HISTOIRE UU LIED
Minnesinger s'épanouit dans toute sa splendeur au sein de la noblesse du douzième et du treizième siècle. Quant à la grande masse du peuple, elle n'eut aucune part à ce mouvement poétique. Artisans et serfs, assujettis à leurs durs travaux ou à leurs lourdes corvées, restèrent plongés dansl'ig-norance et l'apathie. La poésie vraiment populaire et nationale était morte, mais elle devait renaître sous une forme nouvelle. Dès le quatorzième siècle, la hautenoblesse, qui exploitait le peuple à son profit, commence à déchoir, l'Ei^lise et la féodalité s'ébranlent sur leurs bases. D'autre part, le peuple se sent plus fort et secoue le joug-, les villes g^randissent, organisent des milices et font la guerre aux seigneurs; les serfs murmurent et se mutinent. Plus les chevaliers sont déchus de leur grandeur, plus le peuple fait mine de se lever, jusqu'à ce qu'il se lève en etfet, réclamant ses droits et la liberté de conscience.
La chanson populaire est l'accompagnementriche et varié à l'infini de ce grand mouvement ascendant du peuple, qui commence au quatorzième siècle, pour atteindre une force irrésistible au quinzième. Sans doute, le peuple ne cessa jamais tout à fait de chanter, mais il ne se sentit des ailes, il ne prit son élan qu'avec le sentiment de sa force et de sa liberté. Alors il crée le Volkslied, le vrai Lied moderne. Désormais le chant lui reste et l'espérance avec lui. Plus de longues épopées, mais des cris de l'âme, des éclats de lyrisme pur. Ce sont encore des chants populaires, mais quelle différence avec ceux des temps barbares ! On y sent l'avènement du peuple à la vie individuelle. Aux temps primitifs, l'homme
est poussé vaî^uement en avant par une force aveugle; il se précipite comme en rèvc à la guerre, à des veng-eances sans pitié ou à des sacrifices sublimes, son'^âme d'enfant ne vit que dans le génie de^sa race. S'il se devine lui-même, c'est par ses ancêtres, par ses héros, par ses divinités. Il ne fait qu'un avec eux; lorsqu'il agit, elles lui commandent, puissances terribles et mystérieuses qui pèsent de tout leur poids sur sa destinée . Voilà le caractère de l'homme aux â^es barbares, voilà le génie de la grande épopée. Mais aux époques de révolutions relii^ieuses et morales, l'homme revient sur luimême, s'abandonne sans frein à tous les caprices de sa nalure et s'enivre de sa force. Voilà le génie du vrai lyrisme. Ce fut celui de la chanson allemande à son origine.
Le premier cri de la chanson populaire tut un cri de révolte et d'indépendance ; il partit de la Suisse. On sait que le lac des Ouatre-Gantons fut le berceau de la liberté helvétique. Là vivait depuis des siècles un peuple depâtres, de pécheurs et de chasseurs de chamois, que les seigneurs des environs n'avaient pu plier à leur joug de fer. C'était un peuple vierge et indompté; les dîmes, les corvées, le servage n'avaient pas passé sur lui. L'empereur y exerçait la justice capitale, mais c'était tout. Pour le reste on s'en tenait aux hommes les plus respectés des villes et des villages, chacun vivait de son travail sur la sa terre; dans les grandes circonstances seulement, on tenait conseil, et le dernier pâtre y avait une voix. République patriarcale s'il en fut, qui ne peut s'épanouir qu'au vent des glaciers, sur les hauts pâturages entourés de précipices et au bord des
lacs, cernés de monlagnes. Se voyant menacées dans leur indépendance par k maison de Hapsbourg-, ces villes, qui jusqu'alors avaient vécu paisiblement, sans lien politique bien solide, s'unirent pour se défendre à la vie et à la mort . La lutte constante contre la nature avait merveilleusement préparé ces montag-nards à la lutte contre les seig-neurs, leur énergie morale ne fut que l'expression ennoblie de leur viçueur physique. Sur le point d'être écrasés par la noblesse des pays environnants, ils se déclarèrent, d'une voix unanime, une nation libre, forte de ses droits, et se conduisirent en grands citoyens. Ces paysans gagnèrent, au commencement du quatorzième siècle, sur la fleur de la chevalerie autrichienne les batailles de Laupen et de Morg-arten.
