‹ Histoire du journal en France 1631-1853Chapitre 3 sur 14 · LA PRESSE AVANT U RÉVOLIITIOR · texte numérisé non relu

LA PRESSE AVANT U RÉVOLIITIOR

Origine dn journal en France. — La Gtuette, — Seii fandateur, ses premiers rédacteurs : Tbéophraste Renaud^M, Richelieu , Louis XIII. — Son cadre, son esprit , sa portée , ses accroissements successif.

Le journal est devenu comme une deà nécessités de notre existence ; c*est un autre pain quotidien , dont nous ne saurions plus nous passer. Mais il en est de cette chose merveilleuse comme de tant d^autres excellentes inventions aue le temps nous a léguées : on en jouit sans s^inquiëter d*où elles viennent ou de ce qu^elIes ont pu coûter. On est si bien habitué à voir arriver chaque matin cet infatigable messager qui vous apporte à heure fixe , quelque temps qu*il fasse, les nouvelles des cinq parties du monde, on trouve cela si commode , si naturel môme, q\ï*ïl ne saurait venir à la pensée qu^il n'en a pas toujours été ainsi. Pourtant i c^està peine si deux cents ans noua séparent du bereeaa du journalisme, et encore n<i compte-l-H guère plus d*inie einquantaine d^années de véritable existence. Ce ne fut d'abord, en effet,

qu'un humble ruisseau, qui, jusqu^en 1789, couia sans grand bruit et presque inaperçu ; mais alors , gonflé par Torage révolutionnaire , il déborde et ren- Kerse tout sur son chemin , jusqu'à ce aii'une main de fer fait enfermé dans des digues étroites qu*ii parvient à rompre après trente ans dWorts, pour s'ouvrir le large lit où il a coulé depuis. Suivons-le dans cette longue course : elle est pleine des plus intéressantes péripéties.

On ne savait point encore , en France , au commencement du XVII* siècle, ce que pouvait être, je ne dirai pas un journal, dans Tacception actuelle de ce mot, mais môme un recueil périodique. Il faut descendre jusqu'en 1684 , deux cents ans après l'invention de l'imprimerie , pour trouver chez nous l'origine de la presse (i).

Il y avait alors à Paris un médecin qui faisait grand bruit; il s'appelait Théophraste Renaudot.

C'était un de ces vifs esprits pour qui le progrès est un besoin , qui , dans leur impatience , peuvent quelquefois faire fausse route , mais dont la féconde activité tourne toujours, en fin de compte, au prcfit de la société. De notre temps on l'eût dédaigneusement qualifié d'industriel, ses ennemis le traitaient de chariatan ; mais alors , comme aujourd'hui , Tenvie devait être impuissante contre le vrai mérite.

Renaudot était né à Loudun en 1584. Après avoir étudié la chirurgie à Paris , il était allé se faire recevoir docteur à Montpellier ; il avait ensuite voyagé pendant plusieurs années. Revenu dans sa ville natale , il y exerça son art avec tant de succès , que sa

(1) L'Angleterre et Venise avaient déjà depuis quelques années, celle-ci une Gazette, celle-là un Mercure, destiné à démentir les fausaea nouvelles; mais ce n'étaient là que des embryons.

rèpntation s^tendit bientôt dans tout] le Poitou et dans les provinces environnantes. Mais Renaudot ne tarda pas à trouver ce théâtre trop étroit. Il revint donc à Parisien i6i2 « et il obtint, dès son arrivëe^r le titre de médecin du roi. A en croire ses détracteurs, ce n^était là qu*un vain titre, et , pour vivre, il aurait été obligé d^ouvrir une école. QuHmporte , après tout? Les difficultés qu'il eut à vaincre ne sauraient amoindrir son mérite , et Tenvie qui s'attache à ses premiers pas milite déjà en sa faveur.

Quoi qu'il en soit, Reqaudot eut le gfand art de mettre le public dans ses intérêts , et de se faire de paissants protecteurs. Richelieu, qui se connaissait eu hommes , le distingua bientôt , et lui donna Toffîce de commissaire général des pauvres valides et invalides du royaume.

Renaudot méritait cette faveur à plus d'un titre. La chimie, qui était encore dans son enfance , commençait à fournir à la médecine quelques curatifs nouveaux, contre lesquels tonnait la Faculté de Paris. Renaudot, qui cherchait le progrès partout, se montra un des plus ardents à exploiter cette mine nouvelle, et, en dépit de la routine, ses remèdes chimiques eurent un succès d'autant plus grand, qu'il les donnait gratuitement aux pauvres, avec ses consultations.

Ce n'était pas, du reste , le seul service qu'il rendit aux malheureux. Dans le désir de venir en aide aux travailleurs, il avait établi une maison de prétf ou mont-de-piété, où affluaient les gens nécessiteux. Ce fut le premier établissement de ce genre. On y prétait le tiers de l'estimation des objets, moyennant 3 0/0 d'intérêt et un léger droit d'enregistrement. Les dépôts, il est vrai, devenaient la propriété du préteur s'ils n'étaient pas retirés à l'époque conve-

nue; mais on ne dit pas que Renaudot ait abusé ou môme usé de cette clause rigoureuse. Que Ton compare ces conditions à celles que font nos monts-depiété actuels! Cependant, les bonnes gens ne manquèrent pas de crier à Tusure. Mais Renaudot leur préparait de bien autres sujets de criaiileries.

A cette époque on manquait absolument de moyens de publicité ; il n*y avait pas plus de publicité commerciale que de publicité politique. Ce n'était que par oui-dire que Ton connaissait les événements, et ce que Ton voulait faire savoir au public , on n^avait d'autre ressource que de le faire crier par les rues. Pour avoir une idée de ce que devaient être alors les relations sociales, qu*on se figure , si Ton peut , ce qui adviendrait si lea journaux et les affiches venaient tout à coup à être supprimés. Ce fut Renau* dot qui porta la lumière dans ce chaos.

Il établit d*abord,^sousle titre de Bureau d'adresses ou dé rencontre , une sorte d'office de publicité , où chsicun pouvait se procurer Tadresse dont il avait besoin , ou tel autre renseignement de même nature. Là se rencontraient les acheteurs et les vendeurs , et Ton y tenait registre de ce dont ceux-ci voulaient se défoire, et de ce que ceux-là désiraient acquérir. Les nouvellistes aussi s'y donnaient rendez-vous et y tenaient de paisibles conciliabules. Tout élémentaire qu^étaît cette institution , Tutilité en fut univei^ seltonent appréciée, et les bureaux d'adresses se multiplièrent rapidement sous la direction de leur fondaîenr, qui en fut nommé Maître général.

