‹ Histoire du jeton au moyen ageChapitre 4 sur 70 · MONNAIES · texte numérisé non relu

MONNAIES

Jetoirs de laton, Faus sui comme limon.

— Je ne suis pas vrai agneil d'or, — Je ne sui pas de fin or, — Je ne sui pas d'argent. — Corone suis d'or varmeL — Corone sui mer au de laton. — Je suis faus et (de) mauves (e) na {ture),

La première légende, jetoirs de laton, etc., est sur une imi-

(1) Bulletin monumental de M. de Caumont, 12« vol., 1846, p. U. L'inscription sur le pied du calice, oîi elle est répétée six fois, est littéralement : Sui donné par amour,

(2) Manuel de M. de Fontenay, p. 103.

(3) Baliverneries de Noël du Fail, 1548, chap. l«r.

talion du sou d'or de saint Louis ; les trois suivantes sur des imitations des agnels d'or de saint Louis et de ses successeurs ; la cinquième et la sixième sur des imitations des couronnes d'or de Philippe de Valois et de Jean le Bon, et la septième sur un jeton au type de la tête royale couronnée, assez semblable aux gros des rois d'Angleterre.

Nous avons déjà donné (1) l'explication, que l'on a répétée depuis, de l'origine du proverbe Faux comme jeton par la ressemblance des jetons avec les monnaies, et le plus souvent avec les monnaies d'or, dont ils n'avaient pas seulement la partie la plus saillante du type, mais encore presque la couleur ; le son même aurait pu compléter l'illusion :

« La bourse pleine de gettoers,

» Pour dire qu'ils ont de Targent » (2).

On peut remarquer dans une des légendes rappelées cidessus l'expression d'or varmel^ pour dire de l'or faux ( Cf. Glossaire de M. de Laborde, p. 485, citation de 4460). Le jeton qui porte cette légende n'est pas même en vermeil^ comme on l'entendrait aujourd'hui, c'est-à-dire en argent doré ; il est tout simplement en laiton.

4** Souhaits. = Bien ait qui me porte, — Bien ait qui me tient. — Bien ait quim*a nobris (nombre). — Beneoit soit qui me donna. — Beneoit soit qui me tenra (tiendra).

Le premier de ces souhaits n'existe pas seulement sur les jetons ; il est reproduit sur une bague en argent du xiV' ou du xv** siècle, retrouvée dans la Seine, et que nous avons vue chez M. Arthur Forgeais, peintre à Paris, à qui elle a appartenu. Des souhaits analogues sont exprimés sur divers ustensiles du moyen âge, et notamment sur un chandelier en étain de la col-

(1) ileyue num. de 1849, p. 459 et 460.

(2) CoquiUart, Monologue des perruques (cité par Carpenlier).

lection de M. Albert Le^rand ; on lit autour du pied : Dix gart tom chiaux quiséent à ceste table.

8" Proverbes et sentences morales. = Qui trop en soi cuidiensche, deceus en est à la fie. — Barat, tu seras baraté ( trompeur, tu seras trompé). — La fin couronne. — Le temps se passe. —

On ne doit mie trop doloir

Ce de coi on fait sen voloir.

Oi^ voij tés^

Se tu veus vivre an pés.

— diveSj fac bene don vivis. — Dives avarus nulim est casus. — Honores mutant mores. — Etc.

Le dernier proverbe cité a été francisé ; on dit : Les honneurs changent les moeurs. Il faut reconnaître qu'il n'a pas gagné a changer de langue. Quoi qu'il en soit, on le retrouve sous sa forme française dans le Dictionnaire des proverbes^ imprimé à Paris en 1758.

A part les invocations pieuses, les légendes latines sont trèsrares sur les jetons du moyen âge. Nous ne nous appesantirons pas sur le défaut de correction de la plupart de ces légendes ; nous les reproduisons telles qu'elles sont sur les monuments originaux.

6° Pensées religieuses, invocations. = Ames Dieu et lo {es le). — IHeu nous d^int pais. — Ihs^ son gré soit fait ci. — Loenge à Dieu avant tout euvre. — Pater noster qui es in celis. — Ave Maria gracia plena. — Virgo mater ^ ecdesie eterne porta. — Ave maris Stella. — Domine^ Dominus noster. " Juste Deusjudex. — Etc.

