‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 35 sur 53 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

CHAPITEE I.

Avènement de François !•'. — Fêtes et mariage. — Bayart nommé lieutenant général du roi en Dauphiné. — Bayart passe les Alpes. -- Ses exploits en Lombardie. — Dédain de Golonna pour la petite troupe des Français. — Bayart le fait prisonnier. — Butin considérable. — Bataille do Marignan. — Grand danger que court Bayart entraîné par son cheval à travers les Suisses. — Son sang-froid le sauve, mais il perd cheval, casque et cuissards. — Le duc de Lorraine lui donne un excellent coursier, Carman, dont Bayart lui avait autrefois fait présent. -- Gomment Bayart se procure un casque. -- Victoire des Français. — François le' pour honorer Bayart reçoit de ses mains l'ordre de chevalerie.

Après lui succéda à la couronne François, premier de ' ce nom, à Tàge de vingt ans, beau prince autant qu'il en 'fût au monde. Jamais n'avait été vu roi de. France de qui la noblesse se réjouit autant. On le conduisit à Reims pour le sacrer, accompagné de tous ses princes, gentilshommes et officiers, dont il y avait si grand nombre que c'était quasi chose incroyable. Les logis

étaient pressés, car il n'y avait grands, moyens et petits qui ne voulussent être de la fête. Son entrée à Paris fut la plus triomphante qu'on eût vue , avec force joutes et tournois. Il y avait plus de mille ou douze cents ducs, comtes, etc. François s'y tint jusqu'à Pâques et arrangea

François I®'. (Par le Titien. Musée du Louvre, salon carré.)

quatre ou cinq affaires d'importance : il maria Madame. Renée de France à Tarchiduc ; la veuve de Louis XII au dac de Saffblk ; la sœur du prince d'Orange au duc de Nassau , et au dac de Lorraine M"« de Bourbon, dont le frère fut fait connétable. Tandis qu'on dansait et fôlA-

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trait à la cour, des troupes levées de toutes parts prenaient sans bruit le chemin d'Italie.

[Cinq jours avant son sacre, il témoigna au Chevalier sans peur et sans reproche Testime qu*il faisait de sa personne. Ce fut en qualité de lieutenant général du roi, en son gouvernement du Dauphiné, que Bayart reçut, au mois de juillet, Tordre d'entrer avec sa compagnie de trois mille piétons sur les terres du marquis de Saluées, envahies par les Suisses, toujours à la solde du pape et par le chef des troupes alliées, le seigneur. Prospero Colonna. Derrière Bayart, s'avançait, par Briançon, l'avantgarde de l'armée royale, sous les ordres du connétable Louis dé Bourbon, et François lui-même vint attendre à Grenoble que ses lieutenants eussent forcé le passage des Alpes.

Impossible de prendre par le mont Genèvre ou le mont Genis, ces deux routes aboutissant au Pas de Suze, bien gardé par les Suisses.

Tandis que Pedro Navarre , entré récemment au service du roi de France, s'engage, à la tète de trois mille pionniers , dans les montagnes du côté de Guillestre , et renouvelle les antiques prodiges d'Annibal, le seigneur de Morette, de la maison du Soliers, et un Piémontais son cousin, tous deux grands chasseurs d'ours et grimpeurs de rochers, conduisirent Bayart par un sentier connu d*eux seuls, au cœur du marquisat de Saiuces, ou Prospero Golonna, à la tête de trois cents hommes d'armes montés comme saint Georges, et de quelques chevaulégers, se croyaient bien à Tabri de toute surprise.

Sachant que le Bon Chevalier n*avait avec lui que sa compagnie d'hommes d*armes, Colonna ne prit pas au-

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trement Talarme. c Ce Bayart a passé les monts, disait-il en riant; je le prendrai comme on pigeon au trébuchet. >

Bayart, enfermé dans 8avigliano, le laissa dire, et, bientôt; conduits par le seigneur de Morette, arrivèrent avec leurs bandes trois triomphants capitaines, la Palice, d'Aubigny et le vaillant d'Ymbercourt.

f Messeigneurs, leur dit aussitôt Bayart, il ne faut pas nous reposer ici. 8i le seigneur Prosper sait votre arrivée, notre entreprise est ruinée, car il se retirera ou apw pellera à son secours les Suisses, qui sont en nombre à Pignerol et à Saluées. Je suis d'avis que nous fassions bien repaître nos chevaux cette nuit, et demain, au point du jour, achevons notre affaire ! Nous avons un gros cours d'eau à passer, mais le seigneur de Morette connaît un gué par oii il nous mènera sans danger. »

[Entre deux et trois heures après minuit, le 15 août 1515, la troupe monta à cheval sans bruit. .