C'était comme un acheminement vers la publicité par la presse , et Renaudot ne tarda pas à arriver à cette nouvelle conception , qui devait mettre le sceau à sftirenomaiée. Il <était on ne peut mieux placé pour être r^selgné siir tcMè espèce xle choses : il savaiti

par les bureaux d'adresses, tout ce qui se passait dans la Tille , et son ami d'Hozier, le célèbre gépéalogiste, qui entretenait, pour les besoins de ses travaux, une correspondance très étendue avec les provinces et l'étranger , le tenait au courant des nouvelles de Pextérieur ; il avait ainsi un inépuisable répertoire d^anecdotes dont il amusait ses nobles malades. Aussi n'était-il pas moins recherché pour ses vives et intarissables causeries que pour son habileté dans Part de guérir. Voyant cette grande soif de nouvelles, la pensée lui vint d^écrire toutes celles qu'il recueillerait de différentes sources, et d'en faire faire des copies qu*il distribuait dans ses visites.

Ces nouveUea à la main eurent tant de vogue , que Renaudot se trouva bientôt dans l'impossibilité de suffire aux demandes qui lui en étaient faites. Il songea alors à les faire imprimer , pour les vendre aux gens qui se portaient bien. Richelieu , auquel il s'adressa pour obtenir Tautorisation nécessaire, s'em» pressa de la lui accorder, ayant bien vite compris de quelle importance serait pour le gouvernement une feuille racontant les événements sous la dictée et dans le s^s du pouvoir.

Le premier numéro du premier de nos journaux parut, sous le titre de Gazette (1), le 30 mai 1631.

(1] Ge nom, emprunté k une feuille de même natnre qui se pabliait à Venise depuis le commencement du siècle, Tient de ^«Ml/a. petite pièce de monnaie que Ton donnait ponr lire cette feuille ; à moins que Ton ne préfère la Torsion de quelques mauTaises langues qui Toudraient que la Gasette eiltpris son nom de celui d'un oiseau babillard, la |>ie, fiu«. Quoi qall en soit, on a continué jusqu^à ces derniers temps à désigner sons ce titre les feuilles politiques ; la dénomination & Journal^ qui a prévalu depuis peu , fut d'abord réserrée aux recueils littéraires et scientifiques, « Un jour-

C^esl par induction que nous donnons cette date, que nous n'avons trouvée nulle part ; mais pourtant nous la croyons exacte. Les premières gazettes, en effet , ne portent ni date ni numéro d^ordre , mais seulement une signature alphabétique. Ce n'est qu^à la sixième gazette, portant la signature F, que Ton rencontre, à la fin, une date, 4 juillet 1631. Or, comme la Gazette paraissait tous les huit jours, nous trouvons, en remontant, pour la date du premier numéro , le 30 mai.

Le dernier numéro est du 26 décembre , et porte la signature Hh : c'est donc , pour cette première année, 31 numéros, qui sont réunis en un volume sous le titre de Recueil des Gazettes de l'année 1 631 , titre que quelques écrivains ont pris à tort pour celui de la feuille. Ce premier volume est précédé d'une dédicace au roi et d'une préface au public, qui, outre les explications que Renaudot se crut dans l'obligation de donner à ses lecteurs , et que nous allons reproduire en partie, contient un aperçu de la situation géographique et historique de l'Europe au moment où il commençait sa publication , et destiné, si nous pouvons parier ainsi, à la mettre à jour. En tête de l'exemplaire de la Bibliothèque impériale se voit un portrait de Renaudot daté de 1644 , avec cette légende :

JnvenUse juval , magia exequi , at uUima lau9 ea$ Postremam invenlU appotuisse mauum.

Il ne faudrait pas conclure des circonstances qui

nal, àïiVEneyclopéâie^ est un ouvrage périodique, qui contient les extraits des litres nouvellement imprimés, avec un détail des découvertes que Ton fait tous les jours dans les arts et 4ans les sciences... C'est un moyen de satisfaire sa curiosité, et de devenir savant h. peu de frais. » Dans cette

oui amené la création du premier de nos journaux qae ce fût un recueil de commérages. Renaudot avait pris par son côté sérieux le besoin qui travaillait les esprits ; c'était une œuvre sérieuse qu'il avait entreprise, et pendant vingt-deux ans il en poursuivit Taccomplisscmenl avec un dévoûnient, avec une régur larité dont on appréciera tout le mérite, si Ton se reporte au temps où il écrivait.

Mais écoutons-le lui-même : il va nous dire dans SCS préfaces, quel sera Tesprit de sa Gazette, et comment il appréciait la portée et les avantages de cette invention, (c Sire, dit-il au roi, en lui offrant » le recueil de la première année , c'est bien une re- » marque digne de Thistoire , que , dessous soixante- » trois rois , la France , si curieuse de nouveautés , » ne se soit point avisée de publier la gazette ou rei> cueil pour chacune semaine des nouvelles tant do- »mcstiqucs qu'étrangères... Mais la mémoire des » hommes est trop labile pour lui fier toutes les mer- » veilles dont Votre Majesté va remplir le Septen- ^ trion et tout le continent. Il la faut désormais sou* )> lager par des écrits qui volent, comme en un in- » stant , du Nord au Midi , voire par tous les coins de » la terre. Cest ce que je fais maintenant. Sire, » d'autant plus hardiment, que la bonté de Votre Ma- » jcsté ne dédaigne pas la lecture de ces feuilles (1).

acception, le plas ancien jonmal est le Jowmol des Savantt, dont la publication commença en janvier 1665, et qui est panenn, à travers des phases diterses, an premier rang des recueils de ce genre.

(1) Il semble qu'il soit difficile de faire dire h celte phrase obséquieuse autre chose que ce qu'elle dit. Cependant un réacteur d'un de nos grands iouroaux y a découvert un acte de courage qu'il siguale à l'admiration de la postérité. Dans an article magistral sur l'ancienne presse, M. ';> venant à parler de la lettre dédicaloire de Renaudot, et faisant aUu<->

)b Aussi n^ont-elles rien de petit que leur volume » mon style. Cest^ au reste, le journal des rois » des puissances de la terre y tout y est par eux | i> pour eux, qui en font le capital; les autres persoi Ji nages ne leur servent que d*accessoire... »

