‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 10 sur 27 · LES BOIS · texte numérisé non relu

LES BOIS

Groupement natarel des chants populaires. — Ils reflètent la vie du peuple allemand an seizième siècle. — Débris de la mythologie païenne.— Métamorphoses des dieux germains persécatés par rÉglise chrétienne. — Les génies des lacs et des montagnes. — Les Nixes en Suède et en Allemagne. ^ Le seigneur Olaf des forêts. — LMdylle primitiTe ; le pâtre et la bergère.

La chanson populaire nous précipite dans le tourbillon de la vie du seizième siècle. On ne sait au premier abord comment sy orienter. Ouvrez le recueil d'Achim d'Arnim et de Clément Brentano où toutes les chansons sont jetées pêle-mêle, c'est tout un peuple que vous rencontrez, un peuple qui vit, chante, pleure et sexalte. Chacun passe devant vous, son refrain à la bouche et ne songe qu'à vous dire ce qui Tagite à l'instant même, chacun veut vous dé-

couvrir le fond de son âme. Tantôt c'est un brigand saisi de remords qui, après avoir tué sa victime au coin d'un bois, se prend à l'aimer dans un accès de désespoir; tantôt apparaît un moine agenouillé, qui adresse sa prière à la Vierge et voit sa douce tête lumineuse flotter dans les ténèbres de sa cellule. Ici chemine gaîment un lansquenet armé de pied en cap, là pleure une pauvre fille, perdue au fond des bois. Ici un chevalier hautain séduit la fille du peuple en passant son anneau d'or à son doigt, là le hardi charpentier lève ses regards victorieux vers la femme du margrave. On est entraîné comme au vol par monts et par vaux, à travers toutes les provinces de l'Allemagne, à travers tous les rangs de la société. On va de l'étroite boutique du pauvre tailleur au trône des rois, à peine s'est-on bercé sur la barque paresseuse du pécheur qu'on est emporté sur le cheval fougeux du hussard au beau milieu de la bataille. Toutes les situations delà vie se succèdent de chansons en chanson ; les adieux les plus émouvants et les plus humoristiques séparations, les serments les plus passionnés et les plus froides trahisons. Tous les sentiments se croisent et semblent vouloir se détruire les uns les autres en luttant de force. La tendresse la plus douce éclate à côté de la haine la plus féroce, l'égoïsme le plus brutal alterne avec les dévoûments les plus subli-

mes, les joies les plus fières avec les plaintes les plus tristes sur la mort et sur les terreurs de 1 éternité. Et dans ces accents que de franchise, de délicatesse, de sensualité, de naïve rêverie, quelle poésie et quelle musique! Au milieu de cette foule parfois étrange mais toujours plus vivante qui vous assaillit, vous ressemblez à ce magicien qui, par de longues incantations avait évoqué les esprits du fond des abîmes. Ils sortent de tous les coins de sa chambre, fantômes de tout âge, de tout sexe, de toute forme. Déjà ils la remplissent; il veut les chasser ; mais il a oublié la formule qui les ferait rentrer sous terre, et il en vient toujours davantage, il tourbillonnent jusqu'au plafond et se pressent en masse autour du cercle infranchissable qu il a tracé au dessus de sa tête.

Comment se retrouver au milieu de ce monde bigarré? Comment saisir le lien qui unit tous ces personnages? Au premier moment c'est impossible. Mais à mesure qu'on les observe et qu'on les comprend mieux, on y distingue des groupes de pliis en plus marqués, dont chacun correspond à une certaine phase de la vie intérieure. Ce qui les unit tous sans qu'il le sachent, ce qui amène sur leurs lèvres les paroles et le chant, nous l'avons vu, c'est qu'en tous tressaille le sentiment de leur force et de leur liberté, c'est que tous ils aspirent à la vie indépendante.

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Mais ce grand réveil a des degrés infinis dont chacun marque un nouveau développement, depuis le demi-sommeil jusqu'à la pleine conscience.

Il y a une série de chansons où l'homme apparaît encore comme perdu dans la nature et dominé par elle. Sas sensations et ses pensées ne sont alors que le reflet du ciel et de la verdure, 1 écho vibrant de la brise et du cri des oiseaux. A ce premier degré de la vie de l'esprit, rhomme ne se sent guère que comme une partie de la nature et se confond sans cesse avec elle. Elle vit en lui, il ne vit qu'en elle. On peut appeler cet état de Tâme la vie primitive parce qu'il correspond à 1 état d'âme de lenfant et à la période mythologique des peuples. La chanson populaire nous y ramène dans quelques ballades mythiques, dans ses chansons de printemps, de rossignols et de bergers. Le second groupe forme avec le premier un contraste frappant. L'homme est sorti de ce demi -sommeil pour se jeter dans le tourbillon du monde. Sa vie n'est plus un rêve, mais une action incessante; la scène où il se meut n'est plus la nature, mais la société. Il brûle de jouir, de se faire valoir, se rit du monde entier et ne croit qu'en lui-même. Tels sont ces compagnons, ces chasseurs, ces lansquenets, ces étudiants qui se plaisent dans les vicissitudes de la vie aventureuse. L'amour

' BALLADES ET IDTLLB DAIIS LES BOIS. U

paraît déjà dans leurs chansons , il n*y joue cependant quun rôle accidentel. Les chanfs iamaur proprement dits forment un groupe à part^ et de beaucoup le plus important. Ce n'est pas sans raison que ce sentiment joue un rôle capital dans la poésie lyrique des peuples modernes. C'est que Tâme s'y révèle à elle même avec ses énergies primitives, elle s'y trahit dans ce quelle a de plus intime et découvre sa destinée en se donnant librement à une autre aussi libre qu'elle (1). Mais le degré le plus élevé que l'âme puisse atteindre dans son développement, c'est la vie religieuse, où elle s'élève au dessus de sa destinée personnelle et cherche à saisir sa relation avec l'infini. Les chansons religieuses formeront donc le der-

(1) Après la poésie amoureuse oo pourrait placer les Chants patrich tiques. Toutefois ils ne sont ni assez nombreux ni assez beaux pour former tout on chapitre dans cette étude. Les chansons comme celles sar le prince Eugène et sur Charles-Quint n'ont qu'un intérêt historique très relatif. Comme poésie elles sont bien au dessous des chants suisses du quatorzième et du quinzième siècle que j'ai cités dans le chapitre précédent. Quelques chants énergiques des lansquenets rappellent de loin en loin ces mâles accents Ils paraîtront dans le chapitre sar la vie aventureuse. Le patriotisme n'était, en effet, qu'un épisode dans la vie de ces hommes. La patrie n'existait pas pour eux. Qui Teùt chantée? qui aurait cru à son existence? Un seul; le vaillant Ulric de Hutten, mais son courage ne servit de rien, tous ses efforts se brisèrent contre l'égoisme des princes et l'esprit borné de sa caste. Personne ne Técouta et les lansquenets de Franz de Sikingen répétèrent seuls par toute l'Allemagne le hardi refrain du chevalier humaniste : Je l'ai osé !

nier groupe (1). En accompagnant ainsi la chanson populaire depuis ses rêves enfantins au sein de la nature, à travers les hasards du monde et les conflits de l'amour jusqu'aux l\auteurs de la pensée religieuse, nous assisterons pour ainsi dire au développement intérieur et caché du peuple. Sous cent 'types variés, par mainte joyeuse aventure et plus d'une mort désespérée, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, à travers mille plaisirs et mille souffrances, nous le verrons lutter, grandir et aspirer à la plénitude de la vie, à la liberté.

(1) La division ordinaire adoptée par les Allemands est celle-ci : Chansons historiques — légendes — ballades — chants des divers états. — chansons d^amour — chansons religieuses — sentences, énigmes^ etc.. Cette division est plus scientifique que celle qu'on va trouver ici, parce qu'elle permet une classification plus rigoureuse. Mais il importait avant tout, de présenter de cette poésie un tableau saisissablc, de faire ressortir la beauté des parties et le sens profond de l'ensemble. La poésie populaire qui commence à poindre au quatorzième siècle, se développe au quinzième, s'épanouit au seizième et subsiste jusqu'à nos jours, quoique le progrès des lumières, la cessation de la vie instinctive et la civilisation industrielle la rendent de plus en plus impossible, cette poésie, dis-je, m'est toujours apparue comme un grand mouvement du peuple vers l'émancipation de Tàme et de l'intelligence. Il chante en ses meilleurs moments parce qu'il commence à se sentir, parce qu'il veut comprendre sa destinée et celle du monde. Pour suivre ce mouvement je me suis attaché à divers degrés de la vie de Tàme, dont le premier est cette sorte de communion avec la nature qu'on retrouve encore chez beaucoup de montagnards et dont le plus élevé est la conscience religieuse. J'ai groupé ces études dans cet ordre. De cette façon, je l'espère, on pourra saisir la grandeur de cette révolution morale qui s'accomplit dans le peuple, et embrasser d'un coup d'oeil les beautés supérieures qui donnent à sa poésie une valeur universelle et hautement humaine.

Depuis 1 ère chrétienne les hommes n'avaient plus vécu en paix avec la nature. Comme tous les peuples' du monde, les Germains l'avaient divinisée autrefois dans leur mythologie. Survint l'Église chrétienne qui proclama un seul Dieu invisible et fit à toutes les divinités païennes une guerre d'extermination aussi implacable que celle de Charlemagne contre les Saxons. Une grande lutte dut se livrer dans l'âme inquiète du peuple, entre les dieux de ses pères et le Dieu chrétien, lutte douloureuse qui dura plusieurs siècles. Le Dieu invisible triompha, les dieux germains furent détrônés et dès lors la nature changea de face pour l'homme. Ce n'était plus la terre, mère féconde et bienaimée, antique berceau des géants et des dieux, mais le sol maudit depuis la chute de l'homme, repaire du mal et du péché, le royaume de satan, sombre vallée de larmes et de tentation. Autrefois, l'adorer était toute la religion; maintenant, l'aimer en secret était déjà un crime.

Et pourtant on l'aimait toujours, car les vieux dieux n'étaient pas morts. L'Église avec toutes les promesses du ciel et toutes les menaces de l'enfer n'avait pu les arracher de ces fortes âmes. Les prêtres, ne pouvant persuader aux barbares que Wuotan (Odin, chez les Scandinaves), Donar (Thor) et Freya (Frigg) n'existaient pas, durent leur faire croire que c'étaient des esprits

9è HISTOIRIS DU UfiD.

du mal, des suppôts de Satan . Leur foi se trouva partagée entre deux religions , deux mondes ennemis. Ils étaient forcés de croire au christianisme,, parce qu'ils le voyaient victorieux et triomphant, renverser leurs chênes sacrés et mettre des églises à la place ; mais ils croyaient encore au paganisme, parce qu'ils le portaient en eux-mêmes. Quand ils sortaient des voûtes de la basilique , ils rentraient dans leurs forêts pour y écouter les voix tristes et menaçantes de leurs dieux abandonnés. Au milieu de ces déchirements intérieurs, ils essayaient de concilier l'ancienne et la nouvelle religion. Car comment haïr les dieux de leurs pères! Mais ainsi, les dieux du Walhalla, les anciens maîtres du monde, tombèrent de génération en génération au rang de divinités secondaires ; persécutés, rapetisses de siècle en siècle, ils finirent par n'être plus que des esprits errants, malheureux, relégués dans un coin obscur. On n'en voit plus rien dans la poésie chevaleresque du douzième et du treizième siècles. Là brille dans toute sa splendeur le ciel chrétien et devant ses rayons les dieux mâles et farouches de la vieille Germanie ont disparu. Mais tout ce monde de divinités s'agitait encore confusément dans l'imagination populaire. Sans doute pour elle aussi, le Christ règne dans le ciel, mais les profondeurs ténébreuses de la nature sont toigours

peuplées d'esprits. Les géants se sont retfrés dans les cavernes des montagnes d'où ils font encore de rares apparitions. Le puissant Wvotan n'est plus que l'homme au chapeau qui se promène par la pluie dans les forêts et vient se réchauffer de temps à autre au foyer des bûcherons. Ses filles superbes, les fières Walkyries, les vierges de la mort qui recueillaient l'âme des guerriers sur le champ de bataille no sont plus que de vieilles sorcières qui font l'ascension du Broken sur leurs balais. A côté de ces dieux déchus, il y a le peuple des divinités inférieures, habitants des forêts, des lacs et de la mer, légion innombrable tantôt malfaisante, tantôt amie. Ce sont les nains et les Trolls, gardiens de l'or dans la terre, les Elfes qui dansent au clair de lune, les belles Nixes qui chantent dans les lacs. Toutes ces divinités gracieuses ou laides, bonnes ou méchantes sont attachées aux hommes par un lien mystérieux et indestructible. Elles les charment, les séduisent, les perdent. C'est qu'elles les aiment et ne peuvent leur pardonner de les avoir trahies. De là leur tristesse» leur humeur fantasque. Ceux qui se promènent le soir dans la forêt, entendent murmurer quelqutfois les petits elbes qui se cachent dans les fleurs. Ils accusent les enfants des homn^s et disent : Que le eiel est haut , et que l'infidélité est gran4}6t

La fidélité est avec la sincérité une des plus antiques vertus germaniques, la poésie populaire en fait foi, et tandis que d'autres peuples rient de cette vertu qui leur semble trop gênante dans les relations de la vie, le vrai Germain en fait son bonheur et trouve dans la persévérance de ses sentiments les plus nobles, comme un avant-goût d'immortalité. Ce qu'il a aimé une* fois, il lui semble qu'il doive l'aimer toujours; il reste fidèle même aux dieux déchus, tant qu'il peut. Ces reproches délicats, ces tendres appels des esprits abandonnés que l'homme du peuple croyait entendre dans les fleuves et ies forêts, le remplissaient de tristesse et de remords. Il éprouvait alors pour ces êtres souffrants et maudits de ces retours inattendus d'affection, comme les enfants et le peuple peuvent seuls en avoir. Une légende suédoise le dira mieux que tout le reste.- Les deux enfants du pasteur jouaient un soir au bord du fleuve. Voici qu'un beau Nix sort des flots avec une harpe et se met à jouer. Les enfants espiègles le taquinent et lui crient : « Pourquoi joues-tu, pourquoi chantes-tu, méchant Nix? Tu n'entreras pourtant pas au ciel! » A ces mots, .le Nix jette sa harpe, pleure amèrement et redescend dans les profondeurs du fleuve. Cela amuse beaucoup les enfants, ils reviennent à la maison et racontent en triomphe à tout le monde qu'ils ont fait pleurer le Nix.

Mais le père leur reproche leur cruauté et leur \ ordonne de s'en retourner au fleuve pour consoler le Nix. Les enfants s'en vont au rivage. LeNix était assis sur l'eau se lamentant et pleurant. Ils lui disent : « Console-toi, le père a dit que le Sauveur est aussi venu pour toi. » Alors le Nix reprend sa harpe et joue ses plus joyeuses mélodies, et longtemps encore après le coucher du soleil, on entend résonner sa douce musique. Comme ces deux enfants , le peuple est : ému de pitié pour ses divinités proscrites. Il y revient sans cesse, il ne peut s'en détacher. En vain, l'Église les damne, il a plus de foi qu'elle, et veut les sauver.

Chassées de la religion et de la poésie offi- I cielles, ces divinités étranges n'en vivaient donc pas moins dans la conscience du peuple. Aussi se montrent-elles dans les chants populaires de toutes les races germaniques, en Allemagne, dans le Danemark, en Suède, en Norvège, et en Angleterre. C'est dans les pays du Nord qu'elles se maintinrent le plus longtemps , en Suède surtout, où elles furent toujours revêtues d'une grâce et d'une mélancolie particulières. Dans ces fleuves d'un bleu sombre les Nixes vivent comme en des palais d'azur. Ces êtres capricieux, il y en a des deux sexes, poursuivent les enfants des hommes de leurs amours perfides et de leurs enchantements. Ils jouent admi-

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rablement de la harpe et subissent ce mÔine charme de la musique qu'ils exercent si fortement. Quand on sait les prendre par là, on les subjugue facileinent et on parvient à leur arracher leurs victimes. Christine doit épouser le seigneur Pierre. Elle pleure, car ses deux sœurs ont été enlevées par le Nix le jour de leur noce sur le pont de Ringfalla, et on lui a prédit le même sort. Le seigneur Pierre fait mettre des sabots d or au cheval de sa fiancée, pout* qu'il ne bronche pas sur le pont. Lorsqu'ils arrivent à ïlingfalla un cerf au bois d'or joue au bord de la route, tout le monde s'élance à sa poursuite et Christine traverse seule le pont. Son cheval bronche et tombe dans le fleuve ; la voilà comme ses sœurs la proie du Nix. Mais alors le seigneur Pierre a recours à la puissance de sa harpe, pour forcer le dieu du fleuve à rendre les trois jeunes filles.

