A STRASBOURG
Maître et ami,
C'est vous qui le premier m'avez introduit sur la terre vierge de la poésie allemande. Alors que mes regards incertains et ravis la contemplaient de loin sans pouvoir l'embrasser, vous m'avez pris par la main pour me conduire dans le pays de mes rêves. Vous m'y avez guidé d'un pas sûr et d'une main ferme, vous m'en avez fait parcourir les sites grandioses, les magiques profondeurs, et de hauteur en hauteur vous me fîtes monter jusqu'aux sources
pures de la poésie primitive. Je vous dois d'avoir bu hardiment à ces eaux fortifiantes. Car vous m'avez dit maintes fois qu'il suffit d'y tremper ses lèvres pour haïr à jamais la beauté fardée qui n'est qu'un mensonge et pour aimer plus fortement la beauté naïve qui est une sainte vérité.
Quand je résolus d'esquisser une histoire du Lied^ vous ne m'avez pas seulement offert vos conseils et votre expérience, vous m'avez permis de puiser dans vos travaux, vous m'avez aidé de votre zèle, vous m'avez soutenu de votre enthousiasme qui souvent faisait honte au mien. Permettez que je vous en remercie à cette place et que je vous offre ce livre comme un faible témoignage de ma reconnaissance. Mieux que personne vous en connaissez les imperfections, mieux aussi que tout autre vous savez que c'est l'ardent amour de mon sujet qui m'a mis la plume à la main. Quelle que soit la destinée de ce premier essai, je lui dois un bonheur qui m'est cher entre tous, c'est de nous avoir uni dans une même pensée : la régénération de la poésie française par l'étude de la poésie populaire et primitive. Cette pensée n'est encore qu'un espoir. Puisse-tnelle devenir un jour l'ambition des jeunes poètes d'une France nouvelle! E. S.
Qu'est-ce qu'une vraie chanson populaire ? A ce mot, je gage qu'un Français de bonne compagnie est prêt à se boucher les oreilles et qu'il va demander grâce avant d'avoir rien écouté. Et pourquoi ce soudain effroi? C'est qu'on vient d'éveiller en lui de fâcheuses images et des souvenirs peu littéraires. Il se rappelle aussitôt une bruyante noce de village où paysans et paysannes chantent à tue-tête, entre la bourrée et un coup de vin, une chanson trop joyeuse dans le plus inintelligible des patois, ou bien il songe au mendiant déguenillé qui récite, à une foire de campagne, sa complainte, en s'accompagnant d'un violon à deux cordes; à moins qu'il ne pense à certain roulier qui, entre chien et loup,
lui jeta à la fetce un refrain brutal qui, loin de flatter sa rêverie, lui fit serrer le pommeau de sa canne. Le cabaret, la guinguette, le plaisir vulgaire et grossier,il ne voit que cela dans les chansons populaires. En somme, il est de Tavis de du Bellay qui disait, dans son Illustration de la langue françoise : « Laisse-moi toute cette vieille poésie françoise comme ballades, chants royaux, chansons et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue. »
Et que va dire de la poésie populaire un poète parisien de nos jours? Chez lui, le dédain fait place au scepticisme et un sourire d'incrédulité, plus mortifiant que le mépris, vient errer sur ses lèvres. Il ne croit pas à la poésie populaire et ny croira jamais. Non seulement elle ne saurait le toucher, elle n'existe même pas pour lui. En effet, comment appeler de ce nom les couplets qu'on fredonne dans les rues de Paris, où un calembour et une allusion équivoque tiennent lieu de franche gaité et de sel gaulois? On dit, il est vrai, que le peuple parisien a chansonné de tout temps les grands ridicules, les ministres insolents et les lois iniques. Si Mazarin revenait, peut-être dirait-il en riant : Qu'ils chantent, pourvu qu'ils obéissent! Mais aujourd'hui, la chanson des rues n'en est plus là, elle se vautre dans le ruisseau. Un couplet sur n'importe quoi n'a jamais rien coûté aux
AVANT^PROPOS, il
Parisiens. Ne sont-ils pas, par droit de naissance, le peuple le plus spirituel du monde? Il faut bien qu'ils s'en délassent quelquefois -en célébrant d'illustres criminels, des dompteurs de bétes féroces ou des chanteuses en renom. Mais est-ce bien le peuple qui trouve ces chansons? Point du tout. Des vaudevillistes les composent pour des comédiennes en vogue, celles-ci les miment et les déclament plutôt qu'elles ne les chantent, aux applaudissements d'une foule qui ne demande qu'à rire en public de ce qui l'ennuierait chez elle et, le lendemain, elles font fureur dans tout Paris; huit jours après, elles ont fait le tour de la France. Car, que peut faire la province, sinon répéter ce qui se fait à Paris? Depuis des siècles, c'est sa consigne et son ambition.