Et dans sa préface au public : a .... La publia » tion des gazettes est , à la venté ., nouvelle ; ma » cette nouveauté ne leur peut acquérir que de 1 » grâce, qu*elles se conserveront toujours aisément.. » Surtout seront-elles maintenues pour Futilité qu*e Si reçoivent le public et les particuliers : le public 9 pour ce qu*elles empêchent plusieurs faux bruil » qui servent souvent d'allumettes aux mouvcmenj » et séditions intestines... ; les particuliers, chacu » d*eux ajustant volontiers ses affaires au modèle d » temps. Ainsi , le marchand ne va plus trafiquer e: 9 une ville assiégée ou ruinée, ni le soldat cherche » emploi dans les pays où il n^y a point de guerre » sans parler du soulagement qu'elles apportent i » ceux qui écrivant à leurs amis, auxquels ils étaien n auparavant obligés, pour contenter leur curiosité » de décrire laborieusement des nouvelles, le plu j» souvent inventées à plaisir, et fondées sur Fincer ]» titude d'un simple oui-dire. Encore que le seu ii contentement que leur variété produit ainsi fré- » quemment , et qui sert d'un agréable divertisscj»ment ès-compagnies, qu'elle empêche des médi- }» sauces et autres vices que l'oisiveté produit , dûi % suffire pour les rendre recomnyandables. Du moins i> sontrelles en ee point exemptes de blâme, qu'elles » ne sont pas aucunement nuisibles à la foule du

sion k ee passage, s'exprime ainsi : « On y lit cette phrase iardie: Qob totbb majkstb kb dbdaiqnb pas db lirb ces msunLBs! » Qu'on nie, après cela, la possibilité de faire pendre oa homme aTec deux lignes de son écriture.

jt peuple ^ non plus qae le reste de mes innocentes » inventions ; étant permis à chacun de s^en passer ,

> si bon lui semble (l)

» La difficulté que je dis rencontrer en la compo-

> sition de mes gazettes et nouvelles n'est pas ici » mise en avant pour en faire plus estimer mon ou- D vrage ; c'est pour excuser mon style , s'il ne ré- » pond pas toujours à la dignité de son sujet. Les » capitaines y voudraient rencontrer, Xous les jours , » des batailles et des sièges levés ou des villes pri- »ses; les plaideurs , des arrêts en pareil cas; les A personnes dévotieuses y cherchent les noms des j> prédicateurs, des confesseurs de remarque. Ceux » qui n*entendent rien aux mystères de la cour les y A voudraient trouver en grosses lettres. Tel , s'il a » porté un paquet en cour sans perte d'homme, ou » payé le quart de quelque médiocre office , se fâche » si le roi ne voit son nom dans la gazelle. D'autres » y voudraient avoir ces mots de monseigneur ou de A monsieur répétés à chaque personne dont je parle. J. » Il s'en trouve qui ne prisent qu'un langage fleuri; » d'autres qui veulent que mes relations semblent à » un squelette décharné.. . Ce qui m'a fait essayer de » contenter les uns et les autres.

» Se peut-il donc faire (mon lecteur) que vous ne

(1) Ici encore nous avons à signaler une altération qui , pour être moins grave , n*en mérite pas moins que nous la relevions. Un recueil périodique des plus répandus , repro- «Inisani Ja préface de Kenandot, retranche de cette phrase le mot mùêikief et la donne ainsi , en la soulignant : « Du moins sont-elles en ce point exemptes de blàme qa'e/2r« ne *^tna»emeni à h foule du peuple, non plus... » ; ce qui voudnitdire, — en mauvais français , -^ que la Gazette n*est pis bite poar le peuple, non pins que les autres inventions de Renanaot; et ce serait tout simplement absurde. — Et Boas en citerions vingt de cette force.

» me plaigniez pas en toutes ces rencontres , et qoe » vous n'excusiez pas ma plume , si elle ne peot » plaire à tout le monde , en quelque posture qu'elle }> se metle? Non plus que ce paysan et son fils, quoi* 3> qu*iis se missent premièrement seuls et puis es- » semble, tantôt à pied, et tantôt sur leur âne. Et si il » crainte de déplaire à leur siècle a empêché plu* 3) sieurs bons auteurs de toucher à Thistoire de lem y> âge , quelle doit être la difficulté d'écrire celle de s> la semaine , voire du jour même où elle est pu* » bliéc ! Joignez-y la brièveté du temps que Timpa- » tience de votre humeur me donne , et je suis bien » trompé si les plus rudes censeurs ne trouvent di* » gnc de quelque excuse un ouvrage qui se doit faire » en quatre heures de jour, que la venue des cour- » riers me laisse , toutes les semaines , pour asscnH » blcr, ajuster et imprimer ces lignes. Mais non, j( » me trompe, estimant, par mes remontrances, te- » nir la bride à votre censure. Je ne le puis; et si je » le pouvais (mon lecteur), je ne le dois pas faire, » cette liberté de reprendre n'étant pas le moindre » plaisir de ce genre de lecture, et votre pkisircl » divertissement, comme Ton dit, étant l'une des » causes pour lesquelles cette nouveauté a été inveD-j » tée. Jouissez donc à votre aise de cette liberté » française ; et que chacun dise hardiment qu*il eti 3> ôté ceci ou changé cela , qu'il aurait bien mieux » fait : je le confesse.

}>En une seule chose ne céderai~je à personne, » en la recherche de la vérité , de laquelle , néanx> moinâ , je ne me fais pas garant , étant malaisé » qu'entre cinq cents nouvelles écrites à la hâte, d'uD » climat à l'autre , il n'en échappe quelqu'une à nos » correspondants qui mérite d'être corrigée par son » père le temps. Ceux qui se scandaliseront possible

9 de deox on trois faax bruits qu*oii nous aura don- » nés pour vérités seront par là incités à débiter au «publie, par ma plume (que je leur offre à cette )) fin) , les nouvelles quMIs croiront plus vraies , et , 1) comme telles , plus dignes de lui être communi- «qoées.... »

On peut juger, diaprés cette préface , publiée un an après Tapparition du premier numéro, quelles tribulations assiégèrent le pauvre gazetier^ comme le nommaient les pamphlets.

Mais, fort de Tappui dû pouvoir et de la faveur publique^ Renaudot poursuit son œuvre sans se laisser ébranler. On voit pourtant que ces attaques continuelles rinquiètent et Tirritent. Pendant de\x\ ans, il se croit obligé dV répondre une fois par mois, tout en s'avouant à lui-même qu'il ne réussira point ù convaincre ses détracteurs : «!car, dit-il quelque part, mon récit, étant Timage des choses présentes, non plos qu^elles il de saurait plaire à lout le monde. »

Cependant le succès dVne pareille entreprise ne pouvait être un instant douteux en France : aussi fut-il rapide et grand. Dès 1663 , Renaudot se place au dessus des petites jalousies ; il méprise leur morsures impuissantes , et parle en homme qui est sûr de sa force. « Les suffrages de la voix publique m'é* » pargnent désonnais de répondre aux objections aux* » quelles Tintroduction que j'ai faite en France des 1) gazettes donnait lieu lorsqu'elle était encore, nou- » vellè : car, maintenant, la chose en est venue à ce » point, qu'au lieu de satisfaire à ceux à qui Texpé- » rience n'en aura pu faire avouer l'utilité , on ne les » menacerait de rien moins que des peliles-maisons. » Seulement ferai-je, en ce lieu, aux princes et aux 2> états étrangers la prière de ne perdre point inuti*

» Icmait le temps à vouloir fermer le passage à n ROuveHes , vu que c'est une marchandise dont » commerce ne s'est jamais pu défendre , et qui ti >»de'la nature des torrents, qu^il se grossit par » résistance. »

C'était là un langage digne d'un écrivain quia la çooscience de son œuvre , et que Ton croirait plus jeune de deux siècles. Dès lors, la Gazette marcha sans entraves; et son rédacteur, décoré du titre dliistoriographe de France , se crut assez haut placé pour mépriser les pamphlets qu'à cette occasion lui décocha la Fronde.

