemis. Pendant ce temps, Jacques IV, roi d'Ecosse , notre allié, fut défait par Henri VIII à la sanglante bataille de Flodden. Les Suisses au nombre de trente mille hommes, entrèrent en Bourgogne et vinrent

Anne de Bretagne entourée de ses patronnes.

[Livre d'heures d'Anne, au Musée des Souverains.)

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assiéger Dijon. Heureusement , le gouverneur, la Trémoille , parvint à les gagner à la cause de la France , et leur promit grosse somme de deniers pour acheter leur départ. Peu ^près, Louis XII, fit dans la personne d*Anne de Bretagne, âgée seulement de trente-huit ans, une perte qui lui navra le cœur. Aux obsèques de cette reine, qui furent pompeusement célébrées au château de Blois, Bayart suivit le corps dans la plus noble compagnie du royaume : MM. de Montmorency, de Vendôme, d*Ars, d'Aumont et de Gamaches. Elle fut menée à Saint-Denis où elle est enterrée *.

Le bon roi, huit jours durant ne fit que larmoyer sur la mort de sa femme et demander au ciel la grâce de la suivre au tombeau. Pendant trois mois on lui fit, à Blois comme à Saint-Denis , des services solennels et partout le royaume; dans le duché de Bretagne, on n'eût pu entendre parler d'autre <îhose que de ce lamentable trépas. Au mois de mai suivant (1514) , Mgr François, duc d' Angouléme et de Valois , épousa Claude , fille aînée de France et duchesse de Bretagne, à Saint-Germain-en- Laye. Environ le mois d'octobre de la même année , le duc de Longuoville, prisonnier en Angleterre, traita du mariage de Louis XII et de madame Marie, sœur de Henri VIII, d'abord promise à Tarchiduc, fils de Maximilien. Louis, « fort antique et débile, » n'avait pas grand besoin ni vouloir d'être marié, mais parce qu'il se

voyait en guerre de tous côtés qu'il n'eût pu soutenir

1. Voir Bécit des funérailles d^Anne de Bretagne^ par L. Merlet et Max. de Oombert, et à la bibliothèque nationale (cab. des Estampes), une série de gravures sur les funérailles. — Voir aussi sur cette pi incesse et son influence artistique le savant livre de M. Leroux de Lincy : Vie d^Ànne de Bretagne,

sans grandement fouler son peuple, il ressembla an pélican. Ajoutons , il est vrai , que la beauté de la jeune princesse vint puissamment en aide à la politique. Louis

Intérieur de Saint-Deuis.

Tépousa à Abbeville, et l'entrée à Paris fut fort triomphante : pendant sept semaines, il n'y eut que joutes et

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tournois. Un surtout, qui dura trois jours, avait pour lice Tespace compris entre le château des Tournelles et la rue Saint- Antoine, entouré d'échafauds et d'amphithéâtres, garnis de tapisseries et de fleurs. Bayart y brilla entre les premiers, et brisa pour sa part une quinzaine de lances.]

Tombeau de Louis XII et Anne de Bretagne, à Saint-Denis.

Cependant, le bon roi, à cause de sa femme, avait changé toute sa manière de vivre : oii il avait coutume de dîner à huit heures, convenait qu'il dînât à midi ; où il avait l'habitude de se coucher à six heures, souvent se couchait à minuit ; il tomba malade à la fin de décembre,

270 HISTOIRE DE BAYART.

et tout remède humain ne pnt le garantir de rendre son âme à Dieu le !•' janvier. Ce fut un prince sage et vertueux qui maintint son peuple en paix sans le fouler^ sur la fin de ses jours fortune lui montra un vilain visage. Le bon prince fut plaint et pleuré , non sans cause , de tous ses sujets. Comme il les avait tenus en bonne justice, il fut appelé après sa mort Père du peuple ^, titre donné avec raison. Il n'avait pas encore cinquante-six ans quand il mourut. On le porta en terre à Saint-Denis.

1. JElappelons à propos de ce surnom justement mérité le mot si vif d'un moraliste : ■ Nommer un roi père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom, » . écrit la Bruyère, sous un roi (Louis, XIV) qui fit tout pour qu'on l'appelât autrement.

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