Je sais bien que tout poète parisien s'est proposé, une fois en sa vie, d'aller chercher en province une inspiration plus fraîche. Peut-être est-il allé jusqu'à épier les pipeaux rustiques de la muse populaire en un pays perdu, mais qu'il est revenu désenchanté! Il a rencontré, dit-il , dans la plai^e, des paysans stupides et corrompus, sans surprendre un rayon de sentiment ou d'imagination sous leur lourdeur ou leur madrerie ; dans la montagne, des hommes durs, méfiants, renfermés, qui l'ont toisé comme uu ennemi, au lieu de 1^ saluer comme un pro-
tecteur. Et si, par hasard, dans une lande de la Bretagne ou de la Marche, quelque sauvage pastourelle a frappé son oreille, il a trouvé ces rimes bien insignifiantes, presque toujours vides de sens, cette musique bien bizarre et par trop négligée. Comme ces modulations traînantes lui ont fait regretter les magnifiques cadences finales qu'on entend au théâtre des Italiens! Et puis, quelle langue gauche, que de fautes de prosodie, quel étrange patois ! Pas un de ces alexandrins en équilibre sur Thémistiche qui réjouissent la conscience classique, pas une de ces rimes sonores et coquettes qui font les délices des fantaisistes, mais des élisions, des assonnances, des vers qui n'en sont pas. Faut-il s'en étonner, d'ailleurs, et peut-on supposer quelque instinct supérieur de l'art à des valets de ferme et à des vachères? Sornettes que tout cela, superstition d'une civilisation blasée, supercherie de quelques esprits chagrins, agréable mensonge comme l'amour, comme tout le reste. Il n'y a de vrai au monde que Paris. Il y retourne et retrouve sa bohème charmante, ses rimes, et sa poésie. Des sonnets bien ciselés, une épithète saillante, une strophe échevelée, un trait d'esprit adroitement glissé dans une phrase sentimentale, un paysage des tropiques ou une odalisque au bain, à la bonne heure ! au moins cela excite l'imagination en chatouillant
AVANT-PROFOS. «S
les sens. Voilà qui est beau! Quant à c.ette pauvre poésie populaire, il n'en faut point parler. Figaro a raison : ce qui ne ,vaut pas la peine d'être dit, on le chante.
Dans les villes, la gaudriole, dans les campagnes, la chanson mystérieuse et incompréhensible, disons tout simplement sotte et nulle, voilà ce qu'est la poésie populaire en France, voilà, du moins, ce qu'y ont vu la plupart des Français. Car, à vrai dire, la France possède, comme toutes les nations du monde, encore une autre poésie du peuple, sérieuse et pleine de sentiment primitif. Celle-là a captivé depuis longtemps l'attention des chercheurs intrépides comme M. de la Villemarqué. Gérard de Nerval, ce candide songeur; en a entrevu les beautés et George Sand en a parlé en grand poète dans plusieurs de ses romans. Malheureusement, nous n'avons de cette poésie que des restes ; son développement normal a été arrêté par l'abus de la rhétorique en poésie, par le goût fatal du convenu, par la pression des villes sur les campagnes et surtout par la centralisation littéraire de notre pays. Il n'en estpas ainsi chez d'autres nations. Interrogez un Ecossais, un Suédois, un Allemand, un Tchèque ou un Polonais, un Serbe ou un Grec, ils ne parleront qu'avec une émotion contenue, mêlée d'un respect filial de leur poésie populaire et nationale. Leurs plus
beaux souvenirs s'y rattachent ; ils les ont entendu njoduler dans les solitudes de leurs montagnes et retentir dans leurs fêtes patriotiques. Elles ont égayé le foyer du paysan et le manoir du gentilhomme ; à travers de longues générations, elles ont bercé le pauvre et le riche, le faible et le fort des mêmes joies et des mêmes tristesses. Quand le proscrit les murmure à l'étranger, la patrie lui apparaît comme par magie. Il savoure ces paroles si simples,. ces mélodies si naïves qui établissent entre lui et ses compatriotes absents cette union indestructible, plus forte que le temps et que l'exil, douce fraternité, consacrée par un même sentiment des grandes choses de la vie, par une communauté de douleurs, de foi et d'espérance.