Une estampe de l'époque , conservée à la bibliothèque impériale, représente la Gazette assise sur une espèce de tribunal ; sa robe est parsemée de langues et d'oreilles. Le Mensonge , démasqué , lui lance des regards plein de haine ; la Vérité au contraire semble heureuse d'être assise auprès d'elle. Au pied du tribunal , à droite de la Gazette , qui le désigne du doigt, Renaudot remplit les fonctions de greffier. Les cadets de la faveur se pressent autour de lui , et lui offrent de l'argent ; mais il détourne la tête pour ne les point entendre. Â gauche, sept personnages, les diverêes nations , dont un à cheval , et parmi lesquels on distingue un Castillan à la longue rapière, aux moustaches retroussées , et un Indien coiffé de plumes, apportent des nouvelles et remettent des lettres à la Gazette , en chantant son éloge. Au fond estlecrieur du journal, avec un panier d'exemplaires. Chacun des personnages est supposé réciter un quatrain gravé en marge de l'estampe, et que nous croyons pouvoir nous dispenser de reproduire.

On sait que Richelieu prenait un intérêt tout particulier à cette publication , qu'il regardait comme un

— laissant moyen de gouvernement; il y envoyait des îcles entiers , et y faisait insérer ce qu'il avait in<- 'êt à faire connaître à TEurope.

Nous avons peine à croire que Louis XIII, comme us le lisions naguère dans le feuilleton d'^un grand imal , i< quittât sournoisement son Louvre pour se odre à bas bruit dans la rue de la Calandre , dans Ite boutique gazetière qu^annonçait si bien Toiseau iard , le grand coq de son enseigne , et que là le uvre roi , endoctrinant à Taise le pédantesque Reudotn se dédommageât , par les petits commérages Il lui glissait à roreille, du silence et de Hnac* n atixquels le condamnait son ministre. » Mais

ne peut douter que ce monarque, qui n'osait ère ayoir de volonté , ni parler un peu haut , pas (me devant sa femme , ait pris une part active à rédaction de la Gazette. LorsquUl y avait quelque isidence politique dans le royal ménage, c'est & la izette qu'il s'en confiait pour conter au monde ses iéances ; il écrivait ce qu'il n^osaît pas dire , et riait us cape en voyant circuler sa vengeance anonyme en étudiant ses effets sur l'âme altière de la reine. Quand Louis XIII fut mort, et que Anne d'Ancbe eut été nommée régente , Rcnaudot , menacé ns son privilège, dut rendre compte du passé médî- Qtdesti Gazette, que ses envieux l'accusaient d'avoir verte aux ennemis de la reine. On remit k flot- je

sais quelle fâcbeuse affaire d'arrestation de prisnîers espagnols dans laquelle la reine s'était fort mpromîse , et l'on fit ressortir toute l'acrimonie in mémoire rédigé à cette occasion par le roi , et nt le gazetier s'était fait Véditeur^ sans ieroirê cpi'il

dût jamais être responsable. Mais Renaudot n'étt pas homme à se déconcerter; vrai journaliste, il ait la riposte vive, la répliqQe véhémente. Il ré*

pondit par une Requeste adressée à la régente ^^ c'est alors qu'on apprit tout le mystère de cette haute comédie, dont le secret n'eût jamais existé si la loi sur la signature eût été promulguée dès ce temps-là.

Cette requête , dont Monteil possédait un exemplaire manuscrit, probablement unique , et que nous avons inutilement cherché à la Bibliothèque impériale , est sans aucun doute le plus ancien monumeot de Thistoire de notre presse périodique. Le père des journalistes français, dit MonteiU ne pouvait être us sot : sa défense est adroite, et, d'ailleurs, historique. Il expose qu'il exerce depuis vingt-cinq ans la charge de commissaire général des pauvres malades, aux' quels il procure gratuitement les consultatioqs de vingt médecins ; qu'il en a guéri et médîcamenté s ses frais plus de vingt mille ; qu'il a acheté une mai* son destinée à estre VHostel des consultations charitables , mais qu'on traverse par des oppositions soo utile entreprise. Passant ensuite, par une habile transition, de la santé de ses malades à celle de sos journal, qui ne lui tenait pas moins à cœur: «On ne peut faire de bien en France qui ne soit approuvé par une si bonne princesse, trop équitable pour s'a^ fêter aux mauvaises impressions que les esprits mal* faisants lui veulent donner.» Et puis la reine n'avait alors aucune part aux affaires , il n'a pu que parler de sa vie exemplaire , il n'a pu davantage; Et coni« bien n'a-t-il pas fait faire de vœux à la France pour ses grossesses et heureuses délivrances. — Enfin s'adressant directement à Anne d'Autriche-: <c Les discours que j'ai faits de la maladie du roi et de si mort, dit-il, ont été de perpétuels panégyriques dé la piété et amitié conjugale de Votre Migesté. »

Abordant alors cette affaire des prisonniers espa gnolsdonton venait, après dix ans, réveiller le soo*

tenir pour lui en faire une accusation , il en décline a responsabilité : « Chacun sait, dit-il, que le roi léfimt ne lisait pas seulement mes gazettes et n'y louffrait pas le moindre défaut, mais qu'il m'enroyait presque ordinairement des mémoires pour y

nsployer Etait-ce à moi à examiner les actes

la gouvernement ? Ma plume n'a été que greffîère... Bes presses ne sont pas plus coupables d'avoir roulé K)ur ses mémoires... que le curé qui les lirait à son irône, que l'huissier ou le trompette qui les publieait. »

Renaudot gagna son procès , et il alla plus avant «core dans la faveur de Mazarin qu^il n'avait été lans celle 'de Richelieu.

Cette faveur de deux grands ministres ne dédaipiant pas de s'appuyer sur un humble gazeiier proure assez que , dès son origine, le journal fut une missance. S'il en fallait une autre preuve, nous la roaverions dans les attaques furieuses dont Renaulût fut Tobjet à Toccasionde sa gazette. En présence le ce nouveau succès, la violence de ses envieux ne X)nnttt plus de bornes ; toutes les armes leur étaient x>nnes pour l'attaquer, le ridicule aussi bien que la âlomnie. Ses tentatives pour faciliter les transacions et procurer au commerce les moyens d'écoulenenlqnilui manquent: honteux trafic! Ses efforts >our venir en aide aux nécessitiBux : infâme usure ! U veut faire sortir de Tornière l'art de guérir : charatanisme ! Il donne gratuitement aux pauvres , avec les consultations, les nouveaux curatifs que lui fourlit la science : charlatanisme ! tïharlatanisme ! Pour Mmble, il se fait gazetier, courtier de nouvelles, l'équivalent de courtier d'amour !