Le seigneur Pierre dit à Técuyer servant :

Cours me chercher ma harpe et revient sur-le-champ.

Ah ! comme il faif vibrer sa harpe harmonieuse ! Le Nix tout aussitôt sort de Tonde écumeuse.

Pour la seconde fois frémit la harpe d'or ;

Le Nix pleure à sa voix, sourit et pleure encor.

Pour la troisième fois la harpe d'or résonne ;

Un bras blanc sort de Tonde et le fleuve en frissonne.

BALLADES ^T jpXf^LS DANS LES BOIS. ^02^

Il joue^ il joue un air sua?e et si divin

Qae les petits oiseaux le dansent en chemin.

H joue, et chaque rose avec amour s'incline Il joup, et sur son cœur il attire Christine.

Et le Nix sort du fleuve à ce chant triomphant. Sur chacun de ses bras est assise une enfant.

Voilà bien la foi epfantine dans là puissance de Tâme sur le monde extérieur, ravissante illusion qui n'appartient qu'aux âges primitifs. Le sentitiment est si fort, que par son énergie l'homme croit pouvoir subj uguer tous les éléments, comm^ les puissances de son âme subjuguent son propre corps et le font vibrer à leur gré. Il prend la nature pour un clg.vier docile, sur lequel il n'a qu'à jouer, pour en faire sortir toutes les harmonies. Et, chose étrange, c'est elle qui joue sur lui, et toute cette musique étourdissante s'échappe de son propre cœur. Mais il ne s'en aperçoit pas et s'imagine que des êtres surhumains, quoique semblables à lui, Técoutent et lui répondent, lui commandent ou lui obéissent. Dans l^s ballades suédoises il y a une sorte de gageure entre les hommes et les esprits, c'est à qui l'emportera sur l'autre. Celui qui sent en soi le plus de musique, le plus de force dominatrice et enchanteresse, restera vainqueur. La lutte est dangereusi^, par ces esprits pe font p^s gr^CQ, Us

nont que le désir de fasciner, de posséder. Toutes les jeunes filles qu'ils enlèvent ne sont pas aussi heureuses que Christine. Une vierge avait rencontré le roi de la montagne ; il l'entraîne dans son royaume souterrain. Après sept ans, elle lui demande la permission d'aller revoir sa mère. 11 la lui accorde à condition qu elle ne le nomme pas. La fille revient chez sa mère, et, se croyant sauvée , elle nomme son séducteur. Aussitôt le roi de la montagne est devant elle et l'emporte pour toujours. Revenu dans son royaume, il lui fait boire de l'hydromel dans une corne d'or.

Four la première fois elle vida la coné. Elle oublia le ciel et la terre.

Four la seconde fois elle ?ida la corne. Elle oublia le soleil et la lune.

Four la troisième fois elle rida la corne, Elle oublia son père et sa mère.

La voilà devenue Elfe, reine de la montagne, immortelle, mais au prix de tout amour, de tout souvenir humain. Ainsi l'imagination populaire va filant son rêve. Ne lui demandez pas ce qu'elle veut dire, laissez-là se jouer dans le royaume des songes. Elle a besoin de s'expliquer le monde et la destinée humaine ; elle le

fait par des images comme nous le faisons par des lois. Le charme insaisissable de ces naïfs récits sera toujours cette profonde intimité de rhomme enfant avec la nature, encore toute remplie de belles divinités palpitantes de vie et de désir. L'illusion une fois perdue, elles disparaîtront pour ne plus revenir et toute la puissance des poètes sera vaine pour les rappeler.

Ce monde merveilleux se retrouve dans la chanson populaire des Allemands, mais il j est plus rare et y a perdu quelque chose de sa magie. Les Nixes et les Elfes, si sveltes et si diaphanes en Suède et en Norvège qu elles semblent se confondre avec les vagues mobiles et les feuillages frisonnants, deviennent quelquefois trop réelles et trop palpables dans les chansons allemandes. Le paysage aussi n'a plus ces profondeurs sombres, fuyantes, mystérieuses qui jettent l'esprit dans une rêverie sans fin. Les causes en sont nombreuses. D'une part, la nature a rarement en Allemagne ce caractère sauvage et grandiose qui favorise la croyance aux divinités élémentaires, de l'autre, l'esprit du peuple allemand, quoique très porté au merveilleux, n'y incline pas autant que les peuples Scandinaves et se plaît davantage dans les affections purement humaines. Ajoutons surtout qu'à l'époque où fleurit la chanson populaire il était déjà trop éveillé, trop secoué par

IQÇ HISTQIRE DU LIED.

la politique et la religion, trop travaillé par le besoin d'agir pour s'absorber dans sa vieille mythologie. Il se passionne plus volontiers pour des personnages en chair et en os, pour les scènes dramatiques de la vie réelle. Cependant le monde des divinités évanouies lui apparaît de temps en temps comme une vision lugubre noyée dans le crépuscule. Les elfes le hantent encore. Ecoutons l'histoire d'Olaf (1).

Olaf la niiit au bois chevauchait hardiment, Pour inviter la noce ; il fredonnait gaiment.

Les Elfes en dansant lui barrent le chemin. Et la reine des bois lui tend sa blanche main.

— Salut, seigneur Olaf, soyez le bienvenu ! Pour danser avec moi n'êtes vous pas venu ?

— Danser ? non, je ne puis, je ne veux pas danser. Demain au point du jour je dois me marier.

•— Écoute, bel Olaf, viens danser avec moi. J'ai deux éperons d'or que je garde pour toi.

J'ai la plus belle robe et le plus riche habit, Mes doigts fins l'ont tissé, la lune l'a blanchi.

— Danser ? non, je ne puis, je ne veux pas danser. Demain au point du jour je dois me marier.

(1) Cette ballade est d'origine suédoise. Elle existe sous plusieurs formes dans cette langue. La version allemande est une reproduction non une traduction.

BALLADES Vtf IPYLLE PiN3 LES BOIS. 107

— Éopute, bel Olaf, riens dsinser ayec moi.

J'ai dans mon ?ert palais i^ monceau 4'or pour toi.

— Un monceau d'or de toi, je yeux bien l'accepter, Mais pour l'amour de Dieu, je ne ^aurais danser.

— Quoi ! tu refuses donc de danser arec moi P Que la mort sans retard monte en croupe arec toi.

Elle élè?e le bras et loi frappe l^e cœur.

r^ Grand Dieu, qu'ai-je senti, grand Dieu, quelle douleur!

Et puis, le replaçant pâle sur son cheyal : — - Va-t'en danser demain ayec ta belle au bal.

Et quand il s'en reyint an seuil de son château. Sa mère l'attendait, et lui dit aussitôt :

— O mon fils, qu'as-tu donc? Mon fils tu me fais peur! D'où yient ton œil si terne et d'où yient ta pâleur ?

*- Ma mère, calme-toi, ma mère n'aie pas peur. Une Elfe des forêts m'a frappé sur le cœur.

— Couche-toi, fils chéri, que ton sommeil soit doux. Ta fiancée, hélas I que lui cont«ron8-nous P

— Dis-lui que je cheyauche et par monts et par yaux. Que j'essaie en chassant mes chiens et mes cheyaux.

U se couche et s'endort. A l'aube du matin La fiancée arriye, elle chante en chemin.

— Quoi, tu pleures ma mère, et qu'as-tu donc, dis-moi. Pourquoi mon bien-aimé n'est-il pas ayec toi?

lOS HISTOIRE DU LIED.-

-— O ma fille, il cheyauche et par monts et par vaux» Il essaie en chassant ses chiens et ses cheyaux.

La TÎerge sonleva le manteau brodé d'or. Et le seigneur Olaf était là pâle et — mort !

C'est là une de ces vengeances implacables comme les aiment les divinités proscrites. La reine des Elfes, aux yeux bleus scintillants, doux et cruels, aux bras éblouissants comme la neige, à la chevelure blonde qui flotte follement autour de ses épaules nues, l'Elfe rieuse et sauvage qui danse au clair de lune sur la pointe des herbes entre les bouleaux frissonnants, est plus puissante que la pieuse fiancée. D'un éclat de rire elle l'emporte sur un long et fidèle amour. Olaf la voit danser, au premier coup d'œil il est fasciné, déjà il aime, et quoiqu'il fasse il succombera à cette séduction. En vain sa bouche est-elle fidèle à sa fiancée, son cœur l'a déjà trahie. La reine des Elfes le poursuit, le presse, et comme il refuse toujours de danser avec elle, elle le frappe au cœur d'un coup mortel. La nature se moque des vœux éternels, elle commande en maîtresse et tue qui lui résiste. Cette ballade est un hymne tout païen à sa puissance, que le peuple célèbre sans le savoir.

L'homme du fleuve (Wassermann) et la fée de mer (Meerfei) font aussi leur apparition dans la chanson populaire allemande. Mais ce ne

sont que les fantômes pâlissants d'un monde qui s'en va, et leurs chants sont comme les derniers soupirs des divinités païennes qui meurent solitairement au fond de leurs lacs et de leurs forêts. A l'époque où elles régnaient dans tout leur prestige, l'homme était encore sous le coup de la nature. Elle le frappait, elle le pénétrait d'effroi, de désir ou de volupté; il ne réagissait pas. Les sensations douces ou violentes, qui ébranlaient tout son organisme, se traduisaient à son imagination en êtres gracieux et sauvages, dont il se croyait fasciné, aimé, poursuivi. Heureux ou malheureux, le divin lui apparaissait dans ce vaste enivrement de terreur et d'amour, où son âme était comme perdue. 0 sombres génies des torrents de la montagne, Elfes des forêts fantastiques, Nixes ondoyantes qui vous jouez au bord des lacs dormants, pourquoi vivez-vous toujours, pourquoi hantez-vous encore les enfants des hommes , pourquoi nous appelez-vous parfois de vos voix tristes et caressantes, qui se marient aux sons de la harpe? D'où vient que nous ne pouvons vous dire Téternel adieu? et par quelle loi mystérieuse sommes-nous liés à vous? C'est que vous nous parlez d'une voix si douce d'un temps où vous étiez les rois du monde et où l'homme vous adorait. Alors, rien ne le séparait encore de la nature vivante, il la saluait dans un premier

UO 0|$TOiRË DU mSD.

él^n d'enthousiasme et c'est vous qui avez retenu le secret de ses ravissements. L'Église vous a maudits, la civilisation vous chasse, le peuple, qui vous aimait, à son tour vous raille et vous oublie. Mais nous nous souvenons encore de vous, belles divinités. Car, malgré nous, nous revenons à la nature, à cette mère universelle, (7:9 Traf^pïTop) comme dit Eschyle, pour nous fortifier dans ses embrassements et sentir l'esprit éternel qui circule en toute chose. C'est ^lors que vous ressuscitez un instant et que nous retrouvous dans vos sourires la joie des premiers âges !

Du monde crépusculaire de la mythologie germanique, passons avec la chanson populaire au monde riant et lumineux de la vie patriarcale. Nous voici au fin fond des moptagnes, en quelque vallée perdue, que n'atteignent pas les révolutions de l'histoire. Là vit une population bien simple d'esprit, bien primitive de mœurs, tout absorbée par son travail. Ce sont des charbonniers qui veillent jour et nuit près, de leurs montagnes de bois toujours fumantes. Ce sont aussi des bûcherons qui sans cesse font retentir les forêts des coups secs de la cognée. Ce sont encore des mineurs qui passent la moitié de leur vie dans les flancs de la montagne, ou bien les couvreurs qui vivent suspendus dans les lEiirs et sifflent pomme 4eg merles en travaillant.

Côs gens-là vivent réellement avec la nature, avec le rocher, avec l'arbre et la forêt; leur existence s'y incruste pour ainsi dire. L'homme qui a vu grandir depuis son enfance le chêne avec toutes ses branches ne met pas la cognée à sa racine sans une sorte de regret et regarde avec émotion les nombreux rejetons qui perpétueront la beauté de la forêt. Le mineur a pour les entrailles de la terre, avec son labyrinthe de cavernes, une admiration mêlée d'orgueil et de respect. Il en connaît tous les détours, il bénit la source souterraine qui jaillit du rocher et lui attribue la vertu de donner une longue vie. Encore aujourd'hui rien de plus gai, de plus éveillé, de plus aimable que le mineur du Harz. Presque toujours privé de la lumière, il la salue par des cantiques improvisés chaque fois qu'il la revoit. L'habitude du danger établit entre lui et ses compagnons une joyeuse fraternité qui s'étend à tous les visiteurs. Son bon vouloir et sa tranquille confiance se résument dans un mot par lequel il apostrophe l'étranger à l'entrée et au sortir de la montagne : G/ôckauf! ce qui résonne à notre oreille comme : Bon courage, et Dieu vous protège ! Autrefois tous ces ouvriers des montagnes, de métiers si divers avaient l'habitude de consacrer leur travail par le chant, lui donnant parla un prix supérieur au gain, une dignité morale et religieuse.

Ht mSTOIRB DU LIED.

Mais le roi de ce inonde primitif, c'est le pâtre, le plus insouciant des hommes et le plus gai des chanteurs. N'ayant que son troupeau à surveiller, toujours au grand air et libre de tous ses mouvements, il peut vivre tout à sa guise. On se le figure aisément, ce fils de bûcheron, robuste adolescent à la nuque vigoureuse bronzée par le soleil, au front rustique qui semble défier la grêle. Quand, au retour de la belle saison, il s'achemine vers la haute montagne, laissant derrière lui les villages et les dernières habitations humaines, une vive sensation de liberté lui dilate la* poitrine. Il se dit, ou plutôt il sent par instinct que cette vaste étendue lui appartient et n'aura d'autre maître que lui. Le voilà libre de courir sur ces pelouses à perte de vue, de guetter l'oiseau dans le taillis, de se rouler dans la fougère mouillée pendant que le soleil darde le dôme impénétrable de la forêt et de rafraîchir sa lèvre brûlante aux baies sauvages qui foisonnent dans les fourrés. Mais pendant ces longues matinées, et ces soirées si calmes, que faire si ce n'est un peu de musique sur un de ces instruments primitifs que les bergers de tous les pays savent fabriquer. Musette ou cornemuse peu importe, cela excite les oiseaux, fait dresser l'oreille au chien et fait passer des heures entières dans un bercement délicieux. Mais quand le matin est plus clair que

d'habitude, quand un vent vif et tranchant rafraîchit le sang et Tâme, il jette avec impatience musette et cornemuse et se met à chanter, et quel plaisir d'entendre sa propre voix résonner contre les rochers :

Non loin de mon troupeau donnant,

Bien doucement, Couvert de mousse je sommeiUe.

An sein du bonheur je m'é?eille

Frais et content.

Châteaux à tourelle dorée

Du val lointain.

Vous n'êtes pour moi que rosée

D'un beau matin.

Et quand parait l'aurore en feu

Je chante à Dieu !

Je souffle dans ma cornemuse.

De mon troupeau la voix confuse

Me rend joyeux.

Pas de chant triste et monotone

Au point du jour, Car le soleil m'a fait un trône

Tout de velours.

Sous Tombre à midi qu'il fait beau !

Le ciel est chaud, La source rafraîchit mes lèvres.

Vaches, brebis, agneaux et' chèvres

Sont au préau. Je vais m'asseoir sur ma banquette

Avec mon pain.

Je n'ai jamais sous la houlette

Fleuré de faim.

it4 HISTOIRE Dt LIED.

Enfin quand l'étoile du soir

Se laisse voir, A la cascade murmurante, Rossignol de sa voix vibrante

Me dit bonsoir.