Pour comprendre le rôle que peut jouer dans la vie, pour mesurer toute la grandeur que peut atteindre la poésie populaire, il faut aller dans ces pays mêmes. Traversez l'Allemagne, vous y trouverez partout le chant, le lied, dans sa vigueur première avec Tinimitable parfum du terroir. En Alsace, dans la Forêt noire, ou dans les riantes vallées du BheingaUy par un beau jour de mai, un dimanche après-midi, on ne peut manquer de rencontrer de jeunes paysannes qui se promènent bras dessus bras dessous le long des haies et des ruisseaux. Elles chantent à deux voix des mélodies d'une douceur pénétrante et
d'une pureté limpide. On écoute; et dans leurs paroles touchantes on entend revenir le rossignol, l'amour, le bien-aimé, l'adieu, et soudain ces noms immortels et magiques reprennent sous la vibration de ces voix virginales le charme inexprimable qu'ils durent avoir dans la bouche de celui qui les inventa. Parfois aussi dans les grandes plaines de la Westphalie, les moissonneurs entonnent le soir des cantiques solennels qui s'élèvent avec majesté dans le silence des campagnes vers le ciel empourpré des derniers rayons du soleil. Dans les Alpes bavaroises, le chasseur de chamois et la pastoure qui vivent sur Yalme (1) n'ont pas oublié les vieux refrains de la vallée, ils les répètent au départ et au retour en se saluant de loin, et leur poitrine vigoureuse en bondit de plaisir avec une énergie tout alpestre. Dans les vallées gaies et fantastiques du Harz, on peut retrouver encore au bord d'un précipice, à l'ombre d'une vieille forêt de sapins, une hutte couverte de mousse où la pensive fileuse endort ses enfants avec sa capricieuse chanson de rouet. Tous ces chants dont la profondeur mystérieuse nous attire, lors même que nous n'en saisissons pas le sens précis, sont les restes vivants d'une riche poésie popu-
(1) Nom donné par 1q3 habitants du Tyrol aux hauts pâturages des Alpes.
laire jadis florissante. Les littérateurs allemands la connaissent, l'admirent et l'ont soigneusement recueillie. Bien plus, qu'on lise les grands poètes lyriques de l'Allemagne depuis Goethe et Bûrger jusqu'à Heine, Eichendorff et Geibel, on y retrouvera à chaque page le ton, les formes, les rnotifs et l'esprit même de cette poésie. Demandez aux Wolfgang MûUer, aux Rodenberg, à tous les jeunes successeurs de la grande école lyrique allemande, demandez - leur ce qu'ils pensent de là poésie du peuple, ils vous diront sans doute qu'ils lui doivent leurs meilleures inspirations, leur verve et leur verdeur. Les plus forts, s'ils sont sincères, avoueront même qu'ils désespèrent de jamais atteindre la vive originalité de leurs modèles. En un mot, on peut dire que ce qui fait la vitalité, la profondeur et la beauté vierge de la poésie lyrique des Allemands, c'est avant tout la richesse et la beauté de leur poésie populaire, c'est le retour passionné des poètes modernes à cette source jaillissante, c'est la résurrection triomphante de l'âme du peuple dans le génie des grands artistes.