La victoire de Sempach (i383) fit sur l'Europe l'effet d'un coup de tonnerre. Elle fut chantée par l'un des combattants, Halb Suter, homme obscur d'ailleurs. La bataille en valait lapeine,car plus que jamais la liberté de la Suisse y fut en jeu. Dans l'espace de douze jours les quatre cantons reçurent cent soixante-sept déclarations de guerre de princes, d'évêques et dechevaliers. Déjàtoute la noblesse de Thurgovie, d'Argovie, d'Alsace, de haute Bourgogne et de Wurtemberg marchait contre eux sous la conduite de Léopold le Débonnaire. La rencontre eut lieu près du petit lac de Sempach. Léopold marchait fièrement en tête de son armée, et c'était un vrai héros. Il fit descendre de cheval l'élite de la noblesse et lui commanda de former un grand front de bataille, hallebardes en avant. Quand les chevaliers ainsi rangés virent les Suisses s'agenouiller selon leur coutume pour invoquer l'assistance
de Dieu, ils crurent qu'ils demandaient grâce. Mais quel fut leur étonnement quand ils les virent se relever, se former en pointe et marcher contre eux d'un pas ferme. C'est ici qu'il faut écouter le poète populaire. Il personnifie l'armée autrichienne dans un lion et celle des Suisses dans un taureau :
((... Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwaldcn avec plus d'un homme vaillant rencontrèrent le lian d'Autriche à Sempach devant la forêt : — Hé ! le taureau sauA^ag-e était prêt : — Lion, veux-tu te battre avec moi ? Je ne refuse pas la bataille.
« Le lion dit : — Sur ma foi, c'est un droit qui m'est dû. J'ai là dans cette campag-ne plus d'un fier chevalier, plus d'un écuyer hardi. Hé! je vais te payer ton salaire, car jadis à Laupen tu m'as navré de cent blessures.
— «Oui, près de Morg-arten tu m'as tué plus d'un combattant fervêtu. Mais crois-tu que je te laisserai vaincre aujourd'hui ? Hé ! j'accepte la bataille. Et le taureau dit au lion : Tu te repentiras de ton audace.
(( Le lion se mit à rugir et à battre ses flancs de sa queue. Alors le taureau s'écria : En avant, marche ! si tu veux te mesurer avec moi. Hé ! approche donc et que la verte campagne boive ton sang rouge.
(( Ils se mirent à tirer sur notre front de bataille. Un mur de lances marche sur les braves fédérés. Hé! cette insulte n'était pas douce. On voyait tomber les plus forts comme des chênes avec leurs branches superbes.
« Les nobles se tenaient ferme, un large mur hérissé de lances. Nos vaillants hommes commen-
t)0 HISTOIRE DU LIED
çaient à s'irriter. Alors Winkelried s'avança : — Hé! voulez-vous prendre soin de ma femme et de mes enfants ? Alors je percerai ce mur.
f( Compagnons fidèles et bien-aimés, j'y perds ma vie. Le mur de fer nous enveloppe, le renverser est impossible. Hé ! je veux y faire une brèche. Souvenez-vous de ma race à tout jamais et suivezmoi !
(( Et ce disant, il prend dans ses deux bras des lances tant qu'il peut et les enfonce dans sa poitrine. 11 tombe ? — et par-dessus, nous nous ruons dans la brèche. Hé ! il avait 1 ame d'un lion. Sa mort intrépide, sa virile mort sauva les libres villes des forêts !
(( Et le voilà rompu le mur de fer de la noblesse, on le perce à coups d'épée, on l'abat à coups de massue. Dieu aie l'àme de Winkelried 1 Hé ! sans lui plus d'un vaillant fédéré eût jonché la terre.
« Ils frappèrent sans crainte, ils tuèrent plus d'un homme libre. Les braves fédérés s'excitaient entre eux. Hé ! le lion en était bien marri. Le taureau baissa ses cornes et lui donna un grand coup.
« Alors le lion se mit à hurler et à marcher en arrière. Le taureau fronra les sourcils et lui donna encore un coup. Hé! comme il mordit la poussière. — Je te le dis, lion sauvage, il faut me laisser ma pâture 1 ! »
Ce chant est encore à demi épique par la forme. Le poète raconte une bataille, mais il ne la domine pas de haut comme Homère domine les armées des
I . Heinrich Kurc, Geschichte der deutschen Litteratur, t. I, page 6oo.