La liberté c'est la richesse

D'un cœur léger, Adieu la pompe et son ivresse,

Je suis berger! (1)

Ces accents sont empreints de la sensation large et vague des hautes montagnes où l'azur sans nuage enveloppe les dômes de verdure éternelle. Nul combat intérieur n'altère l'accord majeur de cette harmonie, nul désir n'en hâte le retour cadencé. Le jeune pâtre laisse expirer lentement sa dernière note sur les croupes amènes des hauteurs ondulées et semble la suivre encore au loin. Personne ne l'entend, mais il se sent heureux; Dieu l'écoute.

La vie cependant a ses revers. Parfois l'orage et la tempête le surprennent loin de son réduit. La pluie le fouette au visage, la foudre tombe à ses côtés, le froid pénètre. Il s'en rit et siffle dans l'ouragan, mais sous ces nuées sombres des pensées tristes lui viennent. Il songe à sa pauvreté, à son abandon et se compare aux riches d'en bas qui ont un abri et une famille,

(1) Se Ireuve dans le recueil : Des Kaaben Winderhom.

BALLADES ET iOTLLfi DANS LES BOIS. It9

les danses et les fêtes. Il songe enfin que pas âme qui vive ne se soucie de lui. Le» larmes amères de la solitude lui montent aux yeux. A ce moment le coucou reprend son cri monotone dans la forêt voisine et larrâche à sa mélancolique rêverie. C'est son oiseau favori, son compagnon perpétuel avec lequel il aime à converser des heures entières. Ne devrait-il pas être triste aussi par ce temps noir? Mais non, il chante malgré la pluie et attend le prochain rayon de soleil.

L'oiseau gris ehante à la feaillée,

Coucou, coucou!

Il pleut ; sa pauvre aile est mouillée.

Coucou, coucou, coucou !

Le soleil perce les nuages.

Coucou, coucou!

L'oiseau fait sécher son plumage.

Coucou, coucou, coucou !

Il prend son vol d'une aile fière.

Coucou, coucou!

Vers le lac bleu, vers la lumière,

Coucou, coucou, coucou ! (1)

Le pâtre se console avec lui. Lui aussi se promet de s élancer vers le bonheur et la lumière, dès que le ciel sera plus serein. Au premier beau jour le voilà parti pour la vallée. Caché dans un

(1) Recueil d'Ubland, n* 11.

bouquet d'arbres qui s élève sur un versant rapide, il voit passer plus haut sur le sentier des jeunes filles qui fredonnent à mi-voix :

Qaand le mai nous revient tout est jeune et joli, Tout verdit, tout festoie et la source s'emplit»

La colombe sauvage

Prend son vol et voyage.

Et par monts- et par v^ux retentit l'hallali !

Les garçons qui sont en bas et s'eflForcent de les rejoindre répondent par la strophe suivante sur un ton un peu plus provoquant :

On j rit, on plaisante et l'on songe à causer. On y chante, on y saute et tout veut s'amuser,

Et l'amie à l'amie

Conte amour et folie.

Mainte bouche reçoit à la danse un baiser !

Notre berger n'y résiste pa^ et court à la fête. Une foule d'hommes, de femmes et d'enfants se pressent autour d'un char sur lequel gesticulent les deux héros. Le premier est un fringant gaillard aux joues rouges, à la forte carrure. Vêtu en roi, d'étofies reluisantes et bariolées, il porte sur sa tête une épaisse couronne de fleurs et de feuillages et tient à la main un sceptre fleuri de liserons. C'est l'été. L'autre est un vieillard à barbe grise, accoutré comme un

mendiant ou un bandit et couronné de feuilles sèches, qui s'appuie sur un bâton de houx. C^est rhiver. L'été s'avance fièrement, agite son sceptre et dit :

C'est aujourd'hui le plus beau jour de fête. L'été, l'été Ta ^re sa conquête.

Begardez-moi ; n'ayez pas peur.

L'été est un vaillant seigneur.

Mais l'hiver s'avance à son tour et lui répond en grommelant :

Tu mens, je suis plus fbrf et je te brave. Je suis l'hiver ; ta u'es que mon esclave. Kegardez-moi, je n'ai pas peur.

L'hiver est un puissant seigneur (1) !

La lutte s'engage. L'hiver parle de glace, de frimas et de gelée. L'été hausse les épaules et prétend qu'il les fera fondre d'un rayon de soleil. Mais l'hiver lui dispute le terrain pied à pied, il gronde, menace de sa voix creuse et fait le moulinet avec son houx, d'un air résolu. Alors l'été éclate de rire et le touche de son sceptre fleuri. L'hiver tressaille comme étourdi sous les clochettes printannières des liserons.

(1) Cette scène est encore représentée dans certains villages d'Allemagne. Le dialogue dont je cite le commencement se trouve dans le recueil d'UhIand , 1. 1, pag. 25.

Sa voix devient chevrotante, essaie encore la menace et finit par supplier humblement. Enfia l'hiver hésite, recule et s enfuit chassé par une pluie de muguets. L'été seul occupe triomphalement la scène.

A cette victoire éternelle du printemps sur l'hiver, de la vie sur la mort, la foule pousse un immense cri de joie, un cri à réveiller les divinités païennes endormies dans les cavernes des montagnes. Puis, ivre de plaisir, elle court la célébrer par la danse en plein air. Entraîné par le flot, le berger se glisse au pré où les couples mènent leur danse champêtre; cependant les longues files de paysannes qui le regardent en riant, ne sont pas faites pour l'encourager. Les plus hardies lui lancent par dessus l'épaule une œillade avec un bout de chansonnette significative :

S'il est des ftoorces jaillisantes.

Il fàat s'en abreuver.

S'il est des filles florissantes.

Il faut, il faut aimer.

La seconde ajoute :

J'ai fait choix d'une fille Vertueuse et gentille. — — N'est-ce pas? —

BALLADES JBT lOTtUS DANS LES BOIS. 119

Vient la troisième qui fredonne d'une voix malicieuse :

Ne hâtons rien, bean page Eestons honnête et sage, Au bout de l'an, oui, oui ; oui, oui je reviendrai.

Est-ce pour l'agacer, est-ce pour se moquer de lui? Il ne sait, mais pour un empire il ne se risquerait pas au milieu de ces rieuses, dont les voix lui tintent dans les oreilles et qui se laissent entraîner l'une après l'autre à la danse vagabonde. Inquiet, moitié ravi, moitié maussade, il se retire sous un arbre pour observer la fôte à son aise, lorsque une ravissante apparition attire ses regards. Dans le chemin creux, entre les haies, il aperçoit la bergère de la vallée. Les mains jointes sur son tablier, la tête légèrement inclinée en avant et les yeux grands ouverts, elle s'avance furtive, légère, inquiète, à pas lents. Pour toute parure elle porte sur sa tête une couronne de chèvrefeuilles dont les fleurs sauvagement entrelacées tremblent au vent avec sa chevelure brune comme pour rehausser l'expression suave et agreste de son visage. Arrivée au pré, elle s'arrête tout à coup et prête l'oreille à la musique bizarre du ménétrier. Une villageoise la prend sous le bras pour l'emmener vers les beaux du village, elle résiste. Une

autre la prend de l'autre côté et veut l'entraîner de force; elle se dégage et s'esquive. Un paysan lui saisit la main et veut la faire danser. Mais la fille des montagnes lui lance un regard oblique et courroucé, s'échappe et se précipite sous l'arbre derrière lequel se tient le pâtre émerveillé. Elle ne l'aperçoit pas. Alors il s'en approche et l'entoure doucement de son brjis. Elle se retourne vivement et le regarde de ses grands yeux doux et sauvages. Mais elle ne s'enfuit pas. Ils restent immobiles et se regardent longtemps. « Viens avec moi, dit-il à voix basse, n'entends-tu pas le chant tendre du rossignol, qui chante là en bas dans les vallées? T'effraies-tu de marcher à l'ombre, là en bas dans la mousse? je te conduirai. Viens! » Les yeux de la fille des bois prennent une expression plus rêveuse et plus passionnée. Elle écoute tour à tour le rossignol qui chante là en bas et la voix caressante de l'enfant hardi qui la presse de son étreinte. Puis tout à coup d'une voix décidée : « Là en bas? Non, je n'ose, vas-y seul. Adieu ! » Et d'un bond elle disparaît dans les buissons.

Il descend, descend, il cherche, cherche encore. Point de bergère dans la clairière du vallon, point de bergère à la fête; il faut s'en retourner à la montagne, seul, triste, mais fier comme un page qui vient de ramasser une

BALLADES ET IDYLLE DANS LES BOIS. I«l

plume tombée du chapeau de sa châtelaine. Certes, il se promet de revenir un jour à la danse et d'être plus heureux. Mais en attendant il erre souvent au dessus du vallon perdu. Son ami le coucou raccompagne toujours à distance et a soin de se nicher assez près pour se faire entendre. Ces deux joyeux musiciens ont besoin l'un de l'autre et se servent d'auditoire dans les jours de pluie et de soleil. Le coucou aidera-t-il au berger à découvrir la sauvage bergère? Il n'en doute pas et souvent il chante par dessus la haie :

-Je sois le gai conooa des bois

Qui passe et qui repasse.

Mon nom joyeux est dans ma voix,

Je chante et ne me lasse.

L'hiyer j'habite les forêts.

Et l'été les prairies, Toujours mon cœur séjourne auprès.

Des bergères fleuries.

Quand mon troupeau paisiblement

Se répand dans la plaine, Je m'arrête et m'assieds gaiment

Parmi la marjolaine.

Je crie à haute voix : coucou !

J'appelle au loin, j'appelle !

Du fond des bois je ne sais d'où

Répond, répond ma belle ! (1)

(i) Recueil de M. Simrock, n* ISl.

tSi HISTOIRE DU LIED.

Mais personne ne répond, et toutes ses chansons hardies et suppliantes, voluptueuses ou plaintives vont se perdre sur le versant impassible des montagnes, et si 1 écho mélancolique d une vallée lointaine n'en répétait mystérieusement les derniers mots, du fond des sapins, il douterait que jamais quelqu'un en soit touché. La bergère de la fête les entend peut-être, mais elle n'en fuit que plus loin sur sa lande déserte et n'ose en sortir. La vie de cette singulière enfant a bien changé depuis la scène de la danse, où sans doute une curiosité de jeune fille l'avait, entraînée. Le ciel lui paraît plus bleu, la forêt plus verte et le vent qui frôle les feuilles chuchote des paroles étranges. Les fleurs brillent de couleurs plus vives, les unes brûlent comme des flambeaux dans les ténèbres de la forêt, les autres la regardent tristement et ont l'air de lui dire : Prends garde (1). Les oiseaux

(1) A ceax qui douteraient de la vivacité d'impressions semblables cbez le peuple, il suffit de rappeler la symbolique des fleurs qui joue un si grand rôle dans la chanson populaire. Chaque fleur porte an nomsignificatif dans le vocabulaire deTamour; dans ces noms doox et mystérieux, depuis le Vergissmeinnicht (ne m'oublie pas) jusqu'au Jelcingerjelieber (d'autant plus longtemps , d'autant mieux), on ne peut assez admirer la puissance de l'imagination à saisir le rapport entre la forme de la plante et la pensée qu'on lui prête. Nos froides analyses, notre langue prude et solennellement ennuyeuse ne risquent jamais d'exagérer le feu caché du sentiment populaire. Elles restent toujours bien au dessous.

Voir : Hoffmann, v. Fallersleben. — GesellchafU-lieder aus dem sechssehnten Jahrhundert, 160 et 166»

BâLLâDES et idylle dans les bois. 123

tantôt la poursuivent de longues risées, tantôt la saluent de mélodies passionnées et gonflent son sein d un inexprimable désir. Il en est un surtout qu elle écoute avec une anxiété mêlée d espérance. C'est le rossignol. Car de même que les bergers de la chanson populaire ont le coucou pour conseiller, les jeunes filles, et surtout celles de la montagne, ont pour ami le rossignol, ou plutôt rossignolette {Frau NachtigaU)^ c'est ainsi qu'elles rappellent. L'oiseau chanteur par excellence, qui joue déjà un si grand rôle en Orient et au moyen âge, est encore le plus célébré et le mieux compris par le peuple allemand. Pour les poètes arabes et persans comme pour les minnesinger^ il n'est guère que le chantre du désir. Au moyen âge le rossignol était très redouté comme tel par de grands personnages de l'Eglise. Quand saint Bernard, dit la légende, visita le couvent des Cisterciens, il s'aperçut que la discipline des moines était très relâchée. Mais il n'eut pas plutôt entendu autour du couvent le chant voluptueux des rossignols, qu'il comprit la cause de l'esprit mondain des frères. Plein de colère il éleva la main et bannit toute la gent ailée qui prit son refuge dans un couvent de femmes et y obtint, dit-on, des succès encore beaucoup plus remarquables. Mais au temps de la chanson populaire, Rossignolette était un ôtre à part, extrêmement fantasque et d'une nature

iU HISTOIRE DU LIED.

supérieure. Ses chants et ses rôles sont très divers. Elle enflamme et calme les amants, elle séduit et sermonne les jeunes filles, elle est tour à tour confidente, messagère, prophétesse d'amour et consolatrice des pauvres captifs, mais elle est avant tout la reine des forêts, la libre, la passionnée, plus heureuse que les hommes, mais les aimant comme une amie. C'est là une création éminemment populaire. Les organisations primitives, les âmes poétiques sans manifestation apparente reçoivent de la nature vivante des impressions bien plus fortes que nous autres enfants de la civilisation. Toute leur attention est tournée au dehors et se concentre dans leurs sens qui en acquièrent une finesse de perception, auprès de laquelle nous sommes des sourds et des aveugles. Un bûcheron, une pauvre fille qui vivent dans les bois, distinguent à la longue dans le chant des oiseaux, mille nuances, mille inflexions qui se confondent pour nous et qui pour eux ont un sens précis. Car ces cris, ces modulations leur découvrent toutes les nuances de leurs propres sensations.

Rossignolette est donc la grande amie de la bergère. Elle n'en a point d'autre et jusqu'ici leur union était restée bien paisible. Que de fois couchée sous un arbre, ses chevçux bruns épars à grands flots dans la mousse fraîche, les

BALLADES ET IDYLLE DANS LES BOIS. lâS

yeux perdus dans le fouillis des feuillages sombres et lumineux n'a-t-elle pas écouté sa mélodieuse compagne? Elle voulait qu'elle lui apprenne à chanter, et elle chantait déjà :

Près de la maison de mon père Là-haat il y a un vert tilleul, Ep^ignolet de sa voix claire Tous les jours il j chante seul.

Eossignolet au doux ramage, • Si tu veux m'apprendre à chanter.

D'or je veux border ton plumage, Un bijou je veux t'apporter.

Mais l'oiseau répondait :

Et que m'importe l'or qui brille P Ton bijou ne peut me tenter.

Libre et fier je lanee mon trille Et nul ne saurait me dompter (1) !

En automne, elle craignait pour Rossigholette la fraîche rosée du soir et la froide gelée du matin. Mais elle répondait : « Que la fraîche rosée me mouille, le chaud soleil me séchera. » Souvent aussi par les nuits sereines, assise sur sa lande, elle écoutait s'élever dansles airs sa

(1) Recueil d'Uhlami, f«, 47.

voix pure et enthousiaste, quand déjà tous les autres oiseaux se taisaient depuis longtemps. Il lui semblait alors que cette voix ne lui parlait plus à elle, mais à un être supérieur, à Dieu sans doute, dont elle ne sait que peu de chose, si ce n'est qu'il réside au dessus des étoiles; et pénétrée d'un profond sentiment d'adoration, elle mariait sa voix à celle de l'oiseau bien-aimé :

Charme des nuits, ô rossignol,

Qu'au ciel ton chant prenne son vol,

Au ciel ta Yoix aimante !

Des oiseaux le dernier soupir

Sous la feuille est venu mourir,

O chante, chante, chante !

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence.

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament !

Déjà le soleil s'est couché.

Et les ténèbres t'ont caché.

Mais la voix Tibre encore,

La voix qui chante au fond du cœur

La gloire de son créateur.

Mon cœur toujours adore !

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence,

£t que tbn cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament!

BALLADES ET IDYLLE DANS LES BOIS. It7

Silence! au loin qu'ai-je entendu?

