DÉCOUVERTE DE LA POÉSIE POPULAIRE
pénètre pas plus avant au cœur de la nation . Cette nation d'ailleurs qu était-elle devenue? Faut-il appeler de ce nom cette plèbe d oisifs qui vendait son suffrage au plus offrant ou cette soldatesque qui faisait et défaisait les empereurs? Faut-il y ranger aussi la foule des esclaves sans droit qui, bien loin d'oser aspirer à la vie de l'esprit, pouvaient à peine sauver leur corps et pour lesquels l'espérance était un crime? Non, alors ce grand peuple avait perdu sa religion et sa poésie ; il n'avait plus que des superstitions et des amusements. Toute l'histoire de la poésie latine offre le spectacle d'une élite de lettrés qui vivent entre eux d'une vie à part. Les orateurs seuls agirent sur la foule au temps de la liberté, épousant ses passions ou l'animant des leurs; les historiens héritèrent d'une partie de leur influence. Mais plus qu'ailleurs le poète était un étranger chez les Romains, incompris du peuple et relégué dans un autre monde.
Il suffit de jeter un coup d'œil sur les principales littératures de l'Europe au moyen âge pour s'assurer que le poète y fut très isolé du peuple et que la poésie ne descendit que très lentement dans les couches inférieures de la société. La circonstance que le christianisme supplanta les religions païennes en Gaule, en Bretagne, en Germanie, et que la hiérarchie catholique, prenant la place de l'omnipotence
romaine, vint serrer dans son réseau tous les peuples de l'Occident, décida du caractère des nouvelles littératures comme du genre de la nouvelle civilisation. Le premier soin deTÉglise fut de détruire le paganisme, et comme^au sortir de letat barbare, la poésie se développe toujours au sein du culte, le clergé seul inaugura la poésie chrétienne chez nos ancêtres. La noblesse féodale la prit de ses mains. Après avoir amalgamé les sentiments chrétiens avec ses mœurs, parvenue à un haut degré d'enthousiasme, elle créa la poésie chevaleresque. Mais, d une part, les grands poètes sont très rares, de l'autre, cette poésie est limitée à l'élite des seigneurs et des chevaliers. Dès qu'ils tombent en décadence, les communes se consolident et la bourgeoisie se fait entendre. Mais ce n'est plus la voix de la poésie, c'est celle de la prose. La bourgeoisie fit la littérature moderne, elle y règne encore, mais quel rôle y joue la poésie? N'est- elle pas toujours l'œuvre de quelques grands individus qui s'afiranchissent de tous les préjugés de caste, qui ont toutes les peines à percer, que peu comprennent dans le fond, et qui, une fois reconnus, s'imposent avec une autorité dictatoriale très^dangereuse à leurs successeurs? Racine et Boileau, aidés de Louis XIV et de sa cour, n'ont-ils par arrangé le Parnasse français? N'y ont-ils pas régné aussi longtemps
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que la cour de Versailles régna en France? Et quelle part la nation tout entière prit-elle à leur œuvre, hors la cour et la ville? Que faisait-il pendant ce temps ce peuple opprimé, dragonne, sucé à blanc? Avait-il une poésie, pouvait-il en avoir une J Cette question eût fait rire les courtisans du grand roi.
Que ressort-il de tout ceci? C'est que la poésie semble une chose étrangère à la vie commune de l'humanité, et les poètes de grandes exceptions qui s'imposent par la force du génie, de la mode et des circonstances. Plus heureux ou plus malheureux que leurs frères, ils pénètrent seuls dans le monde idéal ; acclamés ou maudits ils vivent dans la solitude. S'inspirant d'âge en âge ils ne s'entendent qu'entre eux, et comme ces jeunes Grecs dans les courses du Cyrénaïque ils se passent le flambeau sacré, qui parfois semble s'éteindre et se rallume toujours. Virgile suit Homère, Dante suit Virgile, Shakspeare les salue de loin, Goethe les réunit dans son panthéon. De longs cortèges suivent ces grandes ombres dont la marche est l'histoire de la poésie. Quant au reste des hommes, il a passé comme un vil troupeau emporté par le torrent de ses passions et de ses intérêts, sans deviner le secret de l'idéal.