Prospère Golonna, presque à la même heure , quittait Garmagnola pour se rendre à Pignerol^ ignorant rapproche des Français, d'ailleurs n*en ayant souci. Grand fut le désappointement des nôtres en apprenant que Go-> lonna venait de déloger. L'avis de quelques-uns était de s'en retourner, mais la plupart demandaient qu'on don* n&t la chasse à l'ennemi.]

< Messeigneurs, dit Bayart, puisque nous sommes venus si avant, mon sentiment est de poursuivre. Pourvu que nous les rencontrions en campagne, ce sera bien le diable si nous n'en prenons quelqu'un.

— Par Dieu, s'écria d'Ymbercourt, jamais homme n'a illieux parlé ! *

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La Palice ni d*Aubigny ne virent aucune objection à faire, et l'on partit sans plus de délais. Morette, sous un déguisement, alla à la découverte et revint bientôt annoncer que Golonna était en train de dîner paisiblement dans la petite ville de Yillafranca. Ses espions l'avaient bien informé de la présence de Bayart dans les environs, mais il afifectait de le braver, croyant qu'il était seul avec ses gens de pied, si les autres n'ont pas volé par-dessus les montagnes. Gomme il revenait de la messe :

• Seigneur, lui répéta un de ses émissaires, je vous préviens que j'ai laissé près d'ici plus de mille chevaux français; ils viennent vous trouver. »

L'inquiétude le prit, et, tout en se mettant à table, il envoya un gentilhomme, avec vingt cavaliers, reconnaître le chemin de Garmagnola et il commanda au mare* chai des logis de ses bandes de faire sonner la trompette. Les vingt cavaliers, à un mille de Yillafranca, sur la 11sière d'un petit bois, se trouvèrent en face de notre avant-garde de cent archers, sous les ordres du seigneur d'Ymbercourt.Ils se sauvent bride abattue; d'Ymbercourt les poursuit et arrive avec eux aux portes de la ville. Bayart, averti, s'élance avec cent hommes d'armes et soutient nos archers. La première porte est prise; la Palice et d'Aubigny, survenant, vont garder la seconde, tandis que Bayart et d'Ymbercourt l'attaquent dans son logis oii il dînait. Golonna voulut se défendre en homme de guerre; mais quand il connut l'inutilité de ses elSbrts et les noms des capitaines qui étaient rassemblés, il se rendit, mais en maudissant sa fortune et furieux de s'être ainsi laissé surprendre.

« Allons, seigneur Prosper, disait Bayart, que voulezvous? G'est le hasard de la guerre; on perd une partie^

on gagne Tautare. » Et il ajoutait: « Seigneur Golonna, TOUS souhaitez nous avoir trouvés aux champs L... Ma foi, c'est un vœu que vous ne devriez pas faire , pour la moitié de votre bien ; car, à la fureur, à Tentrain dont nos gens se portaient au combat, il était difficile que vous ni aucun des vôtres, pussiez vous en tirer la vie sauve. — C'est égal, dit froidement le prisonnier, s'il eût plu à Notre-Seigneur, j'aurais bien voulu en courir Taventure. »

Le butin fut considérable : six ou sept cents chevaux, dont quatre cents bêtes de prix, fins coursiers et destriers d*Espagne,et plus de cinquante mille écus,tant en vaisselle plate qu'en argent monnayé et autres meubles. Les Français n'eurent pas le loisir de tout emporter. Vainement la Palîce et d'Aubigny avaient-ils exercé une active surveillance aux abords de Villafranca; deux Albanais étaient sortis d'une des portes, sur la planche fixe qui borde le tablier mobile du pont-levis, et, se mettant à courir comme si tous les diables les eussent emportés, avaient donné à Goni, où campaient quatre mille Suisses, . la nouvelle du péril où se trouvait Golonna. L'approche de cette force imposante obligea les Français à se retirer en toute hâte, avec leur butin, et comme ils sortaient par une porte, les Suisses entraient par l'autre; mais les uns étaient à cheval, les autres à pied, et cette belle entreprise réussit jusqu'à la fin. Colonna,qui se vantait de prendre Bayart comme dans une cage, eut au contraire ce mauvais destin, par la vigilance du Bon Chevalier. Cette prise empêcha au moins mille hommes d'armes d'Espagne et du pape de se trouver à la bataille de Marignan.