L'éoho sauvage a répondu,

Lui qui toujoun sommeille.

Si le sommeil veut nous dompter,

Par joie il faut en triompher,

L'écho lui-même veille.

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence.

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui rigne au firmament !

Petit oiseau, cher à mon cœur.

Alerte ! redoublons d'ardeur.

Exaltons-nous encore !

Le jour viendra s'épanouir

Le monde va se réjouir.

Chantons jusqu'à l'aurore !

Du fond du bois sombre et dormant

Chante dans le silence,

Et que ton cœur s'élance

A Dieu qui règne au firmament (1)!

Mais, depuis qu'elle a entendu le jeûne pâtre lui murmurer des paroles d'amour, l'oiseau parle une autre langue. Le bel enfant n'a-t-il pas voulu la conduire au vallon perdu pour écouter le rossignol, et ne chantait-il pas ce jour-là d'une voix étrange et forte? Elle n'y est pas allée, mais, depuis ce jour, l'oiseau tentateur la poursuit et répète la sauvage mélodie du val perdu.

(i) Wunderhorn, I, pag. 183.

128 HISTOIRE BU LiED.

Effrayée, elle lui dit : ««0 rossignol^ petit oiseau, cesse ton chant si fort! » Mais il he cesse; ses accents languissants pénètrent plus avant dans rame et ont parfois tant de puissance, qu'ils semblent devoir briser sa gorge délicate^ lorsqu'ils jaillissent par bordées éclatantes. Troublée, éperdue, elle s'en retourne à sa hutte près de la métairie.

Des semaines, des mois se passent, un jour de danse est revenu. Le matin, des jeunes filles, qui passent devant sa hutte, ont l'air de dire pour elle :

Au bel été, gazouillent les oiseaui Et dans le foin gambadent les agneaui.

Il vont obanter à la porte des belles Venez, venez danser sous les tonnelles.

La tentation est trop forte. Elle s'apprête, se pare, met sa couronne. Déjà, elle marche dans le chemin creux, déjà les premiers sons delà musique font battre son cœur, quand une branche d'églantine qui retombe jusqu'au milieu du chemin par une courbe gracieuse attire son attention.

— Bonjour, bonjour, belle églantine Pourquoi si ?erte ce matin ?

— Bonjour, ûUe fraîche et lutine Pourquoi si belle ce matin?

BALLADES ET IDYLLE DANS LES BOIS. 1i9

— D'où me vient ma joue empourprée P Je te le confierai sans peur,

Je bois du vin à la vesprée,

Le vin frais met ma joue en fleur.

— Tu bois du vin à la Vcsptée, Le vin frais met ta joue en fleur.

Et sur moi tombe la rosée

Qui fait ma force et ma verdeur.

— Prends garde à toi, belle églantine Sois sage et regarde à l'entonr.

Pour me fleurir, ah ! tu devines.

Je vab te couper un beau jour.

— Si tu me coupais en automne Au printemps je reverdirais.

Mais fille qui perd sa couronne.

Ne la retrouve plus jamais ! (1)

Cette pensée leffraie et la retient. Comme le chevreuil, un instant, séduit par la fanfare des cors et qui tressaille au cri de la meute, elle revient sur ses pas et prend la résolution de ne .plus retourner à la danse et encore moins à la mystérieuse clairière. En passant dans les champs, elle entend le bruit d'une faucille qui coupe les blés et deux moissonneuses qui causent ensemble. Elles sont cachées par les hauts

(i) Recueil d'Uhland, n« 2$.

130 HISTOIRE DU UEO.

épis et ne se doutent pas qu'on les entende. L'une chante fièrement :

Coupons les blés, coupons, fillette.

Qu'importe? ils tombent sons le fer.

D'un amoureux j'ai fait conquête.

Les bluets sont au trèfle ?ert !

L'autre murmure d'une voix triste :

D'un amoureux fais la conquête.

Les bluets sont au trèfle vert.

Mais moi je reste ici seulette.

J'ai dans le cœur un mal amer !

Ces deux voix la plongent dans une profonde méditation et font palpiter étrangement son cœur. Elle ne se doute pas que la moissonneuse triste a été trahie par son amant, et que l'autre n'en estencore qu'à la joie des premières amours. Elle n'entend que le tressaillement de bonheur de l'une, elle ne sent que le « mal amer » de l'autre. N'est-elle pas seule aussi? Mais ne pourrait-elle pas ressembler à l'autre ? Et comme il serait beau de chanter à son tour d'une voix triomphante :

D'un amoureux j'ai fait conquête.

Les bluets sont au trèfle vert !

Cette mélodie qui vient de s'échapper comme d'elle-même de son sein la fait frémir. La fille sauvage se gonfle d'orgueil et d'amour, elle ou-

bli6 tous ses vœux et s'élance par bonds vers le val perdu. Mais, à mesure qu'elle descend dans les taillis épais, elle marche plus lentement et s'arrête souvent en écartant les branches. Enfin elle arrive, le val perdu est désert, la lisière des bois immobile et sombre. Elle écoute, pas un bruit. Pourquoi n'entend-elle plus la voix vibrante qu'elle a entendue une fois et qui l'appelait :

Da fond des bois je ne sais d'où, Répond, répond, ma belle !

Maintenant, plus rien. Mais voici que le coucou se met à pousser son cri monotone. C'est un oiseau de bon augure. Elle s'assied dans les hautes herbes et, palpitante, attend ; mais pas une branche ne remue. Le coucou seul se fait entendre. Impatientée, elle se décide à consulter l'oiseau pour savoir combien d'heures, elle attendra son ami, et selon la croyance populaire, l'oiseau doit dire autant de fois : coucbu, puis s'arrêter. Et quel fut l'oracle du coucou? La belle et farouche enfant ne vous le dira pas. Mais un vieux pâtre malicieux qui, par hasard, rôdait dans ces parages l'a entendu et en a fait une gaie chanson :

Une bergère menait paître

Ses moutons dans les prés, Les bluets Tenaient de renaître

Dans les champs bigarrés.

Et gaîment au bosquet voisin Le coucou chantait son refrain :

Coucou ! coucou ! coucou !

S'assit dans l'herbe la pauvrette

Toute pensive, et dit :

Comptons, combien de temps senlette

J'attendrai mon ami.

Elle compta bien jusqu'à cent, Et l'oiseau chantait constamment :

Coucou ! coucou ! coucou !

Ah ! c'en est trop, dit la fillette

Qui bondit en sursaut.

Je te battrai de ma houlette,

Sot et méchant oiseau.

Par bonheur l'oiseau l'aperçoit.

S'envole, et crie au fond du bois :

Coucou! coucou! coucou!

Dans la forêt elle s'enfonce

Et tombe lasse enfin.

Va, crie encor, moi j'y renonce

Je te poursuis en vain.

Mais le berger à ce moment Paraît, l'embrasse et dit gaîment :

Coucou ! concou ! coucou (1) !

Et la fin de l'histoire? C'est encore le vieux pâtre malin qui la sait, et lorsqu'on la lui de-

(1) Chanson populaire de Westphalie.

mande, il répond comme toujours par une chansonnette de sa façon :

Un garçon vit un jour fleurir

La rose des bruyères, Dans sa fraîcheur belle à ravir.

Il s'arrêta fou de plaisir.

Le cœur tout en prière.

Petite rose, ô rose rouge,

O rose des bruyères !

Il lui dit : Je te cueillerai !

O rose des bruyères !

Elle dit : Je te piquerai !

Et jamais ne le souffrirai,

Je suis beaucoup trop fière !

Petite rose, ô rose rouge,

O rose des bruyères !

Et le sauvage enfant cueillit

La rose des bruyères.

La pauvre fleur se défendit.

Fallut bien qu'elle le soulfrît ;

Bientôt se laissa faire.

Petite rose, ô rose rouge,

0 rose des bruyères (1) I

Il y aurait encore plus d un épisode de cette

(1) Oo sait que Goethe a reproduit textuellement cette chanson populaire dans son recueil de poésies lyriques, li n'y changea qu'un vers à la dernière strophe, au lieu de : Et puis de plaisir tressaillit, ^^^H'- Feaiut bien qu'elle le souffrit, (Musst es eben leiden), ce qui est plus délicat et plus élevé.

vie primitive du peuple à raconter. Ces histoires sont parsemées dans les rimes nombreuses qui, de ce temps, sont parvenues jusqu'à nous, et dont beaucoup se chantent encore. Les motifs s'appellent l'un l'autre, s'entrelacent et se combinent à l'infini comme dans la réalité. Je n'ai voulu qu'ouvrir une échappée dans ce monde de l'idylle primitive. Que ceux qui veulent y pénétrer plus avant lisent les chansons populaires elles-mêmes, et certes ils ne s'en repentiront pas.

J'ai dit idylle et je me trompe. Car le genre littéraire qu'on désigne ordinairement par ce nom est l'œuvre d'une civilisation avancée. L'idylle savante est le retour réfléchi du poète fatigué de la corruption et des hypocrisies sociales à la simplicité première de la vie, à l'entière franchise de toutes les affections humaines. Mais les chansons populaires, qui font deviner cette existence instinctive au sein de la nature, sont l'œuvre du peuple lui-même, échappées à ses loisirs, à ses ieures de rêverie et de contemplation. Elles se rattachent donc à ce qu'on pourrait appeler la poésie pastorale primitive.

Ce serait une histoire curieuse à poursuivre que celle du berger dans la race aryenne. Car, de peuple en peuple et de siècle en siècle, son rôle et sa destinée ont subi bien des vicissi-

todes. Le pasteur nomade est placé à l'origine de cette grande civilisation indo-européenne. Riche, puissant, redouté, il est le maître de la terre, il est roi, prêtre et poète. Mais, à mesure que la civilisation se complique et se développe, il perd son prestige, jusqu'à ce qu'il tombe au dernier rang de la société. Déchu, dépaysé, couvert de mépris dans le monde moderne, il est comme le dernier représentant de cette vie primitive qui s'efface de plus en plus. Dans cette histoire, quelques chansons populaires slaves, allemandes, écossaises formeraient le dernier chapitre. On y retrouverait le berger naïf, insouciant, amoureux quelquefois; caractère spontané, contemplatif, enfant de la nature avant tout et toujours musicien. C'est dans ses notes traînantes, qui se perdent dans les gorges oubliées, que va mourir mélancoliquement le premier idéal de la grande race, Mais on aimera longtemps encore à s'y. rafraîchir; car ces chants respirent une paix profonde. L'homme y est heureux, tranquille, plein de sympathie pour tous les êtres vivants. Sa vie s'écoule dans une douce harmonie avec la nature et dans une grave contemplation, dont il n'a pas encore conscience. Pour lui,. point de combats intérieurs; il n'est pas parvenu à ce degré de réflexion, où la vie est une lutte perpétuelle entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. Et,

pourquoi en saurait-il quelque chose? Il est plus heureux ainsi, les orages qui nous agitent, ne l'atteignent pas encore et rien ne trouble rharmonie première de ses pensées.

Alerte ! compagnons, en ronteî Valise aa dos, il faut marcher.

Le premier pas, le seul qai coûte Est fait ; partons sans plas tarder.

Mais, verse-nons, la belle fille !

Le vin à flots, et qu'il pétille, Ah ! que c'est beau de voyager I

CHAHSOZf POPOLAïai.

LBS AVENTURIERS

j Le Don Juan des hois. — Le Joyeux vagabond. Miracles du irio. — La mort du brigand et le repentir du bandit. — Le soldat malgré lui et le soldat quand même. — Les bohémiens. — Le pauvre ménétrier. — L*é(udiant et la bourgeoise. — Le vaillant charpentier et la belle comtesse. — Ulric de Hutten, le chevalier de la liberté.

Les vies paisibles cachées au sein de la Qature sont des exceptions chez les peuples civilisés. Elles ressemblent à cette maison de Philémon et de Baucis destinée à périr dans la cité travailleuse de Faust. Aussi les chansons idylliques des pâtres, des bûcherons et des char* bonniers qui nous transportent dans un monde patriarcal, ne sont-elles que des voix perdues dans la vie orageuse du seizième siècle. Le peuple alors se réveille, se lève, s arrache à un long servage pour se jeter tête perdue dans lac-

140 HISTOIRE DU UED. ^

tion, comme un jeune homme impatient, qui va courir le monde après s'être nourri de chimères. Pour la première fois le fils du serf a foi en sa destinée, pour la première fois il veut tenter la fortune. Il se fait chasseur, lansquenet, étudiant, et célèbre ses bonnes fortunes. Avec ces héros, nous sortons de la mythologie et de l'idylle pour entrer dans l'histoire.

Parmi ces aventuriers alertes, il en est un qui fait voir à merveille la brusque volte-face de l'innocence au désir téméraire, du rêve à l'action hardie et qui représente, si j'ose dire, le passage de la vie primitive à la vie aventureuse. C'est le chasseur.

L'entendez-vous? C'est le chasseur sauTage. Le voyez- vous derrière le feuillage?

Sa verte plame au vent flotte toujours; C'est le chasseur qui séduit mes amours.

Ainsi parle un pauvre paysan auquel le chasseur a volé le cœur de sa payse. En vain a-t-il rappelé à sa bonne amie le « Val des roses » et la place où ils venaient s'asseoir ensemble. Elle ne veut plus y retourner, elle n'écoute rien, elle n'entend que le son du cor magique qui chante amoureusement au fond des bois, et chaque fois qu'il reprend sa fanfare, elle reste immobile comme sous le coup d'un charmé. Il a suffi au chasseur d'un mot et d'un regard pour ensor-

celer la pauvre fille. Et d'où lui vient cette magie? C'est que le chasseur est le don Juan du peuple. Il court les forêts, le fusil sur le dos, le cor pendu au côté, toujours seul, toujours mystérieux, toujours cornant et chantant, toujours à l'affût des plus belles filles du pays. Et comment lui résisteraient-elles? Sa fierté, son air entreprenant, son pourpoint de velours aux boutons d'acier et par dessus tout sa plume verte leur font tourner la tête. Lorsqu'elles en parlent entre elles, toutes se récrient, mais au fond, chacune brûle de le voir. Il a cela de commun avec le malin que lorsqu'on y songe trop et qu'on l'évoque le soir dans la forêt, il finit par être là, sans qu'on ait le temps de se raviser, et par chuchoter à votre oreille de ces paroles qu'on n'oublie plus. On se dit tout bas qu'il a vendu son âme au diable. Mon Dieu, ce n'est qu'un enfant de la nature qui porte dans ses amours ses instincts à demi sauvages.

Au printemps les senteurs de la forêt l'enivrent, le cri des oiseaux l'excite, le démon de la chasse s'empare de lui. Alors, rien ne l'arrête.

Le chasseur fringant et superbe Gheyauche au bois de grand matin.

Il cherche les beaux cerfs dans l'herbe Et les doux chevreuils dans le thym.

I4â HisnrOIRE DU LIED.

Au bord de la forêt épaisse Il voit grande joie et liesse.

Au mois d'amour, sur les gazons

Tourne la ronde

Vagabonde, Tournent fillettes et garçons.

Coucous joyeux, coqs de bruyère, Ramiers roucoulent de désir, Et son cbe?al frappant la terre Hennit d'orgueil et de plaisir ; Et le cbasseur en rêve et pense, 0 chasse folle, ô joie immense !

Au mois d'amour sur les gazons.

Tourne la ronde

Vagabonde, Tournent fillettes et garçons.

Voici qu'une jeune fille vient à sa rencontre :

11 la prit par sa main de neige Ainsi que font tous les chasseurs :

— Belle vierge, où te conduirai- je ?

Dans mon château d'or et de fleurs.

Le bonheur est rond comme boule.

Ah ! viens le suivre, il roule, roule! Au mois d'amour sur les gazons.

Tourne la ronde

Vagabonde, Tournent fillettes et garçons.

