LIVRE I
CHAPITBE L
Le Dauphiné est l'écarlate des gentilshommes de France. — La succession des Bayart s'ouvre sur les champs de bataille. — Le vieux Aymon et ses quatre enfants. — Choix d'un état : un chasseur d'ours, un abbé, un évoque, un guerrier. — Conseil de famille : un bon oncle. — Un apprenti cavalier. — Adieu d'un père et d'une mère. — L'évoque de Grenoble chez le duc de Savoie. — Le jeune Bayart page du duc de Savoie. — Le duc de Savoie visite à Lyon le roi de France Charles VIII. — Bayart trouve un second protecteur, le duc de Ligny. ^ Bayart est présenté au roi de Frsince. — Piquez 1 Piquez ! — BayArt entre au service du roi de France, comme page du duc de Ligny à 14 ans. — II est fait homme d'armes à 17 ans.
Au pays de Dauphiné, présentement possédé par les rois de France> depuis 140 ou 160 ans que le dernier dauphin Humbert, leur en a fait don, il y a plusieurs importantes et bonnes maisons de gentilshommes. Il en est
sorti tant de vertueux et nobles chevaliers que le bruit en court par toute la chrétienté; de même que Técarlate surpasse en couleur toutes les autres teintures de drap, sans blâmer la noblesse d^autre région, les Dauphinois sont appelés, par tous ceux qui en ont connaissance, Vécarlate des gentilshommes de France.
Parmi ces maisons est celle de Bayart, d'ancienne et noble extraction , ceux qui en sont sortis Tout bien montré : à la journée de Poitiers, Philippe, le trisaïeul du Bon Chevalier* sans peur et sans reproche, mourut aux pieds du roi de France Jean ; à la journée d'Azincourt, Pierre I""", son bisaïeul * ; à la journée de Monthléry, Pierre II, son aïeul, demeura sur le champ de bataille avec six plaies mortelles, sans parler des autres ; et à la journée de Guinegate, Aymon, son père, fut si fort blessé que jamais depuis il ne put guère sortir de sa maison, où il mourut âgé d'environ quatre-vingts ans.
Peu de temps avant sa mort, sentant ses forces défaillir, et comprenant qu'il n'avait plus un long séjour à faire en ce monde, il appela les quatre enfants qu'il avait, en
1. En l'appelant Bon Chevalier, nous suivons le texte du biographe qui emploie indistinctement ce mot comme synonyme de Bayart et non comme titre. De son vivant on ne l'appelait que le seigneur ou le capitaine Bayart. Les quittances signées de son nom qu'on trouve dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale sont au nom de Pierre Bayart, seigneur dudit lieu. Le Loyal serviteur n'a du reste pas commis la faute de le traiter de Chevalier, puisqu'il intitule son livre : Histoire du Bon Chevalier sans peur et sans reprochey le gentil seigneur de Bayart. Cette appellation vicieuse et anti-historique de Chevalier Bayart est due à son biographe Oodefroy et surtout aux nombreuses et mauvaises éditions de Guyard de Berville. Ce mot de Bon Chevalier doit donc être regardé comme un qualificatif, une sorte de surnom et non un titre de noblesse.
2. Le meilleur biographe de Bayart, M. Alfred de Terrebasse a dit d'une manière heureuse que si les Terrail étaient morts pauvres, du moins leur succession, de père en fils, s'était ouverte sur le champ de bataille.
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présence de sa femme, dame très-dévote et toute à Dieu laquelle était sœur de révoque de Grenoble, de la maison des Allemans. Ses enfants étant venus devant' lui, il demanda à Taîné, ûgé de dix-huit à vingt ans, ce qu'il voulait devenir; il répondit qu*il ne voulait jamais quitter la maison et qu'il voulait servir son père sur la fin de ses jours. « Eh bien I Georges, dit le vieux Aymon, puisque tu aimes la maison, tu resteras ici à combattre les ours. » Au second, qui a été le Bon Chevalier sans peur et sans reproche, il demanda de quel état il voulait être? Celuici, Âgé de treize ans ou un peu plus, éveillé comme un émérillon, d'un visage riant, répondit comme s'il eût eu cinquante ans : « Monseigneur mon père, bien que mon amour filial m'oblige à oublier toutes choses pour vous servir sur la fin de votre vie,- néanmoins ayant imprimé dans mon cœur les belles actions que chaque jour vous racontez des nobles hommes du temps passé, surtout de ceux de notre maison, je serai, s'il vous plaît, de Tétao dont vous et vos prédécesseurs ont été; je suivrai la carrière des armes. C'est la chose en ce monde que je désirerais le plus ; et j'espère, la grftce de Dieu aidant, ne vous faire point de déshonneur.
