‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 9 sur 27 · DÉCOUVERTE DE LÀ POÉSIE POPCLÀIKB · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE DE LÀ POÉSIE POPCLÀIKB

qu'il chante ce qui 1 émeut, chez nous tout est faux, parce que nous chantons ce qui est convenu. Allons à l'école chez ces vagabonds, ces lansquenets, ces filles amoureuses et ces gais compagnons pour apprendre la langue de la nature. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une poésie de salon, de coterie, d'encre et de papier, de pédants et de fats? Il nous faut une poésie nationale. Comblons l'abîme qui nous sépare du peuple, chantons avec lui et qu'il chante avec nous. Donnons-lui la foi en l'idéal, il nous donnera la* puissance de la sympathie.

Voilà ce que pensaient Achim d'Arnim, Clément Brentano et ^ leurs amis , ce qu'avaient pensé avant eux Herder et Goethe. Ce mouvement fut d'une immense portée, d'abord pour l'histoire de la poésie. On s'habitua à donner une place capitale dans les littératures à toutes les œuvres spontanées de l'imagination populaire, à y étudier les secrets de la création poétique. Les recueils de Volkslieder se suivirent et se multiplièrent d'année en année. Les poètes les plus illustres comme Uhland et Hoffmann de Fallersleben rivalisèrent pour rétablir ces chansons dans leur intégrité primitive. Dans l'intervalle, d'autres études s'étaient ajoutées à celles-ci. Les frères Grimm venaient de jeter un jour nouveau sur la mythologie germanique et Scandinave qui, elle aussi, est une création po-

pulaire, ils avaient recueilli de la bouche même du peuple les Contes (Màrehen) où Ion retrouve les derniers vestiges de cette antique religion. Ces exemples trouvèrent des imitateurs dans toute l'Europe. On écouta avec une admiration mêlée d'étonnement les chants de la Grèce moderne, les chants des Serbes, les chants des Bretons que M. de Villemarqué réunit dans son bel ouvrage Barzaz-Breiz. Dès lors une nouvelle tâche se posa à l'historien littéraire : étudier la * poésie du peuple à côté de celle des grands esprits et trouver leurs rapports.

Cette étude est en effet de la plus haute importance pour l'intelligence de la vraie poésie et pour son rôle dans la vie humaine, pour son présent, comme pour son avenir. On veut aujourd'hui que toutes les questions se résolvent d'elles-mêmes par l'histoire. Plus de théorie sans la contre-épreuve de l'expérience, plus d'expérience qui ne serve à la théorie. Ici l'histoire vient compléter l'esthétique, et loin de donner tort à l'idéal, le peuple dans sa poésie lui donne raison sans le savoir. Car il sait faire jaillir l'idéal vivant de toutes les situations et de toutes les émotions de la vie. L'homme le plus simple, quand il arrive à la conscience de sa liberté, de son droit d'individu, éprouve sous le coup des sensations fortes le besoin de se représenter, de chanter et d'idéaliser sa vie pour en savourer

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l'essence. La poésie n'est donc pas autre chose que l'essence de la vie clairement et fortement exprimée. Elle ne peut nous donner que ce qui se passe en nous et dans les autres. Mais la réalité est toujours obscure, fragmentaire. La vraie poésie débrouille, éclaire, achève. Elle saisit partout l'origine des sentiments, des passions et des destinées particulières, les incarne dans des êtres vivants, les isole de ce qui pourrait gêner leur développement, les renforce, les pousse à l'extrême et les transporte ainsi dans une région supérieure sous l'éclair de l'imagination. Mais ce qu'elle donne n'est que ce que nous sommes ou ce que nous pourrons être, c'est la nature refondue par l'esprit, mais qui ne cesse pas d'être la nature.

La poésie est donc un besoin universel et profondément humain. Le grand poète possède, dans une forte mesure , une faculté qui existe chez tout le monde à des degrés très divers. L'intelligence de la poésie populaire le lui a prouvé et qu'il s'en réjouisse. Car, s'il ne se croit plus l'inspiré des dieux, il se sent d'autant plus frère de tous les hommes : frère, parce que ceux-ci veulent chanter comme lui, frère, parce qu'il doit sentir ce qu'ils sentent, frère, parce qu'il doit les élever à une plus haute conscience d'euxmêmes et de l'humanité, en leur faisant comprendre que l'homme aspire au juste, au beau

et au vrai par la seule force de son être. Ainsi comprise, la poésie n'est plus un don d'en haut, mais l'efifort éternel, instinctif ou voulu de tous vers la beauté ; inextinguible symphonie qui chez le grand poète éclate en un chant triomphal.

C'est pour cela qu'elle vit dans le cœur de l'humanité comme la religion; mais elle s'en distingue. Elle regarde la terre et non pas le ciel. Elle considère moins l'homme dans son effrayante contradiction avec l'infini que dans les mille situations où son sort le jette ; elle n'essaie pas de résoudre le problème de l'univers comme la philosophie et la religion, mais le problème de la vie qui se pose toujours en nouveaux termes. Elle ne se fonde pas sur le vain rêve d'une félicité parfaite qui serait la mort, mais sur la sympathie, sur le besoin qu'ont les hommes de s'épanouir les uns dans les autres ; elle suppose l'égalité. Et, lorsque la conscience pure de l'idéal se joint à ce sentiment de la fraternité humaine, pourquoi la poésie ne pourrait-elle devenir une religion, puisque toute religion n'est qu'un beau poème sur l'éternité?

Telles sont les pensées que réveille le spectacle de la poésie populaire en grand. Il doit faire plus et nous faire entrer dans ses profondeurs. La poésie étant chose sérieuse et nécessaire à l'homme, c'est là qu'il faut en étudier le jet primitif et original; rien ne peut faire péné-

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trer plus avant dans sa nature. Le poète trouve dans son enthousiasme la foi à sa mission et nen veut pas d'autre preuve, je le sais, mais il peut chercher ici les moyens de la mieux remplir. Car la poésie du peuple est la moins factice et la plus puissante, quelquefois la plus belle. Montaigne, Tun des rares écrivains, qui sut se maintenir en dehors du courant de la mode, qui eut le courage d'être lui tout cru et lui seul, l'avait déjà pressenti. «La poésie populaire, dit-il, et purement naturelle a des naïfvetez et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l'art ; comme il se voit es villanelles de Goscouigne, et aux chançons qu'on nous raporte des nations qui n'ont connoissance d'aucune sciance ny mesmes d'escriture. La poésie médiocre qui s'arrête entre deus est desdeignée, sans honeur et sanspris. y> Si c'est déjà une bonne fortune que d'entendre par hasard l'une de ces chansons à la campagne, c'en est une pluô grande encore pour l'historien, le psychologue et l'ami du beau que de rencontrer toute une littérature de ce genre d'une inépuisable richesse. La chanson populaire en Allemagne est un vrai trésor. Grâce aux nombreux et consciencieux recueils qu'en ont fait des hommes à la fois poètes et savants, on peut remonter à son origine au quatorzième siècle, la suivre dans sa floraison au

quinzième et au seizième, dans sa décadence pendant la guerre de Trente ans, dans sa renaissance féconde au dix -huitième siècle et l'accompagner jusqu'à nos jours. Ce n'est pas un peuple vague, une masse confuse, un. fantôme d'abstraction, c'est un peuple vivant avec ses types innombrables qui ressucite devant nous ; et chacun nous chante ses aventures, ses peines et ses espérances. Jetons-nous dans cette foule, écoutons un instant les voix du passé, qui sont quelquefois celles de l'avenir. Il ne s'agit pas ici d'une épopée héroïque et populaire comme les Nibelungen, inspirée par de grands événements historiques, où une nation dépose sa pensée collective, mais d'œuvres lyriques très individuelles, très variées, où des enfants de la nature ont répandu le trop plein de la sève riche qui débordait en jets de musique et de poésie de leurs âmes jeunes et vierges. D'un côté, ces voix vibrantes des montagnes et des forêts, ces hardies chansons de guerre, ces douces mélodies d'amour et de tristesse feront revivre à nos yeux tout un peuple naissant, dans sa naïveté primesautière ; de l'autre, elles nous amèneront, par maint sentier perdu, aux sources profondes du vrai lyrisme germanique, qui s'épanche dans la suite des temps en mille joyeux ruisseaux et se déroule en fleuves si majestueux.