Il est sincère dans ses serments. Chaque fois qu'il voit une belle jeunesse, il se persuade naïvement que c'est son premier et son dernier

LBS AYBNTUElBmS. M3

amour, tant il est brûlant et instantané ; mais bientôt sa fougue l'entraîne plus loin* Souvent l'aventure gaîment commencée finit bien tristement. Les premiers refrains disent : « La jeune fille riait si fort! » et les derniers : « La jeune fille pleurait si fort! » Le chasseur a disparu. Une fois cependant il est touché au cœur. Il se prend d'amour pour une brunette douce et craintive. Mais c'est un amour étrange, à la fois tendre et sauvage comme celui qu'il a pour la biche gracieuse et tremblante. Il ne peut aimer paisiblement, c'est là sa malédiction. Il la conduit au fin fond de la forêt et la fait asseoir sous un arbre sur lequel gazouille un oiseau. Un désir bizarre, mais irrésistible s'empare de lui. Il faut qu'il tue cet oiseau et le fasse tomber sur les genoux de sa maîtresse. Elle frissonne et le supplie de n'en rien faire. Mais il n'écoute rien, il veut l'éprouver :

• Mon baiser est doux et brûlant.

Pourquoi rougir, ma belle enfant, Et me regarder suppliante P Je vais de ce rameau tremblant Faire tomber l'oiseau qui chante.

« Dans la mousse assieds-toi gaîment, L'oiseau sur ton sein frémissant Va tomber du rameau qui tremble.

Sur ton sein on meurt doucement !

Si tu meurs, nous mourrons ensemble.

144 HISTOIRE DU UED.

Mais la pauvre fille a trop peur. Elle bondit de sa place au moment où il tire, il veut se précipiter dans ses bras et la trouve morte.

• Mon baiser est doux et brûlant !

Pourquoi si p&le, ô belle enfant P Hélas ! mon âme est assouvie.

Sur ton sein on meurt doucement* • Sur son sein il se prend la vie.

Telle est la fin violente du chasseur dont la destinée tragique est de tuer sa bien-aimée la première fois qu'il aime.

Ce chasseur est de pur sang germain. C'est un arrière-petit-flls déchu des héros des vieux âges, des Sigurt et des Siegfried qui couraient les forêts immenses de la Germanie en cherchant des monstres à exterminer, des trésors à ravir et de belles vierges à gagner. L'obsc'ur coureur des bois a comme une vague conscience de ses puissants ancêtres. Car parfois il lui semble qu'il comprend le chant des oiseaux; des voix mystérieuses le poursuivent dans les chuchottements de la brise et dans le gazouillement des fauvettes, et ces voix l'excitent à des actions héroïques. Mais où aller, qui combattre et qui conquérir? Dans la grande forêt il n'y a plus que des cerfs et des sangliers, et au village il n'y a que de pauvres payses. Le chasseur est un roi déchu de sa grandeur, mais quand il

envoie un coup de fusil comme un tonnerre dans la montagne, et que la vieille forêt de chênes lui répond par un grondement amical, il se dit : Elle est à moi ! c'est mon royaume !

Plus tard on le retrouve de nouveau dans la chanson populaire ; mais cette fois-ci le volage Don Juan des bois se laisse convertir au mariage par « la fille aux yeux bruns rayonnants. » C'est lui-mâme qui chante sa dernière et sa plus belle victoire :

Un chasseur dans la forêt verte

Doit chercher son bonheur.

0 forêt sauvage et déserte.

Douce est ta profondeur !

J^on chien qui toujours m'accompagne.

Leste et fringant gaillard, Bondit et sait dans la campagne

L'éclair de mon regard.

Mais d'oil vient la voix qui m'appelle Far de si doox accents P

— D'où viens-tu dans ces bois, ma belle.

Brune aux yeux rayonnants P —

— Et pourquoi me promènerais-je

Dans ce bois enchanteur P Par le soleil et par la neige

Je cherche un beau chasseur. —

Et j'embrassai cette jeunesse :

— Pour Dieu, tu m'appartiens !

Sois donc ma belle chasseresse.

Viens partager mes biens.

U6 mSTOiaE DU LIED.

Tu ne seras plus ?agabonde

Dans les bois reverdis, Et tant que durera le monde

Nous resterons unis.

Le chasseur sauvage va devenir le joyeux forestier, père d'une troupe superbe de fils vigoureux et de brunes filles, qui porteront dans leur sang l'amour de la forêt et de la liberté. Sa carrière aventureuse est terminée.

Si l'heureux chasseur est l'enfant de la nature dont les jours pleins de soleil et de fanfares s'écoulent au gré de sa fantaisie, le pauvre vagabond qui erre de village en village et de province en province, n'est qu'un enfant déshérité de la civilisation et de la misère. Si pauvre qu'il soit, le chasseur est le roi de la forêt, mais le vagabond n'a pas de pierre où poser sa tête. D'où vient-il ? Dieu le sait, mais lui-même n'en sait rien. Les haillons qu'il porte sont toute sa fortune. En est-il plus triste? Il dit que non :

J'étais si jeune encore et si pauvre déjà. Je n'avais pas d'argent, partout on me chassa. Lors je pris le bâton, le sac du pauvre hère, Et tout le long du jour sifflai le Notre père.

Et tout en sifflant il voit passer le monde. Où vont-ils tous ces chevaliers étincelants d'or et d'acier avec leurs fières amazones, ces soldats insouciants avec leurs filles rieuses, ces mar-

LES AVENTintlfiBS. 147

chands chargés des sequins de Venise et ces gais saltimbanques bariolés? Que n'est-il à leur place ! Il voudrait comme eux guerroyer, danser aux fêtes avec les belles ou sur la corde à la foire. Mais sa misé est si chétive, sa bourse si légère et la paresse si douce ! Chevaliers, belles dames et fous de cour disparaissent dans la poussière du chemin, en lui jetant une aumône ou un éclat de rire. Le vagabond reste seul au bord de la grande route, rêvant à leurs bonnes fortunes et mendiant comme toujours. Pour peu que deux ou trois pièces de monnaie sonnent dans sa poche, il entre dans une taverne. Aussitôt toutes les félicités naguère regrettées viennent miroiter à ses yeux dans une bouteille de vin. Le vin est le talisman qui lui donne tous les trésors, toutes les jouissances et toutes les gloires du monde. Comme l'ivrogne de Shakspeare il se métamorphose en grand seigneur. Il boit, et le voilà riche, aimé; cent valets sont prêts à le servir, et la plus belle des belles se penche sur lui pour se mirer tour à tour dans sa coupe d'or et dans ses yeux éblouis. Voilà ses jours de richesse; ses jours de pauvreté sont parfois tout aussi gais. N'avoir rien dans sa poche n'empêche pas de s'asseoir à la table d'auberge en chantant :

N'y a-t-il donc personne ici Qui me dirait : Mon cher ami,

149 UlSTOltiB DU LIED.

YienB boire à ma santé, Tiens, bois Un on deux verres, deux ou trois?

Oui deux ou trois, eh oui ! eh oui !

Du vin, du vin, entendez- vous!

Car que ferais-je de ce sou Le jour où je ne serai plus?

Ejrie eleison ! Kyrie eleison !

Quel lansquenet assez dur, quel marchand assez chiche, pour ne pas exaucer cette prière et récompenser d'un broc de vin les bons mots et les facéties du pauvre vagabond? Sa bonne humeur lui improvise des amis, et comme elle se donne carrière ! Ces soirs-là il aime le monde entier, bien plus, il se sent la force de s'en faire aimer. Malheur à la fille téméraire qui se hasarde alors à regarder au fond de ses yeux pétillants. Une chanson l'attire, une caresse la retient et au troisième couplet l'aventurier triomphant l'attire sur ses genoux à force de gaîté, de hardiesse et de folie. C'est son plus beau jour, il boit dans l'écume du vin, dans les baisers de sa maîtresse la joie d'une vie entière :

Se pâmer aux bras d'une belle Le verre en main, la bouehe en feu, Ah ! quelle ivresse, vive Dieu!

Baisers brûlants, vin qui ruisselle.

Brûlez plus fort ! ris, ô ma beUe !

Plaisir de roi, plaisir divin.

Amour qui ûambe dans le vin !

Il vit ainsi au jour le jour sans s'inquiéter du lendemain. Les fleurs des champs sont toujours bien vêtues, pourquoi se ferait-il des soucis? Les oiseaux chantent tout 1 été, pourquoi craindrait-il l'hiver? Qu'un heureux coup de dé, qu'une bourse trouvée en chemin, ou coupée à la ceinture d'un marchand avare, l'enrichisse tout à coup, et notre vagabond sera plus magnifique qu'un seigneur à sa noce. Il appelle à sa table riches et pauvres, soldats et baladins, vieux joueurs de harpe et petits vielleurs. Tous sont forcés de partager son vin et sa joie. Si quelque ami prudent s'avise de lui parler d'économie : « Eussé-je tout le saint-empire romain, répond-il à ce cœur mesquin, eussé-je le péage du Rhin et les trésors de Venise, je boirais tout. A quoi bon épargner? Peut-être perdrais-je mon argent, et si un voleur l'attrapait je m'en repentirais toute une année. » Entouré de ses amis d'un jour et de quelques filles joyeuses, il fait sa profession de foi :

Trois dés et trois cartes heureuses.

Messieurs, voilà mon fier blason.

Six jouvencelles amoureuses A mes côtés Tachèveront.

Arrive, belle et folle fille.

Réjouis ma bouche et mon cœur.

Dans mon jardin d'amour qui brille.

Viens, sois ma rose de splendeur.

Tourne le vent de la fortune, il ne s'en inquiète pas plus que la girouette. S'il n'a rien, il laisse son manteau à l'aubergiste; et si par malheur on emprisonne le pauvre diable, il obtiendra bien du geôlier un broc de vin. Et alors, vive la liberté! Tout seul il boit, il fredonne, il est heureux :

Libres sont les pensées !

Nul ne peut les saisir.

Quand par folles volées Sous le vent du désir, Dans notre âme pressées Elles chantent en chœur.

Oh ! rêver, quel bonheur !

Libres sont les pensées !

Va, referme ta pot te, Cachot sombre, sur moi.

Je m'en ria ! et qu'importe !

Dans mon cœur je suis roi I Ces barrières dressées Par la haine des forts.

Je les romps et je sors.

Libres sont les pensées !

J'aime bien ma maîtresse Et j'adore le vin.

Aimons donc dans l'ivresse Quand le cœur est trop plein.

Quand le vin par ondées Coule, alors j'ai sa foi, Ma maîtresse est à moi.

Libres sont les pensées !

LKS AV£MTpKlËaS, 151

Le pauvre vagabond, vous le voyez, ne revendique que la plus inoflfensive de toutes les libertés, celle du rêve. Le brigand est plus ambitieux, il veut être riche et puissant par le droit du plus fort. Ce n'est pas un petit voleur timide qu'un brigand de grand chemin au seizième siècle. Avec sa bande il se sent l'égal du margrave et lui fait une guerre ouverte. En face du brigand légal qui exploite le pauvre serf, il est le franc bandit sans masque ni scrupule, qui protège le pauvre et tue le riche. S'il a tdute la brutalité du barbare, il en a aussi la vertu : la fidélité à ses compagnons. C'est par là qu'il rappelle les chefs germains qui pour s'amuser faisaient la guerre avec leurs amis. La chanson populaire, éprise de toutes les témérités, se plaît à vanter son courage et pleure en quelque sorte sa destinée tragique, qui le fait succomber à la puissance du seigneur.

Un brigand de grand chemin parcourt avec sa bande les bords du Rhin et les ravage d'un bout à l'autre! « Il en a bien joui » dit la chanson.

« A. cheval, mes beaux compagnons (1), Il Eaut tenter le sort, allons !

Car qui tout ose toujours gagne.

Alerte, au gai butin volons, Allons, vite en campagne, v

(I) Disons ane fois pour toutes que je ne me suis point astreint dans toutes les traductions aux règles de la prosodie française dont quel*

Mais le margrave de Bade dresse une embûche au brigand. Il le fait suivre par lespion Caspar. Pendant que le brigand dort dans une auberge Caspar appelle les cavaliers du margrave.

Le forgeron du grand tilleul A?ait un fils qui veillait seul.

Il pousse un cri d'alarme :

• Mon père chéri, lève-toi J'entends le bruit des armes. «

Le père dort, le père est las.

Son fils le saisit par le bras, Lui donne trois secousses :

• Mon père chéri, lève-toi

Le traître est à tes trousses. «

Les soldats du margrave pénètrent dans la

ques-unes, soit dit en passant, sont très arbitraires ; par exemple, la rime pour les yeux. Rendre rorlginal, en donner la sensation vive autant qu'il m*aété possible, tel était mon but unique. Me frouvais-je en face d'une poésie correcte et rigoureuse dans la forme, je me snis efforcé de la rendre sous une forme analogue. Rencontrais -je au contraire une chansonnette rustique et court velue, je n'ai point hésité à lui conserver sa toilette négligée. Quand j'avais à présenter une bergère, je ne l'ai point habillée en princesse. l\ est d'ailleurs une autorité que j'invoque, en ma faveur, c'est celle de la chanson populaire française. Hes hérésies sont les siennes, n m'est arrivé défaire comme elle, de me conteuter de simples assonnances, ou même de ne rimer qu'une fois sur quatre vers. En somme, j'ai plus insisté sur le rhythme que sur la rime. Le rhythme c'est la mélodie du vers, la rime c'est son harmonie. Or, dans la poésie populaire la mélodie prédomine, l'harmonie est encore d'une simplicité primitive.

chambre d'auberge. Alors le brigand se réveille et saute à son épée.

Le forgeron du grand tilleul (1)

Était un libre cavalier :

« Je veux me battre en chevalier.

Et je vous brave tous^ •

Les assassins sont trop nombreux.

Il tombe sous leurs coups.

M Et puisqu'il &ttt quitter la vie.

Au moins qu'on épargne mon ûls Et mon jeune écuyer.

S'ils ont fait du mal à quelqu'un C'est moi qui les forçai. '

Caspar en rit et lui dit : « Non !

Pour l'aigle pâtira l'aiglon.

Pour trois la hache est prête, Et Bade la tant noble ville Verra sauter leur tête. •

Ainsi tombe l'audacieux chef de bande entraînant, dans sa chute, ses compagnons fidèles. Il eût donné sa vie pour les sauver. Car le brigand, sans pitié pour les marchands et les seigneurs, aime ses compagnons comme ses enfants. C'est un homme malgré tout, ce sauvage révolté; à l'heure de la mort, c'est un héros. Ainsi du moins le voit le peuple qui prend fait

(1) Der Lindenschmidt, c'est le surnom du brigand.

et cause pour les réprouvés et les maudits, heureux et fier de trouver un fonds d'humanité dans un de ses semblables, fût-ce un bandit.

Au brigand incorrigible qui meurt sans crier grâce, la poésie populaire oppose le bandit repentant, celui qui reste comme frappé de la foudre devant la sainteté d'une femme pure et le courage d'une âme croyante. On célèbre la noce de la comtesse Elisabeth. Au milieu du festin, elle se lève dans tout l'éclat de sa parure nuptiale et se rend à une chapelle solitaire de la forêt, pour porter à la Vierge une offrande de fleurs. Elle s'agenouille et commence sa prière. A ce moment, un brigand entre dans le sanctuaire et lève son épée sur cette tête resplendissante de pierreries :

Mais elle est calme sous le glaive, Son regard nage dans les cieux, Et sa prière à Dieu s'élève Gomme un soupir mélodieux.

Il voit ce regard si tranquille.

Le remords entre dans son cœur, L'arme échappe à sa main débile, La foi désarme le pécheur.

« D'où vient la divine auréole Qui flotte et resplendit sur toi ?

Noble ange, encore une parole, 0 femme, prie aussi pour moi!

LES àTENTURIERS. 155

• — Marie, encore une prière!

Aie pitié de ce grand pécheur»

Délivre-le de sa misère ; Adieu! sois béni dans mon cœur. '

Il la voit partir noble et fière, Le monde n'est plus rien pour lui.

Dans une forêt solitaire Pauvre ermite il s'ensevelit.

La piété simple du peuple croyant célébrer un miracle, ne fait au fond que glorifier la puissance souveraine des âmes nobles sur les âmes incultes, mais naïves.