L'envie ne s'arrête pas en si beau chemin ; elle va rouiller dans les plis les plus intimes de sa vie pri-

— levée, et se fait une arme de ses chagrias domestiques. Une légère difformité dont il était affligé , — il était camus, — est le sujet d'étemels sarcasmes. On va jusqu'à lui contester la légitimité de son prénom de Théophraste, que Ton trouve trop pompeux pour qu'il ne soit pas emprunté.

Et n'allez pas croire que ce soient là propos d^eafants. Ce n'est rien moins, s'il vous platt, que la Faculté de médecine de Paris, qui trouve de pareils moyens contre un adversaire qu'elle jalouse, et qui les articule dans un procès solennel. Mais ce n'est pas tout. Voulez-vous savoir jusqu'où allait la rare subtilité de ces graves docteurs? Suivez bien ce raisonnement :. « Rcnaudot est né à Loudun, où il est oertaîn, de par Laubardemont, que les démons ont établi leur domicile ; il a témoigné avoir une partie de leurs se* cretsetde leurs ruses. En effet, TertuUien remar* quait dans son Apologétique, — on cite le passage, — deux circonstances qui avaient mis le diable en crédit : le débit des nouvelles et celui des recettes pour les maladies. Or, Renaudot est gazetier, il veut être empirique, il est né k Loudun: donc, etc.»

Et c'est au milieu du XVII» siècle , en plein conseil , que se débitaient de pareilles sotlisses I II faut dire aussi que le bûcher d'Urbain Grandier était à peine éteint. Gomment s'étonner alors que Renaudot ait succombé sous de telles accusations!

Puisque ce nom d'Urbain Grandier est venw sous notre plume, disons, à l'honneur de Renaudot, que, bien qu'il ne pût ignorer quelle main frappait soa infortuné compatriote , il ne craignit pas de compo^ ser son éloge et de le faire distribuer dans Paris.

Il soutenait , à cette époque, contre la Faculté .d9 Paris , un procès qui joue un grand rôle dans sa viet et auquel nous faisions tout à l'heure allusion. Quei*

qoe oé<$opé en effet que fût Renaudot par son journal et par sed opérations commerciales , il n^en avait pas moins continué Texercice de la médecine et la distribution de ses remèdes chimiques j dont le temps n'avait iait qu'accroître le succès; il venait même d'acheter dans le quartier Saint-Antoine un vaste emplacement pour y élever une maison spéciale de coDsoHation , où lui et ses acolytes auraient toigours été à la disposition des malades pauvres. La Faculté devût éclater devant un pareil excès de philanthro-* pie, nous voulons dire de charlatanisme. Ârméè d'un ancien règlement qui interdisait Texercice de^ la médecine à Paris à qniconque n'avait pas' reçu ses j^des à rUniVersité de cette ville, elle intenta à Renaudot un procès qui eut un grand retentissement , et dont les pièces , recueillies' par un des fils de ce dernier^ ne remplissent pas moins de trois volumes in-i^*. En vain une foule de témoins de toutes les classes vin)rent déposer en faveur du talent de Renaudot et de TexceUénce de ses remèdes ; il avait contre lui la lettre de la loi , il devait succomber.

Mtts la Faculté n^aurail pas trouvé son compte à ce que le procès fût ainsi renfermé dans ses justes limites , il lui fallait du scandale ; ce qu'elle voulait , c'était écraser sous la calomnie son redoutable adversaire. Voilà pourquoi, se posant en redresseur de torts , à Faiccusation d'exercice illégal de la médecine, elle jo^itfpar une étrange confusion de tous les principes , celle de trafic et d'usure. Sur ce terrain , Penvie pouvait se donner plus largement carrière , et nous avons vu quelques uns de ses admirables arguments. Ce qull y eut de déplorable dans cette affaire , c'est que les juges de Renaudot ne montrèrent pas pins de lumières que ses adversaires ne montrèrentde bonne foi. Son Mont-de-Piété

fiil condamné comme an établissement nuisible ans classes pauvres. Le temps devait bientôt casser cet arrêt. Il fut sans doute fort heureux pour la Gazette qu'elle compl&t parmi ses rédacteurs Louis XIII et Richelieu, car elle aurait bien pu ne pas survivre à cet étrange procès»

. L'instrument de la Faculté dans cette longue que' relie, son grand exécuteur, fut Gui Patin, si fameux par son esprit satirique. C'était lui qui avait si habilement échafaudé l'accusation qui devait tuer Renaudot. Voici encore un échantillon do ses aménités. Abordant son adversaire à l'issue de l'audience o^ celui-ci venait de succomber. — « Consolez-vous^ Monsieur, lui dit-il, vous avez gagné en perdant.— Comment cela? — Vous étiez entré camus, et vous sortez avec un pied de nez. » . Mais tous les arrêts du monde, pas plus que les quolibets, ne pouvaient prévaloir contre le bon sens public. Renaudot conserva^ malgré tout, la réputation d'un savant médecin; il continua, en dépit de la Faculté, à faire jouir le public de ses innocenter inwentiona^ comme il les appelle lui-même, et il emporta dans la tombe , où il descendit le 25 octobre 1653, la reconnaissance des pauvres et l'estime di tous les gens éclairés. Si l'on en croyait quelque envieux , il aurait laissé une immense fortune ;' mai Gui Patin lui-même avoue qu'il était loin d'être riche , se donnant ainsi à lui-même et aux calomnie qu'il avait si laborieusement entassées un éclatan démenti.

Renaudot d'ailleurs avait assez vécu pour voi l'humiliation de ses adversaires. La Faculté aval ^té forcée de s'incliner devant l'évidence, et l'ëmé tique avait triomphé de ses préjugés. — Quant à 1 Gcizette^ nous avons vu quel en avait été le succéi

Tel fat Renandot , toujours envié et toujours au dessus de ses envieux. Par quelle étrange fatalité a*t-il pij^ se faire que si peu d'honneur se soit attaché à sa mémoire, que son nom soit à peine connu, quand ses conceptions ont toutes reçu du temps une éclatante sanction ; quand le germe qu'il avait déposé dans fea bureaux d'adresse a si merveilleusement fructifié ; quand tons les états ont des monta-de-pié-* té ; quand la presse enfin est devenue ce qu'elle est?

Un pareil oubli ne saurait demeurer plus longtemps sans réparation , et i sans doute, il aura suffi de le signaler pour que justice soit enfin rendue à Renandot.