Il a tenu sa forte épée

Gelai qui fit ce chant, Sa moisson fut bien moissonnée

Dans le fer et le sang.

Il brandit Tépée et la vielle,

Gai vielleur, bon soldat, Il plaît au seigneur, à la belle,

Au danseur, au prélat.

Veii WiBBR. (xiv« siècle.)

La poésie popalaire chez les Celtes et les Germains. — Culte des Français pour la poésie officielle, des Germains pour la poésie libre et spontanée. — L'épopée païenne en Germanie. — Le christianisme étouffe la vieille poésie populaire. — Lutte entre le christianisme et le génie germanique. — Le réveil du peuple et les guerres des Suisses. — Chants sur la bataille de Sempach et de Morat. — Naissance du Lied moderne; il jaillit du sentiment delà liberté. — Son épanouissement au quinzième et au seizième siècle. — Son auteur, è'est le peuple tout entier.

Les Gaulois eurent de tout temps un penchant irrésistible pour la poésie officielle. Les récits des historiens romains et les plus vieux fragments de la littérature bardique nous montrent le collège des druides en possession de la religion, de la science et de la poésie. Dans les temps primitifs, hors de lenceihte inabordable où les vieux druides blanchis dans l'étude des plantes divines, des révolutions célestes et des

trois cercles de l'existence enseignaient à leurs disciples les secrets du ciel et de la terre, personne n osait toucher à la harpe sacrée, ni chanter les exploits des dieux. Quand par lavénement du christianisme les bardes perdirent leur prestige religieux, ils n'en restèrent pas moins une caste privilégiée, forte de ses traditions et jalouse de son autorité. Il faut voir de quelle colère un barde breton du sixième siècle s'emporte contre les poètes ambulants qui commençaient à lui faire concurrrence. « Les Kler (écolierspoètes) ! s'écrie-t-il, les vicieuses coutumes poétiques, ils les suivent; les mélodies sans art, ils les vantent ; la gloire d'insipides héros, ils la chantent; des nouvelles, ils ne cessent d'en forger; les commandements de Dieu, ils les violent; les femmes mariées, ils les flattent dans leurs chansons perfides, ils les séduisent par de tendres paroles;... de misérables gueux forment leur société, etc., (1)... » Bien souvent les Français ont confirmé l'anathème du vieux Taliésin contre la poésie populaire. Le besoin d'autorité se dément rarement dans l'histoire de notre littérature. Inné à la race gauloise, il est corroboré par la tradition latine, soigneusement entretenue par l'Eglise catholique. Qu'il reconnaisse une Sorbonne, une académie ou un chef d'école,

(1) Villemarqué, Barzaz-^reiz, I, Introduction, 2i.

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c'est toujours lui, c'est toujours l'esprit d'autorité qui réclame un tribunal souverain pour décerner des récompenses et pour proscrire.

Un esprit tout opposé éclate dès les temps les plus reculés dans la race germanique. L'individu s'y pose plus carrément et s'inquiète moins de son voisin. Là, point de prêtres qui détiennent la religion, point de bardes qui jouissent du monopole de la poésie. La religion appartient à tout le monde, la poésie est le besoin et le droit de chacun. Chez les Germains, comme chezlesAnglo-Saxons, le chant volait de bouche en bouche, au gré du souffle populaire. Dans la salle des chefs, au festin de victoire, à la lueur des flambeaux et des armes, était poète qui voulait et gloire à l'inspiré du jour. A la cour des rois, la harpe passait de main en main comme la coupe d'hydromel. Les rois euxmêmes ne dédaignaient pas le chant. Dans le poème de Beowoulf, le roi des Danois Hrodgar saisit la harpe et célèbre les actions de ses aïeux.

Dans Gudrun, Hettel, roi des Frisons, charge Hôrant et deux autres de ses amis d'aller ravir au delà des mers la belle Hilde, la fille du sauvage Hâgen. Ce n'est pas par la force qu'on s'empare de la belle vierge, c'est par le chant merveilleux de Hôrant qu'elle est émue, séduite et attirée sur le vaisseau des ravisseurs, qui

part à toutes voiles avec sa proie. Aussi, quel chant irrésistible ! Quant Hôrant élève sa voix, c'est une musique douce d'abord, puis de plus en plus éclatante, c'est un enchantement délicieux qui épanouit le cœur des hommes et saisit peu à peu toute la nature.

^ Comme la nuit touchait à sa fin et que le jour commençait à poindre, — Hôrant se mit à chanter; et tout à l'en tour dans les feuillages — les oiseaux se turent devant sa douce mélodie. — Les hommes endormis se levèrent en sursaut.

« Belle et pure résonnait sa voix, toujours plus puissante elle montait dans les airs; — Hâgen lui-même l'entendit et sa femme assise auprès de lui ; — tous deux sortirent de leur chambre et montèrent à la tour. — Le chanteur était bien avisé; car l'entendait la jeune reine.

« La fille du sauvage Hâgen et ses jeunes servantes — immobiles, prêtaient l'oreille à cette voix, et les oiseaux — oubliaient de gazouiller dans la cour du château — et plus d'un héros s'étonnait, tant il était beau le chant du Danois (1). »

Hôrant est le type le plus vivant du roi chanteur que nous ait laissé la vieille poésie germanique. Il nous fait deviner tout ce que le chant

(i) Guûrun^ sixième aventure, strophe 8.

avait d'insinuante magie pour ces peuplades barbares. A côté des rois, les simples guerriers jouaient de la harpe et de la viole (sorte de violon rustique), témoin le joyeux Volker des Nibelungen, qui berce ses compagnons fatigués avec les chants de la patrie lointaine. Tout chanteur, tout poète est le bienvenu, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il charme ou qu'il émeuve. Tandis que les Gaulois, compagnons de Vindex, s'élancent au combat, au chant des bardeâ, les Germains, avant la bataille, entonnent en chœur leurs hymnes sauvages. Est-ce à dire qu'ils n'eurent point de chanteurs de profession? Loin de là; mais jamais ceux-ci ne formèrent une caste, jamais ils ne jouirent d'aucun privilège; jamais ils n'exercèrent une autorité tyrannique. Liberté complète d'inspiration, voilà le besoin qui s'accuse fortement chez les premiers Germains, qui finit par triompher dans l'histoire de la poésie allemande et qu'Uhland a proclamé en ce siècle avec tant d'autres lorsqu'il s'est écrié : Chantez , vous tous qui avez une voix, dans la libre forêt des poètes allemands !

