‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 11 sur 27 · VOYAGE DE MARTIN · texte numérisé non relu

VOYAGE DE MARTIN

Son bras, sa vie en gage.

Il faut lutter, Tout engager Sa foi virile et son courage.

Vous me dressez maint piège, O courtisans sans foi.

Mais pourquoi m'en plaindrais-jeF Mon crime est dans mon droit.

Oui, plus d'un preux,

Met tout en jeu.

Pour cesser d'être esclave.

Bons lansquenets,

Tenez-vous prêts.

Ne laissez pas périr un brave !

Les lansquenets de Sickingen retinrent cette chanson et la répandirent dans toute l'Allemagne. Ils répondirent même au chevalier par de nombreux couplets. Ils sont fiers de leur Hutten, ils connaissent ses écrits :

Uiric de Hutten, noble sang Nous fait de bons et vaillants livres.

Ils le regardent comme un champion de la doctrine évangélique :

Ulric, Ulric, aie bon courage !

Que Dieu te protège en voyage

O cœur fier et vaillant.

Aux défenseurs de l'Évangile Luira son étoile tranquille.

Son flambeau d'or brillant.

Toute simple,toute inoffensive qu elle est, cette réponse de Tâme du peuple à la conscience du chevalier humaniste a quelque chose de beau et de touchant. Elle sonne à nos oreilles, comme la promesse de lunion toujours plus intime et plus féconde du peuple avec ses penseurs, ses philosophes et ses poètes.

Quant aux projets de Hutten et de Sickingen, ils échouèrent misérablement. Sickingen fut repoussé de devant Trêves, puis assiégé dans son château par trois princes et tué d'un boulet de canon. Hutten fugitif erra quelque temps encore en Allemagne et en Suisse, puis alla mourir abandonné dans une petite île du lac de Zurich.

Mais son âme, noblement indignée, ne périt pas avec lui. Il en avait insufflé quelque chose aux meilleurs de son peuple. Son ombre vengeresse apparut toujours comme un ange gardien aux amis de la liberté, et comme un sombre fantôme à ses oppresseurs. Le peuple même se souvint longtemps de lui et conserva une étincelle de son feu sacré. Cent ans plus tard, au milieu des fureurs de la guerre de Trente ans, où les passions brutales semblent avoir étouffé le patriotisme et la liberté, on retrouve son esprit dans le chant des lansquenets qui combattaient pour leur foi. C'est un vieux guerrier qui exhorte son jeune fils à se tenir ferme dans la bataille :

i§« HISTOme DU LIE».

Marche en avant mon fils, mon compagnon de gnerre,

Risque au jeu des combats ta vie avec ton père.

Ta patrie est en deuil, ton foyer dévasté.

Ils t'ont donné le jour, rends-leur la liberté.

Dans ton cœur, dans tes yeux, que ton zèle soit flamme.

On ne t'arrachera ta foi qu'avec ton âme.

La foi fait triompher, tout le reste est trompeur,

La jeunesse s'en va, mais non la foi d'un cœur.

Si ton bras est coupé, que ta voix les pourchasse.

Et si ta voix s'éteint, que ton regard menace.

Fais trembler l'ennemi de ton souffle expirant.

Vends ton sang ce qu'il vaut ; sois vainqueur en mourant.

Au fort des feux croisés, ne songe qu'à la gloire

De tomber en guerrier digne de la victoire.

Ne quitte pas ton poste, attaque le premier.

Serre les dents, puis frappe et reste le dernier.

Que ton mâle honneur parle encor par tes Uessures. Sur la poitrine, ô fils, ce sont jiobles parures, Que l'implacable mort t'admire et t'étreigaant. Et qu'alors dans tes traits je trouve mon enfant. Mon fils, pour s'affranchir de toute tyrannie, Il faut d'un libre élan renoncer à la vie. Qui ne veut que la mort et la brave en chantant. Remporte la victoire et survit triomphant (1).

N'est-ce pas Tâme de Hutten qui revit dans ces accents? Qui sait chanter et combattre.ainsî, n'est-il pas digne de la liberté? et si chacun portait en soi cet esprit ne serions-nous pas capables

(1) Chanl de Zinkgref, Wunderhom, 1, 465.

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de renverser toutes les tyrannies du monde? Oui, un souffle de l'esprit de Hutten devrait passer dans les libres penseurs de toutes les nations. Quels que soient les ennemis qu'ils ont à combattre, quel que soit le sort qui les attend, heureux ceux qui peuvent reprendre sa devise et s'écrier avec lui : Je l'ai osé !

