I. D:s Knabsn Wanderhorn, t.I, pag. 58, i" édition
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poésie individuelle eut lieu avec la conscience de sa force, de ses droits et de sa liberté.
Les guerres victorieuses des Suisses mirent TAllemagne en émoi. Quand le paysan sut qu'un peuple opprimé s'était affranchi tout seul, la pensée de l'imiter dut lui venir. Les Ditmarses firent en i5oo contre le Danemark ce que les Suisses avaient fait contre l'Autriche et la Bourgogne. C'était une race forte encore indomptée. Leurs ancêtres, les Frisons, avaient étonné les Romains en réclamant la place des sénateurs au théâtre de Pompée, parce que, disaient-ils, aucun peuple de la terre ne surpasse les Germains en courage et en franchise. Leur devise fut toujours : (( Plutôt mort qu'esclave. » Quand Jean de Danemark leur demanda un tribut de quinze mille marcs et le droit de bâtir trois châteaux forts dans leur pays, ils refusèrent net. Leur chanson populaire dit : « Alors les Dilmarses s'écrièrent de toute leur force : Cela n'arrivera ni aujourd'hui, ni jamais! Pour rester libres, nous risquerons la gorge et la fortune, pour être libres tous nous voulons mourir, plutôt que de voir le rji de Danemark se ruer sur notre beau pays! » Ils le battirent. Mais, pour fonder d'une manière durable leur indépendance, il leur manquait les montagnes et l'alliance des villes. Cinquante-six ans plus tard ils furent soumis; encore n'en lira-l-on qu'un faible tribut. Mais un soulèvement bien plus général et plus redoutable avait fait trembler les seigneurs au commencement du seizième siècle. La guerre des paysans avait éclaté sous l'influence de la Réforme. Accablés sous le poids du malheur, les paysans avaient fini par se persuader qu'ils étaient
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d'une nature inférieure et par se résigner. Mais lorsqu'ils entendirent prêcher que tous les hommes étaient les enfanis de Dieu, que tous étaient ég'aux devant lui, quand la voix tonnante de Luther, ' sévissant contre toutes les tyrannies, retentit du haut de la Wartbourg- et que ses échos pénétrèrent dans les derniers villag-es et dans les auber2;'es des plus pauvres hameaux, le courag-e leur revint. Ils osèrent réclamer la prédication de l'évang-ile pur, la liberté et l'abolition de tous les droits seig-neuriaux. Les uns en rirent, les autres les leurrèrent de promesses; les moins timorés, pour toute réponse, les firent piller par des soldats. Ils frémirent d'indi2:nation et se soulevèrent en masse. Dans le Wurtemberg:, en Bavière, dans les pays du Rhin, en Thuring-e, ils arborèrent le drapeau du Bundschuh 4 avec la devise hardie :
Vous tous qui voulez être Hbres fl'
Suivez ce rayon de soh^il ! *
Et qui ne leût suivi ce rayon, qui semblait à ces malheureux l'aurore d'un jour splendide ? Mais ce ne fut qu un rayon trompeur, suivi d une nuit plus noire. Les paysans manquaient de chefs, de discipline ; ils avaient contre eux le clergé et tous les seig-neurs du monde. En Wurtemberg-, en Alsace, en Thuringe, ils furent écrasés et leur affranchissement retardé de deux siècles.
On ne chante que ses victoires, on se tait sur ses défaites, surtout quand elles amènent la servitude. Les paysans d'Allemagne retombèrent dans le
I. Littérairement le soulier de la ligrue. Le soulier était l'enseigne du paysan, les éperons l'enseigne du chevalier.
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silence; ils n'avaient pas leur journée de Sempach à célébrer. Mais le puissant réveil de l'âme et le sentiment de liberté qui produisit cette insurrection avaient traversé tout le peuple allemand et suscité dans son sein une vie nouvelle, que la féodalité ne put étouffer.