Cette absence de monopole, cette haute et franche liberté du «chant et de la poésie est un des caractères saillants de la race germanique. Elle s'y est toujours maintenue et s'y maintiendra toujours. Grâce à elle, se dévelop-

r>4 HISTOIRE DU LIED.

pèrent au sein du peuple ces grandes légendes épiques dont le chant de Hildebrand et de Hadubrand, le Beowulf anglo-saxon, le poème latin Walter et Hildegunde, Gudrun et les Nibelungen ne sont que des fragments grandioses, pareils à ces torses de marbre, mutilés par la massue des barbares, rongés par la terre et la pluie, mais dont les muscles puissants, les poitrails superbes trahissent la race immortelle des dieux helléniques et ressuscitent à nos yeux Hercule vainqueur de Thydre ou Jupiter tonnant.

Toutes ces grandes épopées populaires sont l'œuvre du génie païen de la Germanie primitive. Survient le christianisme et Charlemagne, l'église et la société féodale s'élèvent sur les débris du paganisme. Dès lors, deux sociétés, deux puissances, deux génies divers sont en lutte, le peuple et l'Eglise, l'esprit païen et le christianisme, la poésie populaire et la çoésie savante. Le christianisme triomphe , l'Eglise étouffe la vieille épopée au cœur du peuple, la poésie ne vient plus d'en bas, mais d'en haut, elle ne sort plus des entrailles du peuple, elle est imposée par le clergé. A partir de ce moment la nation allemande s'assimile le génie chrétien, la chevalerie crée un idéal nouveau et la poésie des Minnesinger s'épanouit dans toute 3a splendeur au sein de la noblesse du douzième

et du treizième siècle. Quant à la grande masse du peuple, elle n eut aucune part à ce mouvement poétique. Artisans et serfs assujettis à leurs durs travaux ou à leurs lourdes corvées restèrent plongés dans l'ignorance et l'apathie. La poésie vraiment populaire et nationale était morte, mais elle devait renaître sous une forme nouvelle. Dès le quatorzième siècle, la haute noblesse qui exploitait le peuple à son profit commence à déchoir, l'Église et la féodalité s ébranlent sur leurs bases. D'autre part, le peuple se sent plus fort et secoue le joug, les villes grandissent, organisent des milices et font la guerre aux seigneurs, les serfs murmurent et se mutinent. Plus les chevaliers sont déchus de leur grandeur, plus le peuple fait mine de se lever, jusqu'à ce qu'il se lève en effet, réclamant ses droits et la liberté de conscience.

La chanson populaire est l'accompagnement riche et varié à l'infini de ce grand mouvement ascendant du peuple, qui commence au quatorzième siècle, pour atteindre une force irrésistible au quinzième^ Sans doute le peuple ne cessa jamais tout à fait de chanter, mais il ne se sentit des ailes, il ne pHt son élan qu'avec le sentitiment de sa force et de sa liberté. Alors il crée le Volkslied, le vrai Lied moderne. Désormais le chant lui reste et l'espérance avec lui. Plus de longues épopées, mais des cris de l'âme, des

56 HISTOIRE DU USD.

éclats de lyrisme pur. Ce sont encore des chants populaires, mais quelle diflFérence avec ceux des temps barbares! On y sent lavénement du peuple à la vie individuelle. Aux temps primitifs, Thomme est poussé vaguement en avant par une force aveugle ; il se précipite comme en rêve à la guerre, à des vengeances sans pitié ou à des sacrifices sublimes, son âme d'enfant ne vit que dans le génie de sa race. SU se devine lui-même, c'est par ses ancêtres, par ses héros, par ses divinités. Il ne fait qu'un avec eux ; lorsqu'il agit, elles lui commandent, puissances terribles et mystérieuses qui pèsent de tout leur poids sur sa destinée. Voilà le caractère de l'homme aux âges barbares, voilà le génie de la grande épopée. Mais aux époques de révolutions religieuses et morales, l'homme revient sur lui-même, s'abandonne sans frein à tous les caprices de sa nature et s'enivre de sa force. Voilà le génie du vrai lyrisme. Ce fut celui de la chanson allemande à son origine.

Le premier cri de la chanson populaire fut un cri de révolte et d'indépendance; il partit de la Suisse. On sait que le lac des quatre cantons fut le berceau de la liberté helvétique. Là vivait depuis des siècles un peuple de pâtres, de pêcheurs et de chasseurs de chamois, que les seigneurs des environs n'avaient pu plier à leur joug de fer. C'était un peuple vierge et

indompté; les dîmes, les corvées, le servage n'avaient pas passé sur lui. L'empereur y exerçait la justice capitale, mais c'était tout. Pour le reste, on s'en tenait aux hommes les plus respectés des villes et des villages, chacun vivait de son travail sur sa terre ; dans les grandes circonstances seulement, on tenait conseil, et le dernier pâtre y avait une voix. République patriarcale s'il en fût, qui ne peut s'épanouir qu'au vent des glaciers, sur les hauts pâturages entourés de précipices et au bords des lacs, cernés de montagnes. Se voyant menacées dans leur indépendance par la maison de Hapsbourg, ces villes, qui jusqu'alors avaient vécu paisiblement, sans lien politique bien solide, s'unirent pour se défendre à la vie et à la mort. La lutte constante contre la nature avait merveilleusement préparé ces montagnards à la lutte contre les seigneurs, leur énergie morale ne fut que l'expression ennoblie de leur vigueur physique. Sur le point d'être écrasés par la noblesse des pays environnants, ils se déclarèrent, d'une voix unanime, une nation libre, forte de ses droits et se conduisirent en grands citoyens. Ces paysans gagnèrent, au commencement du quatorzième siècle, sur la fleur de la chevalerie autrichienne les batailles de Laupen et de Morgarten.

La victoire de Sempach (1383) fit sur l'Europe l'effet d'un coup de tonnerre. Elle fut chan-

58 HISTOIRE OU LIBD.

tée par l'un des combattants, Halb Suter, homme obscur d'ailleurs. La bataille en valait la peine, car plus que jamais la liberté de la Suisse y fut enjeu. Dans l'espace de douze jours les quatre cantons reçurent cent soixante - sept déclarations de guerre de princes, d'évêques et de chevaliers. Déjà toute la noblesse de Thurgovie, d'Argovie, d'Alsace, de haute Bourgogne et de Wurtemberg marchait contre eux sous la conduite de Léopold le Débonnaire. La rencontre eut lieu près du petit lac de Sempach. Léopold marchait fièrement en tête de son armée, et c'était un vrai héros. Il fit descendre de cheval l'élite de la noblesse et lui commanda de former un grand front de bataille, hallebardes en avant. Quand les chevaliers ainsi rangés virent les Suisses s'agenouiller selon leur coutume pour invoquer l'assistance de Dieu, ils crurent qu'ils demandaient grâce. Mais quel fut leur étonnement quand ils les virent se relever, se former en pointe et marcher contre eux d'un pas ferme. C'est ici qu'il faut écouter le poète populaire. Il personnifie l'armée autrichienne dans un lion et celle des Suisses dans un taureau :

« Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden

avec plus d'un homme vaillant rencontrèrent le lion d'Autriche à Sempach devant la forêt: — Hé ! le taureau sauvage était prêt : — Lion, veux-tu te battre avec moi? Je ne refuse pas la bataille.

« Le lion dit : — Sur ma foi, c'est un droit qui m est dû. J*ai là dans cette campagne plus d'un fier chevalier, plus d'un écuyer hardi. Hé! je vais te payer ton salaire, car jadis à Laupen tu m'as navré de cent blessures.