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A la nouvelle de Tenlèvement de Golonna, les Suisses, qui défendaient les passages des Alpes, se replièrent sur Milan , tandis que François P' , traversant le Piémont et la Lombardie, venait camper à Marignan. On fut sur le point de traiter avec les Suisses, effrayés de cette marche hardie; mais le cardinal de Sion, notre mortel ennemi, parvint à exciter leur fureur et leur cupidité, et, en sonnant les cornes d'Uri et d'Unterwalden, les entraîna sur le champ de bataille. On se battit le jeudi 13 et vendredi 14 septembre 1515. Les Suisses s'acharnaient contre notre artillerie, qui courut les plus grands risques et fut sauvée par Bourbon, Bayart, et une charge vigoureuse de la gendarmerie du roi, conduite par François en personne. Quatre heures après le coucher du soleil on se battait encore; François l»*" resta, dit-on, vingt-huit heures en selle, sans manger ni boire, et coucha en plein air, sur l'affût d'un canon, pour laisser reposer son cheval, si près des ennemis ou plutôt si perdu parmi eux qu'il fallut éteindre les torches pour qu'on ne vît pas le petit nombre des braves qui l'entouraient.]

Dans la dernière charge sur les Suisses, entre onze heures et minuit, « au moment où la lune nous faillit, » comme le roi l'écrivait le lendemain à sa mère, le Bon Chevalier, qui ne s'était pas épargné depuis le matin et avait eu un cheval tué entre les jambe" avait remonté un gaillard coursier.

Dans la mêlée, un coup de pique avait rompu les rênes, et Tanimal, ne sentant plus le frein, emporta son cavalier à travers les rangs serrés des Suisses. Il l'eût mené droit à un autre groupe d'ennemis , s'il ne se fût engagé dans un de ces beaux champs où la vigne, haute

et touffîie, 8*enlace au tronc des mûriers et court d'un arbre à l'autre. Là, par force, il s'arrêta. Bayart luimême était effrayé: il était mort sans remède, s'il fût tombé aux mains des montagnards d'Un et d*Unterwald, lui qu'on nonunait la terreur des Suisses, Toutefois il ne perdit pas son sang-froid, il glissa doucement à terre et, sans bruit, derrière son rempart de verdure, ôta son casque et ses cuissards. Puis, ayant reconnu d'où venaient les cris de France! France! il se traîna sur les mains et sur les pieds, le long des fossés, jusqu'au camp français. U y parvint sain et sauf, et, par bonheur, la première personne qu'il rencontra, fut son chef immédiat , le duc de Lorraine. A la vue de son lieutenant, sans casque, sans cuissards et à pied, le prince fut bien ébahi; mais, joyeux de sa délivrance, il lui fit aussitôt donner un cheval, ce gaillard Garman, dont jamais ne fut vu le pareil, fut-ce le Bucéphak d'Alexandre *.

Bayart l'avait enlevé aux Vénitiens peu avant la prise de Brescia. Il le montait à Ravenne, et la noble bote y fiit laissée pour morte; elle avait reçu deux coups de pique dans les flancs et, à la tête, plus de vingt coups d'épée. Le lendemain pourtant on la retrouva debout, se roidissant contre la souffrance et broutant l'herbe sanglante; elle fut reconnue et ramenée au logis de Bayart, qui la fit si bien soigner qu'elle guérit. C'était chose incroyable que son intelligence pour laisser facilement panser ses plaies : le Garman se couchait de lui-même et, tandis qu'on posait l'appareil, ne faisait pas un mouvement. Son courage était sans égal: voyait-il briller une épée, il courait l'empoigner à belles dents. Bayart l'avait, plus tard, offert au duc de Lorraine.

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