On le voit, la poésie lyrique n'est pas en France ce qu'elle est en Allemagne, et nos plus grands poètes sont loin d'être pour la nation ce que les poètes allemands sont pour la leur. Malgré le beau mouvement qui commence en 1820 et finit
lALLÀBES ET IDYLLE DANS LES BOIS. ilS
d'habitude, quand un vent vif et tranchant rafraîchit le sang et l'âme, il jette avec impatience musette et cornemuse et se met à chanter, et quel plaisir d'entendre sa propre voix résonner contre les rochers :
Non loin de mon tronpeaa donnant,
Bien doucement, CouTert de mousse je sommeille.
ÂQ sein du bonheur je m'éveille
Frais et content.
Châteaux à tourelle dorée
Du val lointain.
Vous n'êtes pour moi que rosée
D'un beau matin.
Et quand parait l'aurore en feu
Je chante à Dieu I Je souffle dans ma cornemuse, De mon troupeau la voix confuse
Me rend joyeux.
Pas de chant triste et monotone
Au point du jour.
Car le soleil m'a fait un trône
Tout de velours.
Sous l'ombre à midi qu'il fait beau !
Le ciel est chaud, La source ra&aîchit mes lèvres.
Vaches, brebis, agneaux et chèvres
Sont au préau.
Je vais.m'asseoir sur ma banquette
Avec mon pain, Je n'ai jamais sous la houlette
Pleuré de faim»
114 HISTOIRE Dt LIED.
Enfin quand l'étoile dn soir
Se laisse voir, Â la cascade murmurante, Rossignol de sa voix vibrante
Me dit bonsoir.
La liberté c'est la richesse
D'un cœur léger, Adieu la pompe et son ivresse.
Je suis berger ! (1)
Ces accents sont empreints de la sensation large et vague des hautes montagnes où l'azur sans nuage enveloppe les dômes de verdure éternelle. Nul combat intérieur n'altère l'accord majeur de cette harmonie, nul désir n'en hâte le retour cadencé. Le jeune pâtre laisse expirer lentement sa dernière note sur les croupes amènes des hauteurs ondulées et semble la suivre encore au loin. Personne ne l'entend, mais il se sent heureux; Dieu l'écoute.
La vie cependant a ses revers. Parfois l'orage et la tempête le surprennent loin de son réduit. La pluie le fouette au visage, la foudre tombe à ses côtés, le froid pénètre. Il s'en rit et sifiSie dans l'ouragan, mais sous ces nuées sombres des pensées tristes lui viennent. Il songe à sa pauvreté, à son abandon et se compare aux riches d'en bas qui ont un abri et une famille,
(I) Se Ireuve dans le recueil : Des Knaben Winderhorn.
BALLADES ET iDYLL^ PANS LES BOIS. W
les danses et les fêtes. Il songe enfin que pas âme qui vive ne se soucie de lui. Les larmes amères de la solitude lui montent aux yeux. A ce moment le coucou reprend son cri monotone dans la forêt voisine et l'arrache à sa mélancolique rêverie. C'est son oiseau favori, son compagnon perpétuel avec lequel il aime à converser des heures entières. Ne devrait-il pas être trisie aussi par ce temps noir? Mais non, il chante malgré la pluie et attend le prochain rayon de soleil.
L'oiseau gris chante à la feoillée,
Coacou, coucoa!
Il pleut ; sa pauvre aile est mouillée,
Coucou, coucou, coucou!
Le soleil perce les nuages,
Coucou, coucou!
L'oiseau fait sécher son plumage,
Coucou, coucou, coucou !
Il prend son vol d'une aile fière,
Coucou, coucou!
Vers le lao bleu, vers la lumière,
Coucou, coucou, coucou ! (1)
Le pâtre se console avec lui. Lui aussi se promet de s'élancer vers le bonheur et la lumière, dès que le ciel sera plus serein. Au premier beau jour le voilà parti pour la vallée. Caché dans un
(1) Recueil d'Ubland, oMI.
bouquet d'arbres qui s'élève sur un versant rapide, il voit passer plus haut sur le sentier des jeunes filles qui fredonnent à mi-voix :
-Quand le mai noas revient tout est jeune et joli, Tout verdit, tout festoie et la source s'emplit,
La colombe sauvage
Prend son vol et voyage.