— Oui, prèsde Morgarten tu m'as tué plus d'un combattant fervétu. Mais crois-tu que je te laisserai vaincre aujourd'hui? Hé! j'accepte la bataille. Et le taureau dit au lion : Tu te repentiras de ton audace.

« Le lion se mit à rugir et à battre ses flancs de sa queue. Alors le taureau s'écria : En avant, marche! si tu veux te mesurer avec moi. Hé! approche donc et que la verte campagne boive ton sang rouge.

« Ils se mirent à tirer sur notre front de bataille. Un mur de lances marche sur les braves fédérés. Hé ! cette insulte n'était pas douce. On voyait tomber les plus forts comme les chênes avecleurs branches superbes.

« Les nobles se tenaient ferme, un large mur hérissé de lances. Nos vaillants hommes commençaient à s'irriter. Alors Winkelried s avança : — Hé! voulez- vous prendre soin de ma femme et de mes enfants? Alors je percerai ce mur.

« Compagnons fidèles et bien-aimés, j'y perds ma vie. Le mur de fer nous enveloppe, le renverser est impossible. Hé! je veux y faire

une brèche. Souvenez- vous de ma race à tout jamais et suivez-moi!

« Et ce disant, il prend dans ses deux bras des lances tant qu'il peut et les enfonce dans sa poitrine. Il tombe! — et par dessus, nous nous ruons dans la brèche. Hé! il avait l'âme d'un lion. Sa mort intrépide» sa virile mort sauva les libres villes des forêts !

« Et le voilà rompu le mur de fer de la noblesse, on le perce à coups d'épée, on l'abat à coups de massue. Dieu aie l'âme de Winkelried ! Hé! sans lui plus d'un vaillant fédéré eût jonché la terre.

« Ils frappèrent sans crainte, ils tuèrent plus d'un homme libre. Les braves fédérés s'excitaient entre eux. Hé! le lion en était bien marri. Le taureau baissa ses cornes et lui donna un grand coup.

« Alors le lion se mit à hurler et à marcher en arrière. Le taureau fronça les sourcils et lui donna encore un coup. Hé! comme il mordit la poussière. — Je te le dis, lion sauvage, il faut me laisser ma pâture (1) ! »

Ce chant est encore à demi épique par la forme. Le poète raconte une bataille, mais il ne la domine pas de haut comme Homère domine

(1) Heinricfi Kurz, Geschichie der deulschen liUervtur, t. I, pag. 600.

les armées des Grecs et des Troyens, comme le poète des Nibelungen domine ceux des Bourguignons et des Huns. C'est un soldat tout couvert de la poussière du combat et encore tout embrasé du baiser de la victoire, qui ne chante que pour perpétuer la gloire de son pays et le courage de ses amis. Cela donne à ce chant un caractère essentiellement lyrique, et la répétition du cri : hé ! dans chaque strophe, fait passer à travers l'ensemble un accent de triomphe. On songe involontairement à ladmirable chant de Tyrtée : « Il est beau de combattre pour la patrie, au premier rang de bataille! » où l'on croit voir les Lacédémoniens muets, fermes, impassibles, luttant avec leurs ennemis, homme contre homme, bouclier contre bouclier et poitrine contre poitrine. Ici ce sont des cris sauvages, ce n'est pas une armée aussi exercée, mais elle n'est pas moins intrépide. Ici, comme chez Tyrtée, un chant enthousiaste tient lieu de discipline militaire. Dans une nouvelle bataille il excitera les courages, et par cette vertu secrète du rhythme uni à la pensée , il maintiendra les combattants dans leurs rangs et roidira leurs membres sous la grêle des lances. Seulement, ce qui manque à la chanson populaire, c'est cette brièveté et cette perfection plastique dont les Grecs seuls eurent le secret. Mais on y sent ces corps vigoureux, ces muscles de fer, cette

r»:ftE ïc

armée oui marcIie conne -la seol homme et les coaps terribles de ces m^ssiies samies de pointes, que les Suisses acpelàîer:: éio:l^t du matin; mais par dessus tout, on t er.ieiii le rugissement de colère de ces rudes mjnîagnards ei l'âpre joie qui succède à la Tictoîre de la liberté. Joie et force immenses, où la mort du héros n attriste pas et n*est plus qu'une douloureuse mais sympathique modulation dans Tharmonie du triomphe.

Cest dans ces luttes à mort pour son indépendance, que l'homme éprouve toute sa force ou toute sa faiblesse en un seul moment. Alors le ressort de sa volonté met en une fois tout son être en mouvement, ou se brise pour toujours. Il grandit d'une coudée en un jour, ou retombe dans le néant. S'il trouve l'énergie de braver la mort, ilarrive, dans cet amer renoncement, à la plus haute affirmation de son être et à la plus grande intensité de vie. Dans cet eflfort suprême qui donne l'élan à toutes les puissances de son âme, comment ne trouverait-il pas une langue nouvelle? C'est le cri de Winkelried, cest la voix de son compagnon ; et voilà le chant, voilà le commencement de la poésie populaire.

Elle se développa dans les longues luttes où la fédération suisse assura sa liberté. Toutefois nous ne la voyons reparaître qu'environ cent ans plus tard, entre Tannée 1474 et 1476. L'Autriche

vaincue au quatorzième siècle, les Suisses eurent à combattre, au quinzième, un nouvel ennemi, le plus fameux et le plus terrible des ducs de Bourgogne. Charles le Téméraire, déjà maître de la Flandre, des Pays-Bas et de la Picardie, pensait asservir sans peine un peuple de vachers. Ceux-ci lui envoyèrent une députation, qui lui dit : « Notre pays ne vaut pas autant que l'argent aux rênes de tes chevaux. » Le duc, s'imaginant qu'ils avaient peur, la renvoya en riant. Il pénétra en Suisse avec sa célèbre artillerie et 40,000 hommes. Sur son chemin il rencontre le château de Granson ; premier obstacle. Il somme la garnison de se rendre à merci; sinon, le gibet pour tous. Les braves Suisses se défendent pendant dix jours. Charles leur promet la vie sauve s'ils se retirent. Ils sortent, mais le duc furieux pend les uns, noie les autres. A cette nouvelle, l'armée suisse qui approchait fut isaisie de fureur. Quoique plus faible de moitié, elle se précipite contre l'armée bourguignonne. Les premiers assaillants donnèrent déjà à réfléchir aux gens de Charles. En voyant accourir toujours de nouveaux bataillons, le front plus superbe et plus méprisant, quand les cornes de bataille d'Uri et d'Unterwalden se mirent à mugir pour l'attaque générale, quand on vit s'avancer l'arrière-garde des Hautes -Alpes avec ses haches et ses étoiles du

matin, quand on se trouva face à face avec ces hommes grands et chevelus, dont les pères avaient combattu à Morgarten et à Sempach, le duc, qui ne tremblait jamais, fut saisi d'une sorte de terreur : Qu'allons - nous devenir? s'écria-t-il ; déjà les premiers nous ont fatigués. A ces mots qui courent de bouche en bouche, la panique s'empare de toute l'armée. En vain Charles veut l'arrêter. D'indignation il se serait fait tuer, lui qui avait pour seule vertu d'insulter la mort et de braver le monde entier. Mais son armée l'entraîne dans sa fuite et se disperse comme paille au vent. Le fou du duc galopait après lui, cramponné à son cheval; le pauvre fou était pâle et mort de terreur. Quand ils furent en sûreté, il respira et se souvenant que son maître aimait à se comparer à Annibal ; monseigneur, dit-il d'une voix piteuse, nous voilà bien annibalés !