( irecs et des Troyens, comme le poète desNibelung-en domine ceux des Bourguignons et des Huns. C'est un soldat tout couvert de la poussière du combat et encore tout embrasé du baiser de la victoire, qui ne chante que pour perpétuer la gloire de son pays ('{ le courage de ses amis. Cela donne à ce chant un uractère essentiellement lyrique, et la répétition du ^•ri : hé ! dans chaque strophe, fait passer à travers l'ensemble un accent de triomple. On songe involontairement à l'admirable chant de Tyrtée : « Il est beau de combattre pour la patrie, au premier rangde bataille! » où l'on croit voir les Lacédémoniens muets, fermes, impassibles, luttant avec leurs ennemis, homme contre homme, bouclier contre bouclier et poitrine contre poitrine. Ici ce sont des cris sauvages, ce n'est pas moins intrépide. Ici, comme chez Tyrtée, un chant enthousiaste tient lieu de discipline militaire. Dans une nouvelle bataille il excitera les courages, et, par cette vertu secrète du rhythme uni à la pensée, il maintiendra les combattants dans leurs rangs et roidira leurs membres sous la grêle des lances. Seulement, ce qui manque à la chanson populaire, c'est cette brièveté et cette perfection plastique dont les Grecs seuls eurent le secret. Mais on y sent ces corps vigoureux, ces muscles de fer, cette armée qui marche comme un seul homme et les coups terribles de ces massues garnies de pointes, que les Suisses appelaient étoiles du matin ; mais par-dessus tout, on y entend le rugissement de colère de ces rudes montag^nards et l'âpre joie qui succède à la victoire de la liberté. Joie et force immenses, où la mort du héros n'attriste pas et n'est plus qu'une douloureuse
mais sympathique modulation dans l'harmonie du triomphe.
C'est dans ces luttes à mort pour son indépendance, que l'homme éprouve toute sa force ou toute sa faiblesse en un seul moment. Alors le ressort de sa volonté met en une fois tout son être en mouvement, ou se brise pour toujours. Il grandit d'une coudée en un jour, ou retombe dans le néant. S'il trouve l'énerg^ie de braver la mort, il arrive, dans cet amer renoncement, à la plus haute affirmation de son être et à la plus grande intensité de vie. Dans cet effort suprême, qui donne l'élan à toutes les puissances de son àme, comment ne trouveraitil pas une langue nouvelle ? C'est le cri de Winkelried, c'est la voix de son compagnon ; et voilà le chant, voilà le commencement de la poésie populaire.
Elle se développa dans les longues luttes où la fédération suisse assura sa liberté. Toutefois nous ne la voyons reparaître qu'environ cent ans plus tard, entre les années i4o4 et 1476. L'Autriche vaincue au quatorzième siècle, les Suisses eurent à combattre, au quinzième, un nouvel ennemi, le plus fameux et le plus terrible des ducs de Bourgogne. Charles le Téméraire, déjà maître de la Flandre, des Pays- Bas et de la Picardie, pensait asservir sans peine un peuple de vachers. Ceux-ci lui envoyèrent une députation, qui lui dit : « Notre pays ne vaut pas autant que l'argent aux rênes de tes chevaux. » Le duc, s'imaginant qu'ils avaient peur, la renvoya en riant. Il pénétra en Suisse avec sa célèbre artillerie et 40.000 hommes. Sur son chemin, il rencontre le château de Granson ; premier obstacle. Il somme la
garnison de se rendre à merci; sinon, le gibet pour tous. Les braves Suisses se défendent pendant dix jours. Charles leur promet la vie sauve s'ils se retirent. Ils sortirent, mais le duc furieux pend les uns, noie les autres. A cette nouvelle, l'armée suisse qui approchait fut saisie de fureur. Quoique plus faible de moitié, elle se précipite contre l'armée bourg-uignonne. Les premiers assaillants donnèrent déjà à réfléchir aux gens de Charles. En voyant accourir toujours de nouveaux bataillons, le front plus superbe et plus méprisant, quand les cornes de bataille d'Uri et d'Unterwalden se mirent à mugir pour l'attaque g-énérale, quand on vit s'avancer l'arrière-garde des Hautes-Alpes avec ses haches et ses étoiles du matin, quand on se trouva face à face avec ces hommes grands et chevelus, dont les pères avaient combattu à Morgartenet à Sempach, le duc, qui ne tremblait jamais, fut saisi d'une sorte de terreur: « Ou'allons-nous devenir? s'écria-t-il; déjà les premiers nous ont fatigués. » A ces mots, qui courent de bouche en bouche, la panique s'empare de toute l'armée. En vain Charles veut l'arrêter. D'indignation il se seraitfaittuer, lui qui avait pour seule vertu d'insulter la mort et de braver le monde entier. Mais son armée l'entraîne dans sa fuite et se disperse comme paille au vent. Le fou du duc galopait après lui, cramponné à son cheval; le pauvre fou était pâle et mort de terreur. Quand ils furent en sûreté, il respira et, se souvenant que son maitre aimait à se comparer à Annibal : « Monseigneur, dit-il d'une voix piteuse, nous voilà bien annibalés ! »