Et par monts et par vaux retentit l'hallali !
Les garçons qui sont en bas et s'efforcent de les rejoindre répondent par la strophe suivante sur un ton un peu plus provoquant :
On j rit, on plaisante et l'on songe à causer. On y chante, on y saute et tout veut s'amuser.
Et l'amie à l'amie
Conte amour et folie.
Mainte bouche reçoit à la danse un baiser !
Notre berger n'y résiste pas et court à la fête. Une foule d'hommes, de femmes et d'enfants se pressent autour d'un char sur lequel gesticulent les deux héros. Le premier est un fringant gaillard aux joues rouges, à la forte carrure. Vêtu en roi, d'étoffes reluisantes et bariolées, il porte sur sa tête une épaisse couronne de fleurs et de feuillages et tient à la main un sceptre fleuri de liserons. C'est l'été. L'autre est un vieillard à barbe grise » accoutré comme un
mendiant ou un bandit et couronné de feuilles sèches, qui s'appuie sur un bâton de houx. C'est l'hiver. L'été s'avance fièrement, agite son sceptre et dit :
C'est anjoard'hui le plus beau jour de fête, L'étë, l'été va faire sa conquête.
Eegardez-moi ; n'ayez pas peur,
L'été est un vaillant seigneur.
Mais l'hiveip s'avance à son tour et lui répond en grommelant :
Tu mens, je suis plus fort et je te brave. Je suis l'hiver ; tu n'es que mon esclave. Regardez-moi, je n'ai pas peur.
L'hiver est un puissant seigneur (1) !
La lutte s'engage. L'hiver parle dô glace, de frimas et de gelée. L'été hausse les épaules et prétend qu'il les fera fondre d'un rayon de soleil. Mais l'hiver lui dispute le terrain pied à pied, il gronde, menace de sa voix creuse et fait le moulinet avec son houx, d'un air résolu. Aloi^ l'été éclate de rire et le touche de son sceptre fleuri. L'hiver tressaille comme étourdi sous les clochettes printannières des liserons.
(1) Cette scène est encore représentée dans certains villages d'Allemagne. Le dialogue dont je cite le commencement se trouve dans le recueil d'Uhland , 1. 1, pag. 23.
Sa voix devient chevrotante, essaie encore la menace et finit par supplier humblement. Enfin l'hiver hésite, recule et s'enfuit chassé par une pluie de muguets. L'été seul occupe triomphalement la scène.
A cette victoire éternelle du printemps sur l'hiver, de la vie sur la mort, la foule pousse un immense cri de joie, un cri à réveiller les divinités païennes endormies dans les cavernes des montagnes. Puis, ivre de plaisir, elle court la célébrer par la danse en plein air. Entraîné par le flot, le berger se glisse au pré où les couples mènent leur danse champêtre; cependant les longues files de paysannes qui le regardent en riant, ne sont pas faites pour l'encourager. Les plus hardies lui lancent par dessus l'épaule une œillade avec un bout de chansonnette significative :
S'il est des sources jaillisantes, Il faut s'en abreuver.
S'il est des filles florissantes, Il faut, il faut aimer.
La seconde ajoute :
J'ai fait choix d'une fille Vertueuse et gentille. — — N'est-ce pas ? —
BALLADES JST IDYLUS PAM)^ LES BOIS. tt9
Vient la troisième qui fredonne d'une voix malicieuse :
Ne hâtons rien, beau page Restons honnête et sage, Au bout de l'an, oui, oui ; oui, oui je reviendrai.