Cette victoire et celle de Morat qui la suivit de près, donnèrent au patriotisme des Suisses un nouvel élan, qui eut un puissant écho dans la poésie populaire. A en juger par les traces qui en restent, ce mouvement eut un caractère plus prononcé que le premier. Car le chanteur Veit Weber, auteur de cinq ou six chants patriotiques, que les chroniqueurs notèrent à cause de leur grande popularité, n'est plus un simple combattant devenu poète par la force des cir-

constances, mais un chanteur de profession. Nous ne savons de sa vie que ce qu'il dit dans ses chansons. Né à Fribourg en Brisgau, il se fit chanteur ambulant, métier qui n'était guère plus estimé que celui de saltimbanque. Mais notre chanteur n'en était que plus gai. Joyeux compère et fringant aventurier, ne dédaignant pas les belles, il aimait les combats autant que le chant. Un bruit de guerre éclatait-il en Suisse, vite il jetait sa vielle pour prendre Tépée, et quittait la table de l'évéque ou la cour du Seigneur, pour aller combattre avec ses braves compagnons. Mais après la bataille, sous la tente de l'ennemi, vidant les cornes pleines de vin à la lueur des torches, il ravissait ses compagnons par un' chant énergique qui allait courir la Suisse et porter jusqu'en Allemagne ce fier sentiment de liberté, qui ranimait l'espérance du peuple asservi, et redoublait la rage des seigneurs. Voici son chant qui célèbre la bataille de Morat :

Dans nos montagnes on s'écrie :

Gare au duc de Bourgogne ! — Debout, debout pour la patrie Debout contre Bourgogne !

Gai! marchons dans la verte plaine, Gai ! braves paysans.

Hé! répond Renaud de Lorraine, Où sont les premiers rangs?

JjtmÀtû a

IlbrîLe!ciM« A uappcr les gnaib

Ib UmaaA ki euMms de Chide, On « rit de gmd eceor.

On Barehe, on frappe et ml ae pade^ Qa^Bipofte si Poo neut?

Le fjahc en eercks étmedle, La laoee vibre an prâig.

Le sang jaillit, le sang rniaKlle.

La soif ne cesse point.

Les fiers cheTalien hors dlialeine Beenlent devant nons, Lenrs corps entassés dans la plaine Noos Tont jusqu'aux genoux.

Le soleil touche les montagnes.

Victoire ! tont s'enfuit.

Fuyez, félons, par les campagnes Dans la honte et la nuit.

Son camp, sa tente, sa couronne.

Qu'aux pauvres nous laissons, .

Tout nous revient, le duc nous donne Cet or pour sa rançon.

Voici le jeu d'échecs du prince.

Nous le savons aussi !

Charle est venu de sa province Pour nous l'apprendre ici.

11 a roqué le Téméraire,

Roqué devant Morat.

Trop tard ! apprenez donc la guerre.

Beau duc ! Échec et mat !

Il a tenu sa forte épée Celui qui fit ce chant.

Sa moisson fut bien moissonnée Dans le fer et le sang.

Il brandit l'cpée et la vielle, Gai vielleur, bon soldat.

Il plait au seigneur, à la belle.

Au danseur, au prélat.

Quand je fus né, ma forte mère Me dit en m'embrassant :

Jean, sois vaillant, j'en serai fièrc ! Et je m'appelle : Jean ! (1)

Charmante confiance en soi, aimable courage, vraie gaîté de la vie, voilà ce qui pétille dans cette chanson. On voit que dans lespace dun siècle cette poésie populaire tout instinctive, et par conséquent très lente à se développer, a changé de caractère. Dans la chanson de

(1) 1\M Knaben Wunderhom, t. i, i>ag SH, l^^cdiUou.

Halb Suter sur la bataille de Sempach, il y a encore quelque chose de 1 épopée C'est un récit passionné sans doute, mais où la personnalité du chanteur ne se dessine pas encore nettement. Ici tout est lyrique d'expression, d'âme, de sentiment; l'individualité se dégage avec une remarquable énergie. Ainsi plus on approche du seizième siècle, plus la poésie populaire devient individuelle, sans cesser d'être spontanée.

Un grand fait ressort de ce mouvement poétique en Suisse, c'est que Tavénement du peuple à la poésie individuelle eut lieu avec la con- •science de sa force, de ses droits et de sa liberté.

Les guerres victorieuses des Suisses mirent l'Allemagne en émoi. Quand le paysan sut qu'un peuple opprimé s'était affranchi tout seul, la pensée de l'imiter dut lui venir. Les Ditmarses firent en 1500 contre le Danemark ce que les Suisses avaient fait contre l'Autriche et la Bourgogne. C'était une race forte et encore indomptée. Leurs ancêtres, les Frisons, avaient étonné les Romains en réclamant la place des sénateurs au théâtre de Pompée, parce que, disaientils, aucun peuple de la terre ne surpasse les Germains en courage et en franchise. Leur devise fut toujours : « Plutôt mort qu'esclave. » Quand Jean de Danemark leur demanda un tribut de quinze mille marcs et le droit de bâtir

trois châteaux forts dans leur pays, ils refusèrent net. Leur chanson populaire dit : « Alors les Ditmarses s'écrièrent de toute leur force : Cela n'arrivera ni aujourd'hui, ni jamais! Pour rester libres nous risquerons la gorge et la fortune, pour être libres tous nous voulons mourir, plutôt que de voir le roi de Danemark se ruer sur notre beau pays! » Ils le battirent. Mais pour fonder d'une manière durable leur indépendance, il leur manquait les montagnes et ïalliance des villes. Cinquante-six ans plus tard ils furent soumis ; encore n'en tira-t-on qu'un faible tribut. Mais un soulèvement bien plus général et plus redoutable avait fait trembler les seigneurs au commencement du seizième siècle. La guerre des paysans avait éclaté sous l'influence de la Réforme. Accablés sous le poids du malheur, les paysans avaient fini par se persuader qu'ils étaient d'une nature inférieure et par se résigner. Mais lorsqu'ils entendirent prêcher que tous les hommes étaient les enfants de Dieu, que tous étaient égaux devant lui ; quand la voix tonnante de Luther, sévissant contre toutes les tyrannies, retentit du haut de la Wartbourg et que ses échos pénétrèrent dans les derniers villages et dans les auberges des plus pauvres hameaux, le courage leur revint. Ils osèrent réclamer la prédication de l'Évangile pur, la liberté et l'abolition de tous les droits seigneuriaux.

70 HISTOIRE DU LIfiD.

Les uns en rirent, les autres les leurrèrent de promesses, les moins timorés, pour toute réponse, les firent piller par des soldats. Ils frémirent d'indignation et se soulevèrent en masse. Dans le Wurtemberg, en Bavière, dans les pays du Rhin, en Thuringe, ils arborèrent le drapeau du Bundschuh (1) avec la devise hardie :

Vous tous qui voaies être libret Sai?ez ce rayon de soleil !

Et qui ne l'eût suivi ce rayon, qui semblait à ces malheureux l'aurore d'un jour splendide? Mais ce ne fut qu'un rayon trompeur, suivi d'une nuit plus noire. Les paysans manquaient de chefs, de discipline, de décision ; ils avaient contre eux le clergé et tous les seigneurs du monde. En Wurtemberg, en Alsace, en Thuringe, ils furent écrasés et leur aflfranchissement retardé de deux siècles.