Si la génération nouvelle, en effet, sceptique et FÛlieuse comme ses atnées, ne se montre pas toujours parfaitement équitable envers le présent , au moins doit-on convenir, à sa louange , qu'elle est juste et reconnaissante envers le passé. On aime à croire , en voyant le mouvement qui , depuis quelques années, s'est emparé des esprits, que l'heure de la réparation a sonné enfin pour toutes les injustices et pour tous les oublis.

L'ancienne société avait trop de chemin devant elle poor regarder en arriére; elle manquait d'ailleurs du flambeau qui aurait pu la guider dans cette exploration.

La révolution vint, et la lumière jaillit à flots; mais pendant les vingt*cinq ans de ce grand drame, l'attention fut impérieusement captivée par ses péripéties diversement émouvantes ; c'est à peine, à cette époque, si la mémoire suffisait à compter les hommes que chaque jour dévorait.

Mais quand le gigantesque échafaudage de l'em-» pire se fut écroulé , il y eut comme un temps d'arrêt dans la marche de la société ; les esprits, fatigué»

de cette longue tension, se replièrent sur eux-mêmes; puiSf quand on fut un peu remis de Tétourdis* sèment produit par cette violente secousse, on rer garda naturellement derrière soi 4 on mesura leche^ min parcouru , on compta les morts restés sur le diemîn de la civilisation. Propi^ p«* la neuveUe presse, le goût des études historiques envahit jusqu'aux provinces les plus arriérées* Chaque département, chaque ville , se mit , avec une noble éraur laUon, à fouiller ses archives, à inventorier sesrichesses, revendiquant sa part de gloire dans IVeuvrâ commune , exhumant ses morts et leur élevant d^ son mieux un piédestal. Cette pieuse reconnaissante fera Thonneur de notre temps.

Il s'en faut encore cependant que Toeuvre de la réparation soit complète* N'est-ii pas étonnant , ps^ exemple , que rien n'ait encore été fait pour l'kmun^ auquel nous sommes redevables de ce merveilleux instrument de civilisation qu'on appelle le jouri nal? Mais, nous lejrépétons, nous aimons à peni ser qu'il aura suffi de signaler un pareil oubli poitf qu'il soit bientôt réparé; et c'est plein de cooi fiance que nous faisons appel à la presse française aussi bien qu'à tous les hommes qui s'intéressent à la cause du journalisme , à la liberté de la parole. Se^ rait-ce trop faire pour Renaudot que de consacrer ss mémoire par une médaillé qui rappellerait , avee $ei traits , ces paroles , dont la vérité ressort chaque joui plus frappante : « La presse tient cela de la nature des torrents, qu'elle grossit par la résistance ? »

Mais revenons k la. Gazette. Elle parut d'aboni une fois par semaine, en huit pages petit in-4^, di< visées en deux parties , Tune portaiit le titre de Gazettey et l'autre, céimde Nouvelles ordinaires de di'

PCF» endroit»^ « cela pour la commodité de la lec« tare , qiii est plus facile À diverses personnes étant en deux cahiers^ et aussi À cause de la diversité des matières et des lieux d*où viennent les lettres y contenues , les NiniPeilé9 comprenant ordinairement tes pays qui nous sont septentrionaux et occidentaux, «t la Gttxetêe ceux de TOrient et du Midi. » Elle commençait par les nouvelles étrangères, qui en occu* paient la plus grande partie , et finissait par celles de la cour de France. Renaudot avait adopté cette marche, presque constamment suivie depuis, pour se conformer, dit^l , à Tordre du temps et à la suite des dates; sauf à ceux qui voudraient suivre celui de la dignité à commencer leur lecture par la fin, à la mode des Hébreux.

Tous les mois il publiait, sous le titre de Relations des nam^eilea du monde reçues dans tout le rhùis, un nnméro supplémentaire qui complétait et résumait les nouvelles du mois. « Ces miennes relations de chaque mois, dtl-il , servent de lumière et dV brègé à celles des semaines ; car il est des nouvelles comme des métaux : ceuxH^i , au sortir de la mine , sont volontiers mêlés de qnelque terre ; celles-là d'abord sont ordinairement accompagnées de quelques circonstances mal entesdaes, dont elles s'épurent avec un peu de temps, comme font les autres étant jetés dans leurs lîngotières. Alors vous les avez en leur naïveté... » (1).

C*est dans ce numéro supplémentaire que , pendant les premières années , il répondait aux attaques de ses détracteurs. En tout autre temps , il se tient complètement effacé derrière son œuvre. La feuille commence par ce simple mot placé tout à fiiit au haut

(1) Y., pour les Extraorilnahes de la Gazette , Tadditioa p. ta.

dâ la f«f(e : GAZETTE, et Hmtp^r eeox'^tiBu Bureau ftadr€9§eê^ au GrannNJoq, rue de la Calandre , sortant au marché Neuf^ près le Palais , â Paris. Pendant eent aoa vous cherc^epiez Tainement dans ces fenilies un mot sur le journid ai ses alentours.

Du reste, c'est à peine si Ton trouTe dans ces premiers essais de la presse périodique quelqu'oo des éléments si nombreux dont se e(»npose aujonrd'hui le jimmai. La polémique, e'est*à'dire la vie, manquait à cette feuille ; c'était une sorte de Moniteur officiel, ou encore, si Ton veut, d'Annales historiques. Là point de discussion , parée que la politique alors ne se discutait pas ; point de controvcl^se, parce qu'il n'y avait point de contradicteurs , an moins dam l'origine ; car plus tard, quand l'invention de Renao* dot eût été importée dans les états voisins , il lui &1lut défendre contré les gazetiers étrangers la politique de ses patrons, et il n'y pouvait suffire (1).

C'était, en un mot , comme Renaudot le dit Isi* même, « le Journal des rois et des puissances de Is terre, j» Et il eût été difficile qu'il en fût auU'emeDt, alors que le roi pouvait dire : « L'Etat .c'est moi ! » Mais patience, l'arme est forgée, le temps fera le reste* Long-temps même avani que l'accessoire soit

(i) Les enDem» de la France,. lit-on dans le mannscrit original des Oisivelés de Vauban, ont publié, et publient tous les jours, une infinité de libelles diffamatoire» contre elle et contre la sacrée personne du roy et de ses miaistres,.* ta Franee foisonne eu bonnes niâmes.^ Il n*ya qu'à en choisir une certaine quantité des plus vives, et à les employer. Le roy le peut aisément sans quMI lay en coûte rien, et, pour récompenser ceux qui réussiront, leur donner des bénéfices de S, 3, 4, 6 à 6,000 livres de rente, ériger isa écrivains les uns eu wthU^danmers, les autres en anti-gau' Uerê,,, »

^eveau le priiicipal, le publie aura eonquis èa plaee dans k GaxeUe , car <m ne tardera pas à compren- •dre la puîssaaee de ce nouveau moyen de publicitéi. Qaoi qn'il en soit, la Gazeue de Renaudot , pleine d^ezeellems maténau pour Thistoire du règne de Louis XIII et de la minorité de Louis XIV, restera un de nos monuments historiques les plus précieux. « Renaudot, a dit un écrivain du siècle dernier, avait Tart de se renfermer dans les justes bornes de son sujet ; point d'écarts fatigants , jamais de réflexions triviales ou déplacées par leur inutilité ou leur mali» gttité. 11 narre avec ordre, avec intelligence , et son style, vif et agréable, conserve encore toutes ses grAoes. »

Cependant le soleil de Louis XIV était monté sur llioriMin , et iomnait toutes les têtes. Pour enregistrer les exploits du grand roi et les magnificences de Versailles , la Gazette porte son format de huit è douze pages. En 17(2, elle change son mode de périodicité, et parait deux fois par semaine, le mardi et le vendredi , en quatre pages à deux colonnes. Son prix est de 15 livres par an, franche de port.