La fortune que le brigand veut conquérir par la révolte audacieuse, le soldat la brigue par le métier des armes. Au seizième et au dix-septième siècle, ce métier avait un grand prestige aux yeux du pauvre qui voyait la richesse dans le butin, aux yeux du serf qui prenait la licence et le bruit pour la liberté et la gloire. Les guerres privées et publiques abondaient en ce temps. Le fils du paysan, heureux de s'affranchir d'une vie monotone, s'engageait volontiers au service d'un seigneur ou d'un prince; et lorsqu'il se voyait la lance au poing, il croyait déjà tenir puissance et fortune. Mais souvent aussi il allait en guerre malgré lui, par Tordre de son seigneur et quittait son pays avec un triste chant d'adieu :

Il faut partir, ô ma patrie î O mon pays, il faut marcher !

Adieu, ma terre tant chérie, Adieu, maison, adieu, prairie, Adieu, foyer qui me fut cher !

O mère, adieu, trop tendre mère !

Qu'avec toi reste le bonheur.

Tu m'enfantas — douleur amère.

Tu m'élevas — c'est pour la guerre, Et ton adieu me fend le cœur.

0 père, ta douleur me gagne.

J'ai bon courage, tu le vois.

Tous mes amis sont en campagne.

Tu peux, du haut de la montagne.

Me voir pour la dernière fois.

Ah ! pour longtemps, adieu, ma mie.

Tes yeux sont rouges, je le vois !

Ta joue est froide et bien pâlie.

Las ! je dois mon corps et ma vie A Dieu là-haut ; entends sa voix.

Déjà les trompettes guerrières Résonnent, adieu mon amour.

A toi mon cœur et mes prières, Je vais combattre avec mes frères ! Entendà-tu rouler le tambour?

Le feu jaillit, le feu commence, J'entends les balles ricocher.

0 Dieu du ciel dans ta puissance, Fais triompher mon espérance, Eamène-moi vers le foyer*

LES ÀYEKTURIERS. 157

Tout est vrai dans ce chant d'adieu, où le pays natal, les parents et la bonne amie ont leur place légitime. Les sentiments les plus simples y sont rendus avec une effusion entraînante et la nature éclate dans la dernière strophe,, où l'enthousiasme guerrier fait place à 1 attendrissement.

La chanson populaire accompagne le soldat dans toutes les péripéties de sa vie hasardeuse. Elle sonne l'attaque du combat et le signal de la retraite, elle chante les misères du bivouac et iïvresse du pillage, les amours d'un jour et les adieux sans retour. Que de souffrances, que de déboires dans cette vie ! Heureux celui qui tombe sur le champ de bataille, au milieu de la danse des épées et du fracas des couleuvrines. Le pire sort qui menace le soldat, c'est la captivité suivie d'une mort honteuse. Quelquefois une jeunefiUe, attendrie du triste sort du prisonnier, essaie de le sauver; mais c'est toujours en vain. Que peut l'héroïsme de l'amour contre les violences de la guerre? Quelques chants populaires racontent ces scènes émouvantes avec une vivacité dont eux seuls ont le secret. Trois soldats prisonniers passent le pont du Rhin et rencontrent une jeune fille :

* Brune fillett' jeune et jolie Voulez-vous sauver notre vie.

Intercédez pour nous. «

Et la fillette se retourne Et pleure abondamment.

Soupire la belle éplorée, ' En soupirant s'en est allée A la maison du commandant :

Beau commandant, cher commandant, Laissez-moi vous prier.

Ah ! votre âme en serait bénie, Eendez l'honneur, rendez la vie Au jeune prisonnier.

Le commandant refuse froidement et répond en riant qu'il va faire gagner la vie éternelle au jeune soldat :

Et la fillette s'en retourne Et pleure amèrement.

Soupire la belle éplorée, En soupirant s'en est allée A la prison de son amant.

Et de son sein que tira-t-elle P Sa chemisette blanche.

• Vois-tu, mon seul, mon doux ami.

De mon cœur mille fois chéri Prends ceci pour mourir. •

Et que tira-t-il de son doigt P Un anneau d'or brillant.

1 Vois-tu, ma belle, ma charmante.

De mon cœur seule et douce amante, Voici ma promesse et ma foi. »

— Et que ferai- je de l'anneau.

Hélas ! sans mon amant P

— Dépose-le dans ta cassette Laisse-le dormir, ma fillette, Josques au jour du jugement.

' — Et quand je verrai ma cassette Avec cet anneau d'or, Ah ! mon cœur youdra se briser.

D'un couteau faudra le percer.

Dieu ! mon amant est mort ! (1)

Dans une autre ballade, la « vaillante fillette » fait dix lieues par jour, pour sauver son ami. Dans ce courage de la femme,, aussi bien que dans la résignation de Tamant condamné à mort, apparaît le profond sérieux du caractère germanique. Sa vie est dans la richesse de l'âme qui se met au dessus de la réalité. Quoi de plus mâle et de plus austère que ces fiançailles au seuil du tombeau, que cet amour qui va par delà la vie et cette foi au dernier jugement, qui sera la justice suprême de Tamour? Rien de faux , rien de maladif dans cette douleur. Chez la femme, Famour est fort et sain, le désespoir est contenu mais sans remède, le suicide sera sûr et prompt.

Le soldat malheureux supporte ses peines avec une patience à toute épreuve. Mais il est

(!) Wunderhom, î, pag. 51.

160 HISTOIRE DU LIbD.

un mal plus fort que lui, le mal du pays. Celui-là le travaille jusqu'à ce qu'il jette les armes; il s enfuit et si les sbires ne le rattrapent pas, aucune puissance de la terre ne peut le ramener. Jamais peut-être la force irrésistible de ce désir n'a été mieux dépeinte que dans le « Dernier Chant du déserteur. » C'est un Suisse qu'on avait placé en sentinelle sur le rempart de Strasbourg. Au beau milieu de sa promenade solitaire; il entend au loin le son plaintif du cor des Alpes. A cette note si connue qui lui rappelle un monde, il jette au loin son fusil et se met à courir vers cette voix de la patrie. Des gendarmes se mettent à sa poursuite; il les entend derrière lui et court toujours. Le voici au bord du Rhin; il s'y jette à la nage. S'il atteint l'autre rive, il sera sauvé, il reverra ses Alpes. Mais une barque le suit, il est saisi, lié, ramené, condamné à mort. Quelques heures avant d'être fusillé, il murmure une triste chanson que retiendront ses camarades exilés comme lui, et qu'ils répéteront bien souvent les larmes aux yeux :

Au rempart de Strasbourg

Mon malheur commença.

Le cor alpestre au loin vint à chanter ! Vers ma patrie il m'a fallu nager.

Là-bas I là-bas!

LES AVEMTUBIERS. 161

Au mîliea de la nnit.

Las ! ils m'ont reconduit.

Ils m*ont pêcbé dans le sombre courant. Us m'ont conduit devant le commandant.

Tout est fini.

A l'aube du matin, Je paraîtrai devant le régiment.^ Il me faudra leur demander pardon.

3e le veux bien, s'il faut, mais à quoi bon P J'ai mon paiement.

Mes frères, mes amis.

Adieu, pour la dernière fois.

Oh ! le berger avec sa douce voix, Le cor, le' cor, pourquoi Tai-je ente&dn? Il m'a perdu ! (1)

Voilà une poésie plus belle encore par ce quelle laisse deviner que par ce quelle dit. Dans ces derniers balbutiements d'un condamné à mort, quelle puissance, quelle émotion! Le pauvre fils des Alpes ne se rend pas compte de la force qui l'entraîne, mais il y obéit fatalement. Dès qu'il entend le cor, il croit voir ses montagnes, ses pâturages, ses glaciers, il oublie tout pour s élancer vers eux. Et après, quelle résignation ! Il ne se révolte pas, ne se plaint pas et n'accuse que le cor, le cor qui a fait tout le mal. Je doute que jamais poète ait

(1) Wunderhorn, I, pag. 151.

1<t2 HISTOIRE DU LiED.

exprimé plus fortement l'influence magique de la patrie sur les âmes simples.

En face du soldat malgré lui, dont le type est très accusé dans la chanson populaire, il y aie soldat quand même, qui a la passion de son métier. Si le premier est mélancolique et rêveur, l'autre est d'u»e gaîté folle et d'une légèreté qui défie tous les coups du sort. Celui-ci ne mourra pas d'un excès de sensibilité. S'il* se surprend dans un moment de tendresse intempestive, il s'empresse de s'en corriger :

Que mon fidèle camarade S'affaisse au premier coup.

De pleurs je ne fais point parade, Car je suis prêt à tout.

Le corps tué tombe en poussière.

L'habit demeure au compagnon.

Et rame monte à la lumière Dans le bleu pavillon.

Vivre sous la tente, se'battre tous les jours, boire au feu du bivouac, n'avoir ni frère ni sœur, ni femme ni enfants, mais trois ou quatre bons camarades, voilà son bonheur. S'il a un dieu, c'est le point d'honneur :

Tout soldat fidèle et vaiUant Sert son maitre et seigneur, Et s'il n'a pas beaucoup d'argent, 11 a toujours l'honneur.

LES AVENTURIERS. i6S

S'il a une religion, c'est le rire qui brave tout et l'enthousiasme de la destruction, poussé jusqu'au délire. Jeunesse, fortune, belles filles et joyeux camarades, tout passe devant lui, tout s'engloutit dans le néant ; sa gaîté seule survit à toute chose, et comme il ne pleure pas la mort de ses compagnons, il ne veut pas qu'on pleure la sienne.

Quand je serai mort, qu'on m'enterre.

Mes compagnons, ne pleurez pas.

Roulez, tambours, comme un tonnerre.

Ainsi le veulent les soldats.

Tirez trois salves dans ma tombe.

Hardi 1 comme à la mort d'un roi.

Gai j'ai vécu, joyeux je tombe.

Que d'autres cliantent après moi.

Trallalalala !

Voilà le refrain qu'il chanterait encore sur les ruines du monde.

S'il a une bonne amie, il faut qu'elle soit gaie, vive et légère comme lui, qu'elle aime le hennissement des chevaux, la fanfare des clairons et les panaches flottants. Penchée à sa fenêtre en pignon au coin d'une rue, elle le voit» marcher au combat au milieu d'une forêt de piques. Il est radieux, elle est flère. Elle agite son mouchoir, il brandit son chapeau. Un baiser jeté, un bouquet, c'est tout. Prompts adieux, joyeux retours, ils s'aiment entre deux

batailles. Mais parfois ces rapides amours ont une fin sinistre. Un matin, le soldat part au point du jour, il voudrait encore dire adieu à sa bien-aimée et fait halte sous sa fenêtre avec ses compagnons. Il la réveille par une aubade guerrière.

— Le matin entre trois et quatre, Noas partons nous autres soldats.

Far la petite rue, ô gai !

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Ma mie, descends ton escalier.

La prude refuse, disant que trop de gens en veulent à son honneur. Sur quoi le tambour lui répond :

— Si je ne puis te dire adieu.

Il faudra bien que je revienne.

Que je vienne mort ou vivant.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Te donner mon baiser brûlant.

La bataille est sanglante. Le joyeux tambour tombe blessé à mort ; « Frère, dit-il à son voisin, je suis blessé, porte-moi jusqu'en ville, ma mie pansera la blessure. » .

— Te porter, frère, je ne puis.

Déjà l'ennemi nous poursuit.

Te sauve le Dieu fort.

Tralali! Tralalé ! Tralala !

Moi je marche à la mort.

LES AVENTORiERS. 165

Les ennemis arrivent et mettent le feu au camp. Personne ne s'occupe du moribond. Enfin il expire, mais au point du jour, le mort se relève et frappe son tambour (l). A ce roulement, ses compagnons morts se relèvent aussi et tous reviennent en ordre à la petite rue, sous la fenêtre de la bonne amie du tambour.

De grand matin, dans les ténèbres, Ils s'avaneent en rangs funèbres, Et le tambour marche en avant.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

EUe reconnaît son amant.

• — Vois ma poitrine déchirée, Viens dans mes bras, ma bien-aimée.

J'entoure ton cou de mes bras.

Tralali ! Tralalé ! Tralala !

Et la mort nous réanira (2).

Ce joyeux tambour meurt dans le premier flambloiement de sa jeunesse et de ses amours. Mais il n*est pas rare que Taventurier soldat vieillisse dans son rude métier. Alors son horizon se rembrunit. Quand sa barbe commence à grisonner, quand les compagnons sont dispersés ou couchés sous l'herbe verte, quand la solitude se fait autour de sa tente, son coeur s'aigrit et

(t) Zedlitz a repris ce motif dans sa Revue nocturne où an tami)our réveille les morts de la grande armée de ?iapoléoo, (2) Wunderhom, l, pag, 8i.

sa gaîté n*est plus qu'un feu follet, vacillant sur le cimetière de sa vie. Un jour il se souvient d'avoir eu jadis un foyer, une femme et de joyeux enfants. Que sont-ils devenus? Il voudrait les revoir et prend la route de son village.

Le soldat revient de la guerre.

Hourra !

Ses habits tombent en poussière.

Ohé! soldat d'où venez-yonsF

Hourra !

Il entre dans une auberge et donne son manteau gris pour payer son écot. L'hôtesse se met à pleurer.

•— Hôtesse, pourquoi pleurez-vous?

Hourra !

Regrettez- vous votre vin blanc?

Et me croyez-vous sans argent?

Hourra !

— Je ne pleure pas mon vin blanc.

Hélas !

J'avais un soldat pour mari.

Depuis sept ans il est parti ; Et c'est vous sûrement.

— D'où viennent donc tous ces enfants»

Hourra !

Je ne t'en ai laissé que deux Et j'en vois quatre au lieu de deux.

Hourra !

— Un &ax message m'a trompée.

Hélas!

M'annonçant ton trépas subit Et j'ai pris un autre mari.

— Eh bien ! partageons les enfants.

Hourra!

Le plus âgé sera pour moi.

Garde les trois autres pour toi.

Hourra !

Nous déclarons au roi la guerre.

Hourra !

Je me rengage en attendant.

Adieu femme et petit enfant.

Hourra ! (1)

Et poussant dans la nuit ce cri strident qui fait frissonner jusqu'aux os son jeune fils, le vieux soldat repart et l'entraîne aveclui dans sa sombre destinée. Ainsi finit l'aventurier soldat. Sa vie rit à son aurore, comme une marche triomphale au son des fifres et des canons, elle devient sombre à son couchant comme un enterrement lugubre. Cet homme n'a ni famille, ni patrie, ni religion. Il vit au jour le jour, sans autre désir que de s'étourdir sans cesse, sans autre vertu que le mépris de la mort, ballotté à travers le monde parles hasards de la guerre, comme un navire

(i) RecueU de Simrock, pag. 47S.

sans gouvernail par les flots de l'Océan. Il na d'autre but que la fortune, d'autre foi qu'en luimême. C'est un homme pourtant; car il dépense toute son énergie, ne se courbe devant personne et sait mourir sans se plaindre. Pour être un héros, il ne lui manque qu'une grande idée ou un grand sentiment.

Après ces audacieux chercheurs de fortune que de pauvres aventuriers nous apparaissent encore. La plupart d'entre eux pratiquent un métier inoffensif, les plus malheureux se consolent de leur misère en sifflant des chansons. Voici le tsigane qui sait prédire l'avenir, le magicien qui charme les animaux, le vielleur qui fait danser les villageois. Hélas! que chanteront-ils ces misérables? Pour eux, point de patrie, de famille, de tradition. Ils n'ont pas d'ancêtres à célébrer , la nature est une ennemie pour eux, la société une étrangère. Et cependant l'esprit divin qui s'agite au fond delà . nature et de l'humanité les effleure par moments, il se révèle par éclairs à ces deshérités de la famille humaine. Chacun tire de lui-même et ; de son pauvre métier l'étincelle de joie et de poésie qui éclaire sa vie sans horizon. Le tsi- i gane la trouve dans sa science prophétique, le magicien dans sa puissance mystérieuse sur les hommes et les animaux, le musicien dans son luth compatissant. Tous sont pauvres etmépri-

LES ÂVENTURIBRS. 169

ses, maïs tous agissent sur les âmes. Ils fascinent, ils émeuvent, ils consolent, et c'est là ce qui les console eux-mêmes.