Est-ce pour l'agacer, est-ce pour se moquer de lui? Il ne sait, mais pour un empire il ne se risquerait pas au milieu de ces rieuses, dont les voix lui tintent dans les oreilles et qui se laissent entraîner l'une après l'autre à la danse vagabonde. Inquiet, moitié ravi, moitié maussade, il se retire sous un arbre pour observer la fête à son aise, lorsque une ravissante apparition attire ses regards. Dans le chemin creux, entre les haies, il aperçoit la bergère de la vallée. Les mains jointes sur son tablier, la tête légèrement inclinée en avant et les yeux grands ouverts, elle s'avance furtive, légère, inquiète, à pas lents. Pour toute parure elle porte sur sa tête une couronne de chèvrefeuilles dont les fleurs sauvagement entrelacées tremblent au vent avec sa chevelure bru^e comme pour rehai^sser l'expression suave et agreste de son visage. Arrivée au pré, elle s'arrête tout à coup et prête l'oreille à la musique bizarre du ménétrier. Une villageoise la prend sous le bras pour l'emmener vers les beaux du village, elle résiste. Une
autre la prend de l'autre côté et veut l'entraîner de force; elle se dégage et s'esquive. Un paysan lui saisit la main et veut la faire danser. Mais la fille des montagnes lui lance un regard oblique et courroucé, s'échappe et se précipite sous ràrbre derrière lequel se tient le pâtre émerveillé. Elle ne l'aperçoit pas. Alors il s'en approche et l'entoure doucement de son bras. Elle se retourne vivement et le regarde de ses grands yeux doux et sauvages. Mais elle ne s'enfuit pas. Ils restent immobiles et se regardent longtemps. « Viens avec moi, dit-il à voix basse, n'entends-tu pas le chant tendre du rossignol, qui chante là en bas dans les vallées? Teffraies-tu de marcher à l'ombre, là en bas dans la mousse? je te conduirai. Viens! » Les yeux de la fille des bois prennent une expression plus rêveuse et plus passionnée. Elle écoute tour à tour le rossignol qui chante là en bas et la voix caressante de l'enfant hardi qui la presse de son étreinte. Puis tout à coup d'une voix décidée : « Là en bas? Non, je n'ose, vas-y seul. Adieu 1 » Et d'un bond elle disparaît dans les buissons.
Il descend, descend, il cherche, cherche encore. Point de bergère dans la clairière du vallon, point de bergère à la fête; il faut s'en retourner à la montagne, seul, triste, mais fier comme un page qui vient de ramasser une
BALLADES ET IDYLLE DANS LES BOIS. ISl
plume tombée du chapeau de sa châtelaine. Certes, il se promet de revenir un jour à la danse et d'être plus heureux. Mais en attendant il erre souvent au dessus du vallon perdu. Son ami le coucou l'accompagne toujours à distance et a soin de se nicher assez près pour se faire entendre. Ces deux joyeux musiciens ont besoin l'un de l'autre et se servent d'auditoire dans les jours de pluie et de soleil. Le coucou aidera-t-il au berger à découvrir la sauvage bergère? Il n'en doute pas et souvent il chante par dessus la haie :
Je sois le gai ooncoa des bois
Qui passe et qui repasse, Mon nom joyeux est dans ma voix,
Je chante et ne me lasse.
L'hiver j'habite les forêts.
Et l'été les prairies, Toajonrs mon cœnr séjourne auprès
Des bergères fleuries.
Quand mon troupeau paisiblement
Se répand dans la plaine, Je m'arrête et m'assieds gaiment
Parmi la marjolaine.
Je crie à haute voix : coucou !
J'appelle au loin, j'appelle !
Du fond des bois je ne sais d'où
Répond, répond ma belle ! (1)
(1) Recueil de M. Simrock, n» iSi.