Flearissent les roses, Adiea sombres jours :

Est-ce vrai que les roses Font fleurir les amours?

La rose gentille Fleurit tous les mais ; L'amour — un jour brille Et puis — plus jamais i

I Les amoars du compagnon. — La pauvre fille séduite— Le page et

la fille du comte. — Les amours malheureux. -^ La vengeance. —

Triomphe de Tamour dans la mort.

Les chansons d aventure nous ont raconté les luttes extérieures du peuple. Nous l'avons trouvé aux prises avec les nécessités de la vie, en proie aux hasards de la fortune. Sous ces chocs violents. on a pu voir éclater des passions, saillir des caractères, mais le fond de son être ne s'est pas encore révélé. C'est dans ses chants d'amour que le peuple s'épanouit tout entier, se donne sans réserve. L'âme émue par une autre âme se reconnaît, se contemple dans un recueillement religieux et subitement se concentre sur elle-même. Tout à l'heure elle n'était qu'un

jouet fatal du monde extérieur, reflétant la nature changeante comme un lac reflète les nuages du ciel. Voici que, soudain, elle se trouve seule, libre, infinie. Le monde est oublié ; ou s il existe encore c'est comme un miroir de sa beauté. Les êtres de la création ne sont plus que les symboles de ses secrètes pensées ; étoiles et fleurs que la riche parure de ses tristesses et de ses joies, orages et chants d oiseaux que les échos sonores de ses colères et de ses attendrissements. Reine de la nature, elle la refait à son image, la colore de ses émotions, la remplit de sa vie intense et se trahit ainsi dans ce qu'elle a de plus intime.

On a remarqué que chaque nation avait une note dominante dans ses chants dlamour, qui est comme la marque de son tempérament. Dans les chansons lithuaniennes d'une douceur et d'une mélancolie si pénétrantes, c'est l'amour discret et douloureux de la jeune fille qui s'exhale comme un soupir à demi étouffé dans la solitude; chez les Serbes c'est plutôt la persévérance ingénieuse, l'art caressant de la femme qui triomphe de la rudesse et de la barbarie de l'homme; en Italie et en Espagne ce sont les sérénades voluptueuses qui invitent au plaisir facile et mystérieux; en' France c'est l'amourette légère, goguenarde, narquoise où très souvent le galant et la payse jouent au plus fin; en

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Allemagne c'est Tamour sentimental et sérieux, exclusif et indestructible, conçu comme la grande affaire de la vie.

Dès 1 origine, l'amour a chez la race germanique un caractère sérieux, fatal et profond. Il semble que l'homme veuille y concentrer ses plus nobles vertus et lui donner en quelque sorte une consécration religieuse. Selon Tacite, les Germains pressentaient toute la grandeur de l'amour dans le mariage. Le cheval, la framée et le bouclier que le mari apportait en dot à la femme et qui devaient former le fond de la communauté, étaient les symboles austères de leur union indissoluble. Ils signifiaient que la femme devait partager les travaux et les périls du mari, que sa loi était de souffrir et d'oser avec lui. Ces barbares, ivres de guerre, voyaient déjà dans l'union de l'homme et de la femme un pacte sacré. Plus tard la chevalerie vint ajouter sa fleur de tendresse et de poésie au respect de la femme inné à cette race. L'amour y devint cet éclair inattendu et inévitable qui entre dans l'âme vierge du héros pour y allumer un feu et une lumière inextinguibles. Déjà Sigfrid, en apercevant Krimhild, qui sort de son palais comme la lune des sombres nuages, se dit : « Pourrai-je l'obtenir jamais? Mais non, c'est un rêve insensé. Et pourtant, si je devais la quitter, j'aimerais mieux mourir de suite. » Dans une