Ce oooveau format semble mieux se prêter aux petites nouvelles; aussi quelques faits divers commeneem-ile à se glisser à la fin du journal, et mfême, en y r^rdant de bien prés, on peut découvrir entre une mort et un mariage Tannonoe d^une carte géographique ou de quelque livre nouveau. Peu & peu les annonces prennent de Textension ; Ton en fait im paquet (c'est bien le mot) que Ton place au bas du journal, sous filet. Elles se suivent toutes sans aucun signe de distinction, et sans autre séparation qii*uil petit trait entre les trois seules rubriques qai soient encore admises : livres, ghavubbs, «tjsl- Q9JB. Ce n*est que dans les premières années de la

révtriiitioii*qu*oii les voit clasêèes «vee ph» Mm^ifence, et je n'ai pas été peuiétoimé de troaver dans les gazettes de 1792 le type des annonces dites an» glaiaeai dont Timportation, eomiaeren vmt, ne serait pas nouvelle , si tant est que ce soit «ne importation. L'on était entré dans la voie des réformes ^ et le progrès devait se faire sentir jasqne dans les plai petites choses.

L'effet de la conearrenee aussi devient visiMe. La Gasette louissait depuis cent cmqnante ans d'un privilège incontesté, quand elle se vit tout à coup me^ nacèe dans son existence par une foule de rivasx qu^avait décbatnés la liberté de la presse. Elle doit songer aux moyens de se défendre. A partir da 1^ îhai 1793 Y elle paraît Ions les jours. Trois mois après, en inscrivant sur son front les mots de liberté, égalité, la Gazette nationale de France agrandUt son format « dans le désir de plaire an public , et de loi offrir, dans un moment où les événements se saccèdent avec rapidité, un faisceau de nmivelles plus eoml^et. Ecrite dans les principes de la constitution, elle joindra au mérite exclusif de la fratefaenr des nosvelles étrangères, de» détails ptes droonstaDciés sur les événements de la guerre , sur i'état des départements et de la caiHtale. )» Mais comme ces mnélioralions entraînent de nouveaux frais, son prix, ûé^ porté de 1^ & â5 livres, est élevé à 36 livres.

Gomme on le voit , la concurrence a enfanté la réclame. Désormais, la Gazette ajoute à son titre les conditions de son abomiement. On lit même, en tête de la première colomie des numéros de décembre , cette phrase devenue sacramentelle : « Messieurs les souscripteurs dont Tafoonnement expire au 1^' janvier prochain sont priés, etc. » Dans quelques numéros, cette phrase est suivie d'un avis ainsi conçu :

K Les* fieramffleè qui désireraieni ftire pabUer des iTÎs oa an&ooees, de quelque naturo quHis soient » H mâme des lettres et des opinions particulières sur toutes sortes de sujets (ce sont nos faiu dihfera ou artide^ eonummiqués)^ peurent les adresser au bureau de la Gazette, où ils seront insérés avec exaeti* Uide dans un supplément du journal. Les articles qui n^auront que six lignes coûteront 36 sous, et 7 sous par ligne slls ont pins d'étendue. » C'est à peu près le tarif des annonces ommhu ^ mais appliqué aux tmnoncea anglaiaes. On \'oit quel chemin a fait depuis nndustrie des annonees; il Isiut dire aussi que les journaux d'alors n'étaient pas frappés des droits énornies qui pèsent sur ceux d'aujourd'hui.

C'est dans le courant de cette même année 1793 que la Gazette commença à annoncer les spectacles; die enregistrait le cours des effets publics depuis

liais la Gazette s'était surtout soutenue par Tap* put du pouvoir. Louis XV avait ordonné 8a réunion au départenent des affaires étrangères, jugeant que par là « elle deviendrait plus intéressante ; qu'elle acquerrait plus de certitude et d^authenticité, et con> tribuerait à fournir les mémoires les plus sûrs et les plus précieux pour lliistoire, puisqu'on n'y insérerait point de foits altérés, ni de mémoires faux et suspecu. » — « L'objet de la Gazette, disait à cette occasion l'un de ses rédacteurs, n'est pas seulement de satisfaire la eurioaité du public ; elle sert d'uma« les pour la conservation des faits et de leurs dates. C'est an dépût où la postérité doit puiser dans tous les temps des témoignages auéheatiqnes des évéaements dont se compose l'histoire , et des détails mû* me dont elle ne se charge pas. »

Cette impartialité deaMistoire , la Gazette affecta

dé la vooloîr conserver quand la rèyolotion eut ,veri Tarène à la diBcnssion* Aq miliea du décb ment des passions, elle voulait , disait-elle , coi Ter «t un caractère de vérité « de simplicité et de i gesse« » Mais elle comptait sans la force des évè ments et aussi sans la faiblesse humaine. Habltu sa chaîne dorée , la Gazette ne pouvait que diffi ornent consenthr k vivre de pair avec cette foule journaux que chaque jour enfantait. Sll est d'être indépendant, il est bien doux d'avoir Ton du pouvoir, de jouer un rôle dans Tétat.

La CîazeUe ne fit donc que changer de livrée, A dans la crainte , sans doute , qu'on ne raccusài de conserver au fond du cœur quelque reconnaissaoce| pour le régime auquel elle devait sa fortune , elle s'ëcriait, le Is janvier 1793 : ce Le tyran n'est plos!»

Mais notre intention, dans ce premier travùlj n'est point de faire l'histoire des opinions; notre iflûi que but a été de suivre la marche de la presse périodique, et de montrer par quelles phases elle est arrivée à son universalité , À sa puissance actuelle. Le premier guide qui s'offrait à nous, c'était la Gazette, et nous avons cru devoir descendre avec elle jusque la révolution. À cette époque, une nouvelle ère s'oih vre pour le journalisme, et l'intérêt puissant qui s'j . attache mérite que nous en fassions l'objet d'une èls de particulière. Mais jusque là même la Gaze&i n*avait point été l'unique expression du journalisme d'autres essais avaient été tentés avec plus ou moii . de succès, et nous ne pourrions, sans être inco» plet, les passer sous silence. Tout, d'ailleurs, inté resse dans ces premières tentatives d'une puissane > qui s'ignore elle-même et s'essaye timidement à 1 vie.