Deuxg"randes puissances agitaient alors la société et favorisaient l'essor du hrisme. C'était d'abord la Renaissance. Les humanistes, en ressuscitant le monde grec et romain aux yeux de leurs compatriotes, créèrent l'Idée moderne. Jusqu'alors, l'horizon intellectuel des hommes ne dépassait guère leur milieu et le temps présent. Enfermés dans leurs châteaux, leurs cités, ou leurs huttes, ils ne voyaient dans les autres pays et dans le passé que l'effrayant inconnu, dans le paganisme qu'une monstrueuse idolâtrie. Quel fut l'étonnement et bientôt l'admiration de ces chevaliers, de ces bourgeois, de ces artisans et même de ces hommes du peuple, quand ils entendirent parler de la Grèce radieuse, de Platon et de ses disciples, d'Homère et de ses combats, delà cité antique avec ses dieux, ses sages et ses héros ! Vision sereine, éblouissant spectacle de la vie heureuse au sein delà nature, qui fit sortir les imaginations assombries de l'enceinte étroite du christianisme et les entraîna surl'océan des âges comme la voix irrésistible d'une belle sirène. Séduits, éperdus, les esprits ardents s'écriaient alors: Il y a deux mille ans qu'ils ont vécu, ces philosophes, ces poètes, ces grands citoyens. C'étaient des hommes puissants et heureux, nous ne les valons pas, il faut les égaler! Etles plus hardis pensaient : la nature n'est ni mauvaise, ni maudite comme le
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veut lEg-lise ; le monde n'est pas une vallée de larmes, mais un temple de force et de beauté ; le bonheur n'est pas dans l'ascétisme, mais dans Tharmonie des sens et de l'àme, du plaisir et de la conscience, delà nature et de l'esprit. Ces idées non encore formulées, mais débordant des fortes têtes en vives imag^es, étaient vulgarisées par une foule de satiriques, de nouvellistes, de curieux. Elles entraient ainsi déguisées en farces, en lazzis, en anecdotes, jusque dans la boutique de l'artisan et dans la cabane du serf. Un monde nouveau s'ouvrait à l'esprit, et l'écolier s'en allait chantant l'histoire de Pyramus et de Thisbé, de Hero et de Léandre.
A la Renaissance vint s'ajouter une force plus redoutable encore, la R(^forme. Depuis Jean Huss elle travaillait le peuple ; par la voix de Luther elle éclata, formidable, incendiaire, armée. Au moyen âge, le centre de la religion fut l'Lglise, son représentant le prêtre, son moyen de gouvernement le terrorisme. Tout le monde la craignait, on la subissait toujours. C'est alors que les réformateurs osèrent dire : Le siège de la religion c'est votre conscience, il n'y a personne qui ait le droit de se mettre entre Dieu et vous. Croyez, aimez, embrassez-vous en frères et il vous entendra. De la Thuringe au Wurtemberg, des prédicateurs exal(('s comme Thomas Mûnzer parcouraient l'Allemaene en prêchant au bord des routes, au coin des rues, devant des foules enthousiastes, l'abolition des prêtres, du servage, des droits seigneuriaux et la fraternité universelle, au risque de se faire lapider. L'imprimerie vint au secours de la Renaissance et de la Réforme multipliant à l'infini leurs découver-
tes, leurs harang-ues, leurs appels au grand combat. Avec tout cela, les guerres privées et publiques sévissaient en Allemag-ne et, personne n'étant sur de sa vie, chacun était forcé de se défendre. Mais les tempéraments énergiques se trempaient dans ces luttes physiques, dans ces crises morales ; les penseurs, ne sachant parfois pour qui prendre parti dans le chaos politique et relig'ieux, sentaient naître en eux l'idée d'une patrie allemande.