On ne chante que ses victoires, on se tait sur ses défaites, surtout quand elles amènent la servitude. Les paysans d'Allemagne retombèrent dans le silence ; ils n'avaient pas leur journée de Sempach à célébrer. Mais le puisssant réveil de Tâme et le sentiment de liberté qui produisit

(1) Liitcralcmont : le soutier de la ligue. Le soulier élatt Tenscigno du paysan, les éperons renstij^ie du cbcvalicr.

NAlSSAMGfi OU CHANT POPULAIRE. 71

cette insurrection, avait traversé tout le peuple allemand et suscité dans son sein une vie nouvelle, que la féodalité ne put étouffer.

Deux grandes puissances agitaient alors la société et favorisaient l'essor du lyrisme. C'était d'abord la Renaissance. Les humanistes, en ressuscitant le monde grec et romain aux yeux de leurscompatriotes, créèrent l'Idée moderne. Jusqu'alors, l'horizon intellectuel des hommes ne dépassait guère leur milieu et le temps présent. Enfermés dans leurs châteaux, leurs cités, ou leurs huttes, ils ne voyaient dans les autres * pays et dans le passé que l'effrayant inconnu, dans le paganisme qu'une monstrueuse idolâtrie. Quel fut Tétonnement et bientôt l'admiration de ces chevaliers, de ces bourgeois, de ces artisans et même de ces hommes du peuple, quand ils entendirent parler de la Grèce radieuse, de Platon et de ses disciples, d'Homère et de ses combats, de la cité antique avec ses dieux, ses sages et ses héros! Vision sereine, éblouissant spectacle de la vie heureuse au sein de la nature, qui fit sortir les imaginations assombries de l'enceinte étroite du christianisme et les entraîna sur l'océan des âges comme la voix irrésistible d*une belle sirène. Séduits, éperdus, les esprits ardents s'écriaient alors : 11 y a deux mille ans qu'ils ont vécu, ces philosophes, ces poètes, ces grands

citoyens. C'étaient des hommes puissants et heureux, nous ne les valons pas, il faut les égaler ! Et les plus hardis pensaient : la nature n'est ni mauvaise, ni maudite comme le veut TEglise; le monde n'est pas une vallée de larmes, mais un temple de force et de beaut^ ; le bonheur n'est pas dans l'ascétisme, mais dans l'harmonie des sens et de l'âme, du plaisir et de la conscience, de la nature et de l'esprit. Ces idées non encore formulées, mais débordant des fortes têtes en vives images étaient vulgarisées par une foule de satiriques, de nouvellistes, decurieux. Elles entraient ainsi déguisées en farces, en lazzis, en anecdotes, jusque dans la boutique de l'artisan et dans la cabane du serf. Un monde nouveau s'ouvrait à l'esprit, etl'écolier s'en allait chantant l'histoire de Pyramus et de Thisbé, de Hero et de Léandre.

A la Renaissance vint s'ajouter une force plus redoutable encore, la Réforme. Depuis Jean Huss elle travaillait le peuple ; par la voix de Luther elle éclata formidable, incendiaire, armée. Au moyen âge, le centre de la religion fut l'Église, son représentant le prêtre, son moyen de gouvernement le terrorisme. Tout le monde la haïssait, on la subissait toujours. C'est alors que les réformateurs osèrent dire : Le siège de la religion c'est votre conscience, il n'y a personne qui ait le droit de se mettre

entre Dieu et vous. Croyez, aimez, embrassezvous en frères et il vous entendra. De la Thuringe au Wurtemberg, des prédicateurs exaltés comme Thomas Mùnzer parcouraient l'Allemagne en prêchant au bord des routes, au coin des rues devant des foules enthousiastes, labolition des prêtres, du servage, des droits seigneuriaux et la fraternité universelle, au risque de se faire lapider. L'imprimerie vint au secours de la Renaissance et de la Réforme multipliant à l'infini leurs découvertes, leurs harangues, leurs appels au grand combat. Avec tout cela, les guerres privées et publiques sévissaient en Allemagne et personne n'étant sûr de sa vie, chacun était forcé de se défendre. Mais les tempéraments énergiques se trempaient dans ces luttes physiques, dans ces crises morales ; les penseurs ne sachant parfois pour qui prendre parti dans le chaos politique et religieux, sentaient naître en eux l'idée d'une patrie allemande. Sous le coup de tant de mouvements divers qui transformaient la société, un invincible besoin de voir, d'apprendre, de voyager s'empare de tout le monde. Le chevalier se met en route pour combattre les Turcs; le compagnon va faire son tour d'Allemagne ; le paysan quitte la charrue pour se faire lansquenet et chercher fortune en Italie ; l'enfant en haillons du serf prend la fuite et devient étudiant dans une uni-

versité ; le libre penseur, une épée au côté, un Virgile et un Aristote dans sa valise, trésor inappréciable en ce temps, se met en route pour la conquête de la science et de la poésie. Et combien d'éfventuriers sans foi ni loi, sans feu ni lieu courent les auberges, battent les grandes routes, ne sachant pourquoi, mais poussés par un vague désir de Jouir, d'aimer et de vivre. Par une foule de rapides intuitions l'homme se transforme tout d'un coup. Il franchit les barrières de sa caste, rompt les liens de sa naissance et se rit de ses maîtres ; il se sent luimême avant tout, avec toutes les énergies de son être et s'écrie : Je veux vivre pour moi ! Il y a là plus d'un pauvre mendiant qui n'a rien à perdre et tout à gagner; plus d'un cavalier fringant qui veut jouir de sa journée, ne sachant si demain le frais gazon le couvrira ; plus d'un triste compagnon au cœur brisé qui a dû quitter sa bien-aimée, peut-être pour toujours; plus d'un chasseur léger qui aujourd'hui se repose et demain sera en route, qui aime aujourd'hui deux lèvres rouges et aimera demain deux yeux bruns rayonnants; plus d'un audacieux écolier qui a pouvoir sur le diable et les femmes, qui le matin mange le pain noir de la paysanne et le soir, sera page d'une reine. Quelle vie autrement riche que celle des chevaliers du treizième siècle, que d'action, de mou-

vement, de vie de rame et des sens? Ils parcouraient le inonde avec leur pauvre valise, leurs amours et leurs illusions, sans songer au lendemain. Rarement ils revoyaient leur pays; leur première amie qu'ils avaient tant aimée les attendait sept ans et plus, mais en vain. Ils ne revenaient pas, ils étaient morts à la lisière d*un bois ou au fond d'un bouge, nul ne savait leur tombe et bientôt ils étaient oubliés. Mais qu'importe? ils avaient vécu et laissaient à leurs compagnons ce qui les unissait tous : leurs chants! Et comment si riches d'âme et de courage n'auraient-ils pas chanté la vie dont ils s'enivraient à torrents? Comment n'auraient-ils pas donné une voix à leurs tristesses et à leurs voluptés, eux qui jetaient aux quatre vents du ciel leur cœur, leur flèche et leur chanson? L'eau qui s'amasse au cœur de la montagne ne trouve pas plus sûrement une issue à travers les rochers que les émotions secrètes de Tâme à travers l'écorce des plus rudes natures. Qu'on observe l'enfant abandonné à lui-môme ; au milieu de ses jeux solitaires et de ses courses sauvages, il parle et chante sans discontinuer. Sa vie intérieure est alors une perpétuelle conversation avec lui-même; les mots se cherchent, se rencontrent au hasard dans sa tête et se jouent sur ses lèvres sans pouvoir exprimer tout ce qui Tagite confusément ; c'est plus qu'un murmure

76 HISTOIRE DU LlhD.

et ce n'est pas encore un chant. Le dimanche après-midi, les jeunes paysannes font presque de même, dans certaines contrées de l'Allemagne surtout. Quand elles ne chantent pas, elles fredonnent sans cesse en se promenant bras dessus bras dessous en longues rangées sur la grande route. Quelle force plus grande encore avait ce sentiment de vie débordante au seizième siècle, alors qu'il éclatait pour la première fois :

S'il est des sources jaillissantes,

Il faut s'en abreuver, S'il est des filles florissantes,

Il faut, il faut aimer.