Eh bien, ce peuple si longtemps méprisé, il rêve, il chante à notre insu, il a sa poésie et son
idéal! Un grand et sourd travail se fait en lui. A certains âges, surtout aux époques primitives, comme aux temps de renaissance et de révolution, chaque fois qu'un souffle de liberté l'arrache à ses misères et lui ouvre un plus vaste horizon, ce travail intérieur éclate au dehors en jets vigoureux. Parfois ces œuvres instinctives passent dans la littérature, mais leurs véritables auteurs restent inconnus. Alors même que rien n'en arrive aux oreilles des gens de lettres et des classes cultivées, l'imagination populaire continue son œuvre souterraine, multiple, créatrice, incessante. Sans savoir lire ni écrire le peuple a ses chants, ses légendes, ses poèmes. Il invente des épopées comme des religions,, et ses créations sont en un sens plus intéressantes que les chefs-d'œuvre des plus beaux génies parce qu'elles sont pures des frivolités de la mode, des calculs de l'ambition et des hjTpocrisies de la vanité. Profonde, invisible croissance pareille à la végétation du corail qui s'élève lentement en ramifications infinies du fond de la mer et finit par percer à sa surface en îles charmantes qui étonnent et ravissent le navigateur. En un mot, à côté de la poésie officielle il y a une poésie cachée, avant l'art réfléchi il y a un art spontané, sous l'idéal des grands esprits il existe un idéal populaire qui naît sans leur concours et s'en-
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fante de lui-même, si j'ose dire, dans Tâme du peuple.
Cette grande découverte dont on n*a pas en-' core tiré toutes les conséquences, nous la devons aux plus hardis esprits de l'Allemagne, à ceux qui firent la révolution poétique dans la seconde moitié du dernier siècle. La littérature allemande était alors captive dans l'imitation de l'étranger et dans le pédantisme de l'école. On comptait des syllabes , on épluchait des mots, on imitait froidement la tragédie classique et les sonnets italiens. Une prosodie de savants, des vers de cabinet, fades pastiches des madrigaux de Versailles , voilà ce qui se targuait du nom de poésie. Mais la voix de Rousseau avait trouvé de puissants échos en Allemagne. Cet enfant du peuple, l'écrivain le plus audacieux, le plus sincère et le plus persécuté que la France ait jamais eu, voulait faire sortir la morale de la nature de l'homme, l'éducation de ses seuls besoins, la société de ses rapports naturels avec ses semblables, détruire l'hypocrisie, bannir des naœurs tout ce qui se fonde sur le préjugé, non sur la nature et la raison ; car voilà ce qu'il entendait au fond par sa devise : revenir à la nature. Les Allemands plus portés vers l'idéal que vers la pratique', inspirés par lui ou par leur propre génie appliquèrent sa méthode à l'art. Revenons à la nature ! devint le cri des forts ; à
Si HISTOIRE DU UED.