Les invocations et idées pieuses entrent pour près de moitié dans la totalité des légendes des jetons du moyen âge que nous avons eu l'occasion d'examiner. Nous n'en citons ici que quelques-unes ; les autres trouveront leur place dans la suite de

cet ouvrage ; nous nous bornerons pour le moment à constater que ce n'est pas sur les plus anciens jetons que paraissent les invocations pieuses, et que Ton ne commence guère à les y rencontrer que vers le milieu du xiv® siècle.

7® Légendes se rapportant au type. = Arms à Rei noble et poi{ssant)^ (autour de Técu du roi de Navarre Charles le Noble). —

En ceste crois est le seigne

De la chambre aus deneirs la Roinne,

(Autour d'une croix évidée ayant une clef en cœur). — Cest la malle beste ( autour d'un ours ). — Le noble et fier pois {son) (autour d'un dauphin). — Sarazin sui vraie (autour d'une tête de maure). — Croix de par Deix sui nommé (autour d'une croix). — Etc.

Ces légendes, pour la plupart, demandent peu d'explications.

8° Cris de guerre et devises politiques. = Monjoie Saint- Denis. — Vive le Roi. — Vive le Roi et ses amis. — Vive le Roi et le Dofin. — Vive le Roi, vive Bourgongne. — Monjoie sans blâme, vive Bourgogne. — Vive le gentil duc de Bourgogne. — Etc.

Les jetons qui portent ces devises se rapportent à l'époque de Charles VI, de Charles VII et de Louis XI. Elles reflètent l'histoire du temps résumée dans les divisions et les réconciliations, de plus ou moins longue durée, entre les rois de France et les ducs de Bourgogne.

9° Devises personnelles. = Aultre n*arai. — Je Vai emprins. — - Se bien avient. — Jamais plus. — Toudis en bien.

Les quatre premières devises sont tirées des jetons des ducs de Bourgogne ; la cinquième est sur un jeton de Marie d'Anjou, femme de Charles VII.

10° Devises JOYEUSES ou plaisantes. = Vive amant, vive amours. — Amours à vov^jou sui. — Vive les lés, joie aux

amans, — Vive blan pain» — Taudis douse tarte motise» — Mémore de boire, — Joie sans fin, — Etc.

11'' Allusion a l'emploi des jetons dans les jeux.

5e cé{a)ns esbatre vous volés Doc{e)ment vous i maintenés.

Il est assez probable que Ton s'est longtemps servi dans les jeux, pour marquer les points, des jetons de compte ordinaires, et que ce n'est qu'à la longue qu'il en a été fait de spéciaux. Celui dont nous avons donné les légendes est de la fin du xv* siècle ; on en connaît du siècle suivant, avec la légende Brevis ludusjurgia negat, qui ne peuvent guère non plus laisser de doute sur leur objet.

Nous ne pouvons reproduire ici toutes les légendes des jetons du moyen âge, mais nous pensons que les exemples que nous avons choisis suffiront pour donner une idée d'ensemble sur le genre d'esprit que l'on y remarque.

On a dit qu'«en France, quand le monnoyage fut enlevé aux » possesseurs de fiefs, quand l'ordonnance de 1318 les força » de fermer leurs ateliers monétaires ou de les vendre au Roi, » on se dédommagea d'une telle perte en faisant des jetons » sur lesquels on consignait ses titres et ses dignités (1). » Nos études ne nous ont rien démontré de semblable, et nous n'avons pu saisir aucun lien de corrélation entre la centralisation monétaire et le développement donné aux jetons. Les jetons frappés au coin particulier des seigneurs ou de leurs officiers étaient un signe de luxe, de vanité si l'on veut, mais non pas d'autorité. On ne voit pas que ce soient les petits seigneurs qui aient commencé à avoir des jetons à leurs noms ou à leurs armes ; c'est tout le contraire. Les petits seigneurs ne firent en cela qu'imiter les grands; et, parmi ces derniers, ceux dont on aie plus de jetons sont justement ceux qui avaient

(1) M. Duchalais, Revue num, de 1847.

conservé le droit de monnaie, comme les ducs de Bourgogne et les ducs de Bretagne.