vieille légende, le fils d'un roi aperçoit le portrait d'une femme. Frappé au cœur il s'évanouit, tombe malade et languit jusqu'à ce que son père ait trouvé la jeune fille dont l'image l'a blessé d'amour. Ce grand sérieux, cette passion profonde dans l'innocence même, reparaît dans les chants d'amour du peuple. Ce n'est pas qu'on n'y rencontre cà et là une strophe ironique ou frivole, quelque franche joyeuseté sur un sot éconduit ou une coquette mystifiée. Mais ce né sont là que des boutades ; leur thème favori, c'est l'amour sincère qui absorbe l'être entier, qui régénère ou tue. Ces paysans, ces compagnons et ces pauvres filles dont les lèvres ont trouvé ces accents dans le délire du désespoir ou de la félicité, n'eurent alors ni vanité puérile, ni souci de la mode, ni vain désir d'immortalité. Comme le vrai poète, ils ont chanté parce que leur cœur débordait. Ecoutez leurs chants et leur vie ressuscitera devant vous. Le compagnon, la pauvre fille séduite, les amants malheureux, tous vous conteront leur histoire. On ne peut s'égarer dans cette forêt de chansons, sans y être poursuivi et troublé par mille voix humaines, comme Tancrède dans la forêt enchantée où de chaque arbre s'échappaient des soupirs, des rires ou des gémissements. Prêtons un instant l'oreille à ces voix charmeresses qui sortent d'un monde évanoui «t qui racontent

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par cris de joie ou par sanglots des histoires bien simples, bien vieilles et pourtant éternelles : l'antique épopée et l'antique tragédie de l'amour.

N'avez- vous jamais traversé en Allemagne une de ces vieilles petites villes moitié villages, paisiblement couchées entre deux collines parmi les prairies et les vergers? L'industrie moderne n'y fleurit pas, rien n'a changé la face patriarcale des vieilles maisons ; cà et là un pignon rustique surplombe curieusement la rue, une vieille madone peinte rêve dans sa niche, le clocher de l'église menace ruine, le cadran du Rathhaus retarde d'une heure, et l'on ne serait pas surpris d'apercevoir dans la vieille tour crénelée qui surmonte la porte du mur d'enceinte, l'antique veilleur de nuit qui jadis endormait les paisibles habitants de sa trompe mélancolique et de son chant monotone. Dans ces rues tranquilles, devant ces fenêtres à carreaux et ces petites boutiques on se souvient de l'artisan du seizième siècle, ses refrains reviennent chanter dans votre mémoire et l'on se prend à refaire en songe l'histoire de ses simples amours.

N'était-ce point dans une de ces boutiques basses, que, robuste compagnon, il travaillait du matin au soir sans penser à autre chose qu'au prochain jour de fête et de liberté? N'est-ce point à cette fenêtre encadrée de vigne sauvage

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qu'il aperçut pour la première fois la tête blonde de la bien-aimée penchée sur le fuseau? N'est-ce point à cette fontaine, devant ce môme filet d eau cristalline dont le gazouillement familier invite à la causerie, qu il lui adressa pour la première fois la parole en lui aidant à replacer le seau sur sa tête? Combien de fois, le dimanche, la vit-il se promener sur ces prairies, sous ces vergers avec ses deux compagnes de jeu sans oser les aborder? Les deux amies rieuses et malignes l'agaçaient d'un mot narquois. Mais celle du milieu marchait les yeux baissés sur la fleur étoilée qu'elle tournait dans sa main. Au passage du compagnon elle levait les yeux sur lui pour les rebaisser bien vite, rougissait et riait pour cacher sa rougeur à ses amies. Puis les folâtres allaient s'asseoir dans l'herbe sous les pommiers, et leurs longs éclats de rire désespéraient le pauvre compagnon.il battait la campagne jusqu'au soir et songeait aux trois filles, à la blonde surtout, aux longs cils d'or baissés sur ses yeux d'un bleu sombre. Il fredonnait alors tous les vieux refrains d'amour qu'il savait par cœur, et sans s'en douter en trouvait de nouveaux :

La colline aax amours A trois vertes tourelles, D*où sortent tous les jours Trois belles demoiselles.

La première est Li«on

Et l'autre est son amie, La troisième est sans nom Et ce sera ma mie ! (1)

Elle sera son amie ! il le chante, mais il ne le croit pas. Et cependant sa vie obscure s'est éclaircie tout à coup d'un rayon de soleil. Jusqu'à ce jour il n'avait pas de coin de terre à lui, et maintenant c'est comme si cette maison lui appartenait. Quel royaume pour lui que ce jardin où il n'ose pénétrer, quel paradis que cette fenêtre où sa tête lui est apparue! Il craint parfois qu'un roi ne la lui enlève, car il la trouve belle comme une impératrice. Mais alors il la voit traverser le pré, une cruche à la main, si simple et si modeste qu'il reprend courage.

Fillette passe les prés^ verts Portant chemise fine et blanche, Et le soleil luit à travers Quand, puisant l'onde, elle se penche.

Si j'étais le joyeux soleil Je glisserais sous la ramée, Et d'un rayon chaud et vermeil J'entourerais la bien-aimée. (2)

Il a trouvé en elle la source de toute joie, et

(1) Simrock, pag. 359.