— Mon enfant, répondit le bon vieillard en pleurant. Dieu t'en donne la grâce ! Déjà tu ressembles de visage et de tournure à ton grand^père qui, en son temps, fut un des chevaliers les plus accomplis de la chrétienté. Va, j'aviserai au moyen de te fournir les choses nécessaires pour réaliser tes désirs. »
Il demanda ensuite au troisième quel état il voulait embrasser. Celui-ci répondit qu'il voulait être de l'état de son oncle, Mgr d'Ainay, abbé près de Lyon. Son père le lui accorda et l'envoya par un de ses parents à son
oncle qui le iit moine; plus tard, avec Taide du Bon Chevalier, son frère, il devint abbé de Josaphat, au J'aubourg de Chartres.
Le dernier répondit de môme et dit qu'il voulait être comme son oncle, Mgr de Grenoble ; il fut envoyé à cet oncle, qui peu après le fit chanoine de Téglise Notre- Dame; et depuis, par le môme moyen que son frère le moine, il devint abbé, et fut évoque de Griandèves en Provence.
Laissons les trois autres frères pour revenir à l'histoire du Bon Chevalier sans peur et sans reproche, et voyons comment son père vint à son aide.
Le lendemain de cet entretien avec ses quatre enfants, le père du Bon Chevalier, qui ne pouvait plus chevaucher, envoya un de ses serviteurs à Grenoble, vers l'évoque son beau-frère, le prier, pour plusieurs choses qu'il avait à lui dire, de vouloir bien se rendre à son château de Bayart *, éloigné de Grenoble d'environ cinq ou six lieues.
1. Ce château est à environ 1500 mètres de Pontcharra) il faut huit à dix minutes pour y monter, dit le plus exact des guides, M. Ad. Joanne. On y découvre une vue admirable sur la vallée du Grésivaudan, le massif de la Orande Chartreuse et les montagnes des Beaugcs. On y entre par un portail délabré qui s'ouvre entre deux espèces de pavillons : l'un, qui fut une chapelle, est aujourd'hui une étable ; l'autre sert de demeure au métayer de la propriété. L'architecture semble appartenir au temps des ^^roisades. Le corps de logis principal, b&ti en murs de deux mètres d'épaisseur avait trois étages ; il n'en reste plus que le premier. On y montre encore le cabinet de Bayart et la chambro où il naquit dont la fenêtre est cloisonnée. Les écuries, la cave et la cuisine seules sont bien conservées^ Le reste est dans un état complet de délabrement. Peu avant sa mort lo duc de Berry avait, dit-on, formé le projet de racheter ce château et d'en faire une demeure princière. Depuis, le département songea à l'acquérir, mais en 1860, le conseil général émit le vœu que : « en face des prétentions exorbitantes du propriétaire, un obélisque commémoratif fût élevé sur un emplacement quelconque dans le territoire de la commune de Pontcharra. » Str le parapet du pont de Pontcharra, on voit une mau* ▼aise statue équestre représentant, dit-on , Bayart enfant.
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Le bon évoque qui, jamais' de sa vie, ne fut las de faire plaisir à Chacun, y consentit de très-bon cœur.
Il partit aussitôt la lettre reçue, il trouva son beau-frère dans un fauteuil auprès du feu, comme les gens de son ftge font volontiers. Ils se saluèrent et firent le soir la meilleure chère qu*ils purent, en compagnie de plusieurs autres gentilshommes du Dauphiné. Quand il fut Theure, ils se retirèrent dans leur chambre où ils reposèrent jusqu'au lendemain matin. Après s'être levés ils entendirent la messe que chanta Tévéque de Grenoble.