La GazeUe hurUsque , journal en vers. — Le Mereare ialanL Premier jonmal quotidien, le Journal de ParU, — État de la presse à Touverture des Etats généraux.

Si Ton en jageait par ce qui se passe de nos jours, il semblerait que Tinvention de Reoaudot eût dû faire éclôre de nombreuses concurrences. Mais , outre qQ*on vivait alors sous le régime du privilège , la société n^était point comme aujourd'hui sous Taiguil- !on de cette fièvre ëpidëmique qui gagne , qui tra* vaille tontes les classes, et les pousse incess^nment à la recherche de Tinfini de la réussite , qui fait que la nouveauté de la veille est toujours surpassée pftr la nouveauté du lendemain. On ne marcha que lente* ment dans la voie de la publicité. Cependant, d^s 1650, Paris eut sa gazette en vers, gazette aux modestes allures, comme il convient à une fille de bonne maison, mais qui ne manque pourtant point à Toccasion de malice et d'originalité. L^auteur était le poète eoBftisaB Lonet. Il n^apporta pas à cette entre))rise toute l*ètQde et tout rappareil des grands mattreë; c^esl sens user de longues préméditations qu^l prépara à ses contemporains ce beau sujet d'entretien ; il n*avaît point en effet passé de longues années dans les eolléges; il n^avait point feuilleté les livres grecs et ktins.... Lorsqu^'îl prit la résolution de paraître un peo dans le monde , comme il se plaisait naturellement à la poésie , il se mit à écrire en vers

1..6B bruits qui courent quelquefois Parmi la Cour et les bourgeois.

Pour cela il a^aidait

Des billets divers

Que, pour discourir dans ses vers.

De-sages gens prenaient la peine De lui fournir ciiaque semaine ,

et qu^il rimait , après en avoir séparé

Le civil d'avec le barbare.

« La manière de poésie de notre auteur, dit oa contemporain, est toute naturelle et sans afTectatû» aucune ; il ne chercb'e point de mots ampoulés pour étonner les oreilles ; il ne fait point de digressions Inutiles, et suit son sujet agréablement et naïvement.^» Cette simplicité est quelquefois poussée jusqu^à k négligence. Mais il faut dire aussi que Loret obéis* sait à un autre démon que le démon de la poésie , i ta dure nécessité, et il eût été difficile que sa yem ne s^en ressentit point quelquefois. Gomme il le dii lui-même ,

Il lui fallait plusd^une fois

Se mordre bien serré les doigts...

Pour satisfaire à son devoir.

« Il nV avait point à se résoudre et à s^iviser; ayant commencé ce travail, il fallait s'y occuper sans aucun relâche ; on demandait cela de lui , on Ten priait, et en un besoin on Ty aurait doucement forcé. On attendait de lui un divertissement qui ne tnanquÀt point, qui fût toujours nouveau, et il loi fallait une merveilleuse invention d'esprit pour ae* commoder les choses, et leur donner tougoors une nouvelle face, j»

A ce métier

Sa plume eût été vite usée, Et sa pauvre veine épuisée; Ne sachant ni latin ni grec , Il eut été bientôt à sec.

Sans quelque assistance céleste... Sans un ange qui Tmspirait ,-

m^ pour parler en vile prose, sans la cassette d'une eune et belle princesse , mademoiselle de Longuerilie, qui escomptait généreusement les rimes de son [>ensioiinaire. « Ce n'était , en effet, que pour plaire I cette grande princesse et k un petit nombre de [)ersonxies de sa confidence qui méritaient qu'on eût soin de leur agréer » ; c'était

. Pour complaire à ses volontés.

Et mieux mériter ses bontés ,

)ue Lorei s'était fait un bureau d'adresses vivant , R tellement qu'il ne se faisait qu'une copie de son ou- Trage , qui était lue devant ceux qui la voulaient écouter, ou qui passait en diverses mains. »

Les feuilles de Loret furent désignées dans l'origine sous le nom de Gitzette burlesque, « à cause qu'elles rapportaient ce qui se passait, et qu'elles le Causaient en style plaisant et agréable. »

Chacune est décorée , en guise de litre , d'une èpilhéte plus ou moins bizarre , comme longuette , ambulatoire, assaisonnée, goguenarde y piteu-se, etc. Elles sont toutes adressées à sa bienfaitrice , et une chose digne d'admiration , selon son éditeur, c'est a son artifice à faire toujours de nouveaux préfaces à sa princesse pendant une quinzaine d'années qu'il lui adressa son ouvrage sans discontînuation. »

Cependant la gazette de Loret était trop du goût de cette époque remuante et frondeuse pour qu'elle restftt long-temps le privilège du cercle un peu cir«conscrit de l'hôtel de Longueville. Il ne fut bientôt plus question dans toutes les ruelles que des caquets do poète gazetier, et les traits les plus saillants votaient de bouche en bouche par tous les coins de la ville. « La curiosité de quelques gens fut cause que l^on en fil bientôt plusieurs copies manuscrites ; mais

pour' ce qu'il n'y avait pas moyen d'en fournir & tooi ceux qui en souhaitaient , et qui étaient des gens de considération , et même parce qu'en les transcrivant, les copistes y lyoutaient toijgours fiiate sur fonte , il sembla plus à propos de les commettre à l'impression , qui est une invention excellente pour {Mroduire en môme temps plusieurs exemplaires d^ne senle pièce. »

Un autre motif encore avait déterminé Loret : ses vers avaient eu le sort de toute chose qui a do succès; les plagiaire» s'en étideni bien vite emparés.

Des débiteurs de faux pi^ers.

Pires cent fois que des iii}»er8, «

Faisaient imprâner ses gaxettes.

Sans cramdrô ni loi oi syndic.

Pour en faire un lâche trafic.

La (( noire et Iftehe action de ces audacieux béli^ très » le mettait en fureur :

Noble et généreuse Marie , J'ai rame tout à fût marrie Pour la sotte supercherie Que me font ces gens de voirie.

Mes vers sur le pont Neuf on crie :

maudite crisûÛerie !

Ah ! cela me met en furie.

Peste de leur imprimerie...

La Gazette burlesque fut imprimée pour la première fois le 29 septembre 1652 , après deux ans e demi d'existence : la première lettre avait paru le \ mai 1650.

On aurait tort, ce nous semble, de dire que Loi ret, en faisant imprimer ses gazettes, avait cédé a| désir d'en tirer profit; nous venons de dire les naotil qui rivaient déterminé. Encore, s'il faut en croii^

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