(2) Wunderhorn, I, pag. 78.

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quand il la voit dans ses rêves, c'est au bord d'une fontaine de Jouvence éternelle. .-

Un frais ruisseau coule et murmure

A ux pieds de mes amours ; Qui s'abreuve à son onde pure

Est jeune pour toujours.

0 frais ruisseau, je t'aime ! arrose

Et ravive mon cœur ! Mais si j'avais sa bouche rose

J'y boirais le bonheur ! (1)

Derrière la maison, la belle a son jardin entouré d'une haie vive. Il est bien connu des amoureux et s'appelle dans leurs chansons le jardin des roses. Bienheureux qui en tiendrait la clef, car c'est le sanctuaire de la jeune fille. Mais elle est bien gardée et la porte est toujours fermée à double tour. Cependant le compagnon erre souvent autour de la haie. Un jour il voit la jeune fille debout au milieu de ses fleurs, elle tresse au soleil les nattes de ses cheveux jaune d'or et chante à mi-voix une douce chanson. Mésanges et chardonnerets à l'envi lui font écho dans les branches. Cejour-là la petite porte est entrouverte. Les oiseaux chantent si passionnément et la voix de la bien-aimée est si douce qu'il ne peut se retenir, s'élance dans le jardin et tombe à genoux devant elle. Elle

(1) Uhland, I, pag. 75.

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pousse un cri ; ejffrayée, toute rougissante et ne sachant qu'e dire, elle lui reproche d'écraser les plus belles fleurs de son jardin, puis le supplie de partir, car la mère pourrait les surprendre. Confus, il s'éloigne, mais avant de sortir il se retourne encore une fois. Elle le salue et d'un signe de tête lui dit au revoir.

Le mai, le beau mai est arrivé. C'est le mois où le peuple oublie ses peines pour rajeunir avec l'herbe qui repousse et la forêt qui reverdit. C'est la saison fortunée des amants. Aussi, comme ils l'attendent et la saluent. Dès les temps les plus anciens, chevaliers et paysans se disputent la découverte du printemps. Le bourgeonnement du prunier sauvage l'annonce et la première violette est le signal de son arrivée. Nithart déjà raconte qu'un chevalier qui avait vu la première violette court l'annoncer à la duchesse de Bavière. Celle-ci sort avec des joueurs de flûte et de violon pour souhaiter la bienvenue à l'été. Mais dans l'intervalle un paysan l'a cueillie, l'apporte en triomphe au préau, l'attache à une branche verte et s'écrie : Réjouissez-vous, j'ai trouvé l'été ! Et tout le village de pousser des cris d'allégresse et de faire la ronde autour.

Dès lors on ne songe plus qu'à la danse. Au premier beau jour les jeunes filles sortent deux à deux de la ville, en robe de fête et s'avancent

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en longue file vers la lisière de la forêt. La première en robe blanche porte un jeune peuplier verdissant, c'est le mai. A sa cime flexible et gracieuse est attaché un long voile blanc semé de paillettes d'argent qui miroitent au soleil et garni de rubans multicolores qui flottent à la brise. De sa bouche rouge comme une fraise la belle chante une gaie chanson :

Le coucou de sa voix Enchante tout le monde.

Au bois, au bois, au bois Nouons, nouons la ronde !

Ainsi le cortège arrive solennellement au vieux tilleul, à l'arbre de mille ans qui a vu maintes générations tournoyer autour de son large tronc et qui n'a refusé à aucune son verdoyant abri. Les branches vénérables s'étendent paternellement sur la ronde des jeunes filles et le patriarche de la forêt semble les bénir de sa pluie odorante, comme si les pas pressés des vierges joyeuses faisaient monter la sève plus puissamment à ses antiques rameaux. La première porte au sein un immense bouquet et chante :

Je sors de la fontaine de Jouvence.

J'ai mon bouquet ! j'ai mon bouquet!

Et les aXitres répondent :

Où donc est la fontaine de Jouvence ?

Fleuris, bouquet ! fleuiis, bouquet !

Et la chanteuse passe son bouquet à sa voisine qui continue le chant, et la ronde tourne de plus belle.