On a jusqu'ici peu de renseignements sur la fabrication des jetons au moyen âge. En France, pour les officiers du Roi et de la Reine, les jetons étaient quelquefois, sinon toujours, frappés dans les hôtels de monnaie, comme cela eut lieu à Lyon, en 1456, pour les jetons de la maison de Marie d'Anjou, femme de Charles VII (1). Constans (2) cite des titres desquels il résulte que la juridiction des généraux maîtres des monnaies s'étendait déjà en 4519, et sans doute depuis longtemps, sur la fabrication des jetons auxquels avaient droit les officiers du Roi. Dans les états des ducs de Bourgogne, les jetons de leurs officiers étaient généralement frappés dans les hôtels de monnaie de ces princes. Gela ne résulte pas seulement des titres déjà cités ci-dessus , mais encore de l'examen des jetons mêmes, sur lesquels on retrouve les marques monétaires de presque tous les ateliers de ces ducs. Quant aux jetons banaux, la frappe en appartenait, suivant toute apparence, aux orfèvres et aux corps de métiers qui avaient le plus spécialement dans leurs attributions le travail de la quincaillerie de cuivre. On peut citer, parmi les villes où cette industrie a plus particulièrement été exercée, d'abord Saint-Oraer, dont les jetons étaient loin, sans doute, d'être toujours signés du nom de la ville, mais dont le nom se voit cependant sur plusieurs jetons du

(1) Comptes des dépenses de la reine Marie d'Anjou, 1456 :

a A Loys Juré pour troys cents autres gectouers faiz et monnoyés à Lyou- » sur-le-Rosne, aux armi^s de ladite dame (la Reine), et à la clef, 35 s. t.

» Au mesme pour une pile et deux trouseaulz de mesmes, qui ont été » gravés par le tailleur de la monnoye de Lyon; c'est assavoir, la pile aux » armes de ladite dame, et lesdicts trouseaulz à la clef dedans un cercle » dentelé de triffolets,pour monnoyer lesdits gectouers, 40 s. t. »— {Moniteur du 5 octobre 1854, article de M. Vallet de Viriville sur les documents inédits retrouvés dans les magasins de TArtillerie.)

(2) Traité de la Cour des monnoies, p. 237.

XIV* siècle, accouplé à des types banaux ou à des armoiries qui ne rappellent en rien les emblèmes de la ville, ce qui ne permet guère de les considérer comme des jetons communaux ; puis Tournay, dont les produits avaient au xv" siècle un grand développement ; enfin Nuremberg , dont les jetons ne paraissent pas remonter au delà de la fin du xv" siècle, mais où la fabrication prit une extension, pour ainsi dire, incroyable. Ces pièces, dont la plupart sont des imitations, faites sans intelligence et sans art, de jetons existants, offrent les assemblages les plus bizarres de types qui n'ont aucun rapport entre eux, et qui se contrarient souvent les uns les autres. On ne peut y voir que le caprice désordonné d'artisans ignorants, qui mettaient sur les jetons des types parce que c'était l'habitude, et qui, pour légendes, plaçaient des lettres les unes à la suite des autres, au hasard, quelquefois répétées dans un ordre symétrique, mais sans s'inquiéter si ces réunions de lettres formaient des mots ou un sens quelconque en aucune langue, pas même dans la leur. Des légendes allemandes auraient, du reste, assez peu servi, attendu qu'ils ne fabriquaient pas leurs jetons pour être vendus en Allemagne seulement, mais bien pour être disséminés par toute l'Europe, ou il n'est pas de pays dans lesquels on ne les rencontre encore aujourd'hui en grand nombre. Sur les jetons de Nuremberg qui succédèrent à la période gothique, si le travail n'en est pas toujours irréprochable, du moins le sens commun y est moins offensé. Mais pour ceux de la période gothique, c'est en vain que l'on chercherait à en tirer le moindre parti pour Tétude des usages anciens, si ce n'est k ce point de vue qu'il était parfaitement inutile de savoir lire pour compter avec des jetons, et que, pour la classe illettrée, si nombreuse encore aux xv" et xvi** siècles , peu importait que les jetons eussent des légendes réelles ou simulées, ou même qu'ils n'en eussent pas du tout. Ce que beaucoup recherchaient, c'était le bon marché, et il est certain que sous ce rapport les

jetons de pacotille de Nuremberg ne pouvaient manquer de faire eu France une concurrence désastreuse aux jetons indigènes, d'un travail plus soigné et infiniment mieux entendu.

Nous terminons ici nos remarques générales sur les jetons au moyen âge. Ces jetons sont plus intéressants par eux-mêmes que par les circonstances de leur fabrication ; et comme les observations qui nous restent à faire ressortent de Texamen de ces pièces, elles trouveront une place plus naturelle que partout ailleurs dans l'es descriptions et les explications qui vont suivre.

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