DÉCOUVERTE DE LA POÉSIE POPULAIRE
« Ils partaient pour leur régiment. Ces vers réveillèrent en moi d'autres refrains qui avaient frappé mon oreille, et tout ce que j'entendais chanter par des gens qui n'étaient pas poètes de profession m'attirait alors davantage, depuis les graves accents du mineur sortant de son noir souterrain jusqu'aux gais couplets du couvreur suspendu sous le ciel bleu. Plus tard je m'aperçus que dans ces chants le peuple atteint du premier coup ce que les poètes de profession poursuivent en vain : c'est de faire retentir la même note en beaucoup d'âmes et de les unir toutes. » Parlant de la gent littéraire qui tient le haut du pavé, il dit : « Sous leur mine hautaine et sous leur langage précieux, ils cachent leur nullité et leur sotte extravagance. Ils se séquestrent dans un coin et vivent loin de cette partie du peuple qui seule peut encore supporter toute la force de l'enthousiasme. Nos amateurs de théâtre et de concert s'enfuiraient à toutes jambes devant l'art pur et vrai, ils tomberaient sans connaissance dans l'air des montagnes. » Et pourquoi ces deux vaillants champions entraient-ils en lice, 'en arborant le drapeau de la poésie populaire? « Ce qui fait la richesse de tout notre peuple, dit Achim d'Arnim, en concluant, son art intime et vivant, tissu des âges et des puissances de l'âme, sa foi et son expérience, ce qui l'accompagna dans la joie et dans la
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mort, ses chants, ses récits, ses légendes, ses proverbes, ses histoires, ses prédictions et ses mélodies, nous voulons rendre tout à tous (1).» Ce fut en 1805 seulement qu Achim d'Arnim et Clément Brentano publièrent leur premier recueil. Ils l'intitulèrent Le Cor magique de l'enfant. Les délicats et les précieux ne manquèrent pas de s égayer sur les naïvetés du peuple, mais parmi les esprits sérieux et dans le grand public le succès fut général et de longue durée. Le livre méritait son titre et ses effets furent plus puissants que ceux du cor d'Obéron. Car il réveilla une âme nouvelle chez les meilleurs de la nation, 1 ame vraie, celle qui craint toujours de se montrer, qu'étouffent les lâchetés de l'éducation, les hypocrisies de la société. Quelle joie mâle duttressaillir dans ces hommes, dans ces poètes amis du peuple ou sortis de ses rangs, lorsqu'ils découvrirent cette vaste poésie populaire comme une superbe forêt vierge derrière le jardin ratissé de la littérature? Le pewple chante aussi .et mieux que nous, durent-ils s'écrier. Sous la poésie que nous faisons il yen a une autre qui se fait elle-même. Le génie du peuple est tout un monde que nous ignorons et qu'il faut connaître. Chez lui tout est vrai, parce
(1) Des Knaben Wunderhorn, — Préface d'Achim d'Arnim. T. I, pag. 444.