Mais voici que les danseuses sont brusquement interrompues par les danseurs qui viennent d'un autre côté. Celui qui marche en avant, le plus grand et le plus vigoureux porte fièrement une sorte de thyrse fleuri. Cest le sceptre du danseur en chef. Grande cérémonie ; chaque danseur entre dans la ronde pour choisir sa belle de mai. Il présente à une jeune fille une couronne de fleurs ; si elle l'accepte le couple est solennellement proclamé par le chœur, sinon le malheureux est forcé de recommencer après avoir dansé seul au milieu du cercle avec une couronne de paille sur la tète. Quand il ne reste plus de jeunes filles, la danse commence au son du violon et de la flûte. Grave d'abord, elle s'anime de plus en plus. Les robes flottent, les couronnes s'effeuillent, les chevelures se déroulent au vent. Les musiciens eux-mêmes sont entraînés par la fureur dithyrambique, l'archet fougueux bondit sur les cordes, la flûte en délire tourbillonne en folles roulades, les

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musiciens ne se contentent plus de jouer, ils chantent :

La danse court, la danse est haute

Vive la danse, ohé!

Ah! criez tous, danseurs joyeux :

Vive ma belle, ohé !

La danse court, la corde saute, Mon cœur saute avec elle en deux !

Vive la danse, ohé !

Cette danse que le peuple nomme la bondissante, SpringeltanZj agissait de tout temps sur les jeunes filles avec une puissance irrésistible. A ses accents elles perdent la tête et s'y précipitent. Une seule note entendue de loin et le charme est jeté. Il suffit même de jouer une mesure de ïair magique sous leurs fenêtres pour qu elles descendent aussitôt.

Le chevalier Nithart, célèbre poète du treizième siècle, le savait déjà. Au printemps il jouait un air séducteur sous la fenêtre d'une jolie paysanne. La jeune fille l'entend; son cœur bondit de joie au devant du chevalier, elle veut courir à la danse avec lui. La mère a beau le lui défendre, elle a beau refuser les habits de fête et fermer l'armoire à clef, la fille la force, prend sa plus belle robe et s'élance vers le tilleul au bras du chevalier. La mère elle-même est saisie du démon de la danse, elle prend son vol comme

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un oiseau et se jette dans le tourbillon. L'hiver a beau faire, il faut qu'il prenne la fuite, que les bourgeons sortent, que la vieillesse rajeunisse, que la mort devienne la vie et que l'amour triomphe.

Le pauvre compagnon sans doute ne fait pas aussi cavalièrement la conquête de sa belle de mai, et d'ailleurs la blonde aux yeux bleus et aux cils d'or est plus modeste et plus réservée que la rustique maîtresse du fringant chevalier. La pensive va seule à la danse, un nuage sur le front, un souci au fond du cœur.

Fillette se leva matin,

Eêvant d'amour.

D'un pas léger et clandestin,

Du vert bois fait le tour.

On danse dans l'herbe et le thym, Et dans l'ombre on la voit reluire, Tremblante étoile du matin, Qui monte au ciel et veut sourire Avant le jour.

Comment le compagnon ne serait-il pas attiré à la fête du tilleul par la même force mystérieuse? et comment n'y trouverait-il pas errante à l'écart la fille aux tresses d'or? Comment leurs mains se sont-elles rencontrées, combien de temps leurs regards sont-ils restés confondus? 0 discrètes chansons, vous ne me l'avez pas confié. Souriante et rêveuse, elle se

laisse poser sur la tête la couronne de roses et lui donne en échange son bouquet. Il a trouvé sa belle de maU et radieuse l'emporte dans le tourbillon de la danse.

Après la ronde fougueuse vient la cueillette des fleurs dans la forêt. Leur ivresse est au comble. Les bras étroitement enlacés, ils s'enfoncent sous les branches à travers les broussailles jusqu'à la fontaine solitaire couronnée de lierre et d'aubépine. Ils ne disent rien, mais les fleurs se chargent de parler pour eux. Car ils connaissent tous deux leur langage mystérieux, jeu favori et ressource infinie des amants. Cette ravissante et fraîche symbolique n'a rien de commun avec les fadeurs de la galanterie moderne, car elle est sortie palpitante de vie de la longue intimité du peuple avec la nature. Elle défraie amplement leur conversation. Sous le riant mystère de ces couleurs se cachent les mille et mille agaceries, les confidences ardentes, les bouderies enfantines de la passion naissante. Les amants initiés à cette science subtile peuvent tout se dire. Là-dessus les chansons populaires ne tarissent pas. Ainsi le vert, première couleur de la terre au printemps, celle d'où sortent toutes les autres trahit dans le langage des fleurs l'espérance indécise, mais illimitée, « le vert est le commencement » disent les chants. Mais du bourgeon vert sort la