leur tête Lessing dans le' drame et le jeune Goethe enivré de Shakspeare. Ce furent les vieilles ballades anglaises de Percy, ce furent les poèmes d'Ossian que Macpherson disait avoir traduits de chants gaéliques qui révélèrent aux esprits l'existence d une grande poésie populaire. Ce fut comme un éclair dans la nuit profonde; sa lumière éblouissante semble éteindre le pâle flambeau que nous portons et découvre à nos yeux un océan de montagnes. Herder l'avait entrevu et se promit de le parcourir. Son regard se porta tout d'abord sur la poésie lyrique et populaire de toutes les nations. Il voulut montrer que le peuple sait chanter, émouvoir, exprimer poétiquement sa vie sur tous les points du globe. Et certes il était bien fait pour remplir cette tâche, l'homme qui avait développé cette pensée de Lessing : l'histoire est l'éducation du genre humain, et l'avait formulée ainsi : outre l'histoire de chaque peuple, il y a une histoire de l'humanité ; les peuples se lèguent et se communiquent le trésor de leurs mœurs, de leurs arts et de leur culture. Pénétré de cette pensée, il recueillit dans lés vieilles chroniques, dans les récits des voyageurs, dans la bouche même du peuplé les chants les plus simples, les plus beaux et les réunit sous ce titre : Voix des peuples. Ce livre est jusqu'à ce jour d'un haut intérêt. On y trouve des chants de presque toutes
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les nations. Depuis l'Espagnol qui joue sa romance sous le balcon mauresque de sa dame, depuis le pêcheur de Sicile qui invoque la Vierge sous son ciel étoile, jusqu'au pauvre Lapon qui s'entretient de sa maîtresse avec son renne fidèle, dans les steppes de neige de sa patrie ; depuis la pensive Lithuanienne qui, dans sa harpe de tilleul, entend soupirer l'âme de sa sœur, jusqu'au Péruvien qui, dans sa mythologie naïve, imagine la pluie comme une jeune fille portant une cruche d'eau et le tonnerre comme un frère brutal qui vient la lui briser; dans toutes les zones, sous tous les climats, tout vit, tout aime, tout chante et chacun a sa voix. Il n'y a pas jusqu'aux sauvages de l'île de Madagascar, dont les chants ne soient d'une beauté saisissante. Comme le chevalier Parny l'avait déjà raconté, ces peuplades se divisent en une infinité de petites tribus qui se font une guerre à mort. Quoique sanguinaires, elles pratiquent l'hospitalité et leurs mœurs abondent en traits touchants. Le terrible roi Ampanani, après avoir réduit un village en cendre, pleure en voyant passer les enfants prisonniers. — Enfants innocents, dit-il, vous souriez et vous êtes esclaves ! Il veut prendre pour maîtresse la plus belle des prisonnières. Elle lui dit : « 0 roi, j'avais un amant. Ampanani. Où est-il? Vaina. Peut-être est-il tombé dans le combat , peut-être s'est-il
sauvé par la fuite. Ampandni. Qu'il soit tombé dans le combat, qu'il se soit sauvé par la fuite, je veux être ton amant. Vaina. 0 roi, aie pitié des larmes qui arrosent tes pieds. Ampanani. Que veux-tu? Fainfl. Ce malheureux a baisé mes yeux et ma bouche, il a reposé sur mon sein, il est dans mon cœur et rien ne saurait l'en arracher. Ampanani. Prends ce voile et couvre tes charmes. Va en paix. Vaina. Laisse -moi le chercher parmi les vivants ou parmi les morts. Ampanani. Va, belle Vaina. Qu'il meure le monstre qui peut ravir des baisers mêlés de larmes. ^ On le voit, les sentiments généreux et la force de les exprimer ne sont pas incompatibles avec l'état sauvage. Mais le fléau de ces peuples fut la traite des nègres qui doubla leur férocité. Car, depuis ce moment, ils ne songèrent plus qu'à se vendre. La tribu vendait la tribu, le frère sa sœur, la mère sa fille. C'est là le sujet d'une des plaintes les plus poignantes qu'on ait poussées contre l'esclavage :
« Une mère traînait sa fille unique au rivage pour la vendre aux blancs.
« 0 ma mère! Ton sein m'a porté, je suis le premier fruit de ton amour : qu'ai-je fait pour mériter l'esclavage? J'ai soulagé ta vieillesse, pour toi j'ai cultivé la terre, pour toi j'ai cueilli les fruits, pour toi j'ai poursuivi les poissons dans le fieuve; je t'ai protégée contre le froid.