Leur faire signe et leur sourire.

Leur marcher sur le pied.

Être amoureux et n'en rien dire, .

Est un vilain métier (1).

Voilà l'origine et toute l'explication du lyrisme populaire ; le vase trop plein déborde , la surabondance de vie crée le chant.

Les auteurs de la chanson populaire allemande ne sont donc pas des poètes de profession » ni même des chanteurs ambulants. Soa auteur, c'est tout le monde; c'est le chevalier coureur d'aventures, non moins que la pauvre fille délaissée, c'est la paysanne éprise du lans-

(1) Uhland, Volfcslieder, 1. 1, pag. 71.

NAISSANCE ne CHANT POPULAIRE. 77

quenet comme la bourgeoise amoureuse de l'étudiant , c'est le rêveur mystique qui chante lamour sans bornes de la Vierge, tout aussi bien que le protestant enthousiaste qui entonne son cantique de combat. Ils chantent malgré eux et presque sans le vouloir, ce qui les y force, c'est le trop plein du cœur, et voilà ce qui prête à leurs chants un charme intarissable. Car le fond inexprimé de l'âme s'agite tout entier sous ces simples paroles. La chanson, une fois jaillie sous le coup de la douleur ou du plaisir, de l'amour ou de la haine, vole de bouche en bouche en subissant quelques changements sans doute, mais en conservant toujours le jet primitif. Ce sceau indélébile de l'individualité créatrice suffirait à démontrer leur origine, mais des preuves plus frappantes encore viennent la confirmer ; c'est qu'un grand nombre de ces chansons portent leur signature avec elles. Par exemple , un soldat a supplanté son rival auprès de sa maîtresse. L'infortuné est un écrivain public, personnage régulièrement sacrifié. L'heureux amant chante victoire, et voici comment il termine sa chanson :

Ah! l'écmain, panrre écrÎYam Qui reçut sa corbeille, (1)

(1) Expression proverbiale pour: il a eu un refus.

n HISTOIRE DU IIED.

Il donnerait bien nn florin Ponr qu'on ne chantât ce refrain.

Il reçut sa corbeille — Ah ! Técri^ain, pauvre écrivain !

Ou bien , c'est un pauvre meunier qu'aima la fille d'un chevalier. Pour elle, ce n'était qu'un caprice , mais pour lui , c'était de l'amour. L'amante passionnée est redevenue la fiére et froide souveraine et l'a congédié. Il ne sait ce qui lui arrive et chante pour se consoler :

Ah ! l'adieu I faut-il que j'en pleure !

Mais qui donc a pu l'inventer ?

Il fait louffrir de bien bonne heure

Mon jeune Cœur libre et léger.

Ah! l'adieu! cette chansonnette, *

La chante un meunier peu joyeux.

Il fut conduit par la fillette.

Conduit de l'amour à l'adieu.

Tous ne sont pas aussi résignés. Un chasseur jure la mort de son rival.

Et qui nous a chanté la ronde F Mathieu le chasseur est son nom.

En vidant la cruche profonde, I

Il a lancé cette chanson.

Il hait son ennemi dans l'âme !

• Il n'a pu rencontrer l'infâme.

Mais attendons!

Ces poètes primitifs sont ordinairement si

pénétrés de leurs sentiments, qu'ils oublient le monde entier dans l'ivresse du moment. Certes qu'il chantait pour son plaisir, celui qui pouvait s écrier :

Son cœar lui rit et d'amour lui tressaille A celui qui rêva ce chant !

Et, c'est un orgueil charmant, le véritable orgueil du premier amour celui qui ose dire :

Celui qui fit la chansonnette

Imagina l'amour.

A .sa bonne amie il souhaite

Mille fois le bonjour!

Quelquefois aussi on se mettait à deux pour faire une chanson et les belles filles y aidaient des yeux, de la cruche et de la voix.

Ceux qui nous ont chanté la ronde.

Ah, qu'ils ont bien chanté ; Ce sont deux francs tailleurs de pierre

De Fribourg la cité.

Ah ! comme ils chantaient dans l'ivresse

D'un verre de vin frais !

Et la fillette de Thôtesse

Était assise auprès.

Il y a des centaines de chansons, où les auteurs se trahissent ainsi danslajûie deleurcœur, et toujours les situations sont nouvelles. Cela prouv.e assez que le peuple est le véritable au-

teur de cette poésie, et qu'il y a mis le plus pur sang de sa vie.

Les musiciens du seizième siècle qui recueillirent ces chansons, alors très répandues, nous en ont aussi conservé les mélodies; et d'ailleurs le peuple lui-même chante encore les plus belles. Elles sont d une grande beauté, franches dans la joie et si profondes dans la tristesse, qu'involontairement, elles font venir les larmes aux yeux. Elles ont fait l'admiration des plus grands musiciens qui ont désespéré d'en égaler la touchante simplicité, tant il est vrai que tout ce qui est spontané dans les manifestations de l'âme humaine a un charme indéfinissable, que le génie même ne saurait remplacer. Ces îpélodies sont évidemment nées avec les paroles, d'une seule et même inspiration. Elles se confondent si bien avec elles, les deux forment une si parfaite unité, qu'on ne peut les séparer une fois qu'on les a entendues ensemble. Les premières notes de la mélodie font venir les paroles aux lèvres et les paroles prononcées prennent sans qu'on le veuille la douce cadence de la mélodie. C'est là la vraie poésie lyrique, celle qui pénètre le plus avant dans le cœur. Car, plus que tous les autres arts, la musique exprime l'inexprimable. Les mélodies populaires fixent, dans leurs simples modulations, ce qu'il y a de plus intime dans le sentiment du peuple. Les

paroles rendent ce qu'il y a d'universel dans une émotion et l'éternisent par la pensée, mais la musique en exprime, pour ainsi dire, la naissance mystérieuse, le mouvement instantané et la vibration intérieure. Toute pensée lyrique sort d'un état indéfini de tout notre être, qui échappe au signe abstrait de la parole articulée. La poésie ne peut que le faire pressentir; mais, dans la musique, l'âme s'épanouit tout entière et communique aux autres le rhythme de sa vie, comme la vague à la vague. Ceux qui n'ont pas entendu les chansons populaires chantées par le peuple n'en ont point connu la force et l'originalité. Quand, sur les bords du Rhin, on descend un dimanche soir des hauteurs boisées du Siebengebirge, quand les montagnes, les collines, les vignobles, les clochers et les villages, semés de vergers, déroulent à vos pieds leur ondoyant tapis, et que le fleuve majestueux paraît s'endormir sous la pourpre du couchant, parfois on entend deux voix de femmes chanter dans un vallon perdu, et une simple harmonie pleine de douceur et de tristesse s'élève dans l'air pur du soir. La première voix soutient la mélodie, la seconde la suit avec de naïves inflexions dans les notes graves et vibrantes de l'alto. Ce sont deux bonnes amies , deux compagnes de jeu , comme dit le peuple, et ce qu'elles chantent, c'est toujours quelque vieux chant d'amour et de