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fleur blanche et de l'espérance vague un vœu plus pressant. La branche verte veut dire seulement qu'on aime, mais le blanc muguet présenté à la belle de mai veut dire que c'est elle qu'on aime; et quel triomphe si elle répond par l'aubépine en fleur, chaste comme l'étoile du matin et comme elle pleine de promesses. De là jusqu'au rouge flamboyant qui annonce la passion brûlante il y a bien des degrés. Mais l'amour révèle aux plus simples un art infini ; Tamant sait prier avec des fleurs si belles et si parfumées que la blonde pensive se laisse entraîner malgré elle dans cette orgie de couleurs, de parfums et de désirs. Cependant à la rose sauvage, à la rose en feu qui la trouble et l'inquiète, son cœur sait répondre par une petite fleur d'une couleur plus douce et plus constante dont le bleu signifie : fidélité. L'amant est désarmé, leurs regards éperdus sejurent, à travers des larmes de joie, un serment irrévocable que Dieu semble entendre dans le silence de l'azur : « Meure cette fleur, dit le compagnon ému.

Meurent la fleur et l'espérance Nous sommes riches en amour !

L'amour ne mourra pas en moi, Oh ! crois-le moi ! (1)

(1) Voir la mélodie IV, à la fin du vol.

Ils n'ont que de ces cris pour exprimer leurs premiers transports, mais toute leur âme y tressaille. Eblouis, enivrés, ils vivent dans un enchantement perpétuel ; à toutes leurs palpitatations, de joie répondent les efflorescences de la forêt. Quand les lèvres de la belle enfant s'épanouissent dans le rire, il croit voir tomber des roses de tous côtés et il se dit que sa bouche rit des roses. Quand ils s'embrassent, les buissons bourgeonnent, des fleurs sortent de terre, les branches s'entre-choquent et les oiseaux font entendre de longs cris de joie. Les paroles de l'amant tombent comme des gouttes de feu dans le sein gonflé de la jeune fille quand il murmure à son oreille :

Oui, le charbon ardent couve avec moins d'ardeur, Qu'amour doux et secret qui brûle au fond du cœur.

Belle est la rose en feu qui s'ouvre à la lumière, Plus beaux deux jeunes cœurs s'aimant dans le mystère.

Regarde dans mon cœur, ô fleur de pureté, Td n'y verras qu'amour et que fidélité. (1)

Ainsi vont-ils de jour en jour, de semaine en semaine, efleuillant les fleurs de leurs couronnes tressées au fond des bois, et savourant dans le

(1) Wunderhorn, II, pag. 59.

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silence des soirées fugitives leurs chants de félicité, qui s'élèvent et s élancent dans la nuit étoilée comme d'inséparables génies d'amour. Mais l'heure de la séparation vient couper ce long rêve comme le glas d'une cloche funèbre. Un matin le maître donne brusquement congé au compagnon. Il faut partir dans huit jours, faire son tour d'Allemagne, demander du travail chez d'autres maîtres et chercher fortune dans un monde inconnu. Le réveil est dur, mais inexorable. Aurait-il cru jamais qu'il fût possible de quitter ce coin de terre, cette maison, ce jardin, le vieux tilleul et la forêt qui tous semblaient l'aimer et qui maintenant lui disent : va-t'en! Quoi, tout est donc fini? Pour la première fois le compagnon sent la rigueur de son sort. Pour lui point de patrie, point de femme, point de foyer avant qu'il soit devenu maître à la sueur de son front. Il jure à la bienaimée de le devenir. Mais après combien d'années? il n'en sait rien. Quand pourra-t-il revenir? Peut-être jamais. Elle finira par l'oublier et par en épouser un autre. A ce mot amer du compagnon, la pauvre fille se révolte et fond en larmes. Quoiqu'il arrive ils sont unis pour toujours. Alors ce ne sont plus qu'adieux émouvants, serments exaltés. Les chants populaires modulent à Tinfini cette douloureuse volupté de l'adieu où l'amour défie la souffrance,

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les obstacles, le temps, l'éternité même pour s'affirmer plus hautement :

Oh! donne ta main, mon amie, Donne Tadieu de Tamitié, S'il nous sépare pour la vie, Qu'il nous joigne en éternité !

L'adieu ! quelle douleur profonde !

Mourir c'est peu, mais se quitter !

Le temps est long, vaste est le monde, Plus vaste encor l'éternité !

Quelquefois ce sont des chants alternés qui se font écho :

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