Cette victoire et celle de Morat, qui la suivit de
près, donnèrent au patriotisme des Suisses un nouvel élan, qui eut un puissant écho dans la poésie populaire. A en jug-er par les traces qui en restent, ce mouvement eut un caractère plus prononcé que le premier. Car le chanteur Veit Weber, auteur de cinq ou six chants patriotiques, que les chroniqueurs notèrent à cause de leur g-rande popularité, n'est plus un simple combattant devenu poète par la force des circonstances, mais un chanteur de profession. Nous ne savons de sa vie que ce qu'il dit dans ses chansons. Né à Fribourg--en-Brisgau, il se fit chanteur ambulant, métier qui n'était guère plus estimé que celui de saltimbanque. Mais notre chanteur n'en était que plus gai. Joyeux compère et fringant aventurier, ne dédaig-nant pas les belles, il aimait les combats autant que le chant. Un bruit de guerre éclatait-il en Suisse, vite il jetait sa vielle pour prendre répée,et quittait hi table de l'évèque ou la cour du seig'neur pour aller combattre avec ses braves compairnons. Mais après la bataille, sous la tentt de l'ennemi, vidant les cornes pleines de vin à la lueur des torches, il ravissait ses compagnons par un chant énergique qui allait courir la Suisse et porter jusqu'en Allemag-ne ce fier sentiment de liberté, qui ranimait l'espérance du peuple asservi, et redoublait la rag-e des seig^neurs. Voici son chant qui célèbre la bataille de Morat :
Dans nos montairnes on s'écrie:
Gare au duc de Bourgogne ! — Debout, debout pour la patrie Debout contre Bourgogne !
Gai! marchons dans la verte plaine, Gai ! braves paysans.
Ué ! répond Renaud de Lorraine, Où sont les premiers rangs ?
Nos chefs tiennent conseil ensemble, Mais il nous faut du cœur !
Plus de conseil, mort à qui tremble, En route ! avez-vous peur ?
Le soleil a chassé l'aurore Moins paresseux que vous.
Il brille ! et nous tardons encore A frapper les grands coups.
Ils tonnent les canons de Charle, On en rit de grand cœur.
On marche, on frappe et nul ne parle.
Qu'importe si l'on meurt ?
Le glaive en cercles étincelle, La lance vibre au poing.
Le sang jaillit, le sang ruisselle, La soif ne cesse point.
Les fiers chevaliers hors d'haleine Reculent devant nous.
Leurs corps entassés dans la plaine Nous vont jusqu'aux genoux.
Le soleil touche les montagnes.
Victoire! tout s'enfuit.
Fuyez, félons, par les campagnes Dans la honte et la nuiL
Son camp, sa tente, sa couronne.
Qu'aux pauvres nous laissons, Tout nous revient, le duc nous donne Cet or pour sa rançon.
Voici le jeu d'échecs du prince, Nous les avons aussi !
Charle est venu de sa province Pour nous l'apprendre ici.
Il a roqué le Téméraire,
Roqué devant Morat.
Trop tard! apprenez donc la guerre,
Beau duc! Échec et mat!
Il a tenu sa forte épée.
Celui qui fit ce chant.
Sa moisson fut bien moissonnée
Dans le fer et le sang.
Il brandit Tépée et la vielle, Gai vielleur, bon soldat.
Il plaît au seigneur, à la belle, Au danseur, au prélat.
Quand je fus né, ma forte mère Me dit en m'embrassant :
Jean, sois vaillant, j'en serai fière!
Et je m'appelle : JeanM
Charmante confiance en soi, aimable courage, vraie gaîté de la vie, voilà ce qui pétille dans cette chanson. On voit que dans l'espace d'un siècle cette poésie populaire toute instinctive, et par conséquent très lente à se développer, a chang-é de caractère. Dans la chanson de Halb Suter sur la bataille de Sempach, il y a encore quelque chose de l'épopée. C'est un récit passionné sans doute, mais où la personnalité du chanteur ne se dessine pas encore nettement. Ici tout est lyrique d'expression, d'âme, de sentiment; l'individualité se dégage avec une remarquable énergie. Ainsi plus on approche du seizième siècle, plus la poésie populaire devient individuelle, sans cesser d'être spontanée.
Un grand fait ressort de ce mouvement poétique en Suisse, c'est que l'avènement du peuple à la