82 Hl&TOlRE rDU I^IEO.

regret. Alors ces refrains si connus, ces. plaintes éternelles, ces espérances toujours renaissantes s'animent dune beauté extraordinaire, on les sent couler de leternelle source de vie et il semble qu'on les entende pour la première fois. La chanson populaire éclata à peu près en même temps dans toute l'Allemagne, mais il y a des contrées où elle se développa avec plus d'abondance. Ce sont les mômes pays qui, trois siècles auparavant, avaient produit la plus belle floraison de la poésie chevaleresque : la Suisse, la Souabe, la Franconie et les pays du Rhin, la Bavière, le Tyrol, l'Autriche et la Thuringe; voilà le berceau de la chanson populaire. Jusqu'à nos jours, elle a conservé son caractère particulier dans chacun de ces pays. En Autriche, sur les bords du Danube, on est le plus gai. Ce n'est pas la tendresse qui prédomine dans l'art primitif de ces contrées, comme dans la Souabe et sur les bords du Rhin, mais l'ironie de l'amour dans la passion même, une folle insouciance unie à une sensibilité profonde. Pendant les haltes des pèlerinages, les jeunes filles chantent d'un ton moitié triste, moitié joyeux :

Il a plu frais dans la prairie, La goutte aux arbres tremble enoor, J'avais une fois une amie.

Je voudrais bien l'avoir encor.

Les jeunes gens répondent gaiment :

Sar l'eaa ûrétillent les poissons.

Et gai ! Dansons nous aut's garçons.

Dans le Tyrol, dans la haute Bavière et en Suisse, la poésie populaire a un caractère campagnard, comique et paysanesque. Les Tyroliens surtout ont parfois quelque chose de la gaîté enjouée du Sicilien. Les plus joyeux gaillards se réunissent à l'auberge ou à la veillée pour rimer tant bien que mal les événements comiques de la semaine, où l'on ne manque pas de trahir les secrets des amoureux et de les tourner en ridicule.

En Souabé et dans les pays du Rhin, la chanson populaire a le cachet le plus pur et le plus universel. Quoique inspirée par la réalité, elle s'élève toujours à l'idéal et nous charme par cette mélancolie pénétrante, qui révèle un si profond sentiment de la vie et qui semble trempée d'un amour infini.

Quoique les chansons populaires eussent leur caractère fortement accentué dans chaque pays, les plus belles faisaient rapidement le tour de l'Allemagne. Et quoi de plus facile en ces temps de voyage, où tout ce qui se sentait libre allait chercher fortune et courir les aventures au

loin! Le pâtre chantait dans les solitudes des Alpes :

Ah ! s'il est quelque part un homme qui respire, Je voudrais être auprès de lui !

Il se croyait seul, mais un chasseur l'avait entendu et rapportait ses refrains au village, et de vallée en vallée la chanson descendait jusqu'au Rhin. Un gai compagnon en train de faire son tour d'Allemagne l'emportait avec ses autres couplets sur un bateau marchand de Bâle à Strasbourg. La nuit, sur le pont, quand les bateliers se chauffaient autour du feu, et que la gourde faisait la ronde, les chansons de montagne alternaient avec les chansons de plaine, et l'étudiant en voyage chantait l'amourette sur sa cithare à demi cassée. A Heidelberg, nouveaux voyageurs, nouvelles chansons. C'est la Souabe qui les envoyait du fond de son riant jardin, comme une bouffée de printemps par l'embouchure du Neckar. Vrai torrent de chansons qui grossissait à mesure qu'il s'approchait du Rheingau. C'est là le vrai pays du chant. A l'ombre de ces rochers pittoresques qui encaissent le fleuve, parmi ces riches vignobles, au fond de ces villages nichés dans les hautes ravines, dans tous ces coins délicieux, le chant naît de lui-même. Les voyageurs fatigués amarraient leur barque. Ils étaient bien

étonnés en entendant Termite chanter devant son ermitage :

Dans les sombres ravines.

Sur les hautes collines.

Que d'oiseaux, que de chants !

Et l'ermite s'élance

A la danse, à la danse.

Et son froc flotte aux vents ! (1)

Mais une douce ivresse les saisissait lorsqu'ils voyaient passer sur les prairies, à la lisière de la forêt, des jeunes filles couronnées de fleurs et que la brise leur apportait ces rimes légères :

Le coucou, de sa voix.

Enchante tout le monde, Le soir gaiment au bois Les flUes font la ronde ;

Bras -dessus bras-dessous Vont cherchant la verveine.

Et de fleurs et de houx Couronnent la fontaine.

Les fleurs sont en honneur !

Tout est joie et ramage.

Et le peuple en voyage Cherche au loin le bonheur ! (2)

Ainsi voyageaient ces chansons. Par ces con-

(1) Wunderhorn, t. III, pag. 25.

(2) Hoffmann v. Fallersleben, Gesellschafslieder, n« iSO.

tinuels échanges poétiques entre les divers pays, qui se faisaient par le mouvement même de la vie, il se forma une chanson pupulaire vraiment allemande et si j'ose dire idéale, qui réunit dans une harmonieuse unité les traits communs du peuple. C'est celle-là qui est digne d'être connue par toutes les nations. Mais il faut la suivre dans les diverses régions de la vie intime et sociale, car au seizième siècle elle les parcourt toutes, depuis la vie naïve au sein de la nature, à travers la vie aventureuse et toutes les luttes de l'amour jusqu'à la vie religieuse et patriotique. Elle prend sa source dans les dernières profondeurs de la nature et jamais aucun lyrisme n'a été plus vrai, plus dégagé de toute convention. C'est là ce qui fait. sa beauté incomparable et sa puissance éternelle.

Achim d'Arnim et Clément Brentano ont mis en tête de leur recueil une ballade populaire. Un jeune homme inconnu qui parcourt le monde sur un cheval rapide, entre au château de l'impératrice. Il descend de cheval, se présente à son trône, s'agenouille devant elle et lui offre un cor d'ivoire orné de pierres précieuses. C'est une fée de mer qui envoie ce présent à la jeune souveraine pour prix de sa pureté et de sa sagesse. Il suffit de le toucher d'une certaine façon pour qu'il s'en échappe une musique divine. Cette musique est plus douce que le gazouille-

ment des oiseaux, que le frémissement de la harpe, que la plus pénétrante voix de femme et même que le chant des sirènes. L'impératrice touche le merveilleux instrument, aussitôt dmeffables mélodies viennent chanter à son oreille. Tout le monde est sous le charme, elle veut remeréier ïe jeune homme inconnu, mais déjà il est reparti sur son cheval et disparaît au loin. Ce cor magique n'est-ce pas la chanson populaire elle-même, sortie des profondeurs de l'âme du peuple et envoyée au monde entier sur les ailes de la musique? Elle ne révèle ses plus chers secrets qu'aux cœurs purs, aux plus simples comme aux plus élevés ; mais l'aimer c'est déjà la comprendre.

Quand le mai nous revient tout est jeune et joli, Tout verdit, tout festoie et la source s^empiit.

La colombe sauvage

Prend son vol et voyage Et par monts et par vaux retentit rhallali.

On y rit, on plaisante et l'on songe à causer, On y chante, on y saute et tout veut s'amuser.

Et l'amie à Tamie

Conte amour et folie, Mainte bouche reçoit à la danse un baiser.

Chanson populaihb.

LES BALLADES MERVEILLEUSES ET l'iDYLLB DANS

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