Les tsiganes sont des persécutés et des maudits. On les accuse d'être sorciers et de jeter des charmes, on les enferme ou on les met à mort. Mais le peuple prend leur défense, et les célèbre dans ses ballades. Sept bohémiens sont traînés devant les conseillers d'une ville, on les accuse d'avoir volé le saint ciboire. Déjà le grand juge casse le bâton au dessus de la tête du sixième ; c'est le signe d'un arrêt de mort. Alors le septième se lève, c'est leur roi, il prend la parole et dit avec calme : « Je comprends ce que disent les oiseaux dans les airs. Vous ne toucherez pas à un cheveu de ma tête. Bientôt le coq rouge (l'incendie) va pousser au loin son cri. » Aussitôt la flamme sinistre éclate aux quatres coins de la ville, sur la maison du tribunal et déjà ses langues ardentes sifflent autour des juges épouvantés, qui implorent maintenant la miséricorde du bohémien. Il leur arrache le sceptre de mort, les frappe sur la joue, à gauche et à droite en s écriant : « Pourquoi répandezvous du sang innocent? » Puis il parle amicalement au feu qui s'apaise soudain; lui-même s'en va à travers les flammes. C'est ainsi que l'imagination populaire transfigure le tsigane persécuté, elle en fait le vengeur de l'innocence, le

ministre de la justice divine, contre les cruautés des juges d'ici bas.

Le charmeur d animaux se venge d'une autre façon dé lavarice des bourgeois . Ce bohémien aux vêtements bigarrés s amuse un jour à parcourir la ville en jouant de la flûte. Aussitôt, les rats et les souris accourent de toutes les caves et de tous les greniers pour le suivre docilement. Il les attire dans le fleuve et les bêtes affollées de sa musique s y noient par milliers. Pour cette bonne action il demande un salaire au conseil de la ville. On le lui refuse, disant que c'est un tour du diable. A ce mot, le magicien se fâche et recommence sa tournée par la ville en jouant une autre mélodie. Aussitôt, une foule d'enfants charmés par le son de sa flûte accourt et le suit. Il joue plus vivement et leur nombre augmente, il sort de la ville et la troupe le suit toujours. Il joue et les entraine dans un pays lointain « où coule le lait et le miel » comme dit la chanson. « Et la flûte résonne toujours, mais le pays où donc est-il? Ah, pauvres, pauvres Allemands, que le pays natal était doux! » Ainsi finit la ballade. N'est-ce point une image de la folle espérance qui entraîne la race germanique vers la terre étrangère et lui fait rêver au delà des monts et des mers un introuvable Chanaan? Que de déceptions lui apporte cette foi naïve ! comme elle regrette souvent la patrie perdue!

LES AVENTURIERS.. 17i

Mais il faut qu elle suive sa destinée. Le désir qui 1 entraîne au loin est une puissance historique, puisqu'il la fait se répandre sur la terre. Le regret qui l'obsède n'est pas moins fécond, puisqu'il l'aide à ne point oublier la patrie, à en conserver les mœurs et les traditions, et quelquefois à en fonder une nouvelle, à l'image de la première.

Le bohémien et le magicien ont pour charmer la foule et gagner leur vie, le prestige de leurs dons surnaturels ; le ménétrier n'a que son pauvre luth. Il n'est pas, comme le troubadour des beaux temps de la chevalerie, l'hôte des princes et des rois. Il ne joue guère qu'au bord de la grande route, et couche souvent à la belle étoile. Heureusement que le peuple l'aime, car il lui rappelle ses mélodies, il lui conserve ses chants bien-aimés. Il vit ainsi du bonheur des autres. Personne n'aime le ménétrier en haillons, mais quand il voit tourner à la danse les couples amoureux, il. croit tourner avec eux. Il ne sera jamais riche, mais quand il parle des châteaux des rois, il croit voir des palais éblouissants s'entrouvrir deVant lui. Il s'endort dans une grange, mais il rêve d'un jardin de roses où jasent de gais jets d'eau, où de fiers ménestrels suivent les blondes châtelaines sous de sombres berceaux. Quand tout l'abandonne, il lui reste son instrument, qui seul a compris toutes ses

joies et toutes ses peines. Aussi, Taîme-t-îl comme une sœur, comme une maîtresse. S'il faut Ten croire, ce violon fait des miracles. Un jour, nous raconte la chanson, un petit vielleur rencontre en chemin la fille d'un roi, qui lui dit : Viens chez moi, viens chez moi, petit vielleur et joue moi une petite chansonnette. Il la suit dans son palais. Survient le roi qui les voyant ensemble , veut faire pendre le téméraire. Déjà il est monté sur l'échelle fatale. Comme dernière grâce, il demande à jouer encore une fois sur son violon :

Il saisit sa vielle fidèle Il la fait gémir et vibrer.

Il joue un triste chant d'adieu.

Et le roi se prend à pleurer.

*- Descends vite, petit vielleur, Descends, car ma fille est à toi.

En Autriche est un beau château.

Dans ce château tu seras roi.

Réminiscence lointaine du beau temps des troubadours, songe d'or de quelque ménétrier amoureux, songe enfantin, mais qui peint à merveille la magie de la musique, si chère au peuple.

Dans ses courses vagabondes le ménétrier a des compagnons. Il en est un qui s'attache bien volontiers à ses talons pour apprendre à jouer du luth et de la guitare , épier ses airs, et lui

LBS ▲ YENTCft lERS . 1 73

voler ses plus lestes chansons ; c*est Tétadiant. Ce personnage était au seizième siècle le roi des mendiants et des vauriens. Grâce à l'autobiographie de Thomas Flatter, fils dun paysan du Valais, nous connaissons la vie hasardeuse que menaient les étudiants d'alors. Enfant, il est pâtre au fin fond des Hautes- Alpes. Les chèvres qu'il allait relancer sur la pointe des roches escarpées et les aigles menaçants qui planaient sur sa tôte, furent les seuls compagnons de son enfance abandonnée. Plus tard, sa mère le met chez un curé, qui le roue à coups de bâton. Par une nuit d'hiver, il s'évade avec un ami pour se faire étudiant, en serrant dans sa main à demi gelée une pièce d'or, toute sa fortune. Il court de ville en ville mendiant et maraudant, jusqu'à ce qu'il arrive à une université. C'est à peine s'il y apprend à lire ; il ne peut subvenir à ses besoins et recommence sa vie errante.

Sur le point de mourir de faim il se fait braconnier, puis domestique, que sais-je encore. Après des années de cette vie, il trouve un bon msdtre qui lui apprend le latin, et le petit pâtre du Valais finit par devenir professeur à Bâle. Heureux ceux qui finissaient ainsi; c'était le petit nombre. Combien d'autres périssaient sur les grandes routes ou au fond de leur réduit! Pour quelques-uns cependant cette vie avait ses

174 mSTOnUB DU LIBD.

jours de soleil. L'étudiant plaisait à un riche bourgeois dont il égayait la table ; il gagnait au jeu, ou faisait un héritage. Le mendiant de la veille devenait alors plus fier qu un gentilhomme et se promenait par la ville en pourpoint de velours, Tépée au côté, la tête haute et coiffée d'une toque à plume. Sous ce costume il était sûr de brûler les yeux aux jeunes bourgeoises qu'une discipline sévère retenait à la maison. Cest par leur bouche surtout que nous connaissons l'étudiant d'abord. Il est leur rêve; et dès quelles se croient seules elles le chantent :

Ah ! qnand il3 passent, ils scintillent Comme l'étoile du matin.

Qui n'aimerait leors yeux qui brillent.

Le lath qui frémit sous leur main.

Quand leur chanson mélodieuse Vibre avec la corde amoureuse F

L'un des admirés sans doute a entendu pareil couplet. Et la nuit de la Saint-Sylvestre, sous la fenêtre close de la jeune curieuse, il y répondra par une de ces aubades où le ton populaire se marie si voluptueusement aux formes flatteuses de l'ancienne poésie chevaleresque. Ecoutez-la le lendemain :

J'ai le coeur gai, leste et content, Se dit la fine jouyencelle, J'ai le cœur leste au nouTcl an.

Quelqu'un m'a dit que j'étais belle.

Ah ! c'est on écolier galant.

J'ai le cœur leate au nouvel an !

Oui, il me faut un écolier, Dussé-je me faire écolière.

Oui, je suis prête à m'en voler, Qu'importe qu'en dira ma mère Et qu'en dira le monde entier.

Oui, il me faut un écolier !

Que ne promet point la vive chanson? Déjà elle est à lui. Mais letudiant léger est aussi prompt à oublier qu'à conquérir. Il en aimera trois en même temps pour les oublier toutes à la fois. Tandis quelles rêvent encore à leur épouseur, il court noyer ses amours dans un broc de vin, en compagnie de quelques buveurs intrépides. En vain lui demandent-ils le récit de ses bonnes fortunes; il ne veut plus chanter que Bacchus, en allemand, eh latin et dans toutes les langues dont il a retenu quelques bribes :

Alerte ! entonnons le refrain.

Leyate sursum pocula !

Notre eau bénite, c'est le vin.

In sempitema sœcula !

Le plus honnête, le plus sage et le plus heureux des aventuriers c'est l'artisan voyageur, le compagnon. Comme les autres il cherche la fortune et ne dédaigne pas le plaisir, mais il a fondé son existence sur le travail. Voilà ce qui

176 HISTOIRE B0 LIEI>.

donne à sa physionomie un cachet d'assurance et de dignité. 1?ous ces coureurô de grand chemin sont les jouets du sort, faisant bombance un jour, jeûnant le lendemain. Mais le vaillant forgeron brandissant son marteau, le brave charpentier maniant sa hache, ceux-là sentent qu'ils tiennent la fortune dans leur main vigoureuse et regardent l'avenir avec courage.

L'adolescence du compagnon n'a rien eu d'aventureux. Apprenti laborieux depuis l'âge de quinze ans, il a travaillé sans relâche. L'atelier joyeux de son maître, les maisons paisiblement échelonnées de sa ville natale, le tilleul centenaire où l'on danse les jours de fête, la vieille église où il va s'asseoir le dimanche pour mêler sa voix rude aux cantiques austères, voilà tout ce qu'il a vu du monde, voilà tous les accidents de sa vie. Devenu compagnon, il brûle de voir le monde et s'impatiente du joug du maître. C'est au printemps surtout que le désir de voyager, l'indicible Wanderlust fermente dans le cerveau bouillant des jeunes compagnons. « Ils prennent la canne et l'épée et s'avancent vers la table du maître : Holà, maître, faisons nos comptes, car c'est le temps des voyages. » Sortis de la ville, ils s'arrêtent à la première auberge et là, tournant le dos à la ville natale dont le clocher s'amincit à l'herizon, les yeux fixés sur la chaîne de mont^^gnes qui déplaie au soleil

I»B8 AVBNTIttimi&« in

les plis et les replis de ses vallées riantes, la troupe voyageuse entonne un chœur plein d'allégresse :

Alerte! compagnoDS, enroule!

Valise au doa, il faut marcher.

Le premier pas, le seul qui coûte Est fait, partons sans plus tarder.

Un cœur ouvert, un franc yisage Portent bonheur. Vite en yojage, Pour les pays de l'étranger.

Le soleil printannier se lève.

A nous ses rayons les plus beaux.

Il rit ; la marguerite achève D'égayer nos sentiers nouveaux.

Le ciel bleu s'en mêle et déploie Son splendide étendard de joie, Tout au loin par monts et par vaux.

Bientôt nous allons fuir la plaine Pour traverser les frais vallons.

Bientôt sans soucis et sans peine Dans les forêts nous épierons Le rossignol et la fauvette Qui viendront nous conter fleurette.

Aux gazons où nous dormirons.

Amis, poussons plus loin encore, Pour les cités quittons les bois.

Servons les maîtres qu'on honore Gomme la majesté des rois.

Qu*on nous blesse, tirons l'épée Et jusqu'au bout dans la mêlée.

Compagnons, défendons nos droits.

Qu'un lâche reste avec sa mère DorloUé par tous ses parrains, Qu'il monte au bout de sa carrière Au rang de gardeur de poussins ; Ce métier n'est pas de notre âge Nous ayons un plus fier courage, Nous allons à d'autres destins.

Alerte ! compagnons, en route !

Valise au dos, il faut marcher.

Le premier pas, l'adieu qui coûte Est fait, partons sans plus tarder.

Mais verse-nous, la belle ôUe, Le yin à flots et qu'il pétille.

Ah ! que c'est beau de voyager !

L'heure de la liberté a sonné pour le brave compagnon, le vaste monde s'ouvre devant lui. Il verra les cathédrales de bien des villes, il longera en sifflant la berge de plus d'un fleuve, il essaiera de plus d'un maître, il courtisera selon les règles plus d'une fraîche bourgeoise et sera supplanté par le fils d'un riche marchand, il dansera sous plus d'un vieux tilleul et mainte paysanne lui lancera l'œillade significative sans qu'il ose s'enhardir jusqu'au baiser. Car il est aussi gauche qu'honnête, aussi timide en amour que vaillant à la lutte. Ce n'est pas lui qui emporterait d'assaut le cœur des femmes. Il n'a pour les ensorceler ni le cor merveilleux du chasseur, ni la chaîne d'or du chevalier, ni la guitarre de l'étudiant au timbre narquois et vo-

LES AYENTURIBRS. 179

luptueux. Il n'a que son franc visage, sa voix bien sonnante et son cœur facilement ému; et cela ne suffit pas. Mais il n'en perd ni sa bonne humeur, ni sa confiance, et n'en travaille que plus gaîment. D'ailleurs, au dire des joyeuses ballades, qui en savent plus long que nous sur son compte, les bonnes fortunes qu'il n'ose enlever d'audace viennent le trouver comme en songe. Et lorsqu'il est heureux, il ne l'est pas à demi. Cette amoureuse tombée du ciel, est-ce une paysanne, est-ce une bourgeoise, une châtelaine peut-être? Bien plus, c'est la femme du margrave. Ecoutons :

C'était un yaîUant charpentier.

Un cœur joyeux et brave.

Qui bâtit la forte maison

Du jeune et beau margrave.

Et quand il eut fini sa tâche

U s'endormit gaiment.

La jeune femme du margrave

S'approche doucement :

« Lève-toi, jeune charpentier^ Viens, ma bouche est de roses.

Viens m'embrasser dans ta maison M'embrasser si tu l'oses ! «

Le charpentier ne se fait pas prier deux fois et suit, joyeusement sa maîtresse rayonnante.

i80 HISTOIRE DU LIBD.

Une vieille camériste les surprend et les dénonce au margrave, qui dit :

• U a déshonoré ma femme,

La corde est son destin.

Qa'il fasse son gibet lui-même

Près de Schafflionse, an Rhin. •

Gidment le charpentier commence,

Charpente son gibet.

Quand il eut bâti sa potence,

Y plante un frais bouquet.

La comtesse apprend la nouvelle,

Dit à son écuyer :

» Vite un cheval ! et vite en selle !

Sauvons le charpentier ! »

Quand à Schaffouse vint la belle

N'osant plus respirer.

Tout juste montait sur l'échelle

Le vaillant charpentier.

Sans hésiter la femme du margrave s'adresse à la foule :

• Et si la femme du margrave

Venait auprès de vous, La reuverriez-vous sans carease

Ou l'embrasseriez- vous P

• — Et si la femme du margrave Venait auprès de nous.

Nous la couvririons do caresses, La garderions pour nous.

LBS AVENTURIERS. tôt

» — Yotts la couvririez de cwesses,

La garderiez pour vous?

Eh bien ! le jeune charpentier

A pensé comme vous. «

Le margrave est forcé de se rendre au jugement du peuple, il fait grâce au charpentier et se contente de le bannir de ses terres.

Comme il traversait la prairie

Leste et toujours chantant, La jeune femme du margrave

Est là, en satin blanc.

Que tira- 1' elle de sa robe ?

Ses deux mains pleines d'or :

« Prends, mon jeune et fier compagnon,

Prends gaîment, prends encor.

Et si ton vin ne te conforte

Bois le Chypre des rois.