La messe entendue, les invités se lavèrent les mains suivant Tusage ; ils se mirent de nouveau à table, où chacun fit très-bonne chère : le Bon Chevalier y servait* avec tant d'intelligence et de politesse que tous en disaient du bien. Les grâces dites, le bon vieillard, seigneur de Bayart, adressa ces paroles à toute la compagnie : « Monseigneur et Messeigneurs, le moment est venu de vous faire connaître la cause pour laquelle je vous ai mandés ; tous, vous êtes mes parents et amis ; déjà, vous ie voyez, par mon grand âge, il n'est guère possible que je puisse vivre encore. deux ans. Dieu m'a donné quatre fils; j'ai demandé à chacun quel état il voulait tenir; mon fils Pierre m'a répondu qu'il voulait suivre la carrière des armes, et en cela il m'a fait grand plaisir, car il ressemble entièrement de toutes façons, a mon feu seigneur père », votre parent; comme il veut
i . En ce temps, toat enfant noble commençait son apprentissage par quelque emploi de domesticité soit dans sa famille, soit chez quelque seigneur étranger ; le titre de varlet à cette époque ne dérogeait pas de la noblesse.
2. On l'avait surnommé « l'Épée-Terrail » ; arec Dunois et Xaintrailles il contribua à compléter l'œuvre héroïque de Jeanne d'Arc et à chasser les Anglais de France.
lui ressembler aussi en suivant la même carrière, il est impossible qu'il ne soit en son vivant un grand homme de bien, et je suis persuadé que vous, qui êtes mes bons parents et amis, en seriez bien aises. Il est nécessaire, pour son commencement, de le mettre en la maison de quelque prince ou seigneur, afin qu'il apprenne à se conduire honnêtement; et quand il sera un peu plus grand, qu*il se forme au métier des armes. Donc, je vous prie que chacun me conseille et m'indique en quel lieu je le pourrai mieux placer. »
Alors l'un des plus anciens gentilshommes dit: « H faut qu'il soit envoyé au roi de France ; » un autre : « qu'il serait fort bien en la maison de Bourbon ; » et chacun à son tour émit son avis.
Mais l'évêque de Grenoble dit : « Mon frère, vous savez que nous sommes en grande amitié avec le duc Charles de Savoie, et qu'il nous compte parmi ses bons serviteurs; je crois qu'il prendra Pierre volontiers pour un de ses pages. Il est à Ghambéry, c'est près d'ici ; si bon vous semble et à la compagnie, je le lui mènerai demain matin, après lui avoir fourni avec les choses nécessaires un bon petit roussin*, que j'ai reçu depuis trois ou quatre jours du seigneur d'Uriage. » Ge propos de l'évêque de Grenoble fut trouvé bon par toute la compagnie, et par le seigneur de Bayart, car il lui livra son fils en disant : « Tenez, monseigneur, je prie Dieu que vous puissiez en faire un si bon présent qui vous fasse honneur en sa vie. »
L'évêque envoya aussitôt à la ville chercher son tailleur à qui il manda d'apporter du velours, du satin, et autres étoffes nécessaires pour habiller le Bon Ghevalier.
1. Roussin, abeval entier, un peu épais et entre deux tailles.
et
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Le tailleur vînt et travailla toute la nuit, de sorte que le lendemain tout fut prêt. Après avoir déjeuné, le jeuno Pierre monta sur son roussin, et se présenta à toute la compagnie, dans la cour basse du château, comme si on eût voulu le faire paraître sur Theure devant le duc de Savoie.
Quand le cheval sentit sur lui un poids si léger, et les éperons du jeune enfant qui le piquaient, il commença à faire trois ou quatre sauts ; la compagnie craignait que le garçon ne s'effrayât. Au lieu de crier à l'aide, quand il sentit son cheval remuer si fort sous lui, d'un gentil cœur assuré comme un lion, il lui donna trois ou quatre coups d'éperons et fournit une carrière dans la cour ; en sorte qu'il mit le cheval à la raison comme s'il avait eu trente ans.
Il ne faut pas demander si le bon vieillard fut aise ; il demanda en souriant à son fils s'il n'avait pas eu peur ; car il n'y avait pas quinze jours qu'il était sorti de l'école. Le Bon Chevalier répondit d'un visage assuré : ■ Monseigneur, j'espère, avec l'aide de Dieu, avant qu'il soit six ans, le remuer, lui ou tout autre, en lieu plus dangereux; je suis ici parmi mes amis, et je pourrai être alors parmi les ennemis du maître que je servirai.
— Sus ! sus^ ! dit le bon évéque de Grenoble qui était prêt à partir ; mon neveu, mon ami, restez en selle, et de toute la compagnie prenez congé. »
' Alors le jeune enfant, d'une joyeuse contenance, s'adressa à son père auquel il dit : < Monseigneur mon père, je prie Notre-Seigneur qu'il vous donne une bonne et longue vie, et à moi cette grâce que vous puissiez avoir