iU HISTOIRE DU jLIEPt
Mais personne ne répond, et toutes ses chansons hardies et suppliantes, voluptueuses ou plaintives vont se perdre sur le versant impassible des montagnes, et si 1 écho mélancolique d'une vallée lointaine n'en répétait mystérieusement les derniers mots, du fond des sapins, il douterait que jamais quelqu'un en soit touché. La bergère de la fête les entend peut-être, mais elle n'en fuit que plus loin sur sa lande déserte et n'ose en sortir. La vie de cette singulière enfant a bien changé depuis la scène de la danse, où sans doute une curiosité de jeune fille l'avait entraînée. Le ciel lui paraît plus bleu, la forêt plus verte et le vent qui frôle les feuilles chuchote des paroles étranges. Les fleurs brillent de couleurs plus vives, les unes brûlent comme des flambeaux dans les ténèbres de la forêt, les autres la regardent tristement et ont l'air de lui dire : Prends garde (1). Les oiseaux
(1) A ceux qui douteraient de la vivacité d'impressions semblables chez le peuple, il suffit de rappeler la symbolique des fleurs qui joue un si grand rôle dans la chanson populaire. Chaque fleur porte un nom significatif dans le vocabulaire deTamour; dans ces noms doux et mystérieux, depuis le Vergissmeinnicht (ne m'oublie pas) jusqu'au Jelcingerjelieber (d'autant plus longtemps , d'autant mieux), on ne peut assez admirer la puissance de l'imagination à saisir le rapport entre la forme de la plante et la pensée qu'on lui prête. Nos froides analyses, notre langue prude et solennellement ennuyeuse ne risquent jamais d'exagérer le feu caché du sentiment populaire. Elles restent toujours bien au dessous.
Voir : Hoflfmann, v. Fallersleben. — Gesellchafts-lieder ans dem sechszehnten Jahrhunderl, 160 et 166.
tantôt la poursuivent de longues risées, tantôt la saluent de mélodies passionnées et gonflent son sein d'un inexprimable désir. Il en est un surtout qu'elle écoute avec une anxiété mêlée d'espérance. C'est le rossignol. Car de môme que les bergers de la chanson populaire ont le coucou pour conseiller, les jeunes filles, et surtout celles de la montagne, ont pour ami le rossignol, ou plutôt rossignolette {Frau Nachtigall), c est ainsi quelles l'appellent. L'oiseau chanteur par excellence, qui joue déjà un si grand rôle en Orient et au moyen âge, est encore le plus célébré et le mieux compris par le peuple allemand. Pour les poètes arabes et persans comme pour les minnesinger, il n'est guère que le chantre du désir. Au moyen âge le rossignol était très redouté comme tel par de grands personnages dé rÉglise. Quand saint Bernard, dit la légende, visita le couvent des Cisterciens, il s'aperçut que la discipline des moines était très relâchée. Mais il n'eut pas plutôt entendu autour du couvent le chant voluptueux des rossignols, qu'il comprit la cause de l'esprit mondain des frères. Plein de colère il éleva la main .et bannit toute la gent ailée qui prit son refuge dans un couvent de femmes et y obtint, dit-on, des succès encore beaucoup plus remarquables. Mais au temps de la chanson populaire, Rossignolette était un être à part, extrêmement fantasque et d'une nature
124 HISTOIRE Bd LIED.
supérieure. Ses chants et ses rôles sont très divers. Elle enflamme et calme les amants, elle séduit et sermonne les jeunes filles, elle est tour à tour confidente, messagère, prophétesse d'amour et consolatrice des pauvres captifs, mais elle est avant tout la reine des forêts, la libre, la passionnée, plus heureuse que les hommes, mais les aimant comme une amie. C'est là une création éminemment populaire. Les organisations primitives, les âmes poétiques sans manifestation apparente reçoivent de la nature vivante des impressions bien plus fortes que nous autres enfants de la civilisation. Toute leur attention est tournée au dehors et se concentre dans leurs sens qui en acquièrent une finesse de perception , auprès de laquelle nous sommes des sourds et des aveugles. Un bûcheron, une pauvre fille qui vivent dans les bois, distinguent à la longue dans le chant des oiseaux, mille nuances, mille inflexions qui se confondent pour nous et qui pour eux ont un sens précis. Car ces cris, ces modulations leur découvrent toutes les nuances de leurs propres sensations.
Rossignolette est donc la grande amie de la bergère. Elle n'en a point d'autre et jusqu'ici leur union était restée bien paisible. Que de fois couchée sous un arbre, ses cheveux bruns épars à grands flots dans la mousse fraîche, les