Sous le coup de tant de mouvements divers qui formaient la société, un invincible besoin de voir, d'apprendre, de voyag-er s'empare de tout le monde. Le chevalier se met en route pour combattre les Turcs; le compag-non va faire son tour d'Allemag"ne ; le paysan quitte la charrue pour se faire lansquenet et chercher fortune en Italie ; l'enfant en haillons du serf prend la fuite et devient étudiant dans une université; le libre penseur, une épée au côté, un Virg-ile et un Aristote dans sa valise, trésor inappréciable en ce temps, se met en route pour la conquête de la science et de la poésie. Et combien d'aventuriers sans foi ni loi, sans feu ni lieu, courent les auberg-es, battent les g-randes routes, ne sachantpourquoi, mais poussés parunvag-ue désir de jouir, d'aimer et de vivre. Par une foule de rapides intuitions, l'homme se transforme tout d'un coup. Il franchit les barrières de sa caste, rompt les liens de sa naissance et se rit de ses maîtres ; il se sent lui-même avant tout, avec toutes les énergies de son être et s'écrie : Je veux vivre pour moi ! Il y a là plus d'un pauvre mendiant qui n'a rien à perdre et tout à gagner; plus d'un cavaHer fringant qui veut jouir de sa journée, ne sachant si
demain le frais gazon ne le couvrira pas ; plus d'un triste compag-non au cœur brisé qui a dû quitter sa bien-aimée, peut-être pour toujours ; plus d'un ^ chasseur léger qui aujourd'hui se repose et demain sera en route, qui aime aujourd'hui deux lèvres rouges et aimera demain deux jeux bruns rayonnants ; plus d'un audacieux écolier qui a pouvoir sur le diable et les femmes, qui le matin mange le pain noir de la paysanne et le soir sera page d'une reine. Quelle vie autrement riche que celle des chevaliers du treizième siècle, que d'action, de mouvement, dévie de l'âme et des sens! Ils parcouraient lemondeavecleurpauvrevalise,leurs amours et leurs illusions, sans songer au lendemain. Rarement ils revoyaient leur pays ; leur première amie qu'ils avaient tant aimée les attendait sept ans et plus, mais en vain. Ils ne revenaient pas, ils étaientmorts à la lisière d'un bois ou au fond d'un bouge; nul ne savait leur tombe etbientot ils étaientoubliés. Mais qu'importe? ils avaient vécu et laissaient à leurs compagnons ce ([ui les unissaittous : lenrschants ! Et comment, si riches d àme et de courage, n'auraient-ils pas chanté la vie dont ils s'enivraient à torrents ? Gomment n'auraient-ils pas donné une voix à leurs tristesses et à leurs voluptés, eux qui jetaient aux quatre vents du ciel leur cœur, leur flèche et leur chanson? L'eau qui s'amasse au cœur de la montagne ne trouve pas plus sûrement une issue à travers les rochers que les émotions secrètes de l'âme à travers l'écorce des plus rudes natures. Qu'on, observe l'enfant abandonné à lui-même; au milieu de ses jeux solitaires et de ses courses sauvages, il parle et chante sans discontinuer. Sa
vie intérieure est alors une perpétuelle conversation avec lui-même ; les mots se cherchent, se rencontrent au hasard dans sa tête et se jouent sur ses lèvres sans pouvoir exprimer tout ce qui l'agite confusément; c'est plus qu'un murmure et ce n'est pas encore un chant. Le dimanche après-midi, les jeunes paysannes font presque de même, dans certaines contrées de l'Allemag-ne surtout. Quand elles ne chantent pas, elles fredonnent sans cesse en se promenant bras dessus bras dessous en longues rangées sur la grande route. Quelle force plus grande encore avait ce sentiment de vie débordante au xvi*^ siècle, alors qu'il éclatait pour la première fois :
S'il est des sources jaillissantes,
Il faut s'en abreuver, S'il est des filles florissantes,
Il faut, il faut aimer, Leur faire signe et leur sourire.
Leur marcher sur le pied.
Être amoureux et n'en rien dire.
Est un vilain métier i.
Voilà l'origine et toute l'explication du lyrisme populaire ; lie vase trop-plein déborde, la surabondance de vie crée le chant.
Les auteurs de la chanson populaire allemande ne sont donc pas des poètes de profession, ni même des chanteurs ambulants. Son auteur, c'est tout le monde; c'est le chevalier coureur d'aventures, non moins que la pauvre fdle délaissée, c'est la paysanne éprise du lansquenet comme la bourgeoise amoureuse de l'étudiant, c'est le rêveur mystique qui