Et si ma bouché t'est plus douce

Reviens auprès de moi ! «

Quelle franchise de plaisir, quelle fraîche vigueur dans ce naïf récit! La muse populaire seule a de ces hardiesses prophétiques. Car, ce qu elle célèbre ici, c'est plus que la victoire de la nature sur les barrières sociales ; c'est la noblesse du travail qu elle se plaît à consacrer dans les vifs et joyeux embrassements de la femme du margrave et d'un pauvre artisan. La fière allure du vaillant charpentier ravit la jeune

comtesse. Il est beau quand il manie sa hache et taille les troncs de chêne ; il se trouve heureux et libre comme un seigneur, quand il charpente sa maison ; et lorsqu'elle est achevée, il s endort comme un Dieu. Ce n'est pas lui qui lève les yeux vers la noble dame, c'est elle qui vient à lui humble et caressante, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Condamné à mort par le margrave, il n'en reste pas moins gai, bâtit son gibet en chantant et le couronne d'un bouquet. Par ces radieuses fleurs des champs, l'artisan n'a-t-il pas l'air de défier le margrave et de lui dire : Comme toi, j'ai mes amours et mes insignes de noblesse, ma hache vaut ton épée et mon bouquet tes armoiries. Comme toi je suis jeune et fier. Pour ma jeunesse, ta femme m'a aimé une heure, pour ma fierté, elle m*aimera toute sa vie. Que tu me pardonnes ou que tu me pendes, tu ne me prendras ni ma joie ni son amour!

Les chants du peuple ont évoqué devant nous les plus saillants d'entre les aventuriers du seizième siècle. Ils ont tous cette confiance en euxmêmes, cette insouciance et cette gaîté imperturbable qui sont à elles seules des vertus. L'organisation des États modernes, l'industrie, la police, l'armée permanente, l'administration minutieuse, les cadres étroits d'une société compliquée n'ont pas encore refoulé les énergies

LES ATENTURIERS . 183

originales et parfois sauvages de ces natures primesautières. Il serait souverainement injuste de leur demander des mœurs plus polies, une morale plus rigide et la conscience des destinées supérieures de l'homme. Dans le bien comme dans le mal, ils montrent la nature sans frein. Ce sont des types germains primitifs, c'est là leur force et leur beauté.

Au moment de dire adieu à tant et de si joyeux compagnons, dont les refrains sont encore pour nous une source de vigueur et de mâle gaîté, je me souviens d'un grand et sérieux aventurier, leur contemporain, qui nourrissait des pensées singulièrement plus élevées, mais qui n'en chanta pas moins comme eux, soujffrit leurs misères et vécut de leur vie, d'Ulric de Hutten, enfin. Cet illustre chevalier ne rêvait pas à sa propre fortune comme tant d'autres. Il avait jeté ses regards au delà de son existence sur celle de son peuple soulevé par d'immenses commotions politiques, sociales et religieuses. Il s'était donné une tâche héroïque, l'afiranchissement de sa patrie et mourut en combattant, l'épée au côté, la plume en main et le cœur invaincu. Que les lansquenets et les artisans célèbrent leurs escarmouches et leurs bonnes fortunes , seul il chantera ses grandes espérances et ses douloureux revers dans le combat pour la liberté. Voilà pourquoi nous

clorons la série des aventuriers par ce chevalier qui risqua sa tête pour la grande aventure des forts : la justice et la vérité.

Ulric de Hutten naquit en 1488. C était le fils d un chevalier de Franconie. Son père le destinait à la tonsure, ne se doutant guère que son fils serait un jour, après Luther, le plus redoutable ennemi des prêtres. Il quitta donc bien jeune encore le donjon féodal pour le couvent de Fulda. Prison pour prison; le couvent ne plut guère au jeune homme avide de savoir et de vivre. Les niaiseries scolastiques et les rigueurs de la discipline achevèrent de l'exaspérer. A seize ans, il prit la fuite, jeta pour toujours le froc aux orties et se fit étudiant. Ce premier acte d'indépendance donua l'impulsion à toute sa vie. Dès lors, il fut brouillé avec son père et ne dut plus compter que sur luimême. Les persécutions, la misère, la faim quelquefois, uue vie toujours errante, voilà ce qui l'attendait . Mais il préférait tout cela à une aisance paresseuse au foyer de ses pères et à loisiveté plantureuse des moines. Il voulait connaître le monde et s'y distinguer. A ceux qui lui parlaient du bonheur d'une vie tranquille, il dit : " J'aime à demeurer partout et ma patrie est en tout lieu. »

Il alla donc étudier à Erfurt, à Cologne, à Francfort, puis en Italie, à Pavie et à Bologne. |

LES AVSMTDBIERS* 185

Sa vie ne fut ni rose, ni facile. Parfois à bout de ressources, il est forcé de mendier du pain et • un gîte à la hutte d'un paysan. A Pavie, il est assiégé dans sa maison par les soldats français, puis pillé et emprisonné par les Suisses. Mais, à travers toutes ces vicissitudes, il poursuit son but, il étudie le monde, apprend le latin, le grec, et se fait humaniste. Les humanistes formaient alors une sorte de franc-maçonnerie en France, en Allemagne et en Italie. Ils professaient ouvertement le culte des lettres antiques et se proposaient de les restaurer; mais, ce qui les unissait plus profondément encore à leur insu, c'était leur indépendance à l'égard de l'Église établie et le secret désir de faire prévaloir l'idéal antique sur l'idéal chrétien, de* mettre le citoyen à la place du fidèle, l'homme à la place du croyant, de rendre enfin leur puissance légitime à la nature et à la raison détrônées par le christianisme du moyen âge. Hutten donna en plein dans ces idées. Il fit la connaissance d'Erasme qu'il admirait beaucoup. Crotus, Coban Hesse, Mutianus Rufus devinrent ses amis intimes. C'est avec eux qu'il passa ses plus beaux jours. Réunis dans une verte treille autour d'une cruche de vin, les jeunes humanistes passaient des nuits entières à discuter l'avenir des lettres, entrelaçant leurs discours de vers d'Horace et de Virgile, improvisant distiques

186 HISTOmE Dt LIBD.

sur distiques, couronnant leurs coupes de feuillage et leurs fronts de roses comme les Grecs, et buvant à la mémoire des joyeux poètes éternellement jeunes de l'antiquité. Hutten était le plus enthousiaste, le plus sérieux et plus hardi de tous. Le jeune homme de vingt ans songeait à bien autre chose encore qu'à la période cicéronienne et à la prosodie latine. Il voulait mettre la valeur chevaleresque au service de la science et de la liberté, voilà ce qu'il prêchait à ses compagnons. « Nos aïeux, leur disait-il, étaient de grands guerriers, mais ne savaient pas léguer leurs exploits à la postérité. Nous savons écrire, mais nous ne savons plus combattre. »

Par toutes les fibres de son être, Hutten tendait à l'action, et les occasions ne lui manquèrent pas de défendre au grand jour sa foi ardente. Quand le savant et honnête Reuchlin fut accusé d'hérésie par le grand inquisiteur de Cologne pour avoir sauvé du bûcher les livres des Juifs, Hutten prit hautement sa défense. Car du premier coup d'œil, il vit que sa cause était

celle des humanistes, de la science et de la

liberté menacées par la hiérarchie cléricale. Sûr d'avance de la victoire, il écrivit son « Triomphe de Reuchlin. » Déjà s'y déchaîne ce torrent de passion et cette fougueuse éloquence qui brisent tout obstacle dans leur indignation. Grande fut la colère de la prêtraille de Cologne ; mais tous

les hommes indépendants prirent le parti de Reuchlin. Cet écrit posa Hutten en ennemi irréconciliable du clergé qui, dès lors, ne chercha plus qu'à le perdre. De son côté, le chevalier humaniste jura de le combattre jusqu'à son dernier soupir. Plus tard, il rencontra aux environs de Cologne le grand maître inquisiteur Hochstraten, auteur du complot, son ennemi mortel. Il le fait saisir par ses valets. « Enfin, s'écrie-t-il, en tirant son épée, je te tiens, misérable. De quelle mort, t*exterminerai-je, ennemi de tout bien, assassin de la vérité? » Mais, voyant le malheureux à genoux dans la plus humble des postures, il se ravise. « Non, s'écrie-t-il, en remettant son arme dans le fourreau, je ne souillerai pas mon épée d'un sang si vil ; mais sache que des lames plus terribles sont dirigées contre ta gorge, et que ta perte est assurée. » Ce trait peint Hutten, caractère emporté, mais toujours chevaleresque .

Bientôt s'éleva en Allemagne un adversaire plus redoutable de l'Église que Reuchlin, ce fut Luther. Ses paroles et ses actions agirent sur Hutten comme des traits de lumière. Quand il vit un moine obscur, protester au nom de sa conscience contre les abus de l'Église, ne céder ni aux cajoleries, ni aux menaces et braver le bûcher d'un front serein, il vit le salut de l'Allemagne dans la rupture sans compromis avec

i8$ HISTOIRE DU L1ED«

Rome, son affranchissement dans rabolition de la hiérarchie catholique. A partir de ce jour, il passe de l'Humanisme à la Réforme. Mais l'impatient chevalier différait du moine prudent de Wittemberg , en ce qu'il croyait à la nécessité d'une lutte à main armée contre le clergé, contre tous les oppresseurs, qu'ils s'appelassent princes, évoques ou empereurs ; et , pour cela , il rêvait l'alliance des paysans, des chevaliers et des villes. Il croit trouver dans son ami Franz de Siekingènj un chef digne de commencer cette guerre, se retite avec lui à l'Ebernburg qu'il appelle « la citadelle de la justice » et de là remue toute l'Allemagne par ses écrits incendiaires.

C'est à ce moment que, par la force des choses, au puissant souffle populaire , le poète latin se transforme en poète . allemand. L'humaniste couronné par l'empereur Maximilien du laurier de la poésie latine s'aperçoit que pour être en* tendu du peuple, pour l'émouvoir, il faut lui parler sa langue.

Plus de latin, langue vieillie ; Mon peuple ne me comprend pas.

Je veux parler à ma patrie La langue des hardis soldats.

Je la secoue et je m'écrie :

Biéveilie-toi pour te venger !

Charles-Quint venait d'être élu empereur d'Allemagne. Hutten espérait qu'il prendrait ea

LES ÂTBim38«1i&. «89

main la cause de la Réforme. Mais il ne se berça pas longtemps de cette folle illusion. Il vit bientôt que l'empereur diplomate vendait l'Allemagne au pape pour sauver son empire. Alors il s'indigne; dans sa naïveté et son audace, il lui envoie lettre sur lettre. « Par quoi l'Allemagne a-t-elle mérité tant de mal ? Pourquoi doit-elle périr avec toi, non pour toi? Conduis-nous plutôt dans un danger visible, mène-nous au milieu des épées et des flammes. Que toutes les nations se rangent en bataille , que tous les peuples se précipitent sur nous, que toutes les armes se dirigent contre nos poitrines. Pourvu que nous puissions éprouver notre courage dans le danger et que nous ne succombions pas vilement, lâchement, comme des femmes, 'sans armes et sans combat, pour être réduits en esclavage. Fassent les dieux que ce début amène des suites meilleures! Comment prendrions-nous confiance au milieu d'un tel abaissement? Vit-on jamais si grand empereur , roi de tant de peuples, et si disposé à l'esclavage qu'il n'attend pas même qu'il y soit forcé ! » Une autre fois il lui adresse des vers, lui montre quelle grande destinée ce serait de se faire le défenseur de la libre Allemagne réformée et s'écrie :

Sois donc a& luNnme et pfeads ooange ! Je puis t'exeiter au Qomhat,

Plus d'un héros aa fier visage Que balle ni foudre n'abat.

Commande ! à toi l'armée entière.

A l'aide, ô roi ! voici le temps.

Fais voler l'aigle à ta bannière Et tous nous serons dans nos rangs.

Ces accents trouvaient des échos vibrants en Allemagne, et le clergé s'en eflfrayait. On menace le téméraire. Hutten en rit. Il rappelle que Jean Huss et Jérôme de Prague ont été brûlés aussi, mais la foi n'est pas morte avec eux :

Nul n'osa suivre leur grande âme.

Car tous ils ont peur de la flamme.

Mais Luther et moi nous disons :

Brùlez-nous, Jean Huss a raison !

Il voudrait communiquer à tous les puissants de la terre le feu sacré qui le consume. Il s'adresse à l'électeur de Saxe, aux chevaliers, aux villes. On ne lui répond guère ; il ne se dér courage et tout seul sonne le tocsin de la révolte :

Aux armes ! gens de la noblesse, Seigneurs et villes, levez-vous, Notre patrie est en détresse.

Car Ex)me, Rome est contre nous.

Ayez pitié de la patrie.

Je lutte seul dans ma fierté.

A l'aide ! amis, risquez la vie.

Pour conquérir la liberté!

Oui, Dieu le veut !

LES ÂYEMTURIBRS. i9i

Hutten sentait que tous ses appels ne parviendraient pas à créer un parti de l'action à tout prix, dont Sickingen et lui eussent été les chefs. Les castes de la société étaient trop divisées par leurs intérêts pour s'unir dans une môme pensée de liberté. L'heure dé l'affranchissement n'avait pas sonné pour l'Allemagne. Mais Hutten ne pouvait pas se résigner comme Erasme, ni attendre comme Luther. Il voulait combattre contre toute espérance. Alors, sentant la grandeur de sa cause et l'insuffisance de ses forces, il ramasse tout son courage pour ne pas fléchir au dernier moment et pousse, du haut del'Ebernburg, le cri de guerre :

La Vérité vient de renaître Et le mensonge est démasqué.

Gloire en soit à Dieu notre maître Et honte au menteur effronté.

La Vérité fut écrasée, Mais elle a redressé son front.

Elle marche!... et l'ont embrassée Tous ceux qui la délivreront !

J'en suis. Je l'étreins palpitante Et rien ne peut me l'arracher, Je ne sais rien qui m'épouvante, Ni fer, ni poison, ni bûcher.

Cent prêtres m'ont lancé la pierre, Ma pauvre mère en a pleuré. Dieu saura consoler ma mère, La Vérité m'a consolé.

19Î HiSTOmS DU LIKB«

Dasséje périr «n infâme, Meure avec moi la liberté^ De mes deux bras, du sang, de l'âme Je me défends ! Je l'ai osé (1) !

« Je lai osé ! » ou bien encore : Aleajacta est! telle était la devise favorite de Hutten. Ce mot, tant de fois prononcé, le poussait à Taction. Sickingen, qui avait fait alliance avec les chevaliers du Rhin, résolut d'attaquer le plus orgueilleux des cléricaux, l'archevêque de Trêves. Comptant sur les bourgeois, il espérait que son exemple trouverait des imitateurs en Allemagne et qu'ainsi la Réforme triompherait d'un seul coup. Hutten allait plus loin encore. L'abolition du clergé, le règne de l'Evangile pur, l'unité de l'Allemagne, et élu son cher Sickingen, grand justicier de la patrie délivrée, voilà les rêves chimériques dont se berçait le généreux aventurier dans la fièvre de l'exaltation. Une voix intérieure lui disait peut-être qu'il était dangereux de commencer l'œuvre de la justice par une violence. Mais un homme est-il maître de revenir sur ses pas, quand dix ans d'éloquence le poussent en avant? Les deux chevaliers se préparèrent donc à la lutte. Ils pouvaient compter sur leurs fidèles lansquenets ; ils étaient tous gagnés à la foi nouvelle. Hutten leur adressa

(1) Jch hab's gewagt.— Vie de Hutten, par David Strauss, II,ch.y.

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une chanson qui est et sera toujours une vraie chanson populaire. On y voit que le poète libre penseur, tout en exprimant sa forte individualité, se laissa entraîner à chanter comme le peuple. 11 y gagne en énergie, en vivacité :

Je l'ai tenté dans Tâme, Du bras je l'ai tenté.

Toi qui m'appelle : infâme, Vois ma fidélité.

Oui jusqu'au bout

Je brave tout.

Pour sauver ma patrie.

Que tout Germain

Soit libre enfin.

Qu'un prêtre en vain menace et crie.

Que leur vaine colère

Se déchaîne sur nous.

Si j'avais su me taire *"

On m'eût fait les yeux doux.

Mais j'ai tout dit,

On me proscrit.

On me crie : En arrière !

Ne cédons pas.

Marchons au pas Et tenons ferme la bannière.

Qu'un homme se refuse A connaître ses maux.

Je me lève et raocuse; C'est un lâche, un cœur faux.

Mais s'il cousent.

Je yeux son sang,

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